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Black Manoo de Gauz

L’universalité est la caractéristique qu’on peut octroyer à Black Manoo. Si le texte se situe entre Abidjan et Paris, il a une portée thématique historique très vitale. Le roman s’ouvre ainsi : «un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité». Gauz rapporte le destin de Black Manoo, un junkie abidjanais sans papiers qui arrive à Belleville dans les années 90. Il vient à la recherche de Gun Morgan, un compatriote chanteur. Il retrouve là un monde qui lui est familier : Lass Kader, un de ses anciens amis dealer.

 

À Belleville, il rencontre un peu de tout puisque cette ville, c’est le monde en miniature.

 

Black Manoo est un texte tout à fait éclaté composé de 51 courts chapitres. On pourrait dire que ce sont des chroniques du quotidien d’un écrivain qui raconte ses réflexions et ses élucubrations et hantises à son lecteur. C’est certainement la mission d’Agui, l’écrivain présent dans le roman. Pourtant, ce qui semble compter ici c’est l’inspiration qui guide la narration.

 

On retrouve divers thèmes dans ce roman : l’immigration et les conditions de vie, le multiculturalisme, la colonisation, le racisme, l’identité, le brassage culturel, le féminisme… En outre, Black Manoo souligne la filiation de l’auteur, avec la littérature africaine qui est omniprésente, notamment avec Kourouma sur deux chapitres.

 

 

À travers Black Manoo, ce n’est pourtant seulement la péripétie vagabonde et clandestine de l’Abidjanais que Gauz prend pour sujet. Bien sûr, on retrouve des traits et des passages qui nous conduiraient à le penser, car que ce soit la vie, le mental, l’attitude, l’univers, tout porte à croire que la vie d’immigré dans cette ville, déjà à cette période, n’est pas un fleuve tranquille. Ce que Gauz montre de la vie dans Belleville, de l’organisation des personnes qui arrivent avec ou sans papier, des complicités entre immigrants, des conditions d’existence, de l’espérance et des rêves d’alors, tout cela constitue le présent. Ce qui se vit déjà et se vit de la manière la plus plausible. En témoigne la rencontre de Black Manoo avec un vieil auvergnat qui lui parle de la grandeur Belleville, terre des migrants. Il y a aussi la rencontre fondamentale avec Karol, puisque celle-ci deviendra plus tard sa complice dans la gestion de son bar clandestin. L’entraide et le soutien entre immigrés en terre d’immigration sont des forces.

 

La vie n’est simple pour personne, mais il faut vivre. D’aucuns vivent leur vie en choisissant l’isolement, d’autres dans la rencontre de l’autre, peu importent leurs origines et leur situation sociale, d’autres encore vivent dans une haine perpétuelle à l’égard de l’histoire. Black Manoo choisit de se battre dans ce Belleville même si Gun Morgan s’est volatilisé.

 

Chaque note que tu as imaginée, chaque pas de danse, comment tu les as exécutés, tout cela c’était pour les autres. Le destin de l’art. «Les rêves de ceux qui rêvent concernent ceux qui ne rêvent pas», aurait dit ton grand-père miroir. Les tiens m’ont guidé jusqu’à Belleville. Ils ont cousu le cœur de mon destin. Je n’ai pas attendu de sortir de François-Villon pour te glisser dans mon Discman.

 

 

Black Manoo est beaucoup plus qu’un roman sur les Noirs, comme peuvent le penser certaines personnes qui se limitent au titre. C’est un roman… intense et riche en thématiques. Il dénonce le manque d’humanité qui habite certaines personnes, mais aussi l’illusion qui influence le quotidien des migrants. C’est aussi un roman de dénonciation des sociétés qui marginalisent leurs peuples, que ce soit en Occident ou en Afrique. Le style est particulier parce qu’on entre dans ce roman par la porte qui nous est la plus accessible. Il y a des phrases qui respirent l’ironie avec un ton volontairement provocant. Je note par exemple celle-ci : «si les élèves abidjanais apprennent que leurs ancêtres sont gaulois, La Fontaine peut bien être Douala»

 

Gauz est assez anticonformiste, son œuvre le prouve, car il est écrivain à sa manière. Il est, en quelque sorte, technicien de l’écriture. Il demeure chez lui, depuis son premier roman, cette disposition assez formidable qu’il a de conférer aux faits une virilité narrative. Cela tient, probablement à son style; lequel façonne ici, un apprentissage tout simplement admirable. Il y a dans son texte quelque chose de naturel, de brut, de profond, de réaliste et d’évident que l’on retrouve dans chaque mot, chaque idée, chaque pensée qui fait de son imaginaire un réel existant, une intimité classant ses écrits dans l’atemporel. Comme il l’annonce au début de son roman, Gauz écrit en pensant à l’humanité. Il émane des personnages de Black Manoo une dignité profonde, une dignité (humanité) que rien ne peut déboulonner, malgré tout.

 

Pour une personne aussi anticonformiste que moi, Black Manoo est un authentique roman. Après ces deux premiers romans, Gauz a réussi à mettre ensemble des thématiques essentielles. Il ne continue pas de nous étonner. Je vous le recommande.

 

Nathasha Pemba

 

Gauz, Black Manoo, Paris, Le Nouvel Attila, 2020

 

 

 

 

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