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Je vous vends la mémoire de Shakespeare de Rodrigue Ndong

C’est donc à John Donne que revient le soin de clore le recueil de nouvelles de Rodrigue Ndong. Cette nouvelle qui contient dans ses lignes le titre du recueil Je vous vends la mémoire de Shakespeare. Une nouvelle à partir d’une idée astucieuse autant qu’accomplie : le rêve de l’écrivant. Partir d’une passion pour la poésie pour élucider un crime, partir de la citation d’un poète pour exprimer l’existant incontournable, l’ineffable :

 

«Personne n’est une île, entière en elle-même; tout homme est un morceau de continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe en est amoindrie, tout autant que s’il s’agissait d’un promontoire, ou que s’il s’agissait du manoir d’un de tes amis ou le tien propre : la mort de chaque être humain me diminue, parce que je fais partie de l’humanité, et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas; il sonne pour toi» John Donne

 

Faire intervenir John Donne, ce poète du XVIe siècle suscite un désir d’interprétation ou d’exploration littéraire — et, ce faisant, le revisiter. C’est pour ma part une belle indépendance de cette nouvelle et même de ce recueil.

 

Des expériences de la vie courante et de son amour pour la littérature, Rodrigue Ndong a su tirer douze nouvelles les unes aussi riches que les autres. La première nouvelle, Le bethio qui met en scène Koumba la belle et la veuve, souligne qu’il n’y a pas d’âge pour aimer, pour désirer ou pour s’aimer. L’air de rien, tout au long de ces histoires uniques, à la hauteur des questions sociétales, Rodrigue Ndong dresse le portrait minutieux, choisi, avec ses richesses et ses limites, de la vie d’une société du XXIe siècle. Par petites touches, on arrive à une certaine représentation intime, familiale, conjugale, autant qu’à une incontestable sociologie. Les décors historiques de chaque nouvelle inspirent à l’auteur des personnages ayant des vies et des espoirs personnels comme c’est le cas pour Lino Ndong dans la dernière nouvelle qui vivait d’espoir et qui s’est vu guidé par on ne sait quel esprit pour tuer son frère qui avait mis à la poubelle son poème. Une passion pour la poésie et ce lien avec le crime passionnel que l’on retrouve aussi dans la nouvelle Mater dolorosa, une nouvelle qui mêle érotisme, folies sexuelles, crime et poésie. Mater Dolorosa met à nue la vraie réalité des personnes, mais il reprend aussi la question de l’amour ou du désir sexuel à tout âge. Il s’agit en effet, dans les deux cas, de crimes passionnels, car pour une passion de la poésie de la poésie qui est allée trop loin, les deux personnages sont arrivés au crime. Mais malheureusement dans ce contexte ce n’est pas l’être aimé qui est tué, mais l’être dérangeant, l’être de trop à qui l’on pourrait donner une injonction : « Touche pas à ma poésie ! ».

 

Par conséquent, on retrouve dans ce recueil des personnages avec toute leur humanité, modestes ou non. Les femmes de ce recueil, quelle que soit leur condition, sont toujours des femmes libres et complètes avec une sexualité ouverte. Le châtiment en est la preuve, car on voit comment une première dame, qui est avant tout une femme, entre en relation avec un homme ordinaire. Il y a aussi Christiane qui, à l’instar de Koumba, utilise ce qui lui est accessible pour assouvir son plaisir : un godemiché.

 

In fine, hommes ou femmes, les êtres que nous croisons dans le recueil ressemblent aux humains ordinaires, avec leurs complexes, leurs appréhensions du monde, leurs folies et cette perception d’être embarqués un peu malgré eux sur un chemin de vie dont ils ont un peu de mal à comprendre les motivations. Dans la nouvelle Seul, c’est un soliloque apparent, mais un soliloque, au fond, très pertinent du point de vue du fond, de la forme et du respect des règles de ce genre littéraire. Cette nouvelle est parfaitement réussie.

 

Sans exagération ni tapage, et avec finalement beaucoup de hardiesse et une culture bien ciselée, Rodrigue Ndong pose une lumière tranquille sur les questions de société comme la mort, le traitement des veuves, l’amour, le crime, la prostitution, la solitude et la poésie… La poésie. Rodrigue Ndong est un poète-nouvelliste. La référence à Rimbaud et à Verlaine dans 7 millimètres à six coups nous conduit à nous demander si ce recueil a été bâti sur la poésie.

 

J’ai beaucoup aimé les nouvelles. Elles se laissent lire aisément. J’en recommande la lecture.

 

Nathasha Pemba

 

Rodrigue Ndong, Je vous vends la mémoire de Shakespeare, Montréal, Shanaprod éditions, 2020.

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