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Le Sanctuaire de la Culture

Articles avec #nouvelle

Les pêcheurs anonymes 2

26 Avril 2020, 09:21am

Publié par Nathasha Pemba

Babord se définissait comme la femme d’affaires par excellence. Quand elle n’était pas en voyage, elle ne bougeait jamais de la maison. Toujours revêtue d’un survêtement vert rouge moulant son postérieur, elle recevait ses clients à la maison. Elle possédait un passeport dont le métier était « ménagère ». Mais ne faisait jamais le ménage à la maison. Au réveil… elle enduisait son visage d’un masque d’argile pour chasser, soi-disant, un masque de vieillesse mystique. Elle faisait la pédicure et la manucure. Prenait sa douche. Passait son survêtement puis s’asseyait au salon pour attendre les clients. Quand les clients tardaient à venir, elle zappait les chaînes de télévisions, la cuisse droite posé sur le dossier d’un fauteuil.

Par peur de briser l’harmonie du couple, je ne voulais pas lui adresser des reproches. Il y avait des choses que je n’avais pas envie de lui dire. Je ne lui disais rien. Je ne lui parlais pas de mes questionnements. Je la laissais s’installer et s’enfoncer dans l’exaltation de son moi égocentrique.

Les semaines suivantes, ma chère compagne fut prise de sympathie pour notre domestique. Non point par attirance sexuelle, mais pour des fins purement utilitaristes. Elle voulait qu’il m’épie plus sérieusement. Elle ne pouvait passer de journée sans l’appeler. Ce dernier devait lui donner mon positionnement. Son autre nom aurait pu « être jalouse ». Elle était jalouse à mort. Les choses se confirmèrent lorsqu’un soir, elle décida de m’imposer un style vestimentaire. Grand boubou en pagne. Je devais désormais mettre des grands boubous tous les jours. Elle m’en offrit plusieurs. Je compris qu’avec celle-là, je n’irais jamais loin. D’ailleurs étais-je vraiment fait pour vivre en couple ? Pourquoi croit-on toujours que vivre en couple est une nécessité. Un dimanche midi, Je dis à Babord que je ne voulais plus la voir. Sans plus. Elle avait, comme d’habitude tonné et cherché à savoir ce qui n’allait pas. Elle avait refusé de partir. Était allée pleurer sur l’épaule de ma maman. J’avais sorti ses affaires en lui demandant de partir. Ma mère en personne avait remis les choses dans la maison.

« Rien ne nous lie » fut mon dernier mot. Je sortis visiter des amis.

À mon retour, je l’avais trouvé là, discutant avec le vieux King-Size. Je me demandais de quoi ils parlaient. Ce vieux, célibataire ou plutôt veuf de son état, était un grand romantique qui passait son temps à longueur de journée, muni de sa vieille guitare à interpréter « Vous les femmes » de Julio Iglesias à l’envers. Il parlait très bien le français et articulait chaque mot qu’il devait prononcer. Je refusais de croire qu’il la draguait.

Mes parents, témoins de ce désordre fondamental dans mon couple n’avaient pas branché. Ils étaient là pour me soutenir, mais jamais ils ne voulaient donner leur avis. Ma mère en souffrait, mais elle préférait se taire. Elle ne comprenait pas pourquoi son fils unique avait du mal à se trouver une vie normale. Mon père m’invitait sans cesse au bar des Croque-morts pour boire. Pourtant un jour Babord s’en alla. On ne la revit plus. Elle s’empara de la moitié de mes biens.

Après son départ, je fis la rencontre d’une jeune fille. Étudiante au CETM 12 août. Magalie Moushina. Je l’aimais bien, mais je ne comprenais pas pourquoi ni comment je devins le sponsor de sa famille. Dix jours après notre rencontre, elle me posa un problème d’argent. Je le résolus. Et à la fin, je devais contribuer pour payer le loyer de ses parents. Après c’était sa maman qui était malade. Je devais acheter les médicaments. Après c’était à leur père qu’il fallait acheter des bières tous les jours. Je désertai le quartier, jusqu’au jour où, plus de deux mois plus tard, je rencontrai un jeune du quartier qui me dit que Magalie était la femme de nuit de son père. Et aussi que pendant qu’elle était avec moi, elle sortait avec d’autres hommes. Quand on entrait dans la famille Moushina on n’en ressortait plus. Sauf peut-être par la mort  ou bien amaigri, avait-il conclu.

Je crois que je n’ai jamais eu de chance avec les femmes. Éliane me manquait énormément. C’était la seule qui m’avait soutenu dans les moments sombres. Ah cette fichue dot qui a détruit ma vie! Après ce triple échec, je décidai de me consacrer à l’éducation de mes filles. Pourtant une autre expérience n’allait pas tarder. Au Lycée, j’avais trouvé une collègue attentive. Elle m’écoutait avec beaucoup d’attention. Un soir nous bûmes un verre ensemble. Elle m’invita dans un club qu’elle fréquentait depuis plusieurs années déjà.

« Ce club, disait-elle, me fait beaucoup de bien. Quand tu le voudras, dis-moi. Je pourrais t’y emmener. ».

Elle était devenue une vraie épaule pour moi. Mais comme elle était une femme, je ne voulais pas de proximité pour m’attacher encore. Je me méfiais désormais des femmes. Finalement la mère de mes enfants serait la seule que j’aurais pu retenir, ne cessais-je de me reprocher. Ma collègue croyait que j’étais devenu dépressif. Elle voulait savoir ce qui s’était passé entre temps… À chacune de nos rencontres, elle m’écoutait. Parfois, elle me regardait comme si elle lisait dans mon âme. Elle insista pour que j’aille à son club. Elle me rassura que je ne serais pas déçu.

« On ne juge personne là-bas. Tu verras ! Viens avec moi ! Ça va te changer ».

Le lendemain après les cours, je décidai d’aller à son club. Je n’en pouvais plus de rester seul. Georgine était contente. Elle s’en réjouit et me dit que tous ceux qui allaient au Club des Pécheurs Anonymes ne repartaient pas déçus. Lorsqu’on s’y trouvait on était simplement soi-même. Personne ne vous jugeait. Tout le monde écoutait tout le monde.

Pécheurs anonymes ? J’avoue que ce nom m’interrogea au plus profond de moi-même. Alcooliques anonymes… Tout le monde en parle. Mais jamais pécheurs anonymes. Pour quelqu’un qui vivait entre une diaconesse et un chauffeur de corbillard, le péché était un mot courant, non pas parce qu’il faisait du bien, mais parce qu’il conduisait droit à l’enfer. J’étais curieux de savoir ce qui se passait chez les Pécheurs Anonymes.

Après les cours, on irait directement à la rencontre. C’était non loin du restaurant La Baraka. J’ai pour habitude de me jeter à l’eau lorsque je prends une décision. Mon délire du moment était le Club des Pécheurs Anonymes. J’avais déjà beaucoup trop hésité dans la vie.

Nous arrivâmes à temps au lieu de la rencontre. Nous flânâmes devant l’océan. Nous décidâmes de prendre un verre en attendant, non loin du village des artistes. Je me sentis libéré et bien dans mon âme. Le soleil se couchait et les belles couleurs qu’il renvoyait nous enveloppèrent. Georgine me prit par la main. Elle me guida vers le lieu de la réunion. Juste en face de la mer. Plusieurs nattes y étaient étalées. Les gens arrivaient au fur et à mesure. Tout le monde se déchaussait. Nous nous assîmes en forme poisson. Chacun prit la parole quand vint son tour. Chacun relata son expérience. De ce qui l’avait conduit au club et d’un acte posé que les autres avaient commencé à appeler péché.

On m’expliqua les fondements du club (tout le monde peut commettre une gaffe, mais stigmatiser le péché est fatal). Le mot d’ordre est « tu ne jugeras point ». Les principes sont la fraternité entre les membres et le secret de cette fraternité. De cette fraternité découlent l’entraide, l’obligation du travail et l’obéissance. Le club est un espace de sociabilité. Le recrutement se fait par cooptation. Il se fonde sur des rites initiatiques. Chacun se réfère à un secret marin et à l’art de pêcher. Tous sont au même niveau. Personne ne commande personne, ne condamne personne. Il n’ y a ni étapes ni degrés. Le club est incompatible avec la religion à cause de l’interdiction du péché. Aux pécheurs anonymes, tout le monde pèche. Un fois coopté, on n’a pas besoin de parrain. 

J’étais renversé. Secoué. C’était une secte. Ça m’étonnerait que ce soit un club de fraternité. Mon proviseur et quelques-uns de mes collègues étaient là. Deux ou trois lycéens également. Quelques autorités de la ville. Les hommes politiques et des médecins. Même le journaliste le plus compétent que j’apprécie aussi est là. Je pensai que ma collègue était une femme très puissante dans ce groupe. Dans le monde des ténèbres aussi. Elle était tellement quelconque le jour. Je ne comprenais pas pourquoi elle marchait toujours à pied. J’eus envie de courir et de lui demander comment elle avait fait pour venir dans ce trou empoisonné. Elle n’était déjà plus là. Elle devait être en train de cuisiner les mets. J’écoutai tour à tour les membres du club.

Celui qui prit la parole en premier était un ex pilleur. C’était un homme politique ancien directeur de campagne d’un ancien député. Il avait volé l’argent de la campagne. Les enfants du député l’avaient envoyé en prison. Taxé de pécheur et rejeté par tout le monde, il s’était senti seul. Dépouillé de ses biens, la fraternité des pécheurs l’avait soutenu. Il se sentait renaître, selon ses mots. Le deuxième, un colonel qui avait commis l’adultère en trompant son épouse, une sœur en Christ devenue sœur créatrice de crises de couples. Son pasteur lui avait dit de ne pas avoir des rapports sexuels avec son épouse, mais sachant ce qui se passait là-bas, il avait décidé de mettre sa femme à l’épreuve en cocufiant le pasteur avec son épouse légitime. Sa femme l’avait attrapé et l’avait dit au pasteur. En rentrant un jour à la maison, il avait trouvé ses enfants et sa femme avec des pancartes le stigmatisant. Il avait récupéré ses bagages et avait été recueilli par un ami, membre des « Pécheurs anonymes ». Il était devenu membre lui aussi.

Plusieurs témoignages des membres me firent comprendre qu’en fait tous les membres du Club étaient des récalcitrants par rapport à l’ordre établi. Je reconnus aussi l’Abbé Ézéchias Tchakou qui s’était révolté contre l’autoritarisme de Monseigneur Makambo, l’évêque de notre région.

Après que tous eurent témoigné, on me demanda, en tant que nouvel arrivant, de parler de mon expérience et de ce qui m’y avait conduit. Je parlai de ma vie, mais surtout de ma quête de sens. Je leur dis qu’à une époque j’avais l’impression que ma vie ne tenait qu’à un fil. À force d’échec le besoin d’exister autrement s’était imposé à moi. C’était une évidence. Je voulais réorienter ma manière d’appréhender l’existence et les faits de l’existence. La bonté de Georgine qui m’avait conduit vers eux. Tout le monde m’applaudit. On me tendit une espèce de médaille en guise de souhait de bienvenue. Il était inscrit sur la médaille : PPA. Un filet et une canne à pêche étaient marqués dessus. On m’en donna la signification. Pécheurs et Pêcheurs Anonymes. Je demandai le pourquoi du deuxième pêcheur. On m’expliqua alors qu’après avoir discuté des réalités que le monde appelait pécheurs, une autre de leurs activités était la pêche. Planche de salut. Chaque frère ne devait pas mourir de faim. La fraternité était un inconditionnel du club. Ils étaient des rejetés de ce monde et ils avaient besoin de créer leur monde sans misère. Finalement ils possédaient des bateaux de pêches et étaient les plus grands fournisseurs de poissons dans toute l’Afrique Centrale.

J’étais transporté. Quelle idée ! C’était une association de pêcheurs. Je riais au fond de mon cœur. Un frère, le berger certainement, prit la parole pour dire que la pêche allait commencer. Dès que le mot d’ordre fut donné, tout le monde, sauf moi commença à se dévêtir. On m’expliqua que la nudité était le symbole de l’innocence et de la pureté. Je ne sus quoi faire à ce moment-là. Malgré l’effort pour ces pêcheurs pécheurs à se montrer simples et accessibles, ils avaient l’art de m’inquiéter, comme tous les groupes occultistes qui aimaient créer une sorte de faux mystère autour d’eux en parlant d’initiés de non-initiés. Et cette médaille. Ces cannes à pêche ! Ce culte de la mer ! Chacun, dans toute l’expression de sa nudité, prit sa canne à pêche. L’arrière train tourné vers les bosquets et le devant tourné vers la mer. On les distinguait à peine, le ciel s’étant obscurci. Il faisait un calme surréaliste. On entendait plus que quelques légers bruissements des vagues timides de la mer. J’hésitais encore, car je ne comprenais pas pourquoi on devrait se déshabiller et pêcher à cette heure de la nuit. Nus comme des vers de terre.

Je demeurai pensif. Un air de désespoir venant de très loin m’envahît. Après cette escapade inqualifiable, que me restait-il encore ? Je pensais trouver mon bonheur dans ce lieu, mais je n’en étais plus très sûr. J’invoquai les mânes du fond de mon cœur. Je voulais qu’ils m’aident à sortir de cette situation.

Alors que je réfléchissais sur mon sort, une main froide recouvrit mes épaules. Une voix masculine très puissante me dit : « C’est à ton tour d’aller pêcher cher frère ».

Nathasha Pemba

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Les pêcheurs anonymes 1

24 Avril 2020, 08:21am

Publié par Nathasha Pemba

Je n’aime pas me plaindre. Je pense toujours que mes soucis me concernent personnellement et c’est à moi seul de trouver mes solutions. Mais je suis arrivé à un point de non retour. Je me suis rendu compte que si je ne m’ouvrais pas, je craquerai. C’est donc à cet effet que ne voulant pas me confier à mes parents, j’ai décidé de me lier d’amitié à l’une de mes collègues. Je ne savais pas où cette relation allait me mener, mais je voulais vivre. Discuter. Parler. Tout le monde l’appelait Mademoiselle Georgine. Je me suis donc dit qu’elle était célibataire. Même si je ne projetais pas une relation amoureuse. La savoir seule me rassurait.

Je me demande si les parents en donnant des noms à leurs enfants oublient qu’il y a des noms que ceux-ci sont obligés de porter malgré eux. Nguema est mon nom. Laurent est mon prénom. Nguema était le meilleur ami de mon père Tchiloemba. Le premier était croque mort, le deuxième était chauffeur de corbillard. Je ne suis devenu ni l’un ni l’autre.

Ma mère est une diaconesse. Elle trouve des solutions pour tout le monde, mais jamais pour les membres de sa famille. Notre cour familiale n’est jamais vide. On y rencontre différents types de personnes. Des filles venant chercher des bénédictions pour trouver des hommes ou des enfants, des hommes politiques venant chercher la recette magique pour mourir au pouvoir. Maman vend aussi des beignets avec de la bouillie et du tangawiss. Ses adeptes de la beignerie l’appellent affectueusement « Mama Gâteau ». Les mauvaises langues du quartier disent même que la saveur exceptionnelle de ses beignets est le résultat d’un mélange d’eau des « mvoumbi » avec de la levure chimique d’Alsace. L’eau des mvoumbi c’est de l’eau recueillie après le bain des personnes décédées à la morgue. Femme de chauffeur de corbillard, elle en aurait donc le privilège. Maman est mamie gâteuse, gâter son fils et ses petites-filles est sa première vocation. Cependant elle utilise souvent le mot gâter du propre au figuré. Je suis souvent seul à en récolter les conséquences. Notamment lorsque, en plein milieu de la nuit, l’une de mes filles m’exige des beignets ou encore un plat que seule ma mère sait cuisiner.

Depuis quelques temps déjà, j’ai du mal à trouver la paix du cœur. Ce n’est pas une paix extraordinaire comme la désirent les pays en guerre. Non. J’ai tout pour être heureux. Boulot. Enfants. Même si je n’ai pas de femme à la maison. En fait je me sens habité par une sorte d’inertie qui m’empêche de partir, de quitter la demeure familiale. Parfois j’ai l’impression que je suis maudit. Mais qui donc me maudirait ? Mes deux parents sont tellement gentils.

Tous les matins, avant d’aller enseigner au lycée où je suis prof de français, j’ingurgite des beignets de deux cents francs CFA auprès de ma mère. Je ne paye rien. Elle a un cahier dans lequel elle note tout. Et à chaque fois que je veux payer ma dette, elle me dit que je lui rembourserai au paradis. Un petit thermos de bouillie de maïs accompagne ma journée au lycée. Quand j’ai fini de manger mes beignets, je prends mon chemin. Quand je suis en retard, je mange souvent en marchant. Emprunter le bus ne fait pas partie de mon crédo professionnel. Je vais au lycée à pied. Certains élèves m’ont d’ailleurs surnommé « lâcheur », une expression désignant ceux qui n’empruntent jamais les moyens de transport. Ils croient peut-être que je ne suis pas au courant. Tu m’étonnes ! Je suis passé par là ! Un professeur qui n’a pas de petit nom, ça n’existe nulle part.

Je n’ai jamais ressenti le désir d’acheter des fringues extraordinaires. Deux pantalons Jeans. Une quinzaine de chemises. Quatre paires de chaussures dont deux paires de training bien solides achetées au marché des puces de Tié-Tié font l’affaire. Une paire de sandales et une paire de mocassins pour les cérémonies. Un costume qui trône dans la garde-robe. J’ai aussi une paire de tongs datant de l’époque où j’étais encore étudiant. J’ai toujours vécu ainsi sans compliquer ma vie.

Un jour, « King Size », un vieux de mon quartier m’a demandé ce que je faisais de mon argent. Dans notre culture, les gens vivent au jour le jour. J’ai refusé de tomber dans ce piège. Nourri et logé par mes parents, tout ce que je gagne appartient à mes filles. L’argent est secrètement gardé dans un compte à la BCI au centre-ville. Je rêve d’un avenir radieux pour elles. J’ai trois filles. Et chacune d’elle est propriétaire d’un compte bancaire. Dès qu’elles sont nées, c’est ce que leur mère et moi avions décidé. À l’époque mon épouse était animée de bonnes intentions.

Je travaille deux fois plus. J’encadre des élèves en leur donnant des cours particuliers. Mon objectif c’est de réaliser beaucoup d’économies pour donner à mes enfants ce que je n’ai pas eu. Surtout que le Congo aujourd’hui en matière de formation n’attire personne.

La mère de mes enfants est l’unique femme que j’avais conduite à la mairie. Éliane. Je l’avais rencontrée à Bayardelle, puis à l’ENS. Moi, mon CAPES de philo en poche. Elle son CAPES d’histoire en poche, nous projetâmes de passer le reste de notre vie ensemble. Nous nous aimions. Et dès le départ nous avions planifié de nous marier.

Quand j’ai écrit aux parents d’Éliane, la réponse s’est fait attendre. Plus d’une année. Je l’aimais. Et je voulais sincèrement l’épouser. Attendre n’était pas une transcendance pour moi. Eliane, cette femme libérée jusqu’aux os, m’avait dit qu’elle était prête à faire abstraction des tracasseries familiales. Je n’avais pas voulu. Je voulais l’honorer jusqu’au bout. Une année et demie plus tard la réponse était arrivée. Après avoir lu la lettre avec mes parents, j’avais refusé de la montrer à ma fiancée. J’en étais gêné. Mes parents et moi n’avions jamais été confrontés à ce genre de liste. Elle était impossible. Surhumaine. C’était l’empire du pire. Une télévision écran Plasma ; une antenne parabolique que ma mère appelait « antenne diabolique », une tronçonneuse, un groupe électrogène 240 KVA ; une bicyclette ; vingt pagnes super wax, douze costumes, dix millions de francs CFA… j’en passe. Ma mère qui était étonnée qu’on ne nous ait pas demandé de colas ou du vin de palme, avait réagi à chaud.

« Mon fils, je pense que tu ne dois pas l’épouser. Attends ! Où penses-tu qu’on puisse trouver de l’argent pour épouser cette personne. Même les économies de ton père, de moi-même et de notre clan réuni ne suffiront pas pour doter cette fille. Qu’a-t-elle de plus que les autres femmes ? Ceci est une arnaque. »

Mon oncle, un farceur réputé, était allé discuter avec l’oncle d’Éliane. Il espérait que d’oncle à oncle, il pouvait en sortir quelque chose de bien. Tous les deux avaient fini sur un casier de Dopel et deux dames jeannes de n’samba[1], en dénigrant leurs beaux-frères respectifs. Toute ma famille avait cotisé. J’avais hypothéqué plusieurs salaires. Je louais alors un appartement. J’y étais sorti momentanément pour repartir chez mes parents, question de faire des économies. Je m’étais endetté jusqu’au cou auprès des bailleurs de fond. Pour moi, Éliane n’avait pas de prix. J’étais prêt à lui donner même le ciel. J’avais dû prendre environ deux ans pour trouver tout cet argent.

Le jour de la dot, tout le monde était content. Selon la tradition, Éliane n’était sortie que plus tard. Elle n’avait donc pas tout vu. Mais le peu qu’elle avait vu l’avait déjà révolté. Elle avait changé de mine. Je sentais sa tension monter, surtout lorsque sa petite sœur vint lui dire : « J’espère que mon mari sera aussi riche que le tien, parce qu’il nous a vraiment enrichis, tonton Laurent». Éliane avait failli lui cracher au visage. Plus tard, elle était surprise que contrairement à nos plans de prendre une maison en commun, j’aie décidé que pour quelques temps nous vivrions d’abord chez mes parents. Elle n’appréciait pas du tout d’habiter chez ses beaux-parents. Elle aimait beaucoup ma mère mais tenait à garder ses distances. Il n’y avait pas deux cuisines chez mes parents. Pas deux douches. Pas deux toilettes. Cette promiscuité était effrayante pour un jeune couple. Elle ne pouvait le supporter, mais elle ne voulut pas le signifier le jour du mariage. Même lorsque ses nombreuses tantes vinrent l’accompagner chez nous, elle fit semblant d’être heureuse.

Deux semaines étaient passées. Nous nous étions mariés à la mairie et à l’église. Là aussi, c’était en grande pompe. Je voulais l’honorer. Un impressionnant cortège de véhicules avait envahi l’espace public, alors que nous n’avions pas de voitures nous-mêmes. Après toutes les cérémonies, la vie s’était mise à clignoter. La vraie vie allait commencer. Boulot, cuisine, humeurs de la belle-mère et tout le reste. Je sentais que mon épouse n’arrivait pas à supporter la cohabitation. Mais elle ne pouvait pas pleurer car elle avait une force de caractère hors du commun.

Je sentais que le malaise planait dans l’air.

Un soir en revenant de son travail, elle trouva la cour familiale vide. Elle était entrée dans notre minuscule appartement. Elle s’était allongée sur le lit. Le regard levé vers le plafond. Des larmes coulaient de ses yeux. Alors qu’elle pleurait en silence, elle avait perçu des voix au bas de l’avocatier se trouvant derrière la fenêtre de notre chambre. Elle s’était rapprochée et là elle avait entendu ma mère parler à une dame du quartier.

« Mon fils n’a pas épousé ma belle-fille. Il l’a achetée ».

« Achetée ? »

« Oui. Elle est une Mami Wata[2]. Son père Tati Wata[3], un détrousseur comme je n’en ai jamais rencontré du haut de mes soixante-sept ans d’âge. Larron de la première heure. Même celui qui était à côté de Jésus sur la croix était encore mieux. »

Éliane n’avait pas voulu en écouter plus. Elle était revenue s’assoir sur le lit.  Elle se sentait dévalorisée aux yeux de ma mère. Combien de gens étaient au courant dans le quartier ? Et pourquoi parlait-elle « d’acheter » ? La dot est une tradition. Retranchée dans notre chambre, pour attendre mon retour, elle n’avait plus faim. Quand j’étais rentré, elle m’avait happé, me disant qu’il était temps qu’on parte de chez mes parents. Elle ne supportait plus d’y vivre. Je ne comprenais absolument rien. Je sais qu’il y a des belles-mères un peu bizarres dans l’air, mais ma mère est très gentille, surtout qu’elle est diaconesse. Elle est tranchante mais pas insolente, encore moins méchante. Un peu de songi songi[4] oui, congosseuse[5], mais pas impolie. Mais parler dans le dos de quelqu’un fait toujours mal. Je voulus savoir si elle avait été offensée.

« Laurent, peux-tu enfin me dire ce que mon père t’a demandé pour m’épouser ? »

Je feignis ne pas l’entendre. Elle me menaça. Me répétant qu’elle se foutait du mariage et que l’idée de divorce ne l’intimidait pas. Athée, le mariage religieux ne signifiait rien pour elle. Elle voulut savoir à combien je l’avais achetée. Je connaissais assez Éliane pour savoir qu’elle était capable de tout. C’était une féministe pure et dure, d’une liberté d’esprit impressionnante. Je m’assis sur le lit, le dos tourné vers la fenêtre. Je soupirai. Je sortis un moment. Puis je revins avec une enveloppe décachetée. Je la lui tendis. Elle l’ouvrit. Elle cria.

« Ta famille n’est pas riche, peux-tu me dire comment tu as fait pour payer ces affaires que tu as données à mon père? Et cet argent ? Qui cherchais-tu à impressionner ? »

« Des cotisations et mes économies personnelles. » dis-je, tapi dans mon orgueil de mâle.

« Non. Ce n’est pas possible. Quelle économie ! Ne va pas me dire que tu avais plus de dix millions sur ton compte. Avec les vingt-cinq mille francs de la bourse de l’époque ! Ou les cent mille francs que tu gagnes maintenant ! Non ! Ce n’est pas possible ! La dot n’est pas un investissement rentable pour que tout le monde cotise pour attendre les bénéfices au retour. Dis-moi Laurent ! »

Alors qu’Éliane m’intimidait presque, la voix de ma maman se fit entendre.

« Nguemaaaa !!!!!!!!!! »

C’est ainsi que maman m’appelait. Par mon nom. Simplement ! Je voulus me lever. Éliane me barra le chemin. Elle répondit à ma mère en lui disant que nous discutions. Je me tournai vers Elle. Ses traits avaient durci. Je compris que l’heure était grave, car jamais Éliane ne s’était placée entre ma mère et moi. Je savais que si je sortais, elle pourrait s’en aller pour ne plus jamais revenir. Sans Éliane je ne pouvais imaginer ma vie. Cette fille m’habitait.

« Dis-moi comment tu as fait pour trouver cet argent et m’acheter ? »

Je ne parlais pas. Franchement je ne voyais pas par où commencer. Mon silence l’énerva. Elle se leva.

« Ok. Comme c’est ainsi, je m’en vais ».

Je me levai et saisis son poignet. Elle se débattit et se retrouva sur le lit. Je devais tout lui dire. Je ne savais pas ce qu’elle allait décider, mais je n’avais pas envie de lui mentir. Je sortis d’un tiroir une chemise cartonnée couleur verte. Je la lui tendis.

« Écoute ! Je me suis endetté. », dis-je, honteux.

« Endetté ? Auprès de qui ?»

« Des amis. Des bailleurs de fonds. Un peu partout ! Tu as tout dans cette chemise. »

Éliane s’affala sur le lit.

« Tous tes amis. Tout le monde sait qu’on s’est endetté pour se marier ? »

« Oui. »

« Oh mon Dieu ! Comme si c’était prioritaire ! » hurla-t-elle.

Elle replaça la chemise à sa place.

« Tu peux aller auprès de ta mère », dit-elle comme pour conclure.

Après cette discussion Éliane avait perdu sa joie de vivre. Ne voulant pas aller se faire humilier chez son père, elle avait décidé de faire un petit commerce pour m’aider. À coups de tontines et d’encadrement d’élèves à domicile, nous réussîmes à rembourser la dette de notre mariage. Tous les mois, après avoir fait la popote, elle venait me donner tout le reste de son salaire et tout ce qu’elle avait gagné en plus.

Deux ans plus tard, elle tomba enceinte. Les petites deux pièces que nous partagions nous suffisaient et puis, en dehors de quelques caprices infondés, nous mangions sans rechigner les repas de ma mère. Notre première fille était née. Roseline. Puis la deuxième. Prisca. Leur présence avait apporté du bonheur dans notre vie, jusqu’à l’arrivée de la troisième. Nanette.

Désormais Éliane semblait si lointaine qu’on aurait dit qu’elle n’était pas heureuse avec moi. Elle m’avait imposé l’ouverture des comptes pour les filles. Elle avait désormais peur de manquer de quelque chose.

Onze ans plus tard, nous avions réussi à éponger la totalité de nos dettes. Nous avions aussi nos économies. Éliane ne parlait plus de quitter la maison de mes parents pour aller louer notre propre maison. Elle ne se recherchait plus dans sa beauté. Elle s’occupait bien de nos enfants et de moi. Je ne manquais de rien. Mais je ne reconnaissais plus la fille active que j’avais connue à l’université. Une sorte de tiédeur s’était installée dans le couple. Je ne voulais pas imaginer qu’Éliane me trompait avec un autre homme. C’est vrai qu’elle était très proche du proviseur du lycée où nous travaillions tous les deux. Je ne savais quoi penser.

Le jour du douzième anniversaire de notre première fille, j’avais organisé un grand anniversaire dans un grand bar de Siafoumou. Le lendemain matin, Éliane était partie au boulot comme d’habitude. En rentrant dans notre chambre le soir, étant donné que j’étais revenu avant elle, j’avais trouvé un mot.

« Prends bien soin de nos filles. En décidant de nous marier, nous nous sommes peut-être trompés. On aurait dû vivre notre vie sans succomber aux conventions communautaires et familiales. Simplement et affectueusement. Mais, il a fallu ce foutu mariage coutumier. J’ai cessé de t’aimer le jour où tu m’as fait lire cette fameuse lettre. Celle où mon père m’avait vendue. Aujourd’hui j’ai eu le sentiment d’avoir remboursé ma dette. Je me sens libre désormais. Déchaînée. Affranchie. Autonome. Je ressens ce que les esclaves ressentaient quand ils étaient affranchis. Mais à la différence des esclaves, je ne veux pas continuer à vivre à côté du maître. J’ai décidé de partir. Peut-être que nous revivrons notre amour un jour. Sous d’autres cieux. D’une autre façon. Qui sait ? Dis tout ce que tu veux aux filles. Mais en bien. Qu’elles gardent cette image de moi. Je les aime plus que tout. Je ferai signe de vie. Ne confie jamais mes filles à ma famille. Tu le regretteras. La Bible dit « L’homme quittera… » Moi je dis « La femme partira si elle se sent menacée ». Tu es le seul que j’aime. Pour ton statut social, n’hésite pas à divorcer et à prendre une femme qui aime nos enfants si tu le désires. Éliane. »

Tout ça pour ça ?

Elle était partie. Je compris, peut-être trop tard qu’on ne peut pas, de nos jours épouser une femme sans discuter au préalable. Je pense que si j’avais associé Éliane dès le départ, en me plaignant par exemple de la liste de ses parents, on aurait pu trouver des solutions. La preuve, avec elle, j’ai remboursé la fameuse dette. J’ai vraiment été bête. C’est à partir de ce moment-là, que j’ai continué à m’occuper seul de nos enfants. Je continue à m’investir pour elles. Je ne songe pas à divorcer. Les choses resteront ainsi pour moi. Je pense que je n’ai pas du tout envie de me marier avec une autre femme. J’aime toujours Éliane, et j’espère secrètement qu’elle reviendra un jour.

Un soir, en rentrant du travail, je croisai dans le sanctuaire de ma mère, une dame. Elle avait les yeux fixés au sol. On aurait dit qu’elle était habitée par quelque tracasserie invisible. Le seau d’eau et le rameau en guise de goupillon posés à côté en disaient long. C’était des instruments que ma mère utilisait pour chasser les démons. La jeune dame s’était mise à parler. Son accent ne m’était pas familier. Je doutai qu’elle fut congolaise. Ce côté exotique et mûr qu’elle renvoyait me séduisit. Relevant la tête, elle m’envoya un sourire enjoliveur. Elle avait un petit visage dans un corps normal. Je n’aime pas parler de corps parfait. Il n’en existe pas à mon sens, car les jugements de goût esthétique sont très subjectifs. Cependant moi j’étais sensible à ce que je voyais. Cheveux coupés courts et yeux verts. Je n’avais jamais vu une fille congolaise avec des yeux verts. J’avalai ma salive. Je pense que je ne lui étais pas indifférent. Elle me fixa du coin de son œil gauche. Elle se leva et me proposa son fauteuil. Ensuite elle me tendit la main.

« Babord Banzoto » Vous pouvez m’appeler Babord. Dans mon quartier tout le monde m’appelle Mère Banzoto.

« Laurent… Laurent Nguema », dis-je, hésitant. Tout le monde m’appelle Laurent, sauf ma mère. Appelez-moi comme il vous plaira.

Elle sourit. Je remarquai qu’elle avait une très belle denture. C’était une femme très mûre. Sans exagération, je pensai qu’elle pouvait avoir dix ans de plus que moi. Je me demandai du fond de mon cœur, ce que ma mère pouvait lui apporter. Je lui dis que je n’avais pas envie de m’asseoir. J’étais chez moi et je ne voulais pas déranger. Je savais qu’on allait se revoir un jour.

Deux mois s’étaient écoulés jusqu’à ce qu’elle m’invite un jour. Chez ses parents. Elle habitait très loin. Quand elle me dit qu’elle venait du quartier Mpacka, je compris que quand on veut quelque chose, on peut escalader des montagnes. Venir rencontrer ma mère toutes les semaines devait être un sacrifice bien particulier. Ses parents étaient sympathiques. Apparemment des gens sans problèmes. Son père assis sur un immense tronc de baobab tenait entre ses mains un livre. La sainte Bible. Au moment de partir, il me conseilla de méditer le texte de Matthieu 7, 7. Je n’avais pas besoin de lire ce verset. C’était le verset fétiche de ma mère. Elle l’avait inscrite au fronton, juste à l’entrée de la parcelle familiale.

« Dis-moi Babord, ton père semble très chrétien. Que viens-tu donc chercher chez ma mère ? ».

« Ne te souviens-tu donc pas de cette phrase de la Bible : Nul n’est prophète chez soi ? », rétorqua-t-elle.

Elle avait raison. Je pensais à ma propre situation. À l’angoisse existentielle que je traînais depuis quelque années déjà. Je n’avais jamais pensé en parler à ma mère, encore moins à mon père. Et surtout pas à Dieu. C’était un autre type de réconfort que je recherchais.

Nos fréquentations devinrent régulières. C’est là que je découvris une de ses facettes. Pas du tout exceptionnelle, elle s’était prise de sympathie pour mes filles. Elle les tressait. Avant de séduire mon cœur, elle avait séduit ma mère et mes enfants. Quel père, ou quel homme serait-il insensible à l’amour d’une femme qui aimait ses enfants ? J’avais commencé à la regarder autrement que la fille spirituelle de ma mère. Un soir je l’invitai dans un Nganda[6]. Elle refusa avec fierté en disant qu’elle préférait prendre un pot dans son quartier. Ce qui me fit sourire. Mpacka pour moi c’était comme Ouesso pour Pointe-Noire. L’extrémité même. Mais c’était important pour moi d’y aller. C’était le signe de mon intérêt pour elle… ou plutôt de mon engagement dans cette relation que tous les deux nous ne semblions pas déprécier outre mesure.

Après ce pot, elle voulut qu’on passe la nuit ensemble. Pour moi c’était un peu prématuré, mais cela ne lui posa aucun problème. Deux semaines plus tard, elle allait, elle revenait. D’abord ce fut ses sous-vêtements qui atterrirent dans ma chambre à coucher. Ensuite deux ou trois pagnes. Puis des chaussures. Elle me dit un matin qu’elle souhaitait s’installer chez moi. Je trouvais tout de même cela un peu hâtif. Je promis de lui donner la réponse après avoir parlé avec mes parents. Elle me révéla que ses parents étaient déjà d’accord. C’était d’ailleurs son père qui lui avait suggéré de faire cette demande au lieu de faire des tours tous les jours. J’étais époustouflé. Son père le liseur de la Bible?

Devant mon air perdu, elle m’expliqua.

« Quand un homme me fréquente assidument, mon père me menace. Il estime que je ne peux plus vivre chez lui. À mon âge, une fille doit déjà être casée. C’est trop compliqué, dit-il souvent. »

En réalité, Babord n’avait jamais été mariée, mais elle avait vécu avec plusieurs hommes. Elle me confirma que je n’étais pas le premier du lot. C’est à ce moment qu’elle me sortit sa fameuse formule de vie de couple : « Yaka to fanda ». Elle me dit que c’était pratique et réaliste, parce que quand on se séparait, on n'avait pas besoin de réunir des gens pour donner des conseils. Cette expression était utilisée par les gens de son milieu pour parler des couples qui s’accommodaient de certaines réalités et acceptaient de cohabiter, en s'aimant ou pas, sans passer par le mariage. Ces congolismes me faisaient marrer en tant qu’enseignant de lettres et de philosophie. En fait j’essayai de comprendre que Babord ne m’exigerait ni dot, ni bouteille de vin. Rien. Une femme-cadeau en quelque sorte quoi ! Quel mal y aurait-il à la mettre dans ma maison, si mes enfants l’appréciaient ? Je n’avais rien à perdre. Rien du tout. Bien au contraire ! C’était tout ce qu’il me fallait. Un femme-cadeau. Après la lourde dot de ma première épouse, je ne me sentais pas prêt à investir dans une autre femme. Tant que sa famille ne m’exigerait rien, je n’y verrais pas d’inconvénient. C’est ainsi qu’elle s’était installée chez moi.

Babord n’avait rien à voir avec Éliane. Le premier écart c’était leur différence d’âge. Mais la question de l’âge n’est rien pour moi, tant que la femme est bonne et respectueuse. Deuxième écart, son niveau intellectuel. Je ne sais pas si elle était allée au-delà de la classe de cinquième. Évidemment avec une Éliane prof de lycée, l’écart était visible. La première fois que mon père avait vu Babord, il me fit pouffer de rire. Mon père est la « brutitude » incarnée. Direct, il dit haut ce que la plupart des gens pensent tout bas. Il me demanda s’il n’y avait plus de jeunes femmes à Pointe-Noire, parce qu’il trouvait Babord trop vieille pour moi. Pour lui, elle serait la réplique de ma mère en sénescence. J’avais eu envie de rire. Ma mère, assise de l’autre côté de la cuisine était en train de moudre, à l’aide d’une petite moulinette, les courges en vue du repas du lendemain. Elle s’était fâchée. Je m’étais tu pour ne pas encourager mon père à raconter davantage des bêtises. Il avait enchaîné.

« Laurent. Elle est vieille. Même moi, ton vieux père, je ne peux pas ce genre-là. Un homme doit toujours prendre une épouse plus jeune, surtout lorsqu’on a déjà vécu avec une autre femme. Et puis son prénom n’est pas chrétien. Dans le calendrier, il n’y a pas de sainte Babord».

Ma mère le regardait sans broncher. J’ose imaginer qu’il l'agaçait. Quand mon père était parti, ma mère, couteau à double tranchant, m’avait dit : « Mon fils, ton père a raison. Fais un effort. Babord est bien… mais elle ne te correspond pas. Tu as vu les plantes de ses pieds ? Elles trahissent son âge. Elle est beaucoup trop âgée pour toi. N’as-tu donc pas d’yeux pour regarder les jeunes filles du quartier ? Elles sont belles. »

Ma mère voulait que j’épouse la fille de l’une des familles les plus influentes du quartier. Laure. Une belle fille. Une potentielle Miss Congo. Une lumière. Elle rêvait. Elle me dit que je me sous-estimais beaucoup. Je manifestai un signe de désappointement et je rejoignis mon appartement. Sans commentaires. Laure, la fille dont parlait ma mère m’appelait toujours « Grand-frère Laurent. », comment pouvais-je lui faire des avances ? Je n’avais jamais imaginé.

Un jour un de mes amis qui avait raté sa vie en France, vint me rendre visite.

« Tu dragues des vieilles dames maintenant ? », s’amusa-t-il. Je ne réussis pas à lui donner une réponse. Je n’avais rien à reprocher à ma compagne. Elle n’était vraiment pas le top de la féminité, mais elle était bien. Elle n’avait pas d’enfant. Elle prenait soin de nous.

Parfois j’aimerai que les femmes me donnent des raisons de croire qu’elles ne sont pas minées par des intérêts grossiers et matériels. Babord n’attendit pas trois ans pour me montrer son vrai visage. Sa jalousie maladive  devait précipiter la chute du couple que nous formions. Déjà elle m’avait exigé de lui donner un fonds de commerce. Elle ne voulait pas rester les bras croisés à attendre mon argent. Ce que j’appréciai. Une femme qui travaille est toujours utile. Cependant ce commerce l’éloigna de nous. Elle engagea un homme de ménage qui devait s’occuper des petits travaux de la maison et des filles. J’étais dubitatif. Voir un homme s’occuper de mes filles me laissait très perplexe. Et s’il était pédophile ? Cette nouvelle situation était dure pour nous. La vie familiale devint fragile. Babord possédait désormais quatre téléphones pour appeler ses fournisseurs…mais aussi pour me surveiller. Je le sus un jour où je surpris le domestique en train de lui donner la liste des noms de mes prétendues concubines qu’il avait dérobé de mon téléphone. En retour, elle l’avait gratifié d’une forte somme d’argent.

 

Nathasha Pemba

 

À suivre

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Le visage de Noël 2

10 Décembre 2017, 22:30pm

Publié par Le Sanctuaire de la Culture

Sapin à l'accueil du Monastère des Augustines dans le Vieux-Québec. Photo prise par Nathasha Pemba

Elles sont tisseuses de mères en filles. Elles traitent des plantes du murier qui deviennent de la soie et qui après va de Mékong en Chine pour devenir des foulards ou des écharpes de marque exportés dans le monde entier. Depuis ce matin Chen court entre les ateliers. Il faut vite se dépêcher avant début décembre pour que les foulards soient prêts À Noël. Depuis plus de dix ans les choses fonctionnent ainsi. On a toute l'année pour préparer la soie, pourtant à l'approche des fêtes de fin d'année, on ne peut pas s'empêcher de courir. 


En quittant sa maison elle a laissé son fils malade. Elle est inquiète et a hâte de rentrer pour s'occuper de lui. Elle n'aime jamais le laisser auprès de la voisine qui est devenue aveugle et qui a du mal à gérer un môme de 10 ans. La voisine est déjà si gentille que Chen ne veut pas lui demander plus que ce qu'elle fait déjà. Elle est préoccupée. Si elle avait pu, elle ne serait pas venue travailler ce jour. Mais à cette période de l'année, elle ne peut pas s'absenter. D'abord elle perdrait quelques avantages, puis elle risquerait aussi de perdre son boulot. L'année dernière elle avait déjà reçu un avertissement. Elle faisait donc attention. Et puis, travailler était le seul moyen d'offrir un petit cadeau à son fils Kim. Vivant dans une situation d'extrême pauvreté avant de rejoindre sa mère à la soierie, elle sait que ce travail est tout pour elle. Cela est encore plus vrai à la veille de la fête de Noël car il lui faut contenter son fils. Cette année le petit veut un ordinateur pour enfants. Il coûte un peu cher mais Chen sait qu'elle le lui offrira quitte à se sacrifier elle-même. Elle ne veut pas que son fils manque de quelque chose.


Alors qu'elle s'active, elle fredonne en sourdine la traditionnelle complainte des tisseuses de soie de Chretien de Troyes:

Toujours draps de soie tisserons 
Et n'en serons pas mieux vêtues 
Toujours serons pauvres et nues 
Et toujours faim et soif aurons 
Jamais tant gagner ne pourrons 
Que mieux en ayons à manger 
Du pain en avons chichement 
Au matin peu au soir moins 
Car de l'ouvrage de nos mains 
Ne gagne chacune pour vivre 
Que quatre deniers de la lire 
Avec ça on ne pourra pas 
Avoir beaucoup de mets de draps 

Le nouveau Boss originaire de Floride qui n'est pas très loin d'elle vient discuter avec elle et lui raconte que sa grand-mère à lui chantait toujours cette complainte en pensant à toutes les tisseuses de soie du monde.
-C'est Chen votre nom si je ne me trompe?
-C'est bien cela Monsieur.
-Je vous en prie appelez-moi Tom.
-Merci...
-Depuis quand travaillez-vous ici ?
-Depuis que j'ai été capable de travailler, c'est-à-dire l'âge de neuf ans.
-Et quel âge avez-vous aujourd'hui ?
-29 ans
-Donc cela fait vingt ans que vous travaillez dans cette usine ?
-C'est cela Monsieur... pardon... Tom.
-Je vous en prie.
-Êtes-vous mariée Chen ?
-Non. J'ai un fils de 10 ans.
-Je comprends...
Le téléphone du Boss sonne. Il s'excuse. Chen continue sa complainte:

 


Et nous sommes en grande pauvreté 
Quoique riche soit de nos gains 
Celui pour lequel nous peinons 
Des nuits en grand partie veillons 
Et toute la journée pour gagner 
Car on nous menace de rouer 
Nos membres si nous nous reposons 
Aussi reposer nous n'osons 

 


Elle s'active. Dans cette usine, elles sont plus de 5000 tisseuses. D'ordinaire, elles travaillent plus de 9h par jour, mais à l'approche de Noël, c'est en général 16h par jour. Toute leur vie se passe à l'usine. Elles ne gagnent pas grand chose et pour les grandes familles, c'est toujours difficile de joindre les deux bouts. Mais il vaut mieux ça que rien. 


Chen continue de travailler. Alors qu'elle réfléchit sur sa situation et de celle de ses collègues, son téléphone portable qu'elle a très bien caché dans son soutien vibre. Elle jette un coup d'oeil. Il s'agit de son fils qui a dû utiliser le téléphone de la voisine.
"Bonjour maman. N'oublie pas mon cadeau de Noël".


Elle sourit et répond: "je t'aime". Elle arrête son téléphone et le replace dans son soutien gorge pour ne pas se faire prendre.

 

Nathasha Pemba

 

 

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Le visage de Noël 1

2 Décembre 2017, 20:48pm

Publié par Le Sanctuaire de la Culture

Sapin Place Sainte Foy. Photo et montage réalisé par Nathasha Pemba.

Dans la vitrine d'une boutique du centre ville de Pointe-Noire, trône un joli foulard en soie que Tchimbakala veut à tout prix offrir à sa tante la veuve Tchizinga. Depuis la mort de ses parents Tante Tchizinga s'occupe de lui. Elle est tout pour lui et à chaque fois qu'une occasion se présente, il veut la contenter. Depuis la mort de son époux, elle est de plus en plus triste et Tchimbakala sait qu'un foulard lui ferait énormément plaisir. Il espère qu'avec ce foulard, elle restera à la mode, qu'elle pourra l'utiliser pour protéger son cou, pour mettre du style sur son sac ou encore pour le mettre autour de sa taille.


D'aussi loin qu'il se souvienne, sa tante a toujours été une femme élégante et pleine de bon sens vestimentaire. Le foulard en soie est pour lui un accessoire important de la femme élégante de tous les temps. c'est pour cela que, contrairement à ce que pense le commun des mortels, il considère que le foulard ne connaît pas de vieillissement.

 

Ce beau foulard beige avec des motifs rouge bordeaux semble attendre là son futur propriétaire. Personne ne peut imaginer combien il est fatigué d'être touché et palpé par des personnes qui ne veulent pas toujours de lui. La seule chose dont il se souvient simplement c'est qu'il est parti de la Chine et qu'avant de devenir foulard il est passé par plusieurs mains. Il est fatigué et veut se trouver sur un cou. Il lorgne les passants, mais il est presque sûr depuis un certain temps que le jeune Tchimbakala le prendra avec lui. C'est d'ailleurs son plus grand désir. Depuis que Tchimbakala s'arrête devant la vitrine en comptant ses pièces de monnaie, le foulard l'admire et apprécie son sens du sacrifice.

 

Entre son pantalon bleu foncé et sa chemise kaki, Tchimbakala est certainement un élève d'un des collèges de la place. LTG ou JFT probablement.

 

Le foulard se souvient d'ailleurs que l'autre jour une grande dame que tout le monde appelle "Maman kilo" voulait à tout prix le prendre avec elle. Il avait prié et s'était accroché sur l'épingle qui le retenait sur le support de la vitrine. La maman Kilo s'était lassée et avait promis de revenir le temps qu'elle aille faire quelques courses au Casino. Elle n'est plus jamais revenue. 


Une autre dame est passée. Elle a caressé le foulard avec ses superbes doigts et a déclaré:
-Je veux m'offrir cette merveille à Noël.
-Désolé madame. Il est déjà consigné, avait répondu gentiment le vendeur.
C'est ainsi que le foulard n'est jamais parti. Mais il est très anxieux car Noël approche et il a peur de se retrouver entre d'autres mains que celles de Tchimbakala.

 

Les gens passent. Les gens repassent.


Un groupe d'Asiatiques, des Chinois probablement, entre dans la boutique. Ils parlent une langue que tout le monde trouve bizarre. Mais le foulard comprend très bien ce qu'ils disent. En réalité ils admirent le placement de la boutique et espèrent l'acheter un jour pour vendre des produits Made in China. Le plus âgé des chinois est étonné du regard que posent sur eux les vendeurs de la boutique. Il dit à ses amis qu'il se sent très mal à l'aise dans cet espace. Il les invite à s'en aller. L'un d'entre eux fait le tour des étalages et s'arrête devant le foulard. Il ne le touche pas. Il semble réfléchir. Puis il rejoint ses amis. Ils s'en vont.


Le soir approche. Tout le monde s'active. Le foulard est un peu triste parce qu'il n'a pas vu son ami Tchimbakala. Noël approche, il veut qu'il le prenne.

 

À suivre... dimanche prochain.

 

Nathasha Pemba

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Nouvelle de Marien Fauney NGOMBÉ: PRÉCIS SUR LA MISE EN BIÈRE D'UN PLAT PIMENTÉ

1 Septembre 2017, 05:20am

Publié par Marien Fauney Ngombé

Je vais vous raconter l’histoire d’un homme qui mange. Mais avant ça, laissez - moi vous raconter mon réveil et lever un pan du pagne sur ma vie ici.

 

Il est quatorze heures. Le soleil s’acharne à être à la hauteur de sa réputation. Le vivant comme l’inerte suffoque, s’étouffe, chauffe, brûle, sue et s’assèche.

 

Je suis devant ma fenêtre. Je me lève à peine et profite de la réverbération du soleil sur le sable. D’une oreille distraite, j’écoute l’émission quotidienne que diffuse la radio nationale. Émission sur des tranches de vie. Elle est l’œil indiscret sur notre société. J’aime entrer dans les vies de ces gens comme moi, ces pauvres destins échoués, ces lapsus de la destinée, ces sans - intérêts. Grâce à ce journaliste depuis plus de dix ans, les modestes gens ont dix minutes de gloire. Aujourd’hui, l’émission se termine sur l’histoire d’un homme à qui la femme a proposé de faire ménage à trois avec son amant. Elle, le pauvre mari cocufié et l’amant insolent. Onong ! Afrique maudite ! Nos ancêtres vont mourir une seconde fois de là où ils se trouvent. Et surtout n’allez pas me parler de vos histoires de royauté matrilinéaire et de ces reines qui avaient des arènes remplies d’hommes. Pas de sottises dans ma parcelle, dans ma maison, ni dans mon poste radio.

 

J’ai failli balancer ce poste radio pourri contre le mur. De toutes les façons, ceux qui témoignent et le journaliste ne sont que des affabulateurs qui gagnent leur pain en déblatérant des boniments. Boniments d’arracheurs de dents, boniments de sorciers de la forêt équatoriale.

 

J’habite ce neuf mètres carrés depuis le lancement de « Bo yoka makambo » (en français : Écoutez donc ça !). C’est le titre de l’émission. La peinture vert bouteille a désormais des traces noires de mains d’adultes et d’enfants, de suie souvenir de début d’incendie, de gras de beignets et de sauces graines, de rouge de feutres, de stick à lèvres de ma femme et de maîtresses ramenées en catimini, de marron mal nettoyé d’excréments de mon enfant et de son père un lendemain de cuite sévère …

 

Je n’ai jamais rafraîchi les murs. Je pensais rester six mois ici, dans ce célibatorium, du nom qu’on donne aux enfilades de studios en location dans une cour commune. Généralement occupées par des célibataires.

 

Je n’ai pas toujours été aussi oisif. J’ai même travaillé à l’époque quatorze mois de suite dans la société qui produisait l’eau minérale. Mais après le scandale d’empoisonnement aux produits chimiques, elle a dû fermer. Je ne sais pas comment je fais pour passer les saisons depuis tout ce temps sans avoir une vie réellement stable. Mouf ! j’ai fait mienne l’expression : une vie de bâton de chaise. Je bringuebale sous le poids de ce gros postérieur qu’est la vie d’un homme.

 

Désormais couché à pas d’heure et levée à 14h pour écouter « Bo yoka Makambo », et ensuite rendre une visite à Mama Odemba. Tout le monde l’appelle par son prénom Ma’ Eugénie. Mais son restaurant s’appelle Odemba. Et moi je l’associe à ce lieu.

 

Chez Ma’ Eugénie, il fait bon vivre. J’y suis accueilli comme si j’étais chez un parent proche. C’est un joli restaurant. Pas vos trucs de la ville climatisée insipide. Vos trucs où vous n’allez que pour discuter et faire les beaux et non pour honorer les plats.

 

Non ! c’est un restaurant typique de chez nous. Un lieu pittoresque. Les casiers de bières y tiennent lieu de sièges. Les tables en bois y sont parfois recouvertes de nappes aux motifs vichy. Nous sommes en plein air ou alors entourés de tôles ondulées. Ma’ Eugénie n’est jamais loin. Toujours près de ses braseros, à ajouter un condiment, à goûter la sauce brûlante. Plusieurs énormes marmites couvent le secret culinaire de cette ceinture noire du domptage des arômes.

 

Quand j’arrive au restaurant Odemba, ma cuite de la veille est bien passée par là parce j’ai une faim d’un voleur qui sort de garde à vue. Dans ma vie, je passe d’une ivresse à une autre. De celle de la bouteille, à celle de l’entrecuisse pour finir à celle de l’assiette. Ma vie est si mal fichue qu’il me faut le miroir déformant de l’ivresse pour la traverser sans penser au suicide. Ekié ! vous êtes choqués pour si peu ? Parlez aux putes de l’avenue Waka - Wewa, elles vous en diront autant.

 

A quatorze heures trente, je cherche l’ébriété. L’ivresse du repu. Sous ses actes, on glorifie l’acte de manger. Apprécier l’instant et enfin terrasser la faim. Mais toujours apprécier cet instant.

 

Manger pour célébrer la vie. L’arrivée du repas est une victoire sur nos maudites vies. Vie de nègre. Au sens le plus poisseux du terme. Loin de vos étymologies fallacieuses. Ici nègre, c’est nègre de misère. Nègre de trou du cul du monde. Nègre de dépotoir des rêves déchus. Nègre de galère en fond de cale depuis des siècles. Nègre d’impasse des existences sans perspectives. Nègre d’une boussole qui s’entête sur le seul point cardinal : la déchéance.

 

Donc laissez - moi manger. Célébrer le Ndolè sucré. Célébrer le saka - saka mielleux. Célébrer le tiep sirupeux. Aucun plan de redressement du FMI ne viendra contrôler la sauce de mon mafé. Aucun président français ne taxera ma façon de déglutir bruyamment, d’empester la friture , de baver sur mon plat de Bongo Tchobi.

 

Bref. Entendons nous bien, j’insiste, je parle du plaisir du pauvre. Loin des couverts et des mets copieux. Les conseillers du président, encore moins les directeurs de sociétés, ni le patron de ma femme ne savent manger. Vous comprenez ils mangent avec apprêt, à la manière des gens qui mangent avant que les ventres ne gargouillent. Huit couverts sur la table. Quatre verres. Assiettes disposées en enfilade. Mais ils viennent manger où à un colloque sur la faïence de Limoges et l’argenterie de Versailles? Ces complexés du repas ! Aka laisse - nous ça ! Une assiette, un verre et un contexte pour manger. Voilà tout ce dont j’ai besoin. Rajoutez - y une marmelade de piment fermenté et une bière bien tiède.

 

On mange comme on fait l’amour. Ces hommes ont des femmes pour leur argent. Parce que dans le pantalon c’est comme sur la table. Trop compliqué. Trop de façon façon!

 

Dans ma vie actuelle le plus important est le rituel de 14H chez « Ma' Eugenie ».

 

Nous sommes de nombreux hommes à braver la poussière pour aller chez « Ma' Eugénie ».

 

Oh seigneur ! Ivresse du sot – l'y - laisse, coma gustatif à cause de la croupe de dindon. Amen !

 

Je vous disais c’est l’histoire d’un homme qui mange avant tout. Alors : Action !

 

Gros plan sur moi. Sur mon séant, mon embonpoint résout le problème d’inconfort sur ce casier de bière en plastique rouge. Un vieux casier Coca - Cola qui a connu toutes les morphologies du quartier. Le foufou est servi. Féculent à déglutir sans modération. Il se modèle dans la paume de la main. D’un geste fier et rythmé. Presque instinctivement, on porte un morceau de foufou avec le pouce, l’index et l’annulaire avant de le poser au bord de la langue qui vient cueillir la pâte au bout de la lèvre inférieure. Tout est rythme. Le geste est cadencé. Comme la cloche du chien de Pavlov, ce premier geste déclenche des réactions dans la bouche. La salive est là. Elle a compris. Elle s’invite au rythme de l’Odemba. Elle sait que la viande arrive.

 

Le plat de viande en sauce est servi. Un gibier qui a un goût fort. Des tripes ? Des gésiers ? Peu importe ! Ma’ Eugénie fait ça bien ! Elle m’a mélangé des restes de différentes viandes dans un même plat en sauce. Je plonge le foufou dans la sauce. Non pas au fond de la sauce. Je reste sur les rebords de l’assiette creuse. J’effectue un geste qui épouse la forme d’une virgule. Ensuite dans un geste de point d’exclamation, je pique une cuisse. La ponctuation du djaffeur – gourmand dans le jargon de mon quartier.

 

C’est un geste d’orfèvre. Je conclus ces gestes précis de prestidigitateur gourmand en prenant un peu de piment dans la coupelle disposée sur ma droite. Je mâche en faisant circuler le bol alimentaire, c'est-à-dire le mélange foufou-viande-sauce pimentée sur différentes zones de ma langue. Je fais rebondir le bol alimentaire pour titiller le palais. Les cellules du goût se situent même dans la gorge juste à l’entrée de l’œsophage. C’est pour cette raison que je mastique bruyamment. Mes postillons sont projetés à une telle vitesse qu’il se retrouve sur la chaussée mélangés à la poussière et aux postillons des passants bavards et en sueur.

 

Aristote ou je ne sais quel vieux aurait distingué quelques saveurs : doux, amer, onctueux, salé, aigre, âpre, astringent et acide. Loin des réalités sous mon soleil. Après de nombreuses études pour compléter les postulats d’Aristote, un chimiste, un certain Cohn aurait découvert quatre goûts élémentaires. Le goût fonctionnerait comme la peinture. Tous les goûts ne seraient que des combinaisons à l’infini de quatre goûts primaires. Comme la science ne s’arrête jamais aux limites de mon intelligence de bantou, un japonais, un incertain Ikeda a ajouté un cinquième goût primaire : l’umami.

 

Mes amis, ces études ne prennent pas en compte les réalités de mon assiette, de la longue cuisson au feu de charbon de Ma’ Eugénie. L’assaisonnement avec des plantes qui ont échappé aux études des botanistes de laboratoires. Chaque semaine, je découvre des nuances de goût. Quand mon nez coule, de la morve chaude et pimentée, que mes tempes battent de plus en plus vite, que mon cœur s’emballe à cause de ce piment indigène. Quand il y a cette conjonction de phénomènes, ma langue crée une saveur inédite. Mon cerveau synthétise les séquences de cette situation et ne retrouve rien dans sa mémoire.

 

Surtout ne jamais oublier le piment. Le piment garantit la forme extatique du plaisir gustatif.

 

Laisser un piment entier dans la sauce. Cet arôme qui s’échappe de la marmite est une torture. Beaucoup de maris ont avoué des adultères à leur femmes enceintes à cause de cet arôme. Mon oncle m’a dit que c’est de cette anecdote que viendrait l’expression « passer à table ». Hummm je mange, je malaxe le foufou, je décharne la viande avec toutes mes dents. D’un coup de langue, je cure entre mes dents pour enlever des morceaux de chair filandreux.

 

Je réintègre ces morceaux au tango du bol alimentaire qui se forme. Je garde le rythme. Ma langue récupère des restes de sauces échouées au dessus de mes lèvres irritées par le piment.

 

Ça pique ! C’est que c’est bon Dieu des blancs ! C’est violemment bon ! Nom d’un sorcier !

 

Après la première phase durant laquelle je bois plus que je ne mange, viens la seconde phase. Une fois rassasié à faire sauter les boutons de ma chemise, je mange désormais pour le plaisir. Durant cette pause, j’apprécie la bière locale tiède ou fraîche, peu importe. À cette heure, les glaçons que Ma’ Eugénie met dans son bac en polystyrène pour maintenir les boissons au frais ont fondu. Une primus, une Skol ou une autre canette d’une brasserie locale fait toujours l’affaire.

 

J’apprécie mes gorgées bruyantes. Je les prends par saccades. La bière glisse au fond de ma gorge. Si le plat me rend compte de l’importance d’avoir une langue, la bière rend ses lettres de noblesse à ma gorge déployée. Elle accueille la bénédiction de douze degrés. Au diable, les menus problèmes de la vie. Je suis dans mon paradis. La vue de Ma’ Eugénie qui me lance un sourire complice me fait plaisir. Elle se rend complice de mon forfait. A cet instant, j’ai tué tous mes problèmes. Homicide volontaire.

 

« Ma’ Eugénie 2 autres bières s’il te plaît … On va booooooiiiiiiire ! ».

 

Mais attention je n’ai pas fini de manger.

 

Seconde phase, je demande un plat de brochettes. Attendez maintenant c’est la diète après un plat bien gras.

 

La musique qui passe depuis une demi – heure, je ne l’écoute pas. Pour moi, la musique, c’est un bruit de fond pour accompagner ma dégustation. Mais attention c’est indispensable. Et je veux du Odemba (style musical de l’orchestre de Franco). Et je saurais si vous mettez autre chose. C’est tout un rituel une bonne musique Odemba fait partie des éléments constitutifs du goût, de la saveur du plat.

 

Le rythme est moins enlevé. J’ai moins la tête dans mon plat. Chez Ma’ Eugénie, il y a cinq tables, pas plus. Des fonctionnaires en longues pauses déjeuner, un jeune qui aime les coins des anciens, une femme qui attend un rendez - vous avec son copain taximan qui s’arrêtera pour donner quelques billets de mille francs.

 

Je ne parle qu’à Ma' Eugénie.

 

- Ça va les affaires Ma’ ?

 

- On se débrouille dis donc ! Avec la crise là, même les bikoros sont devenus chers …

 

- Et toi elle n’est toujours pas revenue ?

 

- Aka ne me parle pas de cette sorcière du Mayombe ! Qu’elle me rende mon fils c’est tout ...

 

Ma’ Eugénie me ramène à la réalité. Ma femme est partie un jour rembourser 150 francs parce qu’un chauffeur de bus lui avait fait crédit. Depuis, elle n’est plus jamais revenue. Pendant un mois, j’ai pris tous les bus qui s’arrêtent près de chez moi. J’ai vu des chauffeurs tous plus laids que moi avec des haleines de gibiers pourris.

 

Aucun n’avait connaissance de ma femme. De ma Léonie. Des maudits ! Depuis, je ne prends ni bus ni taxi. J’avais mon petit travail à la menuiserie. J’y allais à pied. Et devant mes retards incessants, j’ai été viré. Depuis, je passe ma vie entre chez moi et chez Ma' Eugénie. J’ai eu quelques pièces en vendant les bricoles de ma maison. De ma chambrette …

 

« Léonie pourquoi ? Pourquoi es-tu partie? Notre temps allait arriver. J’allais finir par ouvrir ma menuiserie.

 

Dans cette ville où il y a autant d’enterrements que de mariages, mes cercueils auraient toujours trouvé preneurs. Je me serai spécialisé dans les cercueils pour enterrer tous ces gens las de la vie comme moi. Qui prétextent un AVC, le SIDA ou une crise cardiaque pour partir. J’aurais aussi fabriqué des portées pour cacher les secrets de tous ces cocus, de ces champions de l’adultère, les voleurs de la républiques, les détraqués du string et du caleçon …

 

"Pourquoi Léonie ? Pourquoi as-tu sacrifié notre amour sur l'autel de mon indigence passagère ?

 

C'est quoi dix ans dans une vie?

 

La misère n'est pas une gangrène ni une sentence irrévocable.

 

On n'ampute pas un cœur aimant pour cela. Et on peut toujours faire appel de ce que semble décider le destin pour nous. Tant qu'il y a la vie...

 

Leonie l'amour se fortifie quand l'assiette manque de viande. Quand la sauce ne dialogue qu'avec la boule de foufou.

 

Je ne comprends pas. Disparaître aussi brutalement. Nous étions pourtant devenus forts. Je venais enfin de retrouver du travail. Ca ne pouvait qu'aller mieux. Mes promesses de pagnes Wax, ton adhésion à une tontine, les ordonnances du petit, tout serait désormais payé en temps et en heure. Tu me hantes.

 

Je te cherche en vain jusque dans ivresses. Fais - moi un signe...

Je veux revoir notre fils tout sourire. Le fruit de mon amour vitale toi.

Je veux vous prendre dans des bras de père et de mari tous les deux. Je suis épuisé. Tu m'entends? Épuisé !Littéralement sonné par le coup de massue que tu as porté sur ma poisseuse de vie.

Une fois passé l'ébriété le retour à ma réalité sera encore d'une violence. Je chercherai une nouvelle ivresse. Le cœur et la pupille en larmes.

Léonie je te le promets, demain j’arrête de m’empiffrer si tu reviens. Crois-moi je saurai te faire revivre nos années lycée. Nous reprendrons plaisir à flâner dans nos imaginaires sans s'interdire de rêver de nouveau. L'ivresse de l'Amour. Je t’en prie reviens...".

 

Marien Fauney Ngombe, Écrivain Congolais

Dessin de Bob Kanza

 

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Taxi diaries II

15 Mai 2017, 18:21pm

Publié par Nathasha Pemba

30 juin 2015

Quand on n’est pas habitué à écrire, et qu’on décide d’écrire, l’histoire devient compliquée. Sans compter les infidélités, les fatigues. Ceci et cela. Néanmoins, lorsqu'une idée importante me vient en tête, je m’assois et je me mets à écrire. Hier 29 juin, j’ai transporté un gros client comme on dit. Un Africain de chez moi. Certainement un homme politique qui vole l’argent du peuple. Il m’a laissé un gros pourboire. 700 euros. C’est beaucoup. Cela m’a donc permis de paresser ce matin. Oui. J’ai traîné dans mon lit. Il était huit heures quand je me suis pointé à la banque. Pour quelqu’un qui est à son compte personnel, je m’étonne toujours que l’on me pose des questions quand je vais verser de l’argent. 2000 euros, lui ai-je dit. Elle m’a dit : "Ah non je ne peux pas. C’est trop. Montrez moi les preuves".

Wallaï… Où tu as même vu banque refuser l’argent ?

Quelles preuves voulait-elle ? Je lui ai présenté ma carte professionnelle et je lui ai dit que c’est un gros pourboire que j’ai eu. Elle a grimacé. Et elle m’a dit : « désolé ». Je ne peux encaisser plus de 1500 euros. Ah ! Tant pis. J’ai versé 1500 euros. Et j’ai gardé 500 euros pour un autre jour. Ah ! Tant pis! Je m’étonne toujours de cette façon qu’ils ont de considérer les choses. Je crois que si quelqu’un veut magouiller, il ne passera pas par la banque. Et puis même à la banque, on paye les impôts. Où est donc leur problème ?

Bon j’ai fini avec la banque. Aujourd’hui je ne travaille pas. J'emprunte le métro. Cela me permettra de contempler les gens qui passent et repassent. Comme je suis à la gare du nord direction ligne 5. Je  flâne vers la rue des Pyrénées. Un quartier que je connais bien. Des anciens missionnaires qui y habitent ont travaillé chez moi à Abengourou. De temps en temps, je vais dans leur église pour prier. Me voilà donc parti. Que de monde dans le métro ! Et donc de la chaleur garantie. Les odeurs multiformes assurées. Je me débarrasse de mon manteau car j’ai chaud. Il fait très chaud et ces odeurs de personnes peuvent te tuer. Mélanges de transpirations et de parfums de marque. Pas du tout agréable ! Je suis presque sûr que beaucoup de gens ne se lavent même pas le matin quand ils sortent.

Ne pas se laver ! Quelle histoire. Ma mère me tuerait. Même si ma mère repose désormais au cimetière d’Abengourou, je ne pourrais jamais l’oublier. Elle m’a tout donné. Vie, éducation et affection. Quand nous étions des mômes, celui qui ne se lavait pas le matin ne prenait pas de petit déjeuner, ne pouvait aller à l’école. Et le soir, celui qui ne se lavait pas ne mangeait pas. N’entrait pas dans la chambre. Je pense que lors de ces moments, j’aurais pu devenir enfant de la rue. Mais non. Il suffisait d’obéir pour que tout marche. Chez nous les garçons se lavaient deux fois tous les jours. Et les femmes trois fois. Quand je pense que ma femme aujourd’hui ne se lave qu’une fois, je souris. Quand nous nous sommes mariés elle se lavait trois fois par jour. Dès qu’elle a eu notre troisième enfant, elle a commencé à se laver deux fois. Et puis depuis que les enfants ont quitté la maison, elle ne se lave plus qu’une fois. Mais notre salle de bains est envahie par des lingettes, déodorants, parfums et toutes ces choses créées pour que la femme demeure fraîche sans jamais toucher du doigt l’eau du robinet.

Ouf ! Je descends à République pour prendre la ligne 11 et aller à Pyrénées. Là je prends mon temps. Je vois les gens courir, marcher comme s’ils allaient tous à un rendez-vous d’embauche. Ils courent. Et moi je marche. Je prends mon temps. J’entre dans le métro. Celui-ci est moins plein que la ligne 5. Trois arrêts plus tard, je descends et je marche. Oh mon Dieu, ces escaliers longs et épais. Je les tâte et je me demande bien de quelles années ils datent. J’ai juste envie de critiquer. Je réfrène mon désir de critiquer. Je pense juste à mon pays. Nous n’avons ni tram, ni métro, ni moyens de transport sérieux. Pourquoi devrais-je critiquer ce pays ? Non. Je sors de la station de Métro. Et je me dirige chez les pères pour aller prier. Je trouve leur portail fermé. Le gardien me dit qu’ils sont tous en retraite. Ah ! Mon Dieu, Dieu aussi va en retraite ? Quel bazar !

Je m’asseois dans un café. Je prends mon temps. Je n’ai rien à faire. Je demande de l’eau Périer. Je contemple les allées et venues. Les gens qui entrent qui sortent et viennent gratter des fiches de loto. Cash astri, illico, bingo… bref. Ces personnes n’ont pas d’âge. Ni couleurs, ni âges, ni sexes. La seule chose qui les importe, c'est l'argent qu'ils veulent tous gagner. Voilà quelque chose qui est commun aux humains : l’argent. La recherche de l’argent. L’argent est ce qui nous unit de manière très forte et utile, mais aussi ce qui nous sépare, parce qu’à cause de l’argent, des familles entières se sont séparées. Des présidents ne veulent plus quitter le pouvoir. L'argent est vraiment le nerf de la guerre.

Je suis là. Assis, je regarde. Je bois de manière très méticuleuse mon Perrier pour tuer mon temps. À travers le vitrage du tabac, je vois les voitures passer. Les gens, les bus. Tout le monde. Je fais semblant de regarder ma montre pour que le vendeur croie que j’attends quelqu’un. En fait je chôme. Et là. Une heure plus tard, le contenu de mon verre est déjà bien bas. Je n’ai pas envie d’en rajouter. Je lis au fond de la salle : « Toilettes ». Tout d’un coup l’envie d’y aller me vient. Je me lève. Et là, mon téléphone sonne. C’est mon client d’hier.

-Petit frère

-Eh mon Grand ooooo

-Où es-tu ?

-Je flâne dans Paris

-Ah ! On se voit à  11h et demie devant la gare du nord. J’ai encore des courses.

-Ok.

Je me frotte les mains. Mon envie d’aller aux toilettes a disparu.

02 juillet 2015.

Elle est noire. Elle m’a dit qu’elle est chauffeuse de taxis. Je n’ai pas compris. Ce n’est qu’en me baladant avec elle que j’ai compris le vrai enjeu du problème. En fait elle chauffe les taxis. C’est en voyant son matériel arrière que j’ai compris le véritable sens de chauffeuse de taxis. Mais aussi lorsqu’elle m’a dit, à destination, qu’elle avait oublié de retirer des espèces dans un distributeur. Je n’ai pas voulu polémiquer. Je lui ai juste ouvert la portière avec galanterie pour qu’elle s’en aille vite. Je ne me ferai pas prendre avec des sorcières de ce type.

01 Août 2015

Elles sont trois femmes noires. Elles m’arrêtent. Je m’arrête. Elles sont belles. Je ne sais pas encore si elles sont africaines ou américaines. Aujourd’hui nos sœurs utilisent les mêmes produits que les Américaines. Même teint. Même couleur des cheveux. Certaines veulent même ressembler à Rihanna ou à Beyoncé. Fesses emballées dans des collants bien serrés. Pâte rouge sur les lèvres. Faux cils. Faux ongles. Faux cheveux naturels. Bref! Elles sont belles. Quand la première ouvre sa bouche je comprends qu’elles sont mes sœurs. Je descends de la voiture pour leur tendre la main. Je vois l’expression de leurs visages changer. Je comprends. Je replace ma main sans cérémonie dans ma poche. J’ouvre la malle arrière de ma voiture. Elles chuchotent, puis elles décident d'y introduire leur valise.

« Paris Charles de Gaulle », lance l’une. Elle tient dans sa main un sac Chanel. Et pas des moindres. Ce sac à lui seul peut coûter environ 7500 euros. Donc disons un terrain et une petite maison au pays. Pour moi qui pense à acheter une villa à Abengourou, c’est une perte. D’ailleurs ce n’est pas le genre là que je cours. Elle le porte avec un pantacourt blanc, un chemisier rouge et des compensées noirs. Elle est belle et chic. La deuxième porte un sac Lancel Brigitte Bardot rose. Elle le porte de sorte qu’on voit la griffe à travers le logo. Elle a porté une chaussure jaune fluo blanc. Des mocassins. Cheveux ras avec le trait de Mandela jeune à droite. Chaine à la cheville. Pantalon jean blanc. Chemise façonnable Ralph Lauren blanche avec une cravate bleu relâchée. Je connais bien cette chemise. Elle est masculine. Celle-là doit être une sapeuse de Château rouge. Une Congolaise de Brazzaville j’imagine. Je me méfie de ces femmes-là. La troisième est grande de taille. Mais elle a mis des hauts talons. Elle est habillée en robe. Bien fournie par derrière, elle excite à chaque pas qu’elle pose sur le pavé. Sa robe est noire. Ses chaussures sont rouges. Son sac. Un Louis Vuitton Damier marron beige. Elles sentent très bon. Je ne connais pas les parfums des femmes, donc je ne peux pas déterminer les senteurs. Je prends les valises pour les mettre dans mon coffre. Même les valises sont griffées. Bon, en général pour nous qui vivons ici depuis, une valise est toujours griffées, mais les marques de valise un peu pour tous: Samsonite, Delsey, Lys ou Jump. Cependant, là ce sont des valises Louis Vuitton, Lancel et Longchamp.

Je sais que ce n’est pas de la contrefaçon. Les Africains noirs de France achètent rarement de la contrefaçon pour eux-mêmes, sauf si c’est pour aller donner en Afrique. Permettre à un cousin ou une cousine de frimer au quartier. Elles-mêmes ne mettent que des griffes qu’elles arrivent à acquérir à force d’efforts. Sacrifices multiples de leurs salaires. Parfois même prostitution pour les unes et vol pour les autres. Elles entrent souvent dans des réseaux compliqués pour avoir ces marques. Mais aussi les crédits. La mort de l’homme. Payer dix fois. Utiliser sa carte visa. Tout ça c’est mortel. J’appelle ça se mettre la corde au cou. Donc il arrive qu’on prenne un crédit de dix mille euros pour acheter un sac louis Vuitton. Les Blancs nous tiennent vraiment avec leurs griffes là. Tout notre argent reste ici. Pour certains d’entre nous, la griffe est devenue une sorte d’identité… Porter une griffe peut m’attirer les regards des autres. Mais en général cela se passe entre nous les Noirs. Quand je vois les Blancs eux-mêmes dans le métro ou dans la rue, ils ont d’une simplicité à couper le souffle. Un Blanc ne remarque même pas que tu as un sac Prada ou des lunettes Mont blanc.  Sauf les stars bien sûrs où les médias commentent et vous en mettent un tas sur le visage. Pardon oooo le Blanc n'est pas ma référence... mais quand même!

J’aide donc mes belles à mettre leurs valises dans le coffre. J’ouvre les portières. Elle entrent. Et on démarre. C’était devant un hôtel non loin de la gare du nord.

Une Camerounaise, une Congolaise de Brazzaville et une Centrafricaine. L’Afrique centrale, la sous-région où les dictateurs n’aiment pas mourir.

 

18 août 2015

Cela fait bien longtemps que je ne suis pas venu dans ce cahier.

Me voici devant la gare saint Lazare. Depuis qu’on a placé des chaises juste à l’entrée, il est plaisant de s’y poser. Je cherche un parking. Je gare mon taxi. J’entre dans le hall de la gare pour m’attraper un sandwich. Quand je marche, j’aime rester simple, mais impressionner reste tout de même mon objectif. Ainsi ai-je choisi de me balader uniquement avec un livre en main. Un livre dont j’ai la maîtrise du résumé, mais que je n’ai jamais lu. Bien sûr. J’arrive donc dans un café. Il est dix heures. Franchement j’ai faim. Je vais donc manger en mode transition. Jusqu’au soir.

-Bonjour Monsieur me dit la serveuse.

Une Asiatique en somme. Elle a tout d’une asiatique. Petits yeux. Accents.

-Bonjour Madame.

Et hop! Le sourire commercial. Le discours commercial.

-Que puis-je pour vous Monsieur. Je suis à votre service pour tout autre renseignement 

-Un jambon-fromage plus un café fort avec un dessert 

-À emporter ?

-Non sur place.

Elle m’indiqua le montant.

Je pose alors mon livre sur le comptoir et je sors mon portefeuille. Le regard de la vendeuse tombe sur  le livre. Elle me demande :

-Vous lisez ?

 J'opine de la tête.

-Super ; Je vais vous offrir deux livres. Un client me les a offert. Mais je ne sais pas lire en français. Si c’était en vietnamien, je les aurais gardé.

Elle est gentille. Je la remercie. Et je récupère ainsi livres et café.

Après mon café, je parcours tous les magasins pour regarder un peu les femmes se trémousser devant les soldes.

Puis je viens à nouveau m'asseoir devant la gare saint Lazare. Il fait très chaud. Quelques minutes de somnolence, mon téléphone sonne. C’est un client.

Nathasha Pemba

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Taxi diaries 1

13 Avril 2017, 23:35pm

Publié par Nathasha Pemba

Anonymous est mon nom. Puisque c'est comme cela que je me retrouve dans cette société où les gens, à force de courir, à force de chercher leur vie finissent par oublier ce qui peut parfois être essentiel. Mais moi, malgré mon anonymat, malgré ma vie désormais assimilée à un numéro de téléphone et à la plaque jaune posée sur ma voiture, je suis devenu témoin de presque tout. Je fais un métier où je rencontre toutes les couches de la société. Toutes les races. Vous ne pourrez l'imaginer si je ne nous le dis pas. Le médecin aussi rencontre tout le monde. Même le croque-mort. Il peut même arriver à ce dernier de savourer un instant ces vies ne vivant plus devant lui et de se dire: "Nous sommes égaux devant la mort.". Oui, il n'a pas tort. Même lorsque notre richesse nous pousse à nous faire enterrer dans de somptueux cercueils en cuivre ou en marbre, même avec les plus beaux caveaux carrelés ou cimentés, nous finissons tous par redevenir poussière.
 Oui! Nous sommes poussières et notre vocation est de retourner à la poussière.


Je suis chauffeur de taxi. C'est un métier que je fais depuis plus de quarante ans. Depuis que je suis arrivé à Paris. Le taxi, tout le monde, à un moment ou à un autre de son existence, l’emprunte. Quand on se rend à l'hôpital. Quand on voyage. Ou pour être pratique lorsqu'on n'a pas de voiture.
 C'est donc dans cet anonymat qui me caractérise que finalement je me sens un peu fort. Un peu considéré. Mais parfois je suis réduit à un simple objet. Mais je crois que c'est dans ce métier que j'observe le plus de monde. Que j'apprends surtout. 
Quand j'ai quitté mon pays, j'avais dix-huit ans. Je venais de décrocher mon baccalauréat F1. Toute ma famille s'est cotisé pour que je vienne étudier en France. La cotisation est un aspect de la solidarité africaine qui m'a toujours époustouflé. Tout le monde donne sa part. Même le plus pauvre. Je suis originaire de la Côte d’Ivoire.
Quand je suis arrivé, je pensais que je rentrerais. Finalement. Je ne suis jamais rentré. L'incertitude du lendemain. La peur du chômage. Les conflits armés. J'ai choisi de rester dans ce pays. Non pas parce que je voulais, mais parce que je n'avais pas d'autre issue.

Aujourd'hui, j'ai pris une cliente.

Nous sommes à la gare Paris-Montparnasse. Je n'ai pas vraiment de clients. Je languis. Mais je n'ai pas envie de rentrer chez moi. Je suis là et je joue avec mon téléphone intelligent. Finalement je me dis que ce n'est pas une mauvaise chose que l'invention de ces téléphones. Ils nous permettent de nous occuper et d'en apprendre tant sur ce qui se passe dans notre société. Je ne dépense ni essence ni énergie. 

Je pose mes lunettes noires sur mon visage. Je suis là. J'aperçois une belle jeune femme noire qui arrive. Elle s'approche d'un monsieur. Un Blanc qui est là, debout à côté de son trolley. Je pense que c'est son mari… Ou son copain. Je sais que beaucoup de nos sœurs  noires aiment les Blancs, dit-on parce qu'ils sont fidèles. Ils savent aimer. Et aussi parce qu'ils sont gentils. Mais bien sûr! Je me demande toujours sur quels Blancs ils tombent?

Blanc d'Afrique n'est pas Blanc de France dèh. Ici, il y a beaucoup de charges. Donc il ne libère pas aussi facilement l'argent qu'en Afrique où il ne dépense quasiment pas grand-chose. D’ailleurs pour qu’il te respecte, tu dois travailler. En Afrique, ils sont expatriés. Ils ont des bonifications. Ils vivent bien leur vie. Ils peuvent donc donner leur supplément à leurs femmes africaines. Mais côté fidélité, je refuse d'y croire. Je suis un homme et je sais que la fidélité est la plus grande des tortures que l'homme est appelé à subir. Nous les hommes, aimons toujours regarder les belles femmes. Celles-là qui attirent. Oui c'est plus fort que nous. Mais c'est comme cela. La fidélité ou l’infidélité n’a pas de frontière. C’est un trait humain universel.

Et l'amour? Nos sœurs africaines veulent vivre comme des Blancs. Elles vous exigent des câlins à tout bout de champ et veulent qu'on leur dise « je t'aime » chaque heure. Mais c'est quoi cette histoire! Nous on les aime. Nous faisons de notre mieux pour les assister quand elles ont des problèmes dans leurs familles: décès, maladie ou voyage d'un frère en Europe...

Cependant celle que je vois, en dépit de sa beauté, est très naturelle. Aucun vernis sur les ongles. Elle a mis un collant. Des bottes avec 1cm de talon. Ce sont des bottes en daim. Elle a introduit son collant à l'intérieur. C'est un look que j'apprécie chez les femmes. Il leur donne un style de femme de cow-boys et c'est plaisant à regarder. Je dirais même plus: c'est excitant. La fille que j'aperçois porte un manteau au dessus. Elle a une écharpe très colorée. Elle tient elle aussi un tout petit trolley de couleur rouge et un sac à L'épaule. Elle porte des lunettes. Elle est belle dans cette simplicité. Toujours sous mes lunettes, je jette un œil du côté de ce Blanc. Ce dernier est rempli d'admiration devant elle.

Ils discutent. Deux minutes. Trois bonnes minutes. Je suis presque jaloux de ce mec. Je me rêve intérieurement en homme-araigné pour encercler cet homme. Et je vois le mec pointer son doigt vers la droite. Je ne comprends rien. Je pose mes yeux sur mon téléphone. J'entends des coups légers sur ma voiture. Je lève mon regard. Elle est là ma belle. Devant cette voiture. La mienne.

-Excusez-moi. Je voudrais aller à l'aéroport Charles de Gaulle. Mais je ne connais pas l'arrêt des bus d'Air France. Pouvez-vous m'aider?

-Mais bien sûr. Qui refuserait de rendre service à une telle beauté?

Elle sourit. Eh là! Quel beau sourire. Une belle dentition. Cette fille est une fille de la mer. Ça se voit. Elle a un côté Mami wata. Je l’aime déjà.

Je continue.

-Mais pourquoi préférez-vous prendre le bus d'Air France? Je peux vous faire un prix.

-Pourquoi pas... En fait je ne vais pas à Charles de Gaulle. Je vais dans un hôtel à Roissy-en-France. Juste pour être près de l'aéroport pour mon voyage demain matin.

Elle me donne l'adresse. Je connais bien ce secteur.

-Mais je peux vous y amener et je vous fais un prix?

Elle sourit.

-Alors dites-moi votre prix?

-40 euros.

Elle sourit. Elle ouvre la portière et je mets sa petite valise dans mon coffre.

Elle est assise à l'arrière.
 Je sens que nous allons discuter. Elle est bien calme. Je la lorgne à partir de mon rétroviseur. Mon cœur chauffe. Il faut qu'elle me parle. J’ai envie de l'écouter. Je prends le risque de commencer la causerie.


-Vous voyagez dans votre pays? 


-Non. Je vais en Côte d'Ivoire.


-Ah vous êtes ivoirienne?, fis-je les yeux brillants de bonheur.

-Non. Mais vous si.


-Comment vous le savez?


-L'accent ivoirien se reconnait toujours. Moi je suis congolaise.


-Ça fait longtemps que vous êtes ici?


-Euh! Dix ans déjà. J'habite à Toulouse.


-Ah la ville des intellos…


-Ah bon!


-M'oui…Toulouse est très développé en matière de recherche.


-Ah oui…


-Donc vous allez pour vos recherches?


-Oui.


-Si je puis me permettre, que faites-vous comme études?


-Journalisme. Journalisme scientifique.

-Ah! C'est une très bonne chose… Nous avons besoin de gens comme vous pour faire bouger les choses en Afrique.


-Ah ça! J'y compte bien.


-Vous rentrerez?


-Oui. Je crois que je ne peux pas vivre en Occident.


-Vous n'avez pas tort. J'y songe de plus en plus. L'été prochain je vais acheter une villa dans mon pays. J'en ai marre de rester ici. De toutes façons, plus rien ne me retient ici. Mes enfants sont tous casés. Ils ont eu de bons boulots.


-Et votre épouse?

-Elle veut rester ici. Vous savez, vivre dans ce pays n'est pas facile. C’est le règne de l'anonymat. À peine même si quelqu'un t'adresse la parole. Dans le métro, c'est le règne de l'anonymat. Même pas un regard, même pas un sourire. Je suis ici depuis trop longtemps. Je veux me faire plaisir pour mes vieux jours.


-Vous n'avez pas tort. Mais l'Afrique déçoit beaucoup aussi.


-Oui. Tous ces vieux qui ne veulent pas partir. Qui bloquent l'évolution des jeunes et veulent tous modifier les constitutions de leurs pays. C'est pourquoi nous comptons sur des gens comme vous.


-Merci. Je ne vous oublierai pas.

Je suis arrêté devant un feu rouge. Quelques fois ce sont les moments aimés par un chauffeur de taxi. En fait, pas seulement  un chauffeur de taxi. Tous les chauffeurs qui roulent et qui ne sont pas pressés. Même si je reconnais que le chauffeur de taxi l’aime parce qu’il augmente sa course. Cette nuit, je n’ai pas bien dormi. D’abord je suis rentré tard, mais celle qui fait office de ma femme devant l’État n’était pas là. Ça m’a comme rendu un peu jaloux. Même si je sais qu’elle est libre de faire ce qu’elle veut, comme je fais ce que je veux. Mais tout de même... Je préfère la trouver à la maison lorsque je rentre. Il était deux heures du matin. J’avais eu une course un peu chargée. Des Japonais qui m’avaient demandé de les accompagner au Mont Saint Michel. Je crois que lorsqu’ils me l’avaient demandé, ils ne savaient pas où on allait. C’est assez loin de Paris, mais ils m’ont bien payé. Donc quand je suis rentré, je suis allé à pas aphones, voir dans sa chambre. Elle n’y était pas. Depuis combien de temps elle le fait ?

Je n’ai pas bien dormi, parce que j’étais impatient de la voir rentrer. Elle est rentrée vers quatre heures du matin, les chaussures aux pieds. Elle avait posé une perruque bizarre sur sa tête. Ses cheveux ressemblaient à je ne sais quoi. Ce n’était pas moche, mais en 25 ans de mariage, je n’avais jamais vu cela. J’espère qu’elle n’était pas allée à une réunion de sorcières.

Je somnolai, malgré moi, quelques secondes devant ce feu rouge. J’étais juste à côté d’un bus. Il y avait là un arrêt. Je vis une fille sortir. Une Noire. Une africaine je suppose, car même si il y a beaucoup de Noirs ici à Paris, ils ne sont pas tous africains. En plus un Noir-africain est très distinguable d’un autre Noir. Je voyais donc cette fille africaine. Elle était d’un noir assez particulier. Elle avait porté un collant avec une jupe dessus. Un top noir et une veste noire et blanc en maille recouvraient le buste. Elle avait un derrière très impressionnant. Une poitrine, de véritables airbag. Elle me plut. Je la trouvais très brute. Et je me dis que celle-là, je pourrais la retravailler. Elle me fit un peu sourire. C’était l’été. Le pollen était dans l’air. Je me mis à éternuer et au moment où je me courbais pour chercher un mouchoir, je vis que ma belle brute avait endossé des chaussures qu’elle était obligée de piétiner, parce que cela devait lui faire atrocement mal. Elle marchait tout en lisant le bout de papier qu’elle tenait entre ses doigts. Elle cherchait probablement une adresse. A force de la regarder, je me mis à rêvasser. J’entendis un klaxon venant de je ne sais où. Pif le bus était déjà loin. Je dus démarrer pour éviter le désordre.

Ma cliente assise à l’arrière semblait me contempler.

Après quelques embouteillages, je l’ai déposée à son hôtel et je suis vite reparti. Elle m’a donné 50 euros.

En démarrant mon taxi, j’ai aperçu, au coin de l’autel, une jeune dame. Une Noire. Avec deux jumeaux blonds. Elle était tellement affectueuse avec eux qu’elle m’arracha deux larmes. Je pense qu’elle était nounou ou quelque chose comme ça.

10 mars 2015

Aujourd’hui j’ai rencontré un ancien tirailleur. Un Sénégalais. Il était plein de médailles. Il n’était pas seul. Il était avec sa belle. Une belle dame d’environ 80 ans pleine de médailles elle aussi, mais des médailles en or. Je les ai envié. Parfois, j’aimerais être comme eux. Avec mon épouse.

   2 mai 2015

À la réincarnation.

Si l’on me demandait aujourd’hui ce que je voudrais faire comme métier, je sauterais sur l’occasion : Homme politique. J’adore ce métier. Non seulement tu gagnes ta vie, mais aussi tu mens pour vivre. Un jour j’ai pris un homme politique. Il est resté avec moi huit heures du temps. Je ne vous parle pas de ma recette de ce jour-là. J’aurais pu dormir un mois. Sans compter le pourboire. J’étais aux anges. À vrai dire, c’est lui qui m’a vraiment donné le goût de faire de la politique dans  une prochaine vie. Il m’a dit que même son téléphone était payé par son parti politique. En dehors de cet homme politique français, il y a tous ces hommes politiques africains qui viennent et qui repartent. Ils te louent pour tout le temps de leur séjour. Avec ceux là, tu dors sur l'argent. Des grands dépensiers. Même si je me réjouis de gagner autant d’argent, je pense tout de même à la misère de notre peuple.

 

 

À suivre, le mois Prochain 

 

Nathasha pemba

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La maternité était mon lot

15 Mars 2017, 20:36pm

Publié par Nathasha Pemba

Le dernier coup de minuit vient de sonner. Je débute une autre année sur ce terroir humain. Un terroir aussi rocambolesque qu’euphorique. Je suis un peu fatiguée. Ou, pour être franche, je suis beaucoup fatiguée. Mais je ne peux pas décider de mon avenir. Cela dépend de ce qui me dépasse. De ce qui est au-delà de mon entendement. Je dirais même que c’est une question métaphysique.

Se réunir autour de moi est devenu le rituel familial depuis que j’ai atteint mes quatre-vingt-dix ans. Comme chaque année, mes enfants, mes petits-enfants, mes arrière-petits-enfants et leurs épouses viennent attendre le jour de l’an avec moi. À minuit, nous nous embrassons tous. Puis nous fêtons le jour de l’an. Cette année, ils sont tous arrivés. Pas seuls. Avec leurs amies. Avec leurs copines. La table est colorée. Ils et elles ont raconté leur expérience. L’histoire de leur rencontre ou de leur séparation. Je viens de tricoter trois bonnets aux couleurs différentes. Je ne sais pas qui les prendra. Je n’ai plus la force d’en tricoter plusieurs comme auparavant. Francis et Rodrigue, mes deux arrière-petits-fils m’ont fait sourire. Je pense que personne ne connaît mieux Francis que moi. Il est si différent de son jumeau Alfred. Francis me ressemble beaucoup. Il s’est marié trois fois. Moi je m’étais mariée plus de sept fois. Il veut se marier avec la fiancée de son jumeau. Je pense qu’il lui reste encore quelques mariages avant qu’il ne comprenne que le mariage n’est pas son lot.

Moi, j’enviais les copains de mes cousines. Je n’ai réussi à en dérober aucun. Je n’ai jamais osé.

Rodrigue a toujours été un esprit libre. Voilà une autre facette de moi. Oser emmener une fille différente dans cette famille ! Il faut le faire. Et c’est bien Rodrigue ça ! Bousculer les normes familiales. Faire différemment. C’est tout lui ça ! Il est tombé amoureux de cette fille. Personne ne sait où cela les mènera. Mais il ose l’inviter à une rencontre familiale de cette envergure. Un soir de la Saint-Sylvestre en plus. Il faut le faire !

Moi, j’ai toujours été libre. Née à une époque où la femme n’avait pas voix au chapitre, j’avais décidé d’avoir voix au chapitre. Mon père, ma chance, m’encourageait. J’étais le malheur de ma mère qui m’interpellait toutes les dix minutes. Elle m’imposait des robes. Des jupes et tout. J’aurais voulu qu’elle m’explique sérieusement pourquoi je devais exclusivement m’habiller en robe ou en jupe. Sa réponse, « Tu es une femme », ne me convenait pas. C’était trop terre à terre. Tu es une femme. Ça n’avait aucun poids à mes yeux. Mettre un pantalon ne pouvait pas être un frein à mon désir d’être mère. Je le savais, je le ressentais dans mes entrailles.

Moi ? La maternité a toujours été mon lot. Pas la dépendance. Pour moi la maternité n’est pas une servitude. Pas une pression de la religion. D’ailleurs, le baptême pour moi était une formalité. Je ne l’ai jamais choisi. La maternité pour moi est juste un choix réfléchi et assumé. Il n’y a pas de débats là-dessus. C’est pourquoi j’ai toujours jugé utile le travail de la femme. Car le travail est le grand moyen de l’indépendance. En ce qui concerne l’égalité dans les salaires entre l’homme et la femme, je pense que l’établir est juste une question d’honnêteté. Ne pas donner à la femme ce qu’elle mérite n’est rien d’autre que du vol déguisé en loi sociale. De la malhonnêteté.

J’ai choisi la maternité physique. La spirituelle ne relève pas souvent d’un choix. Elle surgit. On s’y fait. Mais la physique si. Je voulais des enfants. Je les ai eus. Je les ai aimés. Etre mère n’a pas fait de moi un être humain à moitié. Quand je suis née, ma mère voulait que je reste à la maison pour l’aider. Elle avait beaucoup d’ouvrage. Mon père voulait que j’aille à l’école. L’inégalité de l’époque m’a sauvée. Ma mère ne devait jamais contredire mon père. C’est mon père qui décidait pour elle car de lui, elle dépendait juridiquement. J’ai trouvé, sur mon parcours, des modèles comme Simone de Beauvoir, Edith Clara, Sophia Hemming ou Mariama Bâ. Elles faisaient partie de mes références. À la fin de mes études, j’ai travaillé quelques temps dans le domaine de la téléphonie, avant de me lancer dans le journalisme de rue. Je lisais du Laure Conan à l’époque. Normal, elle était l’une des premières femmes écrivaines du monde. Nous voulions tous la lire malgré la rareté des livres. Après le journalisme de rue, je suis repartie étudier les arts à l’université. J’étais parmi les pionnières. Puis je me suis lancée dans l’enseignement. J’ai encore le souvenir des « femmes courages » dont nous parlaient les enseignants. Je révérais Harriet Tubman. J’avais lu dans un livre qu’elle était une militante en faveur de l'abolition de l’esclavage Afro-Américain. Grâce à ses actions, elle avait été surnommée Grand-mère Moise. Elle, c’est la libératrice.

En 1970, j’ai exercé pour la première fois mon droit de vote aux élections locales. Avec mes sept maris, je peux dire que je n’étais pas stable. Pas digne de confiance selon les curés. Mais je recevais personnellement les allocations familiales de ma progéniture. Je pense que c’est le mariage qui n’était pas mon lot, car la campagne de retour au foyer qui a succédé à la guerre ne m’a pas touchée. Je n’étais ni une frustrée ni une révoltée. Je vivais et je revendiquais ma liberté. J’avais déjà assez de force et de volonté pour vivre seule. J’ai été excommuniée. Pour le clergé, le travail des femmes avait plusieurs conséquences. Maltraitance. Délinquance juvénile. Alcoolisme et prostitutions. Balivernes tout ça. J’ai élevé mes enfants. Ils ne sont jamais passés par là. À côté de mes combats féministes, j’ai construit une vie. Une famille. Et je n’en suis pas peu fière.

Ça me fait du bien d’écouter tous ces jeunes. Les folies de leur temps ne sont pas si différentes des nôtres. J’aime bien Gabriella. Je pense que mon Alfred sera heureux avec elle. Elle est si simple. Sans artifice. Et puis, décider de partir avec son père a dû être dur pour sa mère. Mais c’est courageux. Quand plus rien n’unit deux personnes ou une famille, il faut partir. Même pour un temps. Laisser au temps l’opportunité de travailler les cœurs. Partir pour ne pas stagner. Partir pour ne pas être hypocrite. Partir est toujours dur, mais partir peut être nécessaire pour apporter un nouveau souffle. Moi-même, j’ai résisté parce que je suis souvent partie lorsque plus rien ne me retenait, lorsque je sentais ma liberté menacée.

Gabriella. Quel beau prénom ! Elle est là. Assise juste à côté d’Alfred. Quand elle a fini de parler, elle s’est faite petite pour pouvoir écouter les autres. Elle ne lâche pas son bonnet Vert Jaune Rouge à la Bob Marley. J’ai connu l’histoire du chanteur jamaïcain. J’ai beaucoup aimé No Woman no cry. Mon côté féministe certainement. Mais pour moi, si pleurer est humain, les pleurs de la femme ne doivent pas découler de la maltraitance de qui que ce soit. Gabriella est jolie avec ce bonnet. Elle porte un pull dont les manches dépassent ses petites mains. Un pantalon jeans. Et ses lunettes. Une intello rebelle. Sûre d’elle. J’aime cette petite.

Je regarde Gabriella. Alfred me surprend en train de la regarder. Son regard est bienveillant. Ce n’est pas celui qu’il a porté sur son jumeau quand sa fiancée a dit que lui aussi lui avait demandé sa main. C’était un regard de personne déçue. Francis avait esquissé un sourire. Faisant croire à une blague. Je le connais parfaitement pour croire qu’il blaguait. C’est un fauteur de troubles qui tire sur toute féminitude qui vibre.

La porte s’ouvre. C’est ma fille, la grand-mère de Rodrigue, Guy-Arsène, Alfred et Francis, qui entre. Elle est suivie des enfants de Guy-Arsène qui portent le gâteau traditionnel de la Saint-Sylvestre. Le chiffre 90 trône sur l’immense gâteau. Les deux enfants de Guy-Arsène viennent se mettre autour de moi. Je les aime ces petits. La perte de leur maman doit être un coup dur pour eux, j’imagine. Je ne portais pas beaucoup la femme de Guy-Arsène dans mon cœur, cependant une mère reste une mère pour ses enfants, quel que soit son caractère. Moi-même, je n’ai jamais été une femme facile. J’espère que cette nouvelle femme saura leur donner son amour. Ce serait tellement bien qu’elle arrête de parler à la deuxième personne pour se désigner. Elle a l’instinct maternel… C’est déjà ça ! Guy-Arsène devrait très vite tourner la page de son ancienne épouse. Si j’étais lui, je le ferais. Quelle génération ! C’est énervant, mais c’est beau à la fois.

J’avoue que la beauté de notre rencontre familiale cette année, c’est qu’on visite les cultures. Il y a quelques années, j’avais quarante cinq ans. Ça ne s’oublie pas. Pourtant aujourd’hui, il y a encore des choses que l’on peut ignorer sur soi. Et sur les autres. Surtout sur les autres. Et beaucoup sur soi. Nous ignorons parfois la valeur de nos origines. Nous ignorons la richesse de l’origine de l’autre. Nous pataugeons dans le cloisonnement. Par exemple, cette histoire de Polyamour. Ça me fait sourire. Ça me semble intéressant. Mais il y a cent ans, qui aurait pu y penser ? Je sais une chose, c’est qu’en voulant imposer au monde le modèle unique de la pensée et de l’existence, beaucoup se sont trompés. Imposer au monde un modèle unique. Voilà la folie des Anciens. Notre folie à nous. Nous avons vu où cela a conduit Hitler.

Quand je pense à cette histoire de Polyamour, je souris. J’en ai des larmes aux yeux. Mais tout le monde croit que je suis muette. Je ne peux donc pas éclater de rire. Le mythe va être détruit. Je ne peux que rire dans le fond de mon cœur. Et mon regard trahit quelque chose. Une seule personne dans la famille sait que je parle. Marianne, ma petite-fille. Celle qui s’est fourvoyée avec cette histoire de Facebook. Elle m’a surprise un jour en train de réfléchir à haute voix. Elle a eu peur. Je l’ai calmée. Je lui ai dit que je n’avais plus envie de parler et je voulais qu’elle respecte mon choix. Elle a éclaté de rire. Puis elle m’a dit que le contrat était trop dur pour elle. Sauf si je lui versais une somme de 300. 000 francs tous les mois. Cela fait dix ans que ça dure. Heureusement que j’ai assez épargné dans la jeunesse !

Je ris dans mon cœur. J’ai des larmes aux yeux. Elle se lève de sa chaise.

« Je pense que Grand-maman a quelque chose à nous dire.

-Comment le sais-tu ? lui demande Guy-Arsène.

-L’habitude. Elle a des larmes aux yeux. Je vais lui donner un papier pour qu’elle écrive son message.

-Vas-y, fais-le ! »

Marianne se lève et m’apporte un stylo plus un bloc-notes. J’essaie de me souvenir. J’écris : Polyamour? Marianne récupère le mot et le lit à haute voix. Tout le monde éclate de rire. Ils se lèvent. D’autres courent dans la salle de bains. D’autres vont vers la fenêtre. D’autres encore tombent à terre de rire. Tous rient. Sauf Marianne. Elle se tourne vers Fidèle, l’expert en Polyamour.

«Eh ! Fidèle peux-tu répondre à Grande maman ? »

Fidèle est un ami de Marianne. Un voisin ou quelque chose comme cela, je crois. C’est elle qui l’a emmené ici. Il rit lui aussi et me dit qu’il ne sait pas comment l’expliquer.

« Ça se vit ce genre d’expérience », dit-il en riant. Encouragé par les autres, il s’approche de moi pour me faire un câlin. Ça me fait un bien fou. Avec moi, il ne court pas le risque de tromper sa chère et tendre épouse qui l’attend à Orléans. J’espère qu’elle le rejoindra ici chez nous. À Orléans, il n’y a qu’une seule pucelle.

Ma fille vient d’entrer. Elle vient avec un autre gâteau. Au coco cette fois-ci. Chacun regagne sa place. La soirée continue. Ma fille a l’étoffe d’une bonne mère de famille. C’est elle qui nous a toujours rassemblés. C’est elle qui a insisté pour que je vive chez elle, quand j’ai commencé à perdre mon autonomie. Ses frères et sœurs voulaient m’envoyer chez les Petites sœurs des pauvres. Elle s’y est opposée. J’espère qu’on saura lui donner cette chance à elle aussi. C’est grâce à elle que ces rencontres autour de moi sont devenues un rituel. Pourtant elle n’est pas l’aîné de mes enfants. Tout le monde ne vient pas. C’est sûr. Comme les parents de Guy-Arsène. Ils ne viennent plus depuis bien longtemps.

Si j’ai toujours eu un principe dans ma vie, c’est celui de respecter la liberté des autres. La liberté chez moi est sacrée. Il y a l’esprit de famille à entretenir certes, mais cela n’est pas un impératif catégorique. On doit toujours laisser les gens réaliser leur bonheur selon leurs objectifs. Leurs moyens. Il y a aussi l’humilité. Qui n’est pas l’humiliation. L’humilité est au croisement du surnaturel et de l’émotion. L’humilité qui permet à l'humain de revenir sans cesses aux choses simples. L’humilité est différente de la résignation, car ce n’est par dépit qu’on choisit d'être humble; ou encore parce qu’on n’a pas d’autres choix. L’humilité est une sagesse et une disponibilité. Elle nous permet d’accueillir l’avenir avec sérénité. C’est ce qui m’attire chez Gabriella. Quand je l’ai entendue parler de son expérience, elle m’a fait penser à Pierre Reverdy, le poète, qui rêvait qu’il était sur une longue planche en bascule sur la rive d'un grand fleuve bordé de sable éblouissant, et à chaque bout de la planche, c’était lui, tantôt en l'air, tantôt en bas. Mais à l'un des bouts, c'était lui déjà mort, à l'autre encore lui, mais vivant. Et tous les deux à chaque montée et à chaque descente, de rire aux éclats et de pleurer alternativement. C’est en lisant Reverdy que j’ai compris que la féminité n’était pas une malédiction. C’est une grâce à vivre avec beaucoup d’humilité. Comme la vie d’ailleurs.

Les principes ? Couteau à double tranchant. Un jour, on se donne des principes… Un autre jour, notre idéal de départ se voit englouti par un petit glissement… Et l’infidélité aux principes s’installe. « J’ai toujours eu peur des principes, car j’ai toujours l’impression que leur caractère obligeant peut m’être fatal », m’a dit un jour un de mes maris sur le point de me quitter. Il est vrai que le principe, lorsqu’il devient extrémiste et absolu, peut détruire, mais en même temps, il est clair que l’on ne peut pas vivre sans principe. Je pense que c’est dans l’équilibre des jeux que la vie peut se faire. On se réveille un matin et on voit que notre ami, homme de principe est devenu un guerrier, un tueur, un raciste, un misogyne et l’on se demande comment est-ce possible. Il y a un moment où, comme le disait Morin, « nous devenons à la fois irresponsables et responsables », où nous sommes incapables de condamner ni de pardonner. C’est ce que m’inspire la situation de Calypso, mon arrière-petite-fille par alliance. Sa mère, une grosse hypocrite, a épousé mon petit-neveu. Elle a toujours été mal dans sa peau. Elle a passé son temps à le tromper avec son soi-disant cousin et coach de hand-ball. Calypso, fruit d’un inceste que notre famille a toléré. Et j’espère pour Calypso qu’elle ne va pas repartir vers sa mère pour connaître la vérité sur son père. Ce serait se faire mal inutilement. Cette femme ne l’a jamais aimée.

Quand je grandissais, certains mariages entre cousins se toléraient encore. Mais de nos jours, c’est difficile. Et pour un enfant, c’est une blessure profonde. Je souhaite de tout mon cœur que Calypso comprenne que tant qu’on vit, il faut avoir en soi l’audace de l’espérance. À quatre-vint-dix ans, s’il y a un conseil que je peux donner à une personne, c’est l’espérance, l’amour et la volonté. Il y a eu des moments dans ma vie, où j’ai eu l’impression que tout s'arrêtait… Quelque fois même il arrivait que je me dise : « cette semaine… ce n’est pas ma semaine » ou simplement « ce n’est pas mon jour ». Curieux! Car souvent ce petit souci, cette vilaine étincelle qui prenait alors le nom de malchance ou de misère effaçait tout le bonheur que j’avais connu auparavant… J’oubliais alors que j’avais été heureuse. Quelques fois même je me traçais déjà un avenir sombre… C’était fichu. J’étais convaincue que jamais ça ne marcherait… Pourtant il y a toujours eu, quelque part, l’expérience et l’espérance qui me faisaient un clin d’œil et me disaient : il y a du bonheur, de la joie… Au bout… Encore un peu d'effort.

Vas-y, fonce, me disait mon arrière-petite-fille au début des années 90. Je pensais à Franco, à Aznavour et à Polnareff. Elle me chantait Joe le taxi de Vanessa Paradis. Sa mère était française et elle est partie avec un Chilien. J’avais compris que tous les murs étaient humains… Que les portes et les fenêtres l’étaient également… Que l’espoir était toujours permis. Que nous reste-t-il si nous perdons l’espérance? Qui peut prévoir un malheur ? « Quand croît le péril, croît aussi ce qui sauve », disait Hölderlin. Chacun de nous sur terre, à un moment de son existence, se sent toujours confronté à quelque chose de difficile: la mort d’un être cher, le rejet d’un fils ou d'un frère. Une déception, refus de financement… Traquenard… Mais… Il nous reste toujours quelque chose… Cette chose, c’est l’Espérance. Je l’ai compris ainsi. La vie se fait, se défait. Elle se construit. Elle continue. Il nous faut espérer. Surtout en tant que femme. Chaque femme, à un moment de sa vie, se rend compte que la vie autour d’elle, autour de l’idée que certaines peuvent se faire de son sexe, mérite une lutte. L’émancipation par l’exercice de la liberté ne peut plus demeurer un choix. C’est un impératif. Chez nous, ici, les femmes ont toujours été combattantes. Il a fallu se battre. Espérer. Batailler. Résister. Subir, pour que les femmes bénéficient de tous les droits aujourd’hui. Alors, qu’une femme maltraite une autre femme, sous prétexte qu’elle a gâché sa vie, est difficile à accepter, notamment lorsqu’il est question d’une relation entre une mère et sa fille. Calypso n’a pas demandé à naître. Un enfant qui vient au monde ne gâche pas la vie de sa mère, parce que personne n’a obligé la mère à tomber enceinte.

Puisque le mariage n’était pas mon lot, j’ai dit non au seul homme que j’ai aimé. Il m’a demandé en mariage, j’ai dit non. Je ne voulais pas gâcher mon amour pour lui, sachant que le mariage n’était pas mon lot. Charles-Joseph était son prénom. Il était marin. De lui, je n’ai gardé que ma fille comme souvenir palpable. C’est cette fille qui m’est restée fidèle. Puis mes arrière-petits-fils. Guy-Arsène a quelque chose de lui, en effet. Il est parti un jour. Il n’est jamais revenu. La marée avait été très haute ce jour-là. De lui, il ne me reste que l’amour. Et l’amour, c’est à peu près tout, il me semble. Que dis-je ? L’amour, c’est tout.

Avec ma fille ici, la fête commence dès le lendemain d’Halloween et ses grosses citrouilles qui changent quelque peu le visage de la ville et des boutiques. En novembre, les guirlandes électriques commencent déjà à envahir la ville. Même si elles sont électriques, elles ne sont pas là pour nous figer. Elles apportent un peu de sourire dans la vie des habitants de chez nous. C’est beau. Tous nos exotismes s’y mêlent. Nos larmes deviennent des larmes de bonheur. Les vitrines du centre-ville brillent d’excitation. Même l’Armée du salut vibre de bonheur. A notre époque, quand arrivait décembre, les carillons boudaient le silence qu’on leur avait imposé. J’aimais beaucoup cette période de l’année. Les rues étaient pleines de touristes. On avait l’impression que le monde s’était arrêté là. Que Dieu avait créé Noël et n’avait plus créé autre chose après. C’est une période illustre pour les hôteliers. C’est là aussi que j’avais rencontré Charles-Joseph. Je faisais les boutiques avec une amie. J’avais juré que je ne devais plus faire des enfants. J’en avais déjà six. Encore moins me marier. Il portait un costume bleu-nuit qui mettait en valeur ses épaules carrées. Il avait de beaux cheveux. Il était grand de taille. Très beau. Beau comme un dieu grec. Il nous a invitées, mon amie et moi, à prendre un verre. J’avais trente ans. Nous sommes tombés amoureux l’un de l’autre. Son regard m’a hantée pendant quelques jours avant que je me résigne à lui ouvrir la porte de mon cœur. Le port était devenu ma maison. J’y allais tous les jours. Quand notre fille Joséphine est née, l’année qui a suivi notre rencontre, il m’a demandé en mariage. Je lui ai dit non. Le mariage n’était pas mon lot.

Quand j’écoute les existences de mes petits-enfants, j’ai l’impression d’écouter des expériences de ma vie répartie dans des compartiments à l’air libre.

Je suis assise sur mon fauteuil électrique qui me sert désormais de chaise permanente. Ils forment tous un cercle autour de moi. À l’occasion de cette célébration de fin d’année, ma fille a fait venir ma coiffeuse. Elle tient toujours à ce que je sois impeccable. « C’est ton jour maman », dit-elle souvent. C’est vrai. Tout le monde me regarde. Moi, je les écoute. Je ne sais pas ce que je suis exactement au milieu de cette jeunesse. Je pense que pour quelques uns d’entre eux, je suis quelque chose. La mémoire peut-être. Je suis si fière d’eux. Je leur souhaite tout le bonheur possible. Il fait beau dehors. Je pense à ma vie. Une vie faite d’ombre et de lumière. Une contradiction quotidienne. Pourtant une vie dont la lumière a toujours dominé l’ombre. Cela me fait quelque chose de voir toute cette postérité dont je serai peut être l’ancêtre dans quelques mois. Je suis un peu fière de moi. Je pense à tous ces drames que le monde a connus. Je réalise l’immense chance que j’ai.

Ma mère n’a même pas vu mes enfants. Quand elle était partie, j’avais décidé de doubler ma lutte. Je n’avais plus droit à l’erreur parce qu’elle n’était plus là pour me crier dessus. Il m’arrive encore de penser à elle. De penser qu’elle a beaucoup sacrifié pour que j’existe librement. Qu’elle a dû veiller sur moi de là-haut, tout ce temps-là. D’espérer la voir un jour. D’ici quelques mois certainement. Je pense que, elle aussi, la maternité était son lot.

J’ai élevé mes enfants avec joie. Je ne regrette rien. J’en suis même très fière. Je souhaite beaucoup de bonheur à toute cette jeunesse. J’aimerais qu’elle comprenne que l’espérance n’est pas une idéologie. Que l’espérance, c’est la possibilité que l’on a de choisir d’exister, de vivre et d’être dans le monde, pour soi et pour autrui. Je souhaite aux femmes de comprendre que la féminité n’est ni un produit commercialisable ni une idéologie. C’est une manière d’être. Tout simplement.

 

Nathasha Pemba

 

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HAUT LE CŒUR

15 Janvier 2017, 19:29pm

Publié par Nathasha Pemba

Elle pouvait se montrer entreprenante ou manipulatrice, gentille ou méchante. Cela dépendait des lieux et des circonstances. De notre relation, je ne savais qu’une seule chose : elle était ma tante. Du côté de mon père ou de ma mère ? Elle m’avait dit que cela importait peu. Du jour au lendemain, j’ai cessé de lui poser des questions. J’avais décidé de la suivre dans ses affaires. Lorsqu’elles fleurissaient, c’était le bonheur. Lorsque nous passions par des moments de sécheresse, elle me maudissait. Il fallait, dès ce moment-là que je trouve un moyen de ramener un peu d’argent à la maison. Elle disait alors qu’elle devenait vieille, que c’était à mon tour de la nourrir. J’ai été tour à tour mendiant, enfant de la rue ou aveugle. Quelques fois, j’aidais des femmes du marché à porter leur panier de provisions. Un jour, je me suis enfui avec le panier d’une tantine. Ce jour-là, elle m’a embrassé et m’a prise dans ses bras. Elle savait que les câlins étaient ma faiblesse. Je vivais toujours comme une personne qui était en manque perpétuel. J’étais un frustré de grands chemins. J’avais un besoin permanent d’affection. Pour attirer son attention, j’étais même capable de tuer.

Un soir, elle est rentrée toute heureuse à la maison.

-Nous allons changer de résidence. Il faut que nous nous rapprochions du centre ville. Vivre ici à Patra nous éloigne de la ville.

-Où irons-nous ma tante ?

-Fais-moi confiance neveu. Nous allons chasser la faim. Pourquoi nous devons souffrir et observer les autres faire comme si de rien n’était. Nous allons récupérer ce que les gens nous doivent.

-Ok Tante.

Tout commença ce jour-là. Nous n’emportâmes que nos deux traditionnels sacs de voyage. Personne ne savait d’où nous venions. Elle seule savait où nous allions. Au jour le jour, je la vis ramener des tôles d’Alu Congo, aidée par un pousse-pousseur super gentil qui partagea quelques fois son lit. Quelques semaines plus tard, elle est venue avec les énormes casseroles en aluminium. Toujours en provenance d’Alu Congo. Profitant de notre proximité avec la société Sidetra, elle séduisit un constructeur des maisons en planches. Ce dernier l’aida à bâtir une résidence digne d’une reine de Dibodo. Notre nouvelle résidence.

Avec les tôles, on recouvrit le toit. De ce qui restait, on construisit, au fond de ce terrain anarchiquement occupé, une espèce de hutte rectangulaire. À l’intérieur de cette hutte, elle disposa un lit mesurant 1m, 90. Un oreiller de couleur rouge. Trois pierres servant de foyer plus une grande casserole posée dessus. À l’extérieur, une douche en tôle et des latrines en tôles.

-Ngosso ! Ne mets jamais tes pieds dans cette pièce sans mon autorisation. C’est mon sanctuaire.

-Oui ma tante.

-D’ailleurs, j’ai décidé de t’inscrire à l’école Saint-Pierre. On m’a dit qu’il y a une école spéciale qui peut encadrer des enfants en retard comme toi.

J’étais triste d’aller à l’école. Je n’étais pas très content au fond de moi. Elle allait me manquer. Mais comme elle avait décidé, je n’avais pas le choix. Je ne voulais pas qu’elle me renie. Elle était la seule personne dont je pouvais me targuer de posséder un souvenir. Je l’ai considérée, définitivement, comme ma seule famille.

Deux jours plus tard, je suis allé à l’école.

Dès que j’ai regardé la maitresse, madame Tchitembo Émilienne, j’ai compris que je pouvais lui faire confiance. Elle était jolie. De teint clair. Le rose lui allait bien. C’est le genre de femmes que j’aurais voulu avoir pour mère. À son contact, j’ai commencé à rêver d’une mère. Elle a été la première qui a réveillé mon coeur d’enfant. Si j’avais une tante, je devais bien avoir une mère quelque part, pensais-je ! J’ai eu d’autres maitresses, mais, avec madame Émilienne c’était différent. Elle me regardait avec un autre regard. Je ne savais si c’est cela qu’on appelait regard maternel. Je n’ai jamais eu de mère.

Notre première rencontre s’est déroulée dans son bureau où j’ai déboulé comme une pluie imprévisible. Ma tante m’avait donné un paquet d’argent et m’avait envoyé à l’école. Je ne savais pas d’où provenait cet argent. Quand je suis rentrée dans le bureau de Madame Émilienne, elle m’a proposé une chaise. J’ai hésité avant de m’asseoir. C’était la première fois qu’on me proposait une chaise. Elle a ôté ses lunettes et a porté une autre paire. Elle m’a demandé ce que je voulais. J’étais intimidé. Elle s’est levée de sa chaise et est venue boutonner ma chemise. Je m’étais mal boutonné je crois. Elle a pris mes deux mains, puis m’a demandé ce que je voulais, je lui ai tendu mon sachet avec le paquet d’argent. Sans la regarder, j’ai balbutié quelques mots.

-Ma tante m’a dit de venir à l’école. Elle dit que je suis trop grand pour rester à la maison.

-Quel est ton âge ?

-Je ne sais pas…

-Tes parents ?

-Je ne sais pas…

Elle m’a demandé de garder le sachet. Elle est retournée s’asseoir.

-Et pourquoi elle ne t’a accompagné, ta tante ?

-Je ne sais pas.

Elle m’a demandé d’ouvrir mon sachet et de compter l’argent qui s’y trouvait. Je ne savais pas comment elle avait su que je savais compter. J’ai compté. C’était cent mille francs CFA. Elle m’a dit que  c’était trop pour l’école.

-L’assurance, c’est 250 francs. Mais tu ne vas pas payer. Je vais le faire pour toi. Par contre, il te faudra une tenue, quelques cahiers, et un livre du CP.

Je n’ai rien compris.

-Reviens demain avec ta tante. Dis-lui que la maitresse Emilienne veut la voir.

Je savais, au fond de mon cœur, que c’était impossible. C’était perdu d’avance. La réalité était que ma tante décidait de voir les gens quand elle voulait. Et, manifestement, les gens de l’école ne l’intéressaient pas. Sinon, elle ne m’aurait pas envoyé seul.

Après la maitresse, je suis allé traîner au marché avec mes copains mendiants. J’avais caché le sachet d’argent sous ma chemise. Le soir quand je suis arrivé à la maison, j’ai vu que nous avions désormais l’électricité et de l’eau. C’était une surprise de taille. Une pancarte surplombait la maison. HAUT LE CŒUR. Tel était ce qui était marqué dessus. J’avais décidé de ne poser aucune question à ma tante.

 Lorsqu’elle m’a vu arriver, elle s’est mise à sourire.

-Ngosso, nous allons devenir très riche.

Elle ne m’a posé aucune question sur ma journée à l’école. Nous avons mangé, puis je suis allé au lit. Je trouvais qu’en quelques jours ma tante avait changé. L’argent l’avait transformée et elle semblait tout le temps préoccupée. Elle portait une énorme Bazin de couleur verte avec des hauts talons vertigineux. J’ai refusé de la regarder. J’étais triste.

 

Le lendemain matin, je me suis réveillé très tôt.

J’ai remis ma tenue de la veille. Je me suis présenté dans le bureau de la maitresse Émilienne.

-Bonjour mon ami

-Bonjour la maitresse Émilienne.

-Ça va ? Tu as bien dormi ? Où est ta tante ?

-Elle ne viendra pas.

Elle m’a présenté la même chaise. Elle m’a demandé de m’asseoir. Je me suis assis.

Quelques minutes plus tard, elle m’a demandé si j’avais déjà mangé, j’ai bougé la tête. Elle a ri. Elle m’a demandé de lui répondre par oui ou non.

-Je n’ai pas faim, lui ai-je dit.

-Ok. Tu vas m’accompagner dans ma classe. Tu vas t’asseoir juste au fond et ne rien dire. Après les cours, je t’accompagne au marché pour que tu achètes tes fournitures scolaires ainsi que ton uniforme. Demain tu commences les cours. Je te suivrai personnellement, en dehors des cours communs. Tu as accumulé beaucoup de retard.

Elle dit ça avec une grande délicatesse. J’étais époustouflé.

-Merci la maitresse.

C’est de cette manière que la maitresse Émilienne est rentrée dans ma vie. J’ai pensé dans ma tête qu’elle pourrait m’aimer comme son fils. À midi, nous avons longé la route de l’église Saint-Pierre. Nous avons dépassé le pont. A quelques mètres de là, des tailleurs installés vendaient des uniformes scolaires. Nous avons acheté mon uniforme bleu kaki à 3000 francs. Nous avons continué plus loin, à la librairie de sept chemins, juste au rond-point Lumumba. Là, nous avons acheté un sac, des stylos des livres et des cahiers. Le tout à 15000 francs. Sur le chemin du retour, elle m’a demandé :

-Ngosso, combien te reste-t-il ?

-82 000, lui ai-je répondu.

-Bravo. Tu es fort en calcul. Demain, tu reviens à la même heure que ce matin. Tu commences les cours.

C’est de cette manière que j’ai commencé l’école dans ma vie.

Quand je repense encore à cette période de mon enfance, je me rends compte que dans la vie, la personne qui vous aide ce n’est pas forcément un membre de votre famille. Je suis assis dans cette belle voiture, mes enfants assis à l’arrière, je ne cesse de penser à ce qu’a été ma vie. Je n’ai plus de nouvelles de la maitresse Émilienne. Après ma tante, c’est la deuxième femme de ma vie que j’ai perdue. Quand j’ai eu mon bac, je suis allée voir la maitresse pour lui dire que grâce à ses efforts, j’allais pouvoir enfin aller à l’université, elle m’avait béni et avoué qu’elle souffrait d’un cancer de l’utérus et que ses jours étaient désormais comptés. J’avais pleuré comme un gamin dans ses bras. C’est la première femme qui a vu mes larmes. Elle s’en est allée avec. Depuis je n’ai plus jamais pleuré. Ma tante, par contre, je l’ai revue, il y a quelques semaines. Elle m’a raconté comment la police avait fait irruption dans notre maison de Sidetra, brûlant tout sur son passage. Avec le temps j’avais fini par apprendre que ma tante, en réalité, n’était pas ma tante. J’étais un enfant volé dans un hôpital à Bertoua au Cameroun. Ayant perdu son enfant, elle avait fait une dépression et m’avait volé. Elle avait donc traversé la frontière jusqu’à Pokola et Ouesso. Elle était arrivée à Brazzaville, puis avait voyagé jusqu’à Pointe-Noire avec moi. HAUT LE COEUR, était en réalité son nouveau business. Elle avait rencontré un gourou qui lui avait dit qu’ils pouvaient, tous les deux faire des affaires. Donner de l’espoir aux femmes qui ne pouvaient tomber enceinte. Sachant que beaucoup de femmes rêvaient d’avoir des enfants, ils avaient ciblé leur catégorie. C’est ainsi qu’elle s’était enrichie. Son gourou concoctait un produit chimique qu’il faisait avaler à ces femmes durant trois mois. Leurs ventres s’enflaient, leurs menstrues cessaient de couler, elles avaient des nausées tout le temps. Bref, elles avaient tous les symptômes des femmes enceintes. Au début, ces femmes venaient accoucher là chez nous. Le Gourou leur faisait avaler des tonnes de drogues pour qu’elles perdent connaissance. Et à la fin, elles se réveillaient leur bébé dans le bras, ne se souvenant plus de rien. Le gourou travaillait avec des sages femmes qui volaient des bébés dans les hôpitaux. C’était un business qui payait très bien.

Après la classe de sixième, ma tante m’avait envoyé en pension et m’avait confié à un tonton qu’elle disait être son ami. C'est lui qui, bien plus tard, avait fini par m'avouer que j'étais un enfant volé. Je ne leur en voulais pas

Son business a duré environ treize ans jusqu’au jour où, Pampame, une femme colonelle est passée par là. Elle a tout subi jusqu’à la fin, mais a décidé d’aller accoucher en France. C’est le jour où tout a basculé. Ma tante a été mise en prison. Son gourou et ses sages femmes mystères se sont volatilisés. La police étant ce qu’elle est ici chez nous, ma tante est sortie six mois plus tard. Aux dernières nouvelles, je suis allée la voir, j’ai revu le même style de construction. Cette fois-ci ce n’est plus « HAUT LE CŒUR», c’est désormais « IL EST VIVANT ». Je ne sais pas ce que cela va donner.

Pour ma part, je suis devenu juge. Je suis marié et père de six enfants. Mon épouse est notaire. Nous nous aimons beaucoup. Je lui ai raconté toute mon histoire. Je ne peux pas dire que je ne suis pas heureux. L’ingratitude n’est pas mon fort. Quand j’ai rencontré mon épouse à la faculté de droit, j’ai tout de suite compris qu’une nouvelle ère s’ouvrait à moi et que j’avais le choix entre la choisir ou choisir de rester dans mon histoire pas excitante certes, mais mon histoire tout de même. J’entrais en première année. Elle était en doctorat de droit, et malgré cela, j’étais son aîné, parce que j’ai cumulé du retard. En réalité, quand je suis arrivé au CP, j’avais 12 ans. Elle m’a parrainé et elle m’a aidé à valider mes sessions sans difficulté. Je suis entré à l’école de magistrature de Bordeaux. Elle y était avec moi de temps en temps, parce qu’elle faisait son doctorat à Brazzaville. Elle est la première femme que j’ai connue. Je n’ai pas eu d’histoires avec d’autres femmes. J’ai toujours eu peur de souffrir. Nous venons de deux mondes différents. Elle est la fille d’un grand avocat. Moi ? Je suis juste moi. Ngosso sans famille et sans prénom. Elle m’a enseigné l’amour du travail et le respect de tous les êtres humains. Quand nous avons décidé de nous marier, son père ne m’a pas caché qu’il espérait pour sa fille un garçon de grande famille comme elle.

-Je pense que tu aimeras profondément ma fille, m’a-t-il dit.

L’amour. C’est ce qui comptait finalement pour lui. Rien d’autre. Malgré l’énormité de nos charges, nous essayons de donner de la place à notre vie de couple, d’aimer nos enfants. L’aînée, Mathilde a aujourd’hui 21 ans. Elle prépare son entrée dans une école doctorale. Elle avait eu son bac à seize ans. Rien à dire. Futée comme sa mère.

Ce matin, en sortant de la maison, mon épouse m’a dit qu’elle avait retrouvé ma vraie famille biologique. Ma mère avait perdu la joie de vivre depuis qu’on m’avait volé, parce que j’étais un enfant de la souffrance et de la misère, un enfant qu’elle a toujours voulu et cherché et qu’elle avait eu du mal à trouver. Avant et après moi, elle n’a pas eu d’enfants. Après cette tragédie, elle avait demandé à mon père de faire des enfants hors lit. Des enfants qu’elle avait élevés. Deux frères et deux sœurs. Je n’avais donc pas de nom. Mes parents n’avaient pas eu le temps de me donner un nom. Je suppose qu’ils en avaient gardé un dans leur cœur. Une mère n’oublie pas ça. J’ai hâte de prendre mon billet d’avion et d’aller leur rendre visite. Ils vivent désormais à N’Gaoundéré, dans le nord du Cameroun. La première chose que je demanderai à ma mère, ce sera mon prénom. Je sais qu’elle ne l’a pas oublié. Peut-être, finalement, qu’elle ressuscitera mes larmes.

 

Nathasha Pemba

 

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Ils croyaient leur gloire éternelle...

10 Décembre 2016, 16:11pm

Publié par Nathasha Pemba

Les enfants avaient crié. Les grands sont sortis de leurs maisons. Cela n’avait rien de surprenant. C’est le contraire qui aurait étonné car dans ce pays, chaque rétablissement ou retour de l’électricité est une occasion de fête. Chaque victoire sportive est une occasion de sauter de joie et de crier. Pour une fois, les chauffeurs de taxis laissaient les clients sortir leur tête ou simplement leur corps à travers les fenêtres. C’était la joie.

Je me trouvais chez mon Cousin. Le ministre des hydrocarbures. Depuis qu’il avait été nommé, il avait renié les membres de son parti d’origine. Il ne jurait plus que par le président, notamment lorsque celui-ci lui avait dit que son fils héritier du trône ne se séparerait jamais des ministres de son père. C’était un pacte. Lorsque j’ai entendu ce cri, par réflexe habituel, j’ai voulu savoir de quoi il était question. Il m’a retenu sur mon fauteuil.

-Oh ! dit-il en me rassurant. Tu vois les bas-fonds qui ne sont pas loin de chez moi, soit le courant est revenu, soit l’eau. Tu ne peux pas le savoir. Ici chez moi la société d’électricité ne coupe jamais le courant.

-Ah oui ! Vous avez peut-être raison, Excellence.

-Oh ! Tu sais. Tous les matins, à force de voir ces pauvres et ces maisons en planche autour de moi, j’ai commencé à avoir de la migraine. J’ai donc racheté toutes les maisons des environs pour étendre mon palais. Et puis, j’ai construit ce mur. Si haut. Pour ne pas voir la misère.

Je ne sais pas pourquoi, mais cet homme me faisait simplement pitié. Depuis qu’il était devenu ministre, j’avais décidé de ne jamais mettre mes pieds chez lui. Pourtant, ce matin-là, en sortant ma voiture du garage, mon gardien m’a dit qu’il y avait le véhicule de l’escadron de la mort qui m’attendait dehors. Ils m’ont embarqué et je me suis retrouvé chez mon cousin. Il voulait me voir. Il manquait des manières. Il m’a dit que s’il avait agi dans les règles, je ne serais pas venu. Il avait constaté que, moi, petit enseignant d’université, je le narguais. Ce quartier qu’il appelait les bas-fonds était celui-là qui nous avait nourris, où nous jouions, à l’époque, au foot, pieds nus, avec nos ballons de chiffons. C’était tellement honteux surtout quand il fallait se souvenir qu’il était, lui, le député de ce bas-fond. Il se faisait appeler honorable, alors qu’il était, en général et selon ses actes, un déshonorable. C’était bien triste, et dire qu’on devait encore supporter cette mouvance de destructeurs et de démagogues dans le pays.

Les cris ont duré plus que de coutume. Environ une heure. C’était inhabituel. Peut-être une insurrection. Le ministre a paniqué. Il a fait huit tours aux toilettes. Il est revenu s’asseoir.

-Tu sais Cousin. On est cousins. Et cela personne ne pourra le changer. Je ne veux plus que tu continues à me narguer. Je suis ton frère.

-Oh Couz ! Je ne te nargue pas. Tu sais. J’ai beaucoup de travail à l’université en ce moment. Les mémoires, les thèses. Ce n’est pas évident. Et puis ta belle-sœur qui m’aidait auparavant n’est pas là en ce moment.

-Ah ! Bon ! Et où se trouve-t-elle ?

-Elle est à Dakar pour une formation.

-Elle est déjà bétologue. Elle cherche quoi encore !

J’ai souri en écoutant le mot « bétologue ». Mon cousin savait que ma femme était diabétologue. Mais en privée, c’était une façon de se moquer de son chef, le Chef de l’État, qui n’avait jamais su prononcer diabétologue. Il disait toujours diabletologue. Et un jour, un des proches du Chef lui avait dit que c’était simple de faire bétologue. Que ça se disait aussi. Il avait donc adopté le néologisme qui sonnait tellement drôle aux oreilles.

Le chef de l’État n’a jamais apprécié mon épouse. « Trop arrogante », dit-il souvent. « Et même hautaine » disait-il aussi. En réalité, ils avaient grandi dans la même ruelle. Et à l’époque de l’indépendance, le papa de  ma Micheline était ministre. Et soi-disant… Soi-disant qu’elle était arrogante. Que son père ne voulait pas les voir avec les jeunes du quartier. Et puisque ma Micheline se prenait pour Marie-Curie, qu’elle ne les saluait pas et qu’elle les regardait de haut, le futur Chef d’État avait finalement décrété qu’elle était laide. J’ai tellement ri quand j’ai appris toute cette histoire. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que son orgueil de mâle avait été touché, et qu’en devenant président, il s’était imaginé que toutes les femmes tomberaient à ses pieds. Il ne savait pas que les femmes, toutes les femmes, ne se définissaient pas sous les yeux d’un homme. C’était vraiment mal connaître ma Micheline. Il y a une race de femmes sur terre qui ne se courbe que par amour. Et même là ! Ces femmes de caractère. Ma Micheline l’incarne parfaitement. C’est une défaite de notre président.

Le téléphone de mon cousin s’est mis à sonner. Il s’est levé. Puis il a crié.

-Nooooooonnnn ! Ce n’est pas possible !!!

Il est revenu s’asseoir. Il a commencé à zapper les chaines de télévision. L’air déçu et distrait. Traumatisé pour sûr. Il s’est levé, est allé aux toilettes. Il est revenu s’asseoir et a bu un verre de whisky d’un trait. Il s’est déplacé vers la chaîne musicale. C’est curieux, malgré l’arrivée des cd, il avait toujours gardé son tourne-disque. Il a sorti un disque d’or de Tabu Ley. Il s’est mis à danser seul la rumba congolaise. Il a dansé environ dix minutes. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui était arrivé. Assurément pas une bonne nouvelle. Il m’aurait sauté au cou. Mais que se passait-il donc ?

Mon cousin est revenu s’asseoir devant moi. Il a voulu prendre un autre verre. Je l’en ai empêché. Je ne pouvais pas le voir se détruire en ma présence comme cela. J’ai pris son verre.

-Dis-moi, Cousin, que se passe-t-il ?

Il a laissé couler une larme. Puis une deuxième. Puis un torrent. Je l’ai pris dans mes bras.

-Le chef de l’État vient de mourir.

- ????

-Oui. Il est mort lors d’une embuscade.

Il avait voulu se rapprocher des populations, donc il était descendu dans un maquis pour aller manger du poisson braisé. Un jeune est d’abord arrivé avec une lance-pierre. Ensuite un groupe. La police n’a pas su les neutraliser. Tout le monde a décampé, laissant là, le président à son triste sort. Les jeunes l’ont cueilli comme un oiseau. Il est mort sur place.

Ce n’était pas le moment de poser des questions. D’ailleurs après 50 ans de règne, et de règne clanisme, nous désirions tous son départ. Cette mort venait de nous délivrer. En mars dernier, il avait fêté ses 50 ans de règne avec faste, alors qu’une partie de pays était chaque jour exterminée. Il s’était cru indéboulonnable. Beaucoup souhaitaient une mort naturelle, mais là il était mort par l’épée parce qu’il tuait par l’épée. On disait que tout en lui était devenu artificiel, même le sexe et les cils. Il s’était tout fait remplacer pour durer toujours. Très arrogant à l’égard du peuple et de ses collaborateurs, il se laissait consoler dans l’idée qu’il était un fin politique. Le m’as-tu vu était le moteur de son règne. Il avait le statut de Dieu. Pourtant, au niveau moral, personne ne pouvait le prendre pour une référence. Il inventé le crime de lèse-majesté à sa famille, à ses biens et même à ses idées. Il faisait l’objet du culte de la personnalité dans un pays dit démocratique.

Avec sa famille, il s’est servi dans les caisses de l’État. Ses enfants et ses amis sont devenus les businessmen de la nation. Ils accaparent toutes les terres et privent la population du droit de propriété. Le fameux slogan « Tout pour le peuple, rien que pour le peuple » était devenu « Tout pour le pouvoir, rien pour le peuple ». C’est à partir de ce moment que j’ai rompu avec la plupart de mes amis. Rompu, parce que j’avais décidé d’être honnête. Ce que m’a reproché mon cousin qui disait que tout le monde me traitait d’arrogant. On avait commencé à m’appeler « le petit professeur d’université ». Pour m’humilier probablement. Nos relations étaient devenues toxiques, faites d’hypocrisie profonde. J’ai décidé de couper avec tous. Mais il m’arrivait de rencontrer mon cousin lors des décès de famille où j’étais le plus souvent dans un coin, jouant au scrabble et lui, toujours dans un salon spécial aménagé à son intention, avec gardes et gendarmes. Il distribuait alors des billets de banque à ses courtisans du moment. Mon tout dernier souvenir remontait au décès de sa maman, donc de ma tante. Le président de la République était venu en personne soutenir la famille. Il avait fait montre d’une simplicité qui avait étonné les gens. Les élections n’étant pas loin, il était déjà en campagne. Il s’était assis sur la natte avec deux de mes cousines. L’image était belle, mais stratégique. J’avais ri en le voyant ainsi. Ce soir-là, la ruelle de la maison de ma tante était devenue une petite caserne. Des bandits ? Oui. Genre ALI BABA et les quarante voleurs.

Mon cousin s’est excusé pour aller prendre un bain. Il m’a dit que cela lui ferait un grand bien, parce que c’était le jour le plus triste de sa vie. Moi qui croyais que c’était le jour de la mort de sa mère. Je ne le reconnaissais plus. Mon cousin et moi avions grandi dans le même enclos. Proches, nous avons eu notre bac ensemble. Nous sommes allés à l’université ensemble. Il a choisi d’étudier le Droit, droit malheureusement qu’il a choisi de violer en entrant dans la politique. Moi, j’ai opté pour la philosophie. C’est donc de cette façon que, ayant vécu plusieurs années ensemble au campus, nos liens se sont soudés. Nous sommes comme deux frères. Lorsque le parti au pouvoir est passé pour le recrutement à l’université, j’ai vu comment ses yeux brillaient. Il a choisi de partir. Moi, j’ai choisi de rester. Ce n’est pas que je n’aimais pas la politique. Non, je ne voulais pas sacrifier mes valeurs.  Il y a des moments dans la vie où on n'est obligé de faire le tri. Le bon tri. L’appel s’est fait pressant. J’ai résisté. le cousin n’a pas eu le temps de faire sa maîtrise, mais avait déjà commencé à occuper des postes au sein du parti avec un salaire mirobolant à l’époque.  Après ma maîtrise, j’ai voyagé en France pour faire d’abord mon DEA puis ma thèse de doctorat. C’est à cette époque que j’ai rencontré mon épouse. Elle était interne à la Pitié Salpêtrière. Nos trois enfants y sont nés. Puis le temps de sa spécialité et de la fin de ma thèse, nous avons décidé de rentrer au pays. À notre arrivée, nous avons remarqué que la politique était devenue la planche de salut de tous ceux de notre génération. Nous avons résisté. Et Dieu seul sait comment nous avons dû trimer pour obtenir des postes.

-Tu penses que cette veste fera l’affaire ?

C’était le Cousin qui me montrait une veste noire.

-Oui. Elle est noire. Et c’est un intemporel.

Il l’a mise au-dessus de son marcel. J’ai compris qu’il était vraiment traumatisé.

-Dis Cousin, tu as oublié de mettre une chemise.

-Ça va aller, Cousin. J’ai chaud. Très chaud.

-Et dans ce cas, pourquoi ne pas mettre une chemise ?

-Tu poses trop de questions, Cousin. On y va ?

-Où ça ?

-À la résidence du fils de l’ancien chef de l’État.

-Faire quoi ?

-Tu verras. Je ne peux pas conduire… Je veux que tu m’accompagnes.

Là il m’a épaté. Il n’a jamais conduit sauf dans des occasions très rares. Et commencer à appeler le président ancien chef de l’État me parut tellement prématuré. On aurait dit qu’il attendait cette mort depuis toujours.

-Et ton chauffeur ? Ou bien ton épouse ?

-Acceptes-tu, oui ou non, de me conduire ?

-Oui, c’est si important que cela.

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, Monsieur le Ministre et moi dans ma vieille Renault espace verte. Pour la première fois, je devais découvrir à quoi ressemblait le palais du Fils. Nous bifurquâmes à travers plusieurs avenues jusqu’à l’arrivée, découvrant une rue envahie par une population en liesse.

C’était une immense maison. Du portail aux poignets des portes, tout était en or. Des lions en or avec un regard perçant. Une richesse si insolente qu’elle n’avait aucune de valeur à côté d’un peuple qui vivait en dessous d’un dollar par jour. À l’intérieur même de ce palais, il y avait plusieurs barrages. Au dernier, un policier nous a autorisé le passage. Un Trois étoiles. En sortant de la voiture, mon frère, disons mon cousin, ôta sa veste et ses chaussures. En marcel et pieds nus, il courut se jeter aux pieds du Fils de notre chef de l’État. Telle Marie-Madeleine aux pieds du Maître, il pleura de toutes ses forces et de toutes ces larmes. Je n’ai pas pu sortir de la voiture. J’étais très étonné. Je n’avais jamais vu ça. Je pense que la dictature de l’ambition avait eu raison de mon cousin. Je ne parvenais pas à bouger. Sa veste sur le siège du passager. Monsieur trois étoiles est passé devant moi et m’a invité à rejoindre les employés qui étaient assis, dans un coin, l’air penaud. Tandis qu’en face d’eux j’ai vu des Ministres et autres autorités politico-administratives le regard pensif. Je ne pouvais que les déplorer car ils avaient l’air abattu.

Me retournant vers Monsieur Trois étoiles, je l’ai regardé. Et je lui ai dit que je devais aller chercher la femme du Ministre parce que leur chauffeur était malade. Lui tendant la veste et les chaussures du Cousin, j’ai démarré mon auto. Je suis parti. À peine le portail passé, j’ai entendu des tirs d’armes chez le Fils. Je n’ai pas voulu me retourner. Ce que je sais c’est que dans la famille présidentielle, il n’y avait pas que le Fils. Il était Fils unique certes, mais il y avait aussi les autres membres de la famille. Et pour un président qui s’était comporté comme un roi ou chef de clan, le pouvoir devait revenir aux neveux. Sans oublier l’état major politique qui devait certainement aussi revendiquer son droit…

Nathasha Pemba

 

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