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Le tranquille affligé-Gilles Jobidon

Jacques Trévier est d’essence vagabonde. Il y a toutes sortes de moyens de dénicher le bonheur, toujours enfoui quelque part. heureusement son oncle l’emmène sur la lune. Autrement dit en Chine. Lui montre les montres. Lui enseigne les cadrans, les horloges, les coucous, les boîtes à musique, les automates, alouette. Lui ouvre une toute grande la porte des livres. De l’algèbre de Herr Bach. Et le dimanche, quand ce n’est pas carême, lui refile. Du chocolat?

 

À partir de l’histoire de Trévier, un jésuite défroqué, Gilles Jobidon touche des questions très contemporaines. Avec une écriture, subtile et ciselée, un style propre, il dénonce les magouilles des grandes puissances pour hypothéquer les ressources naturelles et l’environnement.

 

 Trévier est un personnage qui incarne plusieurs personnes, plusieurs réalités, je dirai même toute une histoire. Trévier c’est l’histoire. L’histoire des Jésuites ayant vécu en Asie; l’histoire de la guerre de l’opium. Comme toute œuvre fictive, c’est un imaginaire qui annonce le réel. Une histoire qui s’ancre dans la modernité.

 

L’écrivain québécois réussit à loger une saga dans 164 pages. Trouver les mots et la manière d’évoquer une telle vérité, ce peut-être pour un écrivain un projet divisé en plusieurs tomes ou en un immense pavé. Certains n’y parviennent jamais. Ce n’est pas une question de talent. D’ailleurs, c’est quoi le talent chez un écrivain? C’est tellement relatif et subjectif qu’il est difficile de dire que celui-ci a un talent et l’autre non, même si parmi eux, ce qui est le cas de Gilles Jobidon, certains ont l’art de raconter une histoire. Comme ses précédents romans qui ont rencontré du succès, Le tranquille affligé s’est imposé comme une évidence à l’auteur, une nécessité du dire. C’est donc dans les différents personnages du roman, notamment celui de Trévier que le monde est ausculté et narré.

 

La toile de fond est celle d’une Chine impériale qui, dans la tourmente, confie une mission à Trévier : aller chercher sur l’île de la mer d’Oman, dont la «population vit la nuit et dort le jour», le maître artisan d’une teinture noire unique qui serait éventuellement capable de réduire les maux qui affligent la Chine. Il tombe amoureux d’une Africaine albinos qui attire aussi l’empereur. Jacques Trévier est malheureux, car cet amour est impossible. Il devient le «tranquille affligé», car désarmé face à cette tragédie individuelle.

 

Mais c’est à hauteur d’homme, ou faudrait-il dire de femme, que le jésuite défroqué, désappointé, résigné, assumera son histoire. La permanence de cet amour interdit, secret, illumine l’arrière-plan du récit et suffirait à le pourvoir en romanesque.

 

Jobidon fait partie des écrivains les plus discrets au Québec, mais aussi des écrivains justes et respectueux de la littérature francophone. Peut-être parce qu’en plus de se sentir plus citoyen du monde, il accorde une place importante à la culture occidentale. Il mise sur les éléments occidentaux (l’eau, l’air, le feu et la terre), selon un principe qui structure son œuvre entière, mais il rajoute des éléments orientaux que sont l’or et le bois (symbolisant la poésie et l’élévation), qu’on retrouve dans Le tranquille affligé. Il confère non seulement de la réalité à son texte, mais aussi de l’éternité et de la responsabilité. C’est ainsi qu’il exhume une histoire de la colonisation, de la religion, de l’amour et de l’impérialisme industriel ambiant de notre siècle. On peut y lire non seulement un amour pour la littérature, mais aussi un besoin d’éveil de conscience. Ce n’est donc pas un roman du passé, mais un roman du présent et de l’avenir. Cet engagement et ce goût du sacré sont constitutifs de l’écriture, du style même de Jobidon.  Il a en effet cette aptitude à savoir économiser des exigences qui n’en sont jamais tout à fait, une écriture aboutie et poétique.

 

Le mérite de Jobidon, c’est d’avoir réussi à donner une vie littéraire à cette histoire en pensant à l’univers d’aujourd’hui. Il a obtenu le Prix littéraire des cinq continents de la Francophonie en 2019 pour ce roman.

 

Nathasha Pemba

Gilles Jobidon, Le tranquille affligé, Montréal, Léméac, 2018.

 

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