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Nathasha Pemba- Le Sanctuaire de la Culture

Articles avec #chroniques et analyses litteraires

Makandal dans mon sang, Alfoncine Nyélénga Bouya

22 Mai 2017, 05:35am

Publié par Nathasha Pemba

 

Quand on a ce recueil de quatorze nouvelles entre les mains, le titre interroge incontestablement. C’est en allant chercher dans les archives la signification du mot Makandal- qui me faisait a priori penser à « Makanda » (les familles)- que j’ai découvert le personnage et, par-là même, le sens du message de Nyélénga Bouya.

Commençons donc par dire qui est Makandal 

François Makandal était un esclave marron, meneur de plusieurs rébellions dans le nord-ouest de l’île Saint-Domingue. Selon les anthropologue, il était originaire d’Afrique (de l’Empire Kongo ). Accusé par l’autorité coloniale française, il est mort à Cap Français au XVIIIe siècle, livré au bûcher.

Makandal a quelque chose de majestueux. Il est doté d’une grâce évidente et impérissable; celle qui ne flétrit pas. Libre, il ne veut pas qu’on lui impose quelque chose car il sait qu’en tant qu’être humain, il possède la même dignité que les autres. On le dirait de ce recueil de nouvelles de l’écrivaine congolaise Alfoncine Nyélénga Bouya, celle qui se définit souvent comme grand-mère, mais qui porte plusieurs cordes à son arc. Éducatrice de la première heure, Globe-trotteuse confirmée et mère de famille, Alfoncine a décidé de mettre à la disposition des lecteurs ses pensées et ses expériences dans ses rapports avec les autres humains . De là est né Makandal dans mon sang , sa première œuvre littéraire publiée.

Makandal dans mon sang est le titre de la dixième nouvelle. C'est autour d'elle que nous avons voulu axer cette chronique. 

Cette nouvelle tourne autour de la vie des Afro-descendants qui aujourd’hui encore ont besoin de se libérer d’une manière ou d’une autre non pas d’une histoire qui les hante, mais de l’esclavage qui reste encore présente sous plusieurs formes. Il y a les Afro-descendants certes, mais il y a aussi ces Africains qui vivent sur le continent africain et qui prennent le large tous les jours pour fuir l’esclavage que leurs imposent les gouvernements.

Dans cette nouvelle, il y a deux femmes : la narratrice et la directrice générale. La première est compétente et accomplit convenablement son travail. La seconde, nonobstant son poste, envie presque toujours la première et laisse germer dans son cœur des semences de domination. Le complexe de la couleur de la peau qui l’habite lui fait entrevoir qu’elle est supérieure de tout humain qui n’est pas blanc. La narratrice la décrit comme une femme ambitieuse, dominante, écrasante, destructrice et manipulatrice à dessein

Domination que la narratrice banalise en affrontant ladite responsable sur le terrain du travail bienfait et de l'esprit de justice. Se réclamant arrière-arrière-petite fille de Makandal, elle revendique justice et égalité. Elle assume son indépendance et décide de ne pas se laisser piétiner.

Cet esprit rebelle de la narratrice rappelle, de ce fait, que Makandal c’est à la fois le bonheur d’être soi et la possibilité de dire haut ce que plusieurs pensent tout bas. Elle ne manque pas de souligner la cruauté humaine que peuvent véhiculer certaines attitudes humaines. Comme les Négriers autrefois, Vitraye la Directrice générale était prête à l'utiliser comme traitre de ses frères haïtiens: Tu n'es pas d'ici n'est-ce pas? Le souvenir de l'étiquette d'empoisonneur collé sur son ancêtre Makandal refait surface car si elle n'est pas de là, elle n'est pas étrangère parce que pour elles les Haïtiens sont ses frères. Elle refuse de les trahir et réhabilite en quelque sorte Makandal.

Cette île est la mienne, tu comprends, comprends-tu ? Ces gens sont mes frères et mes soeurs. Je ne suis pas une étrangère sur cette île de Dessailines pour qui tout Africain était fils de ce pays, une fois que ses pieds ont frôlé ce bout de terre! Je suis l'arrière-arrière-petite-fille de Makandal, Makanda, Mukanda, Okanda!

Makandal dans mon sang comme la plupart des nouvelles du recueil se déroulent à Haïti, symbole de la liberté. La narratrice ne manque pas de noter la ressemblance avec le Congo-Brazzaville ou encore d'autres villes comme Limbé, son pays d’origine. La question de l’identité aussi bien que la question de l’émancipation de la femme y sont développés de manière précise.

On retrouve cette africanité de Haïti dans les nouvelles suivantes: "Madanm on a coupé", "Ceux de Lot Bo Dlo", "Engodo la femme du fleuve" Danse avec le tambour", "Le chemin du détour"...

Je me sentais prête. Inexpressive. Impénétrable et inébranlable. J’étais un sphinx, dans toute son immobilité, son calme olympien, sa sérénité "nirvanique," imperturbable. Sous le soleil brûlant du plateau de Gizeh. Sous les tempêtes de sable quand elles décident de barrer la route aux Bédouins nomades. Sous l’invasion des criquets migrateurs quand ils se jettent sur les pousses de teff, de sorgho, de mil ou de maïs. Sous les trombes d’eau quand le ciel ouvre ses vannes. J’étais le sphinx. Ce n’étaient pas des yeux de cristal bleu-caraïbe qui allaient me déstabiliser, me faire craquer et encore moins me faire sourire. Cette phrase attribuée à Patrice Lumumba ou à Sékou Touré selon les cas, me revint à l’esprit : « Entre la liberté et l’esclavage, il n’y a pas de compromis.

Face à la globalisation sociale et politique, deux tendances cohabitent auprès d'une certaine catégorie d'Africains : le désir de se conformer à l’homme blanc et la revendication radicale de la revalorisation de leurs origines. Ce recueil, quant à lui, a opté pour une troisième voie entre intégration, la digne acceptation de soi et la reconsidération des valeurs ancestrales. Effectivement, sans dédramatiser, la narratrice ne fait pas dans le drame, encore moins dans la légèreté. Sa posture est celle d'une personne consciente qui considère que le salut de l'humain, de l'homme noir notamment, se trouve dans la conquête de sa liberté. Ce n'est donc pas par pur hasard que la préface du recueil s'intitule "le chant de la liberté". 
Les autres nouvelles traitent aussi de la question de l’héritage culturel, du rapport de la femme à l'humanité, du bonheur d'exister et de l'amour. Alfoncine Nyélénga Bouya se révèle grande exploratrice de la mémoire, de l'identité et du rapport entre les humains. Elle décrit avec une vérité "vraie" les problèmes qui minent encore les hommes noirs aujourd'hui. Les récits sont sans tabous. L'écriture est simple, honnête et sans détour. Il n'y a pas d'exagération ni mésestime de soi car ce qui compte pour les Africains comme pour les Afrodescendants, c'est la prise de conscience de leur identité et non l'assimilation. Les nouvelles se recoupent et on retrouve parfois des idées dans l'ordre de la continuité, entre nostalgie et désir d'avancer. L'histoire peut être reconstituée parce qu'elle est nécessaire, mais elle doit nous permettre de continuer la mission des ancêtres.

LISEZ MAKANDAL...

Nathasha Pemba

Alfoncine Nyélénga Bouya, Makandal dans mon sang, préface de Marie-Léontine Tsibinda, Nouvelles, Éditions La Doxa, Éditeur Militant, 2016, 232 pages, 15 euros. 

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Natacha Odonnat: Au secours, je suis enceinte!

19 Mai 2017, 15:33pm

Publié par Nathasha Pemba

Natacha Odonnat est économiste de la santé, spécialisée dans les pays en développement et en transition. Originaire de la Martinique, elle habite à Montréal depuis 2012. Natacha Odonnat aide les autres à se réaliser en restant le plus possible eux-mêmes. Elle a créé le cabinet de consultation Shanaprod dans le but de permettre aux personnes de faire entendre leur voix par l'art. Elle se définit, de ce fait, comme Chercheuse. On peut aussi découvrir ses engagements à partir de son Blog Parle Ton parle.

Ayant habité dans plusieurs pays, Natacha Odonnat ne fait pas abstraction de la diversité humaine dans ce qu'elle écrit. Les histoires de son recueil se déroulent dans plusieurs pays où ses personnages font mention de leur expérience et de leur engagement.

Au secours,  je suis enceinte !  est le premier recueil de nouvelles que je chronique sur mon blog. J’ai toujours hésité parce que passionnée moi-même des nouvelles, je sais qu’il est difficile d'écrire une critique sur l'ensemble du recueil parce que les histoires ne sont pas les mêmes comme dans un roman classique. Pourtant, ce recueil de Natacha Odonnat m’a convaincue non seulement par le style de rédaction, mais aussi par son unicité (presque) dont le thème de la grossesse permet de suivre chaque nouvelle en harmonie avec les autres.

Cependant, s’il y a une constante dans toutes les nouvelles, c’est celle de la présence de la femme ; elle est partout dans ce recueil. Pour cette chronique, je me suis focalisée sur trois nouvelles.

1-La première nouvelle, La folle de Pétion ville, met en exergue le visage d’une femme écologiste qui m'a rappelé l’engagement de Wangari Maathai. Il est, en effet, question de Joliette, une haïtienne qui lutte pour transmettre le message de la sauvegarde de l’environnement à d’autres femmes, précisément des paysannes qui ont une grande connaissance de la terre. Elle le fait si bien qu’elle finit par devenir modèle pour les autres femmes. Elle tombe amoureuse de José, un homme à la peau claire, et tombe enceinte de lui. Malheureusement, victime de la jalousie des autres femmes noires qui lui envient cet homme et cette grossesse, elle perd son enfant et devient folle.

2-Je veux croire à la vie , une nouvelle qui traite de la catastrophe naturelle de 2010 à Haïti. Très émouvante, la nouvelle rappelle comment l’amour et l’amitié peuvent permettre de tenir et d’espérer dans les moments les plus sombres de la vie. Elle souligne au passage la cupidité humaine qui veut toujours profiter des situations de malheur pour extorquer de l’argent même aux pauvres. Contrairement aux autres nouvelles qui parlent de la grossesse, Je veux croire à la vie est une exaltation de l’existence comme possibilité de vivre et d’espérer. Tout peut arriver dans la vie, mais il ne faut jamais désespérer.

3-Dans Naître : le premier combat de ma vie, Natacha Odonnat pense au bébé, au sacrifice qu’il consent lorsqu’il accepte de sortir du ventre de sa mère. Si la mère est celle qui subit les douleurs de l’enfantement, quitter le confort de l’utérus est aussi un supplice pour l’enfant qui vient au monde. Il fait en quelque sorte un saut dans l’inconnu.

Ce que l'auteure veut transmettre c’est ce désir qui habite toute femme qui tombe enceinte de voir être perpétuée sa lignée. Quelques fois, lorsque l’homme refuse de reconnaître son rejeton, la mère se sent le devoir de donner à ce dernier la chance de la vie, parce qu’elle sait que la vie ne se marchande pas. En ce sens, la femme devient la gardienne de la vie.

À travers les histoires et les personnages, Natacha Odonnat  décrit le quotidien de diverses femmes enceintes. Ces nouvelles ont été écrites lorsque l'auteure était enceinte de son premier enfant. Elles ont donc, à ses yeux, en plus de la détente, une vocation cathartique. C’est tout le sens du sous-titre, Écrits cathartiques d'une femme enceinte, car la fertilité de son imagination lui a permis de vivre positivement cette nouvelle réalité qui faisait irruption dans sa vie.

Dans certaines nouvelles, l’auteure présente la grossesse, à première vue, comme une problématique existentielle. Dans le recueil, certains hommes refusent d'assumer leur responsabilité et laissent en général les mères s’occuper seules de leur enfant. C'est le cas de « Carmen Nicolas » dont le personnage principal finit par devenir "fille mère".

Natacha Odonnat pointe en outre une attitude commune répandue dans la culture antillaise: lorsqu’une fille annonce à ses parents qu’elle est enceinte, on considère qu’elle n’a plus d’avenir et que sa vie s’arrête avec cette grossesse. Cette diabolisation de la grossesse rétrécit les possibilités de la vie et de renouvellement, notamment dans un contexte comme celui des Caraïbes.

Les nouvelles sont intéressantes. L’idée est originale car elle vient d'une auteure enceinte qui a voulu s’occuper en écrivant des nouvelles. J’ai beaucoup aimé le thème de la grossesse et la manière dont sont décrits les personnages. Les chutes sont respectées. Ma nouvelle préférée est « Punition ».
. Je choisis de ne pas la commenter pour que les lecteurs découvrent par eux-mêmes ce dont il est question.

Je recommande ce recueil aux amis de la lecture .

Les titres des nouvelles sont, dans l’ordre d’apparition dans le recueil de :

La folle de Pétion-Ville

Punition

Carmen Nicolas

Texao ou le déni

Nano

Je veux croire à la vie

Au secours, je suis enceinte !

Adélaïde

Je voudrais pouvoir te parler d’amour

Perdition

Naître : le premier combat de la vie

Extrait de la nouvelle Perdition

Ma foi, mon fils n’est pas ministre, mais c’est un homme intègre et ce qu’il fait, il le fait bien. Ses voyages lui auront servi. Ne dit-on pas que les voyages forment la jeunesse ? Je crois que les êtres humains naissent programmés dès leur gestation, une divinité, capricieuse peut-être, leur donne aptitudes et appétits. Ce mois-là, je n’avais pas eu mes règles. C’était, selon mon fils, un petit dérèglement hormonal et j’ai cru que j’étais enceinte. Le mois suivant, j’ai eu mes règles. Mon corps n’a pas changé. Disons qu’il n’a pas changé dans le bon sens. Je maigrissais à vue d’œil. Pendant ces trois ans, j’ai mangé comme quatre, comme si j’avais un ver solitaire. Mais c’était pour alimenter les trois ans de perdition. Il se nourrissait de moi, croissait et se fortifiait. D’aucuns ont voulu me l’expulser mais je n’ai pas voulu. J’avais confiance, il reviendrait.

Nathasha Pemba

Référence de l'oeuvre:

Natacha Odonnat, Au secours, je suis enceinte! Écrits cathartiques d’une jeune femme enceinte, Paris, Mon petit éditeur, 2012

Sites Web de l'auteur:

http://www.shanaprod.com

http://parletonparle.blogspot.ca

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La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit : Le problème de l’existence.

29 Avril 2017, 23:00pm

Publié par Nathasha Pemba

Ce qui fait la particularité de ce roman c'est sa narration construite autour de deux personnages qui tiennent tous les deux, chacun de son côté, un journal  intime. Le visuel des textes est distinct. On retrouve trois sortes de polices d'écriture qui permettent de distinguer le narrateur qui joue le rôle de médiateur entre Didier et de Rodolphe, les deux personnages centraux. Les deux journaux intimes sont tenus du 15 juin au 15 septembre.

Ce que les deux personnages ont de commun, c'est leur questionnement constant autour du problème de l'existence. L’histoire de ce roman est brillamment articulée par une expression philosophique libre qui permet d’entrer en contact avec la vie dans sa dimension physique et même métaphysique.

De quoi s'agit-il ?

Deux hommes se rencontrent à l'aéroport de Gatineau qui est en proie à quelque incident causant le retard du vol. Leurs regards ne les trompent pas. Cependant, ils vont chacun de son côté. Ils finissent par se retrouver à Paris. La même chaleur dans le regard demeure. La pensée n’est pas du reste. Le coeur semble adhérer au mouvement global de l'être.

Didier, la vingtaine, est musicien. Émotif dépendant, il pense la liberté sans savoir s'il l'est véritablement. Rodolphe le décrit comme un être narcissique. Sur initiative de sa mère, il prend des vacances à Paris avec sa nouvelle petit amie Claudia. 

Rodolphe, la soixantaine, Dandy, gentleman, intellectuel et ami de la bonne pensée et de la bienséance; célibataire et assez romantique dans un style qui lui est propre. Il est conscient de sa nécessité d'être au monde, mais il a choisi de vivre seul après trois tentatives de vie en couple. La liberté est son mode d'existence.

Cette rencontre de deux générations est aussi la rencontre de l'expérience et de l'inexpérience.

Rodolphe et Didier se désirent. Leur entourage respectif le remarque aisément.

Lors de ce séjour à Paris, Claudia qui a le mal d'adaptation décide, sans attendre la fin des vacances, de rentrer à Gatineau. Elle ne donne aucune justification à Didier son compagnon de voyage. L'amoureux quasi éconduit rejoint Rodolphe. Ce dernier lui propose de l'accompagner en Suisse. Au cours d’un voyage à Genève, l’attirance ne se limite plus désormais au regard. Ils passent à l’acte sexuel qui les consume et leur permet de consolider leur attirance mutuelle. Toutefois, Didier, narcissique, a un problème d’instabilité intérieure. Cette instabilité se répercute sur ses agissements. En réalité, dans son narcissisme, il reste très dépendant de sa mère et de sa sœur. Celles-ci dirigent sa vie comme deux maitresses de chœur dirigeraient une chorale. Il s’y complait car il aime qu'on prenne soin de lui. Il plante Rodolphe et rentre lui aussi à Gatineau. 

Cette jeunesse n'étonne point Rodolphe qui lui aussi se souvient de la sienne. Plus tard, lorsqu'il rentre à Gatineau, il est nostalgique de sa rencontre avec Didier. Même s'il reste habité par ses anciens amours, l'image de Didier s'impose à lui comme une évidence. Ce dernier reprend contact avec lui par le biais d'un mail. L'espoir renaît et Rodolphe "assume ses contradictions et ses paradoxes intimes". Ils se rencontrent à l'extérieur de la ville.

Durant ses quatre mois, leur relation se vivra de manière saccadée entre ruptures, réconciliations et retrouvailles.

J'ai éprouvé les vertiges que les hommes recherchent. Je suis là près de moi dans un rôle que je me suis donné. Je joue ma vie. Je ne souffre pas. Je n'angoisse pas. Je connais le regard des autres, grossier, celui qui juge, celui qui enchaîne. Le psychodrame ne fait plus partie de mon existence.

 En fait, le bonheur pour Rodolphe comme pour Didier n’est pas figé. Il est assez relatif et peut se limiter, instantanément, à la contemplation d’une oeuvre d'art ou encore à l’écoute d'un son. Il peut aussi se trouver dans le regard, dans la dégustation d'un bon vin ou dans une fusion temporelle des corps.  Quelquefois, on retrouve un Didier perdu dans ses origines qui l'ancrent à sa mère et à sa sœur. Quelquefois, on aperçoit Rodolphe qui se nourrit de souvenirs tout en voulant aller à la découverte d’autres sensations. Tel est finalement l'homme dans ses multiples manifestations. C'est d'ailleurs ce que semble renvoyer l'image de la couverture du livre: l'homme est un mystère et les apparences sont trompeuses car la lumière de l'été n'éclaire pas toujours ce que l'on croit .

Mon point de vue

Le roman de Michel-Rémi Lafond est d’une puissance rare qui révèle le contexte et l’expérience des personnages qui ont une grande connaissance du monde. Rodolphe est un érudit qui a fait le monde et qui côtoie les grands noms de la culture et de l’art tant dans le milieu européen que dans le milieu québécois. L’Afrique, il la connaît partiellement, mais il en fait mention à plusieurs endroits en essayant de souligner les difficultés politiques qui s’y rattachent ou encore la précarité de certains migrants qui sont obligés de réaliser quelques métiers de fortune juste pour survivre. Il souligne que le pays d'accueil n’est pas toujours l’eldorado auquel on s’attend lorsqu'on quitte le lieu des origines. 

Sans complaisance et sans tabou, le roman de Michel-Rémi Lafond esquisse les problèmes qui traversent la vie de tout être humain qu’il soit adulte, adolescent ou vieux ; qu'il soit homme ou femme ; qu'il soit hétérosexuel ou homosexuel. 

Si l'existence est le thème central du roman, l’amour en est le fil conducteur. Seulement, il est question ici d'un amour humain qui se laisse voir selon ses différentes facettes portées par une dimension évolutive. Rien n'est parfait en amour. Que ce soit l’amour de Claudia pour Didier, ou encore l’amour de Didier pour Rodolphe, l’amour de Rodolphe pour Pierre ou Olivier, ou encore l’amour de la mère de Didier pour son fils, l’amour est ici présenté comme une réalité qui traverse l’existence humaine; une réalité qui peut consolider ou détruire selon les cas.

Toutefois, ce qui fait, selon moi, la force de ce roman, c’est la liberté avec laquelle chacun des deux personnages se déploie et s'exprime. Chacun se rend compte que pour bien vivre et pouvoir exister, il faut pouvoir s'émanciper de certains fatalismes et déterminismes sociaux. C'est la question, par exemple, que se pose Didier :

Ma mère m’aime, c'est évident. Elle ne cherche que mon bien. Elle me demande de marcher droit. C'est une autoritaire malgré ses prétentions. Elle a réussi dans la vie, et il n’est pas question que son fils échoue. Je lui donne du fil à retordre. Je ne me laisse pas faire. Je la connais, elle ne reculera pas. D'où tient-elle cette énergie? Tutélaire, elle répand la sécurité comme un engrais. Elle trône sur les hauteurs, s'agitant, toujours affairée, et respirant avec difficulté. Étranges sont ses gestes, sa voix, son intonation. Elle a tenté de me façonner, elle a fait du chou blanc. Lorsque sa main se pose sur la mienne en la tapotant, ma conscience hurle en catimini. L'arrachement, l'ignoble séparation va-t-elle se consommer ? 

La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit est le roman de l’existence. Il soulève des questions inhérentes à la vie de tout humain et que l'on ne peut ignorer tant qu'on a le souffle de vie.

En parlant de la relation homosexuelle, le roman évoque une question d’actualité. Il montre que l’amour est par essence libre: il ne choisit ni couleur ni âge ni position sociale pour se manifester. La mort qui survient, indirectement, dans la vie des deux personnages montre aussi que la mort fait partie de la vie. Si la mort d'un être cher peut choquer, elle nous fait prendre conscience sur un certain nombre de réalités. Que nous pouvons mourir en dormant. En marchant. En buvant. Nus. Sous la douche. Bref, la mort est la compagne de tous les jours.

Claudia, personnage particulier, est le prototype du féminisme dérangeant. Son attitude est le signe que tout engagement poussé à l’extrême peut avoir des conséquences fâcheuses et détruire la fraternité. 

Rodolphe et Didier sont la preuve que l'on peut user de sa liberté sans faire entrave à celle des autres et que l’amour n’a pas besoin d’exclusivisme pour être.

Le roman de Michel-Rémi Lafond est un roman qui fait réfléchir certes (il est cérébral), néanmoins il reste accessible. C’est d’ailleurs pour cela qu’il m’a fait dire, au début de ma lecture, que j’avais l’impression de lire « L’être et le néant » de Jean-Paul Sartre sans le dictionnaire de vocabulaire philosophique d’André Lalande à côté. En plein vol de ma lecture, j’ai cru lire « le Banquet » de Platon ». C'est normal, l'auteur est Docteur en philosophie et forcément l'habitude philosophique est devenue sa seconde nature. À la fin j’ai eu l’impression de lire deux hommes qui revendiquaient leur seule liberté. 

J'ai beaucoup aimé cette balade et... Je vous recommande cette lecture.

Nathasha Pemba

Référence:

Michel-Rémi Lafond, La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l'on croit, Ottawa, Collection « Vertiges », Éditions L’interligne, 2017, 584 pages, 29,95 $

ISBN 978-2-89699-515-8

Disponible en versions PDF et epub (http://www.interligne.ca) . 

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Lady Boomerang de Marie-Léontine Tsibinda

31 Mars 2017, 20:45pm

Publié par Nathasha Pemba

D’origine congolaise, Marie-Léontine Tsibinda est poète, nouvelliste, dramaturge et conteuse. Diplômée de l’Université de Brazzaville, elle a gagné le prix UNESCO-Aschberg 1996 pour sa nouvelle Les pagnes mouillés. Elle a publié des nouvelles dans plusieurs anthologies, dont Sirène des sables (2014). En mars 2015, une lecture publique de sa pièce La porcelaine de Chine a été réalisée au Théâtre français de Toronto. Lady Boomerang est son premier roman.

*

Dans Lady Boomerang s’entremêle l’histoire de Santou et celle de plusieurs autres femmes. Née de Nitou et de Ntinu Luaka, Santou Mango-Mango se voit dès sa jeune enfance obligée de vivre d’abord avec son père devenu veuf suite à la noyade de Ntinu Luaka dans une rivière de Sangavuvu ; puis de vivre avec Dalila l’élue de son père qui deviendra plus tard veuve, elle aussi. En réalité, le père ne s’est jamais remis de la mort de son épouse. Il meurt par accident.

Le destin de Santou est marqué par la mort d’êtres chers dès l’enfance. Elle expérimente la dimension impénétrable et imprévisible de la vie. Elle vit et elle ne sait pas ce qui l’attend, car elle n’a jamais été préparée à cela. Elle devra s’adapter, cahin-caha, devant chaque situation qu’elle rencontre dans son parcours.

Santou continue la vie avec sa belle-mère et ses frères. Malgré l’absence de ses parents, elle ne vivra pas trop malheureuse jusqu’au jour où Nzenza, l’amant de Dalila, fait irruption dans leur demeure. Sa vie prendra un tournant tout à fait extraordinaire, car elle vivra le pire inimaginable. Rejetée plus tard par Dalila sa belle-mère, qui la soupçonne de coucher avec Nzenza, Santou cherche le réconfort auprès de son amant Dina qui la rejette beaucoup plus par jalousie que par rupture de sentiments. Lui aussi la soupçonne d’entretenir une relation mitigée avec Nzenza.

Santou est d’autant plus outrée et indignée, qu’elle ne sait plus à quel saint se vouer. En réalité, elle vient d’apprendre qu’elle porte une grossesse mystique dont le père reste pour le moment inconnu.

Après s’être consolée dans la boisson, Santou voit dans une espèce de rêve-vision, qu’elle se trouve dans une forêt, prise dans un étau où une voix, celle de Nzenza, se déclare être le père des jumeaux qu’elle portait dans son ventre. Il lui propose de faire d’elle la reine de son royaume mystérieux.

Néanmoins, la réalité montrera qu’il n’est pas question d’un rêve, car Santou mettra au monde deux monstres. Elle devient folle et finit par rentrer dans son village accompagnée d’une dame particulière qui se dévoilera au fil du temps.

Par bouts et par souvenance, le texte découvre des pistes qui montrent que dès sa conception, Santou n’est pas une fille ordinaire.

L’œuvre de Marie-Léontine Tsibinda accorde une belle part aux différentes figures féminines. Elle montre à partir de chaque personnage la capacité que possède l’être féminin à aller au-delà des déterminismes que lui impose la société. D’abord, Ntinu Luaka qui choisit la liberté contre le désir du monde de lui imposer un mari ; ensuite, Dalila, l’amoureuse jalouse, qui finit par imposer la cruauté et la calomnie à son semblable par amour pour un homme ; puis, Reine Avelela une figure inspirante qui aidera Santou à sortir des cendres ; enfin, Santou, la Lady Boomerang du roman, qui choisit de lutter pour permettre au souffle de vie de se maintenir en vie. Au-delà de la violence humaine et de l’humiliation, Santou choisit la vie et la réconciliation. Dina, son homme, est aussi l’objet de son martyr, mais elle continue de l’aimer.

Lady Boomerang, ce premier roman de Marie-Léontine Tsibinda, c’est le cas de le dire, est un roman fantastique. Il amène le lecteur dans un monde merveilleux et lui permet d’explorer les profondeurs visibles et invisibles improbables. La dimension poétique de la plume de l’auteure donne à ce texte une singularité bien précise. Marie-Léontine Tsibinda, qui ne se cloître pas dans le fantastique, décrit à quelques endroits des faits réels tels la vie des "Sapeurs", la réalité politique contemporaine ou encore la fusillade d’Ottawa.

Très proche de ses amours traditionnelles (Poésie et Théâtre), Marie-Léontine Tsibinda déploie, en s’appuyant sur la délicatesse de sa signature, des virilités inventives et des saveurs intérieures non négligeables. L’évocation du caractère insolite surprend certes, mais sa nature simple permet de mieux saisir la narration et ouvre à un monde invraisemblable entre amours, violences, rejets, ruptures et renaissance. Le rythme est correct, précis et livre la représentation d’un altruisme toujours en quête du meilleur pour soi et pour les autres. La spécificité de Lady Boomerang c’est aussi son hybridité; oeuvre fantastique se situant entre le poétique, l’irréel, le mystère et le réel.

Lady Boomerang, à mon sens, est une œuvre qui renoue avec la possibilité de renaissance humaine et de réconciliation comme l’indique la dernière phrase du texte : « Enfin retrouvés et réunis ». Marie-Léontine Tsibinda aurait pu aussi intituler ce roman : « Un second souffle ».

Je vous le recommande…

Nathasha Pemba

 

Références:

Marie-Léontine, Lady Boomerang, Ottawa, Les Éditions L'Interligne, 2017.

 

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Désir d'enfant de Marc Bressant

16 Mars 2017, 06:58am

Publié par Nathasha Pemba

Désir d'enfant est un recueil de Nouvelles de Marc Bressant, écrivain français. J'aime beaucoup les nouvelles. C'est mon genre littéraire préféré. Dans la nouvelle, il y a ce côté chute, surprise et suspense que j'affectionne beaucoup. J'aime faire travailler les lecteurs et les imaginer en train de chercher la suite d'un texte .

Ce recueil nous conduit à la fois à Vienne, à Guernesey chez Victor Hugo, en Scandinavie, dans les grottes... mais aussi dans un pan de l'histoire: La préhistoire. 

Il est question d'une chose: Le désir de procréer. À travers les différentes nouvelles, l'auteur montre que désirer un enfant n'est pas que l'apanage de la gent féminine. Plusieurs hommes veulent avoir des enfants pour les aimer, pour laisser une trace, pour montrer leur virilité. Bref Tout humain semble être, selon Bressant, un désireux d'enfant. C'est ce que démontre l'attitude du Général Haudemain, personnage d'une nouvelle, lorsqu'il confie: "j'ai toujours rêvé d'être mère". Ou encore dans la nouvelle "Folles farandoles". L'auteur écrit : "Observer la soif de la maternité qui habite ses filles a toujours bouleversé Dolorès. Dès leurs premiers gazouillis, toutes les trois, chacune selon sa personnalité n'ont cessé de parler de leur bébé à venir".

L'auteur montre comment le désir d'un enfant donne des ailes et de la persévérance pour tenir même au milieu des vents contraires, pour braver ces interdits et tolérer l'infidélité. Il n'hésite pas non plus à parler de ceux et celles qui renoncent à leur désir de maternité en bravant le culte social de la maternité.

Ce livre est avant tout un livre sur le désir de maternité inhérent à tout être humain, sur la liberté et sur la féminité.

Quatorze nouvelles que vous aimerez certainement.

Nathasha Pemba

Références

Marc Bressant, Désir d'enfant et autres nouvelles, Paris, Éditions de Falois, 2016

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Comme c’est beau la France : Pour l’amour de Lola je ne me tairai pas

24 Février 2017, 19:58pm

Publié par Nathasha Pemba

Philippe Moukoko est franco-congolais.  Auteur du Dictionnaire général du Congo-Brazzavaille, il revient dans l’actualité avec son premier roman Comme c’est beau la France , publié aux éditions l’Harmattan à Paris.

Comme c’est beau la France est l’histoire de Billy X, garçon perdu du Km4 à Pointe-Noire, qui pense pouvoir s’en sortir en France. Contre vents et marées, aidé par des mensonges et des escroqueries familiales, il va réussir à exproprier des orphelins et la veuve de son oncle. Cela, dans le but d'organiser son voyage au pays de ses rêves, car dans le quartier Km4 comme dans bien d’autres coins de Pointe-Noire, il est impossible pour quelqu’un de s’imaginer mourir, sans voir la France. Être Parisien est en quelque sorte vu comme un signe de réussite sociale qui place quelques uns au-dessus des autres.

Deux années plus tard, Billy X désormais parisien, revient au pays. Riche est dorénavant son qualificatif. Il distribue de l’argent à tout vent. 1 million par ci. Deux millions par là. Mais ce qui le guide n’est peut-être pas anodin. Il sait qu’avec l’argent, on peut acheter même les consciences les plus éclairées. Ainsi, soudoie-t-il la mère de Soukaly, son ex copine, ou disons la maman de son enfant, la petite Lola. Billy X veut emmener avec lui Lola en France. Elle est la fille d’un Français et pourquoi devrait-elle subir les misères du Km4 ? Pourquoi devrait-on la priver d’un avenir radieux puisque la France incarne le paradis ?

Après moult hésitations de la part de la famille de Soukaly, la garde de sa fille lui est accordée.

On n’entendra plus jamais parler de Lola. Désormais lorsque Billy X revient au pays, il se cache, il rase les murs, il loge dans des hôtels, alors qu’il a construit une maison à plusieurs niveaux pour ses parents au Km4.

Un jour, alors que Robert Mampassy, alias Makila Mabé et oncle de Lola, obtient une bourse pour aller étudier à Paris, l’espoir de retrouver la petite Lola renaît dans la famille. Sa mère lui confie alors la mission de retrouver Billy X et de récupérer la petite Lola.

Entre ses études de droit, sa découverte de la France et l’obsession de retrouver Lola, Makila Mabé ne sait pas où poser sa tête, jusqu’au jour où sous les coups des menaces de sa maman restée au pays, il décide d’abord de porter plainte, puis de se rendre à Château-rouge puisque Billy X prétendait y être propriétaire d’un Bar appelé Le Kinkéliba.

C’est alors que, de fil en aiguille, Makila Mabé découvre que parmi les immigrés, il y a ceux qui restent dignes et vivent, travaillent, bien au-delà du racisme et ceux qui décident d’être escroc tout court. C’est le cas de Billy X qu’il nomme désormais comme « son grand-frère du quartier ». L’origine de sa richesse étonne plus d’un. À Paris, il est connu comme un paresseux, faiblard, profiteur, a-communautaire et parasite. Pourtant, cela fait quelques années que personne n’a eu de ses nouvelles. Que serait-il donc devenu ?

À la fin du roman, après plusieurs tentatives, le narrateur réussit à retrouver Billy X, interné désormais dans un hôpital pour difficultés mentales. Il réussit à le voir. Il en a les larmes aux yeux. Cependant demeure toujours la question de savoir où se trouve la petite Lola. C’est en entrant en contact avec une ex de Billy X, que Makila Mabé apprend finalement que sa nièce a été vendue à un originaire des Pays-Bas.

Comme c’est beau la France, c’est aussi l’histoire de la fabrique des immigrants de fausse facture en France. C’est l’illusion de l’Étranger. Il y a la démythologisation de la France où l’on s’imagine, par exemple, que tout le monde est riche. On y retrouve un fait tout à fait courant : celui de plusieurs Africains qui idéalisent la France au départ et qui par après, finissent par la détester sans pourtant la quitter. Makila Mabé esquisse, également, en quelques lignes la dépendance qui lie trop souvent l'immigré à sa famille restée en Afrique; une relation qui n'est pas souvent à son avantage puisqu'il la vit comme une dette non pas comme une reconnaissance.

***

 Toutes les Françaises ne sont pas riches. Ici, j’en vois des mendiantes, des prostituées, des chômeuses, des villageoises, des citadines, des riches, des pauvres 

***

Tiré d’une histoire vraie, Comme c’est beau la France est écrit dans un style fluide qui fait une belle part à l’exotisme. Il décrit bien les lieux par où est passé le narrateur. Le Km4 y trouve une belle attention en ce qui concerne sa description et son légendaire sens de la communauté.

Je vous le recommande.

***

Extrait p 128-129

"-Grand-frère, Billy X disait que la France, c’est beau. C’est faux alors. La vie d’un étranger, c’est donc dur ?

-C’est plus que ça, man. C’est un chemin de croix !

-Et pourquoi ne retournes-tu pas au pays ?

-Et toi pourquoi tu me poses cette question ? Est-ce que la France t’appartient ?

-Bien sûr que non ! Je n’arrive pas à comprendre comment vous pouvez vivre dans un pays où vous vous sentez mal, où on vous met les bâtons dans les roues. Moi, je ne ferai pas comme vous. Dès que je finirai mes études, je retournerai à Pointe-Noire où un bon poste m’attend dans la fonction publique.

(…)

-Petit frère, tu me fais rire ! Ça se voit que tu viens d’arriver en France.

-Moi, je te fais rire ? Pourquoi tu dis ça, grand frère ?

-Parce que je connais quelqu’un qui parle comme toi quand il est victime d’injures racistes ou de discrimination au travail. (…)"

Nathasha Pemba

Références:

Philippe Moukoko, Comme c'est beau la France!, Paris, L'Harmattan, 2017.

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Hend Bouaziz: Le jour et le jour d'après

13 Février 2017, 00:00am

Publié par Nathasha Pemba

"Je te dirai, encore, mais cette fois d'une voie déchirée et grave que je t'aime. Je confierai ton destin et le mien à de nouvelles forces invisibles. Pour toi, ce sera les forces du Dieu que tu aimais secrètement, mais qui te faisait tant peur; pour moi, celles du destin qui m'aurait offert le bonheur un moment, si vite écoulé, puis me l'aurait repris. Je te dirai que l'éternité des soupirs étranglés aura commencé la seconde même où tu auras décidé de me quitter. Je te demanderai, des fois, puis d'autres fois encore si tu ne m'entends pas, de rester et si tu m'entends, mais que tu ne m'écoutes pas, je te supplierais de me laisser encore un moment dans l'instant pathétique de la dernière seconde. Et quand malgré mes supplices tu m'auras quand même quitté, alors finira le jour et commencera le jour d'après car toute la vie avec toi n'aura été que que la continuité d'un beau jour, nourri de mille satisfactions du coeur, de l'esprit, des sens et de l'harmonie. Et pour moi, le jour d'après sera plus long que le jour d'avant qui aura pourtant duré toute ma vie, puisque ma vie a commencé le jour où je t'ai connue, puisque je n'ai goûté au bonheur de vivre qu'après t'avoir aimé". 

 

Hend Bouaziz, Le jour et le jour d'après, Rungis, Doxa, 2016.

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L'imparfaite amitié de Mylène Bouchard

8 Février 2017, 06:40am

Publié par Nathasha Pemba

L’imparfaite amitié de Mylène Bouchard évoque le parcours d’Amanda Pedneault. De quoi s'agit-il? Des confidences d'une mère à sa fille. Elle lui parle de son expérience de l'universel attrait qui vogue entre l’amour, le temps, l’espace et la liberté: l'Amitié

Originaire du Québec, Amanda vit à Prague depuis 20 ans. Un jour, elle offre une boîte-souvenirs à sa fille Sabina. Cette boîte contient des lettres, des photos, le parfum de l’amour pour ses amants et ses amis, des carnets. Bref, cette boîte contient une histoire de l’amour et de l’amitié. C’est le récit de L’imparfaite amitié.

Amanda se questionne sur la différence entre l’amour et l’amitié. Doit-on parler de copinage, de camaraderie ? Et, « Pourquoi utilise-t-on le même verbe en amour et en amitié ? »

En voulant donner les détails et le pourquoi de son choix de partir, Amanda parle de l’expérience de l’amour et de l’amitié. Dans le texte, ces deux notions peuvent être considérées comme le legs d’une mère à sa fille. Voyageuse dans l’âme et intellectuelle avérée, la narratrice flâne non seulement sur son bateau, mais aussi à travers les époques. Elle parle de sa famille, de ses amis, de ses amants ; également de sa mère qui avait tout misé sur l’amour, mais qui avait su distinguer entre l’amour, l’estime et l’honneur. En écrivant à sa fille, elle veut lui professer, indirectement, une chose : l’amour et l’amitié sur lesquels s’est construite sa vie. Elle lui parle de son père et de leur relation spéciale ; des moments difficiles où elle se rend compte que quand l’amour est là, il faut le savourer pour qu’il comble vos vieux jours. Elle lui parle aussi de l’amitié, qui n’est ni passionnelle ni obligeant, mais qui est libre.

La première des choses qui m’a marqué dans la personnalité d’Amanda c’est sa propension à jouir de sa liberté. Amanda est une femme libre qui sait que sa liberté s’arrête là où commence celle des autres. C’est donc à l’intérieur de sa liberté qu’elle s’autorisera le va et vient entre l’amour et l’amitié. Cette liberté, que les autres lui envient, ne sera pas sans conséquence. Elle fera de belles rencontres. Elle gardera de bons souvenirs, mais sa liberté n’aura jamais raison de l’amour des autres. C’est une femme pétrie de Culture qui connaît la valeur de la liberté. Elle a beaucoup lu, elle est une passionnée des œuvres d’art. Elle a le coup d’œil. Elle sait quand c’est le bon et quand arrive le moment de partir. Partir ou rester est toujours, chez elle, un acte libre.

Toujours en quête de nouvelles aventures, Amanda fera l’expérience de ce que je me suis permise d’appeler l’amitié artistique. La rencontre avec le tableau me paraît une description de l’amitié bien ordinaire mais ancrée. Pourtant, c’est une amitié qui naît du besoin de réfréner un amour possessif ou envahissant. En réalité, à travers l’idée du tableau, Amanda opère un transfert de ses sentiments sur cette œuvre qu’elle aime de tout son cœur, mais dont elle peut se passer, car un être rationnel n’est pas obligée de posséder tout ce qu’elle aime. Elle décrit cette histoire extraordinaire à travers des métaphores fort saisissantes.

Résister à ce tableau, en ne cherchant pas à le posséder, sera comme pour elle, résister à tomber amoureuse. En ce sens, aimer en toute liberté devient comme une résistance. L’amitié est possible et c’est justement dans son imperfection que se trouve sa possibilité.

 J’ai fini par choisir l’œuvre que j’allais désirer plus que tout sans jamais la posséder .

L’imparfaite amitié, c’est aussi l’histoire d’un amour qui peut devenir une amitié imparfaite parce que l’ombre de l’amour rôde toujours au-delà des cœurs et dans l’insaisissable, notamment lorsque l’autre, qui ne veut plus d’une relation amoureuse, veut faire sa vie. Il y a comme un sentiment de regret, de crainte de blesser celle qui fut jadis un amour… et qu’on a désormais envie d’appeler « amie ». C’est ce qui se passe entre la narratrice et Edmond, qu’elle n’aime peut-être plus d’amour, mais dont le souvenir refuse de céder la place à l’amitié.

Si on me presse de dire pour quoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. 

Tels sont les mots que Montaigne utilise pour désigner l’énigme de l’amitié qui le liait à Etienne de la Boétie.

Cette allusion à Montaigne est introduite ici pour montrer que lorsqu’il est question d’amitié, il est très difficile de la définir. Ce, même si la relation, en elle-même, par l’acte de la liberté qui la fonde, sait quelles sont ses limites. En fait, ce qui compte dans une relation d’amitié, c’est en même temps la réciprocité et la singularité.

Si Amanda différencie l’amitié de l’amour, elle n’oublie pas de mentionner qu’au fondement de l’amitié, il y a le verbe « Aimer », comme l’amour, quand bien même qu’elle n’aurait rien à voir avec l’amour. Elle pense de ce fait, de manière implicite, la question de la fonction de l’amitié ou de l’amour. Du sens de l’un ou de l’autre, de ses lieux de manifestation. L’amitié ou l’amour fait toujours appel à une sensibilité. L’amour peut être sensuelle, alors que l’amitié ne l’est pas. C’est une frontière qu’elle ne peut pas affranchir sinon elle devient une amitié qui se dessaisit de sa substance fondamentale.

Aimer c’est être libre. Aimer n’est jamais parfait sinon ce n’est ni l’amour ni l’amitié.

D’un point de vie philosophique, l’ouvrage de Mylène Bouchard est très bénéfique et inépuisable. Entre Philia et Eros, on se retrouve facilement dans Le Banquet de Platon ou dans Éthique à Nicomaque d’Aristote. À la page 56 par exemple, Hubert Bouchard (je l’ai surnommé le Stagirite de Prague) écrit : « L’amitié, c’est le plus beau, le plus bel état, la vertu, altruiste à atteindre, mais c’est inatteignable. Il n’y a que des amours dupliquées ». Face à cet extrait, La question que je me suis intérieurement posée a été triple : l’amitié serait-elle l’apanage des dieux ? Ce que nous considérons comme l’amitié, n’est-elle, en fin de compte, que l’idée de l’amitié ? Dans un monde imparfait, n’est-ce pas dans son caractère imparfait que se tisse la véritable amitié ?

C’est là toute la pertinence du livre de Mylène Bouchard. Amanda définit avec ses mots l’amitié qui est la « philia » grecque, un rapport empreint d’harmonie et d'affection mutuelle. Un sentiment qui consiste en l’affection extériorisée envers l’autre et la détermination de préserver un lien qui se fonde sur la vertu. L’amitié, dans son essence, s'objecte à l’amour exclusif. Elle est joie d’aimer, joie de respecter, joie de choisir et ouverture de soi au monde. L’amitié est possible, dira Amanda, mais elle est imparfaite.

En dernier lieu, je dirai un mot sur le style très particulier de Mylène Bouchard. Chaque auteur a son style. C’est ce que nous prouve l’auteure. D’aucuns diraient qu’il s’agit d’un style détonant et affranchi, d’autres diraient qu’il s’agit d’un mélange de poésie, essai, roman, nouvelles, bref. Quand j’ai refermé le livre, je me suis souvenue que la singularité d’un auteur c’est aussi sa créativité et que, c’est à travers celle-ci qu’on le (la) reconnait. Ce livre me rappelle  ce que disait Wojtyla : « l’homme ne fait jamais l’expérience de quelque chose hors de lui sans faire d’une certaine façon l’expérience de lui-même dans cette expérience ».[1]. Amanda le prouve en racontant une histoire de  l’amitié à travers sa propre expérience. Et c’est parce qu’il s’agit de sa vie, que son histoire, probablement ordinaire au départ, devient extraordinaire.

En écrivant ce livre, Mylène a, comme Amanda, posé, un acte de liberté.

Je vous le recommande.

Nathasha Pemba

Le SANCTUAIRE DE LA CULTURE REMERCIE LES ÉDITIONS la Peuplade pour cette collaboration.


[1] Karol, Wojtyla, Personne et acte, Paris, Parole et Silence, 2011, p. 19.

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Hem'Sey Mina: Sur la Photo, c'était presque parfait !

30 Janvier 2017, 07:17am

Publié par Nathasha Pemba

Le roman de Hem’Sey évoque la traversée intérieure et extérieure de Prodige, étudiant Franco-congolais, résidant de la banlieue parisienne qui fait un voyage au Congo-Brazzaville.

 

En fin de parcours estudiantin, Prodige entreprend un voyage à Brazzaville dans l’objectif non seulement de la visiter, mais aussi d’y trouver des voies pour des engagements futurs. Les affaires le motivent. En effet, il rêve de s’engager dans le secteur Immobilier. S’il garde un vague souvenir de Brazzaville, une fois sur place, il va se rendre compte que les choses ne sont pas si faciles et qu’il faut parfois passer outre certains principes pour pouvoir réaliser une activité. Les choses ne sont plus les mêmes, même si les grands parents ont toujours tendance à considérer leur petit fils comme un enfant qui vient de naître. Ce qui agace parfois Prodige qui, depuis fort longtemps a acquis son indépendance. C’est donc de cette manière que sous la houlette de son oncle, il va explorer les rues de Brazzaville.

 

Si Prodige projette d’investir au Congo, il n’est pas le seul, car il y retrouve non seulement des vieux copains d’enfance, mais aussi des amis de France qui eux aussi investissent déjà au Congo. Dans le souvenir de Prodige ou encore dans le vécu de ses amis, on retrouve une jeunesse mondialisée qui parle de Pékin, de Kinshasa, du Cameroun, du Brésil, de Dakar, de Londres…

 

Tout au long de la lecture, on tombe sur des histoires cocasses qui font sourire et qui rappellent la simplicité d’esprit qui caractérise cette population brazzavilloise. Il y a par exemple des passages comme :

 

" Bonaventure faisait partie des Congolais qui ne s’étaient jamais rendus à Paris, mais qui en connaissaient le moindre recoin et en parlaient avec une forte assurance. Lorsqu’il voulait le démontrer, il sortait toujours de ses poches un ticket de métro usé et un dépliant de la carte de la ville qu’il avait auparavant étudiés avec une grande attention, achetés auprès d’un Parisien inconnu au marché Total, pour signifier qu’il maîtrisait ce qu’il avançait "

 

On retrouve également, cet avilissement des mœurs qui marquent désormais les relations entre compatriotes : la corruption. Aussi, il n’est pas rare de voir Prodige réagir de temps en temps devant certaines attitudes, lui qui semble être désormais pétri d’une autre culture. L’autre réalité qui étonne quelque peu le héros du roman, c’est la panoplie des églises de réveil qui chassent des démons toutes les secondes. On y retrouve aussi des préjugés sur plusieurs choses comme la tendresse légendaire de la femme zaïroise. Rien n’est laissé au hasard, puisque même l’envahissement des Chinois y trouve son compte.

 

Le roman décrit notamment toute cette cacophonie qui caractérise désormais le Congo Brazzaville avec ses gangrènes de corruptions, ses routes mal asphaltées, ses coupures de courant et d’eau intempestives… Bref, un pays qui donne, de loin, l’image d’une perfection qui n’est finalement qu’une perfection de façade, puisqu’il faut y vivre pour se rendre compte que « le trop parfait » est vraiment le trop en trop. Il faut donc que les Congolais prennent conscience de leur appartenance à cette nation pour la sauver.

 

Roman initiatique, Sur la Photo, c’était presque parfait, bien au-delà de son caractère cocasse, prospecteur et mémorial, livre, à mon sens, un message important à la jeunesse actuelle. Dans une société congolaise où pour exister il faut être fils de, neveu de ou petit de, l’exemple de Prodige nous rappelle qu’avec un peu de volonté et surtout de l’honnêteté et de la franchise, on peut réaliser quelque chose de bien et s’en sortir. C’est tout le sens de l’épilogue dans lequel Chardel, l’ami de Prodige le considère comme un modèle que la jeunesse africaine des banlieues françaises devrait suivre au lieu de « passer leurs vies à épier et mépriser leurs semblables ».

 

Néanmoins, Prodige reste lui-même aussi un personnage assez particulier. On ne parlerait pas d'effronterie, mais une caractéristique bien à lui, une sorte de Blanc-Noir. Lui même d’ailleurs se définit comme « Noir de France qui compte œuvrer pour le Congo à partir de l’Hexagone ». Ce qui se comprend aisément puisque son ami, une sorte de Noir-Noir, se définit indirectement comme « Noir du Congo » qui compte œuvrer pour le Congo à partir du Congo.

 

In fine, je dirais que le roman de Hem’Sey invite à la quête de l’essentiel. On y note une prise de conscience pour l’engagement et l’investissement dans les pays d’origine de la part d'un originaire. Seulement, le plus surprenant c’est l’acceptation du paradoxe même de la vie en tant qu’elle implique forcément une ouverture au monde. C’est ce qui me paraît très intéressant et essentiel à souligner. D’une part il y a une France qui, même si elle offre le minimum de bien-être, ne permet pas toujours aux jeunes issus de l’immigration de se réaliser dans leur domaine d’études et selon leur compétence. D’autre part, il y a une France qui fait ce qu’elle peut et essaie d’ouvrir des vannes pour que les jeunes puissent se réaliser. Prodige est pour cette deuxième France, car il rêve, après son Master, de se réaliser en France, en tant que Noir de France. Ce choix, signifie en quelque sorte que si les jeunes Noirs veulent réussir, ils doivent d’abord étudier et se donner toutes les possibilités de réalisation, même si ce n’est pas facile, car l’Afrique d’aujourd’hui peut aussi offrir des illusions qui rendent le retour quelques fois ambigu. En ce sens, le roman de Hem’Sey témoigne de la nature quelques fois complexe du retour dans le pays d’origine, lorsqu’on a immigré ailleurs et qu’on a déjà commencé à y prendre ses marques. Il m’a fait penser à « L’énigme du retour » de l’Académicien Dany Laferrière qui montre que ce n’est pas le désir du retour qui fait défaut, mais le manque de réponse à la question du comment ? Dans l’expérience de Prodige, il y a le bonheur d’avoir retrouvé les siens, mais il y a aussi le désespoir de ne pas pouvoir y rester parce que rien ne semble préparé pour l’accueillir. Faut-il reprendre la vie à zéro ? Non ! Il est un Noir de France, il va rentrer chez lui en France. La réalité qu’il rencontre à Brazzaville et à Pointe-Noire restreint sa possibilité de rêver. Son pays d’origine est devenu un ailleurs où il ne peut plus se retrouver. Il pense, comme la narrateur de « L’énigme du retour » que, le problème congolais, pour le moment n’est pas encore résolu. Ainsi , il vaut mieux être réaliste, car vivre est déjà une chance.

 

Nathasha Pemba

 

Références, 

Hem’Sey Mina, Sur la photo, c’était presque parfait !, Rungis, La Doxa Éditions, 2016.

Dany Laferrière, L'énigme du retour, Montréal, Éditions Boréal, 2011.

 

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Nicole Mballa-Mikolo: Un mari infidèle, ces jours-ci, est un criminel en liberté...

20 Janvier 2017, 14:24pm

Publié par Nathasha Pemba

La question de  la fidélité de l’homme dans le mariage fonde le roman de Nicole Mballa-Mikolo. Atteinte dans ses valeurs et dans sa vision du mariage, Ngawali le personnage principal du roman, s’interroge sur l’avenir de son mariage et sur la capacité que possède l’homme à se fidéliser dans une relation. Elle se sent abusée et dénigrée par l’infidélité de son mari.

 

En dépit d’un questionnement perpétuel qui la hante, Ngawali, l’héroïne du roman, décide de vivre avec les infidélités de son mari jusqu’au jour elle découvre, à travers une clé USB que Monsieur prépare ses deuxièmes noces avec sa seconde épouse. Commence alors une réflexion, un monologue intérieur où Ngawali, réfléchit sur son couple, sur son avenir et sur sa potentielle décision. Son époux, ne sachant certainement comment lui annoncer cette ultime folie a laissé trainer dans la maison des photos et une demande de mariage dans la chambre conjugale. L’épouse est tombée dessus. Elle est déçue. Elle se demande si son mari changera un jour.

S’ensuit un dialogue à deux où Ngawali tente de ramener son mari à la raison. Ce dernier, obnubilé par l’omnipotence du pouvoir mâle que la société attribue à l’homme tente de se défendre non moins sans mépris teinté de mensonge.

« -Ma chérie, je te dis que tu fais une grave erreur. C’est une mauvaise idée de quitter son mari pour…

-Pour adultère.

-Pour adultère ? Comme tu y vas ! M’as-tu surpris dans cette maison avec une femme ? Je n’ai pas commis d’adultère et d’ailleurs, seul celui de la femme peut-être érigé en infraction pénale. »

Le dialogue avec l’époux est suivi par un dialogue à trois. Ngawali, sa mère et sa grand-mère. De fil en aiguille, ses deux parents parviennent à lui avouer leur infidélité pour corriger leurs époux. Ces femmes sont d’une autre génération… Elles lui avouent, sans ambages, que plusieurs femmes de leur génération ont utilisé l’infidélité comme arme pour ramener leurs époux sous le toit conjugal. C’est en quelque sorte une vengeance douce. Néanmoins elles ne sont pas les seules. Plusieurs femmes le font et l’ont toujours fait. L’homme est par essence un jaloux. Cette jalousie lui vient de sa puissance qui l’illusionne dans l’idée que ce qu’il possède ne doit être possédé par personne. La femme étant un objet comme tant d’autres que l’homme achète lors du mariage coutumier, il lui arrive de la considérer comme une chose parmi tant d’autres.

Le roman « Les calebasses brisées » a une visée frondeuse, rebelle, évaluatrice et constructive. Il se focalise sur la question de la fidélité dans le mariage, mais aussi de la propension que possède la société à faire subir à la femme les infidélités de son conjoint. De ce fait, l’auteur interroge plusieurs autres questions, comme la famille, le rôle de la femme dans le mariage.

Le thème de la femme présente ici une réalité très commune chez une catégorie de femmes d’une certaine époque. Pourtant ce que l’on aurait pu considérer comme une continuité de mère en fille et de grand-mère à petite fille montre ici que bien souvent, il peut arriver que l’on se trompe sur la femme. Certains disent d’elle qu’elle est un mystère, un couteau à double tranchant... Toujours est-il que, comme tous les humains, la femme sait souvent ce qu’elle veut. En effet, loin d’être bête, manipulatrice, manipulable ou naïve comme on croit souvent, la femme peut parfois faire preuve de sang froid et ramasser les morceaux des calebasses brisées pour leur redonner la vie.

Les calebasses brisées a ceci de particulier qu’elle place la femme en face de sa propre liberté. Liberté… un mot d’une ambiguïté sans pareille, tant elle a souvent besoin de se ramifier à plusieurs autres notions et réalités sociales pour exister. Une définition classique de la liberté dit ceci : « Elle s’arrête là où commence celle de l’autre ». Et c’est précisément le problème du couple que Ngawali partage avec Mawandza, son époux, homme décrit comme étant un polygame qui ne se gêne pas de l’être. D’ailleurs, pourquoi devrait-il se gêner d’exhiber sa passion pour le sexe féminin.

Dans la situation que traverse son couple, Ngawali se situe entre les deux rives : son amour pour Mawandza et l’avenir de ses enfants. Son amour pour son époux n’a pas changé depuis le premier jour, mais la fidélité semble inaccessible à son mari qui change des femmes comme un ivrogne respectable change des bouteilles de bières. Témoins de divorces où ce sont les enfants qui ont payé, elle hésite. Etre au centre de cette situation devient un gros caillou dans sa chaussure, car elle en souffre et demeure consciente que ce sera encore à elle de se sacrifier.

Avec Les calebasses brisées, Nicole Mballa-Mikolo touche un problème crucial. Celui du mariage. Elle repose une question éternelle : tous les hommes sont-ils des polygames ? Si le refus de tomber dans une posture déductive semble nous hanter, on dirait presque oui, si l’on reste dans le cadre du roman. La maman de Ngawali et sa grand-mère ont elles aussi connu les infidélités de leurs époux. Quand on est jeune, on a le privilège d’être protégée, et le rôle d’une mère c’est presque de cacher à sa fille ce qu’elle endure. Elle ne veut pas l’influencer. Ngawali découvre que l’idéal du mariage qu’elle s’est forgée en voyant vivre ses parents ou ses grands-parents n’était peut-être qu’illusion. Mais elle ne perd pas espoir. S’il y a un temps pour tout, comme le dit le sage Qohélet, Elle sait que de tout temps, le femme a toujours été une force tranquille. Cependant, il puisse arriver que pour des raisons différentes, elle peut fléchir, mais cela ne signifie pas qu’elle cède, car « Ce que femme veut, Dieu le veut ». Tel est le mot de la fin du roman.

Ce roman  invite les femmes à l'exhumation des valeurs et à transcender tout ce qui n'élève pas. Quand on a fermé le livre, la question demeure: Tous les hommes sont-ils des infidèles qui s'ignorent ? Toujours là, l'infidélité, pas du tout surprenante... mais souvent inacceptable socialement. Elle déçoit plus qu'elle ne surprend. Pour certains, elle fait partie des choses qui pourraient permettre à un couple de durer longtemps. La fidélité serait-elle ennuyeuse ? Les femmes du livre pensent que non... même si dans leur dialogue, on perçoit une certaine résignation : l' infidélité existe... Il faut peut-être faire avec... ou venger son humiliation. Une possible question de réflexion : y a-t-il des limites à la monogamie ?

Il y a aussi des "à côtés" que l’auteur développe: la situation socio-politique du pays où se déroule l'histoire. Ce qui reste enrichissant pour le roman. Cependant, je préfère m’arrêter à la question de l'infidélité et vous de découvrir le roman.

 

Nathasha Pemba

Références:

Nicole Mballa-Mikolo, Les calebasses brisées, Paris, L'harmattan Congo, 2016.

prix: 16, 50 euros

 

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