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Amour, patrie et soupe de crabes de Johary Ravaloson ou la Place du 13 — Mai encore et toujours…

Nombreux sont ceux qui sont tombés sous les balles de la Force Républicaine de Sécurité en baptisant de la date de ce jour cette place. Les étudiants la veille ont été arrêtés puis déportés sur une île du nord-ouest, au bagne de l’Île longue. Nul n’aurait cru quelques heures auparavant que le gouvernement organiserait une rafle sur le campus et arrêterait les enfants d’Antananarivo. Les étudiants revendiquaient au départ l’amélioration de leurs conditions, mais surtout un enseignement conforme aux besoins réels. On avait hérité du temps de la colonie de programmes nous préparant à servir la métropole et à peine adaptés pour notre jeune nation. Les manifestants exigeaient la malgachisation intégrale, c’est-à-dire l’usage de la langue malagasy en lieu et place de la langue française et le remplacement des cadres français par des Malgaches. Cela posait en fait une question politique, celle de l’indépendance réelle menaçant les fouza au pouvoir. (p. 81)

Le roman Amour, patrie et soupe de crabes de l’écrivain malgache Johary Ravaloson, publié en 2019 aux éditions Dodo vole — finaliste du Prix littéraire Les Afriques 2020 — est la fictionnalisation du climat politique méphitique qui ceint le Madagascar depuis plusieurs décennies. Depuis la proclamation de son indépendance en 1958, le pays a viscéralement été marqué par d’énormes problèmes de gouvernance qui ont amplement plombé l’aile de son émergence et ont contribué à le traîner inexorablement vers les sinuosités du sous-développement. L’absence d’une alternance politique pacifique, le néo-colonialisme béant, l’appauvrissement galopant de la plus grande partie de la population avec en face une instance gouvernante qui voudrait s’emparer de tout, et la corruption à ciel ouvert entre autres; sont autant de problèmes qui ont plongé cet État insulaire d’Afrique dans des troubles incessants. Par conséquent, le peuple malgache exhérédé des conditions de vie raisonnables a trouvé comme bretelle de secours l’expression de sa souveraineté à travers des mouvements de revendication dans la rue. Lesquels mouvements ont donné libre cours au re-baptême de la place de l’Hôtel de Ville : «la Place du 13 — Mai», en plein cœur de la capitale Antananarivo, depuis le 13 mai 1972, date de la révolte populaire ayant conduit à la chute du premier président du pays, Philibert Tsiranana.

Le 13 mai est donc une date historique et symbolique en Madagascar. C’est une date de commémoration du sang versé par de nombreux manifestants (lors de la révolution sus-évoqué de 1972) qui ont succombé aux bals de la Force Républicaine, garante de la sécurité d’un gouvernement-bourreau qui se dresse clairement comme la cause des meurtrissures de la population. Le pays du zébu n’a donc jamais cessé de cahoter au rythme des mutineries pour la réclamation du changement et l’espérance d’une vie plus reluisante. Au-delà de 1972, la Place du 13 — Mai a été le théâtre de l’expression conjuguée d’un ras-le-bol renouvelé, conduisant à chaque fois à la destitution d’un chef d’État. On peut par exemple évoquer les troubles populaires ayant entraîné les départs des présidents tels Didier Ratsiraka après la rébellion de l’opposition déclenchée en 1991, Albert Zafy en 2002 et Marc Ravalomanana en 2009. La Grande-Île baigne donc depuis plusieurs années dans une instabilité politique et économique qui s’apparente à un labyrinthe dont la seule issue n’est autre que la rue et partant, la Place du 13 — Mai sans la fameuse «clôture des jets d’eau» qui empêche désormais l’accès aux potentiels manifestants :

«La Place du 13 — Mai, de symbole de la rue, devenait un modèle bien compris de prise de pouvoir par la rue. Car il faut le dire, il n’y a pas d’autre moyen, le pouvoir une fois conquis est verrouillé institutionnellement; les élections, c’est connu, se gagnent en les organisant. Aussi pour supprimer tout risque, le dernier arrivé au pouvoir en passant bien sûr par la Place du 13 — Mai l’a fait disparaître.» (p. 14)

La prise de pouvoir par la rue ou par la force est presque devenue une tradition dans l’île malgache. Elle s’érige comme un modèle de démocratie propre à ce pays, et corrélativement comme le seul moyen d’alternance politique permettant au peuple de se débarrasser de l’austérité sempiternelle d’un président qui voudrait garder le pouvoir le plus longtemps possible. Quasiment tous les présidents ayant dirigé ce pays sont passés par là; c’est un biais d’accession au pouvoir, illégal certes, mais légitime et efficace tout au moins. Il est donc inacceptable de rompre la tradition en faisant lâchement «disparaitre» d’aussitôt ce lieu mythique. Faire «disparaitre» la Place du 13 — Mai c’est y interdire tout mouvement de protestation comme à l’accoutumée, c’est empêcher le peuple malgache d’exprimer sa volonté, c’est engloutir tous les rêves et espoirs d’une existence moins chaotique; parce que,

«La Place du 13 — Mai : à chaque fois qu’on l’évoque, l’espoir d’un changement, d’une justice, d’un droit à la vie pour tous renaît.» (p. 271), «sans cette place, la ville n’aurait été qu’une agglomération irriguée de commerces sans réel échange, habitée par des femmes et des hommes qui ne cohabitent pas. Cette place […] fait espérer plus encore : un sens à tout ça, un sentiment d’appartenance à l’avenir, car des ancêtres communs ne suffisent pas pour vivre ensemble.» (pp. 10-11)

À cet effet, le Madagascar déshérité de sa «Place du 13 — Mai» n’est plus le même pays. Face à l’intention manifeste des gouvernants de donner une autre envergure à ce lieu presque devenu «emblématique» — en le renommant «Place de l’Amour», probablement dans l’optique de faire disparaître dans les mémoires, les événements qui ont motivé et puis entériné sa renommée — s’érige une draconienne muraille de récrimination d’un peuple soucieux de garder intacts ses lieux historiques et ses habitus originaux. La figure de proue de cette contestation dans le roman est celle du jeune enfant de la rue, Héry, qui est brutalisé par les forces de l’ordre à cause de sa ténacité à vouloir détruire les grilles le séparant du lieu historique d’Antananarivo. À travers le choix de ce jeune personnage d’une dizaine d’années à peine, de surcroît enfant de la rue, Ravaloson matérialise les échecs et la déchéance du champ politique malgache. Il trahit d’une certaine manière l’incapacité d’assurer et de garantir les droits primordiaux (l’éducation et la santé notamment) de sa jeune population; ce qui se pose comme la cause de la décrépitude d’une jeunesse malgache nécessiteuse et marginale.

Cette jeunesse s’avère nécessiteuse et marginale dans le sens où elle n’est pas prise en compte dans les différentes luttes de positionnement de ceux qui tiennent les rênes du pays. Elle ne participe pas à la gestion des affaires publiques, et pourtant c’est elle qui est mise en avant pour perpétrer des casses afin d’aider des hommes politiques à accéder au pouvoir. Or, cela ne souffre d’aucun doute que la jeunesse — qui devrait être le fer de lance d’une nation — fait partie de la tranche de la population la plus affectée par le froid hivernal du manque (le manque d’éducation, le manque d’emploi par exemple). Alors, mettre Héry au centre de la revendication dans son roman est une volonté manifeste de l’auteur, de mieux dévoiler le caractère égocentrique des «fouza», les dirigeants-crabes qui s’imposent par la force, «bouffent tout sur leur passage» sans se soucier de l’avenir de cette jeunesse dont ils se servent pour assouvir leurs intérêts personnels et égoïstes. L’image de cet enfant de la rue, arc-bouté à la clôture couvrant le parvis de l’hôtel de ville, malgré la douleur des coups de matraque qui lui sont violemment assénés par les forces de sécurité (p. 19), traduit l’état abyssal du malaise d’une jeunesse abandonnée à son triste sort, qui, tenaillée par la griserie de l’espoir d’un avenir meilleur, lutte délibérément pour se libérer des amarres qui empêtrent son envol.

In fine, ce fait littéraire — dont le titre «Amour, patrie et soupe de crabes» est une parodie de la devise du Madagascar : «Amour, Patrie, Progrès» — est l’estampe de l’amour d’une patrie dont les réalités et les fonctionnalités forgent le trait de sa particularité; lesquelles l’on souhaite perpétuer jusqu’au jour où le soleil du changement luira enfin. Il est par ailleurs l’expression caricaturale d’une patrie-mère, celle de Johary Ravaloson, où la force et la violence se sont nidifiées en s’imposant au fil du temps comme principe de prise de pouvoir et de gouvernance. C’est une «patrie» où pullulent les hommes-crabes (président, ministres, sénateurs, directeurs, chefs d’opposition entre autres) guidés uniquement par la conviction de l’apophtegme : «la loi du plus fort est toujours la meilleure». Ces «plus forts», qui sont comme «des crabes» se «bouffant» en permanence entre eux, accaparent tous les privilèges au détriment des «faibles» (le bas peuple) qui continuent de croupir dans la misère. De ce fait, ce roman — à l’image de plusieurs autres parus depuis les années 1980, sous la plume des auteurs malgaches comme Jean-Luc Raharimanana, Michèle Rakotoson et autres — est une preuve de plus que le roman malgache francophone est essentiellement un terreau de revendication politique et par extension une arme de contestation qui explore jusqu’à ses confins, la problématique des fêlures de la démocratie dans les sociétés africaines. Ce texte bariolé aux couleurs du drapeau malgache certes traduit sans superfluité la gangrène politique qui sillonne les arcanes de tout le champ socio-politique africain postcolonial. Par conséquent, la littérature malgache qui est loin d’être marginale occupe une place considérable au concert littéraire des Cacophonies des voix d’ici (Charles Gueboguo), lesquelles caractérisent de manière importante le champ littéraire africain francophone.

 

BORIS NOAH

Université de Yaoundé I

boris.noah 52@gmail.com

Références :

Johary Ravaloson, Patrie et soupe de crabes, AntananarivoEditions Dodo vole, 2019.

 

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Nathasha Pemba

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