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Nathasha Pemba- Le Sanctuaire de la Culture

Articles avec #conversations

L’inspiration c’est le déclic de toute création littéraire : Cyrille Sofeu

23 Juillet 2020, 07:03am

Publié par Nathasha Pemba

Bonjour, M. C. Sofeu, merci d’avoir accepté cet interview. Pourriez-vous brièvement nous parler de vous et de votre parcours d’auteur?

Merci pour cet honneur que vous me faites de m’exprimer sur votre blog. Je suis Cyrille Sofeu, licencié en Lettres modernes françaises de l’Université de Dschang. Actuellement, je suis à Yaoundé où j’exerce dans le domaine informatique d’une entreprise commerciale. Les Douleurs cachées est ma première œuvre littéraire.

 

De quelles sources vous inspirez-vous?

Un rien du tout peut inspirer un écrivain. Il en est de même pour tout artiste à mon avis. Observer minutieusement la nature, la vie, les faits de société, lire un bouquin, être attentif en regardant un film, en écoutant une musique ou une conversation, voilà autant de facteurs qui meublent mon inspiration. Et tout cela dépend de mon état d’esprit, car il faut avoir l’esprit ouvert, être réceptif pour pouvoir capter puis extraire de ces facteurs la substance de votre écriture.

 

Quelle appréciation portez-vous sur cette formule d’Edison selon laquelle le génie serait «1 % d’inspiration et 99 % de transpiration»? En avez-vous fait l’expérience dans votre entreprise de création littéraire?

Edison avait vu juste dans sa formule. En réalité, lorsqu’une idée ou simplement une inspiration surgit, le plus dur est de la matérialiser : penser aux personnages, au cadre spatial et temporel ainsi qu’aux idées secondaires qui graviteront autour de votre idée première qu’est le thème central. Évidemment que j’ai fait cette expérience pour mon livre, mais laissez-moi vous dire, peut-être paradoxalement que, 1 % d’inspiration semble peu, mais sans ce pourcentage-là, les 99 % de transpiration ne seraient qu’un cri dans le désert. L’inspiration c’est le déclic de toute création littéraire.

 

Quel est votre livre de chevet?

Actuellement comme livres de chevet, je peux citer Le secret de mon échec de Kelly Yemdji, Trois petits cireurs de Francis Bebey, Tu diras ces douleurs de Zango Achille Carlos d’où je tire d’ailleurs le titre de mon recueil de nouvelles.

 

Considérez-vous votre casquette d’écrivain comme un métier ou une passion?

L’écriture est avant tout une passion, car elle permet à l’écrivain de s’évader tout en transmettant des émotions. Toutefois, sous d’autres cieux je l’aurais considérée comme un métier, mais dans notre contexte au Cameroun, il est difficile de ne vivre que de l’écriture. C’est la raison pour laquelle bon nombre d’écrivains font autre chose en parallèle, question de joindre les deux bouts, car parler des droits d’auteurs au Cameroun c’est comme lancer des cris vains dans le vide.

 

Les Douleurs cachées constitue votre premier jet sur la scène littéraire. Ce recueil de nouvelles sonne tel un cri de détresse. La thématique constante à forte connotation péjorative de ce livre cache-t-elle un malaise personnel que vous voulez extirper par le biais de l’écriture?

 

J’ai écrit ce livre dans le souci premier de dire au monde les peines et les misères des jeunes au Cameroun. Je l’ai écrit pour refuser de cautionner l’injustice dont la jeunesse semble être la principale victime. J’ai écrit ce livre pour rendre publics les non-dits qui résonnent comme des mystères et l’officieux qui se cache derrière la stagnation des jeunes dans mon pays. Je l’ai écrit pour me mettre de leur côté pour qu’ensemble, nous fassions bouger les lignes actuellement raidies depuis des décennies par un système de gérontocratie abjecte et «jeunocidaire » étouffant les ambitions des jeunes en les réduisant sans état d’âme dans les ruines sombres du silence.

 

Au sortir de la lecture de votre œuvre, une critique déclare : «L’auteur s’est résolument acquitté de ses responsabilités sociales. Il invite les autorités à une prise de conscience sur l’impérieuse nécessité de reconnaître, de valoriser et d’encourager le mérite […] Les jeunes sont conviés à développer le culte de l’effort, à se méfier de la vie de débauche et du libertinage universitaires». Sous le prisme de cette assertion, quel regard portez-vous sur le rôle de l’écrivain?

 

Je ne saurais répondre à cette question sans convoquer Aimé Césaire pour qui l’écrivain doit être le porte-étendard des âmes qui n’ont point de bouches, selon sa fameuse citation qui résonne comme le credo véritable de l’écrivain. Il est un éclaireur pour ses semblables, un guide quand ils se perdent, un berger lorsqu’il est question de protéger ceux-ci, leur porte-parole quand le mutisme les muselle dans les méandres de l’inaction. Mon livre c’est l’écho d’une jeunesse embastillée dans les profondeurs labyrinthiques de l’impuissance; c’est le désir ardent d’une jeunesse prête à se rendre disponible à servir la nation. Si en écrivant, on considère que je me suis acquitté de mes responsabilités sociales, c’est tant mieux.

 

Le parcours tragique du personnage typique de Les Douleurs cachées est-il un choix scriptural ou le reflet d’une jeunesse véritablement condamnée par le système établi et sans lueur d’espoir?

Le système en place chez nous est fermé, verrouillé par une gérontocratie qui réduit le jeune à la débrouillardise au risque des incidents qu’il encourt. Je dirai donc qu’il s’agit d’un choix scriptural imposé par le vécu désastreux des jeunes sous mes yeux. Allier les deux, m’a permis justement d’aboutir à ce résultat qui, j’ose croire, traduit en symphonie la douloureuse situation des jeunes dans mon pays.

 

Le cadre universitaire est évoqué dans la plupart des nouvelles qui meublent Les Douleurs cachées. Pourquoi le choix de cet univers? Recommanderiez-vous ce recueil de nouvelles à une catégorie de lecteurs en particulier?

On ne saurait décider d’écrire sans faire des choix. Le contexte socioculturel de mon pays m’a permis de faire le choix du cadre universitaire comme creuset de mon projet d’écriture. Aussi, c’est pendant mon cursus à l’Université de Dschang que m’est venue l’idée de ce livre. Et tout naturellement, j’ai construit mes péripéties dans ce cadre qui m’était familier, l’université étant de plus en plus le lieu où les jeunes affluent abondamment. Jeune que je suis, m’engager à écrire pour la jeunesse, c’est espérer d’avoir un lectorat plus important, car en moi tout lecteur jeune s’y reconnaîtra et plus aisément le livre passera.

 

Dans les nouvelles » Mésaventures universitaires » et «Réalités estudiantines », vous mettez en scène deux personnages de sexes opposés. Quelle intention se cache derrière une telle démarche?

L’après-Baccalauréat chez nous est une situation sans cesse difficile à gérer. La plupart du temps, l’université est presque toujours l’option par défaut qui se présente. Alors, l’idée d’écrire deux nouvelles avec des personnes de sexes différents part de mon souci de mettre en garde ces jeunes nouvellement bacheliers de ce qui les attend dans cet univers dont ils ignorent les méandres. «Mésaventures universitaires » c’est l’histoire tragique de la jeune Gabine que j’ai écrite pour m’adresser aux filles tandis que «Réalités estudiantines » c’est un appel au discernement des garçons par l’expérience fâcheuse de Kennedy, quant aux filles rencontrées au hasard d’un jour et qui s’accrochent telles des sangsues au peu de moyen que nous avons au pont de nous détourner de l’objectif : les études

 

Quelle démarcation faites-vous entre le caractère autobiographique et le pan fictionnel du récit de «Un avenir en noir»?

Un avenir en noir c’est assurément le point de départ de mon projet. C’est la nouvelle qui d’ailleurs m’a inspirée le titre du recueil. La fiction y occupe une grande part, mais l’écriture n’étant jamais ex nihilo j’ai dû m’appuyer sur l’expérience d’une personne qui m’est proche pour rédiger ce texte qui sonne comme un «J’accuse » d’Émile Zola en France. Je qualifierais donc cette nouvelle d’«alter-biographie » dans le fond et qui puise dans la fiction pour agrémenter la forme.

 

Pensez-vous qu’il suffit de dénoncer les pouvoirs politiques dans les livres pour que la donne change? Que faut-il faire d’autre pour que l’écrivain quitte cette posture de chien qui aboie et pourtant la caravane passe?

Aborder cette question m’a toujours semblé délicat. C’est une évidence pour tous que l’écrivain n’a pas le pouvoir du politique, encore moins les moyens dont dispose ce dernier. Toutefois, la littérature en particulier et l’art en général ont ceci de particulier qu’ils touchent les âmes en passant par le cœur. Et Dieu seul sait qu’un cœur touché est capable de grande révolution. C’est cela qui rentre dans ce que j’appelle les «espérances de l’écrivain » puisqu’en réalité on n’écrit que pour espérer les lendemains meilleurs. Jamais un écrivain ne signera un décret ou un arrêté pour faire cesser le chômage, la guerre, éliminer dans les habitudes humaines le culte du viol, du vol, de la corruption, du tribalisme ou tout autre fléau. Il ne peut qu’écrire pour pointer du doigt puis espérer en retour qu’on suive son regard. Mais dire qu’il aboie la caravane passe me semble excessif. L’écrivain est comme un architecte. Il visualise; il conceptualise afin que le politique matérialise.

 

Quelles sont vos certitudes d’espérances en un lendemain meilleur pour la jeunesse africaine?

La jeunesse africaine a du potentiel à revendre. Elle a besoin, comme je l’ai dit dans un précédent entretien accordé à une autre plateforme, qu’on croit en elle, qu’on lui donne les moyens et qu’un terrain propice lui soit accordé afin de mieux se déployer et ainsi montrer de quoi elle est capable.

 

La Nouvelle est-elle votre genre favori? Pourquoi l’avoir choisie pour votre première publication?

Je n’ai pas de genres favoris, mais tout ce qui tourne autour de la narration me parle plus. La nouvelle a ceci de particulier qu’elle se caractérise essentiellement par sa concision. Quand on parle de concision, cela va ipso facto avec la densité dans la narration question de maintenir le lecteur en alerte jusqu’à une chute inattendue qui suscite en lui de fortes émotions savamment recherchées. J’ai fait le choix de me soumettre à la douce violence de ce genre extrêmement exigeant question de m’entraîner pour quelque chose de plus grand comme le roman, pourquoi pas.

 

Quel sentiment éprouvez-vous face à l’écho que fait retentir votre premier livre? Avez-vous reçu des remarques surprenantes de la part de lecteurs?

Le sentiment que j’éprouve ne peut être que celui de la joie, vu qu’il est toujours agréable d’être chez soi et penser que quelque part dans le monde une personne lit ce que vous avez écrit comme legs à l’humanité. Un écrivain vit de son lectorat, un écrivain vit par son lectorat.

 

Parlez-nous de vos projets. Quels sont vos prochains chantiers? Votre lectorat devrait-il s’attendre à une publication imminente?

Pour l’heure, mon chantier majeur est la vulgarisation du livre. Les douleurs cachées a malheureusement vu le jour au moment où la planète entière fait face à la fâcheuse pandémie du covid19. Puisqu’il a été publié en France où il se vend déjà assez bien, je me bats actuellement pour faire venir des exemplaires au pays afin d’organiser, pourquoi pas, une soirée de dédicace. Par ailleurs, plusieurs travaux collectifs sont en cours avec des auteurs d’ici et d’ailleurs en vue de consigner dans des projets d’anthologies nos visions et espérances sur l’humanité.

En parallèle, je suis en pleine rédaction d’un roman dont je n’ose pas encore dire grand-chose pour la simple raison que je vais prendre tout mon temps là-dessus.

 

Où et comment se procurer votre livre?

Les douleurs cachées est déjà disponible sur Amazon.fr et sur le site de l’éditeur depuis sa sortie. On peut également le commander en version papier et numérique à l’adresse ci-dessous : https://www.edilivre.com/les-douleurs-cachees-cyrille-sofeu.html

 

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui hésite de se lancer dans l’écriture?

Le seul conseil que je donnerai ici est de beaucoup lire. Comme on lit, c’est comme ça qu’on écrit. En lisant, on se cultive; en lisant, on acquiert des automatismes.

 

Votre mot de la fin.

Merci à votre blog, le Sanctuaire de la Culture, pour le soutien, l’accompagnement et la promotion de la littérature en particulier et la culture en général. Ça a été un immense plaisir d’échanger avec vous. Les jeunes africains ont besoin des plateformes comme celle-ci pour s’exprimer et se faire connaître. L’Afrique a un incroyable talent. Ne l’oublions jamais. Une fois encore, merci!

 

Interview réalisée par Pulchérie Mala Ndassi

 

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Ricardo Akpo : J’ai toujours pensé que la poésie, ce n’est pas de la grandiloquence

7 Juillet 2020, 19:58pm

Publié par La Rédaction

 

Ricardo AKPO, d'origine béninoise, est étudiant en Géographie. Passionné des lettres, il a publié son premier livre, Brin d'hysope, chez Solara Editions en 2019.

 

Qu’est-ce qui a fait germer en vous pour la première fois l’idée d’écrire un livre ?

Il faut avouer que l’idée d’écrire un livre ne m’avait jamais traversé l’esprit. J’aimais lire pour mon propre plaisir, améliorer mon style et découvrir d’autres horizons par le biais des livres. L’idée d’enfermer mes pensées dans ce vase public qu’est le livre découle de la lecture régulière et de l’envie de faire comme ceux que je lisais. Cette envie a pour genèse le partage de mes sentiments avec mon entourage, ma vision du monde et des choses, ma perception de mon prochain qui est un autre moi-même. Je m’essaie à tous les genres littéraires.

 

Pourquoi la poésie spécifiquement ?

J’ai opté pour la ‘’Poésie’’ parce qu’à mes yeux tout est Poésie. J’aime la contemplation. Je suis un rêveur et un grand admirateur de la nature. J’aime l’écouter, la cerner et pénétrer ses mots au travers de la brise, des feuilles, des arbres et tout le mystère qu’elle contient. Chaque jour, la nature parle et nous instruit, même si l’homme souvent l’ignore. J’apprécie encore le genre poétique, surtout le classique, parce qu’il impose la rigueur dans le style et te donne le pouvoir d’épancher ton cœur, ton esprit, ton âme. In fine, j’aime ce genre littéraire parce qu’il permet de traduire même l’intimité de la pensée et de l’exposer comme sur le van pour qui voudrait s’instruire sous l’égide de la curiosité intellectuelle.

 

On vous sait chroniqueur littéraire. Cependant, pour vous dévoiler et faire vos preuves dans le monde de la littérature, vous écrivez un recueil de poésie intitulé Brin d’hysope. Pourquoi ce livre pour débuter votre carrière littéraire ?

J’ai voulu débuter par ce livre parce qu’il contient tout mon moi. Ce livre est mon espace intrinsèque où se défilent la réflexion sur la condition humaine, la joie, les blues, la médiation, l’espoir et, comme une métamorphose de chrysalide, se libère de toute étreinte existentielle pour se vêtir d’une parure neuve et des ailes comme le papillon pour un nouvel envol. Brin d’hysope, c’est 20 ans d’existence, de péripétie, de vicissitude, d’obsécration, d’espérance et d’extase.

 

 

Pourquoi le titre Brin d’hysope ?

Brin d’hysope est une image métaphorique. Le ‘’Brin’’ qui arbore ici la fragilité et l’infimité de la vie humaine mais bien remplie de souillures et l’ ‘’Hysope’’, cette feuille dépuratrice, qui représente Dieu, le seul qui purifie. Le Brin d’hysope résume donc une vie entachée et qui cherche la purification près du créateur. Dans la tradition africaine, l’hysope joue un rôle crucial dans la sanctification du corps et de l’âme. Fors l’aspect littéraire, on peut arguer que ‘’Brin d’hysope’’ a un effluve religieux qui fait référence au psaume davidique 50 de la bible : «  Purifie-moi avec l’hysope et je serai pur ; lave-moi et je serai blanc, plus que la neige. »

 

Comment ont été les débuts du projet de rédaction de cet ouvrage? Y a-t-il eu de difficultés pendant le tissage du recueil Brin d’hysope ? Si oui lesquelles ? Et qu’est-ce qui vous a motivé à continuer ?

Je n’ai vraiment pas eu de difficultés dans la rédaction de ce livre. Je savais ce que je voulais partager, les pensées et les sentiments que je voulais y enfermer. Voyez-vous, le livre est le plus grand indiscret qui soit, c’est l’ami le plus infidèle. Vous lui racontez votre vie, vos émotions, vos secrets pensant qu’il les garderait. Mais il se met aussitôt à se prostituer avec en les divulguant un peu partout et à tout lecteur. Juste pour dire qu’il faut d’abord savoir ce que l’on voudrait transmettre au lectorat. Une fois que vous le savez, l’écriture devient toujours facile. Le livre est une propriété privée qui devient publique dès lors qu’il est publié puisqu’il tombe dans les mains d’un autre qui contemple vos silences, vos soupirs, vos peurs et votre pensée. Ce qui m’a motivé à lui consacrer du temps fut mon envie pressante de m’épancher.

 

Les thèmes développés dans ce chef d’œuvre proviennent-ils de la pure imagination ou du rationnel, ou encore peut-être du rationnel mélangé à de l’imagination ?

Je fais de la Poésie classique. Je suis notamment influencé par le romantisme qui diffère du classicisme par la prédominance du sentiment sur la raison. Il est donc possible au romantique de peindre l’intérieur de son cœur, d’exprimer ses peines sans trouble au visage et ses joies sans hypocrisie. En effet, le lecteur a parfois besoin qu’on lui parle de lui. Et quand le romantique épanche son cœur, il fait directement celui du lecteur aussi, car nous vivons tous la même chose. La vie humaine se résume au phénomène ambigu de la naissance, aux belles illusions de la jeunesse et au mystère du cercueil. Et dans Brin d’hysope j’ai parlé en faisant parler le lecteur qui veut qu’on lui parle de lui. Les envolées lyriques qui embrassent celles élégiaques proviennent d’un cœur sincère.  

 

Birago Diop affirme dans son poème Le souffle des ancêtres : « les morts ne sont pas morts ».  Vous avez abordé le thème de la mort dans votre œuvre avec une certaine particularité. Pensez-vous, en tant qu’Africain,  que d’une manière ou d’une autre les morts veillent sur nous les vivants ?

 

Dieu a créé l’homme en lui offrant tout bien nécessaire pour son épanouissement. Néanmoins, à côté il lui a fait un antagoniste qu’il n’arrive jamais à vaincre : la mort. C’est peut-être un moyen pour lui de montrer à l’homme sa faiblesse malgré son intelligence créative et de lui enseigner l’humilité, la source de toute grandeur. Mais ceux qui sont morts veillent-ils vraiment sur leurs proches ? Des polémiques rôdent souvent autour de cette question. Car devant certaines situations de la vie, la voix lance : ‘’Son père ou sa mère n’est plus de ce monde, et pourquoi permet-il (elle) que ce genre de chose lui arrive, à lui son fils ? Ne peut-il (elle) pas le protéger ? ‘’. Dans ce cas, ceux qui soutiennent que les morts n’écoutent plus rien des vivants de ce monde semblent avoir raison. Mais quand c’est le contraire qui se produit, la voix dit toujours : ‘’C’est son père mort ou sa mère morte qui l’a sauvé et l’a assisté dans son ascension’’. Et à ce niveau, ceux qui pensent que ‘’les morts ne sont pas morts’’ l’emportent sur les autres. Toutefois, me basant sur mes propres expériences, je voudrais bien répondre à cette question à travers cette assertion de Victor Hugo : « L’Hymne de l’orphelin est écouté des morts ».

 

Qu’est-ce qui vous inspire dans votre projet d’écriture? Un ou des auteurs? Un esprit ? Ou quelque chose d’autre ?

 

Tout de la vie m’inspire. Ma plus grande source d’inspiration reste la nature  qui est un livre dans lequel Dieu écrit et que je prends plaisir à lire au quotidien. Mais avant, il faut avouer que Dieu reste la meilleure des sources d’inspiration, car tout ce que nous écrivons vient de lui. Pour parler des auteurs qui m’inspirent dans mon projet littéraire poétique, je citerai les classiques et romantiques comme  Lamartine, Théophile Gautier, Sully Prud’homme, André Chénier, Nietzsche (qui avant tout, est un grand poète)  et surtout le plus admiré Victor Hugo qui est juste un monument de la littérature.

 

Quel est le message principal que vous transmettez à travers Brin d’Hysope ?

Brin d’hysope est aussi une invite à une réflexion commune sur la condition humaine sous toutes ses formes et sous toutes ses conditions. L’écrivain ne fait qu’écrire, il revient au lectorat d’en juger et d’en tirer ses propres conclusions. Je laisserai donc chaque lecteur découvrir le message contenu dans ce livre et qui lui parlera certainement de lui-même.

 

Vous développez maints types d’amour dans le livre, surtout le sujet de Dieu revient un nombre considérable de fois. Les sujets de l’amour et de Dieu doivent être d’une très grande importance pour vous ?

Saint Jean écrit : « Dieu est amour ». Chanter l’amour revient à chanter l’essence même de tout sentiment. Le Poète romantique ou classique prend Dieu comme la source de toute chose. Son œuvre n’a de valeur que quand elle chante Dieu à travers ses créations dont la plus grande reste la nature. Je me suis plié à cet exercice dans Brin d’hysope qui est aussi un livret de prière d’un pécheur qui reconnait Dieu comme artisan de sa vie. Dieu est donc ma vie. Et ma vie m’est importante.

 

Plusieurs lecteurs se plaignent souvent de l’hermétisme des œuvres poétiques qu’ils jugent de pédantisme maladroit. Mais en lisant votre œuvre, ce qui frappe en premier, c’est le style poétique qui est très ouvert, très fluide et qui donne facilement matière à compréhension.  Pourquoi cette différence à votre niveau ? 

J’ai toujours pensé que la poésie, ce n’est pas de la grandiloquence. Mais juste de petits mots emboîtés les uns aux autres pour transporter le cœur et l’esprit vers des sphères émotionnelles.

 

Pensez-vous que la poésie doit seulement s’atteler au Beau et au cliquetis des vers pompeux ?

Le Beau sans le Bien, c’est de l’Oripeau. La poésie, au-delà des images qu’elle peut refléter et qui flairent le beau, le suave, l’exquis, c’est d’abord une hampe qu’on lance et qui peut même en filigrane tracer des sillons pour louer le bien, le bon, et au besoin, répandre la braise ardente sur la tête du mal, du mauvais.

 

Après Brin d’hysope, que réservez-vous à votre lectorat. Un roman ? Une pièce de théâtre? Un recueil de nouvelles? Ou encore un livre poétique ?

Beaucoup d’autres choses, un peu comme tout ce que vous venez de citer.

 

Voudrez-vous bien nous faire lire un petit texte de votre plume ?

 

Bien sûr. Avec plaisir.

 

heart« La paix est juste un mot, mais c’est une puissance.

C’est le reflet du cœur sans peur et sans méfiance.

C’est elle qui pare d’ailes la liberté.

C’est elle qui ailleurs fait d’un pays la fierté.

Elle fait la démocratie, l’âme vivante

D’une nation qui veut sa pensée savante,

Qui fait rayonner de mille feux son maint rêve,

A travers unité, amour, travail sans trêve.

Défendre la vraie paix, c’est laisser l’âme humaine

Se mutiner contre le mal, le faux et la haine.

C’est bien débarrasser de souillures l’esprit,

Comme alors le fit aux pécheurs Jésus-Christ.

C’est s’unir, s’entendre, c’est s’aimer, se comprendre,

C’est se mettre ensemble, travailler, se surprendre.

L’esprit uni, c’est le sourire de la paix.

Celui qui éclaire et qui sort du gouffre épais. »heart

 

Où peut-on se procurer Brin d’hysope ?

Brin d’hysope est en vente sur le site suivant :

 

Il est aussi disponible dans les librairies ‘’Notre-Dame’’ et ‘’SONAEC’’ à Cotonou. Pour l’avoir, on peut aussi contacter les numéros : 00229 9410404, 00229 97783463, +1 9179132414.

 

Le mot de la fin ?

 

Je vous réitère mon merci. Je vous souhaite aussi beaucoup de détermination pour tout ce que fait le blog pour le rayonnement de la littérature. Ce fut un plaisir de partager ce moment littéraire avec vous. Vive la littérature ! Vive la poésie !  

 

Propos recueillis par Junior AVINOUMON

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Christine Lara : Écrire n’est pas un projet, c’est une continuité, comme respirer

22 Mars 2020, 19:07pm

Publié par Juvénale Obili

Bonjour Christine, comment vas-tu ? Au Sanctuaire, nous nous considérons comme une famille, j’espère que cela ne te gêne pas que l’on se tutoie ?

 

Non, pas du tout. En Polynésie, le tutoiement est de mise, même si cette pratique semble en passe de disparaître. Je me porte bien, merci !

 

Peux-tu nous parler de toi ?

 

Que dire et par où commencer ? Je suis d’origine antillaise avec de lointains parents Caraïbes ; Polynésiens. J’ai grandi à travers le monde parce que mes parents avaient une âme de voyageurs. Cette vie de nomade présentait des avantages indéniables mais il y avait aussi des inconvénients. Par exemple, d’un côté j’ai côtoyé différentes cultures, rencontré diverses personnes ce qui m’a appris à mieux percevoir la richesse de l’Autre et à m’intéresser à beaucoup de choses. Je respecte les autres cultures, les différences de tout ordre. Mais d’un autre côté, ces nombreux déplacements ont fait de moi quelqu’un de solitaire. Quand on n’a pas le temps de se faire des amis, entre deux valises, au bout d’un moment on cesse de s’investir dans des amitiés qui s’effaceront avec la distance. Je parle bien entendu de mon enfance et de mon adolescence, seulement, au fil des années, cela devient une facette de votre personnalité. Aujourd’hui, je dis, sans originalité, que je suis citoyenne du monde. J’appartiens à plusieurs cultures, j’évolue dans plusieurs cultures et je me passionne pour beaucoup d’autres.

 

Être issue d'une famille d'auteurs t'a-t-il favorisé dans l'écriture ?

 

C’est une question que je me suis souvent posée. Il faut reconnaître que j’écris depuis l’âge de huit ans et que cela s’est fait tout naturellement, donc oui, je pense qu’il y a un héritage, au moins génétique. Mais je n’ai pas grandi dans un environnement littéraire familial. La famille LARA, est une famille d’écrivains depuis aussi longtemps que je peux remonter dans le temps. Mon grand-père, mes grands oncles étaient des écrivains et ont marqué leur époque. Toute cette génération écrivait, mais je suis née trop tard pour les rencontrer. La génération suivante écrivait aussi mais ce n’était pas avec la même verve. Sans doute une affaire d’époque. Mon grand-père, mon père, mes oncles et cousins étaient tous des littéraires et des historiens. Oui, je suis née dans une famille vouée à l’écriture. Souvent je me dis que je n’ai aucun mérite à écrire car c’est inné. Parfois je le vis comme une malédiction car ce besoin d’écrire, ce désir d’écrire sont souvent peu récompensés. J’aurais dû faire de la politique car c’est une ouverture pour certains « auteurs ».

 

Quel bonheur as-tu rencontré dans ta carrière de professeur de Lettres ?

 

Quand j’avais 10 ans, je voulais être juge pour enfants, sans doute qu’avec un arrière-grand-père bâtonnier cela s’expliquerait. Mais au collège, je me suis prise de passion pour l’enseignement. J’ai commencé par des études de droit, de psychologie avant d’étudier les lettres modernes. J’ai obtenu un doctorat, j’ai passé les concours et je suis devenue Professeur de lettres modernes. J’ai enseigné de la maternelle à l’université de la Sorbonne, en passant par le lycée, le collège et la formation des enseignants. Alors, des bonheurs, j’en ai eu beaucoup. Voir évoluer cette jeunesse souvent à la recherche de repères, cette jeunesse de plus en plus en colère ou déçue, pouvoir ramener, ne serait-ce qu’un seul vers la voie de la réussite est un bonheur. Je rencontre aujourd’hui, des anciens élèves qui sont devenus des adultes et qui se souviennent encore des cours et bien plus important, des conseils, des remarques, des encouragements ou des rappels à l’ordre. Tout cela a contribué à façonner les adultes qu’ils sont devenus. C’est cette partie de mon métier qui m’apporte une certaine satisfaction. Leur reconnaissance, souvent tardive est une joie pour l’enseignant investi.

 

On dit souvent que le premier livre d’un auteur n’est pas ce qu’il publie en premier. Quel est ton véritable premier ouvrage ? De quoi parle-t-il ?

 

C’est vrai que l’on dit cela. J’ai écrit une vingtaine d’ouvrages aussi, il m’est difficile de qualifier un, particulièrement, de Premier roman car j’en ai plusieurs. Si je parle de « premier roman », chronologiquement, ce serait Le Journal d’un Pirate que j’ai écrit lorsque j’avais 16 ans. Mon premier roman, comme un premier amour, ne s’oublie jamais.

 

Quel est le thème de ce roman ?

 

Il raconte l’histoire de deux jeunes adolescents qui découvrent un coffre très ancien, enfoui sous le sable, au fond de la mer, dans la baie du Moule, à la Guadeloupe. Mais ce coffre ne renferme pas un trésor en pièces d’or comme ils l’avaient espéré mais le journal d’un jeune pirate. Ce sont ses tribulations, ses amours, ses doutes qui sont relatés dans ce roman. Ce roman est mon premier amour. Ensuite, si en tant que par « premier roman » on qualifie celui qui a la meilleure critique ou qui s’est le mieux vendu, alors ce serait Si le Jour se lève, un roman dont la plume a trempé dans l’encre de ma vie sans être toutefois une autobiographie. J’évoquerai aussi un de mes coups de cœur : Les Flammes du Passé, un roman publié en 2011 et qui a été très apprécié de la critique. Roman où se mêlent histoire, esclavage, surnaturel, réalité, passé, présent, amour, haine, racisme… une belle histoire, une leçon d’humilité et de savoir-vivre ensemble. Enfin, mon Premier roman actuel serait SAGA, que j’ai terminé il y a quelques mois.

 

De quoi parle Saga ?

 

Deux familles que tout oppose, deux destins : la première fuit la Révolution française et ses horreurs pour se réfugier dans la colonie de Guadeloupe, l’autre est arrachée à sa terre africaine pour être mise en servitude à la Guadeloupe. Le sens de premier roman, pour moi, correspond au temps passé à l’écrire, à la fréquentation régulière des personnages, parfois si intense que j’ai l’impression d’avoir vécu avec eux, de les connaître. Chaque roman, est, à un moment, mon Premier Roman. 

 

L'âme de ta poésie est porteuse de quel message ?

 

Cette âme peut être tour à tour engagée ou intimiste. Accusons la Muse ! Le message est souvent lié au passé, à l’histoire qui sert d’engrais à notre avenir. Il faut dire les choses pour qu’elles se rassérènent.

 

Essayiste, poète et romancière… Quel est le genre littéraire dans lequel tu te sens le plus toi ?

 

Les mots, les lignes du roman m’offrent la protection de la fiction, libèrent mon esprit et me font vivre d’autres vies. La poésie, pourtant mon premier genre d’écrit, met mon âme à nu, bien plus que le roman. Elle est dangereuse parfois. Je me sens moi entre les deux, entre cette fiction qu’offre le roman et cette réalité qu’impose la poésie. Cet entre-deux complexe, est, je crois, le quotidien de beaucoup d’écrivains.

 

La femme… Comment s’arrange-t-elle avec les droits en Polynésie française? Ça se passe comment chez vous la célébration du 08 mars ?

 

Les femmes polynésiennes sont, dans l’ensemble, considérées comme les égales des hommes. Elles exercent différents métiers souvent considérés, à tort, comme exclusivement masculins. Certes, nous rencontrons les mêmes inégalités qu’en France métropolitaine. Le gros problème est celui de la violence conjugale avec un taux supérieur à 14%. La journée de la femme sert à dénoncer ces violences, à informer les femmes, et à les célébrer.

 

Tu as été lauréate de plusieurs prix...Quels sont ces prix et commentas-tu accueilli ces distinctions ?

 

Le premier prix que j’ai remporté était le Prix d’excellence de l’académie Muse de Karukéra, lorsque j’avais 16 ans. C’est vrai que remporter un Premier Prix, d’une association prestigieuse, à cet âge, vous rend fier et vous encourage à l’écriture. J’en ai obtenu d’autres avant dix-huit ans. Le Premier Prix des Jeux Floraux de la Guadeloupe, Un Ecu d’or de l’Académie des Jeux Floraux de Nice, Poetry Award aux USA. Plus tard, j’ai remporté divers autres Prix de plusieurs Académies et associations littéraires et poétiques, pour mes romans ou mes poèmes, comme ceux de l’Académie Internationale de Lutèce. Il est vrai qu’aujourd’hui, je ne participe pratiquement plus à ces défis littéraires.

 

Comment as-tu découvert ton talent pour la chorégraphie ?

 

Je danse depuis toujours dira-t-on et j’aime la musique. J’ai pris des cours et j’ai découvert que la danse était une de mes passions. Elle ne peut être que cela d’ailleurs. J’ai commencé à enseigner la danse à l’âge de 19 ans. J’ai suivi des formations et des stages à l’étranger. Cela m’a permis de rencontrer des danseurs et des chorégraphes mondialement connus.  J’ai monté mon école de danse (D.E.F.I= Danse, Enseignement-Formation Internationale), puis ma troupe de danse qui s’appelait « Honey-Dance » a donné naissance à de nombreux danseurs professionnels et professeurs de danse. J’ai créé le Comité Régional de Danse, organe de la Fédération Française de Danse, à la Guadeloupe, jeté les bases du diplôme de Professeur de danse... J’ai enseigné la danse en Polynésie, en métropole (Paris), aux Etats-Unis et ailleurs. Et cette période restera toujours un excellent souvenir plein de milliers d’autres souvenirs et bonheurs.

 

Quel sentiment as-tu d'avoir fait ce parcours formidable ? Quels sont tes projets pour l'avenir ?

 

C’est vrai que l’on me demande souvent combien de vies j’ai pu avoir pour vivre autant d’expériences. J’ai été mannequin à New York durant quelques jours, j’ai enseigné la danse, écrit des romans, du théâtre de la poésie, des essais pédagogiques, des manuels scolaires, des scénarios de films et de télénovela, j’ai formé des enseignants, été Inspectrice de lettres. J’ai enseigné les lettres, fait des études, voyagé, j’ai découvert des parties du monde souvent oubliées, j’ai aimé ; j’ai eu deux enfants… C’est effectivement une vie riche en émotions, en joie comme en peines. Mais une vie parmi tant d’autres. C’est une vie que j’ai aimée, que j’aime encore. Mes projets pour l’avenir ? Honnêtement, je ne sais pas. Écrire n’est pas un projet, c’est une continuité, comme respirer… Peut-être vais-je me consacrer davantage à l’écriture scénaristique. Je n’ai pas eu beaucoup de temps à accorder à cette passion. J’enseigne encore la danse, à l’occasion.

 

La littérature polynésienne en quelques mots… 

 

Parce que la Polynésie s’étend de la Nouvelle-Zélande à l’île de Pâques, comprenant Tonga, Samoa, les îles de la Société, les Marquises, les Wallis et Futuna, les Phœnix, les îles Hawai’i, les îles Cook, les Australes et les Gambier. Fidji et Rotuma culturellement, je réduirai mon propos à la Polynésie française. Il faut bien distinguer la littérature qui évoque la Polynésie, de la littérature polynésienne écrite par des Polynésiens. Les récits des navigateurs européens dans le Pacifique Sud comme Cook, Bougainville ou Loti, ces récits qui ont enflammé l’imaginaire des européens, récit d’un paradis, création du mythe tahitien, descriptions de paysages idylliques au cœur desquels évoluent le bon sauvage et la femme qui s’offre aux navigateurs ou cette littérature, plus rare, dénonçant la perte culturelle comme V. Segalen ou Alain Gerbault. Encore aujourd’hui la Polynésie inspire de nombreux auteurs qui ne sont pas Polynésiens. Ce que je définirai comme littérature polynésienne d’aujourd’hui est cet ensemble d’écrits appelant à un second souffle, rappelant les racines du peuple, s’ouvrant au monde dans une langue particulièrement, chaude et riche, une littérature qui s’interroge, qui se cherche, qui se veut différente. Une littérature née ces trente dernières années et qui a suivi l’évolution culturelle d’un peuple. Son passage du récit oral au récit écrit.

 

Quelques visages...

 

J’apprécie particulièrement Flora Devatine, qui a d’ailleurs remporté le Prix Heredia de l’Académie française pour son recueil de poèmes "Au vent de la piroguière - Tifaifai". J’aime cette sincérité poétique qui se dégage de ses mots imprégnés de culture et d’histoire polynésiennes. J’aime aussi lire les œuvres de Chantal Spitz dont le roman L'île des rêves écrasés a été le premier roman tahitien de langue française publiée par une maison d'édition et le premier roman tahitien traduit en anglais par les éditions Huia sous le titre Island of Shattered Dreams, en Nouvelle-Zélande. Le rythme de son écriture rappelle fortement les temps de l’oralité, du récit raconté, de ces haere-pô conteurs de généalogies. Son combat pour sa culture, la force de ses mots, l’originalité de son style en font un écrivain particulier.

 

Comment faire pour avoir vos publications ?

 

Mes ouvrages sont tous- enfin, ceux que j’ai publiés, c’est-à-dire un tiers de ceux que j’ai écrits. J’en ai perdu beaucoup au cours de mes déménagements, j’en ai détruit quelques-uns et perdu d'autres- disponibles dans les bonnes librairies, sur Internet, à la Fnac…Il suffit d’effectuer une simple recherche sur Internet pour obtenir la liste de points de vente en ligne ou dans les librairies. Je vous remercie pour cette interview.

 

Propos recueillis par Juvénale Obili

 

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Lidy Brou:Une femme qui lit est une femme du monde, une femme qu’on peut sortir, qui sait se défendre partout, qui s’affirme.

7 Mars 2020, 19:34pm

Publié par Nathasha Pemba

Qui êtes-vous Lidy BROU

 

Je suis Mme BROU Lidy, Ivoirienne, Inspecteure Générale de Lettres Modernes et Directrice du Service de la Promotion de la Lecture et des Bibliothèques Scolaires au Ministère de l’Education Nationale de l’Enseignement technique et de la Formation Professionnelle de Côte d’ivoire.

Mariée et mère de deux enfants.

 

D’où vous vient cette passion pour le Livre ?

 

Le livre et moi, c’est une longue histoire d’amour. « Le livre mon compagnon » ; il l’est depuis ma tendre enfance. J’entretiens avec le livre, une relation fusionnelle.

Vivant seule avec ma tante, j’étais une enfant introvertie qui n’avait que le livre pour se distraire, pour « parler ». Oui je parlais avec « mon livre » et ma tante m’en achetait toujours car avec le livre j’étais aussi bonne élève (major de ma classe). Cependant, je peux vous dire que c’est aussi grâce au livre que la petite fille renfermée que j’étais a pu s’ouvrir au monde.

 

Qu’est-ce qui vous fait croire que l’apprentissage scolaire ne pourra s’améliorer que grâce à la rénovation des bibliothèques ?

 

Le livre permet de découvrir et de s’ouvrir au monde. Le livre m’a permis de faire de brillantes études. A l’école, on apprend à lire mais on lit aussi les livres pour apprendre, pour connaitre, pour savoir, pour se cultiver et l’endroit où nous sommes sûrs de trouver divers types de livres à l’école, c’est à la bibliothèque. Elle permet de renforcer les acquis des élèves car ici elle devient un outil pédagogique par excellence dans l’apprentissage et dans l’amélioration des connaissances acquises en classe. Pour moi, je soutiendrai toujours que « le livre est une arme fatale contre les échecs scolaires »

 

Parlez nous de votre ONG « 1école-1bibliothèque »

 

Proviseure de lycée depuis 1996 à TOUMODI, (une ville au centre de la Côte d’Ivoire), je commençais déjà la promotion de la bibliothèque scolaire dans les établissements que je dirigeais. Ensuite en 2011, élue présidente de l’association des Femmes Chefs d’établissements de Côte d’Ivoire, j’ai intensifié mon activité, en ouvrant des bibliothèques dans tous les établissements de mes collègues.

L’activité attirant l’assentiment de la population, nous avons, quelques collègues et moi, décidé de créer l’ONG « 1école-1bibliothèque » afin de toucher plus de partenaires pour atteindre notre objectif qui est d’ouvrir des bibliothèques dans toutes les écoles de Côte d’Ivoire.

L’ONG « 1école-1biliothèque » est mon bébé, elle grandit avec moi par la grâce de Dieu.

 

Quels outils préconisez-vous pour pérenniser les bibliothèques scolaires ?

Après moultes réflexions à partir de constats faits effectivement dans nos écoles, nous proposons les outils suivants pour pérenniser les bibliothèques scolaires :

  1. Rendre la bibliothèque scolaire obligatoire dans les apprentissages en général, mais surtout dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture dans les classes de CP1 et CP2

 

Nous l’avons fait avec une nouvelle approche pédagogique que nous appelons le « BOOST-LEARNING » par laquelle nous réussissons à apprendre à lire à l’enfant en moins de 6 mois en utilisant aussi bien la bibliothèque que la classe comme outils pédagogiques.

 

  1. Placer une à deux heures de bibliothèque obligatoires dans l’emploi du temps de classe des élèves.
  2. Suivre et évaluer les bibliothèques dans les écoles. En Côte d’Ivoire le service de la Promotion de la Lecture et des Bibliothèques Scolaires a été créé pour le faire.

Tous les gestionnaires de bibliothèques scolaires, nous produisent un rapport trimestriel de leurs activités et un bilan annuel.

 

Comment faites-vous pour acquérir les livres

Pour acquérir les livres, nous avons plusieurs méthodes :

  • On le fait avec la caravane du livre
  • Par des dons divers
  • Par l’achat d’ouvrages par le Ministère de l’Education Nationale

 

Et si on veut vous envoyer des livres depuis l’Occident, ça se passe comment ?

Dans ces cas-là, nous informons la Direction des affaires financières de notre Ministère qui entre en contact avec le donateur, et se charge de faire venir les livres.

« Les livres étant exonérés de droits de douanes je crois, le Directeur des affaires financières s’entendra avec le donateur nous livrera les ouvrages reçus.

Quel est le Livre qui vous a le plus marqué et pourquoi ?

« La révolte d’Affiba » de Régina YAOU, qui parle des conditions de la femme africaine dans le mariage.

Affiba, jeune fille émancipée a subi dans son foyer toutes les infidélités de son mari KOFFI qu’elle avait rencontré en France.

Après il tombe malade et revient à la maison. Il décède quelques mois après son retour.

La famille tente de tout prendre à Affiba qui refuse de se laisser faire.

Ce livre m’a plu parce qu’en tant que femme africaine, je me suis retrouvée dans le personnage d’Affiba.

 

Mars … le mois de la femme. Quel lien faites-vous entre la femme et le livre ?

En permettant à celle qui lit de découvrir et de s’ouvrir sur le monde, le livre permet déjà à la femme de s’épanouir, de se décomplexer grâce à son savoir, ses connaissances livresques.

Une femme qui lit est une femme du monde, une femme qu’on peut sortir, qui sait se défendre partout, qui s’affirme. Le livre sensibilise les consciences, montre le bon chemin aux lectrices.

 

C’est quoi être une femme pour vous aujourd’hui ?

Pour Moi, être une femme aujourd’hui, c’est être une personne qui sait ce qu’elle veut et qui se donne honnêtement les moyens d’atteindre ses objectifs. Pour moi, c’est une personne douce, remplie d’amour pour son prochain mais qui sait se battre pour son indépendance financière, sa dignité, son honneur et son bien-être social. Une personne qui refuse de tendre la main, qui s’assume sur tous les plans  dans la société moderne dans laquelle nous vivons.

 

Propos recueillis par Nathasha Pemba

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En 2019... Ils et elles ont dit

30 Décembre 2019, 19:36pm

Publié par Nathasha Pemba

En 2019, ils et elles ont dit...

La rubrique "Conversation" est l'une de nos rubriques  essentielles. En effet, elle nous conduit toujours à la découverte d'un plus dans le cheminement de nos interviewés. Ils peuvent être écrivains, musiciens, muséologues... Bref le plus important pour nous c'est qu'ils soient engagés dans le monde de la Culture.

Au seuil de l'année 2020, nous vous proposons quelques réflexions tirées de nos interviews de 2019.

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heartLouis-Philippe Hébert, Écrivain et Éditeur

"Dans mon esprit à moi (c’est un peu sectaire peut-être), un écrivain qui ne peut pas écrire de la poésie n’est pas un écrivain. Le test ultime de l’écriture c’est la poésie et, ceux qui ne peuvent pas en faire, quant à moi, ne sont pas écrivains. Mais, ce n’est pas tout le monde qui est poète. Autrefois on disait : « libérez le poète en vous ». Le poète n’a pas besoin d’être libéré. Ce n’est pas tout le monde… ce n’est pas tout le monde qui est menuisier, ce n’est pas tout le monde qui est peintre. Moi, ce que je regrette le plus, c’est de ne pas être musicien…"

 

 

heartAlfoncine Nyelenga Bouya, Érivaine

 

"J’ai choisi la littérature comme moyen adéquat et durable pour la transmission des expériences de vie, de mes expériences directes ou indirectes, de ma perception et de ce que j’ai pu appréhender de la vie des autres aux générations futures. Transmettre à qui? Me demanderiez-vous! A mes petits enfants d’abord et à ceux et celles qui pourront lire mes livres".

 

 

heartOphélie Boudimbou, Écrivaine

 

"A vrai dire, je considère le livre/la littérature comme un moyen d’expression et non pas comme une arme. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. D’ailleurs les critiques littéraires l’affirment tout haut : la littérature (l’écriture) n’est qu’intertexte. Tout n’est donc que reformulation."

 

 

heartBlaise Ndala, Écrivain

 

"Je ne crois pas que le rôle ou le statut de l’écrivain ait fondamentalement changé depuis que Homos Sapiens a inventé les idéogrammes pour diffuser ses idées. Sans prétendre réinventer la roue, je vous dirais qu’à mon sens est écrivain celui ou celle qui, convaincu à tort ou à raison d’avoir quelque chose de singulier à dire, se donne le droit de quitter sa forteresse intérieure pour solliciter l’attention des autres au moyen de ses écrits, assume le rôle - ô combien présomptueux - de celui ou de celle qui croit avoir un savoir à partager, et qui accepte par le fait même de se remettre continuellement en question au fil des discours qui font écho à ses propres publications. Cela me semble valable quelles que soient la portée et l’incidence que lesdites publications peuvent avoir au plan politique, social, économique ou religieux".

 

heartRobinson Ngametche, Muséologue

 

"Chacun est libre d’adopter sa culture d’origine ou la culture de sa communauté ou de sa ville d’accueil. Je dirai que la communauté en général c’est quelque chose qui est spécifique à quelqu’un. J’ai une culture, tu as la tienne, le Québécois a la sienne. Une personne qui quitte son pays et qui arrive dans un nouveau pays est libre d’adopter entièrement la culture du lieu qui l’accueille ou faire la cohésion de deux cultures… ne pas se détacher entièrement de ses origines mais garder des marques ou bien s’intégrer dans la culture de l’autre. Les deux ne sont pas incompatibles. Être intégré ou développé ne veut pas dire nier sa culture encore moins l’oublier.

La culture c’est la manière de comprendre le monde, de fabriquer des faits sociaux… Dans chaque culture il y a des points positifs et négatifs".

 

heartSuzanne Kemenang, Éditrice

"Je n’ai jamais vécu ma francophonie en Ontario comme un handicap, bien au contraire ! Être francophone en Ontario, pouvoir vivre et travailler en français, permet de développer rapidement un sentiment d’appartenance à une grande et belle famille. Il y a aussi beaucoup plus d’ouverture et d’accessibilité à bien des égards, ce que je n’ai pas toujours retrouvé au Québec, c’est pourquoi je parlerais plus d’opportunités que de défis d’après ma propre expérience".

 

heartMariusca Moukengue, Slameuse

 

"Le slam est, pour moi, une possibilité de la vie. Il est à mes yeux le moyen par excellence du poétiquement correct: s’exprimer, créer de l’harmonie entre mes rêves. C'est ma réalité à travers le langage poétique. Slamer c’est prêter son souffle de vie aux mots afin que celui-ci change nos maux en véritable source d’espérance. En outre, le slam a ceci de sacré : le partage".

 

 

heartJulie Pope, Auteure, Critique et Professeure de Littérature

"La littérature féminine porte un discours de revendication féminine, un engagement qui peut être social, politique, culturel, idéologique, permettant d’évaluer ou de défendre la condition de la femme. C’est au nom d’une tradition contre l’oppression que les femmes ont pris acte de ce qui était dit sur la femme. Les femmes ont écrit sur la domination phallocentrique. Mais les femmes écrivains se gardent d’une quelconque récupération féministe. Il s’agit de créer une écriture libre de toutes injonctions. C’est dans la langue, le style, le langage que nous pouvons chercher une singularité de la Littérature, une distinction de la littérature".

 

heartBonnes fêtes de fin d'année smileyheart

 

L'équipe du Sanctuaire de la Culture.

 

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Nous portons tous en nous un peu de tout ce qui s'écrit : Louis-Philippe Hébert

26 Novembre 2019, 19:06pm

Publié par Nathasha Pemba

 

Bonjour Louis-Philippe. Merci d’avoir accepté ce rendez-vous. En guise d’introduction à notre entrevue, je vous cite un texte de Charles Baudelaire: « Être un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux ». Que vous inspire-t-il ? 

 

« j’étais soucieux d’une certaine forme d’efficacité

pourtant, si on me demandait ce que je regrette le plus

aujourd’hui

je dirais : c’est d’avoir été efficace

on n’est jamais efficace que contre soi

chaque fois que quelque chose s’élabore en-dehors

de soi-même

quelque chose se détériore à l’intérieur de soi

il y a toujours une perte

comme si on transférait un peu de ce que l’on est

à ce que l’on n’est pas »[1]

 

Je ne connaissais pas cette citation de Baudelaire parce que c’est assez semblable avec ce texte que je viens de vous lire. C’est un roman poème et il y est question de M. Blacquières qui prend conscience qu’il est allongé sur un lit d’hôpital et là, il y a toutes sortes de choses qui se passent autour de lui. Il y a des gens qui vont et qui viennent, prennent ses choses, ses affaires à lui, puis les mettent dans des boîtes et les scellent. Tout d’un coup il s’aperçoit qu’il est mort. Il voit la scène de haut. C’est très drôle  parce qu’il apprend le détachement. Il se rend compte qu’il se détache de son rasoir et de plein de choses…

 

À partir de ce cas de M. Blacquières, il y a comme une vulnérabilité inhérente à la nature humaine… jusque-là j’ai lu trois de vos livres. Cependant, je me dis qu’à travers cet exemple de monsieur Blacquières, il y a ce sentiment de la fragilité humaine qui traverse l’humanité et votre œuvre entière…

On n’est fragile, on naît fragile

 

Est-ce que vous êtes d’accord avec ceux qui disent que nous avons tous en nous quelque chose du Petit Prince de Saint Exupéry?

Oui et non. Parce que nous portons tous en nous un peu de tout ce qui s’écrit, que nous le voulions ou pas parce que nous faisons tous partie de l’humanité. Faisant partie de l’humanité, on peut se retrouver un peu partout. Mais je ne suis pas très Petit prince.

 

Vous n’êtes pas très Petit prince ?

Non. Plus maintenant

 

Voilà… On peut dire qu’il y a eu une certaine marche, (comme nous sommes au restaurant La petite marche) dans votre vie où à un moment vous vous êtes dit : « je ne peux plus être Petit prince ». Peut-on retrouver le temps de cette transition dans un de vos livres ?

C’était avant l’écriture.

 

Vous avez écrit à ce jour entre 35 et 40 livres, il me semble. C’est immense! Racontez-nous une histoire… celle de votre rencontre avec le livre… Les livres qui vous ont marqué.

C’est un peu étrange parce que les livres, j’en ai toujours eu et j’en ai toujours écrit, mais le plus lointain que je me souvienne c'est que j’ai reçu un livre à mon baptême, que mon parrain avait donné à mes parents. C’était un livre bleu avec une couverture matelassée, avec des dessins à l’intérieur. Le livre racontait l’histoire d’un enfant très jeune qui est tombé sur la tête et est devenu une sorte de génie… Il apprenait tout par lui-même. Il finissait l’université à 12 ans, puis il devenait président. Ses parents avaient beaucoup de peine avec lui parce qu’au fur et à mesure qu’il grandissait, il s’éloignait d’eux. Puis, il y a eu quelque chose qui lui est tombé sur la tête… il est redevenu enfant. C’est mon premier livre. Je le cherche encore. Je n’ai plus le titre… je me dis qu’un jour je tomberai sur le livre. Après je me dis que c’est peut-être une histoire que j’ai inventé moi-même comme j’aime inventer les histoires.

 

C’est ce que je me disais aussi… il y a ce caractère légendaire qui la traverse…

C’est mon premier livre. J’ai appris à lire et à compter par moi-même, à l’âge de 4 ans. J’ai fait des crises d’asthme. On m’a fait faire des tests d’allergie. Je vivais dans une espèce de chambre dans laquelle l’oreiller, les matelas était en synthétique. Tout ce qui m’entourait était artificiel… quand les bourgeons arrivaient, on me sortait de l’école et on m’installait à Matane. J’y passais tout l’été jusqu’à ce que l’automne arrive. J’ai été épargné de l’école 6 mois par année. Je lisais tout ce que je trouvais. Mes parents étaient abonnés à « Les prix Nobel ». Cela me faisait de la lecture. J’ai pu lire tous les prix Nobel.

 

Est-ce une nécessité, écrire de la poésie ? Est-il possible d’affirmer aujourd’hui que chaque écrivain est un poète qui s’ignore ?

Dans mon esprit à moi (c’est un peu sectaire peut-être), un écrivain qui ne peut pas écrire de la poésie n’est pas un écrivain. Le test ultime de l’écriture c’est la poésie et, ceux qui ne peuvent pas en faire, quant à moi, ne sont pas écrivains. Mais, ce n’est pas tout le monde qui est poète. Autrefois on disait : « libérez le poète en vous ». Le poète n’a pas besoin d’être libéré. Ce n’est pas tout le monde… ce n’est pas tout le monde qui est menuisier, ce n’est pas tout le monde qui est peintre. Moi, ce que je regrette le plus, c’est de ne pas être musicien…

 

Quand on dit « oser la culture », vous pensez à quoi ? La culture est-elle un luxe ?

C’est une nécessité pure et simple. Ce qui est dommage c’est que c’est une nécessité dont on ne s’aperçoit que lorsqu’on en manque. Présentement, par exemple, les musiciens crèvent de faim. Il n’y a plus rien pour eux. C’est la même chose pour les écrivains… quel plaisir on peut avoir dans la vie si ce n’est pas quelque chose qui est relié à l’écriture ?

 

Pensez-vous pouvoir continuer à exister si vous n’écrivez plus ? Comment vous sentez-vous avec les mots ? Écrire, est-ce s’écrire ?

Sur le deuxième livre que j’ai publié, il y avait ma photo et la phrase qui l’accompagnait était : « j’écris, que pourrais-je faire d’autre sinon mourir ». Ça fait sérieux. J’avais 17 ans, mais le livre a été publié quand j’avais 21 ans. Mon premier livre est sorti quand j’avais 15 ans. J’ai connu des moments intenses, une firme de logiciels, des voyages. Je devais voyager et je ne pouvais pas publier. J’écrivais, mais je ne pouvais publier. Je n’ai pas publié pendant 20 ou 25 ans… donc ma vision de l’existence en lien avec l’écriture a changé.

 

En termes d’expérience, on peut dire que vous faites partie aujourd’hui des doyens de l’univers littéraire québécois. Alors avec un peu de recul, que pouvez-vous dire de la littérature québécoise aujourd’hui ? 

Il y a de très bons auteurs. C’est effervescent. Je suis très heureux pour ça. C’est de la concurrence certes, mais ça stimule…

 

 

Un écrivain doit-il se réjouir d’être traité comme un people ?

J’ai rêvé de faire ça. On ne parle pas de littérature dans les journaux. Le moindre film, la moindre pièce de théâtre, on interviewe les gens avant, pendant et après. On devrait faire un magazine people pour les écrivains. Nous avons des séparations, tonitruantes, des vies fascinantes, des amours fous, des divorces, etc. Emporté par ce désir, J’ai travaillé dans le magazine people « La semaine ». C’est people, mais c’est merveilleux parce que les gens venaient me voir et me disaient : « j’aime parler avec vous parce que vous ne nous considérez pas comme des vedettes »

 

Dans son livre “Perturbation”, Thomas Bernhard écrit: “À chaque livre, nous découvrons avec horreur un homme imprimé à mort par les imprimeurs, édité à mort par les éditeurs, lu à mort par les lecteurs”. Que veut-il dire par là ?

J’aimerais bien parce que de nos jours, les livres… autrefois on les tiraient à mille ça se vendait à un an. Aujourd’hui on en tire à 300 et ça dure 20 ans.

 

Est-ce que cela n’est pas dû au choix des thématiques ?

Oui, mais ce sont les médias aussi. L’offre est énorme. Les gens préfèrent les films. À l’époque, vous allumiez la bougie et vous pouviez lire. Mais là, qu’est-ce que vous pouvez faire? Il n’ y a rien de mieux que la littérature. Le livre n’est qu’une partition. On joue du livre. Quand vous lisez un livre, vous mettez des images sur des mots et la façon dont vous mettez les images dépend de votre culture  de tout ce que vous avez vécu. Ce qui est différent de la lecture qu’en fera l’autre. La lecture d’un livre nous implique donc toujours littéralement et personnellement. À chaque fois qu’on lit un roman, on est le héros. L’identification est totale… ou pas du tout. Dans ma bibliothèque parfois je passe à côté et il y a un  livre qui m’appelle. C’est un livre que j’avais détesté et là, je suis fasciné, mais comment est-ce que j’ai pu passer à côté de ça… et là j’embarque.

 

Le fait d’obtenir de nombreux prix doit vous faire quelque chose, il me semble. Plus d’une dizaine! Que ressentez-vous au regard de tout cela ? De la reconnaissance ? Du mérite ?

 

Oui ça fait quelque chose. À chaque fois c’est toujours une surprise. Pour moi c’est important de faire des choses qui sont de grande qualité. Vous savez, la littérature ça toujours été bien des choses, dans un extrême il y a Mallarmé et dans l’autre extrême il y a Balzac. Les deux aujourd’hui sont lus avec beaucoup d’intérêt. À chaque fois que je gagne un prix, c’est parce que j’ai décidé que je n’écrirai plus…

 

 

J’ai lu vos deux derniers recueils… Vous êtes poète. Dans le View-Master, il y a comme le désir d’un retour à quelque chose de précieux… l’humanité. L’humanité dans nos rapports avec Autrui… C’est ce qui pourrait peut-être re-fonder nos manières d’aborder l’autre, peu importe son âge, sa classe sociale ou son état de vie. Et puis, j’ai envie de dire non pas que le vieillissement est un passage obligé, mais que Tout humain est un aîné en puissance, conscient qu’il passera par là mais qui feint de l’ignorer... Ce roman-poème m’a fait penser au poète Hölderlin qui disait: “Certes, je suis seul et je m'avance inconnu parmi eux. Mais celui qui est un homme ne peut-il pas plus que cent qui sont seulement des tronçons d'hommes?” … On entendrait Maxime Parent…

 

-On la connaît elle. C’est un beau commentaire. Vous l’avez bien dit…

 

 

Dans une interview dans le magazine “Actualité” (2015) vous disiez exactement ceci: “L’écriture est un acte de vulnérabilité”, vous disiez  aussi qu’ »une écriture comme une horloge n’atteint la beauté véritable que lorsqu’elle est en marche. Et qu’elle donne l’heure juste. Autrement, elle n’est qu’une énonciation” Comment se joue ce dialogue entre l’écriture et l’écrivain?

C’est un travail. C’est un travail très ardu. C’est beaucoup de travail. Les gens ne se rendent pas compte. Et un écrivain, c’est quelqu’un qui écrit. Un écrivain qui n’écrit pas n’est pas un écrivain.

 

Il y a des lieux implantés en nous depuis toujours, au plus profond de nous, des lieux que nous sommes les premières personnes à côtoyer. Il y a le temps, il y a l’amour, il y a l’envie, il y a la trahison, il y a la renaissance. Il faut certainement du temps pour le comprendre… Que dites-vous de ces lieux ?

C’est le travail. Il faut l’écrire. La vie c’est autre chose. Le problème avec les écrivains c’est qu’ils vivent beaucoup dans l’écriture

 

Est-ce un bien ou un mal ?

Pas nécessairement un bien...

 

Oui parce que nous vivons dans l’illusion la plus totale...

Mais nous vivons tous dans l’illusion la plus totale

 

Vous êtes aussi éditeur…  Quel bonheur ressentez-vous à accomplir cette tâche? Un éditeur doit-il forcément être écrivain à la base ?

Idéalement c’est mieux d’avoir des éditeurs qui ne sont pas des écrivains. Mais parfois c’est bien d’être écrivain parce qu’on peut se mettre dans la peau des écrivains. C’est valorisant que les auteurs apprécient de faire affaire avec une personne qui connaît les deux côtés de la médaille. Mais, éditeur, c’est beaucoup de travail…

 

Comment situez-vous la littérature québécoise dans l’ensemble de la littérature francophone ?

Nulle part. La France est un pays extrêmement fermé, voire borné. Ils n’acceptent pas les éditeurs québécois. Essayer de vendre un livre québécois en France, c’est comme essayer de vendre du champagne à Reims. Il sont vraiment fermé, mais peut-être que ça va changer… ça commence déjà à changer…

Questions -hors les murs- à un informaticien-écrivain. Elles nous viennent de Patrick Élie Gnaoré, notre collaborateur:

 

*Littérature et Informatique… est-ce compatible ?

Les gens qui ont travaillé pour moi dans le domaine de l’informatique, c’était des poètes reconnus et des écrivains aussi. Nous étions reconnus pour la qualité de nos manuels. Des écrivains qui écrivaient de l’informatique. Mais, l’écriture, l’informatique et un programme d’ordinateur, c’est la même chose. Ça doit se tenir. Il ne doit pas y avoir des trucs trop inutiles dedans. Ça doit fonctionner. Informaticien, je ne me suis pas senti étranger en littérature.

 

*Comment, partant de votre expérience, expliqueriez-vous l’intelligence artificielle à des néophytes ? Quelle est votre position sur cette question de l’Intelligence artificielle?

-Il y a plusieurs simulations d’Intelligence artificielle. À l’époque, on en avait créé avec un psychiatre ou un psychologue. On tapait par exemple : « Bonjour comment ça va ? Et on entrait en dialogue avec le psy (robot). On simulait la conversation Il ne faut pas oublier que l’Intelligence artificielle, c’est une simulation. On n’est pas dans l’intelligence véritable. L’idée fondamentale c’est de permettre à des machines d’apprendre et c’est un peu plus compliqué à fabriquer, mais aussi à contrôler parce qu’un être humain c’est celui qui aime apprendre et quand il a appris, il aime faire comme il pense qu’il doit faire. Et c’est un peu la même problématique avec l’intelligence artificielle, c’est-à-dire qu’il faut réussir. Il faut réussir de permettre à des machines de comprendre ce qui se passe dans leur environnement et de réagir mais sans perdre le contrôle.

 

*Le mot contrôle sous-entend une certaine éthique.

 C’est difficile l’éthique. Évidemment il y a les trois lois de la robotique d'Isaac Asimov :

1-Un robot ne peut blesser un être humain ni, par son inaction, permettre qu'un humain soit blessé.

2-Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.

3-Un robot doit protéger sa propre existence aussi longtemps qu'une telle protection n'est pas en contradiction avec la première et/ou deuxième loi.

*Pourquoi l’Intelligence artificielle apparaît-elle comme une priorité pour le Québec aujourd’hui ? Pas un seul jour ne passe sans qu’on ne la mentionne…

-Parce que c’est le mot à la mode

*Elle passera, si c’est une mode ?

-Non, ça ne va pas passer. Espérons qu’elle réussira à résoudre certains problèmes cruciaux pour l’humanité : nourrir les gens, guérir les maladies, permettre aux gens de vivre dans un environnement qui ne les tue pas. Nous les boomers, on a tout eu ou presque.  Nous sommes passés d’une société fermée à une société ouverte. Et l’informatique est arrivée. C’était un cadeau. C’était magnifique. Maintenant on aura un monde assez problématique.

 

             Propos recueillis par Nathasha Pemba


[1] Louis-Philippe Hébert, Monsieur Blacquières, Montréal, 2014, p. 37.

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Alfoncine Nyelenga Bouya:. Nous sommes tous portés par nos racines

16 Novembre 2019, 18:55pm

Publié par Nathasha Pemba

Qui êtes-vous Alfoncine N.B.

Matriarche à la tête d’une communauté à dominante féminine. Retraitée et active. Ecrivaine. De nationalité belge, mais originaire du Congo-Brazzaville. Engluée dans de perpétuels questionnements.

 

 

Pourquoi êtes-vous là… dans la littérature ?

Essentiellement pour transmettre. J’ai choisi la littérature comme moyen adéquat et durable pour la transmission des expériences de vie, de mes expériences directes ou indirectes, de ma perception et de ce que j’ai pu appréhender de la vie des autres aux générations futures. Transmettre à qui? Me demanderiez-vous! A mes petits enfants d’abord et à ceux et celles qui pourront lire mes livres.

 

Vous voyagez régulièrement… Voyager, est-ce une passion ? Ou bien est-ce pour mieux être à l’écoute du monde ?

Déjà jeune j’aimais voyager. Me rendre à Enganga chez mon oncle paternel et à Ikoumou et Mwémbé chez mes grands-parents étaient pour moi un vrai bonheur malgré la longueur et les très difficiles conditions de voyage. A cette époque-là, on mettait trois pour couvrir la distance entre Brazzaville et Owando, ensuite on traversait la rivière Kouyou en bac avant de rallier Enganga puis Ikoumou et Mwémbé. De là est née ma passion pour les voyages. A quoi il faut ajouter la chance que j’ai eu de voyager sur presque tous les continents dans le cadre de mes activités professionnelles. Tous ces voyages réunis m’ont conviée non seulement à écouter le monde, mais aussi à ouvrir mes yeux et mon esprit pour admirer sa beauté et observer sa laideur!

 

Comment avez-vous réussi à opérer le passage du bureau de l’Unesco à la plume ?    

Il convient de préciser qu’après l’UNESCO j’ai rejoint le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies (PAM); dans les deux organisations, la rédaction de différents rapports y compris de nombreux rapports de mission et autres documents de projets faisait partie de mes tâches principales. Je n’avais vraiment pas beaucoup de temps à consacrer à la littérature en tant que telle. Ma plume servait à écrire d’autres textes plus techniques, bien que de temps en temps je produisais des récits ou des poèmes que j’enfermais dans mes tiroirs ou que je rendais publics selon mon ressenti. Par exemple, mes poèmes sur le site interne (Intranet) du PAM alors que j’étais à Rome, m’avaient valu l’amitié des collègues en poste dans les coins les plus reculés et les plus dangereux de la planète. Mes poèmes étaient pour beaucoup d’entre eux comme un rayon de soleil ou une ondée désaltérante et apaisante ainsi que le témoignaient leurs réactions et commentaires.

 

 

Il y a quelques semaines, votre roman Makandal dans mon sang a obtenu le prix de la nuit des mérites catégorie littérature… Comment l’avez-vous vécu ?

J’ai été et je suis encore ravie et fière car Makandal dans mon sang est ma première œuvre littéraire stricto sensu. J’ai écrit les nouvelles de ce livre avec un cœur déchiré à cause de l’imminence de mon départ d’Haïti. Je venais de prendre ma retraite, je voulais vraiment rester à Port-au-Prince mais j’avais aussi mes enfants et mes petits enfants qui me réclamaient de ce côté -ci de l’Atlantique. Après presque deux mois de réflexion, j’ai choisi de rejoindre ma famille tout en gardant toutefois un pied à terre et un pan de mon cœur en Haïti.

Recevoir le prix de la Nuit des Mérites a été pour moi une vraie reconnaissance de mes nuits sans sommeil, de ce que fut ma douleur au moment de quitter Haïti et aussi un grand encouragement pour moi qui me suis lancée dans l’écriture à un âge fort avancé quand même. En tout cas j’espère que d’autres mamies suivront mon exemple.

 

 

Haïti… vous portez Haïti dans vos entrailles. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Haïti représente pour moi la rencontre de moi à moi, la révélation de moi à moi-même.

 

 

Vous souvenez-vous du premier roman que vous avez lu ? Qu’est-ce qui vous a marqué ?

Le premier roman que j’ai lu était « L’enfant noir » de Camara Laye suivi de « Batouala » de René Maran. Le premier avait allumé en moi le désir de l’écriture, c’était un appel à la littérature. C’était tellement fort que lorsque je suis allée en mission de travail en Guinée, j’ai tenu absolument que Kouroussa figure dans la liste des sites que je devais visiter. Je voulais voir de mes yeux la maison familiale de « L’enfant noir », découvrir la forge du père. J’ai pu voir la maison, y entrer même, mais la forge n’était plus là. Dans le deuxième roman ce qui m’avait marqué c’était la description de la mort de Batouala que j’assimilerais plus tard à la mort de mon grand-père.

 

 

Dix livres cultes de votre bibliothèque…

En vérité difficile à citer compte tenu de la grandeur de ma bibliothèque! Mais comme ça au pif je peux citer:

 

  • Nations nègres et Culture de Cheikh Anta Diop
  • La philosophie bantou comparée d’Alexis Kagamé
  • La vie sans fards de Maryse Condé
  • L’impensé du discours de Buakasa Tulu Kia Mpanzu
  • Le voyage en Orient de Herman Hess
  • Le Petit Prince d’Antoine de St Exupéry
  • (a) Le soulèvement des âmes; (b) Le maître des carrefours; (c) La pierre du bâtisseur de Madison Smartt Bell
  • L’Ethique de Spinoza
  • Les vers d’or de Pytagore
  • Une si longue lettre de Mariama Bâ

 

 

Votre proverbe préféré… et pourquoi ?

« La rivière zigzague parce qu’elle n’a eu personne pour la redresser. » C’est un proverbe bantou qu’utilisaient souvent ma grand-mère et ma mère lorsqu’elles avaient un conseil à me donner.

 

 

Le rendez-vous de Mombin crochu est-il un roman sur le féminisme ? Sur l’initiation ?

Le rendez-vous de Mombin-Crochu est d’abord un roman sur les violences que subissent les femmes. Ensuite, oui il y a un aspect initiatique très important, car notre vie, toute vie est une succession d’initiations. Il est aussi un roman féministe en ce sens que non seulement il dénonce les violences subies par les femmes mais aussi dans la troisième partie, la séquence d’initiation est en somme un processus de ce que les anglophones nomment « Empowerment », à la fois autonomisation et dynamisation des femmes.

 

 

Si on dit “Liberté”, à quoi cela vous fait-il penser, chère Alfoncine ?

La liberté pour moi, c’est de vivre pleinement sa vie aux plans physique, spirituel et mental, sans entraves, sans enfermements quels qu’ils soient.

 

 

Êtes-vous féministe ? Comment définirez-vous le féminisme à partir de votre expérience personnelle ?

Si je suis féministe? Je suis comme le Tigre de Wole Soyinka qui ne crie pas sa tigritude. Mon féminisme est dans le sang : je l’ai reçu de mes grands-mères et de ma mère. Je le vis au quotidien sans faire de discours. S’il me faut définir le féminisme, je dirais que c’est une manière d’être et de vivre avec la conscience que l’on a de l’équilibre entre le masculin et le féminin, les hommes et les femmes et les efforts, les actes entrepris chaque jour pour maintenir cet équilibre.

 

 

Je me trompe peut-être… mais la question de l’origine ou de la racine est abordée dans vos deux livres… avec subtilité, mais elle est présente... très présente. Un peu comme l’histoire qui est là et qui s’impose…

 

Sans racine, aucun arbre, aucune plante, aucune herbe ne pousserait ni ne tiendrait debout. Nous sommes tous portés par nos racines, que nous en soyons conscients ou non, que nous le voulons ou non!

 

 

Si vous étiez Dieu… 

Non, je ne peux même pas l’envisager un seul instant! Déjà que je ne suis pas digne de délacer les sandales de Son Envoyé, ni de L’approcher de près, comment pourrais-je m’imaginer être à Sa place… Non c’est impensable, inimaginable…

 

 

Levinas écrit : “Dès que le visage de l'autre apparaît, il m'oblige “. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

L’altérité. Je pense d’emblée à la relation « Je - Tu » de Martin Buber. Autrui en face de moi, se pose en être humain et m’invite à le reconnaître comme tel, en même temps que je me pose à lui, l’invitant à me reconnaître dans mon humanité. Sur ce visage qui m’apparaît (comme apparaissent la lune, le soleil ou les étoiles), il y a des yeux qui me regardent et que je regarde, une bouche qui me parle, me sourit ou peut faire la moue, crier ou hurler. L’autre est mon miroir autant que je suis son miroir. La phrase en elle-même peut faire l’objet d’une dissertation philosophique!

 

 

J’aime beaucoup la Sœur Emmanuelle… Vous me faites souvent penser à elle. Elle a cru en l’homme et a compris que l’être humain est le chemin de la religion… Elle écrit que « la valeur ne dépend pas de la religion, mais de l’amour qui nous fait considérer l’autre comme un frère ou une sœur ». Vous êtes très dynamique… Merci à vous d’être ce que vous êtes…

Quelque part, la deuxième partie de la phrase de Sœur Emmanuelle rejoint celle de Levinas citée ci-dessus. Les deux phrases nous invitent à l’altérité, à la mise en avant de notre humanitude commune. Merci à vous de me reconnaître et de m’accepter telle que je suis : humaine, avec mes qualités et mes défauts, mes hauts et mes bas.

 

 

Quel est votre rêve ?

Vivre le plus longtemps possible tout en gardant la vivacité de mon esprit et continuer à transmettre par le moyen de l’écriture.

 

 

Un mot à toutes celles et tous ceux qui nous liront...

S’accepter tel (le) qu’on est ; s’aimer ; savoir se pardonner ; avoir un rêve et le suivre jusqu’au bout.

 

Entrevue réalisée par Nathasha Pemba

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Ophélie Boudimbou: L’Afrique a ce pouvoir d’émerveiller petits et grands

8 Novembre 2019, 21:04pm

Publié par Juvénale Obili

Ophélie Boudimbou, congolaise de Brazzaville est doctorante-chercheure en Littératures comparées à Lille. Autrice, elle vient de publier un livre de cuisine Kanika dans la cuisine de Mamie. Juvénale Obili, bloggeuse culturelle l’a rencontrée pour le compte du Sanctuaire de la Culture.

 

Peux-tu nous parler de ton projet « Petits bouts d’histoires » ?

Petits bouts d’histoires est une plateforme que j’ai créée en 2018 avec pour ambition de partager du contenu autour d’une thématique précise : l’Afrique, son Histoire et sa culture. A ce jour, Petits bouts d’histoires est en phase de devenir une marque qui crée des livres, box et objets dérivés sur la culture africaine.

 

Qu'est ce qui t'a inspiré cette merveilleuse vision ?

Tout est parti d’un déclic : le besoin de lire à mes cousins nés en France des livres qui présentent de façon positive l’Afrique. Puis la prise de conscience du manque d’information sur le continent africain. C’est en m’informant moi-même sur l’Afrique que j’ai découvert son Histoire tout autant que sa richesse culturelle. Je souhaite à présent transmettre, à travers les livres que j’écris, cet émerveillement que j’ai ressenti au fil de mes recherches.

 

Penses-tu qu'il est intéressant de poser un regard explorateur à l'endroit du berceau de l'humanité ?

Explorateur ? Je ne saurais vous répondre. Je n’aime pas ce mot « explorateur ». Kanika, le personnage que j’ai créé pour porter mes messages, est tout simplement une héroïne « afro curieuse[1] ». Par contre, je peux vous confier que le livre éponyme que je venais de publier invite tous les afro curieux (ses) au retour aux sources car je considère le continent africain comme le berceau de la culture. Les aventures de Kanika permettent de montrer cette Afrique dont on ne parle que très peu, que ce soit dans les manuels scolaires ou dans les médias. Il s’agit de prendre conscience de notre merveilleux patrimoine culturel et historique puis de le valoriser.

 

Choisir le livre comme arme pour un combat… beaucoup le font déjà. Qu’apportes-tu de nouveau ?

Dire que j’apporte quelque chose de nouveau serait prétentieux de ma part, d’autant plus que je ne suis dans aucun combat. A vrai dire, je considère le livre/la littérature comme un moyen d’expression et non pas comme une arme. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. D’ailleurs les critiques littéraires l’affirment tout haut : la littérature (l’écriture) n’est qu’intertexte. Tout n’est donc que reformulation.

Par contre, avec mon projet d’écriture, j’ai souhaité partager une vision, la mienne. Celle que j’ai sur l’Afrique et le reste du monde.

 

Kanika dans la cuisine de Mamie est ton premier ouvrage ?

Après quelques participations à des ouvrages collectifs et des histoires publiées en ligne, j’ai décidé de me lancer enfin dans une carrière d’autrice. Kanika est mon premier livre et donc celui qui signe le début de ma carrière d’autrice jeunesse.

 

Pourquoi un livre de cuisine au lieu d’un livre de contes comme on le voit habituellement ?

J’ai voulu écrire un livre jeunesse qui aborde la thématique de la cuisine. Kanika dans la cuisine de Mamie est un album jeunesse qui offre une présentation storytellée des recettes. L’ouvrage est un mélange de contes (parce que le storytelling est un cousin du conte), avec en supplément, des pages d’histoires (les pages colorées au centre du livre portent un mini récit sur les notions de transmission des valeurs et de tradition, et surtout l’Histoire du Continent), des fiches recettes (pour le côté pratique).

J’ai écrit Kanika en mettant de côté ma veste de diplômée en littérature de jeunesse pour endosser celle de jeune autrice. Le but n’est en aucun cas de cataloguer le livre. Certains lecteurs et professionnels des métiers du livre appelleront cela un ovni, parce qu’ils auront du mal à le classer dans un rayon. Les enfants et parents voient un moyen d’effectuer une activité ensemble tout en (re)découvrant le continent africain à travers les aventures de cette petite fille dans la cuisine de sa Mamie adorée.

Ce livre peut être abordé de plusieurs manières sans vouloir respecter un code précis. Il est par exemple possible de commencer la lecture de Kanika par les pages du centre, pour agrémenter le rituel du dodo. Tout comme choisir de commencer par la page de gauche, un matin, avant d’aller faire les courses en famille, puis entamer la lecture de la page de droite en cuisine ; voilà comment créer du lien entre les parents et les enfants tout en favorisant le développement de la mémoire de l’enfant ainsi que sa motricité. C’est ainsi que lire Kanika dans la cuisine de Mamie deviendra alors une activité ludique pour petits et grands.

Quel beau souvenir gardes-tu de ton autoédition ?

S’il y a bien un souvenir qui restera gravé dans ma mémoire c’est bien celui marquant la période de campagne de financement participatif de mon projet de livre. Il a fallu aller à la rencontre du public, jouer le jeu du pitch de mon projet d’autoédition, raconter une histoire pour donner envie d’y croire. C’est un peu comme une course, cela a demandé de l’endurance, un bon mental parce que tu sors de nulle part et donc il faut bien aller chercher de potentiels lecteurs et les convaincre de précommander ton livre. Ce n’est pas du tout facile j’avoue, et cela a fonctionné grâce à une réelle préparation en amont. Des nuits blanches à préparer le plan de communication afin d’espérer réussir le financement de son projet, et bien évidement, créer un mini buzz médiatique autour du livre, de l’héroïne qui a très vite été adoptée par les internautes qui ont partagé et relayé la campagne sur les réseaux sociaux. Une sacrée preuve de solidarité.

 

Le choix de promouvoir la richesse de la culture africaine à travers sa gastronomie est-il justifié ?

 

Ce livre de cuisine, c’est avant tout une histoire sur la diversité : diversité culinaire et diversité géographique. C’est une histoire autour de la richesse culinaire : celle des recettes, produits que nous avons en partage d’un coin de l’Afrique à un autre. C’est une belle histoire sur la tradition : les secrets des recettes traditionnelles gardés par les ainés, et transmis de générations en génération. Et parce qu’en Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle, il est temps de transcrire ces recettes, non seulement pour les adultes, mais aussi pour les plus petits. La transmission, la transcription de ces recettes est importante, et les enfants méritent d’être pris en compte dans cette dynamique de promotion de la gastronomie africaine. Et, bien sûr, ne l’oublions pas, la cuisine en plus d’être symbole de partage, est un lieu de voyage et de rêve. D’où le choix de storyteller chaque recette pour le plaisir des petits et des grands.

 

Que souhaites-tu inspirer à tout le monde au travers de ce noble combat ?

J’ignore si je dois appeler cela « combat » car je ne suis en aucun cas une guerrière et ma posture n’est pas celle d’une quelconque activiste. Tout ce que je fais, je le fais avant tout par passion. Les livres jeunesse qui peignent le continent africain, que ce soit sur son Histoire et sa culture, doivent à mon humble avis, devraient inspirer estime de soi et fierté, car c’est ce dont les enfants africains et afro descendants ont besoin pour leur développement psychologique et émotionnel. Que ce soit pour Martin Luther King ou Wangari Matai, tout a commencé par un rêve ; ils se sont projetés dans un monde meilleur à leurs yeux. Ils ont travaillé pour que cela arrive. L’Afrique a ce pouvoir d’émerveiller petits et grands grâce à son patrimoine culturel et historique. Alors, plantons des graines qui leur permettront de se les (ré)approprier, de rêver d’une Afrique meilleure.

 

Que pouvons-nous te souhaiter pour la suite ?

Continuer de faire rêver les enfants du monde entier avec des histoires authentiques sur la culture africaine.

 

Interview réalisée par Juvénale Obili

 

 

 

[1] Afro curieux (se) est un terme créé par la bloggeuse Sandy Abena pour désigner « une personne avide de (…) apprendre et s’informer sur l’Histoire et la Culture des communautés noires. L’Afro curieux (se) tente de déconstruire ce qu’on lui a appris à l’école et ce qu’on lui montre dans les médias. L’Afro curieux (se) a une vision d’une communauté noire dynamique et audacieuse. Positive et entrepreneuse. Une communauté qui, faisant connaissance avec la grandeur de son Histoire, et ayant conscience de ses atouts du présent, va de l’avant et construit son avenir. ». Définition à lire sur le site www.abenafrica.com

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Léonie Mandang : Photographier c'est raconter une histoire

26 Juillet 2019, 19:16pm

Publié par Nathasha Pemba

Qui êtes-vous Léonie ?

 

Tout d'abord merci pour cette belle rencontre. Je suis une jeune sénégalaise qui vit au Québec, Canada. De Thiès à Québec, en passant par Dakar, j'ai atterri dans ce pays en tant qu'étudiante étrangère à l'ENAP pour une maîtrise en Administration internationale. Mais avant cela, j'ai fait des études en Technique de communications, en Communication des Relations-Publiques et en Journalisme. Très engagée dans les mouvements, j'ai eu beaucoup d'expériences à travers les associations sociales et les organismes socio-religieux, mais jamais en politique.

 

Vous êtes Directrice générale de l’agence de communication Forman basée à Québec… et vous êtes photographe. Parlez-nous un peu de votre agence et de votre passion pour la photo.

 

Mon agence appelée Forman, a été créée en 2017. Mais l'idée est née au Sénégal où je comptais l'ouvrir si toutefois je n'obtenais pas le visa pour le Canada. Communication Forman est une agence qui se veut professionnelle, authentique, riche en couleur avec comme volet central la photographie.

 

 

Qu’est- ce qui vous a amené sur cette voie de la communication à partir de la photo ?

 

Il faut dire que quand j'étais plus petite, j'adorais dessiner. Je dessinais du tout: des fleurs, des animaux et autres. En résumé, la nature. A l'approche des fêtes, surtout de Noël et du nouvel an, je passais mon temps à dessiner des cartes de vœux. Je pouvais rester jusque tard dans la nuit à dessiner. C'est ainsi que ma mère, en voyant la lumière de notre chambre, alors que j'étais sensée être au lit, se levait et venait me gronder. Je me rappelle encore de certaines de ses reproches où elle me faisait comprendre que ce n’est pas avec ces dessins que je réussirais dans la vie. Pour elle, il fallait apprendre l'Histoire, la Géographie, l'Observation et les autres matières qui pouvaient me donner de très grands diplômes. Ce qui est tout à fait compréhensible pour une mère. Mais malgré cela, je continuais toujours à dessiner. Et c'est seulement après avoir reçu de bonnes fessées de sa part que j'ai arrêté et que je me suis tournée vers l'image externe. Je veux dire par là, la photographie. A l'époque, je fréquentais le collège Ste-Ursule qui se trouve au centre ville de la région de Thiès. Et à la fin des cours, en rentrant à la maison, je passais par le grand marché où se trouvaient beaucoup de labos photos. Je passais mon temps à regarder les belles photos affichées sur des vitrines. De belles photos riches en couleurs, en modes, mais surtout en histoires. Je dis surtout en histoires, parce que pour moi chaque photo raconte une histoire. Chaque photo est une histoire.

 

La photographie, une passion ou un métier simplement ? La photographie au cœur de votre agence de communication… Est-ce un nouveau concept ?

 

Il faut dire qu'avant qu'elle ne devienne un métier, la photographie est tout d'abord une passion pour moi. Une passion née de l'amour que j'avais pour le dessin. Et c'est pour ça d'ailleurs que je l'ai mise au centre de mon agence de communication. Oui on peut dire que c'est un nouveau concept, car avant, les agences de communication avaient pour but principal de donner des conseils, de gérer les relations-publiques, de partenariat ou de sponsoring pour une entreprise, une association ou même une personne. Elles avaient pour but de faire de l'événementiel. Communication Forman fait tout cela, mais la photographie est au cœur de son travail. Elle est aussi sa porte d'entrée. Et il est important pour moi, que les choses soient et demeurent ainsi.

 

Êtes-vous numérique ou manuel ?

 

Les deux. Mes cours de technique en communication, ont été données avec les méthodes que sont: la méthode analogique et la méthode numérique. J'en parle à l'instant et pleins de souvenirs me reviennent. Aujourd'hui, j'utilise beaucoup le numérique, mais j'ai un appareil photo analogique qui m'a été offert par mon beau-père. Un beau cadeau de famille qu'il a lui-même hérité de son père.

 

Un photographe dans le monde qui vous touche beaucoup ?

 

Je ne peux pas vraiment dire qu'il y a un photographe dans le monde qui me touche beaucoup. Car, je n'en suis aucun et c'est pas à cause d'un photographe que je suis devenue photographe. Ma passion pour la photo est née de ma passion pour le dessin. Et puis à l'époque, on ne parlait pas des photographes comme aujourd'hui. Du coup, c'était difficile d'avoir une référence ou de côtoyer un photographe, surtout que c'était un métier tabou. Aujourd'hui, je connais beaucoup de photographes. Je les admire, je regarde leurs belles photos et parfois je fais des critiques.

 

Photographier pour vous, c’est….. ?

 

Raconter une histoire.

 

L’image qui vous a le plus marquée ?

 

Pas une mais plusieurs images m'ont déjà marquées. Que ça soit les photos d'une femme enceinte ou celles d'une femme qui accouchent, j'adore ces captures. C'est toute une histoire.

 

Y a-t-il un élément dans la nature qui vous donne envie d’espérer ?

 

Les enfants… J'adore les enfants. Et pour moi, tant qu'il y en aura, j'aurai foi en l'humanité.

 

La personne que vous auriez aimé interviewer et pourquoi ?

 

Ma mère. Non seulement pour lui demander ce qu'elle pense de moi en tant que femme et mère, mais aussi comment elle a réussi à fonder une si belle famille? Comment elle a réussi à inculquer de belles valeurs à ses enfants, à les gérer tout en restant digne et brave? Autant de questions que j'aurais aimé lui poser, mais hélas je ne pourrais le faire car elle nous a quitté le 25 février 2018. Paix à son âme.

 

La réalité que vous chérirez dans cent ans…

 

La paix partout dans le monde. Je veux dire par là, qu'on n'entende plus parler de guerres, de massacres, etc.

 

Un auteur spirituel qui vous touche beaucoup ?

 

Jean-Marie Vianney

 

Quels sont vos défis dans les années à venir ?

 

Détenir la plus grande agence de communication qui donne la meilleure visibilité aux acteurs, politiques, entrepreneurs et chercheurs noirs partout dans le monde...

 

Si je vous demande le mot qui décrit le plus votre conception de la Vie, lequel ce serait ?

 

La communion. La communion des cœurs et des esprits.

 

Quelle cause vous tient le plus à cœur ?

 

Le bonheur des enfants.

 

Merci Léonie

 

Entretien réalisée par Nathasha Pemba 

(Le Sanctuaire de la Culture)

 

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Blaise Ndala: comme n’importe quel écrivain, mes textes sont nourris par mes sensibilités qui sont tout, sauf monochromes

29 Juin 2019, 09:24am

Publié par Nathasha Pemba

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Crédit photo: Pascale Castonguay

Le 10 mai dernier, le roman Sans capote ni Kalachnikov de l’écrivain canadien (d’origine congolaise) Blaise Ndala remporte le combat national des livres 2019. Dans cette causerie,  il revient sur certains sujets comme la Francophonie, l’espoir porté par l’écriture, le sens du mot écrivain aujourd’hui…

 

 

Bonjour cher Blaise. Il y a plus d’un mois, votre roman Sans capote ni Kalachnikov a remporté le combat national des livres 2019. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ? Pouvez-vous nous dire en quelques mots c’est quoi le combat national des livres ?

 Le combat national des livres de Radio-Canada – Canada Reads pour la version anglaise - est un concours radiophonique qui repose sur des débats d’une heure autour d’œuvres littéraires présélectionnées parmi les meilleures des lettres canadiennes. Pendant une semaine, cinq panélistes qui défendent chacun un titre discutent, argumentent et répliquent aux critiques de leurs adversaires afin de faire valoir la « supériorité » de leur livre, tandis que les auditeurs votent pour couronner « le livre que tout le Canada devrait lire ». Les panélistes ou « combattants » dont les livres sont éliminés continuent de prendre part aux joutes après s’être rangés derrière le livre de leur choix parmi ceux restés en lice. Le but premier est de promouvoir la littérature grâce à un « happening » autour de ce qui est devenu, au fil des années, le plus grand rendez-vous littéraire sur les ondes de Radio-Canada. Avant la victoire de Sans capote ni kalachnikov défendu brillamment par la journaliste d’enquête Marie-Maude-Denis à qui j’aimerais réitérer ici ma gratitude tout en saluant ses talents exceptionnels de débatteuse et de lectrice, le concours avait déjà eu à couronner les œuvres d’écrivains de renom dont Gil Courtemanche avec Un dimanche à Kigali en 2004, Réjean Ducharme avec L’Avalée des avalés l’année suivante ou Dany Laferrière avec L’Énigme du retour en 2010.

 

 

Comment avez-vous accueilli la nouvelle de la victoire ?

D’abord par une gratitude profonde à l’égard de la journaliste Marie-Maude Denis qui permettait ainsi au roman d’atteindre un public encore plus large à travers le Canada. Gratitude également à l’égard des dizaines de milliers de personnes qui avaient voté pour mon livre, témoignant par là que les sujets que j’y aborde ainsi que la manière de le faire en font, à leurs yeux, un texte important. Il va sans dire que le fait que Marie-Maude Denis ait réussi ce pari face à quatre œuvres littéraires de haute facture grâce au vote populaire procurait à la victoire une saveur particulière. Le moment de surprise passé, j’étais donc heureux de ce résultat que je prends comme le signe d’une rencontre réussie, à un moment de ma carrière littéraire, entre le public et une certaine idée de la satire.

 

 

Que signifie pour vous être écrivain aujourd’hui ?

Je ne crois pas que le rôle ou le statut de l’écrivain ait fondamentalement changé depuis que Homos Sapiens a inventé les idéogrammes pour diffuser ses idées. Sans prétendre réinventer la roue, je vous dirais qu’à mon sens est écrivain celui ou celle qui, convaincu à tort ou à raison d’avoir quelque chose de singulier à dire, se donne le droit de quitter sa forteresse intérieure pour solliciter l’attention des autres au moyen de ses écrits, assume le rôle - ô combien présomptueux - de celui ou de celle qui croit avoir un savoir à partager, et qui accepte par le fait même de se remettre continuellement en question au fil des discours qui font écho à ses propres publications. Cela me semble valable quelles que soient la portée et l’incidence que lesdites publications peuvent avoir au plan politique, social, économique ou religieux.

 

 

La première de couverture de J’irai danser sur la tombe de Senghor incarne tout un symbole. J’ai adoré la couverture avant d’aimer le Contenu. D’où vous est venue cette inspiration ?

L’inspiration venait tout simplement des deux personnages secondaires du roman que sont la boxe et la rumba congolaise, puisqu’il s’agit là de deux personnages à part entière au cœur de cette fiction. Pour la petite anecdote, j’avais rendez-vous dans le marché By d’Ottawa avec un photographe professionnel et un ami artiste qui avait accepté de prêter son visage au chanteur Modéro, le narrateur dans J’irai danser sur la tombe de Senghor. Une fois sur le lieu, nous avons attendu l’ami comme on attendrait Godot. C’est alors que le photographe m’a lancé : « Au fait Blaise, cela a dû t’échapper, mais il se trouve que tu es Noir comme ton personnage. Pourquoi tu n’attraperais pas cette guitare pour donner corps à Modéro ? » J’en ai d’abord rigolé parce que pour moi il était hors de question que je me voie sur la couverture de mon propre roman. J’ai suffisamment d’occasions de voir quotidiennement ma silhouette dans un miroir, tout de même ! Mais comme je ne trouvais pas d’alternative et que le temps nous était compté, je me suis prêté au jeu. Au point que mon père, lorsqu’il a reçu sa copie du livre à Kinshasa, n’a pas cru au premier abord que le visage qui se cachait derrière le chapeau était mien. Même quand je confirmais ce que ma sœur lui avait dit et redit, il doutait encore.

 

 

Vous êtes Canadien certes, mais avant tout et aussi congolais… alors, peut-on dire que lorsqu’on fait partie de deux fratries différentes, la place que l’on y occupe compte beaucoup ? Comment pouvez-vous définir comme complètement écrivain canadien et complètement écrivain congolais ?

Votre question se résume me semble-t-il à celle, plus générique, de l’identité, et qui est la même que l’on soit écrivain, joueur de basket-ball ou plombier. Je ne vous surprendrais pas en disant que le fait d’avoir passé près des deux-tiers de ma vie au Congo fait en sorte que je suis pétrie de culture africaine, plus exactement congolaise. Parce que cette culture constitue le noyau de mon être, parce qu’elle nourrit à la fois mon rapport à la vie et mon imaginaire, elle ne peut que se refléter dans mes écrits. Mais que l’on me montre un seul africain qui, après avoir été « à l’école européenne », après avoir eu la chance de rouler sa bosse loin de la terre qui l’a vu naître, serait resté inchangé. Je suis donc forcément dans une sorte de transculturalité en étant à la fois africain et nord-américain, riche d’une culture afropéenne et judéo-chrétienne indéniablement, toutes choses qui font de moi un être qui habite les frontières tout en sachant très exactement d’où il vient. Après, je n’ai pas d’objection aux qualificatifs que les uns et les autres pourraient choisir pour me désigner : écrivain congolais, canadien, franco-ontarien, je suis tout cela, et bien plus, sans aucun doute. 

 

 

Vos personnages… disons les personnages de vos romans… Le petit Che, Fourmi rouge par exemple ou Jean Le Gourou ont-il une existence dans le réel ?

Si aucun parmi eux n’a réellement existé, je confesse n’avoir pas dérogé à ce dans quoi tous les écrivains excellent depuis que la littérature permet de dire et d’interroger le monde : piquer dans la vie de mes contemporains ce que je trouve de beau ou de laid, de limpide ou d’énigmatique, pour le leur rendre sous le fallacieux prétexte de la fiction. L’important pour moi est et sera toujours de nous donner à revisiter la seule chose que nous partageons sans l’ombre d’une nuance : l’universelle condition humaine.

 

 

L’écriture de Blaise Ndala : L’intertextualité, les images qui occupent une place importante ainsi que le détail, la place de l’humour pour dire les choses… On a l’impression que cela vous permet d’assouplir une certaine colère et de montrer qu’un écrivain a toujours des auteurs de référence. Le style est fluide même si on note une certaine culture. Est-ce un travail conscient ?

Mes textes, cela ne vous aura pas échappé, frisent souvent la satire. Or l’humour est à la satire ce que la musique est à la mélancolie : un exutoire à une certaine forme d’impuissance dans le champ du réel. Un réel qui peut parfois, je vous l’accorde, générer colère et désenchantement, mais aussi joie et exaltation. Et je ne pourrais dire cela sans faire aussitôt un lien avec l’intertextualité que vous évoquez. D’abord pour mentionner que l’écrivain qui m’aura le plus marqué, étant jeune, en la personne de Sony Labou Tansi, est un diable de la satire et donc de l’humour le plus décapant qu’il m’ait probablement été donné de savourer comme lecteur. Ensuite pour confirmer ce que vous suggérez dans votre question : l’intertextualité m’a souvent permis de rendre hommage à des auteurs, hommes et femmes, qui occupent une place de choix dans mon esprit et dont les imaginaires influencent ou ont influencé ma perception du monde. Ce qui veut dire qu’il y a à la fois une part consciente dans ce que le lecteur découvre dans mes livres et une autre, inconsciente celle-là, dont je ne saurais circonscrire les contours.

 

 

Quand je vous lis et écoute vos interventions, je pense à Julien Benda. Dans La trahison des clercs, ce dernier affirme affirme ce qui suit : « Les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison, et que j'appelle les clercs, ont trahi cette fonction au profit d'intérêts pratiques ». Êtes de vous de cet avis ? Les écrivains, notamment en Afrique résistent-ils à l’oppression de la politique qui leur impose la soumission de leur plume et de leur conscience ?

Julien Benda nous a laissé cet ouvrage qui est en fait un manifeste de méfiance face aux tenants des idéologies qui ont dominé les 19ème et 20ème siècle. Il est bon de rappeler que le philosophe et écrivain pensait tout particulièrement aux intellectuels fascistes, nationalistes et communistes de l’entre-deux guerres, ainsi qu’aux écrivains dit « engagés » à qui il reprochait de servir non pas des valeurs comme la vérité ou la justice, mais une idéologie. Être de son avis, c’est s’adjuger un rôle de procureur que je trouve bien encombrant et peu glorieux du reste. Une chose est de romancer les travers de mes contemporains – du juge qui se laisse corrompre à l’humanitaire qui louvoie avec la belle mission de l’organisme qui l’envoie « sauver le Tiers-Monde » -, une autre est de reprocher à une catégorie d’écrivains de sacrifier les valeurs désintéressées au profit d’intérêts pratiques, pour reprendre les mots de Brenda. Encore qu’il n’y ait pas que la politique ou l’idéologie pour asservir une plume, des considérations bien plus mesquines et pernicieuses comme la soumission à l’argent, le conformisme ou le simple désir de plaire peuvent entraîner leur part d’inhibition et d’autocensure. Ma responsabilité, si tant est que j’en aie une, serait plutôt de prendre à bras le corps les enjeux que je juge importants et au sujet desquels j’ai des choses à dire ou des actes à poser. Cela m’occupe assez pour ne pas avoir à en rajouter. 

 

 

Blaise Ndala, juriste fonctionnaire dans les bureaux d’Ottawa et dans les prisons fédérales le jour, écrivain le soir. Cela habite et séduit… une humanité, un défenseur des droits humains… Vos romans ont aussi une dimension politique… quel est le message de votre engagement littéraire ?

Il est vrai que l’acte d’écrire est un engagement en soi, indépendamment de ce que tel ou tel auteur convoque dans ses écrits, de ce qu’il est ou n’est pas à la ville. Après, je pense que la notion de politique dans le champ de la création littéraire est bien plus complexe qu’il n’y paraît : une histoire d’amour entre deux filles dans une fiction signée par une romancière iranienne ou un poème écrit par un jeune sénégalais sur les tribulations d’un polygame de Ziguinchor peuvent être jugées plus politiques qu’une pièce de théâtre sur la corruption dans l’Italie du 21ème siècle. Mais pour répondre plus directement à votre question, je dirais tout simplement que comme n’importe quel écrivain, mes textes sont nourris par mes sensibilités qui sont tout, sauf monochromes. Partant, les expériences intellectuelles et socio-professionnelles que vous avez rappelées y jouent certainement un rôle, que cela se passe de manière consciente ou non. Aux lecteurs et aux critiques de se farcir la tâche d’identifier un message d’un texte à l’autre, si message il y a.

 

 

J’irai danser sur la tombe de Senghor sera adapté au Cinéma. Comment cela s’est-il passé ?

Rachid Bouchareb, le réalisateur franco-algérien que l’on ne présente plus, qui travaille depuis quelques années entre Paris et Los Angeles, était à la recherche d’une fiction qui aborde de façon décalée et originale « le combat du siècle » d’octobre 1974 à Kinshasa entre Mohamed Ali et George Foreman. C’était il y a bientôt trois ans, au moment du décès de l’homme qui fit vibrer Kin-la-belle aux cris d’ «Ali boma ye ! » C’est au bout d’une petite recherche sur le web, me dira-t-il, qu’il tombera sur mon premier roman et en fera la commande. Un an plus tard, après qu’il en avait acquis les droits en vue d’une adaptation cinématographique, il m’invitait à Hollywood pour travailler sur le scénario que nous avions commencé à écrire à quatre mains. Il s’agit là d’un projet de longue haleine qui suit tranquillement son bonhomme de chemin et dont l’aboutissement resterait difficilement dans le registre du secret.  

 

 

J’irai danser sur la tombe de Senghor est… très original, une marque de notre temps. Qu’est-ce qui vous l’a inspiré ?

Le roman est né d’une idée qui m’a longtemps habité, en réalité depuis la fin de mon adolescence au Congo, alors Zaïre. Pour faire court, je vous dirais que c’est mon oncle Eustache que nous appelons Abou Nidal, grand amoureux de boxe et grand danseur de rumba devant l’Eternel, qui, sans le vouloir, m’a mis dans la tête l’idée de ce livre qui lui est d’ailleurs dédié. C’est qu’à force de l’entendre me rabattre les oreilles sur le combat épique qui sanctionna le grand retour de Mohamed Ali, événement qu’il associait au « paradis perdu » du grand Zaïre dont il faisait le deuil entre deux concerts de Zaïko Langa-Langa, je m’étais fait une promesse : un jour, lorsqu’en moi se sera cicatrisée la blessure du mobutisme, je convoquerai les anges et démons de ce grand soir que nous promettait l’homme à la toque de léopard, Mobutu Sese Seko pour ne pas le nommer. Vous connaissez la suite.

 

Le thème de Sans capote ni kalachnikov est une critique du Néo-colonialisme, des Dictatures et de l’humanitaire comme business… Mais c’est aussi un éloge à l’espérance. Peut-on dire que la rédaction de ce roman vous a rapproché de vous-même, de vos aspirations profondes ?

Ce que je sais, c’est que chaque texte que j’écris constitue un moyen de poser des questions que font naître en moi les différentes déclinaisons de la condition humaine. Comme pour mon premier livre, il a fallu des années entre la RDC, la Belgique, le Canada et Haïti, pour que l’idée assez confuse de ce que j’appellerais plus tard « l’égocharité » se cristallise dans mon esprit. Il a fallu ce temps pour que j’en glane suffisamment au Sud comme au Nord avant de me sentir prêt à donner forme à une fiction inspirée en partie du sort des femmes du grand Kivu, dans l’est du Congo. Je ne sais pas si écrire ce livre m’a rapproché de mes aspirations profondes. Je sais en revanche qu’il aura été un beau prétexte pour enclencher une discussion avec des hommes et des femmes que j’ai eu le bonheur de rencontrer sur différents continents, autour des thèmes qui sous-tendent la tragédie relatée par les cousins et ex-soldats Fourmi Rouge et Petit Che.    

 

 

Quel est le sujet qui vous inquiète le plus en ce moment ?

Sans hésiter, le retour en force des idées nauséeuses d’une époque que nous croyions révolue, époque qui fut témoin des crimes les plus odieux dont des êtres humains puissent se rendre coupables : trafic d’êtres humains fuyant la détresse vers des terres inconnues, nationalisme exalté à la limite du fascisme, repli sur soi sur fond des politiques visant ni plus ni moins à assigner à résidence les deux tiers de l’humanité, racisme et sexisme décomplexés y compris dans des sociétés qui aiment à se présenter en parangons de vertu sur la scène internationale… La liste, hélas, est bien longue et affligeante. Mais si je suis inquiet, je suis également optimiste. Je le suis car partout se lèvent des voix de la résistance, se multiplient des gestes d’humanité de la part d’hommes et de femmes qui, de Lampedusa à San Diego, choisissent la prison plutôt que de laisser crever à la belle étoile ou dans le vendre de l’océan leurs semblables.

 

 

J’ai lu quelque part… Dany Laferrière a fait découvrir Haïti, Kim Thuy a fait découvrir le Vietnam, Blaise Ndala fait découvrir le Congo. En dehors de l’immigration, qu’avez-vous de commun avec ces deux écrivains ?

Ce sont là les mots de Marie-Maude Denis prononcés le soir de la victoire au Combat national des livres. Je n’avais jamais pensé à ce que je pourrais avoir en commun avec Kim Tuy dont j’ai savouré avec délectation les livres, jusqu’à ce que vous me posiez la question. Me revient alors à l’esprit le fait que nous avions tous les deux fait des études de droit et étions passés par la case barreau. Quant à Dany Laferrière, eh bien, regardez comment le grand frère abuse de « l’art presque insolent du titre » pour comprendre qu’ayant signé tour à tour J’irai danser sur la tombe de Senghor et Sans capote ni kalachnikov, je pourrais difficilement jeter la première pierre à l’auteur de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, grand amoureux, comme moi,  du café et des mangues juteuses d’Haïti.

 

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Crédit photo: Etienne Ranger

La francophonie a –t-elle un avenir en Ontario ?

Le fait francophone, contre vents et marrées, a plus de 400 ans en Ontario. Nous sommes nombreux à croire qu’il sera encore là à la fin de ce siècle et bien au-delà, que des hommes et des femmes se lèveront d’Ottawa à Thunderbay en passant par Hearst chaque fois que la résurgence des forces hostiles à la diversité le menacera. Ce ne sont pas ceux qui ont vu les Franco-ontariens remporter une bataille à la David contre Goliath pour sauver l’hôpital francophone Monfort d’Ottawa en 1997 qui me contrediront.

 

 

Un roman en préparation ?

Un roman historique qui n’arrivera pas avant 2020.

 

Merci Blaise

 

  

Propos recueillis par Nathasha Pemba,

 

 

 

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