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Au-delà du crime de Minneapolis, par Jean-Marie Vianney Rurangwa

La mise à mort en direct de l’Afro-américain George Floyd le 25 mai 2020 à Minneapolis dans l’État américain du Minnesota par un policier blanc sous le regard complice de ses collègues a suscité à travers le monde entier des remous d’indignation, de rage, de révolte de la part des gens de toutes les races, de toutes les cultures, de tous les statuts sociaux qui sont descendus dans la rue pour crier à haute voix ce que je pourrais exprimer par ce mot italien : «Basta!». Pour ma part, la scène de la mise à mort de George Floyd m’a rappelé celles d’autres milliers de Noirs à travers le monde entier tués dans des conditions similaires. J’ai senti alors naître au fond de moi un ouragan de colère et d’amertume qui a mis en tumulte mon âme et mon esprit. J’ai fait tout de suite un flashback sur l’histoire tragique de mes frères de race. Me sont revenues alors à la mémoire les scènes les plus horribles de la traite négrière qui, pendant environ quatre siècles, arracha au continent noir plusieurs millions de ses meilleurs fils et meilleures filles pour les transporter outre-Atlantique, les chaînes aux cous, aux mains et aux pieds au fond des cales des bateaux négriers et dont les films «Racines[1]», Amistad[2] et Tamango[3] nous donnent un tableau écœurant. M’est revenu aussi à la mémoire le quotidien fait de souffrances atroces, d’humiliations inouïes et de déshumanisation aux USA à la maison du maître esclavagiste comme dans ses plantations de coton et que la romancière américaine Harriet Beecher-Stowe décrit parfaitement dans son best-seller La case de l’Oncle Tom et dont le cinéaste hongrois Géza von Radványi a fait un film éponyme on ne peut plus poignant. Me sont revenues encore à la mémoire les scènes effroyables des ces millions de Congolais tués ou mutilés pendant vingt-deux ans sous les ordres du Roi des Belges Léopold II quand ils se soustrayaient au travail pénible de l’exploitation du caoutchouc ou quand ils ne fournissaient pas assez de pointes d’ivoire dans ce qui s’appelait alors «État Indépendant du Congo». Territoire africain dont il avait fait sa propriété privée. Me sont revenus encore à la mémoire les sévices multiformes dont les Africains devinrent l’objet au lendemain de la Conférence de Berlin. Conférence qui débuta le 15 novembre 1884 et qui finit le 26 février 1885 et au cours de laquelle le continent africain fut partagé entre les grandes puissances européennes de l’époque à savoir la France, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Belgique et l’Italie sans que les Africains le sachent. Me sont revenues encore à la mémoire les scènes les plus horribles des massacres, des lynchages des gens dits «de couleur» par les tenants de l`apartheid, ce système politique odieux de triste mémoire qui, en Afrique du Sud, priva de leurs droits les plus inaliénables les natifs du pays au nom de la supériorité de la race blanche. Bref, me sont revenus à la mémoire tous les actes de discrimination, de haine et de mépris dont les Noirs furent et sont encore aujourd’hui victimes dans leur vie de tous les jours non seulement en Amérique du Nord, mais aussi dans d’autres pays d’Amérique du Sud, d’Europe, d’Asie et d’Afrique blanche et je me suis alors posé les questions que je voudrais poser à ces racistes qui nourrissent une haine morbide envers les peuples de race noire, mais aussi envers ceux qui ne sont pas de leur groupe de référence : «Jusqu’à quand?». Jusqu’à quand comprendrez-vous que vous n’avez aucun droit de rayer la vie des autres? Jusqu’à quand comprendrez-vous que le Créateur suprême, celui-là qui a donné la vie à tout existant est le seul habilité à la lui reprendre? Jusqu’à quand comprendrez-vous que Dieu est un artiste qui aime l’harmonie des couleurs et que cette harmonie réside justement dans leur diversité? N’avez-vous pas encore observé cette merveilleuse diversité dans les autres règnes, je veux dire le règne végétal ou le règne minéral? Pensez-vous que le monde serait plus beau si les humains avaient, tous, les cheveux blonds et les yeux bleus ou s’ils avaient, tous, les cheveux noirs et les yeux bruns? Je ne pense pas. L’Artiste Suprême nous a voulus différents, mais semblables aussi en tant qu’êtres humains. Que les racistes y pensent avant d’abattre, d’un ou de plusieurs coups de feu, ce jeune Noir qui s’échappe de leurs griffes d’acier, le regard éperdu. Qu’ils y pensent avant d’écraser sous leur genou d’airain la nuque de ce malheureux Noir, père de famille qui, avant d’appeler désespérément sa maman au secours, leur dit «Je ne peux plus respirer!» 

 

Ce que nous avons vu le 25 mai 2020 à Minneapolis est un acte de racisme que les sociologues appellent «racisme manifeste». Celui-ci s’exprime par des actes de violence physique (coups de poings ou de pied, bastonnade, fusillade ou toute autre méthode de mise à mort), mais aussi de violence verbale (propos injurieux et désobligeants tels que sale nègre, macaque, gorille, babouin, sale juif, terroriste…). Ce racisme est exécrable, choquant et il est plus ou moins combattu dans tous les pays du monde. Et les gouvernements des différentes nations ont mis en place des lois qui le punissent. Mais au regard de ce qui se passe dans les pays dits «défenseurs des droits de l’homme», ces lois ne suffisent pas pour l’éradiquer. Il faut encore quelque chose.

 

 Il y a aussi d’autres types de racisme qui ne sont pas criants parce que très insidieux, mais leurs effets ne sont pas moins pernicieux : le racisme systémique et le racisme raffiné. Et ces deux types de racisme existent bel et bien un peu partout dans le monde. Et qu’on ne s’y méprenne pas. Le racisme n’est pas que blanc. Il y a des immigrants qui sont racistes envers d’autres immigrants. C’est ce que l’écrivain tunisien Albert Memmi explique par une métaphore, «la pyramide des tyranneaux». Il explique ce phénomène en ces termes : «Chacun socialement opprimé par un plus puissant que lui, trouve toujours un moins puissant pour se reposer sur lui et se faire tyran à son tour». C’est un phénomène que l’on observe souvent dans des milieux multiculturels ou multiraciaux où il y a des inégalités liées à l’origine raciale, religieuse ou linguistique des gens. J’ai vu dans des milieux où j’ai travaillé certains immigrants arabes se sentant quelque peu lésés par leurs patrons blancs se venger sur leurs collègues noirs une fois acquis quelque poste de responsabilité. Rappelons-nous à ce sujet que le racisme n’a pas de couleur. Tout le monde peut en faire preuve, tout le monde peut en être victime.

 

Au pays d’où je suis originaire, il y a eu un génocide sur la base ethnique et les bourreaux comme les victimes étaient tous de race noire. L’historien français Christian Delacampagne lui a trouvé une définition très concise. «Le racisme, dit-il, est la haine de l’autre en tant que tel». Ça signifie tout.

 

Le troisième type de racisme est ce que les sociologues appellent «racisme raffiné» que les immigrants «racisés» en général et noirs en particulier vivent au quotidien. Il se manifeste par des attitudes ou des propos qui en soi ne sont pas agressifs, raison pour laquelle le professeur et psychiatre américain Chester M. Pierce les appelle des «micro-agressions». C’est l’attitude de ces Blancs qui dans le bus ou dans le train remarquent qu’il y a une place à côté de vous qui êtes noir, mais refusent de s’asseoir et préfèrent se tenir debout en attendant qu’une place se libère à côté d’un autre Blanc. Ils ne vous ont rien dit d’agressif, mais ils vous ont fait sentir que vous n’êtes pas comme les autres. C’est l’attitude de ces serveurs ou serveuses qui dans un bar vous font payer d’avance alors qu’ils ne l’exigent pas aux clients blancs. C’est l’attitude de cette personne blanche qui après avoir échangé un tout petit peu avec vous s’étonne de ne pas entendre dans votre français ou votre anglais l’«accent africain». Je voudrais faire remarquer d’abord que l’accent africain n’existe pas dans la mesure où il n’y a pas de langue africaine, mais qu’il y a des langues africaines. Si jamais un Africain a un accent dans son anglais ou son français, ce sera un accent somalien, rwandais, burundais, ivoirien, sénégalais, gabonais ou congolais, etc. L’Afrique est un continent composé de cinquante-quatre États où se parlent environ deux mille langues. Parler d’accent africain, c’est comme si on parlait d’accent européen. Ces accents n’existent pas. Mais ils existent dans l’imaginaire des gens parce que l’imaginaire fonctionne très souvent par amalgames, généralisations, préjugés et stéréotypes. Le racisme raffiné s’exprime aussi à travers cette question apparemment innocente qui est souvent posée aux immigrants surtout de race noire : «d’où venez-vous?» Si celui ou celle qui la pose veut s’enquérir de vos origines après avoir gentiment échangé avec vous et dit que les siennes sont italiennes, irlandaises, allemandes, etc., cela ne fait pas de problème. C’est tout à fait innocent, c’est juste par pure curiosité et les immigrants le sentent. Mais quand quelqu’un de façon brutale vous demande d’où vous venez sans que, lui, vous révèle ses origines, il veut vous faire sentir que votre identité n’est pas égale à la sienne. Que vous êtes en quelque sorte moins citoyen que lui et vous le sentez dans la façon dont la question vous est posée. Parfois, il enchaîne avec cette seconde question qui met mal à l’aise celui à qui elle est posée : «Et quand comptez-vous retourner chez vous?»

 

Ces micro-agressions que les immigrants subissent dans leur quotidien sous-tendent le racisme raffiné dont les effets peuvent se manifester dans le racisme systémique dont nous avons parlé ci-haut. La question est maintenant de savoir comment éradiquer ces différentes formes de racisme dont les Noirs sont les principales victimes pour que notre monde soit plus fraternel. 

 

Disons tout d’abord que le racisme, qu’il soit manifeste ou raffiné, systémique ou institutionnel, naît toujours des préjugés et des stéréotypes à tous les niveaux de la socialisation : la famille, le voisinage, le groupe des pairs, l’école et les institutions totales. Les sociologues ne me contrediront pas, les préjugés qui persistent sous forme de stéréotypes jusqu’à produire des actes ou des attitudes racistes socialement répréhensibles s’apprennent et se transmettent de génération en génération. La psychanalyse nous dit que l’enfant est le père de l’homme. Autrement dit, nous sommes aujourd’hui ce qu’on a fait de nous depuis notre petite enfance. C’est pourquoi la famille est à mon sens l’endroit le plus stratégique pour combattre le racisme. Si en famille nous ne sommes pas racistes, nos enfants qui sont le monde de demain ne seront pas racistes. Mais l’école et les médias sont aussi les endroits où le racisme peut s’apprendre ou se désapprendre, naître ou mourir. Rappelons-nous ceci : «On ne naît pas raciste, on le devient». À bon entendeur, salut!    

 

                                  Jean-Marie Vianney Rurangwa

                                      Écrivain et dramaturge

                                        Ottawa, 09 janvier 2021

 

[1] Racines (Roots) est une mini-série américaine en quatre épisodes de 96 à 99 minutes et quatre épisodes de 50 minutes, réalisée par Marvin J. ChomskyJohn ErmanGilbert Moses et David Greene, créé d'après le roman homonyme d'Alex Haley et diffusée entre le 23 et le 30 janvier 1977 sur ABC.(Wikipédia)

 

[2] Amistad est un film historique américain réalisé par Steven Spielberg, sorti en 1997 à partir du roman éponyme se David Pesci (Wikipédia). 

                                                                              

[3] Tamango est un film franco-italien réalisé à partir  de la nouvelle éponyme  de Proper Mérimée  par John Berry et sorti en 1958 (Wikipedia)

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Nathasha Pemba

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