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Nathasha Pemba- Le Sanctuaire de la Culture

Articles avec #chroniques et analyses litteraires

Beaux Rivages de Nina Bouraoui

7 Janvier 2017, 14:27pm

Publié par Nathasha Pemba

Extrait:

"Parfois je me demande si le bonheur existe, s'il existe vraiment, ou si nous en avons juste l'impression, la sensation, comme si quelque chose s'arrêtait en nous et que nous nous regardions de l'intérieur en nous disant: je suis heureuse, je peux l'affirmer car je le ressens dans mon corps, sous ma peau, ça pulse, file, c'est du flux qui se propage; mais c'est juste un moment, un instant, un très court instant, comme si tous les sens étaient réunis en alerte, pour éclairer ce bonheur si fragile qui n'existerait que dans son vol, quand il vient à nous, nu dans la lumière, comme une apparition avant de s'enfuir. Je ne sais pas s'il y a un don ou une science le concernant. S'il y a un penchant au bonheur, une nature, et s'il y a une impossibilité au bonheur, une contre-nature. Je ne sais pas si le bonheur est un, entier, grand, large et unique, ou s'il est constitué de fragments poétiques-l'odeur de l'herbe après la pluie, le premier jour de l'été, un champ de coquelicots, un ciel d'arrière-saison, un glacier bleu, la certitude de faire partie d'un tout qui avance d'un seul élan, aime d'un seul amour. Je ne sais pas si l'on peut mesurer, quantifier le bonheur. Si l'on peut le saisir comme un objet, le serrer contre soi, l'empêcher de tomber. Je ne sais pas s'il y a des signes ou s'il survient sans prévenir. S'il existe, je crois souvent l'avoir reconnu quand j'étais avec Adrian. Il était petit, moyen, grand, il était bruyant silencieux, il n'était pas permanent, jamais loin, non comme une ombre, mais comme un rai de soleil caché sous une pierre. Je l'avais comme on a la grâce ou la vertu. Je l'ai perdu, ou plutôt il s'est égaré en moi, mais il reste présent comme un éclat qui ne brille plus, pour un temps, je le sais, je suis patiente et je n'attends pas, cela reviendra un jour, une nuit, parce que c'est en vie et ça pulse, file et se propage, en silence.

 

J'ai souvent pensé que ma capacité à souffrir était égale à ma capacité à aimer. Que chacune de mes larmes répondait à chacun de mes rires. Que chacun de mes tourments répondait à chacune de mes convictions. Que chacune de mes craintes répondait à chacune de mes certitudes. Que ma peine glorifiait ma joie. Que ma défaite honorait ma victoire passée. 

(...)

En aimant, j'ai appris à aimer. En perdant, j'ai appris à reconquérir, non l'autre, un autre, mais toutes les parts de mon coeur pulvérisé".

 

Nina Bouraoui, Beaux rivages, Paris, JCL, 2016, p. 243-245.

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Karim Deya: Sous mes cieux, j’ai appris une chose coriace : l’affirmation de soi n’existe pas sans dommage, le succès  ne s’impose pas sans navrer.

21 Décembre 2016, 22:30pm

Publié par Nathasha Pemba

J’attends mon mari est un roman, à travers lequel le narrateur, Thiossane, jeune sénégalais homosexuel, exprime son indignation sur la manière dont est perçue l’homosexualité en Afrique en général, et dans son pays, le Sénégal, en particulier.

Le titre du roman suggère les différentes dimensions du texte, car en dehors de la thématique de l’homosexualité, l’auteur s’interroge sur le statut de la femme sénégalaise et de la pertinence de la religion dans les sociétés humaines.

D’un récit fort et remarquablement soutenu par une expression philosophique et poétique qui touche les réalités et ses maux, le narrateur esquisse sa crainte d’un pays et d’un continent qui limitent leur ouverture à l’humanité et fracassent la possibilité du vivre ensemble tant prônée. Le ton, sans être colérique, est révoltant, parce que le narrateur ne veut que l’on éteigne en lui le besoin d’exister à travers son penchant homosexuel.

De la naissance de Thiossane, on sait qu’il est issu d’un mariage où il n’était peut-être pas attendu. Déjà son père s’offusqua à la vue du nez de son fils qui ne ressemblait pas au sien. Le silence de la mère qui, devant toutes les accusations et tous les traitements humiliants que lui infligeait la société, ne sut quoi dire. Un mariage presque inévitable duquel sa mère s’est dérobée pour épouser un catholique conservateur. Enfant, il est atteint de la surdité. Et plus tard, en se trompant de destinataire de son texto, il fera la connaissance de Moctar avec qui il amorcera une relation très fusionnelle.

À travers le visage de sa mère, c’est aussi celui de toutes les femmes qui est mis en exergue ; femmes qui se définissent exclusivement par rapport au mariage. En effet, dans cette société, une femme qui ne se marie pas n’est rien, alors qu’en réalité, mariée, elle est considérée comme un objet. D’abord à ses propres yeux, comme va le démontrer Aminata Sarr, la mère du narrateur dont l’essentiel des phrases se limitent à « Ne gâche pas ma coiffure », « ne salis pas mes vêtements ». Un type de femme qui ne se donne l’existence qu’à partir de l’apparence. Ensuite, par le mari qui limite le rôle de l’épouse à la procréation et au ménage.

Tout en marquant son appartenance à cette communauté sénégalaise, (culturelle, religieuse et nationale), le narrateur se bute à une réalité qui revient sans cesse dans le roman : la peur de l’autre. L’autre, ici, c’est tout d’abord celui qui est différent de « moi », l’homosexuel. La conséquence de la peur de l’autre, c’est son rejet et donc sa négation. Celui qui a peur de la différence d’autrui lui vole son existence.

 

Ce qui me coupe de mon pays est un flot de tourments qui charrie en son sein un tabou sans nom, un tabou figé dans mes organes et condensé au plus loin de ma nature intime : comment sceller heureusement mon âme à celle d’une personne du même sexe que moi, au-delà de la répression culturelle et des normalités sociales ?

 

Thiossane montre, un peu à la manière de Sen et de Maalouf (penseurs de l’identité), que l’identité est une construction et qu’elle est multiple ; que le fait d’être, par exemple, musulman ou chrétien ne devrait pas enfermer l’humanité dans des codes établis ; que les différences dans les orientations sexuelles ne devraient pas altérer les relations humaines. Le narrateur rejette, de ce fait, l’instrumentalisation du choix sexuel par la culture et la religion qui n’y verraient que l’œuvre du diable.

Comme l’écrit d’ailleurs Maalouf dans Les identités meurtrières, « c'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer ». Par ailleurs, le narrateur n’hésite pas à déplorer le fait que dans son univers, on a tendance à faire le procès de l’affirmation de soi comme si l’individu n’avait pas droit à son individualité.

 

Sous mes cieux, j’ai appris une chose coriace : l’affirmation de soi n’existe pas sans dommage, le succès  ne s’impose pas sans navrer.

 

Aimer un homme conduira Thiossane à expérimenter la stigmatisation. Dans une culture où la diversité et la différence ne sont pas tolérées, voir deux hommes s’aimer ressort simplement de la malédiction, car ce type de relation étant considéré comme un interdit social. Dans certaines sociétés culturelles, les homosexuels sont considérés comme des malades mentaux.

 

Les Goorjigen vivaient des jours sans soleil de se savoir là, en pâture au système limitatif des codes sociaux qui travaillaient d’arrache-pied à museler leur existence grenue. Là, à la merci des mots qui tuent derrière l’opaque cloison de l’intolérance. Ils auraient eu en face d’eux des hommes et des femmes conscients de la mosaïque de l’humanité qu’ils se seraient passés de guignolades de la clandestinité ; leurs gestes, leurs regards auraient plaidé dans l’harmonie et la concorde leur différence pour tous.

 

Dans ce roman, l'écriture pointe du doigt l’enfermement social, ce « vase clos », en suggérant l'amour (homosexuel) comme une voie douloureuse pour en sortir. Le récit est traversé par deux attitudes opposées. Tantôt un calme interrogateur, tantôt un souffle agité, souvent sarcastique, en tout cas non retenu dans le discours du narrateur. On en vient à se demander si cela  est le signe d'un combat ou bien la marque de son désir d'échapper à son sort.

La condition de l’homosexualité est relatée à travers le prisme de l'expérience de la surdité, de telle façon que l’esthétique du texte recueille des influences inéluctables de cette surdité. L’histoire est racontée à la première personne par un sujet devenu sourd à l’âge de neuf ans. Dans son agencement et dans son rythme, c'est en effet le langage des signes que l’auteur a voulu suggérer. C’est en cela qu’il n’est pas rare que les lecteurs vivent une espèce d’égarement en parcourant le récit. Égarement incité essentiellement par l'imprévu du façonnage narratif, l'impression d'être souvent détourné des détails d'ambiance, de l'action extérieure pure et dure au profit des méandres de la vie intérieure du personnage principal.

Cet égarement peut se comprendre dans la mesure où Thiossane est un éprouvé qui souffre d'un handicap de communication.  De ce fait, il livre ce qu'il peut, et l’essentiel de ce qu'il peut, se trouve en lui-même. C'est son quotidien et sa vérité. Hors de lui, c'est le mur du silence, celui de la surdité et celui du tabou qui entoure la question homosexuelle. Il se sent doublement exclu de la société. D’abord par sa surdité, puis par son penchant homosexuel. Il entend les gens parler, mais il ne sait pas ce qu’ils disent. Il ne sait pas non plus ce que les gens disent au sujet de l’homosexualité. Cependant, lorsqu’il sort de ses charnières, c'est davantage pour parler de son amour irrémédiable des garçons, ses amants ou du moins de ce qu'il en a retenu. Il est amoureux de Moctar. Il a été amoureux de Pierre Rémi, un expatrié, jaloux à mort, qui a fini par épuiser leur amour. Hormis cet univers, sa vie est au calme. Elle est presque au secret, tranquillisée à jamais par son état de surdité, le monde extérieur n'existe que par la vue, l'odorat, le goût, le toucher.

Par ailleurs, cette intrusion de la surdité dans le texte nous conduit à nous interroger sur la mention de la surdité. Celle-ci entretient un lien étroit avec l'homosexualité. C’est pourquoi dans le cadre d’une étude approfondie, il serait intéressant d’établir un rapprochement entre l'homosexualité et la surdité du personnage, la seconde (surdité, accessoire) servant d'abord à renforcer la première (homosexualité, principale) dans une perspective sociale. C'est que la surdité accroit la marginalité et le sentiment de rejet social du personnage homosexuel. Dans une analyse au second degré, il est même possible de faire ricocher homosexualité et surdité, toutes les deux situations pouvant être considérées dans l'Afrique contemporaine comme des handicaps sociaux qui se valent. Un autre rapprochement pourrait trouver sa place entre la surdité du narrateur et ses réactions en rapport avec l'interdiction qui frappe l'exercice de sa sexualité. Ici, la surdité déploierait ses ailes pour symboliser le caractère-signe de ceux qui, dans la difficile réalité africaine, militent pour la défense des droits des minorités sexuelles. Or, militer pour les minorités sexuelles, c’est en quelque sorte devenir sourd aux attaques multiples de ceux qui nient la différence des autres. Militer en Afrique, c’est se confronter chaque jour aux intimidations et aux critiques virulentes. Pourtant, il faut devenir sourd un moment pour pouvoir militer toujours. Décider de ne rien entendre pour être gay ou un défenseur du droit des gays.

La surdité devient le moyen de transcender la condamnation de l’homosexualité comme handicap social. Partant, il apparaît que grâce à un handicap, un autre handicap est sublimé. Pourtant sans le vouloir ou plutôt à défaut de surdité, si la tactilité va se révéler fructueuse, le sens de la vue n’en sera point moins négligé. Il s’imposera et s’installera au delà de la vue, parce qu’il deviendra vision chez Thiossane. Une vision finalement qui meublera sa pensée parce qu’il cogitera sur le détail du quotidien. Il inventera un peu son univers à lui à partir des gestes qu’il observera, puisqu’il ne peut entendre.

En somme, J’attends mon mari dénonce le traitement des homosexuels en Afrique. Moctar sacrifie les rêves paradisiaques de Thiossane. Pourtant dans ce désir de rupture, Thiossane se battra pour que Moctar comprenne qu’ils ont le droit de vivre leur amour au grand jour. Ils choisiront d’aller en France. Un rêve qu’ils ne pourront réaliser. Il est difficile de ne pas lire  la pensée féministe de l’auteur qui fustige, du début à la fin, la condition de la femme. Il montre comment peut user de sa liberté, à la manière de Mama Sindiély, modèle même de l’autonomie féminine, mais qui, paradoxalement joue le rôle de celle qui impose une soumission aux autres femmes. Le narrateur ne cache pas non plus son indignation pour l’hypocrisie étalée par les religions de son pays où l’on ne respire qu’au rythme des cultes et des incantations sans prise sur le réel. Les hommes dits de Dieu sont décrits comme des manipulateurs de la tradition et des mœurs. Ils cherchent à manipuler Dieu, lui faisant même endosser ce qu’il n’a pas prescrit. Tout cela dans un désir d’uniformisme entretenu par un fanatisme destructeur.

*******************

Karim Deya est Ivoirien. Il a aussi des origines sénégalaises par sa grand-mère maternelle. En tant que juriste, l’homosexualité est un problème qui touche sa sensibilité. Le choix du Sénégal comme cadre d’action se justifie dans la mesure où, pour des questions principalement législatives en lien avec l'homosexualité, l’auteur souhaitait aborder le sujet sous un double angle, social et juridique. Or, en droit pénal ivoirien, l'homosexualité, comme un acte, n'est pas en soi punissable ; contrairement au Sénégal, à l'instar de nombreux autres pays africains, où l'acte homosexuel est expressément criminalisé.

 

Nathasha Pemba

Références

Karim Deya, J'attends mon mari, Format Kindle, 2014. 

Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Paris, Le livre de poche, 2001.

Amartya Sen, Identité et violence, Paris, Odile Jacob, 2007.

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Daniel Guénette: L'école des chiens

20 Décembre 2016, 20:31pm

Publié par Nathasha Pemba

L’école des chiens… Un sujet bien insolite ! Le récit indique un nom. Celui de Max le chien. Mais aussi une voix. Celle du narrateur.  Il y a la famille biologique du chien et sa famille adoptive. Le narrateur explique comment il a adopté Max. Il y a également l’école des chiens. Le lieu de la rencontre de Max, l’héroïne du récit avec d’autres chiens. L’école des chiens c’est l’histoire d’un chien et  de son maître. Max arrive dans la vie de son maître non pas comme un nouveau-né attendu depuis belle lurette et dont on a préparé à l’avance l’arrivée ; lu des livres sur comment être un bon père ou une bonne mère, choisi les couleurs. Non, Max arrive dans la vie de son maître en quelque sorte comme un maître qui va lui apprendre à re-vivre, à se former à l’école des chiens, car il n’a jamais vécu avec des chiens. C’est ainsi qu’au début, Max le chien devient le guide du maître pour lui apprendre comment cela se passe dans le monde des chiens. Mais aussi comment aller à la rencontre d’autres humains.

De chien à maître, de maître à guide, les deux complices finissent par développer une amitié très particulière, si bien que lorsque la santé du chien décline, le narrateur vit des moments de solitude profonde, malgré la présence de certains amis et de certains membres de sa famille qui lui disent crûment qu’il n’a pas à se laisser aller pour un chien.

Ce n’est qu’un chien ! Il faut passer à autre chose

Non ! Max était un chien certes, mais ce n’était pas un chien ordinaire. Pour le narrateur, Max était un philosophe. Il exhalait le parfum de la sagesse de l’amour. Il avait le sens de l’humour et c’était un vrai compagnon. Max, un chien qui avait réconcilié le narrateur avec sa mère.

En parlant du lien que sa mère avait noué avec Max, le narrateur fait remonter le souvenir d’une souffrance, celle de la mort de sa mère qui demeure encore en lui. Une mère qu’il a vu décliner, comme son chien aussi. Une mère qui est partie, comme le chien aussi. Une douleur invisible dont seul le souvenir des moments heureux peut donner la force de passer à autre chose, sans pourtant les plonger dans l’oubli. De ce fait, pour sortir de son deuil, il puisera dans le souvenir de sa relation avec Max pour pouvoir surmonter le vide intérieur qui l’habite.

J’ai rencontré Daniel Guenette dans un lieu où on rencontre beaucoup de gens, mais un lieu où peu de souvenirs s’incrustent dans notre mémoire. Dans un aéroport, les gens passent repassent, entrent re-rentrent, sortent et res-sortent. Ce qui nous a rapproché ? Un livre. C’est autour d’un livre que j’ai su à la fin que j’avais en face de moi un passionné des Livres… Un peu comme moi. Nous aurions pu rester là à parler Livres… Construire trois tentes. Une pour moi, une pour lui et une pour stocker les livres. Mais le propre de la rencontre étant de discuter  certes, mais il y a aussi la mission d’aller annoncer la beauté de l’œuvre. Ainsi donc, j’ai choisi de perpétuer l’éternité de cette rencontre rencontre à travers ce récit.

Avec ce livre assez particulier écrit dans un style poétique et quasi-testamentaire, Daniel Guénette, marque non seulement sa singularité, mais nous enseigne aussi que le chien est un être vivant qui peut apprendre à un humain à faire communauté. La puissance de ce récit est éloquente sur le fait qu’un deuil fait partie de la vie de tous les humains en tant qu’animal rationnel et que le vivre et l’assumer est l’un des grands moyens pour pouvoir continuer à vivre.

 

 

Nathasha Pemba

 

Daniel Guénette, L'école des chiens, Mtl, Éditions tryptique, 2015

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Joseph Andras: De nos frères blessés

19 Décembre 2016, 09:01am

Publié par Nathasha Pemba

De l’auteur, on ne sait pas grand-chose, sauf qu’il est né en 1984, qu’il habite en Normandie et qu’il voyage beaucoup à l’étranger. Dans ce livre inédit, Joseph Andras cible l’histoire de France et d’Algérie dans ce qu’elle a eu de violent et de haineux : la guerre d’Algérie. L’intrigue de sa fiction se focalise sur un personnage français qui a marqué la résistance Algérienne : Fernand Iveton, né en Algérie et élevé dans les quartiers d’Algérie avec des Algériens et d’autres Européens. En ciblant l’histoire de la guerre d’Algérie qui est une histoire de division, l'auteur cible aussi une histoire d’amour et d’union indéfectible entre Iveton et Hélène, la polonaise, qu’un amour fort unira.

Fernand Iveton est un anti-colonialiste considéré par l’État français comme un traitre, un Blanc vendu. Mais, aussi paradoxalement que cela puisse paraître, ce qui compte pour lui, c’est le devenir de l’Algérie, le pays de son enfance. L’histoire se déroule en 1956.

Ouvrier et communiste, Iveton devient membre du FLN. La mission qu’il se donne et que l’on retrouve dans les premières pages du texte, c’est de poser une bombe à l’usine où il travaille. En posant cette bombe, Il veut juste marquer les esprits. C’est important que les Français et les Algériens puissent s’entendre pour vivre en paix. L’objectif étant de faire prendre conscience aux Français qu’ils sont dans l’erreur, il envisage de poser la bombe dans un local inutilisé. Il veut juste qu’on arrête la guerre. Avant même que la bombe n’explose, il sera arrêté par l’armée française. Arrêté, il subira tour à tour un interrogatoire cossu, puis une torture violente et malsaine. Torturé tantôt avec la chaise électrique, tantôt avec un fouet, tantôt humilié, la douleur de Fernand pose inéluctablement des questions sur les manières de respecter les droits de l’homme en 1956, alors que douze ans avant, c'est-à-dire en 1948, étaient déclarés les droits humains au niveau universel

 

Fernand protège son crâne, en chien de fusil sur le linoléum. Une semelle heurte son oreille droite. Fous-le à poil puisqu’il ne veut pas parler. Deux agents le relèvent et, tandis qu’ils lui maintiennent les bras, un troisième défait sa ceinture puis baisse son pantalon et son slip bleu marine. Allongez-le sur le banc. Ses mains et ses pieds sont ligotés 

 

Ce livre a le mérite de nous faire réfléchir sur le traitement réservé à Iveton pour avoir posé une bombe dans un local inutilisé et aux traitements réservés aux terroristes d’aujourd’hui qui exterminent des vies entières, souvent sans motif particulier. C’est une comparaison que je me suis permise de faire pour comprendre que la Justice est souvent juste selon les situations, les personnes et les intérêts, mais pas toujours devant la notion de justice. Aujourd’hui, les poseurs de bombes ont droit à la nourriture. Ils ont même le droit de porter des habits sains. Certains ont même droit aux caprices. Ce qui était impensable à cette époque.

Jugé, puis condamné à la peine capitale, Iveton n’obtient aucune grâce. C’était à l’époque ou Guy Mollet était président de la République et François Mitterrand, Garde des Sceaux. Il est guillotiné le 11 février  1957.

Écrit sur un ton sensible, ce roman de Joseph Andras est une vraie pépite. Il y a dans son écriture, une sorte d’enchevêtrement entre le passé, le présent et l’avenir. Un style lyrique, doux, simple et accessible. Un style qui décrit une histoire poignante et douloureuse avec un style littéraire bien précis. Cette histoire est poignante parce que certains passages révèlent l’esprit dans lequel certains résistants ont risqué leur vie lors de la guerre d’Algérie. Et douloureuse parce qu’elle permet de rendre compte que toute guerre qui paraît libératrice laisse des tâches indélébiles. En témoigne un extrait du roman :

 

 La mort, c’est une chose, mais l’humiliation ça rentre en dedans, sous la peau, ça pose ses petites graines de colère et vous bousille des générations entières (…) ; il n’ y a pas de sang mais c’est peut-être pire, le sang ça sèche plus vite que la honte 

 

Andras réhabilite en quelque sorte François Iveton, un homme ordinaire, en lui donnant une histoire qui n’est pas celle d’un terroriste, mais celle d’un homme, très amoureux d’une femme ; d’un homme très amoureux de la France sa mère patrie ; d'un homme très amoureux de l'Algérie; d’un homme contre le colonialisme ; d’un homme qui pense que la résistance est un droit et un devoir du citoyen. D'un Humaniste tout court.

 

Pour infos : Lauréat du Goncourt du Premier roman 2016 avant même la parution officielle de son livre, Joseph Andras a décliné ce prix. Il estime que sa conception de la littérature est incompatible avec la notion de compétition. Un premier roman qui semble très bien réussi.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Joseph Andras, De nos frères blessés, Arles, Actes Sud, 2016

 

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Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue

16 Décembre 2016, 19:49pm

Publié par Nathasha Pemba

Ce roman parle de la rencontre des cultures entre l’idéal américain et l’idéal africain de l’existence. Ce qui est intéressant c’est que l’auteur se démarque d’une certaine caricature du Noir et d’une certaine idéalité de l’Amérique merveilleuse où tout est beau et où tout peut être acquis sans effort. Ce livre est un message aux rêveurs, mais aussi à la société américaine qui a besoin de retravailler son sens du rapport à l’autre. Pour ma part, je dirais que ce qui fait la beauté de ce livre c’est à la fois la discordance entre les thèmes abordés et l’écriture. En lisant ce roman, j’ai eu l’impression de lire Danielle Steel ou encore Barbara Taylor Bradford écrivant sur les questions de l’identité et de l’immigration.

Tout a commencé aux USA, la contrée du rêve où tous les rêves sont permis mais où tous les rêveurs ne sont pas admis. Tout aurait pu y terminer si Jende, l’un des protagonistes du roman, n’avait pas tenu tête à son épouse. Tout a fini par se terminer à Limbe au Cameroun. Jende, tel que nous le présente Imbolo Mbue, est un homme poli, bienveillant, discret et loyal. Le véritable portrait du serviteur de famille. Seulement dans un pays comme les USA, quand on est sans-papiers, sans travail, que ne ferait-on pas pour être engagé ? Pourtant, ce qui reste la caractéristique de cet homme, c’est plutôt son sens de la dignité et des valeurs.

Rêvant de l’Amérique comme le plupart des personnes de son milieu, il veut faire goûter ce bonheur à son épouse Nenni et à son fils Liomi restés au Cameroun. Il réussit à les faire voyager pour le rejoindre aux Usa. À travers ce sacrifice, leur volonté est d’y vivre, en travaillant et en étudiant dans l’espoir de donner à leurs enfants le bonheur d’être citoyen de la première puissance mondiale et de pouvoir bénéficier d'une grande et prestigieuse formation.

Au fil du roman, le rêve va être déconstruit, car le premier obstacle de Jende sera celui de ses papiers. Il est presque clandestin et travaille grâce à papa God (Dieu), selon son expression. En travaillant pour un magnat de la finance, Clark Edwards,  il va non seulement se rendre compte de la prison dans laquelle vivent ces gens riches qui en arrivent à sacrifier leur famille et quelques fois leurs idéaux de départ, juste pour incarner temporairement l’omnipotence de la richesse. Il verra tour à tour le foyer de son patron tomber en désuétude, parce que le fils ainé, qui abhorre ces ors dans lesquels il est né, va partir en Inde pour vivre une expérience spirituelle authentique. Il y aura aussi la dépression de la maîtresse de maison, une femme en quête perpétuelle de reconnaissance sociale.

En obtenant ce travail Jende a l’impression d’avoir gagné au loto car le travail assurant l’indépendance, il sait que désormais sa vie ne sera plus jamais la même. Il pourra faire des économies et subvenir aux besoins de quelques membres de sa famille restée au Cameroun. Malheureusement le bonheur n’est que de courte durée car  la chute de Lehman Brothers où travaille son patron va contraindre celui-ci, sous les menaces de son épouse à se séparer de son fidèle chauffeur. Jende va encore devoir accumuler des petits jobs pour faire vivre sa famille.

Un matin, après une énième refus de carte de résidence par la justice américaine, Jende est désespéré. Dans les profondeurs de sa  solitude d’immigré, il estime qu’il ne peut pas continuer à vivre clandestinement en Amérique. Il prend son courage à deux mains et décide de rentrer dans son pays.

Avec ce premier pavé, Imbolo Mbué entre dans la liste des auteurs africains-américains qui feront date, un peu comme Chimamanda Ngozie Adichie avec Americanah. Elle touche, avec subtilité, la question de l’identité noire en Amérique, mais son originalité réside dans le fait que ce livre qui dans son fond révèle la question raciale, est d’abord un livre qui met à découvert l’une des plus grandes dimension de la vie humaine, la relation entre un maître et son serviteur. Cette relation dévoile comment ces deux catégorisations sociales, dans les limites de leur humanité, ne peuvent se passer l’une de l’autre, parce que forcément dans ce type de relation, il y a quelque chose qui naît : la complicité, la fraternité ou l’amitié. Mais aussi la dépendance. Enfin, le livre pointe également la politique d’immigration en Amérique, entre autres, ainsi que le vrai visage de l’Amérique des riches : drogues, dépendances, prostitutions, infidélités ; Et celui des pauvres qui n’ont presque rien.

 

Nathasha Pemba

Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs, Pairs, Belfond, 2016, 22 euros.

Sortie (traduction française) : Août 2016

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Vi de KIM THUY : Le récit de la Délicatesse

15 Décembre 2016, 06:36am

Publié par Nathasha Pemba

Mon avis : J’aime beaucoup. L’histoire est un récit magnifique qui n’interroge pas simplement l’existence d’une personne qui a fui la guerre, mais aussi celle de chaque personne qui a besoin de demeurer elle-même, sans pourtant rejeter la possibilité d’un ailleurs. Si l’auteur révèle ici ce qu’écrivait Heidegger, c’est-à-dire « Nous sommes des êtres pour autrui », elle souligne en amont que pour être un être pour autrui, l’individu doit d’abord être un être pour soi. En lisant ce roman nous nous rendons compte que tout ce qui est décrit comme expérience de vie est un pan de la propre vie de la narratrice. Le livre, écrit dans un style vietnamien assez discret, est marqué par une grande sensibilité poétique du début à la fin.

Un conseil de l’écrivain Alain Mabanckou sur son compte Twitter m’a encouragé à me procurer Vi de Kim Thuy que j’observais dans les vitrines de plusieurs librairies de Québec. D’origine vietnamienne, elle est arrivée au Québec à l’âge de dix ans avec ses parents, qui ont choisi l’exil au lieu de la tombe.

 

Heureusement, la vie aime surprendre et changer constamment l'ordre des choses afin de donner à tous une occasion de suivre ses mouvements, d'être à l'intérieur d'elle.

 

Vi c’est l’histoire d’une petite fille vietnamienne qui quitte le Vietnam pour l’exil. Après un séjour dans un camp de réfugiés, ils atterrissent au Québec. Elle, sa mère et ses frères. Le père a préféré les laisser partir avant tout. Discrète dans sa vie, elle va vivre sa vie de jeune ado, de jeune adulte avant d’aller étudier à l’université de Montréal. Dans son enfance, elle vit avec ses frères et ses parents et elle est juste la petite Vi. Elle conserve le souvenir de sa grand-mère qu’elle décrit avec des mots pleins de vénération. À travers sa grand-mère, c’est aussi l’histoire d’un grand amour. L’amour de ses grands parents. Un amour qui perdurera dans le temps. Son amour à elle aussi. Vi tombera amoureuse à son tour. Elle entrera dans la vie professionnelle. Elle visitera le monde. Pourtant dans ce bonheur construit socialement, se posera toujours la question de l’identité : Qui suis-je ? Pourquoi suis-je ceci plutôt que cela ? Question existentielle.

 

Ma mère m'avait surtout appris à devenir le plus invisible possible, ou du moins à me transformer en ombre afin que personne ne puisse m'attaquer, afin de traverser les murs et de me fondre dans mon environnement. Elle me répétait que, dans l'art de la guerre, la première leçon consistait à maitriser sa disparition, qui était à la fois la meilleure attaque et la meilleure défense

 

Vi, c’est un prénom. C’est un destin qu’on a voulu forcer. Au Vietnam, comme dans beaucoup de pays, les noms et les prénoms ont un sens. Ils disent quelque chose. Seulement, en général, les prénoms ne disent pas la réalité. Une fille qui s’appelle Caprice n’est pas toujours capricieuse. Une fille qui s’appelle Misère peut être une véritable source de bonheur.

 

 

Vi signifie « tout petit ». C’était donc le destin qui vouait Vi à l’effacement. L’inexistence sociale. L’invisibilité simplement. Pourtant contrairement à cet avenir que lui prédestine son prénom, Vi deviendra le contraire de ce qu’on avait choisi pour elle : grande, Visible et vivante socialement. Elle saisira donc l’occasion de la possibilité que lui offre son pays d’adoption pour détourner ce destin forcé et être elle-même. S'émanciper de son prénom qui l’empêche d’émerger va être l’une de ses missions fondamentales. Elle estime de ce fait que le lieu de la réalisation de la vie d’une personne est d’abord sa propre vie. Demeurer dans son être et vivre dans sa vie reste donc l’une des conditions de la réalisation de soi.

C’est en demeurant dans sa Vie (infiniment grand) que Vi (infiniment petit) va pouvoir équilibrer sa volonté de vivre pour elle et avec les autres. Cette imbrication me rappelle une parole attribuée à Augustin d’Hippone: « Faire une petite chose est une petite chose, mais la fidélité aux petites choses est une grande chose ». Ce qui signifie que le détail est toujours nécessaire dans l’immensité. Vi essayera toute sa vie de retirer de la tradition vietnamienne ce qui avec les valeurs québécoises pourront lui permettre de construire son identité.

Un thème qui reste présent : l’exil. L’auteur ne récuse pas cette dimension de la vie qu’elle juge comme étant une expérience riche. L’exil offre la possibilité de s’immerger dans deux cultures pour laisser émerger le moi de l’exilée. L’auteur offre au monde une histoire romancée de la vie des boat people et de la culture vietnamienne. Elle parle de la guerre et de son horreur sans les diaboliser. Elle décrit simplement.

 

Nathasha Pemba

 

 

 

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Lecture conseillée: Nos Gloires secrètes de Tonino Benacquista

21 Novembre 2016, 20:26pm

Publié par Nathasha Pemba

Nos gloires secrètes est bien écrit. Ni simple ni complexe... Juste ce qu'il faut pour qu'on y trouve sa place. N'est-ce pas que nous avons tous nos gloires secrètes ? L'auteur parle des gloires secrètes que chacun des personnages a pu avoir dans sa vie. Un meurtrier anonyme, un poète vengeur, un parfumeur amoureux, un antiquaire combattant, un enfant silencieux, un milliardaire misanthrope… Chaque personnage vit une expérience riche à l'intérieur de lui-même et semble être heureux de cette vie intérieure contrairement à celle qui lui offre l'univers qui l'entoure. Personnellement, j'ai beaucoup aimé, celle de l'enfant silencieux, superbement écrit et drôle. En lisant ce recueil de nouvelles, on retrouve le thème dans toutes les nouvelles et cela donne un joli bouquet à l'ensemble des textes.
 

 

Extrait de la première nouvelle: Meurtre dans la rue des cascades

"Je suis l'homme de la rue.
Pour le prince, je suis la plèbe. Pour la vedette, je suis le public. Pour l'intellectuel, je suis le vulgum. Pour l'élu, je suis le commun des mortels.
Ah la belle condescendance des êtres d'exception dès qu'il s'agit de parler de moi ! Leur précision d'entomologiste quand ils évoque mes goûts et mes mœurs. Leur indulgence pour mes travers si ordinaires. Souvent je leur envie ce talent de ne jamais se reconnaître dans les autres ni les gens. À tra
vers leur bienveillance, je sens combien ma médiocrité les rassure. Que serait l'élite sans sa masse, que serait la marge sans sa norme ?
Suis-je donc si prévisible aux yeux du penseur qui sait tout de mon instinct grégaire, de ma vocation à n'être personne, de mon étonnante attirance pour les heures de pointe ? Suis-je à ce point discipliné que jamais je ne me perds dans le grand labyrinthe du savant ? Suis-je si dépourvu d'amour-propre que je m'accommode du bâton dans l'espoir d'une carotte ? Suis-je si prompt à rire ou pleurer dès qu'un artiste se sent inspiré ? Suis-je si triste et sombre que je m'emploie à désespérer le poète ? Suis-je si lâche que j'attends le hurlement des loups pour y mêler le mien ?
Vous, êtres lumineux, qui osez partir croisade, prendre les chemins de traverse, parler à l'âme, haranguer les foules, vous qui faites tourner un monde que l'homme de la rue se contente de peupler, savez-vous qu'à force de parler en son nom, de le réduire à une espèce bêlante , de nier son individu, vous l'avez, ô ironie, contraint au bonheur ? Car comment accepter d'être privé d'un destin exceptionnel sinon en étant bêtement heureux, simplement, platement, naturellement heureux ? Heureux comme seul un homme de la rue sait l'être, affranchi du devoir de surprendre, du besoin d'être admiré. Et ce bonheur anonyme, patient, le guérira peut-être de n'avoir pas vécu ce quart d'heure de gloire que le XXème siècle lui promettait
".

Tonino Benacquista, Meurtre dans la rue des Cascades (Nos gloires secrètes)

 

 

Je vous le recommande vivement.



 
 
 
 

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L'angoisse existentielle au coeur de Partir

14 Novembre 2016, 14:20pm

Publié par Nathasha Pemba

Avec trente minutes de lecture au lever, trente minutes de lecture dans le bus, Partir a trouvé sa place dans ma bibliothèque ambulante. C’est au cours d’une rencontre entre amis d’un instant que je l’ai trouvé. Celui ou celle qui l’a laissé entre mes mains, n’a plus jamais refait surface dans mon univers. J’ai commencé à le lire. J’ai aimé le style. Déjà, je suis une amoureuse du personnel qui, pour moi, n’a rien d’individualiste. À chacun son style après tout !

 

Désigné comme un thriller psychologique, Partir est un roman plein de suspens. Et de rebondissements aussi. Un roman qui s’ancre sur une crise existentielle profonde où se nier et nier les autres devient une nécessité pour s’en sortir.

 

De quoi partir est-il le nom ?

Comme l’indique la quatrième de couverture, l’étonnement n’est pas pour celle qui décide de partir. Mais bien pour celui qui se réveille un matin et trouve que quelque chose lui a échappé. Ben. Ben c’est le mari d’Émily, l’héroïne du roman. Émily avait tout pour être heureuse, pourtant elle décide un jour de partir ? Émily était juriste Mais pourquoi s’en va-t-elle ? Jusqu’à 85 % du roman, tout ce qu’on sait c’est qu’elle veut changer de vie. Elle change tout. De nom. De ville. De métier. Son style vestimentaire. Mais se change-elle au fond d’elle-même ?

 

À sa naissance, Émily est une fille attendue. Adulée par sa mère. Pour la mère qui n’attendait qu’une fille, l’arrivée d’une jumelle est une surprise. Surprise qui se marque par une intégration forcée, masquant un rejet d’un enfant non-désiré. C’est dans cette atmosphère que Caroline, l’autre jumelle va faire son entrée dans le monde. Ce qui est souvent visible, c’est souvent le fait qu’intuitivement, un enfant qui n’est pas aimé le sent, le ressent, le sait et le perçoit. Et lorsqu’il ne s’enferme pas dans son monde, il peut décider de devenir une racaille jusqu’à détruire la vie de ses proches. Juste pour quelques minutes d’attentions. C'est ainsi qu'est décrit le personnage de Caroline alors qu'Émily est une enfant superbe, choyée et adulée, puisqu’attendue.

 

Entre amitiés, rencontres, déceptions et amour, le père des jumelles, qui n’a jamais assumé son rôle de parents va s’enfoncer dans une hypocrisie qui le conduira à partir ou à être chassé, simplement. Partir, parce que plus personne ne voudra de lui. Décrivant la relation de ses parents, la narratrice parle de sa mère et de son père en ces termes :

 

" En dépit de ses multiples trahisons, elle avait continué à l’aimer et n’avait mesuré que tardivement la gravité du vice qui entachait la personnalité d’Andrew. Un vice dont il ne se débarrasserait jamais tant il était bien ancré. Jamais il ne pourrait résister à un joli visage ni à une belle paire de seins – ni à quiconque aurait le talent de stimuler son ego au point de lui faire oublier son état de mari, de père, sa carrière peu reluisante et sa calvitie naissante".

 

Les deux dernières parties du livre décrivent un drame. Pas seulement psychologique, mais un drame familial. Emily se retrouvera en plein questionnements. S’enfoncer ou espérer? Parler ou se taire?

 

" Cette vérité, je la garde au fond de moi depuis trop longtemps. Peut-être que tout déballer m'aiderait à passer les prochaines minutes. J’ouvre la bouche mais j'hésite, comme si choisir ou non le mot juste pouvait améliorer les choses, ou les aggraver ? J'ai l'impression de me tenir en haut d'un plongeoir, le corps crispé, fléchi, impatient. J’y vais? Je n'y vais pas? Je respire un bon coup et je me lance dans le vide ".

 

La suite du roman nous enseignera que si le silence peut-être une solution, parler peut aussi être une solution. Un moyen de recréer la vie. Une possibilité de l’existence. Émily sait que si elle veut avancer et se sentir libre dans sa vie, elle doit écouter la voix intérieure qui lui parle. Quelques fois, prêter attention à la dynamique intérieure qui environne notre être profond peut se révéler salutaire en nous donnant l'opportunité de saisir l’horizon des possibles comme une ouverture à la vie avec ses dénuements et ses splendeurs. Se fuir c’est tomber sur une impasse et s’appauvrir psychologiquement.

 

Mon point de vue 

J’ai beaucoup aimé le livre de Tina S. J’ai décidé de lire son deuxième thriller Psychologique. Son écriture me plait. J’aime le suspens et les constructions entre souvenirs, présents, et possibilités. Une belle écriture qui ne s’accommode pas de silences inutiles. Même si l’écriture engendre des enchevêtrements constants, on ne s’y perd pas. Elle nous dévoile quelque chose à compte-gouttes. Même si je voyais Émily finir sa vie avec Simon, je n’ai pas imaginé un seul  instant qu’elle allait retrouver Ben et Charly. La fin est une surprise totale, mais heureuse. Finalement.

 

Nathasha Pemba

 

Tina seskis, Partir, (traduction française), Paris, Le Cherche Midi, 2015.

 

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Lawrence Hill: Le sans papier ou la lutte pour la survie.

22 Septembre 2016, 16:30pm

Publié par Nathasha Pemba

Accueillir ou ne pas accueillir ? Telle est la question que se pose le gouvernement de Libertude, pays fictif situé quelque part dans le monde.

Dans ce questionnement, certains comme le premier ministre ont déjà fait leur choix. D’autres comme le ministre de l’immigration hésitent encore parce que si le peuple a voté massivement sa famille politique, c’est à cause de la promesse de renvoyer chez eux tous les réfugiés zantorolandais, Zantoroland étant le pays voisin de Libertude. Mais au fond de sa conscience, le ministre sait que ce qu’il veut, c’est qu’on régularise la situation des réfugiés, parce qu'ils ont, eux aussi, droit à la vie. Pourtant il laisse primer l'idéologie de son parti sur l'humanité.

C’est donc sur ce fond de conflit interne qu’Ali Kéita immigre en Libertude.

Arrivé du Zantoroland, Ali Keita a fui la dictature, les violences, le nettoyage ethnique. Sa mère a été tuée. Son père, Journaliste mondialement reconnu et fervent défenseur des libertés, a été lui aussi torturé, humilié publiquement puis tué. Lui-même a été témoin de la mort de plusieurs personnes dont celle du diacre de son église.

Dans ce pays où la dictature est devenue normale, chaque membre de la famille d’un récalcitrant doit se présenter devant le palais rose, charrette à la main pour récupérer le corps sans vie ou le corps presque sans vie de son proche. Tel a été le cas d’Ali Keita pour son père.

Arrivé d’abord à Boston avec un visa d’un mois, il choisit de s’établir à Libertude.

Au début quand un réfugié arrive, il ne s’attend pas à dormir dans la rue. L’image d’un ailleurs est toujours utopique, idéal et idéel. Quitter un pays pauvre pour aller vers un pays riche nous fait croire que chez les riches, il y a plusieurs pièces vides. Que l’herbe y est toujours verte.

Illusion! La rue devient vite l’ami du sans-papiers. Ensuite la police. Une police stressée et dépassée par l’insécurité et l’excès de travail finit par devenir violente et irrespectueuse. Elle harcèle à tel point que rien que le mot policier effraie Ali Keita. Il évite les attroupements. Ne fréquente pas les gens de sa condition. Il est toujours propre. Il veut montrer qu’il est un habitué des lieux. Il préfère courir. Et courir seul. Il essaie de trouver un lieu pour être à l’abri des regards. Mais là non plus, ce n’est pas évident, car il y a des gens qui ont des allergies à la vue des Noirs. S'il fuit les problèmes, les problèmes entrent dans sa vie sans crier gare.

Ce qui est paradoxal, c’est que, dans ces mondes où on arrive en tant que sans-papiers, ce n'est pas notre appartenance au registre de l'humanité indifférenciée qui nous trahit, mais c’est notre différence, puisque les Noirs, il en existe de manière abondante dans les parages. Des "Avec-papiers" et des "Sans-papiers". Pour Ali Kéita, ce sera son génie. Il court comme un Oiseau. Il vole. Ce talent va attiser des jalousies.

Lors d’une course, alors qu’il court, son camarade coureur, un Blanc de Libertude, lui crie aux oreilles « Retourne dans ton pays ». Kéita ne lui répond pas. Il fait comme s’il était ignorant. Il refuse à ce moment-là de comprendre l’anglais. Il ne veut pas non plus la parler avec ce xénophobe-raciste. Il court. Courir plus vite, plus fort, c’est éduquer le raciste. Il inflige à son adversaire la douleur du corps lourd et de l'esprit bas qui ne peut le concurrencer car, pour lui, courir est naturel autant que manger. La vitesse va lui servir de moyen pour fracasser la psychologie de ce raciste.

Kéita va survivre grâce à la course, mais aussi grâce à la générosité d’une dame libertoise qui acceptera, à ses risques et périls de le loger chez elle. Comme quoi, ce n’est jamais ni la couleur de la peau, ni l’âge ni le sexe qui détermine la capacité à réagir ou à agir d’une personne. Ce sont les dispositions internes qui le meuvent. Il survivra ainsi grâce à cette amitié, mais aussi grâce à l’amour de Candace, une policière dont il tombera amoureux. Kéita est prêt à travailler dur pour s’en sortir. Il usera des moyens que la nature a mis à sa disposition, mais il restera aussi ouvert à toute initiative de travail.

Mon point de vue

Le livre roule à cent à l'heure. On y retrouve à la fois un destin et plusieurs destins, avec pour toile de fond les questions de stigmatisation et de discrimination raciale et ethnique. Mais aussi l'épineux problème des réfugiés qui partent chaque jour d'un lieu et arrivent chaque jours dans un nouveau lieu. Le suspense est quasi permanent, c'est pourquoi ce livre, à mon avis, malgré son volume impressionnant peut se lire en une journée. Ainsi, avec Kéita, il y a d’autres visages comme celui du petit John. Métisse, mais considéré comme noir. Ce petit qui a opté pour la réussite coûte que coûte. Pourtant la manipulation politique montre que finalement il n’est qu’un symbole. Symbole de la réussite du Noir chez les Blancs. Intelligent et rationnel, il grimpe de prix en prix et parvient à obtenir une bourse d’étude. Il y a aussi la journaliste Viola, Noire, Lesbienne et Handicapée qui tente d'exister dans un monde plein de caricatures.

Le monde va de plus en plus mal. Plus on parle des droits de l’homme, plus on les viole. Dans le contexte de Kéita, il y a les Locaux qui ont du mal à le supporter, mais il y a aussi celui qui l’a aidé à arriver là. Le maître. Il se prend pour le maître qui est allé dénicher l'esclave du siècle. Et il compte bien en profiter. Cet épisode du roman me rappelle toutes ces filles à qui on promet le paradis en Occident et qui finissent esclaves sexuelles une fois arrivées au pays de leur rêve.

Dans ce livre, Lawrence Hill dénonce aussi la vénération pour l’indignité humaine dont font montre les politiques conservatrices des pays censés accueillir les réfugiés. Les pays dit des droits l’homme qui n’ont, dans leur attitude, rien à voir avec les droits de l’homme. Il dénonce leur démission. Démission face à l’afflux des migrants, alors qu’ils sont ceux qui, de l’extérieur, manipulent les politiques de leurs lieux de provenance. Encensent les dictatures et promettent de leur livrer les hommes politiques en exil. C’est le monde à l’envers. Ces discours hypocrites qui ne veulent rien dire tant ils sont insignifiants.

Le problème dans ce pays où s’est réfugié Ali Kéita, c’est que même la possibilité d’obtenir une carte de séjour est un risque, parce qu’à chaque fois que l’on se présente pour l’obtenir on est expulsé. Ainsi, on retrouve parmi les Noirs qui ont constitué un petit quartier appelé la petite Afrique, des gens qui n’ont jamais eu des papiers et qui espèrent mourir sans papiers. C’est la zone de la clandestinité où le gouvernement vient pour faire des descentes et prouver à son peuple qu’il travaille. C’est la zone de la fabrication du sentiment d’insécurité, un peu à l’image des banlieues parisiennes ou montréalaises où l’Étiquetage a le dernier mot. Droits de l’homme, droits fondamentaux des personnes, droit d’asile, respect de la vie, acceptation de la différence : voilà de vains mots en Libertude. Ce que nous enseigne ce livre c’est aussi que, dans le pays du rêve, Le sans-papier est Le sans-perspective. Quand tu n’as pas de papiers, tu ne peux même pas obtenir une carte de bibliothèque. En réalité, tu n’as droit à rien. Quand tu n’as pas de papiers, tu ne peux pas espérer obtenir une assurance. Tu ne peux même pas ouvrir un compte à la banque. Bref. Le sans-papier n’a droit à rien, pourtant à son sujet, on parle sans cesse des droits de l’homme. Dans ce contexte, comment parler de vivre-ensemble, d'égalité ou de fraternité ?

Nathasha Pemba

Lawrence Hill est un écrivain canadien, auteur du best-seller "Aminata" et plusieurs autres ouvrages.

Références:

Lawrence Hill, Le sans-papiers, Montréal, Éditions pleine lune, 2016, 444 pages.

ISBN : 2890244628

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L’ORANGERAIE DE LARRY TREMBLAY: ENTRE VALEURS RELIGIEUSES OU COMMUNAUTAIRES ET VALEURS UNIVERSELLES.

14 Août 2016, 05:25am

Publié par Nathasha Pemba

Larry Tremblay est un écrivain québécois. Il est l'auteur de plusieurs oeuvres littéraires dont plus de seize pièces de théâtre, quelques essais, de recueils de poésie et des romans. L'orangeraie, son quatrième roman a reçu le "Prix des libraires du Québec".

Méfiance et délitement du lien social : telles sont les afflictions qui définissent l'action du terrorisme selon Tremblay. Il écrit, dans un style clair, et limpide, néanmoins poétique, ce que vit le monde d'aujourd'hui. C'est ce qui fait de son roman un incontournable de notre temps, car la question du terrorisme qui se pose encore, aujourd'hui, avec acuité, est toujours en quête de solutions.

En effet, depuis quelques mois déjà, le monde ne passe pas plus de deux semaines, sans qu’il n’y ait de revendications d'attentats à travers le monde. Il y a, par ailleurs, des pays qui vivent le terrorisme au quotidien. C’est le cas de la Syrie notamment. Et l’on pourrait dire, en parlant de terrorisme, qu’il n’existe pas une seule de forme de terrorisme, puisque la réalité que ce mot décrit est protéiforme. Mais tout le monde restera unanime sur le fait que lorsqu’on parle de terrorisme, il est forcément question d’actes de violences, commis soit par une organisation soit par des individus isolés. Le seul objectif des terroristes est de créer un climat d’insécurité, même si certains chefs terroristes utilisent désormais le nom de Dieu pour manipuler les candidats au sacrifice ultime.

Toutefois le terrorisme dont il est question dans L’orangeraie a un nom : le djihadisme. Celui-ci utilise aujourd’hui plusieurs moyens pour créer un climat de terreur mais aussi pour faire du chantage à des gouvernements de leur choix, comme on le voit aujourd'hui avec le gouvernement français. Par conséquent, comme les autres types de terrorisme, le djihadisme inflige, lui aussi, des dommages ou des torts aux personnes et aux biens. Il désagrège le vivre-ensemble, crée la zizanie, enfonce dans la stigmatisation et engendre la méfiance.

Meursault contre-enquête de Kamel Daoud, 2084 de Boualem Sansal, L’Étranger de Camus, sont autant d’exemples qui traitent d’une question qui, sans être intimement liée au terrorisme selon la version de L’orangeraie, touchent ladite question et pose le problème de l’existence religieuse communautaire et de l’inexistence sociale de soi comme un problème fondamental pour ceux et celles qui sont invités à venger des proches.

Ces œuvres, précitées, se sont imposées à moi lorsque j’ai commencé la lecture de L’orangeraie. Il y a, à mon avis, une similitude entre Amed de Tremblay et Haroun de Daoud. Les deux ont la mission de venger, dans des contextes différents certes, mais de venger des proches pour sauver l'honneur de la famille, de la communauté et de la religion. L’œuvre de Tremblay évoque le problème du terrorisme à travers le djihadisme, dans un pays, quelque part à travers le monde, un pays qui n’est nommé nulle part. Un pays en guerre, entouré de montagnes.

Cette espèce de neutralité géographique est certainement une des marques spécifiques de l'auteur pour montrer que le problème qu’il pose, à savoir celui du terrorisme, est un problème universel.

Chaque illustration avancée souligne les vives réalités que connaissent ces personnages : confusion entre religion, politique et culture, la démission des adultes et l’instrumentalisation de la foi, la résignation ou le silence des femmes/mères.

L’orangeraie est un livre puissant qui habite pendant longtemps celui qui le lit. Il est puissant parce qu’il cible exactement, à travers le dévoilement de la manipulation de l’innocence et de la tradition religieuse, un immense sujet. Il vous habite pendant longtemps parce qu’avec les attentats qui sont devenus légions dans notre société, faite d'hyper médiatisation et dirigée par la mondialisation, il est difficile de ne pas se souvenir de l’histoire de ces deux garçons sacrifiés par des adultes en quête de légitimité religieuse et clanique.

Le roman commence par l’image d’une famille heureuse et unie : les deux jumeaux, la grand-mère et la mère. En effet, il est question d’Amed et d’Aziz, frères jumeaux, élevés ensemble, autour de l’orangeraie familiale, et dont le destin sera celui d’honorer la mort des leurs. Après le passage d’un obus qui tue leurs grands-parents, l’harmonie familiale s’évapore dans les cendres des obus et de la folie humaine. Arrive un homme du village appelé Soulayed qui, de commun accord avec les parents des jumeaux va leur proposer le martyre de Dieu comme voie du bonheur.

Il sera, dès lors, question de choisir entre les deux, celui qui pourra partir. Partir comme martyr pour une "autotorture". Il s’agira, en réalité, de faire porter une ceinture d’explosifs à un enfant de neuf ans pour pouvoir venger ses grands-parents et les autres morts du village. La vengeance, l’honneur et la gloire de Dieu sont les mobiles de ce martyre. L’enfant doit alors devenir, pour un instant, en attendant sa mort, un enfant soldat. Mais un enfant soldat dont la mission sera de tuer d’autres enfants, innocents comme lui.

Arrachés à la vie par la faute de certains adultes. Il faudra sacrifier un enfant, comme l’ont fait plusieurs familles au village. Ce sera donc aux parents de déterminer celui qu’ils enverront au supplice. Le choix du père se portera sur Amed, tandis que celui de la mère se portera sur Aziz. Pour la mère, ce sera simple. Aziz ne sait pas qu’il est en fin de vie, parce que portant une malformation cardiaque. Il est donc le sacrifice idéal. Dans la mesure où Aziz et Amed se ressemblent comme deux gouttes d’eau, il sera, dès lors, possible de tromper la vigilance du père. Il serait donc plus intéressant, aux yeux de la mère, qu’Aziz meure en savourant le bonheur du martyre au lieu de mourir faiblard sur un lit d'hôpital. Mais la ruse de la mère c'est de pouvoir donner à se donner l’occasion de garder avec elle, quelques temps encore, un de ses fils, Amed. Ainsi Amed devra-t-il désormais s’appeler Aziz pour tromper le père et le village.

Entre l’astuce maternelle et la sagesse féminine, Tamara réussira-t-elle à cacher ce lourd secret à son mari ? Et Amed, le nouvel Aziz, assumera-t-il, sans état d’âmes, ce martyre de son frère jumeau ? Comment comprendre cette volonté tenace d’un homme qui n’est pas membre de la famille à vouloir à tout prix envoyer des enfants au martyre ? Comment Tamara, Amed et le père surmonteront-ils ce sacrifice ?

L’orangeraie m’a fait penser à un épisode biblique, celui de Jacob et d’Esaü où ce dernier cède son droit d’ainesse à son frère Jacob. Ici il ne sera pas question de ce type de sacrifices, mais il sera encore question de la complicité entre les deux jumeaux, et de l'intelligence de leur mère pour pouvoir donner sens à quelque chose. Aziz acceptera de mourir en se faisant exploser. Il donnera sens à l'histoire et à la révolte d'Amed.

La relation que je fais avec Meursault Contre-enquête de Kamel Daoud, un autre livre qui m’habite encore et que je n’ai jamais eu le courage de "chroniquer", se situe justement au niveau de cette idée de la fraternité: deux frères que l'on sépare, mais dont l'un deviendra la mission de l'autre. Ahmed me rappelle Haroun, le frère de Moussa, l’Arabe tué par Meursault. Haroun est presque condamné à venger son frère. Il finit par ne pas exister lui-même , parce que l’existence que sa mère décide de lui attribuer est celle de son frère.

C’est effectivement ce qui arrive à tous ces enfants envoyés au djihad, qui sont condamnés à faire la volonté de leur maîtres et dont l’existence se dissout dans la volonté même de ces maîtres ou de leurs parents. L'existence, la leur, n'est plus un don, mais une attribution. Ils vivent sans vivre, parce qu’ils vivent pour venger. Et comme on le verra, tout au long du livre, toute la vie, après le djihad d’Aziz, sera un combat entre Aziz sa nouvelle personnalité et Amed sa vraie personnalité. Il a fallu le génie de Tremblay pour mêler et démêler toute cette complexité. Il l’a brillamment réussi.

Personnellement, j'estime qu'il faut de la concentration pour pouvoir comprendre de quoi parle véritablement ce roman et du mal que l'on inflige aux enfants en leur imposant l'idée du martyre. Cependant le grand problème, multiple, que pose l’auteur ne doit pas être éludé : celui du Dieu façonné par les hommes, un Dieu ayant le goût du sang de ses Créés, un Dieu affectionnant les tueries; celui de l'avenir que certains adultes choisissent de donner aux enfants; celui du rôle et la place de la religion dans les traditions. Doit-on tuer une masse de personnes au nom de Dieu ou de l’honneur ? Quel Dieu ? Quel honneur ?

Ce roman de Larry Tremblay est simplement extraordinaire. Il suggère implicitement de refonder la question du vivre-ensemble et de revoir le problème de la religion qui, au lieu de rassembler, divise et fragmente le lien social ou familial, comme nous le constatons dans le roman, lorsque qu’Amed le nouvel Aziz est renié par les siens, en commençant par sa famille. Il faut reconnaître qu’il est tout de même troublant de constater qu’au nom de Dieu, les soi-disant nouveaux martyrs de la religion sacrifient leur vie et celle des autres, sans même leur demander leur avis. Un attentat change toujours la vie des gens, des victimes et des parents qui désormais ont du mal à avancer, parce que chaque victime a un nom, une histoire et un projet.

Amed le nouvel Aziz en fera les frais, même longtemps après avoir quitté son pays.

Ce roman est donc un appel non seulement aux lecteurs, mais aussi aux politiques, aux parents, aux enfants et aux religieux qui parfois, à cause de leur silence injustifié, se font complices des tueurs. Condamner le terrorisme c’est déjà lutter contre ce problème. Si les terroristes veulent nous faire croire que le djihadisme est une chose normale, notre mission est de leur faire croire que ce n’est justement pas une normalité. Situer d’emblée le djihadisme sur le registre de l’immoral absolu, c’est gagner une première bataille contre les terroristes. Par son caractère meurtrier et criminel, le djihadisme est avant tout, la suppression d’une vie, une atteinte au droit d’exister avant d’être une atteinte au droit de disposer de son propre corps.

Tremblay questionne notre monde. Il dénonce le mensonge des adultes. Il pose indirectement la question de la morale kantienne de l’humanité : « agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». Il s’agit donc d’accorder une place au sentiment du devoir à l’égard d’autrui, pour permettre à chacun, comme le souligne encore Kant, de considérer l’homme, non pas comme un moyen, mais toujours comme une fin. Le terrorisme ne peut être banalisé, car il est beaucoup trop présent dans notre monde d’aujourd’hui, c’est pourquoi au nom de la dignité humaine, nous devons tous nous sentir concernés car, ainsi que l’écrit Habermas, « le terrorisme ne sert aucune cause : il est un canal maléfique qui cherche profondément à assujettir l’humanité. Les attentats, qu’ils soient justifiés ou non, nuisent simplement à l’humanité » .

Pour moi, L’orangeraie est un appel à la responsabilité.

Je vous le recommande.

Nathasha Pemba

Références de l'oeuvre,

Larry Tremblay, L'orangeraie, Paris, GALLIMARD (2016)

Éditions originale,

Larry, Tremblay, L'orangeraie, Québec, Alto, 2013.

ISBN : 978-2-89694-169-8

ISBN : 2070469263

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