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Monologues pour survivre - Titha Eyenga

Entrer dans un roman comme on entre dans un temple pour se recueillir, méditer, dialoguer, se purifier avec les mots pour seul mentor, le silence pour oxygène. Ne pas connaître la vie de l’auteure, mais pas seulement, entrer dans un roman comme on entre en amour : se donner et parfois se perdre dans le regard de l’autre ; n’avoir enfin pour soi que la langue, le cœur et les oreilles, laisser s’éclater son émotion, dé-coller de toute forme d'intellectualisme. Lire tout simplement.

 

Mon avis ne vaut pas seulement parce que le livre est une poésie narrative ou un roman poétique, car l’on dit souvent qu’une poésie, on ne la lit pas forcément pour la comprendre. Ce qui n’est pas le cas de ce livre qui se comprend aisément et qui se lit facilement. C’est là aussi l’originalité de ce récit de Titha Eyenga. Pour les personnes qui seront donc amenées à découvrir cette œuvre majestueuse, le logos nous apparaîtra-t-il dans toute sa nudité et généreuse loyauté, déchargée des qu’en-dira-t-on, affranchi de ses usures.

 

 La souffrance infligée par l’homme peut être si cruelle que l’on peut décider de pleurer toute une vie… Pleurer en génération… Pleurer en clan et rester victime à vie.

 

Monologues pour survivre est donc le roman d’une poétesse qui a décidé d’écrire un roman en usant des codes de la poésie. Ce qui fait de ce roman un hybride particulier, par endroits, et toujours profond et touchant parce qu’une œuvre littéraire réussie c’est aussi celle qui touche parce que somptueusement écrit.

 

De quoi parle Monologues pour survivre ?

Ecrit à la première personne, le premier roman de Titha Eyenga porte sur l’humanité. Je parle d’humanité parce qu’au cœur de la voix d’une femme qui met en exergue sa féminité et l’idée même que l’on peut se faire du vécu féminin dans tous les  conditionnements possibles, c'est de l'humain dont il est question. La femme vue par la femme, le monde vu par la femme, la politique vue par la femme, l’amour vu par la femme, la culture vue par la femme. Tel est le regard de la narratrice sur ces diverses réalités.

 

En réalité, l’enjeu est assez clair : une femme qui savoure la vie dans sa plus simple expression rencontre tour à tour des hauts et des bas. Malgré le flou de la vie, il y a une certitude : elle sait qu’elle doit les affronter pour exister. Un mari emprisonné, une grand-mère décédée et abandonnée parce que, dit-on, sorcière… Une famille formidable. Tout cela vécu et vu à la lumière d’un monde déboussolé où la loi du plus fort est toujours la meilleure. Il a fallu le talent de Titha Eyenga pour nous conduire dans les méandres du monde, de l’Est à l’Ouest et du Nord au Sud. Un superbe roman qui nous montre que le « métier de femme » ne consiste pas à attendre comme on le croit souvent... Une femme est toujours au front.

 

Des brûlures de sentir une tiédeur à mes côtés ce soir, une envie bestiale de sentir l’odeur d’un mâle, l’envie immense de mêler mes essences à un pyromane, de brûler mes envies dans les tiédeurs d’une canne à sucre, juste un temps de folie que j’aimerais vivre dans les bras d’un dieu ou d’un fou, mais dans des bras sans réflexion aucune… Juste sortir de cette prison le temps d’un instant et écarter les éventualités morbides de mes pensées perverties.

Mais alors : devrait-on se taire sur les injustices qui envahissent le monde ? Devrait-on traiter la femme de plaintive ou pleureuse légendaire ? Il semble que ce soit "non" pour la narratrice dont le raisonnement semble tout aussi clair et ferme. Sauver la femme en chaque femme (ou en chaque homme) et respecter sa spécificité et non abuser d’elle est le premier exercice à accomplir. Mais pourquoi sauver et respecter ? Et que sauve-t-on et que/qui respecte-t-on ? Sauver l’humanité, d’abord, parce que c’est l’essentiel, c’est le cœur, c’est le fondement de tout parce qu’une femme c’est un être humain avant tout. En ce sens, le roman de Titha Eyenga transcende non seulement l’espace, mais aussi le temps. On ne peut pas dire qu’elle a écrit ce roman poème exclusivement pour une période donnée ou pour une catégorie de personnes. Elle part de la condition féminine pour s’adresser à l’humain au sujet de l'humaine condition et de l’environnement.

 

La question de l’amour qui traverse l’œuvre paraît, à mon sens, comme l’un des problèmes que pointe l’auteure : On aime tous, mais comment aime-t-on ? Telle est finalement l’une des questions véritables au niveau sociétal : un peu d’amour fait toujours du bien et peut restituer à l'humain son humanité.

 

Qui est sans ignorer que le monde va mal ? Entre l’avion qui est tombé à La Havane et le Festival de Cannes ou le mariage du prince Harry, qui a pris en compte les cent quatre morts ? N’ayant pas vu ni connu ces gens, rien n’a attiré l’empathie, mais est-ce pour autant que je pleure ? Non. Le monde va mal, la mer, les océans, les fleuves, les sous-sols… Les intérêts des uns passent devant les intérêts de la terre. Plutôt la montée de la consternation que des pleurs.

 

Alors, Monologues pour survivre prend d’autres significations. L’amour, pour la narratrice, est quelque chose de fondamental. C’est, en réalité, ce qui reste, un peu comme la culture, lorsqu’on a tout oublié. L’amour c’est désormais le lieu, l’existence, le souvenir, la mémoire, la vie, la liberté, la féminité, le courage, l’humanité. La narratrice narre son quotidien en réfléchissant sur l’autre. Elle montre que l’émotion est le lieu de l’existence, car c’est elle qui est au fondement de l’être interne et externe. Elle peut prendre plusieurs couleurs, complexes, radicales et ouvrir à une quête de l’existence profonde sur soi, sur les autres et sur la société.

 

 

Monologues pour survivre est le produit d’une expérience avant tout personnelle et d’une observation de la société. C’est un imaginaire qui trouve son ancrage dans la réalité et s’inscrit dans l’actualité. En font partie les thématiques de la féminité, du vécu féminin, de la politique, de jugement, de la mort, du genre, de l’amour… 

 

Je recommande la lecture de ce roman poème.

 

Nathasha Pemba

 

Références :

Titha Eyenga, Monologues pour survivre, Ouagadougou, Editions Lakalita, 2021.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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