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Nathasha Pemba- Le Sanctuaire de la Culture

Articles avec #chroniques et analyses litteraires

La ballade des matrices solitaires : Cristina Montescu

5 Mars 2020, 06:11am

Publié par Nathasha Pemba

 

Se souvenir d’une condition, d’une naissance, d’une histoire, d’un amour, d’un souvenir, d’une anecdote. C’est déjà ça! Il faut le faire. Cristina Montescu l’a fait. Elle n’a pas simplement allongé des mots sur un papier. Elle l’a fait… Elle l’a dit. D’une certaine manière, elle a dit la femme. Le titre est d’une éloquence bien rare. Elle questionne le lecteur : La ballades des matrices solitaires. Un titre qui fait rêver…

 

De quoi s’agit-il donc ?

 

Trois femmes d’un certain âge portée par la plume d’une narratrice, Ariana.  Céline, Ana Maria et Marta. Elles ont vécu comme des femmes selon la société. Néanmoins, ont-elles seulement vécu selon leurs coeurs ? Non… parlons de désir. Ont-elles vécu selon leurs désirs ?

 

Dans ce roman, l’auteure traduit la réalité de certaines femmes après la maternité, au-delà de la quarantaine ou dans la quarantaine. Des femmes qui ne valent certainement plus grand-chose devant les hommes, mais qui peuvent encore exister autrement ; des femmes que leurs progénitures appellent au secours en cas de situation difficile. Pourtant, l’une d’entre elles donnerait tout pour enfanter…

 

La vie! Toujours ce paradoxe…

 

À la lecture de “La ballades des matrices solitaires”, je comprends aisément que dans la vie d’une femme ou d’une mère, tout ne peut pas disparaître comme si elle n’avait jamais existé. Non, tout ne peut pas disparaître. Des traces de la féminité, mêmes infimes, subsistent. On naît femme ou on le devient, peu importe... Mais, on le demeure, même au-delà de la maternité, dans un ailleurs autre que la maternité.

 

Le bonheur de la femme est possible au-delà de la maternité.

 

Car c’est bien cela que veut dire l’auteure : La féminité, longtemps victime de toute sorte d'extériorité a besoin de se déployer.
 

Après une lecture attentive, vient se greffer la question délicate de la trame du récit:  Une femme peut-elle trouver le bonheur ailleurs que dans la maternité ?

 

Et c’est là où se situe, à mon sens, la force et la sincérité  du récit, car loin d’éluder cette question de la maternité, elle la pose de manière directe en même temps qu’elle pose les problèmes d’immigration, de culture de tradition... L'auteure veut rendre compte de la violence psychologique de l’anéantissement permanente chez la femme de plus de 40 ans.

 

Il y a d'abord Céline : un personnage comme on en rencontre de plus en plus. Le genre de femmes qui pensent arborer son rouge à lèvres et son fond de teint jusqu’à l’âge de 100 ans. Cette espèce de femme libre ontologiquement, mais aussi bonne et ayant un sens profond de la famille. Ces femmes-là qui pensent, malgré tout que la vie ne s’arrête pas à la maternité et qui nous rappellent qu’elles ont toujours gardé leur liberté intérieure malgré le poids de la tradition et de la société qui a toujours confiné la femme… 

 

Ensuite, il y a Ana Maria : la plus libérée sensiblement et sensuellement, à mon avis. Elle l’est par sa liberté de ton, sa liberté de dire et sa liberté affective. Son langage, ses désirs, mais aussi ses déprimes en sont la preuve :

 

“Il y a à l’intérieur de la femme une âme ancestrale qui exige la maternité. Refuser à sa conjointe ou à son amante le droit d’enfanter équivaut souvent à la mise à mort de ce joli couple qui, quelques instants plus tôt, prenait un plaisir fou à faire et refaire l’amour.

Pour certains hommes également, le désir d’enfant est si profondément ancré dans leur coeur qu’ils se trouvent dans l’impossibilité d’assumer leur fonction sexuelle auprès de la partenaire qui leur refuse l’accès à la paternité”

 

Puis il y a Marta : l’avocate. Elle gère sa vie, mais elle gère aussi d’autres situations liées à son métier. Néanmoins, elle vit entre le passé et le présent car des souvenirs de son enfance et de sa jeunesse remontent non seulement dans la mémoire, mais aussi dans les rêves. Toutefois, ce qui compte pour elle, c’est le l’instant présent, l’aujourd’hui de sa vie.

 

Il y a, entremêlés dans ces récits de vie, des représentations et des souvenirs liés à l’exil, le souvenir des parents en manque d’affectivité à l’égard de leur progéniture, le souvenir d’une grand-mère qui aurait tout donné pour sa petite fille. Mais il y a aussi la capacité à transcender des situations, à accepter les contingences et à se construire son bonheur à partir des expériences de la vie (Marta).

 

Les contextes, que l’on soit bureau, en famille ou entre amis, introduisent à la vie dans ce qu’elle est : naissance, le voisinage, bonheur, infidélités, réconciliation... 

On note aussi dans ce roman, la question de l’immigration. Cela montre que l’histoire n’a pas de fin et que le passé, quoiqu’on en dise pèsera toujours sur le présent. On le voit avec le père d'Ariane, celle qui conte l'histoire des trois femmes :

 

“Et le père qui a choisi de vivre dans son passé roumain et glorieux où il buvait, avec ses amis étudiants et d’amoureuses des passages, d’innombrables pichets de bière accompagnés de mici; raison pour laquelle, il occupe tous les soirs le canapé en cuire du salon pour se rincer soi-disant le cerveau de la saleté quotidienne en regardant des films d’action”.

 

Si le problème de la femme paraît comme le leit-motive du roman, on ne peut pas fermer les yeux sur la force de l’exil qui transparaît entre les lignes, une volonté de garder ses racines tout en s'ouvrant à la culture de la terre d’accueil.

Ce roman fait retentir en moi une question: Celle de l’autonomie existentielle de la femme. 

 

Je vous le recommande

 

Nathasha Pemba

 

Références

Cristina Montescu, La ballade des matrices solitaires, Montréal, Éditions Hashtag, 2020. 20 $

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Rue des rêves brisées de Guy Bélizaire

18 Janvier 2020, 20:13pm

Publié par Nathasha Pemba

Dans les milieux littéraires francophones ontariens, on ne présente plus Guy Bélizaire. En 2018, il a publié sa première œuvre de fiction : À l’ombre des érables, finaliste du prix des enseignants de français 2019.

 

Rue des rêves brisés est son premier roman.

 

Avec Rue des rêves brisés, Guy Bélizaire revient sur les thème de l’immigration et de l’exil amorcés dans son recueil de nouvelles. Il y est question des personnes qui arrivent au Canada et qui, bien au-delà de l’idée de s’installer dans un pays ou de s’acclimater à un environnement, doivent essayer de s’en approprier la culture et parfois de subir certaines réalités qui leur rappellent constamment leur condition d’étrangers.  

 

Ici, dans ce roman, l'action se passe à Longueuil, puis à Montréal. L’histoire au cœur du roman est le retour vers la terre d’origine. 

 

Christophe, le personnage principal du roman est âgé de 17 ans. Il est né à Montréal. Ses parents sont venus d’Haïti pour immigrer au Québec. Un jour alors qu’il regardait un match à la télé, son père vint s’assoir à ses côtés et lui parla en ces termes:

 

“-Hummm, tu sais, il se passe plein de choses ces temps-ci. Des choses qui vont changer notre vie à tous, et je crois bien, pour le mieux”.

 

Au fil de la discussion il lui annonça qu’ils devaient peut-être rentrer en Haïti. Les choses avaient changé, Les Duvalier n’étaient plus au pouvoir et le moment était venu de réaliser leur projet de retour

 

C’est maintenant ou jamaislui confia-t-il.

 

Le plan consistait à vendre la maison, à déménager, puis à faire des économies en vue de réaliser le rêve du retour. Ce premier départ sera très dur pour Christophe parce qu’il se séparera pour la première fois de ses amis d’enfance Contre son gré, il suivra ses parents dans leur nouvel appartement et se fera de nouveaux amis dont Jimmy le Caïd. 

 

“Après tout, c’est peut-être ça l’existence, quitter ceux qu’on aime pour en aimer d’autres”

 

Toute L’enfance de Christophe consiste en un intérêt particulier et une fascination précise pour Haïti, le pays de ses parents. Pourtant, manifester de l’intérêt et être fasciné n’a rien à voir avec résider dans un lieu. Avec le temps et la pression, cette histoire de départ finit par déranger toute son existence. Il pense à ses parents, à ses amis et à sa nouvelle copine.

 

Néanmoins, en dehors de l’idée de partir ou de ne pas partir, Haïti représente tout un monde aux yeux de Christophe.

Il y a tout d’abord les réunions dominicales au sous-sol de la maison de ses parents quand ils étaient à Longueuil. Nous y rencontrons Marcellin ancien professeur en Haïti, qui se référait toujours au passé pour éclaircir une idée du présent. Il y a aussi Philomé et sa légendaire bouteille de Rhum. Alphonse, Youyou et Olga s’y trouvent aussi. Ces réunions ressemblent à un club de personnes qui rêvent de repartir en Haïti mais qui malheureusement ont du mal à poser le premier pas.

 

D'autres personnages émergent de cette histoire, tels que l’Oncle François qui refuse d’adhérer à ces idées de retour vers la Terre promise qui empêchent de s’intégrer complètement à la culture du lieu d’immigration

 

Être immigré, une vie exaltante, mais parfois triste et misérable. Triste et misérable du point de vue mental voire moral. Les espoirs de rentrer et les désespoirs de ne pas rentrer s'enchaînent avec les nouvelles que l’on reçoit continuellement du pays. Rester pour certaines personnes ressemblera, de ce fait, à une croix. Une croix qui malheureusement ne sera pas à l’avantage des enfants qui vogueront entre deux cultures parfois difficilement conciliables.

 

C'est tout au long du livre que l'on assiste à des rencontres amicales, à des conflits en familles ou encore à des  scènes plus que douloureuses comme la mort de Jimmy.

 

Guy Bélizaire raconte cette histoire de l’exil sans jamais tomber dans les affects. L’écriture est simple, fluide et accessible à tous.

 

Derrière toute cette histoire, il y a des questions que l’on finit par se poser :

Est-ce qu’après avoir vécu plus de trente ans sur une terre d’immigration, rentrer sur le lieu des origines est une bonne décision ? Peut-on vivre toute sa vie privée en restant rivé au passé ? », Entre la culture d’origine et la culture d'accueil, comment les parents doivent-ils éviter de tomber dans la confusion ?

 

Le Canada, Terre Promise où certains migrants, malgré les conditions de vie soutenables, ont des difficultés à trouver ce qu'ils recherchent. Mais que cherchent-ils en fait ? Une identité ? Une reconnaissance ?  Un répit partiel ou un répit complet à leurs souffrances ? Immigrer est-ce une illusion ?

 

Rue des rêves brisés est un roman magnifique sur l’immigration. Il pose la question de savoir si l’on est obligé de refaire le voyage-retour pour retrouver ses racines. Il place le lecteur entre l'idée d'enracinement, de déracinement et de ré-enracinement.

 

Christophe, ses parents et beaucoup d’autres Haïtiens de leur entourage l'apprendront à leurs dépens.

 

Repartir, quitter sa terre d'accueil pour retrouver ses racines, 

Repartir, quitter une vie parfois paisible, faite de hauts et des bas comme partout, pour retrouver ses racines,

Repartir, et rester car il y a différentes façons de demeurer soi sans repartir: Rester, adopter la culture de la terre d’accueil, conserver ses origines, 

Repartir n’est pas la seule voie qui conduit à la conservation de l’identité. De ce fait, il ne peut jamais être une finalité. C’est une possibilité, une éventualité. On peut rester et conserver son identité.

 

Ce roman dont le narrateur principal est un jeune de dix-sept ans parle aux immigrants et aux personnes de la terre d’accueil. Bref, il parle à l’humanité et à ce monde multiculturel qui continue à se fermer à l’appel de l’Autre.

 

Quelquefois, pour conserver ses rêves, il suffit de créer son bonheur autour de soi, là où l’on vit avec les moyens que l’on possède.

 

Rester peut ainsi devenir l’acceptation de notre identité, l’exercice de notre liberté…

Rester, au risque de son identité et de sa culture d’origine...

 

Lorsque rester devient « adopter une culture », se souvenir de ses origines, conserver sa culture, s’enraciner, prend le visage de l’accueil.

 

Rue des rêves brisés est une prise de conscience sur l’immigration et un appel à plus d’humanité et de tolérance envers soi-même et envers les autres. 

 

La frontière est nette entre Haïti et le Canada, et elle l'est entre espoir et désespoir, entre désir et désillusion, entre oppression et flamme, entre les équivoques sur l'identité et l’aspiration à une vie enracinée dans la liberté, ici ou ailleurs.

 

Je vous recommande la lecture de ce roman.

 

Nathasha Pemba

Références,

Guy Belizaire, Rue des rêves brisées, Ottawa, L’interligne, 2019, 26, 95$

 

 

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Petit Piment d’Alain Mabanckou :  peinture d’une Afrique précaire...

5 Janvier 2020, 20:42pm

Publié par Boris NOAH

« Tout avait débuté à cette époque où, adolescent, je m’interrogeais sur le nom que m’avait attribué Papa Moupelo, le prêtre de l’orphelinat de Loango : Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko. Ce long patronyme signifie en lingala « Rendons grâce à Dieu, le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres », et il est encore gravé sur mon acte de naissance… »

Ce sont ces mots-prémices, et ce long patronyme du narrateur susceptible d’interrogations, qui nous mènent vers « l’univers du roman » Petit Piment d’Alain Mabanckou, publié en 2015, aux éditions du Seuil.

Ce roman éponyme s’étalant sur 274 pages, nous fait part de l’histoire d’un nourrisson retrouvé devant la porte d’un orphelinat, alors qu’il n’est âgé que d’une semaine. L’orphelinat de Loango est situé à quelques encablures de Pointe-Noire. Il est dirigé par un certain Dieudonné Ngoulmoumako, un directeur austère, tribale et surtout corrompu, mal-aimé par les pensionnaires de son institution. Malgré cela, la vie va bon train dans l’orphelinat. Le jeune garçon qui commence à grandir ne connaît ni son père, ni sa mère, mais bénéficie de la douceur maternelle de Sabine Niangui, une employée de l’asile, devant lequel elle l’avait retrouvé ; et de l’attention particulière que lui porte Papa Moupelo, le prêtre de l’orphelinat. Soudain, arrive la Révolution socialiste du Congo à la veille de laquelle le prêtre est évincé ; ce qui sonne comme le début du chaos dans l’institution. N’ayant pas encore digéré le départ d’un homme à qui il vouait un amour profond, le jeune garçon communément appelé Moïse, est aussi frappé par le départ brusque et surtout non-averti de « Niangui ».

 

Il a désormais treize ans, tout comme son meilleur ami Bonaventure Kokolo. Au nom de cette amitié, Moïse décide de venger celui qu’il considère comme son frère, en mettant de la poudre de petits piments dans la nourriture des jumeaux, leurs aînés de quatre ans, qui l’avaient au préalable supplicié. Malheureusement, Moïse est démasqué par ces jumeaux délinquants, dont la gémellité couvait beaucoup de mystères et, est obligé de les rejoindre pour peur de représailles. C’est ainsi que les trois garçons décident de fuir l’orphelinat, sans Bonaventure. Aussitôt à Pointe-Noire,  le  nom « Moïse » disparaît au détriment de « Petit Piment », recommandé par Tala-Tala, l’un des jumeaux, parce qu’il avait fait ses preuves avec du piment, déclare-t-il. Désormais, le quotidien des trois fugitifs, rejoints par d’autres errants, est alimenté par de nombreux actes de délinquance, jusqu’au jour où, le jeune adolescent rencontre Maman Fiat 500, portant plusieurs sacs de courses et décide de l’aider à les transporter. Maman Fiat 500, de son vrai nom Maya Lokito, une proxénète et prostituée très réputée, éprise par la gentillesse de « Petit Piment », lui trouve un travail de manutentionnaire au port et lui offre une cahute.

 

Quelques années après,  le  maire  de  Pointe-Noire,  François  Makélé  lance  l’opération « Pointe-Noire sans putes zaïroises ». « Petit Piment » allant rendre visite à Maya Lokito, comme à l’accoutumé, est surpris de constater que le camp qu’occupaient la prostituée et ses filles, a été mis en ruine, brûlé par les policiers. Il les cherche en vain. Elles ont disparu. Un choc de plus qui le conduit sans ambages à la démence. Finalement, à l’âge de quarante ans, comme le prophète Moïse envoyé par Dieu pour libérer son peuple qui croupissait dans la misère  en  Egypte, « Petit  Piment »  le  Moïse  noir,  décide  de  libérer « le  peuple  de Pointe-Noire de François Makélé, [en assassinant] ce maire véreux qui n’avait pas le souci des conditions de vie des Ponténégrins et qui avait peut-être fait disparaître Maman Fiat 500 et ses filles dans les gorges de Diosso » (p 272). Par un coup de destin, « Petit Piment » est transféré dans une prison construite au même endroit où se situaient les locaux de l’orphelinat de Loango, où il a passé les treize premières années de son existence. Et dans cette prison, il a un ami du nom de Ndeko Nayoyakala, lui aussi atteint « des problèmes dans le cerveau » et âgé d’une quarantaine d’années. Ce codétenu avec qui il s’entend bien, serait probablement son meilleur ami d’enfance Bonaventure Kokolo, qu’il avait laissé avec beaucoup de regret dans l’orphelinat, lors de sa fugue qui le conduisait à Pointe-Noire.

 

AU DELÀ DES MOTS !

Alain Mabanckou écrit ce roman pour rendre « hommage à ces errants de la Côte sauvage qui, pendant [son] séjour à Pointe-Noire, [lui] racontèrent quelques tranches de leur vie, et surtout à « Petit Piment » qui tenait à être un personnage de fiction parce qu’il en avait assez d’en être un dans la vie réelle… ». Avec ce roman, l’auteur renoue avec la terre de son enfance, qu’il retrouve vingt et trois ans après. Il nous met en plein dans son Congo natal ; à travers  tous  ces  espaces (Pointe-Noire, Tchimbamba, Loango, Ngoyo…), ces noms de personnages (Ngoulmoumako, Ngutu Ya Mpangala, Oyo Ngoki, Mouyondzi…) puisés dans le sociotope congolais, dont la manipulation (la maîtrise, la prononciation) cause pas mal de difficultés le temps d’une lecture. Néanmoins, c’est un choix loin d’être fortuit dans la mesure où il traduit une intention manifeste de l’auteur, de vendre et vanter ses origines congolaises en particulier et africaines en général.

 

Derrière cette description portant le sceau de l’humour, le romancier peint et dépeint le quotidien des jeunes ressortissants de Pointe-Noire, qui vivent dans la peur du lendemain, la promiscuité et la précarité. Sans doute, un clin d’œil chaleureux à ces enfants, communément appelés « enfants de la rue » et surtout aux orphelins, qui pour la plupart n’ont pas choisi de se retrouver dans cette posture mais, sont parfois obligés de subir les affres et les vicissitudes de la vie, et par conséquent, ne sont que de pauvres victimes de ce sort qui leur est dévoué. Mais, attention ! Le personnage orphelin ici, n’est qu’une vue de surface, il ne doit pas être pris dans son sens premier, c’est-à-dire celui ayant perdu au moins l’un de ses deux parents. Car, en réalité, d’une manière subtile, ce personnage symbolise la jeunesse africaine toute entière, orpheline de meilleures conditions de vie ou mieux, en quête d’un parcours existentiel agréable ou tout au moins acceptable. A cet effet, Pointe-Noire et l’orphelinat de Loango sont une métaphore de plusieurs pays africains, où la démocratie bat encore de l’aile, ayant à leurs têtes des dirigeants qui s’érigent en démiurges et pensent être les seuls capables d’assurer l’autorité et la bonne marche d’un pays. Le cas patent est celui du directeur de l’orphelinat qui dans un discours, s’exprime en ces mots : « Est-ce que vous vous rendez compte de la gravité de la situation ? Si je ne suis plus le directeur de cette institution ce sera la pagaille, le chaos, la fin du monde, la nuit totale, et vous aussi vous perdrez vos postes ! » (p 117).

 

Par ailleurs, l’image de Bonaventure qui ne cesse de dessiner les avions, tant qu’il ne verra pas un avion réel venir le chercher et le sortir de l’asile où il se trouve, est celle d’un homme ayant perdu tout espoir, hanté par le désenchantement de son cadre de vie naturel et pense que seul l’avion pourrait lui redonner le sourire, en l’extirper de là pour l’amener ailleurs, le paradis du Nord, où la vie sera rose, et la souffrance restera un triste souvenir. Par contre, Moïse se considère plutôt comme un héros national en affrontant directement le bourreau, seule  solution  pour  libérer  le  peuple  des  déboires  qui  l’accablent.  Ce  qui  se  dresse cordialement comme un combat contre une certaine dictature politique dont le port étendard ici est : le Maire François Makélé.

Ce discours du président de la République et chef du Parti congolais du travail prononcé devant les dirigeants de la Confédération syndicale congolaise (p 82), est parlant et n’interpelle pas seulement le Congo, mais toute l’Afrique qui, aujourd’hui, est déchirée par les guerres ethniques et interreligieuses. Nous connaissons tous le douloureux événement du génocide rwandais en 1994, entre Les Hutus et les Tutsis, tous originaires Rwanda ; sans oublier plusieurs autres foyers de tensions qui ne cessent de se constituer. Au-delà, l’opération « Pointe-Noire sans putes zaïroises » lancée par le maire Makélé remet à l’ordre du jour « la haine qui existe entre notre pays [le Congo] et le Zaïre et que les politiciens attisent à la veille de chaque élection. » (p 272).  Ces querelles brûlantes entre ces deux pays-frères séparés par un fleuve (le fleuve Congo), qui pourtant formaient à la base, un même pays, devront emprunter la voie de l’évanescence. Parce que, comme on a coutume de le dire, l’unité constitue le socle et même le levier d’impulsion d’une nation qui aspire à l’émergence. Malgré tout, il faudrait vivre dans le respect des différences qui caractérisent les uns et les autres, car, la diversité n’est pas une faiblesse mais plutôt une richesse.

 

Pour ce qui est de l’espace du roman, l’écrivain congolais nous a proposé une sorte de « retour à la case départ spatiale », l’image d’un serpent se mordant la queue, qui se résume sur la capacité de l’auteur à ficeler l’action de son roman qui commence à Loango, à l’orphelinat, se poursuit à Pointe-Noire et revient s’achever à Loango, là, plutôt dans une prison  qui  curieusement  a  été  construite  au  même  endroit  où  se  situait  l’orphelinat. Certainement, une manière pour lui de nous montrer non seulement le mal-être et le statu quo que vivent les congolais, mais aussi la négligence et l’insouciance de l’ordre gouvernant qui s’arrange à faire exactement le contraire de ce que pensait Victor Hugo: “Ouvrir une école, c’est fermer une prison”.

 

Mais, en refermant ce livre, on a eu comme un gout d’inachevé, un pincement au cœur de ne pas savoir ce que sont devenus Sabine Niangui, et surtout Papa Moupelo qui avait prédit le sort de « Petit Piment », en lui donnant ce long patronyme qui a fortement influencé son existence. 

 

Boris NOAH.

Université de Yaoundé I. boris.noah52@gmail.com

 

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La mémoire des Cathédrales de Caroline Guindon

27 Décembre 2019, 05:01am

Publié par Nathasha Pemba

 

Quatrième de couverture:

Par le truchement d’une écriture souriante, La mémoire des cathédrales met en scène un foisonnement de personnages colorés, lesquels viennent tour à tour occuper quelques pages avant de céder la place aux suivants. Chacune des nouvelles, comme autant de petites cantates, fait entendre la voix d’hommes et de femmes, d’enfants et d’adolescents qui, dans une grande ville américaine, vaquent aujourd’hui à leurs occupations tranquilles. Au fil des pages prennent vie Tasha et le Professeur, dont elle transcrit si sublimement la pensée, ou cette poète sans nom, à la fois submergée et inspirée par les exigences toutes prosaïques de la maternité. On évoque la malédiction qui a frappé les Cubs de Chicago pendant plus d’un siècle, de même qu’une maladie qui efface peu à peu les souvenirs. Avec Ann, on suit un cours de littérature hors du commun, puis on se rebelle, à l’instar de cette inconnue qui se reconnaît dans le regard d’un chien errant. En somme, des situations ordinaires sont esquissées qui durent le temps d’un mystère à résoudre, le temps d’un fou rire ou celui d’un chagrin secret. Bien qu’elles se caractérisent par la sobriété de leur facture, les dix-neuf nouvelles de ce recueil rendent néanmoins un hommage à la fois tendre et passionné à ce qui reste profondément humain : le besoin d’exister, de laisser une trace, de créer, d’enfanter et ainsi, à la manière des cathédrales, de perdurer.”


“Ainsi vont le temps et la mémoire”

 

Caroline Guindon est une écrivaine québécoise vivant à Chicago depuis plus de vingt ans. Mémoires des cathédrales est sa première oeuvre de fiction.

 

Les dix-neuf nouvelles de ce recueil s’intéressent aux relations humaines. L’auteure y dépeint des portraits d’espoirs, des tranches de vie oblitérées ou ressuscitées par diverses situations. Elle questionne l’humanité dans son expression la plus simple: le quotidien de la vie.  Situées dans le décor diversifié nord américain à partir d'univers épars dont le plus récurrent semble être le milieu de l’éducation et de l’art, chaque nouvelle évolue entre l'engagement, l’art, l’amour, le souvenir et l’espoir. Caroline Guindon écrit une prose avec des agencements poétiques, par instants, qui ont la particularité de dévoiler l'humanité en chacun des personnages.

 

Ce  beau recueil de nouvelles dans la lignée des grands nouvellistes comme Richard Bausch, Ron Rash ou encore Alice Munro, le prix Nobel de la littérature 2013.

L'écriture de Caroline Guindon est forte et efficace. Ses choix narratifs placent le lecteur dans la peau d'un des personnages, au coeur d'un vocabulaire et d'expressions colorées à la clé.

Les histoires en elles-mêmes n'ont rien de sensationnel mais elles sont singulières et retrouvent le lecteur dans un pan de sa vie. L'écriture n'est pas à la quête d'effets mais le style "Caroline Guindon", très ancré, suscite de l'intérêt pour ses personnages et amène à découvrir une dimension de leur destinée qui peut être aussi, d'une certaine manière, la nôtre.

Dix-neuf nouvelles c’est beaucoup. Je me limiterai donc à trois d'entre elles car je les considère comme le socle de la trame essentielle de l’ouvrage.

Dans la première nouvelle, celle qui donne son nom au recueil, l’auteure porte son attention sur les moments de la vie, et ces moments se déroulent dans un amphithéâtre. Le professeur est anonyme et son assistante porte un nom: Ali Beth. On pourra dire: la parfaite assistance ( pensez à la parfaite secrétaire!), celle qui connaît par coeur les gestes, les notes du maître, celle qui anticipe...

Derrière un érudit se cache une érudite…

Cette nouvelle met à nue la réalité qui se cache derrière l’image d’un homme public respectable. L’auteur utilise des mots assez forts pour le signifier:

“Un penseur honnête et honorable, au moment d’ouvrir publiquement son coeur et son esprit, pouvait néanmoins s’accorder l’agrément d’une mise en scène soignée”

Caroline Guindon porte son attention sur les moments de la vie où l’on peut essayer de travailler son apparence et décider de ce que l’on peut présenter au monde en essayant de ne commettre aucune erreur. Le professeur par habitude a appris à incarner une certaine perfection.

“Le professeur avait appris au fil des semestres à moduler le rythme de ses allées et venues dans le grand amphithéâtre. Le mouvement de sa tête agile, les inflexions de sa voix, la prégnance de ses silences. Le  déroulement des leçons s’était ainsi peu à peu figé dans une chorégraphie mémorable s’ouvrant toujours de la même façon”

Puis il y a l’assistante, devenue aussi fidèle à elle-même que le professeur. Elle est rattrapée un jour par sa vie privée: elle tombe enceinte et fait une crise qui la contraint à s’absenter momentanément des cours du professeur. Une absence qui conduit le prof à donner ou à re-donner le meilleur de lui-même puisque rien n’est prévu à l’avance et rien n’est dicté par l'assistante. Bref il sort de sa zone de confort même dans sa manière de dispenser son cours. Pourtant cette grossesse de son assistante le ramène à son histoire personnelle...

Une nouvelle que je vous laisse découvrir. C’est une belle nouvelle, bien menée avec une chute parfaite. Si elle nous apprend que ce que nous donnons est souvent meilleur et qu’il faut savoir le valoriser, elle nous enseigne aussi à prendre parfois des risques pour sortir de notre zone de confort.

 

Les yeux de Sonia est la deuxième nouvelle qui a retenu mon attention. L'auteure revient sur les habitudes qui deviennent des natures, des personnes qui, en dehors du travail, non pas de vie, qui deviennent froid comme des monstres ou qui perdent un certain sens de l'autre. Le cas de Madame Pilotti qui a tout misé sur le paraître au détriment de l'être: femme chrétienne, rigoureuse et fermée comme un vase hermétique. Puis, il y a le professeur Coleman dont la citation la plus favorable est “ On ne comprend vraiment nos propres idées que quand on a dû s'en faire les défenseurs”. Citation mémorisée par tous ses élèves et devenue en quelque sorte un totem.

Puis finalement Sonia, futée en mathématiques et sélective dans ses relations. Elle ne fréquente pas n’importe qui. Il faut être un peu futée aussi, dans une discipline quelconque pour être son ami. Elle a des yeux assez particuliers… De beaux yeux qui font fondre le coeur de Gilbert, son meilleur ami.

Puis il y a Gilbert le narrateur… un personnage mystérieux.

Cette nouvelle m'a semblé la plus impénétrable de toutes. Elle est très bien écrite, néanmoins, comme ses personnages, elle m'a parue mystérieuse. Finalement, je crois que je l'ai aimée parce qu'elle révèle une certaine dimension de l'écriture: le mystère.

 

La fillette du Taos, troisième nouvelle, est une histoire d’amour. Cette nouvelle est celle qui m’a le plus impressionnée. C’est une histoire portée par cinq passions: passion pour l’humanité, passion amoureuse, passion pour la liberté, passion pour la fragilité, passion pour l’art.

Un amour qui survit à la distance…

"Évidemment, je suis tombée éperdument amoureuse (...). Je suis tombée, j'ai sombré, consciente dès le départ qu'il aurait été vain d'essayer de m'accrocher à quoi que ce soit pour ralentir la chute, pour résister à cette force cosmique. Rien de semblable ne m'était jamais arrivé- ni ne m'arriva plus. Parler de ces temps-là m'était étrangement facile, aussi facile que de raconter un film ou de narrer la vie d'un personnage historique, car je suis devenue une autre: tout en moi s'est détraqué. Pendant des mois, j'ai eu du mal à discerner le froid du chaud, la faim de la soif, une minute d'une heure, d'une éternité . Certains jours, j'oubliais les prénoms de mes frères, les mots les plus usuels. Ma tête était de coton, mes mains continuellement moites, mes jambes incertaines. (...) un big bang quotidien ou plutôt un trou noir. "

 

La narratrice de cette nouvelle est une femme à l'âme paisible. Elle est intellectuelle. Ce qu’il y a de particulier chez elle c’est cette discrétion qui la caractérise et qui finit par devenir comme une forme de résistance. Résistance au mal et à tout ce qui divise. Résistance à la distance. Pourtant, en matière d’amour, elle se laisse aller, d’une certaine manière. Elle vit cet amour surtout à l’intérieur d’elle-même, ce qui lui permet d’y introduire la dimension de l'attente dans l’éloignement. Elle aime, tout simplement. L’autre s’en va. Elle attend.

Une autre dimension qui me paraît essentielle à noter, c’est la relation qu'entretient Adeena avec l’art. C'est une relation qui repose sur un contentement bien précis: donner, dévoiler, exister. Artiste, elle existe vivante et à la fois inconnue au milieu d’une foule qui veut lui donner une certain détermination sociale. Heureuse, discrète, comblée parce qu’elle est mue par l’amour que lui porte son amie; un amour qui la soulage et lui donne de l’inspiration; un amour sans calcul parce qu’il donne juste la possibilité d’être au monde et d’être qui on est. 

Dans la quasi totalité des nouvelles, nous avons affaire à des personnages qui naviguent entre le ciel et la terre, à travers tout d'abord une forme d’inquiétude existentielle sur l’avenir, ensuite sur un désir d”avancer. Les personnages de Caroline Guindon sont des érudits, des intellectuels, des artistes, des aimants. Ils sont déterminés et savent ce qu’ils veulent. D'autres laissent les choses advenir. L'auteure conte des histoires de vie dans des contextes ciblés qui peuvent être la famille ou bien des milieux liés à l’éducation comme l'université ou le collège. La relation est celle qui se tisse, celle qui se tient et celle qui respecte les choix de l’autre même dans les moments de grande décision comme dans La fille du Taos. N'était cette mémoire,  on en oublierait presque son humanité. 

Au travers de ce recueil de nouvelles, La mémoire des cathédrales, j’entre dans l'univers de Caroline Guindon et espère d’ici là, lire une autre oeuvre d’elle. Dans ce livre, j’ai découvert la vie dans une certaine facette, l’amour, l’amitié, le respect, la vraie vie des érudits ou surdouées, mais aussi la solitude des intellectuels. Caroline Guindon est une intellectuelle dans le sens noble du terme. Elle essaie de montrer que dans la vie, il y a toujours un moment où nous revenons à nous-mêmes  et où nous voulons juste être nous-mêmes…

Il y a une beauté relationnelle dans ces dix-neuf récits. Chaque histoire fait entendre sa petite musique lancinante, sa voix, son étreinte. J'ai aimé l'histoire de la jeune fille du Taos, principalement parce qu’elle donne la voie libre à l’exercice de la liberté dans toutes les situations possibles.

Je vous recommande la lecture de ce recueil pour découvrir les autres nouvelles.

 

Nathasha Pemba

Références

Caroline Guindon, La mémoire des cathédrales, Québec, Lévesque éditeur, 2019, 24 $

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Le tarot de Cheffersville de Felicia Mihali

3 Décembre 2019, 15:36pm

Publié par Nathasha Pemba

Comment penser le vivre ensemble et ne pas altérer son identité? Comment l’accorder face à la diversité inhérente à l’histoire de chaque personne ? Toute personne qui n’est pas originaire doit-elle subir les crimes de l’histoire?

 

Un pas essentiel, pour l’écrivaine Felicia Mihali, car elle a osé, à travers son docu-roman, toucher le point focal des difficultés permanentes dans les sociétés multiculturelles. En témoignent les récits véhiculés dans son ouvrage, à partir duquel, elle rejoint, de manière indirecte, l’histoire même du peuple canadien.

 

La première page évoque le peuple innu, puis le bilinguisme canadien ainsi que la question de la différence sexuelle. À partir de cette mise en route, on peut déjà avoir une idée de ce que sera le livre.

 

Le tarot de Cheffersville fait partie du cycle ouvert en 2007 par Felicia Mihali, avec Sweet, Sweet China. La question fondamentale est celle de la quête identitaire d’Augusta, personnage principal du roman. Par son caractère fouillé et fictif, ce docu-roman est, à mon sens, un ouvrage particulier issu d’une expérience de séjour dans le Grand Nord québécois.

 

Il y a, également, dans cet ouvrage une dimension légendaire (historique) ainsi qu’une dimension socio politique qui place le lecteur au coeur de l'actualité.

 

Que ce soit avec  Tshakapesh et Cerise, Augusta et ses collègues enseignants, dans Le tarot de Cheffersville, il est avant tout question de l’identité à travers la possibilité de vivre ensemble, de l’existence solitaire et de la rencontre.

 

Deux moments importants fondent ce docu-roman. Le premier c’est celui de la rencontre entre Tshakapesh et Cerise. Le deuxième, c’est l’expérience d’Augusta, Antoine, Colette, Silvie et Ahmad. Une diversité des origines qui incarne aussi une diversité des manières de penser.

 

L’ancêtre innu Tshakapesh est au cœur de la vie quotidienne avec Cerise car il est permanemment confronté à l'étrangeté. Et, l'étrangeté a besoin d’être initié d’une certaine manière pour résister au climat, à la nature et pour s’adapter, car vivre ensemble suppose une certaine acclimatation. L’expérience de ces deux personnages est la preuve qu’il ne suffit pas de se rencontrer ou de cohabiter, il faut une certaine convivance pour emprunter l’expression chère à la philosophe Corine Pelluchon.

 

Ainsi que nous pouvons le constater, dans la plupart des cas, lorsque l’originaire rencontre l’étranger la conjonction n’est pas toujours évidente. Il y a parfois la crainte et la méfiance qui s’installent. On peut ainsi aller d’un rejet de l’autre vers une crise identitaire light ou aiguë.

 

Les yeux baissés, Cerise accepte de répondre à toutes les questions concernant son origine et le nom de son lointain village. Le vieux reste impassible devant ces détails, car cet endroit ne figure pas sur sa carte affective. Tout ce beau monde qui atterrit ici ! Pourquoi ne choisissent-ils pas des endroits plus chauds pour voyager ? 

 

Rien n’est simple car Cerise de par sa différence et de par la nature de son sexe, c’est-à- dire une femme, vient comme bousculer la vie de l’ancêtre qui reste prisonnier de ses habitudes. Ce refus de l'étranger est aussi visible entre les enseignants et les étudiants de Kanata. On constate que le rapport avec autrui se fonde sur le rejet, le désir de domination et plus tard, heureusement, sur la cohabitation pacifique.

 

Le défaut des gens comme eux, est de rejeter toute forme de générosité à leur égard 

 

L’ancêtre finit par comprendre que vivre ensemble nécessite tout un programme de transformation de soi au monde et donc à autrui. Il réalise que la conception du vivre-ensemble que l’on peut avoir n’est pas toujours la bonne ou disons la plus pratique. S’ouvrir à la Tzigane lui fait découvrir une autre dimension existentielle, celle de l’amour. Il valide de ce fait ce que disait déjà Antoine de Saint Exupéry en son temps: « aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ». En effet, Tshakapesh réalise que vivre avec autrui sous-entend aussi l'observation de certaines règles comme l’écoute, le dialogue et le respect. On ne cohabite plus simplement à partir d’une coexistence, mais on co-vit.

 

Les pages développés par Felicia Mihali sur l’accueil comme catégorie humaine et sociale, comme beaucoup de très beaux passages de ce livre, offrent des phrases mémorables, ainsi cet extrait :

 

Cette fois-ci, la femme garde son calme. Plus rien de ce qu’il dit ne la contrarie. Avec cet homme, il faut surtout garder sa patience.

 

Décider d’immigrer vient toujours de quelque chose de précis. Peu importe pourquoi on décide un jour de quitter son pays, le souvenir de celui-ci nous poursuit partout. Nous le retrouvons ici avec Augusta qui, bien que déjà canadienne, pense toujours à son pays, à sa culture dont la plus profonde qu’elle tente d’expliquer est celle de ses rencontres avec les Tsiganes. Il y a certes la famille qui marque et qui  manque, mais il y a aussi l’histoire des origines dans ses différentes composantes:

 

Ayant grandi dans un pays communiste, Augusta reste le produit d’un régime où comprendre à temps le rejet des autres pouvait vous sauver la paix. Elle n’a aucune difficulté à saisir les regards qui vous expulsent

 

Tout en appréciant la culture innue où elle est affectée, Augusta n’ignore pas les obstacles à la considération que se présentent constamment. Aussi, on constate que ce docu-roman, bien au-delà de son caractère fictif cible nettement ce qui fait obstacle dans les interrelations sociales.  

 

 

La théorie d’Antoine est que les Autochtones devraient tous déménager en ville. Leur culture n’y serait nullement menacée, pas plus que celle des Chinois ou des Italiens, qui gardent leur tradition et leur langue au sein de leur communauté immigrante

 

Immigrer signifie, de ce fait, s’adapter. Ce n’est pas la société qui s’adapte, même lorsqu’elle est multiculturaliste. Nous nous adaptons et la société nous offre un petit espace pour essayer de sauvegarder notre culture d’origine lorsqu’elle peut encore subsister.

 

Dans l’adaptation figure la notion d’intégration. Il faut non seulement s’intégrer à une culture mais il faut aussi intégrer la culture de l’autre pour lui permettre de se sentir en paix chez nous. Un immigré qui ne s’intègre pas ne vivra jamais heureux sur sa terre d’accueil, de même une terre qui accueille restera à jamais fermée si elle n’accepte pas que celui qui arrive est lui aussi issu d’une culture. L’intégration devra donc aller dans les deux sens.

 

Pourtant, et comme le décrit si bien l’auteure dans les lignes de son ouvrage, l’immigrant est toujours celui qui est tenu de s’intégrer au péril de sa culture d’origine et de son identité première. Le lieu le plus patent où on le ressent dans le roman, c’est lorsqu’Augusta et ses collègues enseignants arrivent à leurs lieux d’affectations. Leurs origines personnelles incarnent une mosaïque impressionnante. Ils se sentent proches entre eux par le fait d’être tous étrangers à cet endroit. Ils se sentent unis par leur mission. C’est ce qui leur permettra de tenir parfois lorsque le peuple vers lequel ils se sont rendus les rejettera au début. Pourtant, on le voit, chacun d’eux essaie de trouver une certaine force pour avancer en vue de l’intégration. D’abord Antoine qui essaie d’user de tous les moyens possibles pour être accepté, de même qu’Augusta. Ils se disent certainement, à ce moment-là, que ce qui compte c’est le temps présent.

 

Ce roman est très riche et il y a tellement de choses à découvrir entre ses lignes. Néanmoins, j’ai choisi de me limiter à la question du vivre-ensemble et de l’identité parce qu’elle rejoint mes questionnements actuels. Dans l’idée de vivre-ensemble développée par Felicia Mihali, il m’a semblé percevoir une question sur le rapport à l’autre basé sur la l’acceptation et la considération. Comme le souligne la philosophe Corine Pelluchon dans L’éthique de la considération, la considération est une « manière d’être-avec-le-monde ».

 

Felicia Mihali suggère donc que pour vivre-ensemble, il faut non seulement s’accepter en tant que personne singulière, mais il faut aussi accepter l’autre en lui donnant une carte d’identité et en le considérant. Ce qui implique, dès lors, une possibilité de s’ouvrir à autrui, d’être impliqué comme responsable pour autrui et accepter d’intégrer la culture de l’autre dans la nôtre.

 

Je puis conclure que Le tarot de Schefferville est une interpellation sur la manière de « convivre » et de rester soi. C’est un bon livre portant une thématique très pertinente que je n’ai certainement pas fini d'explorer. Je le recommande vivement.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Felicia Mihali, Le tarot de Cheffersville, Montréal, Hashtag, 2019.

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Aristote Kavungu: Mon père, Boudarel et moi

5 Novembre 2019, 19:54pm

Publié par Nathasha Pemba

 

 

Il y a des périodes qui sont têtues. Elles s’incrustent en nous et n’ont aucunement la mission de se détrôner. Cela peut être une période de crise, de floraison ou simplement une période d’accalmie. Il en est ainsi de la période de la guerre. Elle n’accorde à personne le privilège de l’ignorer. De quelque manière que ce soit, nous la retrouvons tous sur notre chemin. Que ce soit par le canal du conte, du souvenir, de l’expérience ou bien de l’enseignement scolaire. Aristote Kavungu n’a jamais envisagé écrire plusieurs histoires. Il est comme beaucoup d’auteurs, l’écrivain d’un seul livre. Écrivain d’un seul livre parce que son livre c’est l’histoire de sa vie[1].

Ce roman est écrit dans un style fluide. Il est facile à lire et accessible à toute personne.

 

Comme beaucoup de jeunes garçons qui considèrent leur père comme le seul héros de leur vie, Emmanuel a gardé une dent contre celui qui a maltraité son père et qui, indirectement a occasionné sa mort, le laissant lui et sa sœur, orphelins, trop tôt. Il entretient certainement un secret espoir de venger ce père. Son séjour en France lui en donnera l’occasion, au moment où il s’y attend le moins.

 

L’histoire de ce roman tire sa source dans une période qui s’impose, celle de la guerre; celle que l’on ne peut jamais oublier, celle qui porte des atrocités et laisse des stigmates sur le cœur et dans la chair.

 

Aristote Kavungu raconte l’histoire d’Emmanuel, qui, très tôt prend conscience des atrocités endurés par son père ans un camp à Stanleyville. Et ces atrocités ont un responsable : Georges Boudarel. Il l’apprend au cours d’une réunion familiale interdite aux enfants. C’est parce qu’il écoute à la porte qu’il apprend ce qui est arrivé à son père.

 

À l'âge de quatre ans, Emmanuel entend son père raconter l’histoire de son emprisonnement à Stanleyville. Il relate l’humiliation et la maltraitance subies. Emmanuel Portera en lui pendant quelques temps la haine et la colère de cette humiliation subie par son père. Étudiant à Paris, il trouve dans une cabine téléphonique le porte-monnaie d’un certain Georges Boudarel qui ne lui est pas étranger. Il décide d’aller à sa rencontre  dans un élan émotionnel situé entre la colère et l’envie de découvrir la vérité.

 

Chez Aristote Kavungu, ici, l’écriture devient comme un lieu de rencontre avec non seulement la colère, mais aussi la possibilité d’espérer. Le lieu de la conviction en quelque sorte. Il est comme son père et les autres prisonniers embarqués dans la douleur, la colère et le souvenir. Cela lui donne dès lors, en tant qu’écrivain, la légitimité du Logos. Écrire devient dès lors dire et dénoncer.

 

Emmanuel, le personnage principal est conscient qu’en tant qu’"être" de l’histoire et "être" dans l’histoire, il doit inéluctablement s’introduire et insérer dans sa vie une mission de réparation. Ainsi, lorsqu’il tombe sur le portefeuille de Georges Boudarel, il y voit une occasion tout d’abord de se venger, mais de aussi réparer. La réparation est sous-entendue parce qu’elle est inscrite de manière inconsciente en lui. C’est alors qu’il va à la recherche de Boudarel qui, noirci par l’histoire, ne veut pas rencontrer trop de gens. Rencontrer Emmanuel est une nécessité parce qu’il est question de sa survie sociale.

Dans sa causerie avec Boudarel, Emmanuel se rend compte que même lorsqu’un homme rêve de marquer son époque, il ne communie pas forcément avec l’histoire de son époque, de manière positive. Boudarel se bat, cherche à se justifier pour qu’au moins cet inconnu ne le juge point. Perte de temps car son nom est déjà inscrit dans le livre des bourreaux et des tortionnaires, un peu comme le führer.

 

Cette rencontre ravive des souvenirs chez Emmanuel. Il pense à son père parti trop tôt, mais aussi aux galères vécues par ce dernier au camp de Stanleyville. Il s’interroge de la double nature méchante de l’homme et ne comprend pas qu’en tant qu’image de Dieu l’homme soit encore capable d’offenser cette même image. C’est aussi l’occasion pour lui de remercier ce père qui lui a tout donné et de le vénérer pour sa résilience.

 

En insérant les principes du respect des droits humains dans son roman, Kavungu y introduit une éthique à la fois politique et humaine : le refus de tout ce qui nuit à la vie, au vivre ensemble et à l’épanouissement de la personne humaine. Il veut, en outre, contrecarrer le désir effréné que peut ressentir tout être humain à devenir bourreau par l’usage de la violence qu’elle soit légitime ou pas. Dans ce roman que je considère comme l’hommage d’un fils à son père, Kavungu en appelle donc à une valorisation de l’histoire et au respect de la personne humaine peu importe sa situation ou sa position sociale.

 

 

Mon père, Boudarel et moi reprend et développe les thèmes de l’humanité, de la guerre, de l’éthique, de la restauration psychologique… Il réaffirme contre la déliquescence de l’histoire, le caractère fondamental de l’être humain et de sa vie.

Seul le présent, le chagrin et le combat intérieur s’imposent. Emmanuel lutte contre colère et besoin de réécrire l’histoire pour restaurer l’histoire et réhabiliter son père. Le plus frappant est sans doute la manière dont il s’obstine à faire régurgiter la vérité du ventre de Boudarel.

 

Finalement, dans sa lettre, il plonge son père dans un éternel questionnement : pourquoi l’homme est-il méchant ?

 

Après avoir lu ce roman, je garde l’espoir secret que l’écrivain Aristote Kavungu demeure conscient qu’il nous reste à découvrir encore une bonne partie de l’histoire. Elle me paraît, malheureusement incomplète, et j’ai hâte d’en découvrir la suite. Et les questions restées sans réponses selon moi : Doit-on lire l’histoire simplement à partir du point de vue des victimes ? Après avoir été gracié par le gouvernement, un tortionnaire de guerre peut-il vivre en paix avec sa conscience ? Existe-t-il une vie après les violences et l’humiliation?

 

Je vous recommande la lecture de ce roman et peut-être d'en écrire la suite avec l'auteur

 

Nathasha Pemba

 

Référence:

Aristote Kavungu, Mon père, Boudarel et moi, Ottawa, L'interligne, 2019, 18, 95 $

 

 

[1] « Moi, je n’ai jamais écrit qu’un seul livre... je reste toujours sur les traces de ma vie. Je pense qu’il y a en moi un enfant qu’il est urgent de sauver et aussi longtemps que cet enfant ne sera pas sauvé, je vais continuer à écrire ». https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/enfin-samedi/segments/entrevue/137922/aristote-kavungu-pere-boudarel-editions-linterligne

 

 

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8clos de Djhamidi Bond : au cœur d’un féminisme d’émasculation.

19 Octobre 2019, 17:55pm

Publié par Boris NOAH

 

A l’aune de la modernité, les failles que présentent plusieurs us et coutumes de l’aire géographique du septentrion camerounais et ses corollaires tapis dans le reste de l’Afrique, du monde, sont indubitablement légions. Entre la non-scolarisation de la jeune fille, le mariage précoce et forcé, l’oppression masculine, en passant par la mutilation génitale, tout se mêle et s’entremêle dans 8clos de Djhamidi Bond. Après son premier roman qui l’a révélé au grand public : Amour et préjugés qu’elle publie chez L’Harmattan en 2014, Djhamidi Bond revient on ne peut plus virulente avec un deuxième roman, 8clos, paru aux éditions Ifrikiya en 2016.

 

En effet, le livre s’ouvre sur les symptômes d’une mystérieuse grossesse de la narratrice. Un véritable mystère. Car, cette jeune fille qui n’a que quatorze ans, ne sort jamais de la grande et belle maison où elle vit avec ses parents jusqu’ici aimables et, des employés, émasculés, dévoués à sa guise. Comment cela serait-il arrivé, d’autant plus qu’elle ne va même pas à l’école, et se contente de prendre des cours à la maison ? Toute naïve, la narratrice serait enceinte de « son grand frère Saïd », parfois en compagnie de son ami Moctar, qui venait expérimenter ses leçons de sciences avec elle. Face à cette situation, sa mère, Nazirah est sans voix. Elle craint le courroux de son mari ; et décide d’envoyer sa fille en vacances dans le village de Zénabou, la ménagère, sous le fallacieux prétexte d’un simple voyage d’acquisition de bonnes manières pour savoir gérer un foyer. Ce qui se passe comme prévu et la jeune fille finit par mettre au monde un enfant qu’elle ne reverra plus jamais. 

 

Quelques mois plus tard, l’adolescente, de retour à la maison familiale, décide de se venger de son « bourreau » de frère Saïd, en lui plantant « férocement » un couteau dans son membre dur (son sexe), qui sera amputé par la suite, pour cause d’une infection. La jeune fille ne regrette pas son acte, malgré l’inimitié désormais régnante entre sa mère et elle, qui la poussera dans les bras d’un homme, Karim, un choix de ses parents, qu’elle est obligée d’accepter pour enfin vivre sa liberté, le dernier avatar qui manquerait à son bonheur. Une peine perdue parce que, son mariage est un véritable « enfer ». Non seulement Karim n’est pas l’homme qu’elle pensait pouvoir dompter, mais aussi, elle ne peut plus faire d’enfant à cause de son accouchement secret qui se serait mal passé ; et pourtant on la croyait encore vierge avant son mariage. Un pot aux roses qui est découvert par le docteur Umar, son « beau-père » qu’elle adule presque. Un secret pouvant en cacher d’autres, tout s’écoule comme un château de cartes autour de l’héroïne qui est obligée de constater que sa famille couvait plein de secrets et de mensonges depuis des lustres : Umar est son père géniteur et par conséquent, Saïd n’est pas son frère, Karim non plus.

 

                                                             UN CONSTAT ! 

 

Ce roman se dresse comme un miroir que Djhamidi Bond traîne le long des sociétés d’obédience musulmane, pour nous présenter l’image et la place de la jeune fille. Déjà, nous pouvons la percevoir à travers le titre « 8clos », entendu non seulement comme un « huis-clos », qui pré-visage et prédéfinit une vie dans un enclos, dans un lieu fermé ; mais aussi comme l’expression de cette vie traduisant la nature des relations qu’entretiennent « 8 » personnages (la narratrice, Ally, Nazirah, Saïd, Zenabou, le cuisinier, le gardien et le chauffeur) vivants dans une maison close. De fond en comble, il s’avère que, dans plusieurs familles musulmanes traditionnelles, la jeune fille est frappée par une vacuité caractérisée de maints privilèges (la scolarisation, la liberté entre autres) qui pourtant sont la chasse gardée de « l’oppresseur », le sexe opposé. De manière ponctuelle et assidue, des actes de violence palpables de tout bord (psychologiques, morales, physiques) qui lui sont copieusement servis au quotidien, contribuent à consolider et à raviver la flamme de la « stéréotypation idéelle » qui s’accoude sur la conception surannée de l’existence d’un être au sexe faible (la femme), dont la toile de réussite est tissée par l’homme. Autrement dit, il s’agit là de la configuration d’une « phallocratisation béante » où l’avenir-devenir de la femme devrait être drainé par l’homme, à qui tous les droits et pouvoirs sont légués de facto. C’est ainsi qu’elle reste reléguée au second plan, joue toujours les seconds rôles même lorsqu’il est question des décisions cruciales et intrinsèques à son existence. Et pourtant, il est clair que, les conséquences sont innombrables. La preuve, l’héroïne jouit d’une naïveté indescriptible qui la rend vulnérable à toute intempérie masculine jusqu’au point où elle tombe enceinte sans s’en rendre compte, ce qui aurait été différent si elle était scolarisée. Tout cela démontrant que la solution pour la garder vierge et forger son éducation matrimoniale, n’est pas de la laisser enfermée. Ce d’autant plus que, ce qu’on redoute tant peut toujours arriver de la manière la plus insoupçonnable, car, « l’homme est condamné à être libre » (une pensée chère à Jean Paul Sartre) et il peut l’être même dans les geôles.

 

 

                                                             UN MOYEN !

 

L’écriture se voulant une arme contre la marginalité, l’auteure s’en sert à bon escient, comme un speaker, pour faire entendre sa voix. La voix des minorités. La voix des opprimées. La voix des femmes qui, parfois, se cachent pour pleurer. La voix de celles qui pleurent en silence. La voix de toutes celles qui, apeurées, n’ont pas le courage d’avouer tous les viols dont elles sont victimes. La voix de toutes celles dont les cœurs sont inondés de larmes invisibles à cause des meurtrissures de la stigmatisation. 

 

En effet, l’un des plus grands mérites de ce fait littéraire, c’est son intimisme. L’auteure, en toute minutie, parvient à nous tremper dans le vaste océan, au combien dédaléen, de l’intimité féminine à travers notamment l’enfantement avec toute sa souffrance et ses manifestations, la vie dans un mariage polygamique où le Walaande, l’art de partager un mari (premier roman de Djaïli Amadou Amal) est loin d’être une prairie fleurie. Et ce, dans la mesure où il égrène un long chapelet de frustration, de traumatisme et même de banalisation du corps féminin qui, faudrait-il le rappeler, est certes différent du corps masculin dans sa constitution, mais a les mêmes réclamations sensationnelles et pulsionnelles.

 

Par ailleurs, la narration de ce roman est portée par « un nom personnel » (Benveniste) : « je », dénudé et dépouillé de toute référence dénominative. C’est-à-dire, tout le narré durant, on n’aperçoit nulle part le nom de celle qui raconte l’histoire ; tout ce qu’on sait c’est qu’il s’agit d’une adolescente de quatorze-quinze ans. Ce « je-narratrice », est en réalité une non-personne, non pas dans le sens benvenistien (absence de subjectivité), ce qui serait d’ailleurs contradictoire, mais plutôt dans une mesure où il ne renverrait pas à une personne imputable à un espace précis. Loin d’être un simple fait de hasard, ce procédé stylistique et esthétique se pose plus comme une intention plausible de la romancière camerounaise, d’universaliser son acte d’écriture, en le débarrassant des carcans frontaliers et spatiotemporels.

 

Le portrait que l’auteure fait des personnages masculins de l’œuvre (Ally, Umar, Karim) nous laisse entrevoir la figure du personnage Djibril, le mari de Mina, dans Sous la cendre le feu d’Evelyne Mpoudi Ngollé. Tout comme Djibril, ils sont des « sous la cendre le feu », c’est-à-dire qu’ils présentent une image aimable et adorable qui se trouve véritablement aux antipodes de ce qu’ils sont au fond. Tout simplement une caractérisation de l’hypocrisie.

 

 

                                                          UNE SOLUTION !

 

Ce fait littéraire est loin d’être un caillou jeté dans la mer, au contraire. Elle vient s’ajouter à la longue liste des écrits littéraires qui gravitent autour de la revendication d’une meilleure condition féminine.  Djhamidi Bond emboîte le pas à plusieurs autres Écrivaines africaines taxées de féministes (Mariama Bâ, Calixthe Beyala et autres) dont l’intérêt majeur est de redorer l’image de la femme. Au milieu de la beauté scripturale indéniable de ce livre, on a pu déceler entre les lignes, une once de vengeance contre le phallus. Il semblerait, selon l’auteure, que le sexe masculin est une arme d'assujettissement et d’aliénation qu’il faudrait éliminer pour un monde meilleur et équitable pour tous. À cet effet, l’émasculation serait donc la solution idoine pour mettre fin à cette domination masculine qu’elle décrie. C’est ce qui justifie les nombreux cas d’émasculation visibles dans le texte (Saïd, Ally, les employés), à travers lesquels nous parvenons à la conclusion selon laquelle, subtilement, l’auteure milite pour un féminisme d’émasculation. 

 

En conclusion, 8clos est par conséquent un roman cathartique marqué par une thématique à travers laquelle chaque âme en détresse se représente et se reconnaît. C’est une glace, qui reflète l’image des uns et des autres, devant laquelle chacun se reconnaîtra et décidera, pourquoi pas, de porter sa pierre à l’édifice de construction d’un monde où le son du glas de la vassalisation de la femme retentira de fort belle manière. 

 

Boris NOAH

Université de Yaoundé I

                                                                                                     

 

 

 

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Le cimetière des abeilles- Alina Dumitrescu

6 Octobre 2019, 20:46pm

Publié par Nathasha Pemba

 

Une roumaine, femme, immigrée au Québec dans la ville de Montréal, immigrée de toutes ses origines et obligée par le conditionnement d’essayer d’oublier la langue des origines. Privée de la langue avec de nouveaux amis, privée de la langue parce qu’elle doit aider ses enfants à intégrer la nouvelle société. Frappée par le souvenir des origines et les précarités de l’exil, elle s’exprime dans un français au départ approximatif, teinté de roumain. Plus tard, cette langue française devient obsessionnelle, comme un nouvel amour. Elle s’exprime en français, écrit en français. Elle est amoureuse du français.

 

 

La narratrice qui évolue dans un univers imaginaire fait d’abeilles, dans une nouvelle ville, une nouvelle langue exprime son regret de ne plus pouvoir parler sa langue d’origine et d’être incapable de jouer le rôle de la mère qui est, traditionnellement, celui de la transmission de la langue. Il faut non pas transmettre une langue ici, mais il faut l’apprendre en même temps que sa progéniture. Cette narratrice fait penser à Alina Dumitrescu qui a grandi au sein d’une culture où la langue et le livre avaient une certaine importance. Il s’agit, dans les cimetières de son enfance, de la petite fille, qui recueille des cadavres d’insectes.

 

Le mot langue revient très souvent dans ce récit, notamment dans les premières lignes. Ce soliloque qui traverse toutes les lignes du livre montre que pour la narratrice, la langue française demeure essentielle, malgré tout. C’est la langue de l’espoir, la langue du neuf, la langue, on va dire « de tous les possibles ».

 

Le Cimetière des abeilles, c’est l’histoire de l’exil.

Dès les premières lignes, la narratrice évoque les lieux, la langue française symbolisée par Paris la capitale de la culture, le lieu de l’expression du français par excellence.

 

Les Français ont été, depuis des siècles, ceux qui savaient ; ils savaient pour Dieu et les cathédrales, pour les tissus et les mariages morganatiques,, les bateaux, les lois et l’art, la mémoire et l’extraordinaire sens de la formule 

 

On comprend, de ce fait, que la langue française est mise en avant dans le récit. La langue est un prodige et la narratrice lui donne une certaine configuration, une énergie et un lieu. On retrouve ainsi dans son récit, une référence constante à la langue qui devient un élément du salut, un tisseur de lien, une possibilité d’intégration.

 

Maintenant, c’est dans le français que je m’abrite 

 

Le cimetière des abeilles est incontestablement un hommage à la langue. Ici langue peut signifier le roumain ou bien le français. La langue roumaine est désormais dans le souvenir ou plutôt dans les origines; mais elle reste pour la narratrice une assise de langue française : c’est le roumain qui lui a permis de parler le français.

 

Atterrie dans une province francophone, la narratrice est consciente qu’il faut intégrer et la langue est l’élément fondamental de cette intégration. Les enfants s’expriment en français. Ce qui conduit leur maman à s’appliquer non simplement pour son intégration extérieure mais aussi pour son intégration au sein de sa propre famille.

 

Mes fils ne peuvent pas goûter aux subtilités de la langue qui m’a bercée et par laquelle j’ai eu accès aussi au français. Mes fils me sont devenus étrangers pour une vie meilleure, un avenir radieux. Je suis sortie du rang, de ma lignée, je suis sortie aussi de mon continent. Émigrer, l’énorme blague, je me cherche ailleurs pour voir si j’y suis. Et la plupart du temps, je n’y suis pas 

 

Le français, langue de l’exil, devient donc l’identité de l’immigrée.

 

Le processus d’immigration sous-entend toujours la question de la langue (qui peut aussi se manifester par l’accent). La narratrice se sent obligée de migrer même quand il lui faut parler. Cette immigration de la langue concerne en général toute personne qui quitte ses origines pour vivre dans un autre lieu. La langue devient donc aussi le lieu de la rencontre avec une culture et avec autrui. C’est pour cela qu’en tant que mère, elle essaie de sauver la langue d’origine sans grand espoir. Elle perçoit le manque, mais elle se sait limitée, et elle ressasse. L’imaginaire, le souvenir devient le lieu des origines. La langue française devient un pays, le pays de l’immigration

 

Si Le cimetière des abeilles aborde d’autres thématiques, celle de la langue m’a semblé la plus présente. Parler comme on vit et comme parle ceux qui nous ont accueillis.

 

Coupée en amont et en aval de ma langue d’origine, la langue maternelle rétrécit jusqu’à devenir uniquement la langue de la mère. (…)

De ma mère, je suis orpheline linguistique, de mes enfants endeuillée.

Une situation inextricable, la langue se tarit faute d’être utilise. Les souvenirs se tarissent aussi faute d’être revisités.

La langue maternelle devenue langue de la mère, deviendra entre nous langue morte. Nul autre cataclysme que celui de l’émigration.

 

Dans Le cimetière des abeilles, parler c’est s’unir, se libérer, adopter un état d’esprit. La narratrice fait aussi l’éloge de la culture française : liberté, fraternité, luxe, mode, écritures :

 

Je m’endors chez moi et je me réveille en Occident, en français de surcroît. Le français, c’est la culture, la grande. On parle histoire, on parle humanité et transcendance 

 

Le français dans le récit est personnifié et assimilé à « une grande dame ».

 

Le cimetière des abeilles indique que les mots ont une importance capitale dans la vie de tous les jours :

 

Je vis avec le luxe des mots. Guerlain, parfumeur, évanescence, entre la poire et le fromage, apéritif, incongru

 

Bénie soit la langue ! Bénis soient les mots !

 

Le style particulier de l’auteure ne fera certainement pas l’unanimité, mais n’est-ce pas dans son originalité que l’on reconnait la force d’un auteur ? Dans une langue vive, puissante et imagée, Alina Dumitrescu dessine un récit d’apparence complexe, mais très accessible si l’on essaie de faire comme elle :  faire vibrer les mots avec les mots, les silences avec les silences.

 

 

L’intérêt de lire une œuvre fictive c’est qu’elle nous tient par le côté le plus sensible. Ainsi en est-il de l’œuvre d’Alina Dumitrescu, écrivaine québécoise d’origine roumaine. Elle a publié en 2016 ce récit autobiographique intitulé Le cimetière des abeilles. Un titre certainement significatif pour elle, mais que l’on peut interpréter de plusieurs manières. Les abeilles n’ont rien d’imaginaire. Elles existent bel et bien. On les lie souvent au miel et le miel symbolise la douceur et la saveur. Cependant plusieurs personnes ignorent que toutes les abeilles ne produisent pas de miel. C’est d’ailleurs la majorité, celles qui se nourrissent du nectar des fleurs. Il existent aussi des abeilles d’hiver qui vivent plus longtemps et celle d’été qui ne résistent pas au delà d’un mois. Parmi elles, il y en a des solitaires, des sociales et des domestiques. La première question que je me suis posée en tant que lectrice c’est exactement de quel type d’abeilles parle l’auteure et pourquoi le cimetière comme lieu alors que l’on sait que le cimetière c’est le symbole de la mort, une vie qui n’existe plus, une désespérance. Au delà du cimetière il n’y a plus d’espoirs sur le plan humain :

 

Nos pommiers en fleurs courent de la rue jusqu’au fond du jardin. Les ruches en enfilade suivent cette ligne parfumée et bourdonnante. Notre clôture et celle de nos voisins forment, au point de rencontre, un coin d’ombre humide et secret.

 

C’est précisément là que chaque été, pendant les grandes vacances, je fais un cimetière pour mes abeilles.

 

J’en trouve souvent par terre, mortes d’épuisement, pendant la période la plus intense de la récolte. Elles ont beaucoup de bras en croix, les yeux fermés et des dards inoffensifs.

 

Je me mets près d’elles des fleurs de camomille, une par tombe, et des croix en allumettes. 

 

En conclusion, deux idées me viennent en tête.

En ce qui concerne la première, je dirai qu’Alina Dumitrescu, comme tous les écrivains de l’exil, comme Ionesco, comme Kundera, comme Perec, Malraux ou Manoukian, pose une question pertinente qui concerne tous les immigrants de la terre: comment un exilé peut-il naître à son nouveau monde sans renier ses origines ? Il y a, en outre, cette autre question fondamentale de l’immigration : Comment passer d’émigrant à immigrant et demeurer intact ? Comment penser le vivre ensemble ?

 

Et la deuxième idée ?

Je vous invite à découvrir cet extrait de Andrés Trapiello dans Les cahiers de Justo Garcias :

 

(…) tous ces liens imaginaires que tu serais parfois tenté de tisser avec le passé, eh bien tout cela n’est bien entendu qu’une gigantesque supercherie mortelle. Renoncer à ses origines, il faut absolument renoncer et même se retourner systématiquement contre ses propres origines renchérissait Roman. (…) Dès que tu auras franchi les frontières considère-toi plutôt comme une sorte d’apatride qui se réjouit de n’appartenir à rien ni à personne (c’est ce que je m’efforce de penser jusqu’à aujourd’hui), dis-toi qu’un renégat, qu’un ingrat ou qu’un amnésique déterminé valent toujours mieux qu’un idiot sentimental que le souvenir de la patrie fait chavirer, un idiot qui participe donc sans le savoir à son propre anéantissement. 

 

 

Merci à l’éditeur pour cette collaboration et merci à tous les lecteurs et lectrices du Blog.

 

Nathasha Pemba

 

Références

 

Alina Dumitrescu, Le cimetière des abeilles, Montréal, Triptyque, 2017

 

 

 

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Comme un chapelet de Nkul Beti

5 Octobre 2019, 19:09pm

Publié par Alain Atouba Foti

Baltazar Atangana Noah, dit Nkul Beti, est écrivain, critique littéraire et chercheur au département de français de l'université de Yaoundé I. Comme un chapelet est son troisième fait littéraire après Mixture (2014) et Aux Hommes de tout... (2016).

 

Le titre du recueil renvoie au chapelet, objet de dévotion religieuse, composé de cinq dizaines de grains séparés par de grains, un peu plus gros que les autres, qui sont enfilés sur un cordon qui forme un cercle. Les extrémités de la chaîne s’unissent à une médaille à l’effigie de la vierge Marie, et de cette médaille pend une chaîne courte, avec une croix. Il est important de savoir, en outre, qu’au sein de la récitation du Rosaire, il y a une série de prières qui sont chargées de le dérouler. Nous nous référons au “NotrePère”, au “Ave Maria”, au“Gloria”, aux appels jaculatoires, au“Je vous salue Marie” et à l’ensemble des Mystères. Ces derniers se divisent en quatre grands groupes: les Mystères douloureux, les Mystères joyeux, les Mystères lumineux et les Mystères glorieux. Au regard de tous ces éléments, peut-on dire que l’auteur de Comme un chapelet nous livre-t-il une poésie religieuse?

 

Il est vrai qu’il y’a une forte présence des motifs religieux dans le recueil mais il peut facilement s’établir un parallèle entre le chapelet et les thématiques abordées dans le livre. La trajectoire vitale de l’individu intègre naissance (et dans le livre tout naît: personnes, amour, amitié, joie, rencontres, tristesse, maladie, etc.) et la fin avec la mort (aussi tout meurt dans le recueil: personnes, amour, amitié, joie, rencontres, tristesse, maladie, etc.). Comme récitant du rosaire, la voix lyrique du poète se situe dans topos-espace du poème et se meut dans tous les lieux de l’action. Les pronoms personnels sujets ou compléments, les pronoms et adjectifs possessifs renvoient à la première personne du singulier:

 

« Moi, tout emmailloté

Par la chaleur de ses seins reposants,

Ses bons sentiments parfument de jasminum

Le jardin de mon philanthrope péricarde,

Je glousse d’amour!

(Page 13).

 

Les premiers mots (chant de douceur et promesse de sensualité) gagnent en intensité et insistent auprès de la femme aimée pour qu’elle s’abandonne à l’étreinte de l’amant. Voilà donc la naissance d’un amour; mais tout commence avec la venue d’un enfant au monde qui est bercé et veillé par les parents:

 

« De ma patoche, me voilà qui

Essuie ses larmes, me voilà qui

La prends dans mes bras, me voilà qui

Passe mes doigts sur sa couenne

Comme si je lui passais de l’huile d’olive! »

(Page 15)

 

La berceuse est l’un des rares types de chansons pour enfants où le rôle d’émetteur est celui d’un adulte. Dans la tradition camerounaise, ce rôle est assumé par les femmes: mères, tantes, grand-mères, nourrices qui jouent le rôle de berceuses en chantant pendant le sommeil de l’enfant. Ce, afin de faire sentir leur présence. Il faut remarquer que même dans les cas où cette présence n’est pas explicite dans le texte, il est difficile de douter que la personne qui chante la berceuse soit  une femme. Chez Nkul Beti on observe une rupture dans la tradition et c’est le père qui va chanter au creux de l’oreille de son enfant:

 

« Toi,

Adorable gueule,

Si bien cagoulée,

Dors...Dors

Sans sanglots

Pionce! »

(Page 53).

 

  Le chant constitue une modalité qui intègre ruptures et subversions. Dans un premier temps, le personnage du poème continue de chanter les charmes de sa bien-aimée et l'invite à vivre l’amour: “-Ce matin, comme jamais, /Viens-là que je te sers contre mon cœur” (page 17). Le côté transgressif va ressortir et s’intensifier dans la chanson à travers l’évocation de l’homosexualité. Le sujet homosexuel émerge dans les poèmes, dans un contexte dominé par des dispositifs disciplinaires. La diversité sexuelle devrait être acceptée et tolérée par les autres dans la société: “Je sais que tu sauras boire et accepte mon nouveau genre, /Mon entre-deux sexuel, /Le voir” (page 21). Le couple homosexuel cherche sa place au soleil et se sent prêt à défier le regard moralisateur et réprobateur plein de rejet et de mépris: “Nous regarderons les foules rouspéter sur la sexualisation de/ nos intimités” (page 23). L’homophobie est source de persécutions : “Je ressens ton infortune/ Et j'ai honte de mon adynamie/ Devant cette houe mâle homophobie” (page 79). Cependant, cela n’empêche pas de vivre ces amours que la société trouve bizarre: “Cachons-nous, /Pour mieux nous caracoler d'amour/ Comme ces cul-de-jatte” (page 25).

 

Le tissu poétique recrée la rencontre de l’altérité homosexuelle qui porte dans son corps les marques d’une transgression intolérable pour les pouvoirs hégémoniques qui cherchent à réguler les comportements sexuels.

 

Le chant s’accompagne aussi de quelques instruments tels que le tam-tam (page 71), le balafon (page 69), le Djembé (page 29). C’est un concert de louanges qui s’élèvent en l'honneur d’un monument de la littérature africaine, Bernard Dadié: “hommes de tous les continents/ nous te célébrons!” (Page 57). Auteur d’une production littéraire considérable parmi laquelle on peut citer des titres comme Afrique debout (1950), La ronde des jours(1956), Climbié (1956), Un nègre à Paris (1959), Béatrice du Congo (1970), Les jambes du fils de Dieu (1980), Bernard Dadíé est décédé en 2019. Pour conserver la mémoire de ce grand écrivain dans le panthéon de la littérature universelle, Nkul Beti fait recours, dans une démarche intertextuelle, aux noms et titres des écrivains africains et afrodescendants qu’ill combine avec des phrases et des livres de l’auteur ivoirien:

 

« Les soufflent s’envolent et s’enchantent...

Le sanglot de l’homme noir se meurt tout doucement,

Il fait un temps de chien dans cette ville cruelle:

Heureusement

Dans ton cahier d'un retour au pays natal,

Wa-toi, l’enfant noir,

Condamne les testaments trahis de la petite bijou! »

(Page 63)

 

Si dans cet extrait l’on identifie les allusions à Mongo Beti, Aimé Césaire, Toni Morrison, Camara Laye, etc., le lecteur retrouve d’autres phrases et titres associés à Alain Mabanckou, Francis Bebey, Hemley Boum, Engelbert Mveng, Aké Loba, entre autres. Il s’agit d’un bouquet de voix qui se hissent pour dire à René Dumont que l’Afrique noire n'est pas mal partie.

 

La société est mise en examen et les problèmes qu’on y rencontre sont passés au fil comme les grains d’un chapelet: d’abord l’incompétence des dirigeants politiques qui ne se soucient guère du bien-être des populations. Lors des campagnes électorales, le changement est souvent promis aux populations, mais après les élections, on se rend compte que “Rien a changé/ Même pas les sifflements/ Des palinodies des poltichiens et gouvernuls qui déglinguent” (page 73). La poésie se sert de son souffle créateur pour instaurer un jeu de mots qui sert à dire le manque de vision et de projets des politiques pour leurs nations. Parfois, ce sont ces dirigeants qui détruisent même leurs propres pays. L’autodestruction qui culmine avec le suicide est considérée comme “Auto-euthanasie” (page 43). L’hypocrisie dans les relations humaines peut aussi causer des préjudices: “Dans ce monde, /Tout n’est que arlequinade humaine/ Où le faux-semblant se taille la part du dragon” (page 49). Il semble y avoir une association malsaine entre le pouvoir politique et la religion. Ces deux institutions s’associent pour défendre des intérêts et ne se préoccupent en aucun cas des gens: “Devant l'idylle incestueuse/ Du politique et du religieux” (page 95).

La violence est un travers dénoncé avec l’assassinat d’un prélat:

 

« Dans l'eau...

Monseigneur le Benoît,

Corps ivre-vide, poumons secs

Thèse mutilée, soutane immergée

Sandales inversées, bras-jambes cassés

Cabinet non moins ouvert-saccagé,

Assassinat, noyade »

(Page 85)

 

Cet assassinat dont on ignore les véritables motifs et circonstances reflète un peu la part de mystère que contient la mort: “J’ai demandé aux fumerolles et à la mousson,/Où tu es partie après ta mort,/ Tous ignorent!” (Page 35). La mort des êtres chers provoque la tristesse et la fin de l’amour plonge le poète dans la mélancolie qui s’apparente dans son esprit à la mort: “Fausse quiétude, /Mort dans les reins, /Mort dans les os” (page 93). La vie n’a plus de saveur et les jours se déroulent dans l’amertume: “La vie, sans toi, / N’a plus le même goût sucré de l’ananas” (page 91). Malgré le chapelet de difficultés rencontrées dans la vie, le poète croit aux lendemains meilleurs car il porte en lui la vision: “D’un monde chantant espoir et résilience” (page 77). C’est bien avec la fin de tout, la mort qu’on comprend que le titre du recueil de Nkul Beti ne traite pas vraiment de poésie religieuse. Le chapelet est juste un symbole sur le quel l’auteur prend appui pour développer son humanisme.

 

La mort n’est pas la fin de tout: dans la mémoire des survivants, il restera le souvenir de ceux qui sont partis: “Ton adorable visage et ton sourire chatouilleux/ Tant que je vivrai encore!” (Page 39). La vie et la mort se rejoignent donc, comme dans ce cycle, ce cercle qui se trouve dans le chapelet. Il est hors de question de croire ou d’attendre le salut de la part d’un hypothétique sauveur. Pour inviter le lecteur à sortir du sommeil de la résignation et de l’inaction, il est rappelé que: “Tout ce que Dieu fait n’est pas bien, et tout n’est pas grâce!” (Page 9). Pour l’homme il est impossible de saisir l’essence de Dieu dans son immensité et il faut donc s’approcher de lui de manière personnalisée. Sur le chemin de la dévotion, chacun s’adresse à Dieu comme il peut, comme il veut et comme il préfère. Alors il revient à chaque personne de prendre son destin en main. La foi est une affaire personnelle, il faut donc chercher ses propres voix pour le salut de son âme. Le secret se trouve dans les lignes de Comme un chapelet:

 

« Tiens:

Sauve-toi de bas en bas

Christ ne reviendra pas demain

Sauve-toi seul...

Ni prières ni onction nécessaires

Sauve-toi en solo! »

(page 97)

 

Alain Atouba Foti

 

Nkul Beti: Comme un chapelet. Paris:Le Lys bleu Éditions, 2019.

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Les beaux jours du rouleau compresseur d'Émélie Provost

10 Août 2019, 06:33am

Publié par Nathasha Pemba

Quand on a fini de lire ce recueil, deux réalités retiennent notre attention : l’autodérision et l’espoir… C’est un peu surnaturel c’est vrai, mais  au niveau du bien-être personnel, l’espoir permet de tenir et d’avancer parce qu’il donne du tonus à l’ambition en transcendant la routine. La vie est toujours à parfaire.

 

De l’autodérision est nécessaire parfois pour se rendre compte de ce que l’on est ou de ce que l’on est devenu dans une vie machinale où on finit par manquer de dynamisme ; une vie où on préfère subir.

 

Sans dictat, Émélie provost invite à une auto prise de conscience. Elle porte un regard vrai sur le quotidien de notre vie, sur nos habitudes et sur notre manque d’effort de création ou d’initiatives.

 

Images simples certes, mais images fortes qui font réfléchir…

 

La poésie…

Quand j’ouvre le recueil d’Émélie Provost, je me sens dans la réalité, dans ce qu’il y a de plus concret dans l’existence. Les premiers vers commencent par :

 

tout commence par

ta mère

debout sur une chaise

les bras pendus

s’a corde à linge

 

Une poésie, on pourrait dire, hors les murs et c’est là où se situent toute son originalité et finalement sa particularité. C’est un recueil ancré dans la réalité quotidienne de chacun et chacune d'entre nous, ce lieu commun propice à toute humanité et à toute réalité.

 

tes souvenirs d’enfance

les laisser tremper

dans l’eau d’Javel

 

L’attachement, on pourrait dire de l’auteure, à ces éléments du réel et de la vie quotidienne illustre le message qu’elle porte. Elle se pose la question sur la situation de chacun de nous dans la nonchalante aisance quotidienne, dans la routine ou encore dans l’inutilité pourtant utile voire nécessaire des actes de l’existence:

 

chaque jour ouvrable de la semaine

tes collègues en 2D

35h par semaine

de formules d’usage

de sourires forcés

 

Le rapport à l’autre fait aussi partie du menu. Ceux avec qui nous rions, ceux qui ne disent rien, qui se taisent mais qui savent tout de vous, de vos mouvements, de vos paniers d’achat… ceux qui épient et qui semblent vous ignorer alors que votre vie leur donne de quoi raconter.

 

Provost touche les vrais lieux de vie et, par là, montre, à travers, sa poésie que ces vrais lieux sont universels. Il ne s’agit pas seulement de Bourassa, de Québec, du Québec, du Canada ou de l’Amérique du nord, mais du monde, et donc de l’humanité.

 

Provost emboîte le pas à Pavese qui dans Le métier de vivre parlait déjà de ce quotidien-là : « Toutes mes images ne seraient-elles pas autres choses que d’ingénieuses variations sur cette image fondamentale : tel mon pays, tel je suis ? »

Vivre… garder l’espoir, devenir sujet et non point demeurer objet. Voilà ce à quoi nous invite l’auteure.

 

Si Provost m’a fait penser à Pavese, elle m’a aussi rappelé Le ciel à gagner de David Ménard[1].

 

Ce recueil est à mettre dans notre valise… au chevet de notre lit ou bien… dans notre poche (le format s’y prête). Bonne découverte.

 

 

Nathasha Pemba

 

Émélie Provost, Les beaux jours du rouleau compresseur, Montréal, Éditions Hashtag, 2019.

 

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