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Féminitudes-Féminicides de Muetse-Destinée Mboga

Un livre à lire par les femmes!

La question de la libération ou de la liberté de la femme pose la question du sens de son autonomie dans une société «surpatriarcalisée». Les femmes ou… disons les féministes se battent contre les hommes en oubliant parfois et peut-être trop souvent que dans certaines cultures, ce sont souvent les femmes qui sont à la base du malheur des femmes. C’est ce qu’essaie de montrer l’écrivaine gabonaise Muetse-Destinée Mboga. Il s’agit d’une fiction qui s’inspire du réel.

 

L’auteure ne cède pas à la tentation du catalogage des femmes. Elle ne juge ni ne condamne pas plus qu’elle ne prend la défense de l’homme, mais elle relate le destin de ces femmes victimes d’autres femmes, abusées, usées, utilisées par d’autres femmes. Ce sont des femmes qui font confiance à d’autres femmes et qui finissent par en payer le prix. Une fois la supercherie découverte, certaines finissent par s’en sortir. D’autres non… c’est le cas de Hawa, une fille de 10 ans qui va être abusée par sa famille, son père et sa mère, qui vont la marier de force à un homme de 56 ans.

 

À 56 ans, Hawa serait sa septième épouse. Les autres se faisaient tellement vieilles avec les nombreuses maternités qu’il avait besoin de fraîcheur. Aussitôt que son regard était tombé sur la petite Hawa, la fille de Sakho un de ses employés, il avait mûri son plan.

 

Dans cette histoire pathétique, la maman d’Hawa est celle qui la première adresse des reproches à son enfant lorsqu’elle vient se plaindre auprès d’elle des atrocités sexuelles que lui a fait subir le nouveau mari toute la nuit.

 

Mortifiée, et folle de douleur, la petite fille entreprit de s’enfuir de cet endroit pour regagner la maison de son père. Son entreprise fut plus que fructueuse, mais dès que sa mère l’aperçut, elle sut qu’elle avait commis une erreur monumentale.

-Tu m’as tuée! Qu’es-tu venue chercher ici? s’était écriée sa mère.

 

Les différentes femmes du recueil, face à la méchanceté d’autres femmes, finissent par se demander si finalement l’ennemie de la femme, c’est la femme, si la liberté de la femme tant prônée n’est pas qu’un leurre, si les hommes ne se servent pas des femmes pour en brimer d’autres?

 

Ces femmes que l’on rencontrera ici sont des femmes qui font confiance, qui écoutent et qui se font avoir, comme si elles étaient programmées à être manipulées ou encore à se soumettre à leurs consœurs. On le remarque par exemple dans la dernière nouvelle du recueil : Ma plus tendre ennemie. Amies depuis toujours, mais au fond ennemies depuis le début. Cette animosité est marquée par la dimension matérielle de la vie, la relation amoureuse, la jalousie, le mensonge, etc. Et puis, dans cette tentation de sortie de l’emprise sur soi, un recours aux pratiques mystiques, dans la plupart des nouvelles où, par exemple, dans Le fétiche de ma belle-mère, un cœur de chienne en chaleur est cuisiné par une belle-mère pour rendre sa belle-fille instable dans la gestion de sa libido. Ainsi, apprend-on dans Tante Marcelline qu’il suffisait d’un peu plus d’ouverture à Leïla pour éviter le pire. Quelquefois, il y a des silences qui nous condamnent et nous exposent alors qu’il y a toujours la possibilité de s’en sortir.

 

On pourrait dire de «Féminitudes. Féminicides» qu’il est un livre sur la violence à l’égard de la femme, une violence exercée sur la femme par la femme. Un livre sur la misère morale et les espérances des femmes. Non que ces femmes seraient les victimes de quelque destinée préétablie, non qu’elles seraient trop vulnérables, trop gentilles ou trop lâches pour oser s’en sortir dans la vie, mais que, à force d’être mues, de donner du temps et de mettre les autres en avant, elles se sont oubliées. Mapela a sacrifié sa jeunesse, son ménage pour Sybelle. Elle voulait honorer sa sœur décédée en s’occupant de cette enfant qu’elle avait laissée, mais manipulée par sa grand-mère, Sybelle avait fini par montrer son vrai visage. Leïla a cru qu’être orpheline c’était accepter tous les sévices, tous les malheurs, se taire au point de devenir esclave de sa propre tante. Arlette a tout donné pour être acceptée par sa belle-famille, mais au fond plus elle les aimait, plus ils la détestaient, au point de vouloir détruire son mariage. Gabrielle aurait donné sa vie pour Josette jusqu’à ce qu’elle découvre, que cette dernière était la source de son malheur… depuis toujours.

 

Lorsqu’elles ouvrent enfin les yeux pour scruter la possibilité d’un autre horizon, alors reviennent se greffer dans le cœur de ces femmes le désir de se battre, de lutter pour donner un sens à leur propre existence… Il y a dans la vie, des personnes qui acceptent le sacrifice de leur vie, il y en a qui se battent. Il y en a qui refusent de s'affranchir. La vérité de ce recueil à mon sens c’est qu’il y a chez la femme quelque chose de criant, d’absolu, de lointainement tyrannique, que lorsqu’elles décident d’agir, elles peuvent aller dans les extrêmes. C’est ce qui me semble très réussi dans ce recueil : cette peinture de la femme comme despote, méchante, jalouse, mais aussi comme hardiesse retenue, comme grandeur inapaisée d’une inclination tourmentée, comme dispositif d’un appât qui n’est pas seulement social, mais aussi individuel, mystique, voire mystérieux. Elles sont victimes et elles sont bourreaux.

 

Par petits signaux, avec un sens admirable et très intime du récit, Muetse-Destinée Mboga nous fait donc entrer dans quelque chose que l’on pourrait désigner par l’ambigüité féminine, une ambigüité qui questionnera toujours la femme, une ambigüité qui ouvre les yeux sur la réalité féminine.

 

Nathasha Pemba

 

Références :

Muetse-Destinée Mboga, Féminitudes. Féminicides, 2020.

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