Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Phénomènes naturels- Vincent Fortier

Chercher le fil conducteur ou le thème principal de ce très beau premier roman de Vincent Fortier est la première tentation qui guette le lecteur. Il risque de passer à côté d’autre chose. En effet, si le romancier puise son mobile dans un vécu, une observation, une contemplation de la réalité du monde dans toute sa diversité, son intention embrasse le temps, l’espace et la réalité du fait narré.

 

Pages après pages, lignes après lignes et souvenirs après souvenirs, le narrateur, âgé de 35 ans exprime ce qui ébranle sa vie, ce qui le fait tenir, ce qu’il vit depuis sa plus tendre enfance. Dans une langue accessible et lyrique, une langue qui a de la matière, de la consistance, une langue relationnelle, le roman de Vincent Fortier donne à sentir, à voir, à vibrer, à frémir, à réfléchir et à agir.

 

Le narrateur grandit dans un univers où dire les phénomènes naturels qui trouvent vie en lui n’est pas chose aisée. Il survit jusqu’à ses dix-sept ans lorsqu’il fait l’amour pour la première fois avec un homme de 35 ans. Un homme à qui il cache son véritable âge, juste pour avoir une idée, pour savoir comment cela se passe, pour sortir de l’univers virtuel du porno, pour construire son identité homosexuelle.

 

Alors comment un jeune homosexuel timide qui ne sort pas de sa banlieue peut-il faire des rencontres? En fouillant les petites annonces. Et en prenant le téléphone. Aujourd’hui, on prend le téléphone et on fouille les petites annonces. Rien n’a tant changé.

 

Le livre frappe déjà par sa puissance illustrative. Il commence par une intention : le suicide. Et dans le roman, l’auteur revient souvent sur cette question de la mort comme possibilité d'exister autrement; l'obsession de la mort qui habite cet homme qui vit une déception amoureuse. L’histoire de cette déception, paradoxalement, c’est l’histoire de l’amour, de l’amour vrai, de l’amour unique, parce que l’amour c’est souvent la rupture. La rupture parfois indispensable, essentielle est aussi supplice. L’amour/rupture apparaît ici comme l’apprentissage de la vie, de la vulnérabilité et de l’acceptation de soi. Les personnages, les portraits des personnes que le narrateur rencontre le dévoilent tel qu’il est. Ce ne sont pas de mauvaises personnes ou encore des personnes misérables. Ce sont des personnes qui ont une vie, une histoire, un positionnement moral et sociétal. L’amour chez lui n’est pas simplement platonique, c’est le corps et le cœur. L’écriture noue ici avec une inhabituelle grâce, la description de la langue de l’observateur, l’examen mental du narrateur et le lyrisme expressif d’une liberté de conscience rafistolée dans sa dignité.

 

Les phénomènes naturels

Ce sont les choses en nous qui se déroulent naturellement. On peut être hétérosexuel aujourd’hui et devenir gay demain, puis devenir queer le surlendemain. Ce sont des manifestations au-delà de l’entendement humain. Et ces phénomènes-là, selon Vincent Fortier, sont différents les uns des autres : "Un surcroît qui te réchauffe le cœur ; une bise qui te fait frissonner d’envie".

 

Être attentif aux phénomènes naturels et les assumer, c’est aussi l’affirmation de soi, la réappropriation de son identité. Et l’affirmation de soi, puisque s’affirmer, c’est s’accepter, s’assumer donne la force de l’intégration et de la revendication.

 

Renaissance, nouveau départ : De l’idée du suicide à l’affirmation de soi (résolution de vivre).

 

Je range la corde, remets l’escabeau à sa place. Je place les enveloppes dans mon classeur. Pour toutes ces créatures qui vivent à l’ombre des dunes du désert de Simpson (…) et dans les ruelles de Rosemont.

Pour toi et pour les autres qu’il y aura

Personne n’est mort. Ça fait ça de moins à faire.

La nature s’en chargera

Je ne peux pas être toujours celui qui écrit la fin de l’histoire.

 

Tout en soulignant son appartenance à la communauté queer, le narrateur souligne, de manière implicite qu’assumer les manifestations des phénomènes naturels est la meilleure façon de s’affirmer et de vivre. Avoir peur de ce que l’on est c’est se rejeter, et se rejeter c’est se nier. Celui qui a peur d’être ce qu’il est nie son existence. On peut être gay et devenir queer sans altérer son identité ou le vivre-ensemble.

 

Le roman de Vincent Fortier est une très belle entrée en littérature.

 

Je vous le recommande.

 

Nathasha Pemba

Référence :

 

Vincent Fortier, Phénomènes naturels, Montréal, Éditions Hashtag, 2020.

Acheter sur le site de l'éditeur : Phénomènes naturels

****

« Je n’aime pas le mot racines, et l’image encore moins. Les racines s’enfouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s’épanouissent dans les ténèbres ; elles retiennent l’arbre captif dès la naissance, et le nourrissent au prix d’un chantage : Tu te libères, tu meurs !

Amin Maalouf

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
Nathasha Pemba

Rédactrice en Chef
Voir le profil de Nathasha Pemba sur le portail Overblog

Commenter cet article