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ENVIE DE RETROUVER MES AILES par Jean-Marie Vianney Rurangwa-

La pandémie de la COVID-19 a fatalement affecté la vie professionnelle, sociale, familiale et même individuelle de pas mal de gens sinon de tous. Tout d’un coup les gens se sont vus déboussolés ne sachant ni quoi faire ni que dire. Voyages annulés, projets interrompus, activités sociales, économiques, culturelles et artistiques freinées ! Paralysie générale qui génère des peurs devant l’incertitude du lendemain. Devant le nombre de morts qui croît au jour le jour, le confinement au niveau planétaire s’impose alors comme une des solutions pouvant réduire ou arrêter la propagation de ce mal. Ce mal qui rappelle à bien des égards la fable de Jean de La Fontaine « Les animaux malades de la peste » ou mieux encore le roman d` Albert Camus, La peste. Et si en général tout le monde a beaucoup souffert et souffre encore beaucoup du confinement, il n’est pas hasardeux de dire qu’il y a des souffrances particulières liées à la nature et aux habitudes de chacun. Ceci dit, loin de moi l’idée de vouloir hiérarchiser ces souffrances.

 

J’ai été confiné au retour d’un voyage d’un mois en Europe où la Covid-19 indifférait alors à presque tout le monde. Dans les lignes qui suivent je voudrais partager avec mes lecteurs et lectrices l’ambiance vacancière et quasi festive d’où je sortais et les moments d’inquiétude et d’amertume qui m’attendaient à Ottawa, au Canada où je vis depuis treize ans. En outre, je voudrais partager avec eux les différentes stratégies que j’ai prises pour ne pas me laisser abattre par des questions sans réponses qui ne cessaient de se poser à mon esprit.

 

Mais tout d’abord qui suis-je ?

C’est en lisant, il y a pas mal d’années, des textes sur l’astrologie que j’ai découvert que je suis Verseau. Je suis né en effet entre le 19 janvier et le 20 février et précisément le 1er février. Et je pense que je suis « très verseau » étant donné que j’ai, d’après mes lectures, presque toutes les qualités et presque tous les défauts des gens de ma « race », je veux dire les gens qui sont nés sous ce signe astrologique. L’une des grandes caractéristiques des Verseau est l’amour excessif de la liberté. Liberté qui implique de temps en temps anticonformisme. Liberté de mouvement, liberté d’expression, liberté d’action ! Pas de jougs, pas de chaînes, pas de bâillons ! Sinon je cesse de vivre. Car j’ai besoin d’espace et d’air pour respirer. J’ai besoin d’assez d’oxygène pour pouvoir vivre pleinement. Et cet oxygène, je le tire des voyages.

À ma naissance, mes parents m’ont donné le nom de « Rurangwa ». Ce nom est un dérivatif du passif « kurangwa » du verbe à l’infinitif « kuranga » qui signifie en français « faire connaître ». « Rurangwa » est donc celui qu’on a fait connaître, celui qui est connu. Qui est célèbre en d’autres mots. Quand mes parents m’ont appelé « Rurangwa », ils ne savaient pas qu’un jour je pouvais avoir quelque petite renommée de par mes œuvres littéraires et artistiques, étant donné qu’ils étaient illettrés. Ils ne pouvaient pas imaginer à ce moment-là qu’un jour j’écrirais des livres. Je pourrais même dire que le concept de livre leur était inconnu. En me donnant ce nom, ils n’attendaient donc pas de moi un futur écrivain, ils exprimaient tout simplement un souhait : celui de voir le dieu de leurs aïeux « Imana » pourvoir leur enfant de qualités et de valeurs sociales qui faisaient d’un homme, dans le Rwanda ancien, un individu accompli : le sens de responsabilité, le patriotisme, la bravoure, la loyauté, l’honnêteté, l’intégrité, la sincérité, la bonhomie, l’affabilité, la retenue et la générosité. Au dire des Rwandais, Rurangwa est un très beau nom que les parents rwandais donnent avec plaisir à leurs enfants. Cependant si j’avais pu choisir moi-même mon nom comme j’ai choisi mon prénom Jean-Marie Vianney, j’aurais choisi « Mugenzi » qui signifie le voyageur. Parce qu’il correspond très bien à ma nature, à mon signe astrologique. Et si j’étais né dans la Rome des Césars, je me serais absolument appelé « Viator » qui a donné « Viateur » en français et mon dieu préféré aurait été Mercure. Combien de fois, en effet, dans mes rêves, ne me suis-je pas retrouvé avec des sandales ailées comme ce messager des dieux ou ayant des ailes à mes flancs et m’élevant dans les airs comme Pégase, le cheval mythique ? Je vis, je respire quand je voyage. Je ne peux pas vivre sans m’envoler. C’est pourquoi chaque année, je fais tout pour aller quelque part et j’ai remarqué que chaque fois que je reviens d’un voyage, je ramène une énergie créatrice qui me pousse de façon irrésistible à produire une œuvre d’esprit. Bref, je dirais en empruntant quelques mots à René Descartes. « Iter facio ergo sum » (Je voyage donc je suis).

 

Voyage en Europe :

« Le bonheur fait de tout petits riens »

Le 20 janvier 2020 je m’envole pour l’Europe avec Air Canada. Je vais en résidence d’écriture à Carcassonne pour achever mon nouveau livre Le génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda expliqué à ses enfants et, d’une pierre deux coups, aller à Londres rendre visite à mes filles Laure et Viviana. Mais j’envisage aussi d’aller voir, à Lyon et à Genève, des amis et des gens de ma famille élargie. J’arrive à l’aéroport de Toulouse en provenance d’Ottawa via Montréal et Paris. Eugénie Uwamariya et son compagnon Luc Zubeldia sont venus m’accueillir. Ils m’emmènent en voiture à Carcassonne. Nous nous arrêtons dans un restaurant au bord de l’Aude. Ils veulent me faire manger un mets dont ils savent que j’aime beaucoup. Un mets qui fait la fierté des Occitans : le cassoulet. À ce propos, je lis quelque part dans ce restaurant les mots du célèbre chef cuisinier français Prosper Montagné. au sujet du cassoulet : « Le cassoulet est le Dieu de la cuisine occitane ; Dieu le père c’est le cassoulet de Castelnaudary, Dieu le fils celui de Carcassonne, et le Saint-Esprit celui de Toulouse. » J’aime ça. J’aime voir combien les gens aiment ce qui les valorise. Nous prenons un apéro en attendant notre cassoulet. Un petit vin rouge pour Luc et Eugénie et pour moi une Stella Artois, ma bière préférée. Je me sens heureux. Oui ! Heureux d’être avec des gens qui m’aiment et que j’aime. Je ne suis pas difficile. Un petit sourire sincère, un mot gentil, une tape amicale sur l’épaule et une écoute attentive de leur part, voilà qui me rend heureux.  « Le bonheur fait de tout petits riens » comme dirait le chanteur malaisien Dato Shake. Jusque-là tout va très bien. La Covid-19 est à Wuhan, là-bas en Chine. Très loin de Carcassonne ! Il n’y a pas lieu de s’inquiéter par conséquent. Après le repas nous quittons le restaurant et Luc et Eugénie m’emmènent chez eux.

 

Fin janvier je vais à Londres. Mes filles me font visiter tour à tour pendant quatre jours les coins les plus attractifs de Londres. Je m’émerveille particulièrement devant le « Buckingham Palace », le « London Eye » ou la Roue du Millénaire sur la Tamise et surtout le célèbre pont londonien, « Westminster Bridge » qui me rappelle un poème que j’ai appris il y a quarante ans, « Upon Westminster Bridge » que le poète William Wordsworth écrivit le 3 septembre 1802 sur ce pont même. Le « Westminster Bridge » me rappelle mes années d’études au Petit Séminaire Saint Pie X de Muyinga au Burundi. Je suis vraiment très ému. Il a sur moi le même effet qu’une madeleine a eu jadis sur Marcel Proust « Un univers dans une tasse de thé ».

 

À Londres, les gens se serrent sur les places publiques, dans les halls comme dans les ascenseurs. La Covid-19 est à Wuhan. Loin de Londres ! Ou alors elle est là, seulement les gens ne le savent pas ! Je visite aussi le « Globe de Shakespeare » et j’achète quelques souvenirs avant de retourner à Carcassonne.

 

Après quelques jours à Carcassonne je fais un petit saut à Lyon et à Genève où je passe des moments agréables avec des gens qui me sont chers et que je n’avais pas revus depuis longtemps. Je me sens vraiment très heureux. De retour à Carcassonne, je me remets à mon travail d’écriture et vers la fin février, la veille de mon retour à Ottawa, Eugénie et Luc m’emmènent en pèlerinage à Lourdes dans les Hautes-Pyrénées. Là, à la Grotte de Massabielle où la Sainte Vierge Marie est apparue dix-sept fois à Bernadette Soubirous, des gens venus du monde entier, bien portants comme handicapés, cherchent au pied de la Statue de la Sainte Vierge, bénédictions, support et réconfort. Je vois beaucoup de pèlerins remplir leurs bidons ou leurs bouteilles de l’eau miraculeuse de Lourdes avant de faire le tour de la grotte en touchant tour à tour de leurs mains ses parois pour en recevoir les bénédictions et les vertus curatives. Pas d`inquiétude. Pas besoin de désinfectant l La Covid-19 n’est pas à la Grotte de Massabielle ! Elle est encore à Wuhan. Là-bas, très loin de Lourdes ! Nous achetons dans des boutiques à objets souvenirs, sacs, chapelets, bracelets, anneaux, stylos, porte-monnaie, bouteilles à eau bénite, etc.) marqués « Notre-Dame de Lourdes » et puis nous retournons à Toulouse où nous allons passer la nuit chez Flora, une amie d’Eugénie. À Toulouse, Flore nous fait visiter un peu la ville et j’ai l’occasion de regarder avec admiration sur le pont de la Garonne les eaux de ce fleuve majestueux qui s’acheminent doucement vers l’Océan Atlantique. Splendide ! Flora nous emmène dans un restaurant où j’ai la joie de manger encore une fois le cassoulet. Tout est tranquille à Toulouse. La Covid-19 est à Wuhan là-bas, très loin de Toulouse ! Le lendemain, Eugénie et Luc m’emmènent à l’aéroport de Toulouse et je prends l’avion pour Ottawa via Paris et Montréal. Ravi d’avoir fait un très beau séjour en Europe et emportant dans ma tête des souvenirs très agréables de différents lieux que j’ai visités et de gens avec qui j’ai interagi.

 

Quand tout est paralysé…

 

À Ottawa, je reprends dès le lendemain mon train-train quotidien. Je suis professeur de français au Centre de Langues Internationales Charpentier, une école de langues pour fonctionnaires du gouvernement fédéral du Canada. J’enseigne de huit heures à seize heures, du lundi au vendredi. Et entre seize heures et dix-sept heures, je rentre chez moi, très fatigué. Je regarde un film d’action ou un film documentaire, sur un verre de vin ou de bière, à la Télévision ou sur mon ordinateur pour le reste de la soirée. Mes week-ends sont réservés à la lecture et à l’écriture ou à mes activités théâtrales. Je suis à ce propos, directeur artistique d’une Troupe culturelle dénommée « Izuba » (le soleil).

 

À la télévision, les nouvelles de Wuhan sont alarmantes. Le nombre de contaminés et de décès augmente au jour le jour. Mais vers la mi-mars, le mal n’est plus que chinois. Il a déjà traversé les frontières. La Covid-19 est devenue une pandémie mondiale. Et elle ne discrimine pas. Elle frappe partout et dans tous les milieux. Elle frappe aussi bien les riches que les pauvres. Aussi bien les « cols blancs » que les « cols-bleus ». Et surtout, elle n’est pas raciste ! Ce mal dont on disait qu’il allait décimer les peuples des pays pauvres, a frappé d’abord ceux des pays riches, montrant par-là, sa nature imprévisible. Il égalise les gens. Un proverbe allemand dit : « Arm und reich sind im Tode gleich » (Le pauvre et le riche sont égaux dans la mort). On pourrait dire la même chose devant la Covid-19 !

 

Devant le nombre de cas de gens infectés et de morts qui s’accroît chaque jour, un peu partout dans le monde, mes apprenants ont peur. Et puis la Covid-19 est déjà à Ottawa. Le mal qui nous vient de Wuhan est dans nos murs. C’est la panique générale. Et le problème, c’est que l’on ne sait pas quand et où on l’attrape et de qui on l’attrape. Tout le monde se méfie de tout le monde. Les gens s’évitent. Les apprenants demandent aux autorités de l’école de continuer à étudier depuis la maison. Un sondage effectué auprès de tous les apprenants révèle que tout le monde préfère rester à la maison. Cela s’entend, on veut réduire autant que possible les risques de contamination. Pour moi, c’est une expérience nouvelle. Je n’ai jamais enseigné à distance mais je n’ai pas le choix. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas casanier. J’aime sortir pour socialiser avec les gens. J’aime parler, j’aime rire et entendre rire, j’aime sentir, j’aime l’espace et j’aime l’air. Rester à la maison est un calvaire pour moi.

Enseigner par ordinateur est aussi pour moi un grand défi. Je ne maîtrise pas toutes les applications. Je suis de ceux qu’on appelle dans le jargon familier un « BBC » (Born Before Computer). (Né avant l’ordinateur). Je n’ai jamais appris l’informatique. Je n’y connais que des choses très élémentaires que j’ai apprises sur le tas : chercher des choses sur Google, écrire et envoyer des courriels, regarder quelque chose sur Youtube, voilà à quoi se résume mon savoir informatique ! Non ! J’ai oublié. Je peux aussi saisir un texte et le sauvegarder sur le disque dur ou sur la clé USB. Cependant je tape en utilisant seulement mes deux majeurs. Ça fait rire ma femme et mes enfants qui eux sont très bons dans l’usage de l’outil informatique. Mais ça ne me préoccupe pas outre mesure. J’ai écrit tous mes huit livres avec mes deux majeurs !

 

À la guerre comme à la guerre ! Je me débrouille avec tout ce que j’ai à ma disposition pour continuer mes cours de français. J’apprends à utiliser « Google hangout ». Ça marche plus ou moins bien mais il y a des échos qui gênent la compréhension. Les apprenants de l’avant-midi sont très avancés et préparent seulement l’examen oral. Ils préfèrent que j’utilise le téléphone cellulaire. Ça marche très bien. Les apprenantes de l’après-midi au contraire préparent des examens écrits. Le « google hangout » pour elles n’est pas efficace. Je perds le contrat et je me contente de celui de l’avant-midi. Mais Notre-Dame de Lourdes est avec moi. Je reçois immédiatement de petits contrats de traduction (anglais-français) des textes liturgiques pour une église (« Unity Church Ottawa ») et un ami me demande de lui donner quelques cours d’italien moyennant une certaine somme. Mon apprenant a su résoudre, lui, le problème des échos qui surgissait quand j’utilisais le « google hangout ». Tout va très bien du côté de l’emploi. Mais rester assis toute la journée dans un fauteuil devient pénible. C’est la première fois que j’enseigne dans de telles conditions depuis que j’ai commencé à enseigner, c'est-à-dire depuis trente-cinq ans. Je ne sais pas si mon dos en sortira indemne dès que nous serons déconfinés.

 

Après la première semaine de mai, mon contrat d’enseignement du français se termine. Il n’y a plus de candidats étant donné la situation de confinement dans laquelle nous vivons depuis le mois d’avril. Je m’inquiète pour mes lendemains. Mais notre Premier ministre décrète une prestation canadienne d’urgence pendant toute la période du confinement en faveur de ceux qui ont perdu leur emploi à cause de la Covid-19. Ouf ! Reste maintenant le problème de la gestion du temps. Comment vais-je occuper mes journées ? Je ne veux pas penser à la Covid-19 toute la journée. Il faut que je trouve quelque chose qui me distraie.

 

Chaque mois d’avril ma Troupe « Izuba » commémore le génocide des Tutsi du Rwanda par un spectacle théâtral. L’ambassadeur du Rwanda à Ottawa me demande une représentation pour la 26e commémoration. Nous nous entendons sur le coût de la préparation. Une très belle salle a été réservée. Je suis ravi de pouvoir jouer dans cette salle Voix et Rythmes du Rwanda pour la mémoire et pour l’espoir, une pièce que j’ai déjà fait jouer à Québec, à Montréal et à London. La mémoire du génocide des Tutsi du Rwanda est quelque chose d’important pour les Rwandais de l’intérieur comme de la diaspora. C’est un hommage à nos chers disparus mais aussi un acte de prévention contre un nouveau génocide au Rwanda comme ailleurs. Pour que le « plus jamais ça » ne soit pas un slogan vide de sens. C’est la raison d’être principale de mes écrits ou de mes spectacles sur la mémoire du génocide des Tutsi du Rwanda. Mais la Covid-19 paralyse tout. Les lieux publics sont fermés (écoles, universités, bibliothèques, églises, synagogues et mosquées). Je ne peux donc plus faire jouer ma pièce. Et pire, je ne sais pas quand je pourrai la faire jouer encore. Je devais aller à Mexico au mois de mai pour la sortie de mon nouveau livre que je devais ensuite aller présenter à Lyon et à Genève sur l’invitation des amis qui vivent là-bas à l’occasion de la 26e commémoration de la libération du Rwanda des Forces génocidaires. Mais les frontières canadiennes sont fermées à cause de la Covid-19. Si les avions ne peuvent pas voler, moi non plus je ne peux pas voler. Je me sens comme un oiseau migrateur dont on a coupé les ailes et qui se voit cloué au sol sans espoir de pouvoir survoler les espaces en quête des moyens de sa survie. Tous mes projets artistiques et littéraires sont paralysés. Moi le transhumant infatigable qui ne vit que quand il s’envole pour aller paître sous d’autres cieux, me voici claustré jour et nuit dans les murs de mon appartement ! J’étouffe. La Covid-19 a fragilisé mes ailes. Ces ailes qui naguère étaient d’airain, elles sont maintenant devenues des ailes de papier qui ne peuvent pas résister à la tempête de la Covid-19. Si je ne m’envole pas, je ne vis pas. Et pourtant, je dois vivre. Oui ! Je dois m’envoler pour aller assouvir ma soif de la sève vitale de l’herbe tendre des nouveaux pâturages culturels au-delà des monts et des mers. Comment faire alors ? Comment voyager dans le monde sans quitter mon fauteuil ?

 

J’occupe mes journées et mes soirées en assouvissant mes passions les plus vives : l’apprentissage des langues et le visionnage des films documentaires. J’ai appris du poète et écrivain allemand Wolfgang von Goethe que l’âme d’un peuple vit dans sa langue et de l’écrivain espagnol Juan Ramón Jiménez que celui qui apprend une nouvelle langue acquiert une nouvelle âme. Merveilleux ! J’entreprends alors d’entrer dans l’âme du peuple romain pour sonder ses profondeurs et y puiser quelque sagesse en apprenant chaque jour le latin dans le livre Le latin sans peine. J’ai déjà quelques notions de par mon séjour à la « Pontificia Università Gregoriana » quand je vivais encore à Rome. Je pourrai connaître à la fin non seulement la racine des langues romanes mais aussi la façon de penser et la sagesse du pays de Virgile et d’Ovide. Je pourrais aussi parler latin. Mais avec qui ? Le Saint-Père et les Cardinaux ? Possible ! Mais je suis à Ottawa. Loin du Vatican ! Peut-être lors de mon futur pèlerinage à la Basilique Saint Pierre !

 

Après le latin, ce sera le tour de l’arabe. Je pourrai ainsi lire le Coran dans le texte et sonder l’âme des peuples arabes. Sûrement que là aussi il y a quelque sagesse qui pourrait assouvir ma soif de transhumant éternel. Après l’arabe, j’apprendrai le mandarin. Pourquoi pas. On ne sait jamais. Qui sait si cette langue ne sera pas demain ce que l’anglais est aujourd’hui ! Tout est possible ici-bas.

 

L’après-midi je me détends. Ou plutôt j’essaie de me détendre. Et comme toute la matinée j’apprends le latin, je m’évade dans l’après-midi. Je voyage à travers le monde entier en regardant sur « YouTube » mon émission préférée : « Échappées belles », une émission présentée par Sophie Jovillard ou Jérôme Pitorin sur France 5. Du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, je voyage sans quitter mon salon. Alors, des fjords majestueux de la Norvège au paysage édénique de la Patagonie, de l’Alaska à la Polynésie, des déserts d’Afrique du Nord à celui du Kalahari, les présentateurs me transportent dans des contrées lointaines et me voici au milieu des paysages de rêve, au contact des peuples aux us et coutumes insolites. Le soir, je regarde la télévision. Les nouvelles sont accablantes. La Covid-19 frappe et frappe encore sur toute la planète. Je suis revenu du voyage virtuel des « Échappées belles ». Je retrouve un monde nouveau façonné par la Covid-19. Il n’est pas du tout agréable à voir. C’est un monde inquiet. Le rythme auquel la Covid-19 frappe l’humanité est exaspérant. Mais je dois vivre. Pour cela j’écoute attentivement les différentes instructions que donnent les responsables de la santé et les responsables politiques.

 

Les week-ends, je sors pour aller acheter des vivres et des boissons. Dehors, les rues sont presque désertes. Les quelques personnes que j’aperçois s’évitent quand elles sont sur le point de se croiser. Chacun croit que l’autre est infecté. On dirait les tourterelles de la fable de Jean de la Fontaine. Les parcs ont perdu leurs charmes habituels et ne sont plus d’aucune utilité. Les vieilles personnes ne viennent plus s'asseoir sur les bancs publics pour penser à leur passé. Les amoureux n’y viennent plus pour échanger des baisers ardents. Les petits enfants n’y jouent plus. Les écureuils habitués au regard des gens n’ont plus personne pour les regarder. Ils doivent se demander ce qui s’est passé. Plus de gaieté!   Devant les magasins de vivres ou de boissons, les gens ne se parlent guère. Ils sont distants les uns des autres et portent des masques. Ces masques qui protègent certes, mais qui ont privé les visages de leurs sourires. Tout est triste. Et la pire des choses, c’est qu’on ne sait pas quand la Covid-19 cessera de frapper. Les lendemains sont incertains. Et les gens en sont malheureux. Que l’on soit infecté ou non, la Covid-19 afflige tout le monde. Et comme le dit bien un personnage d’Albert Camus au sujet de la peste qui dans le roman éponyme frappe la ville d’Oran en Algérie, « cette cochonnerie de maladie, même ceux qui ne l’ont pas, la portent dans leur cœur ».

 

Chaque matin je regarde mon stylo couleur amande que j’ai acheté au Globe de Shakespeare à Londres et en lisant ce qui est écrit là-dessus « To be or not to be » (Être ou ne pas être), je me demande en philosophe si cette vie que nous aimons tant et que la Covid-19 a rendue si fragile, vaut vraiment la peine d’être vécue. Mais je me dis après un court instant que la vie est belle malgré tout. Alors, je regarde la statue de Notre-Dame qui contient l’eau bénite de Lourdes et qui est sur mon bureau et l’anneau en argent sur lequel sont écrits les mots latins « Ave Maria. » et que je porte toujours sur l’annulaire de ma main droite et puis le touchant du pouce et de l’index de ma main gauche, je récite trois fois l’« Ave Maria » et le « Pater Noster. » Et puis je dis : « Sainte Vierge Marie de Lourdes, aide-nous à combattre et à vaincre définitivement la Covid-19 afin que je retrouve mes ailes d’airain. Parce que, comme tu le sais, pour vivre et vivre pleinement, je dois m’envoler et m’envoler encore à la recherche des pâturages qui me sont vitaux ».

 

 

 Jean-Marie Vianney Rurangwa

                                                      

 Ottawa, 15 juin 2020

 

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Nathasha Pemba

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