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Nathasha Pemba- Le Sanctuaire de la Culture

Articles avec #chroniques et analyses litteraires

Le grand détour pour traverser la rue d’Alain Savary

21 Juillet 2019, 22:09pm

Publié par Nathasha Pemba

Une misère morale et matérielle caractérise Le grand détour pour traverser la rue d’Alain Savary. Néanmoins, au cœur de cette misère, le narrateur transmet l’espoir comme possibilité de la vie.

 

« Je ne serai pas écrasé », pense-t-il à 13 ans.

 

Pour le narrateur, notre situation de départ ne doit pas déterminer le restant de notre vie car il est toujours permis d’espérer. C’est d’ailleurs tout le sens du titre de son roman : Le grand détour pour traverser la rue. Il y a toujours un détour, mais l’on y arrive quand même. Lui qui a grandi à Vanier, un quartier pauvre d’Ottawa va devoir faire le détour durant plusieurs années pour aller de l’autre côté de Rockliffe park, le quartier des riches

 

De 13 à 30 ans, Charles Martin présente l’itinéraire de sa vie. Et dès le premier chapitre il attire l’attention de son lecteur en indiquant que son bébé va bientôt naître et qu’il écrit ce livre pour lui, pour qu’il comprenne d’où vient son père. Il veut dire à son bébé que sa vie à lui n’a pas été facile, mais qu’un père a toujours le choix entre proposer une vie plus intéressante à son enfant ou bien lui donner une vie médiocre.

 

J’ai trente ans. Léah est de plus en plus enceinte! C’est un choc phénoménal pour moi. Un bonheur incroyable. Je suis père sans en avoir eu un. Ni de mère, d’ailleurs. Je ressens le besoin de revivre ce que j’ai vécu enfant… et pauvre (…) J’écris ma jeunesse pour oublier le plus possible ce monde. Écrire pour oublier ? Oui! Le plus difficile à oublier est ce qui n’a pas été vécu et qu’on aurait voulu vivre. Être aimé de ses parents. Déjà, ce monde m’échappe par pans. Comme si j’avais vécu sur une autre planète. Ou comme si je m’étais réincarné ailleurs. C’est en partie le cas. (…) Oui, j’ai besoin de revivre ma jeunesse pour mon bébé qui voudra savoir lui aussi plus tard

 

Ce roman, selon moi, fait écho à cette citation venant d’un auteur anonyme : « Vis pour ce que demain a à t’offrir et non pour ce que hier t’a enlevé ». En effet, plein d’espoir et voulant transmettre l’audace d’espérer à son fils, le narrateur raconte les épisodes douloureux de sa vie dans un contexte familial et social misérable où malgré toute la misère existante, son père à lui a tenté de lui donner ce qu’il possédait même s’il s’agissait parfois des produits issus d’un vol. Le visage de la mère est absent de cette histoire. Quelques visages féminins circulent dans le roman, mais il n’y en a pas qui influencent directement la vie du narrateur. Il sera dès lors à la recherche d’un visage féminin qui l’aidera à s’accomplir sur tous les plans. Il en rencontrera quelques unes, mais ce n’est pas ce qu’il lui faudra pour bâtir sa vie. Il la rencontrera plus tard, Léah, la mère du bébé.

 

Le récit de ce roman a une visée contestataire certes, mais aussi réparatrice, car l’objectif est de signifier que par l’effort et par le refus de la misère il est toujours possible de s’en sortir. Il est donc parfois inutile de s’apitoyer sur son sort. Dans son souvenir le narrateur conserve certaines images, des amis de bonne famille ou encore de ceux qui se contentent de l’aide sociale et ne veulent pas fournir un effort supplémentaire.

 

Il ne pense qu’à être pris en charge par le système. Dans sa famille, ils sont assistés de génération en génération. Par l’Église d’abord et maintenant par le bien-être social 

 

Traduisant un malaise existentiel, le texte inonde d’une spacieuse ouverture lexicale de la souffrance, de l’abandon, de la misère, de la mort du père pour montrer que certains comportements des parents peut parfois détruire l’avenir de leur enfant. Les souvenirs sont rapportés sur base d’un flash-back complétif.

 

J’ai 13 ans. J’ai compris que la ville est coupée en tranches. Moi, je suis dans le bout le plus pauvre.  (…) Moi, je refuse de voler dans les chariots. C’est mon père qui m’a appris à le faire quand j’avais six ans 

 

Le récit tourne autour de quelques axes précis qui se recoupent : l’enfance misérable, les folies avec des amis, le visage du père, l’absence de la mère, la résolution de réussir, la réalité sexuelle, la prise de conscience permanente et l'espérance.

 

La chronologie linéaire des séquences est parfaite et détaille étape par étape la situation du narrateur. Nombreux discours imagés confèrent au roman la forme d’un témoignage poignant, vivant, d’une histoire vraie.

 

Au détour d’un mot, d’un geste, d’un regard, l’essentiel se dit. Des comparaisons inédites se tissent. Un lien surprenant éclaire une théorie complète. L’invention d’une vie surgit parfois dans l’instant d’un effluve

 

Le narrateur dénonce la cruauté de la société, la démission de sa mère qui est « partie avec un con ». Si son père n’est pas considéré comme un modèle, il lui doit du respect parce que la misère ne l’a pas fait déserter. Il est resté là pour éduquer son fils et lui donner un infime espoir sur les possibilités de la vie. On le verra, la mort de son père le tourmentera parce qu’il aurait voulu que le géniteur, même dans sa vieillesse soit fier de son fils.

 

L'identification des faits divers embellit la trame. L’histoire du narrateur est renforcée par la mobilisation des petits récits qui métaphorisent des microsomes sociaux, notamment les histoires des enfants abandonnés souvent à eux-mêmes, des questions d’orientation sexuelles.

 

 Personne n’aime saisir qu’on vient tous de quasiment rien, d’un sperme minuscule qui séjourne dans des muqueuses. C’est visqueux. C’est douteux. Et qu’on est tous expulsés violemment  

 

Le texte évolue de manière à souligner la tristesse du narrateur qui n’est ni rebelle ni aigri mais qui demeure habité par une espérance que les choses pourront changer et devront changer pour lui un jour. Il reste tourné vers le futur qu’il voudrait meilleur.

 

In fine, même s’il finit par rencontrer la femme de sa vie et se trouver une place au soleil, le narrateur pense encore aux pauvres. Et il souligne que le monde devient de plus en plus individualiste et cruel.

 

Pourquoi est-on humain avec les chiens ? Les chats ? Pas les humains ? Pourquoi les vétérinaires ont-ils plus d’empathie que les médecins ? Pourquoi devoir souffrir débile et impotent ?

 

 

 

Je vous laisse découvrir la suite en lisant le roman.

 

SAVARY, Alain. Le grand détour pour traverser la rue, L’Interligne, Ottawa, 2019, 125 p.

 

Nathasha Pemba

 

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Poupée de rouille de David Ménard

7 Juillet 2019, 20:53pm

Publié par Nathasha Pemba

David Ménard signe un recueil percutant. Comme à son habitude, il met en exergue les rapports humains, d'abord envers soi-même, ensuite les rapports avec autrui et la société.

 

Poupée de rouille est un recueil de poèmes assez spécial puisqu’il est écrit à la manière d’un conte. L’auteur y traite de la condition humaine prise sous le prisme de la misère sociale. Cependant, ici il s’agit de la reprise (sous forme de conte poétique) de La Corriveau.

 

 «Il y a longtemps que je suis fasciné par La Corriveau. J’ai vu, à l’âge de onze ans, sur les ondes de Radio-Canada, La Corrivaux, une dramatique télévisuelle réalisée par Jean Salvy d’après la pièce de Guy Cloutier, avec Anne Dorval dans le rôle-titre. C’est à ce moment-là que j’ai découvert La Corriveau et que j’ai été marqué par elle (…). J’ai voulu, moi aussi, raconter son histoire, à ma façon.»[1]

 

Ménard revisite l’histoire de La Corriveau qu’il considère comme une « femme mythique ». Son rêve a toujours été d’élucider ce qu’il considère comme une part de mystère planant sur cette femme que le monde avait choisi de nommer « sorcière ». On n’oubliera pas, dans ce penchant du poète, qu’il y a aussi son intérêt pour les laissés-pour-compte et autres marginaux de la société. Ménard a donc voulu redonner à cette figure ses lettres de noblesse. Questionner l’histoire pour résister au classement afin de ne pas oublier : telle est le sens de Poupée de rouille. Résister pour restaurer la dignité et donner un autre sens à l’histoire. Montrer qu’à cette époque, la justice pouvait faire beaucoup de mal et développer un système d’injustice plutôt que de justice.

 

Ménard nomme la victime, La Corriveau, la Québécoise criminelle condamnée par une cour martiale britannique. La Corriveau pour lui est un être humain qui vient d’un milieu précis et qui porte une identité et qui a vécu une situation avec son deuxième époux qu’elle ne haïssait certainement pas. L’auteur pense que la peine a été trop dure et humiliante et qu’on n’aurait pas dû la mettre dans la cage réservée aux criminels.

 

On retrouve ici une part de l’histoire certes, mais il y a aussi l'autre part: la fictive.

 

Comme on le constate, l’histoire aide David Ménard à dénoncer ce qui existait en 1763, mais qui continue d’exister sous une autre forme dans la société actuelle à travers divers sortes de traitement à l’endroit des humains.

 

255 ans ont passé et la force du récit demeure. La Corriveau c’est un souvenir qui est traduit de plusieurs manières. L’écrivain retourne la blessure cuisante de La Corriveau. Il en ressuscite la trace.

 

Le titre Poupée de rouille, peut aussi porter à confusion. En effet, pour ma part le mot poupée m’a questionnée dès le départ. Il m’a fait penser à l’histoire d’une orpheline. Quand on l'a lu on comprend qu'il n’est pas, de prime abord, l’histoire que le lecteur curieux peut identifier.

 

Retenons d’emblée d’emblée que l’auteur ne refait pas le procès de la Corriveau pour condamner les Britanniques. Il estime juste qu’on aurait pu comprendre l’acte de la Corriveau comme une volonté de l’amour voulant sauvegarder l’image de l’être aimé en pleine dégénérescence et le soustraire de toutes les humiliations possibles. L’intérêt, outre celui qui, littéraire, est certain compte tenu de la qualité de la langue et de la construction formelle de l’ouvrage relève de l’enchâssement des horizons convoqués. Celui que constitue cette « femme-mémoire », dont le temps de l’existence et le temps verbal se révèlent étrangement référencés à un passé élevé à une puissance quasi mythique, plus vrai que tout présent ; celui que constitue un pays habité par des esprits.

 

Revisité à la lumière d’un soleil contemporain fait des déclarations des droits humains et des chartes pour la dignité, des mouvements féministes, La Corriveau devient l’espace, non d’une réécriture mais d’une métamorphose, celle d’une Marie-Josèphte devenant l’héroïne d’une histoire dont elle fut condamnée sans être écoutée. Certes, il s’agit toujours d’une femme qui a tué, et dont l’acte ne peut être justifié puisqu’il est question d’une vie qui est ôté ; mais, si elle est condamnée c’est parce qu’elle a tué non pas parce qu’on ne l’aimait pas mais parce que l’acte de tuer en soi n’est pas bon. Néanmoins, condamnée à mort, était-ce le sort réservé aux criminels qui devait lui être imposé ? Peut-être  aurait-on dû écouter La Corriveau et comprendre la force de cet acte ?

 

 

Selon moi, la force de ce recueil, c’est de n’être ni une revanche ni l’histoire d’un martyr. C’est une suite, une réponse historique, le pan de l’histoire du Québec, l’histoire de l’occupation britannique, le parcours de la femme dans l’histoire. Effectivement, Ménard n’est pas fâché avec l’histoire, il veut simplement montrer qu’on aurait dû faire montre d’une certaine empathie, de l’effacement de la victime, de « la nonchalance majestueuse » des Britanniques qui peuvent être vus comme des criminels tout compte fait. Il opère en quelque sorte une mutation de l’illogique, la restauration enfin, et un après, un itinéraire de vie. De ce fait, Poupée de rouille devient comme la tentative de dire la dignité et l’amour au cœur de la justice au moyen d’un style précis pour faire ré-exister ce qui devait l’être.

 

En conclusion me vient cette pensée d’Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regarde sans rien faire ». David Ménard selon moi a accompli ce qu’il lui fallait accomplir pour restituer cette partie de l’histoire selon sa compréhension. Si Ménard ne refait pas le procès de La Corriveau, peut-on sous-entendre qu’il fait, indirectement, le procès de l’histoire?

 

C’est un recueil que je vous recommande.

 

 

Nathasha Pemba

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Préparation au combat de Mattia Scarpulla

1 Juin 2019, 08:00am

Publié par Nathasha Pemba

Préparation au combat est le quatrième ouvrage de Mattia Scarpulla, auteur québécois d’origine italienne.

 

Dans ce recueil, on apprend que la vie est un combat et pour y demeurer, il faut être prêt, se préparer à la confrontation, aux différences, aux joies, aux peines, aux rencontres et aux séparations… On n’obtient rien sans combat. Ce recueil de nouvelles, à mes yeux, fait écho à ces vers de Victor Hugo :

 

« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front.

Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime.

Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime ».

 

La vie est un combat. Il faut s’y préparer pour se maintenir en vie, continuer à vivre et s’ouvrir aux possibilités réalisables. Vivre, expérimenter, lutter, combattre, se battre. L’autre, apparemment adversaire ne le devient que si nous aussi nous nous posons en adversaires devant lui. C’est la question de l’altérité.

 

Dans ce recueil, l’auteur associe une certaine autobiographie à une fiction à partir des lieux réels et des souvenirs communs. Les histoires aussi diverses les unes que les autres mettent en lien des personnes dont la première caractéristique est leur différence visible. Scarpulla invite ses lecteurs à aller au fond des choses de la vie pour comprendre que sans autrui, la vie n’est pas possible.

 

S’il y a plusieurs personnages dans ce recueil de nouvelles, il y en a deux assez insolites qui reviennent du début à la fin du livre : Le Québec et l’Italie. Ce qui  se comprend aisément car l’auteur est italien d’origine et habite le Québec. Tous les autres personnages varient en fonction des nouvelles. Il y a, par exemple, Éric, Geneviève, Barbara dans la nouvelle qui donne son nom au titre du recueil.

 

Ces personnages d’origine, de religion et d’orientation sexuelle différente se baladent à travers le Québec et notamment dans la ville de Québec.

 

Dans la nouvelle qui donne au recueil son titre, Préparation au combat, il est question de la disparition d’une trentaine d’enfants. Personne ne sait où ils se trouvent. Cette disparition occasionne un retour à la fraternité dans les quartiers. En effet, lors des enquêtes, les populations ressentent le besoin de se ressouder autour de cette cause. Il neige, il ne fait pas beau du tout, mais cela n’empêche pas les gens de se mettre ensemble afin de trouver des solutions. Éric découvre la saveur de la bière dans chaque maison qu’il visite. La bière lui donne du tonus et le réchauffe dans ce froid hivernal parfois plombant.

 

Au fil de la nouvelle, Scarpulla laisse entrevoir une histoire d’amour assez complexe. Éric et sa sœur Geneviève sont amoureux d’une même femme : Barbara l’Italienne. Tous les trois vivent une relation amoureuse et chacun ou chacune, sans pourtant être possessif ou possessive, se contente de ce qui lui revient. Ce type de relation revient aussi dans la nouvelle intitulée : « Laura, Andrea, Daria, et Pietro n’habitent plus en Italie ». Dans cette dernière nouvelle, il est davantage question de relation homosexuelle entre les différentes personnes qui vivent des déceptions et qui se partagent l’amour d’une façon très simple.

 

Si Éric n’envisage pas de quitter son Québec natal pour Barbara qui doit bientôt rentrer en Italie, Geneviève elle, pressent qu’il s’agit là d’un amour éternel. Pour Barbara elle est prête à tout… même tuer, affirme-t-elle à son frère. Elle se crée des amis italiens, elle apprend l’italien et se teint les cheveux comme Barbara, elle adule Venise et envoie sa candidature dans des universités italiennes. Elle prend des risques…

 

Dans la plupart des nouvelles de ce recueil, l’amour qu’il soit charnel, spirituel ou platonique est au rendez-vous. Il se décline de plusieurs manières.

 

Dans la première nouvelle, par exemple, Diversité culturelle, diversité religieuse et diversification de sentiments sont au rendez-vous. Chaque prénom, chaque personnalité traduit une réalité humaine. Comme le monde est divers, les relations entre les personnages durant ce voyage en auto laisse défiler les réalités du passé, l’amour, la séparation, les préjugés, les conflits, les sous-entendus et l’amour…

 

Préparation au combat ou l’éloge de la rencontre ?

À n’importe quel moment, une rencontre peut nous surprendre parce qu’elle peut nous ouvrir à la vie ou nous fermer la porte de la Vie.

 

À certains endroits de ce recueil, Scarpulla m’a fait penser à Alice Munro (la souveraine de l’art de la nouvelle contemporaine) non point dans le style, mais dans les thèmes qui ont trait à l’intersubjectivité et qui vous plongent, juste en quelques descriptions, dans un univers comme si vous vous trouviez dans un restaurant où il vous faut décider de votre choix.

 

Ce qui m’a aussi charmé dans ce recueil de nouvelles, ce sont d’abord les histoires. Je suis très sensible à la question du Vivre-ensemble et la manière de souligner les différences des gens qui malgré tout partagent le même univers est assez remarquable. Il y a aussi la question du terrorisme qui n’est peut-être pas très présente au Québec mais qui reste une question tout de même… Il y a aussi le style, discontinu, aiguisé et confiant qui interpelle le lecteur vigilant.

 

« J’ouvre une armoire et déverse le contenu de mon estomac sur les vêtements de Carlo. Ma main trouve l’interrupteur. Je contemple avec plaisir le dommage causé. Carlo devra s’offrir de nouveaux habits de luxe. En remettant le meuble, je sursaute. Une présence dans mon dos ».

 

 Toutes les nouvelles de Préparation au combat, traduisent les rapports humains, lieu de la rencontre, du conflit et de l’harmonie aussi. Il y a notamment les Origines. Scarpulla traduit l’amour des origines en lien avec l’exil comme pour dire que l’exil ne nous déracine pas toujours complètement… bien au contraire, il nous rapproche très souvent de ce que nous sommes en réalité et d’où nous venons. Dans la nouvelle « Un arbre dans la rue », Margherita repense à son Italie natal après cinq ans de vie à Québec. Tous les souvenirs remontent et elle n’en peut plus, elle veut rentrer chez elle à Bologne. « Les apéros sur la place, les après-midi à la plage de Porto Venere, la musique de son adolescence, les manifestations à l’université »… Tout cela lui manque à Québec. Mais elle veut surtout sauvegarder le patrimoine italien que la dictature est en train d’avaler par faux amour des traditions :

 

« Nous devons rentrer en Italie

Nous devons donner l’exemple aux autres expatriés

Nous devons partager nos expériences à l’étranger

Nous devons essayer de changer les choses, avant que la dictature ne s’installe définitivement »

 

Cette nouvelle à elle seule transporte le lecteur dans l’Italie traditionnelle et moderne. On y retrouve des questions politiques mais aussi des situations ambiguës où finalement on ne sait pas qui sont réellement nos proches : des espions, des membres de la mafia ?

 

L’origine et l’exil constituent ce qu’il y a de plus complexe dans le monde. L’origine comme l’exil laisse un vestige, une marque. Cela peut être une cicatrice, un souvenir, un amour, une déception, un goût, une mélodie comme on le voit dans tout le recueil où la chanson italienne demeure le point de repère pour ceux qui sont partis. C’est tout cela qui définit ces immigrants, ce qui fonde leur richesse tant individuelle que collective.

On ne quitte vraiment jamais chez soi, même si on décide de partir un jour. La migration ou le déplacement des personnes n’est jamais anodine. Il y a comme cette idée d’éternel recommencement car il faut toujours se réinstaller physiquement d’abord ( on reste longtemps chez soi mentalement, même après le déplacement surtout lorsqu’il n’est pas voulu). Et c’est un enjeu fondamental parce que l’on risque de rater son intégration et passer à côté du bonheur. L’éternel recommencement de vies déplantées volontaire ou involontaire. Partir oui, mais pour quoi ? Scarpulla essaie de montrer ici que si partir c’est mourir un peu comme dit la chanson, il faut bien renaître quand on arrive au lieu d’immigration, construire, s'organiser et penser l’avenir. Effectivement, l’exil ne peut se penser sans terre d’accueil. Et ici dans le recueil de nouvelles, Québec, Montréal, Rivière du loup et d’autres lieux forment la terre d’accueil avec tout ce qu’il y existe de complexe.

 

 J’ai beaucoup aimé ce recueil de nouvelles de Mattia Scarpulla. Les histoires et la construction traduisent sans doute quelque chose de l’auteur lui-même. Les chemins sont inattendus, les chutes sont bonnes. Les souvenirs font voyager et l’idée du futur fait entrevoir quelque chose de meilleur. Toutefois, on ne manquera pas de mentionner que si les rencontres sont apparemment extérieures, elles demeurent éminemment intérieures. Dans la vie, il n’ y a pas de hasard.

Je vous recommande ce recueil et souhaite bon vent à Mattia Scarpulla !

Un grand merci au service Presse des éditions Hashtag.

 

Nathasha Pemba

 

Références du livre

Mattia Scarapula, Préparation au combat, Montréal, Hashtag, 2019.

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L'ombre du pont de Josué Guébo

27 Février 2019, 14:31pm

Publié par Nathasha Pemba

Poète dans sa peau.

 

L’écrivain ivoirien le plus prolifique de sa génération. Il me rappelle Saint Paul de Tarse après sa conversion. Il ne s’est plus jamais arrêté. Je guette ses publications sur les réseaux sociaux et je sais que lorsqu’il se retire c’est pour préparer la venue d’un nouveau livre. Pour s’entretenir entre deux publications, il a toujours quelque chose à communiquer comme Le père Noel va à Gagnoa. C’est un auteur que notre blog connaît déjà puisqu’en plus d’une interview, nous avons eu l’occasion d’analyser son livre intitulé « Le sommeil des indépendances » où l’on retrouve également des expériences togolaises.

 

 

Philosophe et écrivain, Josué Guébo est ivoirien et africain jusqu’au bout de son souffle et de sa plume poétique et tranchante. Il est ivoirien mais il a une passion pour l’Afrique qu’il aime et qu’il souhaite voir décoller et s’unir. Il est chercheur à l’Université Houphouët Boigny à Abidjan. Il a écrit plusieurs ouvrages et est Lauréat du grand prix Tchicaya Utam’ Si pour la poésie africaine.

 

L’Ombre du pont est un recueil de nouvelles publié en 2013. C’est donc la réédition qui fera l’objet de cette chronique. Ce recueil de nouvelles est un clin d’œil à son pays la Côte d’Ivoire mais aussi à Lomé ainsi qu’il l’affirme :

 

«  Ces nouvelles ont presque toutes été écrites à Lomé au Togo, où je m’étais retiré d’avril à Septembre 2011, durant la guerre subie par mon pays, la Côte d’Ivoire. Je voulais ouvrir une fenêtre sur la fiction là où le réel m’avait semblé inévitable »

 

Comme j’ai souvent l’habitude de le dire à chaque fois que je dois « chroniquer » un recueil de nouvelles », il me paraît souvent difficile de le faire parce qu’il est impossible de traduire l’esprit de toutes les nouvelles. Il faut bien s’accrocher à une seule ou encore à deux d’entre elles.

 

«Ecoute, une terre cultivable remplie de serpents et de scorpions, reste une terre cultivable. Les choses sont très simples. Tu n’as qu’à éliminer les serpents et les scorpions. »

 

 

Josué Guébo est un véritable poète ainsi que le témoigne l’ensemble des nouvelles qui forment ce recueil. Le style est d’une pureté vivifiante… réconfortante. Josué Guébo dépeint des réalités de la vie quotidienne : difficultés, problèmes de croyance, choix importants, l’Afrique et la panafricanisme, l’amour… Son recueil met en scène des personnages dans la quotidienneté de leur vie à travers les ambiguïtés ou la simplicité de leurs sentiments à l’égard d’eux-mêmes comme le converti de la fumée dans la première nouvelle, ou encore à l’égard  les uns des autres. Il narre l’humain et l’humanité où les personnes goûtent la compagnie des autres. Peu importe… chacun reste l’artisan de sa vie.

 

« Ne jamais perdre la mémoire de la destination »

 

Les situations peuvent être très embarrassantes comme dans la nouvelle Karen où au commencement est l’amour qui est suivi d’un soupçon de stérilité qui finit par déboucher sur un soupçon d’infidélité avec l’ami de l’aimé. Soupçon en réalité qui n’est que soupçon puisque l’aimé finit par apprendre que l’ami est homosexuel. Ici, Guébo pose la question de la diversité et de la différence, de l’acceptation de l’autre, de la patience et surtout de la confiance.

 

La chute de cette nouvelle est saisissante, profonde, merveilleuse et réussie.

 

Dans ces dix-sept nouvelles, Guébo donne un spécimen de son univers particulier où l’autre ne constitue pas l’enfer, mais une possibilité, une nécessité, un incontournable. Pour Guébo, et comme le souligne le Sachant, l’homme est un ensemble de possibilités.

 

Je vous recommande ce recueil.

 

Nathasha Pemba

 

Références:

Josué Guébo, L’ombre du Pont, Montréal, Shanaprod, 2018.

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Une deuxième chance pour Adam de Felicia Mihali

27 Février 2019, 02:23am

Publié par Nathasha Pemba

Felicia Mihali est la romancière polyglotte de la matérialité du vivre-ensemble. Elle sillonne, à partir de ses mots, le ciel, la terre, les relations intersubjectives… tout l’univers. 

 

Adam malade, dépendant de son épouse se laisse presque déposséder de toutes ses facultés. Il lui donne tout. Elle, lui donne toute l’attention possible au fil des jours. Elle semble consciente ou peut-être pas que la relation est devenue à sens unique, car si Adam semble malade, il lui arrive aussi parfois de se dire des choses au fond de lui. Elle aussi d’ailleurs. Adam souffre-t-il réellement d’un mal cérébral ? A-t-on envie de demander à l’auteure. Ou bien, ce choix de la maladie est une décision personnelle pour faire table rase du passé sans volonté de s’ouvrir à l’avenir ?

 

La narratrice qui est l’épouse du personnage principal raconte. Elle décrit la vie difficile de son époux depuis son accident vasculaire cérébral. Il a désormais le raisonnement d’un enfant de dix ans. Et elle ne peut rien faire pour l’aider à retrouver son âge d’antan. Elle est donc devenue une mère pour lui. Une mère qu’il est obligé de supporter. Ni vacances ni autre type de détente, leur vie se limite désormais à regarder la télévision sauf à Noël où la fille de la narratrice et son époux les rejoignent.

 

Un couple pas comme les autres.

 

Dans cette intrigue particulière, on a le loisir de découvrir la culture roumaine dont est originaire l’auteure. On le découvre lors de l’anniversaire de Marta, l’amie de la narratrice. Adam l’a accompagné. Il est là et à l’instar de toute personne qui porte un stigmate, il fait, l’objet de curiosité dans un silence particulier puisque si tout le monde est conscient de son état de dépendance, personne n’ose le dire à haute voix. Mais pourtant se repose la question de cet état mental d’Adam : est-il réellement malade ou cela est-il un choix pour avoir la paix du cœur et bénéficier de la minutie extrême de son épouse ?

 

Sont présentes dans le roman d’autres questions comme celle de la laïcité. Cela fait penser au débat toujours de la question de la laïcité dans une province comme le Québec. On fait aussi allusion au Communisme. Mais aussi et surtout la question de l’immigration : pourquoi les gens partent-ils ? Pourquoi beaucoup de roumains quittent-ils leur pays ?

 

L’exploration climatique, culinaire, la sollicitude de la narratrice et certains évènements douloureux la ramènent à des souvenirs d’il y a quelques années. Le tableau se relie à une anxiété tantôt réaliste tantôt surréaliste On en vient à se demander si leur situation présente n’est en quelque sorte pas le fruit de ces souvenirs passés : L’infidélité d’Adam ou encore la relation un peu floue entre la narratrice et Peter.

 

Un jour ou l’autre, les épouses cessent d’être des déesses pour devenir des sorcières. Plus tôt ou plus tard, elles commencent à se sentir exploitées, dupées. Était-ce mon cas ?

 

Le chapitre 7 qui m’a paru tout particulier déroule une histoire selon le temps, l’espace, la culture et les goûts… mais aussi une volonté de la narratrice de ne plus subir les goûts d’un époux devenu désormais impotent.

 

« Une deuxième chance pour Adam » est un titre masqué comme le ton de tout le livre, il n’annonce pas la détresse, à peine un désenchantement, le couteau s’enfonce insensiblement au fil des pages, la cassure au cœur d’un amour devenu formel, personne n’ose le dire. L’un se contente d’être materné, l’autre se plait à materner. C’est l’image actuelle de la société qui y est également peinte.

 

J’espère que tous ceux qui liront pourront y trouver des éléments nécessaires pour mieux encadrer le vivre ensemble. Tout y est. Il faut juste oser lire.

 

Merci aux Éditions Hash#ag

 

Nathasha Pemba

 

Références:

Felicia Mihali, Une deuxième chance pour Adam, Montréal, Éditions Hashtag, 2018.

 

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Le fruit défendu de Ives Loukson S. Loukson

28 Décembre 2018, 13:22pm

Publié par Nathasha Pemba

Le roman de Ives Loukson fait partie de ces livres dont à la seule lecture du titre, notre curiosité s’émancipe. Le fruit  défendu ? De quoi s’agit-il ? Du récit de la création ? On ne saurait le dire si on n’a pas ouvert le roman pour le lire.

 

Pour comprendre ce roman, il faut se replacer dans le contexte des démocraties africaines. L’histoire se passe en Philombie, pays imaginaire d’Afrique noire francophone certes, mais surtout- et c’est ce qui m’a semblé intéressant- pays dont la terminologie est issue du nom d’un écrivain camerounais René Philombe.

La Philombie se situerait donc en Afrique centrale.

 

« La philombie est le pays de naissance de René Philombe. Très imaginatif dès son plus jeune âge, cet ami à moi découpa le nom que lui donnèrent ses parents à la naissance, le réorganisa afin d’obtenir cette admirable combinaison. Ce nouveau patronyme était le symbole de sa désapprobation envers le comportement du pays auquel il appartenait. Celui-ci tuait impunément ses propres enfants. Pour lutter contre cette auto criminalité, Philombe investit ses efforts dans la recherche d’un nouvel ordre, où l’homme ouvrirait sa porte aux autres hommes tout simplement parce qu’ils lui ressembleraient ».

 

Ainsi dans l’esprit de Bambara le griot, la Philombie ici est le pays à venir, pays à construire à l’Ouest de l’Afrique centrale, un peu vers l’Équateur. En expliquant l’histoire de ce pays à Essama et Ouandié, le griot note que la caractéristique principale de la Philombie, c’est le verbe attendre. Bref, c’est le pays de l’attente sur terre. Pour mieux expliquer à ces deux jeunes l’histoire de leur pays, il met en scène deux personnages : Biya et son professeur d’Allemand, Monsieur Théno.

 

Biya est le symbole de la liberté et de l’émancipation. Dans le texte, elle est présentée comme l’avenir de la Philombie, celle-là qui étudie et lutte pour devenir la première femme-prêtre (disons prêtresse) de Philombie. Elle critique à ciel ouvert le gouvernement en place, ceux-là qu’elle appelle « les ennemis du progrès  qui aiment faire attendre».

 

On notera qu’à travers le visage de Biya se dessine aussi la situation de la femme dans ce coin de l’Afrique. Bafouée, abandonnée à elle-même, la femme philombienne est une femme qui doit se battre pour s’en sortir. En témoigne le cas de la maman de Biya qui après l’abandon de son mari est obligée de prendre en charge ses enfants, jusqu’à ce que celui-ci revienne un jour avec la proposition de marier Biya à son ami. Après le rejet de sa fille, le père se « lave les mains ».

 

Monsieur Théno incarne dans le roman, la victime, l’homme honnête en quelque sorte qui subit l’égoïsme des autorités du pays. Dans un monologue assez particulier, il déverse sa colère sur la société et ses bourreaux, se questionne sur la manière de réveiller la conscience de ses étudiants.

 

On retrouve dans le texte des injonctions critiques comme « ne dure pas au pouvoir qui veut mais qui peut », réponse de Mokala président de la Philombie à un journaliste belge. Il fait allusion à François-Xavier Verschave pour illustrer la « France à fric »; critique le président de la Philombie qui travaille d’abord et avant tout pour l’intérêt de la France.

 

Bambara le griot arriva donc à la fin de son récit. Son objectif était d’amener Essama et Ouandié à se questionner sur leur engagement, continuer à réécrire l’histoire de la Philombie

 

Un roman considérable, mais qui demande beaucoup de concentration

Le roman de Yves Loukson révèle des aptitudes littéraires manifestes. Dans un style précis, sa langue et son écriture retiennent l'attention. La narration est maîtrisée. Elle porte le lecteur de dialogue en dialogue à découvrir la misère dans laquelle est plongée le peuple de la Philombie. Dès les premières pages, l’auteur nous rappelle l’histoire tragique des dictatures d’Afrique centrale. Roman social et politique, Le fruit défendu est un roman qui interpelle. En mettant en avant un enseignant, une fille cultivée qui veut devenir prêtresse, l’auteur traduit avec brio toute la marginalisation subie par les intellectuels et les femmes dans les dictatures africaines. Le rôle parfois hypocrite de la Religion est soulevée, sans oublier la France complice des dictateurs.

 

En somme, Le fruit défendu est un roman à lire et je vous le recommande vivement.

 

Nathasha Pemba

 

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Immatériel de Dieudonné Niangouna

9 Décembre 2018, 03:07am

Publié par Juvénale Obili

 

« Immatériel » est une pièce de théâtre parue aux Éditions Cana en juin 2016. Son auteur est le créateur du Festival International de Théâtre de Brazzaville Mantsina sur scène. Dieudonné Niangouna, fils du Congo, a été fait chevalier des Arts et des Lettres de la République Française en 2015.

 

Dans cette pièce, Dieudonné Niangouna invite son lecteur à visiter son imaginaire. Il est en train de bâtir une histoire et son lectorat l'assiste dans son cerveau. Même si d'un moment à l’autre, il revient dans le réel sans trop savoir ce qu'il a déjà retenu comme histoire à écrire. L'œuvre en elle-même n'est que simple imagination où l'auteur se donne l'exercice de concevoir le matériel et donc sa pièce de théâtre. La mise en scène est jusqu'à lors insaisissable et immatérielle. En effet, il est en lui-même l'imaginaire, l'acteur, le metteur en scène et le public dans l'œuvre.

 

En parcourant l'ouvrage, le lecteur entre donc dans le cerveau de Dido, soit le surnom de Dieudonné Niangouna, où il s'adonne à son travail d'artiste dans lequel il veut confectionner une œuvre matérielle. Mais, il s'avère que cela reste immatériel jusqu'à la fin. Pourtant, tout au long de la lecture, le lecteur est témoin de tout ce que raconte une troupe d'acteurs qui constituent l'ensemble des protagonistes de la pièce. Sylvain, Armelle, Doris, Hermione, Becky, venus de l'imaginaire, dans le but de créer une histoire en partant des éléments puisés dans une, deux, trois autres histoires commentées et soumis à un tout nouveau exercice de ''performance théâtrale'' inspirée du bouquin de Joseph Danan « Entre Théâtre et Performance : la question du texte ». On peut croire que la création de l'auteur part de cette idée embrouillée, artistique et audacieuse. Dido, assis dans son bureau se sert des œuvres immatérielles d'autres auteurs pour s'inspirer dans la narration de sa pièce qui jusque-là se passe dans sa tête, où se trouve Dieudo, sa muse et son interlocuteur.

 

Par ailleurs, cette pièce livre une thématique tant soit peu surréaliste. Elle aborde des questions sur  la violence faite aux femmes naïves, le narcissisme aigu exprimé par les hommes pervers, le racisme et toute la désolation que fabriquent les sociétés, suivi de l'esprit cynique affecté à l'être humain.

 

En réalité, l’œuvre est un bouillon de l'environnement social qui s'est servi des faits sociaux quels qu'ils soient comme condiments afin d’exposer la consistance de la bêtise au milieu des sociétés où la politique polititicienne constitue un poison chronique.

 

À la page 31, par exemple, l'auteur écrit suit :

 

  « La science moderne n'a rien avili de cette Afrique mystique du début à la fin. On a juste changé les interprétations des choses. Mais les choses ne se sont pas déplacées. Nous avons déplacé notre regard. Nous avons regardé ailleurs. Le tableau des ancêtres est resté intact. Les choses sont bien à leur place. Sauf que ça n'intéresse aucun enfant. Aucun jeune ne pense s'y frotter. Aucun parent ne veut enterrer son fils dans un passé dont il a honte parce que le civilisateur lui aurait fait croire que sa science est une espèce animale dépassée depuis peu. Sauf que le civilisateur est resté un être avancé sans avancement dans sa vie : sa science a les bras liés autour du cou et les fesses à l'air. »

 

La couverture de cet ouvrage montre un homme qui semble être à la recherche de quelque chose qui lui est vital. Chercherait-il une source d'eau ? Est-il plutôt à la quête d'un idéal ? Que cherche t-il ? Lorsqu'une personne réalise une course dans le temps et dans l'espace en mettant en jeu toute son énergie et son effort physique, c'est qu'il va à la recherche ou à la capture du réel, du matériel... sans quoi, il se serait perdu.

Au-delà de tout, quel serait le but principal ou encore le message dont l'auteur a voulu faire véhiculer à travers cette pièce de théâtre immatérielle ?

 

« Rendre au Théâtre son territoire de langage déserté par l'imaginaire et trop nourri par un B.A BA de faux réalisme quotidien. Dire que le Théâtre est ivresse des matières. Il est choc et éclaboussement des mondes. Faire en sorte que le je de l'auteur disparu dans le soupçon des personnages soit le fil brisé de la dramaturgie. Par association d'idées, par invention de la mémoire, par provocation de sens. Voilà en quelques pauvres lignes ce qui m'a emmené à écrire IMMATÉRIEL ». Dixit, Dieudonné Niangouna.

 

Dans l'épilogue de la pièce, Monsieur Niangouna est tenté de faire naître une pensée pointilleuse, pour ne point mentionner une philosophie qui serait, à mon sens, sans forme au travers de ce qu'il appelle par l'homme du petit h et la femme de la petite f. Tous deux influencés par l'Homme, puissant, intelligent et manipulateur. Lui, être supérieur qui maîtrise toute la géographie du monde et croit en donner une partie à qui veut en posséder. D'où naquit l'autorité, les conflits armés et la célèbre théorie du dominant-dominé... Le désordre social tient donc ses origines de quelque part...

 

                 Juvénale Obili

Références:

Dieudonné Niangouna, Immatériel, Paris, Éditions Cana, 2016.

Prix : 12 Euros.

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Elikia-Espoir d'Eveline Mankou

5 Novembre 2018, 17:13pm

Publié par Juvénale Obili

Le destin nous fait emprunter parfois d'étranges circuits sans trop savoir vers quelle issue nous déboucherons .

Page 5, Elikia-Espoir.

 

Cette assertion d'Eveline Mankou interpelle le lecteur dès les premières pages de son ouvrage. Née à Dolisie dans le Département du Niari au Congo, cette auteure est romancière, essayiste et nouvelliste. Elle innove avec un genre qu'elle appelle ''Nouvelat'', une sorte de short-story au rythme vif et accrochant. Ce genre est exploité dans ce sixième ouvrage intitulé « Élikia-Espoir », paru aux Éditions Amazon en 2014.

 

Dans cet ouvrage de 204 pages subdivisées en seize parties, il y a deux personnages narrateurs qui par un dialogue continu et alternatif, racontent leur histoire amoureuse assez originale.

 

Cette histoire amoureuse lie deux congolais qui vivent en France. Seho (Lui ) est accroché à ses valeurs intrinsèques et Miamona ( Elle ) aspire à l'émancipation de la gente féminine sans trop faire attention aux réalités découlant de ses origines. ''Elle'' s'est occidentalisée alors que ''Lui'' est resté africain. Malgré cette divergence s’apparentant au jour et à la nuit, les deux protagonistes se mettront ensemble et s'aimeront malgré les préjugés . Cependant, au milieu de tout l'amalgame qu'il y a entre les deux, se trouve un sujet à cheval sur le féminisme et l'exaltation de la femme par la galanterie. Seho, n'est pas un adepte de cette vision du monde. Miamona s'y met en plein dedans, l'assume et le réclame. Ceci se présente aux pages 29, 31, 63, 67. Par ailleurs, cette situation l'agace et l'accroche en même temps. Nous le découvrons à la page 69 dont l'extrait que voici :

 

 Nous étions vraiment différents. Il était en extase devant Wemba, alors que moi, j'aimais Wawanco. J'adorais des excursions en péniche ou des visites culturelles, il préférait les retrouvailles et réunions communautaires. Il raffolait du foufou, moi du fromage. Pourtant, je ne pouvais le nier, nos vies s'étaient déjà accordées. C'est l'impression que j'avais. Nous étions attachés par un lien invisible, je le sentais, je le savais, du fond de mon intime conviction. Comment allais-je donc trouver un compromis au-delà de nos différences qui semblaient creuser un énorme fossé entre nous ? 

 

La thématique que l'auteur aborde ici est à caractère social et informatif. Elle traite des questions du célibat et de ses inconvénients ; du vivre ensemble ; du rapport entre le traditionalisme et le modernisme ; du rapport entre la femme et la société dans laquelle elle vit ; le déni de grossesse qui est devenu courant en Europe et ici en Afrique où des mères maltraitent leurs propres enfants à cause de cette maladie ancrée dans leur psychologie. Miamona est victime de cette maladie.

 

Le message qui se dégage de ce livre passe par cette problématique de l'auteur : doit-on rester soi ou perdre ses racines pour mieux s'intégrer lorsqu'on a choisi de vivre hors son pays ?

En outre, Eveline Mankou nous fait comprendre que les préjugés que l'on peut avoir sur autrui, quand on ne le connaît pas, n'est nullement une bonne attitude. C'est le cas des préjugés qu'ont les Africains sur les Européens ou de leurs compatriotes vivant en Europe et vice-versa.

 

Après la lecture de cet ouvrage, la première impression que j'ai eu s’est traduite en une interrogation : pourquoi l'auteure a choisi pour titre Élikia-Espoir ?

In fine, j'ai trouvé intéressant que Kani soit le prénom du bébé qu'aura Miamona et Seho à la fin de l'histoire. C'est le porte-bonheur qui vient annoncer la paix et la prospérité dans ce couple ! De plus, je pense que le titre de l'ouvrage met ensemble deux cultures : congolaise (Elikia ) et européenne ( Espoir ). « Elikia-Espoir » accentue donc le thème général centré sur l'amour et l'espoir de pouvoir s'accepter, se tolérer, pour ensuite, vivre ensemble.

 

Nous l'appellerons Kani, pensais-je : Kani Dihina, en d'autres termes : Matumaini, Hope, Elikia, Esperanza, Espoir... 

Lui, page 203.

 

Vous vous imaginerez sans doute que le vert de la couverture et le titre ''Elikia'' rappellerait la marque « Voumbouka ( VMK ) » de l'entrepreneur congolais Vérone Mankou. Cette couverture nous montre également une série d'émotions dans un fourre-tout où sont mêlées inquiétude, dépression et finalement, l'espoir traduit par la couleur verte.

 

Juvénale Obili

 

 

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Le coeur qui a bu du sang de Boris Mackayat

27 Octobre 2018, 18:28pm

Publié par Nathasha Pemba

Pour sa première oeuvre littéraire éditée, Boris Mackayat a choisi le genre de la nouvelle. Je découvre donc ce jeune auteur gabonais âgé de moins de 20 ans dans “Le coeur qui a bu du sang”, recueil composé de cinq nouvelles publié aux Éditions La Doxa en juin 2018.  Cinq nouvelles ou plutôt quatre nouvelles plus un hommage à son père. On y retrouve des thématiques diverses comme la sorcellerie, la stérilité, le délitement du lien familial, l'amour, la pauvreté… la jalousie. L’écrivain Boris Mackayat ancre ses nouvelles au Gabon, à Port-Gentil, à Mayoumba, à Libreville, mais aussi en Afrique du Sud, pays qu’il a eu l’occasion de visiter. Si l’oeuvre est une fiction, les histoires sont tirés de la vie quotidienne.

 

Le recueil commence avec la nouvelle “Owali” qui met à nue la misère d’une fille dépendante qui incarne la débauche et la misère sociale. Owali finit par sacrifier la liberté et l'autonomie de la femme sur l’autel de la débauche .

Cette nouvelle est une pépite qui se termine sur une chute géniale. Une réussite du point de vue des caractéristiques propres à la nouvelle.

 

La question de la stérilité masculine est un thème que l’on ne rencontre presque pas dans la littérature africaine. Boris Mackayat l’évoque sans tabou, avec les mots qu’il faut. La question est traitée dans la nouvelle “Un serpent dans mon lit” Dans cette nouvelle, il est question d’un amour fou entre Emmanuel et Laurianne: amour scolaire, ensuite amour-amour, puis mariage. Laurianne abandonne tout pour Emmanuel. Toutefois, l’on constate que l’amour ne semble pas assez fort pour que l’homme ose faire confiance à son épouse et lui confier ses soucis. Cet amour, ou disons ce faux amour revêtu désormais de la recherche d'honneurs rend Emmanuel fou au point de droguer son épouse pour la soumettre à un viol, juste pour ses honneurs. Honneurs qui feront certainement de lui un homme, un père aux yeux du monde alors qu’en réalité, il est stérile. Stérile, un adjectif pour femmes. En Afrique noire, un homme n’est jamais stérile. Encouragé par sa mère qui considère sa belle-fille, la fille de l'autre, comme une stérile, une moins que rien, Emmanuel va jusqu’au bout de sa logique… le suicide car il a compris qu’au stade où il est arrivé, il vaut mieux pour lui disparaître. Avant de se donner la mort, il décide d’écrire un mot à celle qu’il a aimé pour la dédouaner aux yeux de sa famille:

 

“ Tous les problèmes que nous avons eu pour avoir des enfants n’étaient pas de ta faute. Le problème ne venait pas de toi, mais de moi, je suis stérile (...) je n’ai jamais eu le courage de te le dire, encore moins de l’avouer à qui ce soit. Être un homme stérile dans notre société est honteux, je ne voulais pas faire face aux regards durs des gens ou encore être le sujet des moqueries des uns et des autres”

 

Au moment où Laurianne lit ce testament, elle ne peut plus rien faire. Il n’est plus là, le coeur a bu du sang.

 

Dans la nouvelle, “La mariée du pont”, une tragédie se dessine depuis le début. Une mère qui rejette sa fille. C’est le conflit mère-fille qui conduira la fille à la folie, non pas parce qu’elle l’aura cherché, mais parce qu’elle sera toujours étrangère à elle-même et étrangère aux autres. Sous l’emprise des puissances maléfiques et de la jalousie humaine, elle apportera la poisse à son entourage. Une histoire tragique qui nous conduit à réfléchir sur la qualité de l’amour. En effet, un amour raté produit toujours de mauvais fruits et détruit tout l’édifice émotionnel, affectif et relationnel.

 

Il est aussi à noter que Boris Mackayat peint de superbes portraits de femmes dans ce qu’elles peuvent avoir de beau ou de laid, du point de vue intérieur ou extérieur. En dehors de la nouvelle où il rend hommage à son père, toutes les nouvelles tournent autour de la femme. Ange et démon comme Owali; douce, fidèle et patiente comme Lauréanne, méchante comme la maman d’Emmanuel ou encore ultra méchante comme Alphonsine Simbou.

 

Comme je l’ai déjà dit ici sur mon blog, si j’aime les nouvelles, je suis consciente qu’écrire une chronique sur un recueil de nouvelles n’est pas du tout aisé. C’est pourquoi, en dehors des deux nouvelles mentionnées plus haut, j’invite chaque lecteur intéressé par l’oeuvre de ce jeune écrivain à se laisser guider par sa plume.

 

Bonne découverte,

 

Nathasha Pemba

Le Sanctuaire de la Culture

 

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Essie Noe: Vert aphrodisiaque

21 Août 2018, 05:14am

Publié par Nkul Beti

C'est une poésie jubilation de l'éros. Les fantasmes s'impriment sur les pages, en mêlant songes et désirs, avec la compétence ponctuelle d'un enchantement des amours du corps féminin duquel "Alone with feelings/tu retires la queue entre les jambes" (p. 6-p.30).

 

L'impact du corps de la femme devient donc explosif. De fait, le plaisir du corps féminin s'effeuille, à la manière d'une "fleur bleue" (p.4), page après page, "herbe mouillée " (p.34) après "herbe mouillée" (p.34), pour dévoiler  le plus grand plaisir de l'organe qui "pénètre comme il se doit" (p.8) un "je" féminin exaltant et exalté dans une jouissance rimant en "Oh,sere mwen/Santi ko-aw tout pre mwen/E de zye-w adan tan mwen"(p.4)/ Oh, serre-moi / Sentir ton corps tout près de moi / Et tes yeux dans les miens. C'est une célébration de la chair, l'ascèse par sensation  de la joie que l'on éprouve durant l'acte sexuel. En d'autres termes, Essie dépeint les gestes et les "comportements, mais aussi sensation, images, désirs, passions" à la Foucault qui fondent un acte sexuel.

C'est une écriture poétique qui dépasse le genre sentimental et dans laquelle le génie  féminin  excelle. En effet, elle postule la déconstruction  de l'ironie de l'écrit masculin , et permet ainsi au corps féminin de se dénuder  progressivement, d'une manière ostentatoire. Ce qui ne fait plus du corps féminin un simple constituant du processus de la construction historique, cultuelle, culturelle et tout le tremblement d'un sociotope donné à la Timba Bema ( Les seins de l'amante, 2018). Plus amplement, le corps "de la belle dame" (p.12) ne se décline plus comme une commodité de satisfaction du désir sexuel des "légers va-et-vient/du membre de l'amant" (p.13) se définissant suivant le mode du cogito cartésien "je jouis, donc je suis" (Gueboguo), mais un symbole de la relation avec l'Autre et avec le monde: un fort besoin d’intimité, de  désir  et  de  rêverie,  pour  vivre et exister. Le corps féminin n'est donc plus un objet qui obéit  au dévoilement imposé et voulu par "un homme libre de son État"(p.26), mais un sujet recherchant un bonheur intérieur qui se célèbre, sens enchantés, en toute spontanéité, sans hypocrisie avec le mâle.

Dans l’opuscule de Essie, "la grotte humide"(p.13) de "la femme invisible" (p.10) est dévoilée dans toute sa splendeur, au rythme du "membre [qui] l'enfonce pour apaiser son tourment" (p.13). D'un même pas, ses secrets, ses mille et un parcours, à la rencontre de l'"homme de peu de foi" (p.38), se narrent et se montrent librement, sans brouillage référentiel ni malice stylistique. Et ce faisant, l'acte sexuel, loin de tout regard freudien, est représenté dans toutes ses différentes variations de la "brouette thaïlandaise"(p.8) aux "rousseurs amères de l'amour"(p.8) en passant par "le noir du malheur"(p.9). De ce point de vue, l'organe de l'homme, qui ne lâche  pas le "sein qu'il suce et malaxe"(p.12),dans ce processus érotique, n'est plus posé comme une finalité totale, une fin en soi, pour "une donzelle" (p.16), mais comme une sorte d'Azur à partager, à explorer.

On voit ainsi s'accomplir la prophétie  Rimbaldienne sur l'indisponibilité et l'instabilité du rôle de la femme dans les sociétés modernes, et auxquelles Breton( Lettres voyantes,1925)  suggère des répliques directes. On est d'emblée dans une écriture qui épouse l'intuition et la sensibilité des auteures telles que Lily  Agnouret et Louise Labé. Des littéraires féminins dont les écrits se sortent de la gauloiserie pour s'offrir au sentiment d'une harmonie autonome permettant à la femme de narrer et d'analyser sa féminité en rompant entièrement avec toute forme de paternalisme intransigeant.

Tout compte fait, cet opus est la "preuve que [la femme n'a] pas encore perdu le Nord/[et qu'elle est] esclave de l'amour"(p. 26).  Plus virilement, Vert aphrodisiaque se pose comme un langage féminin dont la compétence est l'expression de l’éros. La plume érotique de l'agent-écrivant togolaise Essie Noe, n'est donc pas un marqueur de  "La guerre des sexes"(p.7). Elle est plutôt un motif qui clame et réclame essentiellement l'amour sans recourir à  l'absurde et peu féconde bataille des genres. Ce, contrairement aux écrits érotiques masculins qui ont des éléments de misogynie en général.

Dans cet écrit sexualisé, il est question d’une prise  de  la  parole par Essie pour traduire l’humanisme  de l'éros et réinventer  l’individu-femme. Femme qui dit sa sexualité, raconte ses acrobaties pendant ses actes sexuels, non pas pour exprimer sa condition minoritaire ou formuler une revendication déplacée dans une société où elle est la seule à pouvoir décider de la place qu'elle voudrait occuper, mais pour accrocher le jeu jouissif des organes et des scènes qu'elle dépeint sur un fond poétique.

En somme, le penser et le dire féminin s'expriment donc dans une  forme  poétique. La  femme en  lutte, et en quête d'affirmation de l'autonomie de sa sexualité, choisit  l’écriture  pour  faire  entendre la voix du désir de son désir. Sa  voix comme  voix  de la jouissance  et  voix  du  corps,  voix  du partage et  voix  du  sexe dévoilant la posture  phallique qui dialogue avec la sensualité féminine au-delà du dire caché des pulsions sexuelles: "Vive la fiction"(p.11).

 

Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

Département de français

Université de Yaoundé I.

(noahatango@yahoo.ca)

Références de l'ouvrage:

Essie Noe, Vert aphrodisiaque, Shanaprod éditions, Montréal, 2018, ISBN: 978-2-9815150-5-6, 41 pages.

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