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Rescapé, Anthony Mouyoungui

L'histoire de ce récit est à la mesure de l’histoire de la République du Congo : Tragique. Après une légère accalmie postindépendance, le Congo est entré depuis 1977 dans une vague de conflits qui ne dit pas son nom. Aujourd’hui encore, plusieurs personnes gardent des séquelles de cette histoire et ont adopté une attitude d’autodéfense pour préserver leur futur. Certaines personnes ont choisi le silence du tragique, d’autres ont décidé d’en parler, pour ne pas oublier… pour ne pas faire disparaître la mémoire. C’est le cas d’Anthony Mouyoungui, à qui ce projet de publication s’est imposé comme un devoir de mémoire pour ne plus tomber dans les mêmes terreurs.

 

Le troisième chapitre «TROIS» du récit restitue l’histoire du Congo avec toute la violence qui la caractérise, de la proclamation de la République en 1958 jusqu’aux violences que le narrateur a vécu, en passant par les assassinats importants qu’a connu cette nation.

 

Le récit

Étudiant à l’université Marien Ngouabi, à Brazzaville, Franck, originaire de Pointe Noire, est confronté à une situation de conflits armés civile qui le conduit, avec son ami Roland, d’abord dans le Pool, ensuite en RDC, puis à Pointe-Noire via Brazzaville. Sept mois de pérégrination pour se retrouver chez soi.

Franck prendra la route de l’exil interne, il vivra dans une famille qui n’est pas la sienne, apprendra de cette culture différente de la sienne, s’adaptera. Il connaîtra la douleur de l’exil dans son propre pays. Il retrouvera Pointe Noire et sa famille dans l’espoir de continuer à vivre, réapprendre à vivre désormais avec une expérience d’exilé, en portant un regard différent sur les réalités et sur les personnes, vivre une nouvelle expérience de la liberté. Et c’est là aussi que réside, à mon sens, le drame personnel du narrateur, sa liberté de penser étant soumise à sa liberté de se mouvoir.

 

La suite ne dépendait pas de nous, nous subissions simplement les évènements. Nous étions des figurants du drame qui venait de commencer.

 

Ce récit ne saurait être lu sans le contexte du Congo-Brazzaville. Non en vertu de considérations politiques que connaît ce pays, mais parce que l’empêchement dans lequel Franck s’est trouvé durant son exil, a été, à ce moment-là son existence, est son existence et se trouve au cœur de sa narration. Nulle leçon de morale, donc dans ce récit, et pas plus d’engagements. Je dirai un enseignement certainement. Ce qui me paraît assez captivant dans ce texte, au-delà des questions d’ordre littéraire ou stylistique, c’est qu’Anthony Mouyoungui, tout en écrivant dans le plus grand souci de rapporter la vérité, de dire l’histoire telle qu’elle s’est passée, se retrouve assidûment à la périphérie d’une autre réalité : ce qui est narré, ce qui forme la quintessence de son imaginaire, nous renvoie à l’histoire du Congo dans toute sa dimension tragique, aux conflits qui sont souvent liés aux intérêts autres que ceux de la nation, aux inégalités, parfois voulues, imposées dans un pays où l’on prend parfois le luxe de s’appeler frère alors qu’on ne se considère pas comme tel, dans un pays où l’on chante l’espoir sans savoir ce que c’est. Comme on le verra, le narrateur citera la première strophe de l’hymne national de la République du Congo : En ce jour, le soleil se lève.

 

Il subsiste dans ce récit, de l’espoir, de la volonté, de l’espoir… de vivre.

 

On peut y voir sans doute l’état d’esprit de Franck dans une société dite démocratique - prônant les principes de liberté, d’égalité et de paix- et c’est cela aussi qu’il essaie d’exprimer : Rescapé est aussi la peinture de la psyché humaine lorsqu’elle embrasse des principes et ne sait pas quoi en faire, lorsqu’elle devient incapable de donner du sens à ce qui est le fondement de tout : la vie. Le quotidien de Franck et ses amis, des personnages, des soldats qui sont manipulés et agissent machinalement, de tous les personnages, finalement, de ce récit de temps de conflits, quotidien rude fait de crainte et d’incertitude, quotidien d’une misère devenue habituelle, ordinaire, normale, ce quotidien est devenu l’exil même, la mort même. Les gestes, les paroles, les silences et les regards retrouvent sous la plume d’Anthony Mouyoungui un sens, une histoire, une nécessité, un poids. Ils sont comme réinvestis et réitérés.

 

Des mois d’accalmie m’avaient fait croire que tout allait bien, mais ce n’était pas le cas. Les jours qui suivirent le bombardement, l’atmosphère changea radicalement. J’étais devenu tenu, inquiet et je scrutais tout le temps le ciel.

 

Anthony Mouyoungui fait re-vivre l’histoire des conflits polictico ethniques du Congo.

On y sent de l’amour pour un pays, on y sent de la désolation, de la consolation, de la vigilance, de la sagesse. On y sent de la colère envers des gouvernants qui rabâchent sans cesse le mot paix sans en connaître le vrai sens. On y sent ce quelque chose d’indicible qui a certainement pris place dans la vie de toutes les personnes ayant vécu cette tragédie.

 

L’on songe à Emmanuel Dongala, difficile de se fixer ailleurs. D’ailleurs Anthony Moyoungui le cite au début de son livre : la plupart de ceux qui me dépassaient avaient jeté tout ce qu’ils pouvaient pour aller plus vite, afin de sauvegarder le seul bien précieux qu’il leur restait à sauvegarder : leur vie. (Johnny chien méchant). Le réalisme avec lequel Dongala traduit cette même tragédie congolaise imposée par une politique de la dictature et de la guerre rappelle la majorité des écrivains, qui de Sony Labou Tansi à Anthony Mouyoungui, portent un seul souci : la sauvegarde de la vie et le respect de la personne. Il y a donc cette apparence trouble, faite de silence, de colère, mais aussi d’espoir qui donne à Rescapé une singulière densité.

 

Il serait aussi intéressant de mener des études comparatives sur l’œuvre d’Anthony Mouyoungui et d’autres auteurs sur la thématique du conflit armé ou encore de la survie après la guerre. Ceci pourrait permettre d’avoir un autre regard sur ce récit qui est peut-être un récit autobiographique, mais aussi un questionnement profond sur l’identité congolaise.

 

La réalité pour moi, c’est que ce récit est poignant et souligne que si être rescapé est une opportunité, il faut toujours regarder du côté où le soleil se lève.

 

Il était midi lorsque l’avion se retrouva au-dessus de Pointe-Noire, les battements de mon cœur s’accélèrent. À travers les nuages, je regardais les maisons, en bas de l’océan atlantique. Lorsque l’avion se posa sur la piste, j’avais presque envie de sortir le premier.

 

 

Merci aux éditions Maïa pour ce service de presse.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Anthony Mouyoungui, Rescapé, Éditions Maïa, 2020.

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