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Vilaines femmes-

Il arrive parfois à la société de se tromper lorsqu’elle croit définir, à partir d’un acte, d’une carte ou d’un territoire préétabli, une réalité qui n’est peut-être pas ce qu’elle croit ou s’imagine. Il en est ainsi de diverses situations de vie ayant désormais pris le visage des minorités visibles ou invisibles, peu importe, dans la mesure où il est question de stigmatisation d’autrui. C’est ce qui m’a paru essentiel dans ce recueil de textes. Le titre déjà retient l’attention du lecteur, car comme on dit dans ma culture, aucune femme n’est vilaine. D’où, dire d’une femme qu’elle est vilaine devient pour moi un questionnement. Cependant, la question que suscite, de prime abord, ce questionnement est la suivante : pourquoi Vilaines femmes ?

 

La réponse ou disons, une partie de la réponse à cette interrogation se trouve dans le premier paragraphe de la quatrième de couverture. L’autre réponse se trouve dans le texte… Dans les 231 pages.

 

Le projet original de Vilaines femmes est né en écosse au lendemain de l’élection de Donald Trump en 2016, dans la foulée des mouvements de protestation qui se sont cristallisés autour du mot-clic #nastywoman. (...). Ce recueil réunit des récits de vie, des témoignages et des essais qui apportent une contribution essentielle au féminisme intersectionnel.

 

Comme on aura donc l’occasion de le constater au fil de la lecture, ce recueil met en avant des situations de femmes écossaises de plusieurs univers qui subissent simultanément diverses formes de domination et de discrimination.

 

Traduit par Felicia Mihali et Miruna Tarcau, Vilaines femmes est un recueil où se rencontrent réalisme, vérité, souffrance et volonté. C’est un regard sur le monde tangible où se mêlent peur de la différence, haine antiféministe, racisme et malveillance. Les 15 textes qui composent ce recueil donnent le ton de l'œuvre : une réalité crue, une souffrance réelle débarrassée de tout pathos ou de toute volonté de déconstruction identitaire, une écriture empreinte d’une réalité à la fois charnelle, spirituelle et réelle. Cela donne à réfléchir, comme avec Grosse dans toutes les langues de Jonatha Kottler où la narratrice attire l’attention sur la grossophobie qui est une forme de discrimination devenue très courante et très stigmatisante au point de rendre la personne parfois solitaire ou introvertie par peur d’être choquée.

 

Alors, aujourd’hui, je suis grosse. Et Américaine. Et je vis en Écosse. Une ou plusieurs de ces choses pourraient changer (...). Mais ce qui doit vraiment changer, c’est ce que j’en ai vraiment à foutre de tout ça.

 

Une volonté de fer et du faire, un courage hors pair où l’on comprend que notre bonheur dépend d’abord de nous-mêmes.

 

Tous les textes ne sont pas similaires, mais, de l’une à l’autre, la composition établit un climat qui invite à la prise de conscience sur la discrimination féminine normalisée. Le dernier texte Le blanchiment de la fille à la peau foncée de Joelle A. Owusu :

 

Je suis noire, je suis une femme et je suis britannique. Je suis fière de ces trois choses tout en étant consciente que je serai toujours considérée comme une "Autre". J'en suis fière aussi, car ne pas être complètement à l'intérieur de l'établissement me permet de remarquer son indifférence. Je suis toujours à l'affût et prête à contester les injustices qui infligent notre grande nation. J'ai également appris qu'encourager mes amis à sortir du confort de leur bulle culturelle, c'est la forme la plus authentique de liberté. C'est la seule façon pour nous, en tant que femmes, de briser enfin ce plafond de verre qui nous emprisonne tout comme ce plancher de verre qui empêche les femmes marginalisées de joindre nos rangs. (...). Les filles noires comme moi n'écriront plus en chuchotant et ne vivront plus dans l'ombre. Notre mélanine est peut-être magique, mais elle ne peut pas être gardée au froid.

 

Même si certains détracteurs peuvent s'octroiyer le droit à l’agacement, n’empêche que ce texte est un texte puissant qui appelle à sauver l’humanité de ses dérives. On y retrouve, comme dans les autres textes, non pas une perception de désintégration, mais une désintégration, une décomposition, une rupture sociale. Comme c’est aussi le cas dans Sur la difficulté d’être bonne de Zeba Talkhani où l’auteure montre que l’une des voies de sortie de la femme c’est aussi la confiance en elle-même qui lui accorde la force de dire non et de refuser catégoriquement la soumission même dans un contexte traditionnellement ancré ou religieusement légendaire.

 

Je suis embarrassée d’admettre qu’il m’a fallu beaucoup de temps pour réaliser qu’être bonne n’équivaut pas à être soumise. Le fait d’être bonne aux yeux des autres est transitoire et ne vaut pas la peine d’y aspirer. Être bonne signifie différentes choses pour chaque personne, et il est impossible de plaire à tout le monde. Plaire à tout le monde ne devrait jamais être l’objectif de personne.

 

La dimension intersectionnelle des textes du recueil, prend en compte les différences de ces femmes et souligne que ce livre va au-delà du féminisme, car nous voyons que la plupart des femmes du recueil rencontrent à la fois le sexisme, la grossophobie, le racisme, l’homophobie, etc.

 

Tout compte fait, on peut dire qu’une responsabilité consciente traverse ces quinze récits, où s’allient frustrations, blessures espoir, désirs d’être soi, désirs de liberté, mais surtout le bonheur d’être une femme. Je salue le projet et je vous laisse le bonheur de découvrir les douze autres textes. Il y a donc, pour ma part, une voix à écouter et une voie à suivre dans ce recueil dont le profond engagement, qui plus est, pourrait rejoindre une prise de conscience générale sur le respect de l’autre, parce que la femme, l’autre, l’être différent, l’étranger n’est pas un extraterrestre… C’est un autre nous.

 

Nathasha Pemba

réf.

Vilaines femmes, Felicia Mihali, Miruna Tarcau (trad.), Montréal, Hashtag, 2021.

 

 

 

 

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Nathasha Pemba

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