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POLÉMIQUE AUX PAYS-BAS AUTOUR DE LA TRADUCTION DU POÈME D’AMANDA GORMAN

 

Amanda Gorman est cette jeune afro-américaine de 22 ans qui a ému et séduit le monde entier en déclamant son poème « The hill we climb » (La colline que nous gravissons), lors de l’investiture du Président américain Joe Biden, le 20 janvier dernier. Ce poème, désormais célèbre, a été traduit en plusieurs langues à travers le monde. Le 23 février 2021 aux Pays-Bas, la maison d’édition Meulenhoff a confié la traduction de ce fameux poème à Marieke Lucas Rijneveld, une brillante écrivaine néerlandaise de 29 ans (lauréate de l’International Booker Prize, pour son roman intitulé « L’inconfort du soir »), avec l’assentiment de son auteure, Amanda Gorman, car elles militent toutes les deux pour la tolérance et la fraternité entre les peuples et les races. Contre toute attente, ce choix a occasionné une levée de boucliers et de vives protestations sur les réseaux sociaux et sur les médias.

La journaliste et activiste néerlandaise Janice Deul, qui milite pour la diversité dans les domaines de la mode et de la culture, a été particulièrement virulente à ce sujet. Elle déclare à ce propos que c’est un choix incompréhensible à son avis et à celui de beaucoup d’autres personnes qui ont exprimé leur douleur, leur frustration, leur colère et leur déception via les réseaux sociaux. Elle ajoute que Marieke Lucas Rijneveld n’a pas qualité pour effectuer cette traduction aux motifs qu’elle a une connaissance insuffisante de la langue anglaise, qu’elle ne maîtrise pas le gospel et le slam. Fait rédhibitoire pour Janice Deul, Marieke Lucas Rijneveld n’est pas compétente pour traduire ce poème parce qu’elle est blanche ; que son parcours personnel et ses références culturelles sont éloignés de ceux d’Amanda Gorman, qui est noire américaine. Pour la journaliste, cette tâche devrait être confiée à une personne de race noire, qui serait culturellement plus proche de l’auteure. La polémique bat son plein entre ceux qui voient dans ces déclarations, l’expression d’un racisme anti-blanc ; et ceux qui estiment que les noirs ont été, une fois de plus, mis à l’écart, dans un monde où les Blancs jouent les premiers et les plus beaux rôles.

Le recours à l’argument racial pour justifier le rejet d’une traductrice pose problème, étant donné qu’en de nombreuses circonstances, des Blancs ont traduit, et continuent de traduire des œuvres écrites par des auteurs noirs, et vice-versa, sans que cela ne fasse polémique. Le poème d’Amanda Gorman sera traduit en France par un Blanc, par exemple ; les œuvres de la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, sont traduites par des Blancs ; le poème d’Elizabeth Alexander, une Noire américaine, qui a été lu lors de l’investiture de Barack Obama, a été traduit par des Blancs.

L’examen attentif des arguments avancés par Janice Deul pour justifier son rejet du choix de Marieke Lucas Rijneveld, laisse entrevoir sa véritable motivation :

– S’opposer à la désignation de Marieke Lucas Rijneveld est une attitude irrévérencieuse, sans gêne, qui foule aux pieds la volonté de l’auteure, et constitue une entrave à sa liberté d’opinion et de choix.

– En disqualifiant le choix de Marieke Lucas Rijneveld et en se mettant subrepticement en avant, Janice Deul fait preuve d’égoïsme, d’opportunisme, de manipulation et de mauvaise foi. Elle a proposé une liste de traductrices, toutes Noires qui, seraient à son avis, mieux indiquées pour accomplir cette tâche. La journaliste n’a pas inscrit son nom sur cette liste, mais plus loin, elle fait l’apologie de ses références et de ses qualités, qui la rapprochent d’Amanda Gorman ; de ce fait, elle se présente elle-même, de manière informelle, comme étant la traductrice idéale.

– Par sa prise de position axée sur la race, Janice Deul tente de faire déchoir Amanda Gorman de sa position d’icône de la poésie, hissée au rang de patrimoine universel de l’humanité, de s’approprier sa notoriété et de l’enfermer dans le clan exclusif et étriqué de la communauté noire. Les arguments avancés par Janice Deul et consorts, relatifs à la race, pour justifier le rejet de Marieke Lucas Rijneveld ont jeté un froid, tout en laissant apparaître en filigrane, le spectre hideux de la stigmatisation et de la discrimination raciales, avec comme corollaire l’injustice, l’irrationalité et l’arbitraire. L’on constate malheureusement que le monde artistique, qui a pour vocation d’être indistinctement et universellement apprécié, s’est laissé déborder et envahir par des considérations auxquelles il est étranger, notamment les clivages, les discriminations et les luttes inter-communautaires.

– Janice Deul et ses suiveurs n’échappent pas aux clichés souvent déplorés au sein des milieux progressistes, notamment la tendance à la surenchère, à la mauvaise foi, à la victimisation, à la culpabilisation des adversaires, à l’exclusion quasi paranoïaque des autres communautés, travers qui leur font croire qu’ils sont détestés par tous et en guerre contre tous.

– Pour parvenir à ses fins, Janice Deul s’est servie des médias et d’Internet, lesquels apparaissent comme des armes redoutables d’information et de désinformation, instituant de ce fait la dictature de l’émotionnel et du sensationnalisme, au détriment de la raison, du bon sens et de l’objectivité.

 Cette histoire navrante laisse un goût amer d’inachevé, car le 26 février 2021, face à la persistance de la polémique et des attaques contre sa personne, Marieke Lucas Rijneveld a préféré se désister, et la maison d’éditions Meulenhoff s’est mise en quête d’un nouveau traducteur. Cette affaire a fait tache d’huile ; le traducteur espagnol Victor Obiols a été remercié au motif que l’on cherchait un profil différent, correspondant en tous points à celui tracé par Janice Deul, à savoir une jeune femme noire, militante progressiste, s’intéressant à l’art.

 

CAROLINE MEVA,

Écrivaine

***


   Caroline Meva est une retraitée de la fonction publique camerounaise. Passionnée de littérature et de philosophie, elle a publié le roman Les exilés de Douma (3 tomes: 2006, 2007, 2014). Les supplices de la chair, publié en 2019, chez Le lys bleu, est son dernier fait littéraire dans lequel elle raconte l'histoire d'une  femme qui a mené  une vie entre luxure pour obtenir le luxe et sacrifices parfois inhumains pour se sortir de la pauvreté de son quartier Nkanè.

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