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Le malaimant de Michèle Vinet

Dès la première ligne du roman, le ton est donné; ce mystère de la page blanche qui habite Aurel, l’héroïne du roman. Michèle Vinet plante le décor : un cahier blanc, un crayon taillé au canif pour éviter les bavures d’encre, une gomme pour effacer les excès… et les petits mensonges. Aurel et Blanche s’aiment et vivent ensemble. Aurel ferait tout pour Blanche, pour qu’elle soit heureuse et ne reste pas accrochée à son passé. Il l’a aimée dès qu’il l’a vue. Elle était brisée de douleur lorsqu’il l’avait rencontrée. Il s’était promis de prendre soin d’elle. Auprès de lui, elle avait appris à revivre, à se purifier, à se polir, à se créer une certaine image. Elle lui était reconnaissante à vie. L’aimait-elle vraiment ou bien n’était-ce que de la gratitude ou du réconfort?

 

«C’est ainsi lorsqu’on aime. Il n’y a que du présent. L’horizon, c’est maintenant. Près de l’être aimé, la moindre miette a goût d’éternité»

 

Le malaimant est un texte d’initiation à l’écriture par la vie, mais aussi un texte d’affirmation, de lutte interne, presque un texte de libération. Seulement, dans le roman, on a l’impression qu’Aurel vit entre des chaînes mystérieuses qui le bloquent dans toute entreprise, sauf dans l’affirmation de son amour pour Blanche. Le malaimant est une sorte de fable philosophique comme le montre son contenu, car il tire le lecteur par le col et interroge son être au monde. Ce qui peut conduire le lecteur à se représenter d’une certaine manière dans le roman selon l’angle qui l’interpelle le plus.

 

Un jour, Blanche s’adressa à son bien-aimé : «Aurel, il te faut un cahier». Un cahier pour mettre de «l’ordre dans le fécond fouillis de son imagination». Parce que l’idée d’écrire venait de Blanche l’Aimée, se pencher sur le cahier devient donc un ordre, une obligation. Mais peut-être que ce caractère obligeant finit par freiner l’élan d’Aurel. «Une lourdeur indéfinie» le hantait. Le syndrome de la page blanche l’envahit pendant longtemps, car malgré les attentes de Blanche, écrire le premier mot semblait un calvaire. Même après son accident dans la forêt à la suite duquel il fut immobilisé, Aurel ne parvenait pas toujours à écrire. Chaque jour qui passait, son tourment ne cessait d’augmenter. Il se sous-estimait et avait peur de sortir de sa zone de confort jusqu’à la délivrance du magicien Grégor qui lui ouvrit les yeux sur presque toutes les réalités. Malheureusement, c’est quand il fut guéri que Blanche s’enfuit. Il jugea inutile de la chercher au départ. Il profiterait de son temps pour travailler.

 

UN CAHIER BLANC.

Un cahier-cœur tout blanc.

Dans un cahier bleu, il aurait vu un ciel de nuit, un geai bleuet, un raz-de-marée.

Dans un cahier vert, il aurait flairé la forêt, ses feuilles qui souffrent et meurent d’avoir trop verdoyé.

Il aurait craint la violence, dans un cahier rouge.

Avant la blessure de la première phrase, il aurait pleuré.

Or un cahier blanc, pur et neige et beau papier. La mie d’un pain. Un drap où rien n’a encore soupiré.

Blanc pour la fille, le silence avant sa venue, l’idéal chauffé par un amour tout blanc.

 

Après de longues périodes d’attentes et après avoir reçu quelques indices de la part du Père Florimond, Aurel se mit à la recherche de Blanche. Commence alors pour lui un voyage digne de celui d’Ulysse. Que sera sa vie sans Blanche? À quoi servirait désormais le Cahier Blanc si Blanche n’était plus là?

 

Aurel se retrouve au fin fond de la forêt. Il rencontre des esprits. Il rencontre Belzébul. Sa vie bascule. Il revient chez lui et décide finalement d’écrire. Dans une société comme la sienne, il va devoir lutter contre toutes sortes de blocages intérieurs pour vivre et finalement se mettre à écrire parce qu’il porte dans sa tête plusieurs histoires qui n’attendent qu’à être écrites. Le bon Aurel, se trouvant comme un fait accompli sait qu’il doit écrire, parce que c’est ce qu’il doit faire pour parvenir à sa propre libération.

 

Il s’invitait maintenait à franchir le seuil de l’inconcevable et à explorer l’envers de ses calvaires. Le reclus se ferait illusionniste pour déréaliser l’ordinaire. Il raconterait que l’homme, si petit soit-il possède le talent de refaire le monde et d’y redéfinir sa place.

 

Il est possible de discuter tel ou tel autre point du roman. Considérer, dès le début, qu’il y a danger à lier amour, écriture, recommandation d’écriture, envolées mystiques. Contester que l’amour possède un pouvoir pouvant rendre l’aimée ou l’aimé aveugle au point de se dénaturer soi-même. Cela dit, le plus important c’est de se rendre compte que la première vocation de l’amour n’est ni de dominer ni d’assujettir. Et il est vrai aussi que, dans le roman, c’est peut-être Aurel qui rend tout cela possible, et sa dépendance et le manque de confiance en lui. Si, donc, je trouve le récit de Michèle Vinet parfois un peu surréaliste, ou cathartique, si, en d’autres termes, l’on pourrait en dire que c’est un roman d’initiation à la vie, il n’en demeure pas moins que son style et son imaginaire fécond en font aussi le charme. C’est un imaginaire espérant, candide, torsadé par l’idéalité que produit l’amour. Ce roman ou, disons, cette fable philosophique est vital, voire capital, parce qu’il vise une certaine rédemption. Aurel réussit à remplir cinq cahiers.

 

Comme tant d’autres, l’amour avait failli l’emporter, mais enfin guéri de ses affres, il ne succomberait plus jamais à ces sirènes.

Il paraît qu’on souffre d’amour partout sur terre.

 

Le malaimant est bien construit. Sa trame court avec beaucoup d’assurance. Aurel et Blanche sont attachants et touchants par ce qu’ils vivent.

 

Un bon roman, disons, une fable philosophique que je vous recommande de lire.

 

Nathasha Pemba

 

Michèle Vinet, Le malaimant, Ottawa, L’interligne, 2021.

 

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