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Pas dire de Baptiste Thery-Guilbert

Petit livre de la collection sauvage des éditions Annika Parance, Pas dire est le récit d’un amour, d’une relation ou des relations mêlant l’écriture, la maladie, l’amour, la famille et le sexe. Une histoire d’hommes, un peu libertaires, hédonistes, mais aussi amoureux et discrets ; discrets au point de voir certains personnages vénérer l’invisibilité, discrets au point de s'accrocher à des fragments d'écriture comme une bouée de sauvetage : « Reste l’écriture lorsque la parole est interdite ». Improbable amour ? Le narrateur vit une relation amoureuse complexe entre amour, amitié et sexe. Pourtant, il y a son amant OOOO Tr apparemment absent, mais en réalité très présent, qui compte beaucoup à ses yeux.

 

Un récit percutant, qui entraîne le lecteur, sans lui demander l’autorisation de l’impliquer dans une histoire d’amour faite de rebondissements et de découvertes, d'amour et de haine, de mort et de résurrection. L’histoire se déroule dans les années quatre-vingt et 90. Au cœur de ce puzzle se cache une peur, la peur du regard de l’autre, la peur du regard de l’homophobe sans pitié, la peur de se retrouver en face d’une famille intolérante, la peur du déshonneur, la peur de l’étiquette. BREF. Je dirai la peur de la vérité sur soi. Cette peur est le quotidien de l’amant du narrateur, dont le nom est masqué d’une étiquette noire dans le roman.

 

« J’ai l’impression qu’il a toujours été question de fuite »

 

On devine donc chez OOOO Tr une fascination pour la honte, d’une certaine manière parce qu’il est amoureux d’un homme, et il préfère souffrir, faire semblant, montrer une autre image de lui au lieu de s’assumer simplement. Le « semblant obligé » dans lequel il se tient met très à l’aise le narrateur.

 

« Si seulement tu avais des seins ça serait moins compliqué. »

 

L’autre angle du récit, c’est la thématique du sida qui est traitée avec beaucoup de respect. Nous sommes entre 1987 et 1992, et personne en ce temps ne sait si on trouvera un jour un remède au Sida. Le pire c’est que dans certaines sociétés, le Sida est considéré comme la maladie des homosexuels. On n'oublie souvent que ses moyens de transmissions sont divers. Le narrateur rend souvent visite à son ami atteint du sida. Ce qui l’écœure ou le questionne c’est la réaction de OOOO Tr qui affirme : « Ce n’est pas d’attraper le sida qui me dérange. C’est que les gens vont savoir, ils vont savoir que j’ai couché avec un homme. »

 

On retrouve donc ici, au début du roman, ce rejet de la réalité de soi qui parcourt tout le récit. Le Sida, comme l'homosexualité, dans ces années-là sont très stigmatisés.

 

 

Écrit dans un style intimiste, mais fluide, ce microrécit qu’on lira d’une traite (30 minutes pour les plus rapides) saisit le lecteur de manière grave et lancinante, parce qu’il dresse le portrait très touchant de personnes ayant parfois peur d’assumer leurs choix ou ce qu’ils sont, même lorsque de l’autre côté on leur tend la main. OOOO TR a peur de son homosexualité et il ne veut pas que cela se sache. Il s'autostigmatise en réalité. Et parce que ce microrécit réussit à mettre ensemble réalités sociales, réalités masculines, réalités historiques et réalités psychologiques nouant le temps, l’espace et les impressions, il est un grand récit, une belle œuvre qui, bien qu’ayant l’air d’aller très vite, se laisse savourer en même temps

 

C’est en cela une petite merveille, qui réussit même, dans sa dernière partie, à basculer sereinement dans un registre quasiment psychologique, où le fait se dénoue et se dissimule pour laisser place à une forme de décomposition interne qui, articulée à une prose plus intime, conserve sa sensibilité. Derrière le spectre de l’autostigmatisation, ce qui se trame bien sûr c’est l’homophobie, l’inconstance des chairs, la fermeture des horizons, le blocage psychologique, l’acrimonie envers ce que l’on est, le manque d’estime de soi et la répétition où nous enfoncent nos territoires trépassés quand s’enchevêtrent, désagréable, la résistance soutenue et l’appétence persistante. Heureusement... À la fin ou au début du récit, il y a déjà un début d’affirmation de soi et d’acceptation de soi.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Baptiste Thery-Guilbert, Pas dire, Montréal, Annika Parance éditeur, 2021.

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