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Le Sanctuaire de la Culture

Articles avec #chroniques et analyses litteraires

Ce que le chien a vu à Nzeng Ayong

15 Septembre 2020, 11:24am

Publié par Nathasha Pemba

L’initiative d’écrire un ouvrage collectif entre écrivains gabonais est déjà en soi, un acte louable. J’ai toujours remarqué qu’au sein des écrivains gabonais, il y a comme une conscience de la relève qui conduit les aînés dans l’écriture à soutenir les plus jeunes et à les encourager à publier leurs textes. Cette attitude  rappelle ce qu’exprimait et encourageait déjà, il y a plus de quarante ans, l’écrivain congolais Sylvain Bemba, lorsqu’il parlait de la fratrie (fraternité littéraire) dans le monde des lettres.

 

Extrait de la quatrième de couverture:

"Ce recueil de nouvelles est né d’une curiosité sociale. Une expression s’est popularisée au Gabon ces dernières années, qui promet à un indélicat qu’il va voir ce que le chien a vu à Nzeng Ayong. Personne ne vous dira avec précision ce que le chien a réellement vu dans ce quartier populaire de Libreville, pourtant presque tous les Gabonais connaissent le sens immanent de cette phrase"

 

Ce qui est essentiel et marquant, lorsqu’on lit les nouvelles de ce recueil, ce n’est pas tant la fidélité au thème principal, mais c’est la qualité des contributions et la richesse stylistique que l’on retrouve chez les uns et les autres. C’est ce qui constitue, à mon sens, l’originalité de ce recueil. Rodrigue Ndong, à travers sa nouvelle Le Don, fait montre d’une créativité très rare et sans phare. Sa nouvelle respecte tous les critères du genre littéraire et son écriture est magistrale. De son rapport à la création littéraire, on peut tout de suite dire qu’il maîtrise l’art de la nouvelle et qu’il met les notes qu’il faut à la place qu’il faut. Rodrigue Ndong a écrit un texte court et puissant, un texte qui a de l’allure et du style, un texte qui introduit la dimension mystérieuse de la vie et celle de la situation de la femme dans la société.

 

Les nouvelles chantent comme une symphonie et portent dans leur déroulement, le mystère de ce titre même qui consiste à pointer du doigt ce que le chien a réellement vu à Nzeng-Ayong. Telles sont par exemple, les nouvelles de Rosny Le Sage Souaga (Quand s’étoile l’arnaque), de Hamidou Okaba (La villa Elizia), d’Omer Ntougou (Les turpitudes de Mouketou), de Tanguy Privat Nguimbi (Une journée agréable).

 

De mon point de vue, ces auteurs sont ceux qui traduisent fidèlement la dimension mystérieuse et mystique du thème proposé.

 

«Une journée agréable» de Tanguy Privat Nguimbi

Voulant profiter de la présence de la fille dont il tombe amoureux, Schealtiel est confronté au père de celle-ci, reconnu comme sévère, voire méchant, au sein du camp militaire où elle réside. Mis à rude épreuve, il se confronte à ce que le chien avait réellement vu à Nzeng Ayong. Le démontre, le dialogue qui clôt la nouvelle :

 

«C’est donc toi qui as décidé de sortir ma fille du droit chemin?

— N… Non… Non Monsieur!

(…)

— Tu sais quel châtiment on réservait aux insolents comme toi qui déshonoraient les enfants mineurs des propriétaires terriens au temps de l’esclavage aux États-Unis. Hein, tu le sais?

 N… Non… Non Monsieur!

— On les castrait! On leur coupait les bijoux de famille! Et c’est ce qui va t’arriver, petit morveux. Tu vas sortir d’ici sans cette chose avec la quelle tu voulais souiller ma fille.»

 

Ce dialogue traduit la peur qui habite le jeune homme qui s’est aventuré là où personne ne s’aventure en général. Et la conclusion en est plus qu’éloquente :

 

«Jusque-là, aviez-vous Scheatiel Kassa courir? Je suppose que non. Ce jour-là, je vous l’assure : il écrasa le record du 200 m de Usain Bolt.»

 

J’ai retrouvé, par ailleurs, des sujets, lieu de concrétisation de la thématique centrale chez des écrivains comme Denise Landia Ndembi, Myril Eteno, Emery Hervais Sima Eyi. Des thématiques sociétales familiales qui traitent de l’éducation, de la violence envers les femmes, des conflits au sein des familles; des thématiques qui nous questionnent sur une certaine dimension du mystère ou encore qui remettent au goût du jour la question de l’initiation et ses mystères à travers les notions de secret et de silence (Denise Landria).

Les nouvelles de ce recueil sont dotées de plusieurs propriétés, dont la plus grande à mes yeux réside dans la capacité à transmettre avec simplicité le message qu’elles portent. Pulchérie Abeme Nkoghe l’affirme très bien dans sa préface : «Chacun d’eux nous a murmuré à l’oreille une histoire croustillante, étonnante, actuelle et dynamique».  

Les nouvelles, en effet nous font voir ce que les auteurs avaient d’essentiel à partager, de profondément intérieures et poétiques. Finalement Ce que le chien a vu à Nzeng Ayong, c’est aussi le mystère, le non-dit, la mystique, la lutte, mais aussi la dynamique qui stimule certes, mais qui accable aussi, qui fait prendre conscience, qui engage d’une certaine manière. Au-delà de la subjectivité qui est la mienne ou celles d'autres lecteurs, c’est tout cela qui fait la beauté de ce recueil. Ce recueil est un hymne au Vivre-ensemble.

 

Je vous recommande la lecture de ce recueil.

 

Nathasha Pemba,

 

L’Union des écrivains gabonais, Ce que le chien a vu à Nzeng Ayong, Libreville, Collection UDG, 2020.

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Hemley Boum : Les jours viennent et passent

20 Juillet 2020, 07:09am

Publié par Nathasha Pemba

À quel moment devient-on fidèle lectrice des œuvres d’un auteur? Certainement, lorsque son empreinte, son univers, ses visions, bref lorsque l’humus sur lequel se repose son œuvre retient notre attention et apporte quelque chose de plus à notre sérénité ou à notre anxiété…

 

La description, le détail, la place de la femme, les conflits internes ou externes, l’histoire de son peuple, la fidélité et la rigueur dans les petites choses, la culture, cette attention précise que Hemley Boum porte à ses personnages, la minutie avec laquelle elle les décrit, cette manière de questionner son monde et de se souvenir ou de nous faire prendre conscience d’une réalité contemporaine, cette manière de transporter le lecteur dans son histoire, cette manière particulière d’écrire m’a amenée à lire Les jours viennent et passent. Enfin, sans doute parce que de Hemley Boum, j’ai lu et aimé Les Maquisards et Si d’aimer. Que ce soit dans le premier, dans le second ou dans celui-ci, la femme occupe une place essentielle, la socialité et la reconstitution historique sont au cœur du sujet avec ses conflits, ses questionnements et ses réponses.

 

Hemley Boum a une maîtrise de la technique romanesque et on l’entrevoit au fil de la lecture. Elle jette dans le cœur de sa lectrice que je suis un trouble qui ne m’a quitté que lorsque j’ai lu la dernière phrase.

 

Les jours viennent et passent se distingue par son caractère polyphonique, hybride et par l’entrecroisement de trois destinées en une. Le roman assemble l’itinéraire de trois femmes, Anna, Abi et Tina aux prises avec une destinée autour de l’histoire du Cameroun faite de libertés et de captivités.

 

Le roman s’ouvre sur Anna et sa fille Abi. Chez la première, le souvenir et le désir de laisser un héritage immatériel prennent place. Chez la seconde, le désir de maintenir la génitrice en vie se fait pressant. Il y a donc ici une dualité entre la mort et la vie, car Anna, «cette femme n’est pas simplement un corps qui rend les armes, c’est une personne chérie, une vie précieuse qui prend fin en silence» (p. 14).

 

À travers Anna, l’une des narratrices principales du roman, le lecteur va à la découverte d’un univers fait de deux mondes : l’Ancien et le Nouveau. Atteinte d’un cancer du sein en phase terminale, Anna se souvient… elle laisse couler le souvenir de sa mystérieuse naissance sans père, à la disparition de sa mère, à l’affection des religieuses à la base de son éducation jusqu’à la naissance de sa fille Abi. À partir d'un discours intérieur, intime et réfléchi, elle raconte ce qu’elle a vécu, ses difficultés et ses choix. À l’intérieur de ces deux mondes, c’est aussi l’histoire des conflits autour de la décolonisation au Cameroun qui se raconte; une histoire aussi bien heureuse que malheureuse, une histoire de luttes, une histoire ethnique, l’histoire d’une nation.

 

Anna se conjugue à la première personne.

 

Mourir et continuer de vivre, voilà qui, pour Anna semble essentiel. Car il s’agit bien de transmettre l’histoire du Cameroun et l’histoire de la famille, de la faire accepter telle qu’elle a existé ou continue d’exister. La voix d’Anna ici est le seul témoin de cette histoire. C’est d’ailleurs la suggestion que fait l’infirmière à Abi : «Peut-être aimeriez-vous enregistrer ses derniers mots (p. 58)».

 

Et, pour ma part, la beauté de ce roman tient aussi dans cela, dans cette mission de passeuse d’histoire que se donne Anna. En créant ce type de voie, Hemley Boum parvient à tisser quelque chose d’universel sans perdre de sa singularité. L’Afrique entière a connu des rébellions; elle a connu l’esclavage et la colonisation, mais à l’intérieur des péripéties africaines, il y a l’histoire particulière du Cameroun. Ainsi, le regard de l’écrivaine porté par son cœur apporte une touche particulière à cette histoire.

 

 

L’histoire portée par ce roman n’est pas désincarnée. Les lieux existent et les personnages mènent une vie normale avec des hauts et des bas, des périodes de fidélité et d’infidélité, des déchirements, des divorces et des choix difficiles.

 

Tel est par exemple le cas d’Abi qui vit une relation extraconjugale avec un sculpteur, jusqu’au moment où son conjoint découvre qu’il est trompé. Le cocu décide de partir, oubliant même que ce fut lui, le premier dans le couple à tromper son épouse. Il ne conçoit pas l’infidélité féminine. Moment très fort et féministe de ce roman où l’on se souvient encore de l’épisode biblique de la femme adultère que les plus grands adultérins décidèrent de lapider juste parce qu'elle était une femme (Jn 8, 4-14). Une injustice qui date de bien longtemps à l'égard de la femme : Or dans la Loi, Moïse nous a ordonnés de lapider ces femmes-là .

 

Cette thématique féministe rappelle aussi que le roman brosse des portraits de femmes fortes pour qui, si le mariage est une bonne chose, elle ne demeure pas une finalité en soi.

 

Samgali Awaya, Anna, Abi, Tina…

Tina qui, pourrait-on dire, réécrit l’histoire de l’engagement d’Anna, dessine l’histoire du Cameroun aux prises avec la secte Boko Haram où des jeunes à qui le gouvernement n’offre aucune issue n’ont parfois pas d’autres choix que de devenir membre de religions extrémistes ou encore de s’envoler par des voies illégales vers l’Occident, au péril de leur vie. Tina raconte l’histoire sur les extrémistes islamistes avec une puissance certaine. Comme Anna, elle raconte aussi l’histoire, pas une autre histoire, mais la même histoire qui continue, car, en fin de compte, depuis les indépendances, rien n’a vraiment changé. Tout se répète. Tina, de là où elle se trouve rappelle que l’humanité doit toujours être valorisée partout où elle se trouve. Elle montre que l’humanité où elle se trouve est malheureuse, maltraitée et sacrifiée.

 

Si le lien entre Anna et Abi est évident, on le croirait moins avec Tina. Pourtant, Anna est celle qui a forgé le caractère et la personnalité de Tina, elle est en quelque sorte sa seconde mère.

 

Sita Anna était le seul adulte qui se souciait de moi.

Si j’étais absente à l’heure de passer à table, elle envoyait quelqu’un me chercher (…). Elle ne me lâchait jamais (…). C’est elle qui m’a expliqué pour mes règles. (p. 233)

 

Hemley Boum réalise un travail de rattachement avec une habileté très raffinée. Par la bouche de Tina qui s’adresse à Max, elle rappelle ce triple agencement en insérant les récits les uns à l’intérieur des autres autour d’une forme de conscientisation où se mettre en face de sa conscience et s’exprimer devient une nécessité. Ce qui est certain, c’est que Max apprendra certainement à mieux connaître sa grand-mère par Tina que par Abi, sa mère.

 

Tantôt maîtresses de leur destin, tantôt soumises à des puissances plus fortes qu’elles comme le cancer, l’amour ou Boko Haram, les trois femmes s’appuient sur des souvenirs, mais aussi sur la lecture comme le fait Anna.

 

Les récits sont fractionnés par des épisodes interrogeant l’intériorité et toujours l’histoire. Le passé, qu’évoque Anna tout le long du roman apparaît comme une série télévisée faite de plusieurs saisons, pour permettre de ne pas oublier. Peu importe l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui, une chose est sûre pour Anna, c’est qu’elle est heureuse d’avoir vécu ou de vivre encore.

 

La colère de Tina se manifeste dans son récit, du moment de la radicalisation du mollah à l’enlèvement de sa sœur Jenny. Elle veut attirer l’attention sur cette partie du monde qui vit un drame au quotidien. Sa péripétie est psychologique et physique à travers un Cameroun qu’elle a du mal à reconnaître. Elle ne supporte pas la violence qui gagne du terrain dans son pays.

 

Dans ce roman, les événements passés s’imposent et rappellent que la vie peut parfois se répéter d’une certaine manière.

 

Hemley Boum donne une grande place aux figures féminines en leur accordant la possibilité de s’exprimer et d’exprimer leur quête de liberté, leur engagement pour la résistance afin de préserver leur dignité et celle de leurs proches. Awaya, Anna, Abi et Tina sont des femmes libres et le mouvement entre le passé et le présent, entre la France et le Cameroun s’inscrit dans le but de traduire l’origine, les valeurs et les luttes à venir.

 

Les voix d’Anna et Tina témoignent de l’effort de comprendre la condition camerounaise. Bien que, parfois, visiblement éparse, l’écriture de Hemley Boum se définit dans ce roman entre l’histoire, les origines, la culture, la dignité humaine et les libertés. Elle mélange monologue, dialogue, incises et intertextualité. C’est peut-être ce qui explique la densité du roman. Le titre, Les jours viennent et passent, rappelle, comme le disait déjà Héraclite que tout est en mouvement. À partir de trois destins individuels voguant autour d’un pays, ce roman cible d’abord une communauté.

 

Le recours à l’intertextualité permet de se rendre compte de la culture littéraire de l’auteure. Elle va, à partir du monologue d’Anna, dans certaines lignes jusqu’à l’analyse des textes, comme celui de Steinbeck, de Homère et de Mudimbe, par exemple.

 

In fine,

Les jours viennent et passent est, avant tout, un roman sur le Cameroun. Hemley Boum parcourt le cœur humain pour découvrir non seulement les tourments liés personnellement à Anna, mais aussi toute l’histoire d’un peuple, l’histoire sans laquelle il est possible d’avancer. De cette manière, par Anna, Abi et Tina, le roman se présente comme une prise de conscience sur le lien entre l’universel et le singulier, sur les crises qui brisent la société camerounaise, sur la place de la femme dans le processus de paix. Effectivement, il y a des sujets dont seule la littérature peut se faire l’écho, car elle seule offre la possibilité de réinventer le monde, d’assumer l’histoire et de préserver l’avenir. Une fois de plus, Hemley Boum vient de le prouver.

 

Écrire est aussi un art de vivre.

 

Je vous recommande la lecture de ce roman.

 

Nathasha Pemba

 

Références :

Hemley Boum, Les jours viennent et passent, Paris, Gallimard, 2019.

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Brazzaville, Ma mère de Bedel Baouna

4 Juillet 2020, 07:12am

Publié par Clémentine Mansiantima

Brazzaville, ma mère, roman de la quête de soi

Brazzaville, ma mère, un titre énigmatique, ambigu quant à la relation entre les deux mots-clefs qui le composent. Deux homonymes homophones (et/est) peuvent se disputer le rôle de les unir en lieu et place de la virgule qu’utilise l’auteur. D’une part, s’il fallait privilégier le lien de coordination entre les deux composantes (Brazzaville et ma mère), on serait tenté de dire que la formulation du titre renvoie distinctement au cadre spatial (Brazzaville) et au personnage (ma mère). D’autre part, s’agirait-il d’une personnification de la ville (Brazzaville est ma mère), la mère du locuteur de cet énoncé ? Ce sont là les deux questions que peut se poser le lecteur avant de découvrir le texte proprement dit.

 

Selon la modalité énonciative dans le récit fictionnel de Brazzaville, ma mère, force est de noter que l’auteur se place du point de vue d’une femme pour traiter de la quête de l’identité vi(o)lée. Défini donc par son niveau narratif et sa relation à l’histoire, le statut de Florence est celui d’un « je-narrateur » autodiégétique, principal personnage de la diègèse. Journaliste en poste à Paris, Florence revient à Brazzaville, lieu de sa nouvelle affectation, mais aussi pour s’entretenir avec sa mère, Jeanne Diawa, professeure d’université dont la fonction essentielle rivalise avec celle de la narratrice, tant qu’elle dicte l’évolution de l’histoire et ses diverses péripéties.

 

Du point de vue formel, Brazzaville, ma mère se donne à lire comme un roman, mais par le fait du caractère protéiforme de ce genre, la fiction de Bedel Baouna emprunte aussi au carnet, à la chronique, au journal intime qui s’étend sur une période de plus ou moins onze mois (décembre 2009 - octobre 2010). Le récit à la première personne, avec la prédominance du présent de l’indicatif, est celui d’un « je-narrateur », bien entendu, féminin, car il s’agit de Florence qui raconte son séjour à Brazzaville, chez sa mère. Toute la narration reste simultanée à la perception des faits. Le séjour auprès de sa mère est une opportunité pour résoudre l’énigme, combler le vide, clarifier le doute sur l’identité de la narratrice. À ce titre, le récit de Florence traite de la quête de soi.

 

Après la formulation du titre avec sa particularité de l’usage du déterminant possessif « ma », s’ajoute la déclaration de la narratrice qui exprime ses sentiments vis-à-vis de la ville :

 

Brazzaville, mon amour ! Oui, Brazzaville, je t’aime. Et dire que je ne t’ai rendu visite que deux semaines dans toute ma vie. Aux côtés de ma mère et de certains de ses amis, qui plus est… Et quels amis ! Mais cela ne signifie pas que je connais davantage ma mère, non

(p. 22).

 

Brazzaville et la mère sont indissociables dans le récit. L’objet de sa quête dans la fiction se construit autour du retour symbolique à la mère patrie.

 

La parole de Bedel Baouna, comme analyste politique et critique littéraire, s’inscrit dans son roman. La vision idéologique de l’auteur se dégage du discours de la narratrice. L’aspect sociopolitique traverse tout le récit par le biais du rôle attribué à la mère, personnage influent dans le milieu politique. Le recours à l’intertextualité est très manifeste. La parole de la narratrice est nourrie de références littéraires, philosophiques, politiques, musicales ou culturelles, etc. La technique de mise en abyme métatextuelle se lit à travers l’insertion des réflexions, des sous-textes ou des fragments, ainsi que la figuration de l’écrivain par lui-même en train d’écrire dans le texte pour servir de mise en évidence le thème central du roman. S’y ajoutent de fréquents commentaires sur l’écriture, la vocation ou le rôle de l’écrivain.

 

Tous ces éléments parsèment le texte et permettent à la narratrice de réfléchir sur sa propre condition existentielle et sur la société en général. Le récit de Florence témoigne du bagage intellectuel de son auteur. Tous les deux, le « je-scripteur » et le « je-narrateur » ont une bonne connaissance des œuvres littéraires. À un certain niveau du récit, on note comme un désir pour la narratrice, journaliste et romancière, de vouloir s’assurer que son interlocuteur (le lecteur) partage avec lui les mêmes repères ou références et surtout les mêmes connaissances littéraires et philosophiques. On observe aussi l’allusion à la fonction conative, notamment -« Que celui qui a compris me le dise » (p. 12) - car la narratrice attire l’attention du lecteur, et la communication est réussie.

 

Dans Brazzaville, ma mère, à un parcours en apparence déjà stable se substitue un univers confus dans lequel Florence a l’impression d’être à la fois épanouie et manipulée dans sa propre sphère familiale. Dans l’extrait ci-après, elle fait allusion à son oncle, Tonton Al :

 

Il m’a soustraite à l’influence néfaste de ma mère. Et il m’a bien élevée. Bien élevée ! Cependant, ça a changé quoi à ma vie ? Depuis que je suis grande, aucune étoile lumineuse sur mon chemin. J’ai le don du travers, de la boue. Puis-je échapper à mon destin ? 

(p. 163).

 

Ce paradoxe a un effet d’autant plus pernicieux qu’il motive la femme à décoder ce mystère.

 

En effet, Florence, 35 ans, vit en France où elle exerce avec talent sa profession de journalisme. Cependant, sa propre histoire, encore floue, semble lui échapper. Ses entretiens avec sa mère et les autres gens  sont une tentative pour mieux se connaître et connaître son entourage. Diverses scènes reprennent en écho la figure de la mère et les questions que se pose la journaliste : Qui suis-je ? Pourquoi suis-je moi ? Qui est mon père ? Quelle est la vraie identité de ma mère ? D’où vient la fortune de ma mère ? Pourquoi m’avoir caché l’existence de ma sœur ? etc. L’énonciation pose le problème de l’absence de repères individuels dans une société qui semble démissionnaire.

 

Les entretiens avec la mère et les actions mises en œuvre ne permettront pas d’aborder facilement le noyau central des préoccupations de Florence. Les retrouvailles réveillent de petites crises individuelles et collectives, ne garantissent pas l’harmonie entre les trois principaux membres de famille. Ce qui accroît l’anxiété de Florence et son impatience d’obtenir des réponses claires et nettes. Écrire un roman sur sa mère est une façon de régler ses comptes avec elle-même. Un long extrait dévoile ses sentiments :

 

Écrire sur ma mère constituait plus qu’un souhait, c’était un point de départ. Erreur. Illusion. Aujourd’hui, c’est un point de rupture. Une rupture totale. Elle m’a trop menti. (…) J’ai le sentiment que je suis Persée, elle la Méduse. Il faut combattre un monstre. Je vais rassembler toutes mes forces pour cet ultime combat. (…) La mission d’écrire, en tout cas, je la mènerai à son terme. (…) Le roman de ma mère prend donc une autre direction. Le ton change. Désormais j’y suis impitoyable. Je règle mes comptes avec l’autre moi-même. Par les mots j’ai porté Jeanne, par les mots je vais la descendre.

(p. 169-170.)

 

Pour Florence, le comportement de la mère est répréhensible. Et le séjour dans la maison familiale est une source d’inspiration, la meilleure stratégie, pour combler le vide de son existence, pour se reconstruire soi-même et pour mieux rechercher la vérité sur sa mère, cerner le mystère autour de son identité. Florence se rend compte que, jouissant d’un capital symbolique, sa mère est une femme puissante, influente, incontournable ; une figure énigmatique, insaisissable, imperturbable. Jeanne ne mérite que des attributs péjoratifs : monstre, criminelle, impulsive, femme à plusieurs facettes, partisane des rituels non orthodoxes, etc. Finalement, Jeanne est une mère désavouée, comparée à Agrippine, Messaline, Méduse, etc. Nombreux individus lui font des courbettes pour solliciter ses faveurs. Pour la fille, le capital financier de la mère reste d’origine douteuse.

 

Trois cas retenus comme base du traumatisme émotionnel pour lequel Florence accuse sa mère : la séparation d’avec sa mère à deux ans pour être confiée à son oncle ; le secret sur l’existence de sa sœur cadette ; l’ignorance de son père. Les événements malheureux qui émaillent son parcours ont détruit sa personnalité, l’ont rendue étrangère à elle-même. Son angoisse existentielle est due au fait d’être considérée comme vivant dans un monde qu’elle ne maîtrise pas du tout. Mais ses actions et réactions garantissent la nouvelle identité de Florence.

 

Je viens te voir pour me retrouver : dis-moi qui je suis .

C’est en ces termes que nous pensons saisir et résumer l’objet de quête de la narratrice de Brazzaville, ma mère. Notre énoncé souligne l’état d’esprit de la narratrice, la certitude de n’être pas soi. Même si Florence se sent un peu vulnérable, déstabilisée psychologiquement, démunie socialement, la même expérience lui suggère les voies et moyens de s’en sortir. Elle pose l’acte de revendication en affrontant sa mère. C’est ici qu’interviennent sa personnalité et son activité professionnelle face au monde qui l’entoure. De cette remise en question survient la recherche de soi. Florence estime que la cohésion, l’harmonie dans les communautés, l’égalité des droits humains; tout cela demeure crucial pour l’épanouissement de tout homme. La thématique de la quête de soi renvoie aux limites que s’impose la narratrice dans le contexte d’un système politique dictatorial dans lequel est impliquée sa mère. Que sont devenues les vraies valeurs humaines ? Se demande-t-elle implicitement. Sa propre mère est une criminelle au profit des politiques.

 

 À l’image de l’antagonisme qui oppose gouverné et gouvernant, politique et peuple, Jeanne et Florence métaphorisent respectivement les institutions gouvernementales, toutes tendances confondues, et les minorités visibles dont l’identité est souvent v(i)olée. Grâce à l’habilité de l’auteur, la naissance de ces deux personnages renvoie à l’histoire de leur pays dans la fiction : « Dois-je pour autant nous considérer comme deux figures allégoriques du Congo ? » (p. 105), s’interroge la narratrice. Les propos d’un personnage du texte, considérés, à notre avis, comme la réponse aux réflexions de la narratrice, constituent également la base de la vision du monde de l’auteur :

 

Votre mère est à l’image du Congo. Un mystère. Mais un mystère qui masque en réalité une histoire falsifiée. Une brouille. N’est-il pas temps d’écrire enfin de belles pages ? Votre mère a contribué à cette falsification et je pense que la postérité, dont vous êtes des maillons, a le droit de savoir.

(p. 113).

 

Somme toute, la fiction de Bedel Baouna voudrait montrer que la recherche de soi ne peut se concevoir en dehors de la référence à un groupe social donné. C'est une aspiration légitime de tous, une nécessité pour vivre et survivre dans toute société humaine. Se positionner par rapport à sa sphère sociale immédiate représente l’un des mécanismes fondamentaux d’ajustement de la recherche de soi. Florence renaît ainsi des zones sombres de son existence. En plus, la femme est enceinte. Elle porte en elle un être humain. Elle donnera la vie. De la sorte, l’avenir de l’humanité est certain et garanti…

 

De même, l’avenir de la plume de Bedel Baouna est assuré. Car, après Brazzaville, ma mère (2019), son premier roman, il a signé une pièce de théâtre, La vie des hommes (2020). L’écrivain tient en tiroir d’autres textes que nous attendons impatiemment…

Clémentine Mansiantima,

 

Références du livre:

Bedel Baouna, Brazzaville, ma mère, Paris, Ed. Le Lys bleu, 2019

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Errance de Mattia Scarpulla

27 Juin 2020, 23:10pm

Publié par Nathasha Pemba

« Durant mon entretien, Mark a la mine contrariée, comme s’il se méfiait lui aussi de sa méthode psychanalytique. Qui ne me plaît pas. Je me protège par le silence quand Mark aborde mon passé italien. Silence, résistance, mauvaise foi, blagues sarcastiques. Là, c’est fini, Mark m’élimine instantanément du concours du meilleur chômeur. Il conclut notre entretien par :

-Que tu le veuilles ou non, tu es Italien. Tu devrais l’écrire dans ton curriculum vitae. Sinon, durant les entrevues, ils seront étonnés par ton accent »

 

L’accent... c’est ce qui demeure quand on est immigré. Il est constitutif de notre être originel. L’accent c’est notre matrice culturelle. Dans le cas de Stefano ici, l’accent rejoint tout le tumulte intérieur qu’il vit. Changer de nom, de ville, de pays ou de nationalité, partir sans dire au-revoir, n’enlève rien de ce que nous sommes fondamentalement. 

 

Avoir des mots et la méthode de dire l’exil intérieur, ce peut-être pour un écrivain, l’itinéraire d’une vie, mais aussi une catharsis. Certains essaient et n’y arrivent pas toujours. Ce n’est pas le fait d’une défaillance de talent ou d’inspiration, mais c’est parce que dans la situation d’exilé, le risque de tomber dans la victimisation nous guette souvent et l’écriture peut devenir le lieu de la mauvaise colère où en tant qu’exilés, nous ne nous sentons pas accueillis, alors qu’il n’y a pas d’accueil sans volonté d’intégration. Et il n’y a pas d’intégration sans enracinement dans sa culture originelle. Un immigrant heureux, c’est celui qui n’a pas cherché à effacer ses origines.

 

Pourtant, il existe plusieurs manières de narrer l’expérience de l’immigration. Dans Préparation au Combat[1], une ode à la province du Québec où habite l’auteur, tout en mentionnant son expérience italienne, il touche les points essentiels sur la possibilité de coexister dans un positionnement multiculturel. Ce recueil de nouvelles est une autre voix, toute positionnée que l’on retrouve chez Mattia Scarpulla, une voix qui s’impose au fil de chaque nouvelle. Ce qui n’est pas le cas avec Errance où le problème de l’exil est plus individuel, plus intimiste, plus ancré, plus douloureux, plus sensible. C’est une persécution comme le signifie Pasquale Guaragnella dans un article que je cite dans la langue d'origine :

 

 

« una persecuzione di natura personale, politica, etnica, religiosa, economica, non solo per chi decide di andarsene, ma anche per chi sceglie di non fuggire dalla propria terra, costretto a vivere in un regime che lo rende senza patria nella propria patria di origine »[2]

 

 

Avant de s’exiler, Stefano a vécu comme un apatride dans son pays et c’est là qu’a commencé son exil intérieur. Son expérience d’exilé est une profonde souffrance parce que tout le monde rêve de vivre en paix dans sa propre contrée et partir pour une injustice sociale est souvent difficile à digérer. Certains s’en sortent, d’autres demeurent hors d’eux jusqu’à la fin de leur vie. C’est donc une lutte interne entre l’identité originelle et l’identité "à venir" qui reste difficile à ingérer, à lier dans un autre part non désiré.

 

Errance est un roman de 338 pages qui se lit avec délectation et un profond questionnement. Surprenant... on peut le dire de ce roman qui se structure de manière assez particulière entre le passé, le présent, le passé passé, et l’avenir à venir. Un labyrinthe comme le stipule la quatrième de couverture. Ce qui semble saisissant dans cette pérégrination extérieure, c’est la fixation (par une instabilité apparente) intérieure, car en réalité Stefano (ou Bruno) n’a jamais quitté l’Italie hanté qu’il est par Erica, l’histoire politique de son pays et la mort précipitée de ses parents.

 

Sophie, comme une transition, est présente dans l’histoire, mais elle demeure consciente que l’amour qu’elle ressent pour Stefano demeurera pour elle à travers leur fille Élisa. Sophie, c’est un peu comme la Nausicaa dans l’Odyssée lorsqu’elle accueille Ulysse et lui ouvre non seulement la porte de son cœur, mais aussi celle de sa famille (des secrets d’une famille de gangsters à Marseille). Courageuse et généreuse comme Nausicaa, Sophie accueille Stefano. Elle comprend que Stefano n’est pas encore prêt parce qu’il doit faire la paix avec lui-même. Il y a dans son attitude et dans ses paroles une manière de prouver à Stefano qu’elle sera toujours là pour lui.

 

« Bon voyage, notre hôte ! Au pays de tes pères, quand tu seras rentré, garde mon souvenir ! Car c'est à moi d'abord que devrait revenir le prix de ton salut. »[3]

 

 

La toile de fond du roman

 

L’Italie : Turin.

La France : Paris d’abord, puis le havre, puis Brest.

Le Canada : Québec et la communauté italienne.

L’histoire italienne qui continue de malmener Stefano malgré sa position et son changement d’identité.

***

 

Stefano s’interroge intérieurement sur son rôle et sur sa part d’engagement. Entre souvenirs et incertitude du futur, il tente une existence pour essayer d’être avant tout lui-même. C’est avec tout le courage certainement que Stefano presque dépité, découragé, mais pas fermé sur l’avenir, rapporte son histoire : son adolescence turinoise entre l’engagement de ses parents et leur mort ; la fuite de l’Italie avec Érica, l’engagement d’Érica, la rencontre de Rebecca et la volonté de puissance de ses parents ; la rencontre de Sophie, le changement d’identité ; la naissance d’Élisa le désir de retourner sur le banc de l’école… Et le Québec.

L’amour de Sophie, la naissance d’Élisa et la vie de famille, la fille à la recherche de son père illumine l’arrière-plan du roman et lui donne, malgré les difficultés de l’exil, un pouvoir romanesque.

 

Stefano exhume dans son itinéraire, l’expérience intime et familiale dont il demeure nostalgique. Demeure constant chez lui cette impression de n’avoir pu rien faire et une certaine mélancolie.

 

Heureux qui comme Ulysse : Retour à Turin

 

Au fil de sa pérégrination, Stefano décide de rentrer à Turin. Ce retour à la patrie (quoique temporaire) est très importante dans la vie de tout exilé parce que c’est comme un lieu de re-naissance pour se fixer vers d’autres objectifs. Homère l’illustre très bien avec Ulysse (L’Odyssée) dont le retour symbolise la réconciliation, la reconnaissance, la re-fondation, l’humanisme, mais aussi la bravoure et surtout l'à venir. En effet, il a fallu du courage à Stefano pour oser re-faire la route de Turin.

 

Stefano est-il obsédé par ses origines ou bien lutte-t-il simplement pour que son essentiel ne meure point ? Au Québec, va-t-il continuer à habiter le passé en fermant la porte au présent ?

 

 

Le père et la fille

 

Le père et la fille renouent sans colère et sans rancune. À travers leurs échanges téléphoniques et épistolaires, ils comprennent tous les deux que la présence physique est nécessaire pour repartir sur de nouvelles bases. Élisa traverse le monde pour aller à la rencontre du père. Le rôle est certes inversé, mais cette étape fait partie de la re-naissance et de la rédemption des deux. Ce dernier chapitre est très intime, très personnel parce qu’on retrouve des lieux empreints de culture italienne comme un restaurant chargé d’histoire : le restaurant Pizzéria Da Pasquale.

***

 

Mattia Scarpulla est un écrivain des origines, de l’enracinement, de l’empreinte et du vivre-ensemble. Il est une figure importante de la littérature québécoise parce qu’il pose l’une des questions les plus importantes qui structurent cette province : être avec. L’être avec ou le vivre-ensemble est constitutive de l’écriture de Mattia Scarpulla de même que l’est son style. J’aimerais pouvoir (oser) dire qu’en plus d’être très italien, il est aussi très québécois, proche du monde de la diversité comme on le découvre dans les lignes de ce roman. Il essaie de trouver ce qui d’aujourd’hui pourrait apporter la lumière à hier. Il écrit pour conserver le passé, mais aussi pour transmettre parce que la vocation du passé est toujours d’éclairer le présent, un peu comme avec l’Ancien et le Nouveau Testament. On retrouve dans ses écrits, à travers Errance, une utopie intelligente, comme chez la plupart des écrivains : cette volonté d’enseigner en relatant le temps, pour lui attribuer une immortalité.

 

Je recommande ce roman.

 

Nathasha Pemba

Références du roman

Mattia Scarpulla, Errance, Montréal, Anika Parrance éditeur, 2020, 26$.


[1] Mattia Scarpulla, Préparation au Combat, Montréal, Hashtag, 2019.

[2] « une persécution personnelle, politique, ethnique, religieuse, économique, non seulement pour ceux qui décident de quitter leur pays, mais aussi pour ceux qui choisissent de ne pas le fuir, tout en étant obligés de vivre sous un régime qui les rend apatrides dans leur propre terre d’origine », (P. Guaragnella, « Fulvio Tomizza e la scrittura dell’Esodo » dans G. Baroni et C. Benussi (dir.), L’esodo giuliano-dalmata nella letteratura, Actes de la conférence internationale, Trieste, 28.2-1.3.2013, Pisa, Roma, Fabrizio Serra Ed., 2013, (pp.15-22), p. 15).

 

[3] Homère, L’Odyssée, VI, 133-37 (Trad. Victor Bérard)

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Les aubes brumeuses de Doris Kelanou

16 Juin 2020, 06:50am

Publié par Nathasha Pemba

De retour dans son pays, après plusieurs années passées en France, Marie-Ève est confrontée à des croyances traditionnelles qu’elle juge dépassées et injustifiées dans un univers globalisé. Elle organise sa vie autour de son travail et sa famille, jusqu’au jour où elle rencontre Tomi, un homme assez particulier et mystérieux dont elle tombe éperdument amoureuse. Particulier parce qu’il ne sort qu’à partir de 22 h et mystérieux, parce qu’ils doivent se séparer dès quatre heures du matin. Tout fonctionne normalement jusqu’au jour où Tomi Mfumu-Nsi annonce à Marie-Ève qu’il voyage, le lendemain, pour une semaine. Malheureusement, il oublie ses lunettes dans la voiture de Marie-Ève. Qui décide donc, le lendemain, de s’aventurer dans le quartier de son petit ami qu’elle ne connaît vraiment pas espérant le trouver avant son voyage. Tomi était surnommé Tchingui-mutu dans son quartier, ce qui donne un certain sens en vili (On pouurait dire Kou Tching'=attendre ; mutu : personne. La personne qui attend ou la personne qu'on attend; presque impotent. Cela dépend de la prononciation et du sens que l'auteure donne aussi). C’est un surnom particulier qui traduit une certaine réalité et qui peut éventuellement avoir un autre sens. Devant l’étonnement de la maman de Tomi, et à la vue de celui-ci, elle se rend compte qu’elle a été victime d’une machination surnaturelle, un arnaque mystique… de la part d’un enfant malformé qui avait le don d’ubiquité. Un mystère, en somme, car Tomi (Tchi-tomi) en vili signifie «enfant portant une malformation» avec pour caractéristique principale, une tête spécialement énorme et un corps chétif ; un corps rachitique, en plus d’être un attardé.

***

 

Dès la première page, on découvre le style de Doris Kelanou : sonore, gracieux et poétique. La poésie ce n’est pourtant pas ce que l’on retrouve dans les manières de traiter Marie-Ève, atteinte de démence et qui doit obéir aux ordres du prophète sans rechigner. Rechigner, c’est ce qu’a toujours fait Marie-Ève face aux croyances traditionnelles. Cependant, ayant perdu l’essentiel pour rechigner (la voix), elle observe et obéit.

 

 

«Ma mère m’a toujours mise en garde contre mon incroyance face aux réalités d’ici, contre mon culot démesuré pour oser la juger doctement et tenter de les corriger, mais je ne l’ai jamais prise au sérieux (…). Je trouvais d’ailleurs ridicule que tout le monde ici se laisse embrigader dans une espèce de paranoïa collective dans laquelle ils se complaisaient.»

 

 

Le premier chapitre de ce roman qui s’ouvre sur un titre détonnant, Babel, nous plonge dès le départ dans un suspense intenable, tant on a envie de tout lire rapidement pour connaître le fin mot de l'histoire.

 

Portant ses propres soucis comme la non-connaissance de son vrai géniteur ou la trahison de son petit ami (Tomi), Marie-Ève a toujours vécu en femme libre d’esprit. Avant cette histoire de prise de bec avec les mystères de la tradition, la narratrice vivait tranquillement sa vie et s’accommodait de son existence entre son travail et sa vie normale de jeune femme. Et voici qu’après avoir sombré dans les irrationalités, le prophète qui la délivre lui révèle qu’elle est porteuse d’une mission : écrire pour conserver le patrimoine pour les générations futures.

 

La narratrice prend la tradition par sa matrice ; c’est-à-dire par là où la tradition se tient dans sa culture : le matriarcat. Dans cette culture, la femme-mère est essentielle (elle est Dieu), c’est l’Omnipotente, l’Omnisciente. C’est ce que lui rétorque sa mère lorsqu’elle lui demande qui est son véritable père :

 

 

«Laisse les choses comme elles sont, ma fille. La quête de la vérité n’a pas toujours les vertus escomptées. La paternité n’est pas importante en soi».

 

 

Les aubes brumeuses conte l’itinéraire d’une jeune femme souvent arrimé à celui de sa mère, de la révolte intérieure à la soumission où une autre vie n’est possible que si elle se laisse porter par la tradition. Marie-Ève raconte ainsi toute sa vie, de sa conception hasardeuse, de sa naissance lors d’un voyage et de ses deux pères ex æquo ; une histoire liée à celle de sa mère qui a toujours obtenu ce qu’elle voulait, même la liberté de sa fille.

 

Avec une légitimité vigoureuse, ce roman interroge la crédibilité des hommes dit de Dieu, pasteurs, prophètes et consorts qui s’imbriquent dans une spiritualité du hasard impossible à gérer. Il survole la question de l’éducation de la jeune fille et la puissance du féminin dans certains clans. On y retrouve aussi, au troisième chapitre, la question du racisme. Après ses études, Marie-Ève se voit refuser un poste dans une étude notariale à cause de son nom qui est étranger. Sans gêne, et sur le seul critère de la couleur de sa peau, le recruteur propose de la recommander auprès d'une compagnie d’entretien.

 

La marginalisation venant de la part de ses tuteurs, les froides passions de son compagnon... Tout cela avait fini par mettre Marie-Ève en face d’une vérité qu’elle s’était souvent refusée à voir : tout n’était qu’illusion. Quand le racisme s’empare de l’amour, rien n’est plus possible :

 

«Marc Leblanc me passait au crible à longueur de journée et me trouvait soudain pleine de défauts. J’étais subitement devenue trop noire pour lui. Mon nez plat le dérangeait. (…) Mon derrière était trop rebondi et charnu pour Marc…»

 

Au-delà de l’histoire, l’auteure de ce roman questionne la relation entre la tradition et la modernité. Elle montre que parfois l’indifférence à l’égard des traditions peut signifier la rupture avec ce que nous sommes fondamentalement. Elle l’explique avec sagesse, douceur et franchise. Son écriture séduit le lecteur. Cependant, l’essentiel ne doit pas être perdu de vue : l’équilibre dans tous les domaines de la vie est nécessaire pour vivre. Ce roman qui peut être lu d’un trait happe son lecteur par son histoire à la fois émouvante, prodigieuse, éducatrice et révoltante. On s’y mire : cette histoire de démence et cette mission de commémorer l’histoire constituent l’existence singulière de la narratrice, mais c’est une existence qui pourrait aussi être la nôtre entre désespérances et espérances, entre recours et retours à l’authenticité. Ce sentiment d’avoir été manipulés, trahis dès notre conception…

 

 

heartLe salut par l’écritureheart

«C’est un livre qui parle du choc des cultures. Avec quels yeux nos enfants africains mondialisés regardent nos réalités africaines, nos mœurs? Quelle est leur perception de nos traditions, de notre culture?» confie Doris Kelanou dans une vidéo. Elle a écrit l’histoire pour la postérité, un peu comme Marie-Ève la narratrice qui a reçu la mission de pérenniser la mémoire. Dans une culture souvent taxée d’exclusivement orale, cette histoire est essentielle, parce qu’elle invite les Africains à ne pas se contenter de raconter oralement, mais aussi d'écrire. Dans certaines situations, l’écriture peut être une voie de salut et parfois seuls les livres peuvent nous aider à sortir des situations. Si la culture s’inscrit en nous en toute éternité, les origines ne doivent jamais être effacées. Il faut écrire la tradition pour sensibiliser, rappeler, mais aussi pour éviter que certaines tragédies ne se répètent.

Je vous recommande la lecture de ce roman

Nathasha Pemba

Doris Kelanou, Les aubes brumeuses, Pointe-Noire, Les lettres mouchetées, 2020, 14 euros.

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Ailleurs d'Alain Tito Mabiala

8 Juin 2020, 06:43am

Publié par Nathasha Pemba

Ce sont des instants de vies bouleversées, des vies qui tanguent, que le Congolais épingle en l’espace de 170 pages, comme des suspenses de séries télévisées que la plume essaie d’éterniser.

 

Ces hommes, Alain Tito Mabiala les dépeints avec leur être, leurs passés, leurs mal-être, leurs indignations, leurs blessures, leurs secrets, leurs espérances, au fil d’intrigues difficiles à résumer parce qu’elles se morcellent et rejaillissent à chaque instant. La question principale que vivent ces personnages tourne autour de l’immigration.

 

Comme dans Les rêveries d’un promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau, les narrateurs des différentes nouvelles sillonnent…

 

Ce recueil de nouvelles n’est pas exclusivement pour les immigrants, il est pour toutes les personnes qui s’intéressent à la vie, à la situation de l’être humain en société. Il y a des humains qui ont du mal à accepter que d’autres sur terre, puissent immigrer non pas parce qu’ils envient la terre qui les accueillent, mais simplement parce qu’ils veulent juste vivre.

 

Vivre, c’est ce que cherche justement le narrateur de la nouvelle : «Dans mon palace de Préverenges sous la terre humide». L’homme, poète, au cœur d’une précarité sans nom, tente de survivre grâce à la beauté de l’environnement suisse. L’hiver, le lac, la montagne. Cette admiration de la nature se dissout dans l’évocation de son lieu d’habitation qui, par ses bâtisses, transpire une certaine froideur qui n’incarne l’hospitalité que de nom.

 

«Elle (la bâtisse) nous rappelait les parias que nous étions, de la vermine qui ne pouvait se loger que sous terre loin des attributs des gens normaux».

 

Il s’agit certes d’un cri d’alarme, mais dans le fil de la pensée, ce lieu devient finalement pour ces étrangers le lieu de la solidarité, le lieu du soutien sans failles. Être étranger devient le lieu de l’unité, de l’amitié, de la réciprocité… Le lieu où il faut tenir malgré la précarité, malgré les traitements parfois inhumains.

 

Ce pour quoi Ailleurs d’Alain Tito Mabiala est un livre pour l’humain, ce n’est pas seulement parce qu’il parle de l’humain ou des méditations d’un immigrant solitaire, mais c’est parce que les narrateurs sans être extrémistes, dévoilent le mystère de l’Immigré, le fond de leurs cœurs, leurs intimités. Il n’y a ni jugement moral ni injonction, il y a juste des faits, un constat, un secret. Les narrateurs ne jugent ni ne condamnent une quelconque institution, mais ils disent leurs désirs de vivre mieux, d’être traités comme des humains, d'être considérés.

 

Le narrateur de la nouvelle «Une barbiche qui ramène à l’Orient», par exemple, constate et relate le destin d’un immigrant portant une barbiche; une barbiche qui l’assimile à un certain Ben Laden, à toute sa troupe et à son idéologie. À travers le destin du barbu qui n’est pas musulman, il y a aussi le destin du vrai musulman qui finalement ne peut pas être accepté, parce que dans ce pays, on a peur des musulmans.

 

Ce recueil rappelle que parfois le destin des personnes happées par la fuite et tentées de reprendre leur vie ailleurs n’est pas toujours un lieu de paix. On fuit souvent la guerre pour aller vers une autre guerre, celle de la stigmatisation, comme si la liberté de religion ou de conscience n’était que de vains mots, de vaines déclarations.

 

«— Cette barbe abondante sur ton menton, existe-t-elle depuis toujours ou elle est le fruit d’une conviction philosophique? (…). Es-tu musulman?»

 

 

Les hommes que l’on rencontrera dans ce recueil ne sont pas des méchants. Ce sont des hommes ayant choisi la vie, à travers l’exil. Ce ne sont donc pas des voyous ou des partisans du moindre effort; ce ne sont pas des personnes dépourvues d’humanité ou des Oisifs. Ce sont des personnes dont la vie s’est arrêté dans un autre monde, des personnes qui ont failli perdre leurs vies ou qui ont perdu tous les membres de leurs familles : femmes, enfants, père ou mère/pères et mères. Des gens qui ont parfois perdu l’amour, des ambitions, leurs biens… Tous portent des blessures, des blessures d’impuissance, des blessures de colère, et tous sont convaincus que ce pays d’exil peut leur donner des occasions d’espérer.

 

Malgré son caractère intimiste, nostalgique et parfois révoltant, on pourrait dire d’Ailleurs qu’il est un livre sur l’espoir et sur le réalisme sur la condition de l’exilé. Non que ces hommes suivraient un destin prédéterminé, mais que, à force de se sacrifier, de vivre des situations précaires, de développer une solidarité entre eux, ils ont construit des valeurs importantes qui les conduit par exemple à s’inquiéter d’une situation injuste ou d’une difficulté que vivrait l’un d’entre eux. On voit par exemple dans la nouvelle «Dans mon palace de Préverenges sous la terre humide», l’immigrant congolais proposer à l’immigrant d’une autre nationalité de l’accompagner à l’hôpital.

 

Il y a chez l’être humain une grandeur et une misère. C’est ce qui me semble essentiel dans ce recueil : cette peinture de l’immigrant d’une part, et celle des hôtes suisses d’autre part. Avec une sensibilité très originale, Alain Tito Mabiala fait entrer ses lecteurs dans quelque chose que l’on pourrait désigner comme le crime de Caïn : qu’as-tu fait de frère? Une fraternité qui rester à épurer de ses jalousies, de ses arrogances, de ses haines et de ses préjugés.

 

Nathasha Pemba

 

 

Alain Tito Mabiala, Ailleurs, Genève, 5 Sens éditions, 2019.

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Un film français de Zogo Awoundza

2 Juin 2020, 23:25pm

Publié par Nathasha Pemba

Il y a des titres qui font sourire.

Le titre de ce roman en fait partie.

Un film français…

Il faut être ressortissant d’une ex-colonie française pour comprendre le sens d’un tel titre. J’ai le souvenir de mes amies qui, adolescentes, se moquaient souvent des films français : la table, les vins, le fromage… mais aussi les causeries.

Les films français, de notre enfance, avaient cela de particulier : l’art de la table et de la causerie.

 

Cependant, on n’oublie pas les grands succès du cinéma français avec de grands acteurs comme Louis de Funès, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon…

Fausse idée…?

 

«Un film français» est un roman qui a été publié en 2019 aux éditions Iwari. Il s’agit d’une histoire d’amitié autour d’une bande de cinq amis : Kate, Elessa, Patrick, Ada et Chantou. Cette amitié est née autour de leur intérêt commun pour la danse traditionnelle «Medzang». Ils se sont rencontrés au cours d’un atelier autour de cet art. Depuis lors, ils ne se séparent plus. La séance mensuelle de cinéma est devenue le lieu de l’affermissement de leur amitié. Ils se réunissent tous les derniers samedis du mois, pour visionner ensemble un film. L’un d’entre eux, Elessa, celui qui possède une fibre high-tech est chargé de préparer le film et de le télécharger sur Internet.

 

Pour la réussite de cette rencontre, chaque membre du groupe a une tâche à accomplir.

 

L’histoire se déroule dans la ville de Yaoundé.

Comme la plupart des jeunes de leur environnement, leur préférence en matière de cinéma s'oriente vers les fictions américaines. Pourtant, le jour du rendez-vous, alors que tout le monde est psychologiquement prêt, Elessa se rend compte que le dossier du film est vide.

 

«Les regards de ses quatre amis montraient qu’ils étaient complètement abasourdis, décontenancés. Jamais une telle situation ne s’était présentée. Elessa gardait toujours pour lui, jusqu’au dernier moment, le secret des films à regarder. Bien évidemment, Kate, son conseil cinéma était dans la confidence. Très rarement, les cinéphiles avaient été déçus par ce processus de sélection. Il est vrai que le secret échappait parfois au dieu Elessa qui le révélait après moult supplices d’Ada, douée et très perspicace au jeu de la torture émotionnelle.»

 

Des discussions s’en suivent pour décider de la suite à donner à la soirée, même sans film. Kate propose un film français qui se trouve dans sur sa clé USB : Deux poids deux mesures. Devant l’hilarité de ses compères, elle est obligée de se justifier sur la présence d’un fil français dans ses fichiers :

«Ce n’est pas moi. Je ne regarde pas ces films français, nia-t-elle. Je lui ai prêté ma clé l’autre jour (…); elle aime les films français contrairement aux gens normaux».

 

Tout le monde est d’accord sur une chose : personne n’aime les films français.

 

Avec une aisance affable, Zogo Awoundza définit ses personnages par ce qu’ils sont dans la société. La majorité est issue de familles moyennes, et  Chantou, est la seule qui est issue d’une famille riche. Son père est Général dans l'armée camerounaise. Il les définit aussi par leurs discours. Si le titre du film français ne semble pas intéressant au départ, la discussion qu’il finit par susciter est d’une vérité implacable : la question de la femme. L’auteur soulève des questions importantes sur la condition de la femme dans la société africaine, notamment de la manière dont elle se perçoit elle-même et de la manière dont elle est perçue par les hommes. L’écriture vive met en face du lecteur plusieurs conceptions de l’émancipation de la femme.

 

En effet, pour certains personnages masculins du roman, la femme camerounaise est elle-même responsable de sa non-considération par l’homme, car le fait de dépendre financièrement de l’homme fait d’elle une esclave potentielle, car comme le dit l’adage «la bouche qui mange ne parle pas».

 

 Le rôle de l’homme dans l’émancipation de la femme est également sondé. Ces hommes qui vivent avec des femmes, mais qui les subissent et ont du mal à tolérer la réussite de ces femmes. Ces hommes qui demeurent des ennemis des femmes : l’inimitié dans le mariage ou dans les relation professionnelles. Les discours sont édifiants :

 

«Vous voulez vous mettre au même niveau que les hommes, c’est ça? Commencez par refuser d’être achetées comme des marchandises sous le fallacieux prétexte d’une dot. C’est bien connu, celui qui paie décide. (…) Nous y voilà. Une femme sur le même pied d’égalité qu’un homme. Et puis quoi encore ?! Ça sonne même mauvais français ça : égalité des sexes. (…). D’abord nous l’avons plus longue, plus utile et plus forte. La nature ne s’est pas trompée dessus. Les chromosomes X et Y ça te dit quelque chose? (…). Pour ta gouverne, une femme n’a d’intelligence que celle de son homme.»

 

Les filles présentes ont beau se défendre, les hommes, en l’occurrence Patrick, les chosifient et les ramènent à une réalité parfois vraie, parfois méprisante. Elles le traitent de misogyne. Il pense qu’il a raison. Il pense qu’un homme qui a de l’argent peut disposer d’une femme comme il le veut. Pourtant Chantou qui est la fille d’un homme riche pense qu’elle doit largement profiter de la chance d’aller à l’école pour trouver un travail et devenir une femme indépendante.  Ada par contre affirme : «Je ne suis pas prête à rester assise à attendre qu’un homme me donne tout, sans me montrer qu’une quelconque utilité en retour. Je ne suis pas une assistée».

 

Bientôt, la discussion devient passionnée. Néanmoins, si les cinq amis ont l’art de passer de l'état de douceur à l'état d'agressivité dans le langage, ils ont aussi le pouvoir de se calmer pour s’écouter sans forcément s’accorder.

 

La thématique de la femme  occupe une place essentielle dans ce roman. Les avis sont partagés certes, mais la porte demeure ouverte à la réflexion, car il est difficile de tout rendre à partir d’un court texte comme celui-ci. Zogo Awoundza raconte ça et là des histoires qui éclairent les positions des uns et des autres sur la question de la responsabilité féminine dans la société. Les expressions camerounaises sont très présentes dans le roman.

 

L’habileté et l’art du détail sont appropriés, la construction, explicite et bien définie, de protagonistes très sûrs d’eux caractérisent la plume de Zogo Awoundza : dialogues, portraits, introspections, querelles, possibilités. Tout est précis et chaque épisode est à sa place. Les cinq amis, au-delà de leur divergence, conservent ce qu’ils ont de plus précieux : l’amour des uns et des autres. À partir d’un fait divers, l’auteur invite son lecteur à une réflexion profonde sur la question de la femme, du couple, de la famille et de l’amitié.

 

Je vous recommande la lecture de ce roman.

 

                                                                     Nathasha Pemba

 

Références:

Zogo Awoundza, Un film français, Paris, Iwari, 2019.

 

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Claude-Emmanuelle YANCE : L’ère des enfants tristes

25 Mai 2020, 06:35am

Publié par Nathasha Pemba

« L’ère des enfants tristes » : un cri sur la condition des enfants dans le monde ? Un espoir ou une volonté de faire bouger les choses en faveur du bien-être de ceux et celles qui sont l’avenir de toute société ? Les réponses se trouvent certainement dans la lecture de ce recueil…

 

Avec ses 15 nouvelles, Claude-Emmanuelle Yance a certainement voulu attirer l’attention des gens sur la violence quotidienne dont sont victimes les enfants du monde. Elle est consciente de la capacité de la lecture à relier les personnes et à les transformer. Opération réussie pour cette écrivaine engagée, qui prouve, une fois de plus, combien la question de la personne humaine sera toujours sa préoccupation première.

 

Il y a dans le titre de ce recueil à la fois une colère, qui peut sembler révoltante, mais aussi le fondement d’un désir de voir les choses changer un jour. Le propos est clair. Il éveille la curiosité, réveille la colère et fait prendre conscience sur notre propre « être au monde ». S’il m’était donné de scruter l’état d’esprit de l’auteure lorsqu’elle écrivait ce recueil, je répondrais : lisez la nouvelle « l’amour des livres ». Pour moi, cette nouvelle résume la mission de ce recueil :

 

« Moi je pense qu’il faut qu’elle s’arrête d’elle-même. C’est le premier pas vers sa libération. Que personne ne prenne la décision à sa place. (…) Accompagner quelqu’un qui a mal et avoir mal en même temps. Sans rien dire. Juste rester là. »

 

C’est le cri du cœur d’une accompagnatrice qui souhaite que la jeune détenue se réveille. Ce cri du cœur, pour ma part, est celui qui rejoint l’ensemble de ce recueil de nouvelles, car si l’auteure décrit des histoires, il y a un appel implicite à une prise de conscience sur le traitement des enfants. Elle interpelle tout le monde et nous invite à comprendre que devant une démission universelle sur l’éducation des enfants, il ne faut vraiment pas attendre longtemps, il ne faut surtout pas attendre.

 

« C’est souvent une enfant qui arrive. Quel que soit l’âge du corps. Comme si l’enfance était restée bloquée quelque part. Toujours une enfant blessée, meurtrie. Et la croissance s’est arrêtée. Un mystère ça, pour moi. Le corps continue, il grandit, les seins se développent, les poils, le désir, tout, comme une vraie femme. Mais à l’intérieur, une enfant. Bien petite ».

 

C’est de cela dont il est question dans ce livre : Libérer l’enfant et l’aider à croître normalement.

 

Auteure de deux romans, Claude-Emmanuelle Yance en est à son quatrième recueil de nouvelles. La couverture de ce recueil sur l’enfance mêle l’ombre à la lumière, comme pour souligner que l’espoir dans toute situation sombre n’est jamais perdu. On pourrait même la considérer (l’image) comme un éloge à la possibilité. Elle l’affirme d’ailleurs dans la nouvelle « L’amour des livres » : « Je ne cesse de croire qu’il y a une vie possible ailleurs (…). Essayer de vivre. Pour ça aussi, faut du courage, mais c’est à petite dose, chaque jour ».

 

En lisant Claude-Emmanuelle Yance, j’ai immédiatement imaginé qu’elle a travaillé dans un organisme international sur les droits humains ou bien qu’elle a eu une expérience de terrain sur le traitement des enfants. J'ai imaginé, mais ce n'est pas le cas. C’est le premier livre d’elle que je lis et je pense que ses lecteurs ne seront pas déçus. Chaque nouvelle nous fait découvrir un pan de la réalité du monde, une dimension de ce que les médias voilent ou dévoilent d’une certaine manière : enfants soldats, incestes, pédophilie, gang de rue, orphelins, enfants esclaves, enfants maltraités, enfants adoptés, terrorisme… des lieux de la déflagration de l’enfance.

 

Une humaniste consciente de l’être ? Ou pas...

 

C’est quoi un écrivain ? Ai-je envie de m’interroger. Et je répondrais aussitôt pour dire qu’un écrivain, c’est celui qui questionne la condition humaine, d’une certaine manière. Celui qui touche la conscience humaine. Un écrivain, c’est celui qui interpelle sans accuser.

 

Nous sommes, avec ces 15 nouvelles d’une efficacité exceptionnelle, aux antipodes du bouleversement palpable ou des propos savants que l’on possède actuellement sur le sujet. Claude-Emmanuelle Yance est une éducatrice, c’est sûr, mais est-elle une humaniste qui s’ignore ou pas ?

 

Les principaux personnages qui traversent chaque nouvelle sont des enfants naïfs, sacrifiés, fidèles, rêveurs… Des enfants qui acceptent la loi sociale du pouvoir de l’adulte sur l’enfant. Des enfants captifs moralement, mentalement et socialement. Ils subissent. Des enfants qui sacrifient tout ce qui fait d’eux des enfants : l’espoir et la joie simple. Nous le remarquons dans la nouvelle « Ni sains ni saufs ». Dans cette nouvelle, deux frères sont contraints par leurs parents de partir, de quitter les lieux d’origines parce que l’avenir y est incertain. Trop vieux et désespérés, les parents donnent de l’argent à leurs enfants pour qu’ils s’en aillent. Devant les pleurs de leurs enfants, les parents se sentent obligés de leur dire que la seule issue, dans leurs dispositions, c’est de partir. Partir en Europe. Pleurs, route, montagne, galère, pour se rendre en Angleterre quand on n’a même pas huit ans. Et voir son grand-frère, son protecteur finir en prison. Tel est souvent le destin de la plupart de ceux et celles qui partent là où l’herbe paraît plus verte.

 

Des enfants dévoués qui croient rencontrer Dieu à l’Église et qui finissent abusés par le curé comme dans la nouvelle intitulée « Miserere nobis ». Cette nouvelle suscite la colère. Elle est énervante parce qu’elle étale l’abus, la manipulation dont sont victimes des enfants par ceux qui sont censés les éduquer. Blasphème !

 

Des enfants à qui on impose le port d’explosifs pour détruire la vie des autres et prétendre à une meilleure vie dans un paradis imaginaire.

 

« C’est facile, tu verras. Tu attaches cette ceinture sous ta robe et tu vas te promener au marché. Il y aura beaucoup de monde, n’aie pas peur. Je serai là, pas très loin de toi. Tu n’auras rien à faire. Quand le moment sera venu, je ferai ce qu’il faut, de loin. Et toi, tu gagneras le ciel, comme un bel oiseau. Tu aimerais être oiseau ?

-Oui… Peut-être »

 

Un peut-être qui indique toute l’incertitude de la kamikaze.

 

Des enfants soldats comme dans « La guerre n’a pas un visage d’enfant » au service des dictateurs, exploités par les armées. Des enfants parfois enrôlés dès l’âge de six ans et qui meurent trop tôt parce qu’ils ont perdus goût à la vie.

 

Il y a des enfants qui ont de la « chance » ; qui finissent par s’en sortir après une misère sans nom. C’est le cas de Miguel, victime d’une gang guatémaltèque malsaine, qui finit par rejoindre sa mère, après moult tracasseries, aux Etats-Unis.

 

Ailleurs, les silences des mères et des pères qui se dépossèdent temporairement  de leur paternité ou de leur maternité pour les prêter à leur progéniture. Des enfants qui deviennent adulte trop tôt…

 

La puissance du propos de Claude-Emmanuelle Yance tient aussi dans son souhait à faire bouger les choses, de réveiller la conscience des organisations qui défendent les droits humains et les droits de l’enfance, des familles et des éducateurs de tous les bords.

 

Chaque nouvelle de ce recueil est essentielle parce qu’elle révolte, elle fait pleurer, elle fait grandir, elle fait espérer. Elles sont toutes attachantes. Et ces enfants, finalement héros du quotidien, finissent par l’être aussi. Elles (les nouvelles) sont formidables, accomplies et les chutes sont magnifiques.

 

Claude-Emmanuelle Yance manie l’art de raconter, de saisir le lecteur, dans sa capacité à agencer les particularités à travers les nationalités et l’histoire de chaque pays; dans sa manière de planter le décor et de placer son lecteur dans l’ambiance du sujet. Elle surprend à chaque lever de rideau et guide le lecteur vers la découverte de la prochaine nouvelle.

 

Comme Grégoire Delacourt avec Mon père, Larry Tremblay avec L’orangeraie, Fabienne Brugère( et Emmanuel Le Blanc) avec La fin de l’hospitalité qui essaient de faire bouger les choses- Claude Emmanuel Yance conçoit une humanité agissante en proie aux plus douces requêtes existentielles. Je me permets donc de conclure en osant affirmer qu’elle a pris la plume pour dénoncer et rompre le silence en faisant écho à ce que rappelait déjà Grégoire Delacourt lors de la parution de Mon père :

« Je crois que l’art doit être engagé, révolté pour changer les choses, et avec ce livre, j’ai essayé de toucher tous les parents, tous les gens responsables d’une transmission de parole. »

 

Peut-on espérer lire un jour : l’ère des enfants joyeux ?

 

Je vous recommande la lecture de ce recueil.

 

Je remercie Dominique Lalande et Lévêsque éditeur pour la collaboration.

 

Références du livre:

Claude-Emmanuelle Yance, L’ère des enfants tristes, Montréal, Lévesque Éditeur, 2019.

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Aventure d’un soir de David Marchildon

18 Mai 2020, 07:12am

Publié par Nathasha Pemba

Daniel Marchildon est un écrivain franco-ontarien qui a à son actif plus de seize livres. Mais le genre littéraire de la nouvelle est une nouveauté dans son répertoire. Dans cette dernière publication, il dépeint le monde à partir de quinze nouvelles.

 

Ce recueil comprend trois compartiments : les nouvelles livresques, nouvelles amoureuses et les nouvelles périlleuses.

 

De la création du monde à Nos Jours, l’auteur scrute le monde et questionne l’univers. C’est notamment le cas de la nouvelle intitulée La Deux millième édition mettant en dialogue Dieu et Platon.

 

Platon se prépare à aller aux toilettes quand Dieu vient le rencontrer. Il est en train de réfléchir sur la 2000e édition du Phèdre. Dieu lui propose un boulot et Platon est surpris que ce soit lui que le Créateur suprême choisisse. Dieu le rassure et lui confie toute sa confiance.

 

“— Qu’est-ce que je peux faire? Je suis tellement vieux que j’arrive à peine à aligner deux idées. 

— Peu importe. Tu possèdes ce que les figures d’autorité, depuis le pape jusqu’au président américain, n’ont pas : la crédibilité. Il me faut un messager pour répandre la bonne nouvelle renouvelée et toi, mon sage scribe, tu es un intermédiaire.

— Moi? s’exclame Platon, incrédule. Comment puis-je parler pour vous?

— Tu vas revoir le Phèdre, lui donner une peau neuve.”

 

Cette nouvelle est une nouvelle humaniste parce qu’elle transcende toute forme de religion et vise essentiellement l’être humain à qui il faut réenseigner la beauté et l’amour. C’est une belle valorisation du Phèdre. Cette nouvelle impressionne, étonne et détonne parce que l’on se rend compte que Dieu s’inquiète aussi de la tournure que prend le monde. Il ne rejette pas son message qui est celui de l’amour. Il cherche à l’inculturer aujourd’hui dans le monde tel qu’il se présente à lui. Ce qui paraît aussi intéressant, c’est que le philosophe ne se laisse pas intimider par Dieu. Ils discutent à bâtons rompus.

 

Dans la nouvelle qui donne au recueil son titre, Une aventure d’un soir, Daniel Marchildon, dit la relation parfois fusionnelle que certaines personnes entretiennent avec le livre quitte à le considérer comme un partenaire. Le feu de la passion peut être brûlant; une passion presque charnelle. La métaphore est bien réussie et la nouvelle est bien menée avec une chute parfaite. De mon point de vue, c’est la nouvelle la plus aboutie de ce recueil.

 

“Un roman extraordinaire comme toi, avec lequel on passe une longue nuit, torride, pleine de passion, on ne le rencontre qu’une ou deux fois dans la vie”.

 

Toutes les nouvelles ont cependant un lien et c’est ce qui constitue leurs forces : l’imprévu qui fait chavirer une vie ou des plans dans la vie des personnages. Malheur, bonheur, naissance sous toutes ses formes, rencontres, mort, tragédie, amour, fragilités de l’existence. Prenez Jeu dangereux qui est une nouvelle mémorable au sens où elle porte sur la catastrophe du 24 mai 1964 à Lima au cours d’un match de football. Il y a eu 308 morts. Cette nouvelle est une nouvelle “hommage”.

 

Pour un premier essai, c’est une belle réussite, car Daniel Marchildon dépeint avec art les fissures dans chaque existence. Les gens s’aiment, mais ils peuvent aussi se haïr du jour au lendemain ou vivre heureux toute leur vie. Et si finalement “Aventure d’un soir” était réellement “Aventure de chaque jour”, se réalisant en chacun pour affronter le paradoxe de l’existence?

 

C’est un recueil que je recommande.

 

Nathasha Pemba

 

Références :

Daniel Marchildon, Aventure d’un soir, Ottawa, L’Interligne, 2019.

 

 

 

 

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L'amour ne traverse pas l'océan d'Ernestine Nadia Mbakou

14 Mai 2020, 06:29am

Publié par Nathasha Pemba

Ernestine Nadia Mbakou est une écrivaine camerounaise. Elle est auteure de plus d’une dizaine d’ouvrages. L’amour ne traverse pas l’océan a été publié en 2020 aux éditions Shanaprod à Montréal.

 

Ce roman écrit sur 262 pages tourne autour des thèmes de l’amour, de l’immigration, de la grossophobie et de la haine. C’est un roman-suspense. On y retrouve des questions de départ à partir d’un pays d’Afrique subsaharienne et d’arrivée en Italie. Une arrivée précédée de péripéties.

 

Le roman d’Ernestine Nadia Mbakou est très mémorable : la rencontre de deux personnes que tout sépare. Ruben, svelte, beau, intelligent, séduisant et Mira, grosse et pas très jolie. Les deux habitent à Douala et s’aiment d’un amour fort si fort au point où ils se promettent fidélité jusqu’à la mort. On ne s’aime jamais à égalité, n’est-ce pas?

 

Pourtant la réciprocité demeure l'un des critères de l'amour...

 

Si l’on s’en tient à l’intrique telle que décrite dans le roman, Mira est celle qui aime le plus Ruben. Elle se sacrifie beaucoup pour que Ruben soit heureux. Elle cumule deux jobs pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fiancé, jusqu’au jour où ce dernier vient lui faire part de son désir d’immigrer puisque le Cameroun ne lui offre aucune garantie que le soleil brillera pour lui un jour.

 

Je tiendrai ma promesse Mira, je reviendrai pour toi, je me battrai pour te faire voyager. Je ne suis pas prêt à te laisser tomber. Je ne suis pas prêt à t'oublier. Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée dans la vie. Je me coucherai avec ton image et je me lèverai avec ton sourire. La force de notre amour me tiendra debout. la force de nos baisers me tiendra éveillé. Nos corps enchevêtrés resteront mon plus beau souvenir. Je respirerai ton odeur. Je sentirai ton inquiétude et je m'abreuverai à la source de ton coeur

 

Mira très opposée à cette décision, respecte tout de même le choix de Ruben, en étant consciente que c’est elle la pourvoyeuse principale de ce voyage. Ruben est issu d’une famille pauvre.

 

De Douala en Lybie, Ruben risque tout et même la vie.

 

Au Tchad, se trouvant dans un état comateux, Ruben est abandonné par ses amis et fait la connaissance de Laïla, une fille originaire du Niger qui prend soin de lui. Pour lui faciliter la tâche, elle se fait passer pour son épouse et lui enseigne l’arabe pour qu’il s’assimile aux hommes du milieu. À force de vivre ensemble et de dormir dans la même chambre, ils finissent par avoir des rapports sexuels. Laïla tombe enceinte. Malheureusement, elle meurt après les couches.

 

Traumatisé, Ruben devient alors le premier responsable de sa fille. Il lui donne le prénom de Laïla en souvenir de sa mère.

 

En Lybie, Ruben rencontre Julien, un Camerounais qui craint de devenir esclave, et préfère rentrer au pays. Ruben lui confie Laïla et écrit une longue lettre à Mira restée au Cameroun pour la supplier de s’occuper de l’enfant.

 

Quand Ruben arrive en Italie, ils sont 50 rescapés. Conscient de son charme, il va jouer les séducteurs pour attirer l’avocate en charge de son dossier, dans ses filets. Elle tombe amoureuse de lui. Ils se marient et finissent par divorcer quelques années plus tard. Curieusement, Mira n’est plus à l’ordre du jour. En effet, son divorce prononcé, Ruben convole en noces avec une Suisse qui habite, croit-il, son cœur.

 

Dix ans après, Ruben voyage vers le Cameroun…

 

Comme dans la plupart des romans autour de l’immigration clandestine, il y a, au commencement, la situation dans le pays de départ, les promesses que l’on ne tient pas dans la plupart des cas, l’imprévu, l’étrangeté, les difficultés d’insertion ou encore l’errance à vie bien qu’on ait foulé la terre promise.

 

Le roman d'Ernestine Nadia Mbakou ne se limite pas à la description de l’immigration. Il soulève plusieurs questions comme celle de la grossophobie où, avoir un poids plus élevé que de coutume fait de Mira la risée de son entourage. Ce complexe finira par lui faire réaliser des régimes continuels qui la conduiront parfois à se détester.

 

Ruben qui voit sa situation se régulariser dans les plus brefs délais devient affamé et assoiffé de toute sorte de pouvoir. La cupidité et la violence finiront par le clouer. Au moment où il revient vers son amour d’enfance, plus personne ne semble vouloir de lui. Charmeur de nature, il pense encore gagner le cœur de Mira… À quel prix? L'amour ne coûte ni un franc ni un million... Il n' a malheureusement pas de prix, le bonheur non plus, puisqu'apparemment Ruben est devenu riche, mais ne semble pas heureux.

 

Ruben se mit à faire les cent pas, il ne comprenait pas. Ça n'allait pas du tout. Il ne parvenait pas  à mettre la main dessus, mais il était toujours insatisfait. Il était en quête de quelque chose d'impossible à trouver, d'insaisissable. La seule période de sa vie où il s'était trouvé vraiment heureux était lorsqu'il était avec Mira. 

 

La fin du roman est une tragédie, un coup de théâtre criminel que je vous laisse découvrir…

 

L’amour ne traverse pas l’océan accorde au lecteur une place essentielle. Une place qui n’est pas celle d’un simple spectateur, mais celle d’un acteur car chacun de nous, dans son entourage, rencontre certainement des questions de mésestime de soi où les personnes ont du mal à s’assumer ou assumer leur condition de vie; des questions où l’on pense que l’herbe est toujours verte ailleurs. L'emboîtement des récits, la coïncidence d’humanités, la diversité des personnages interpellent et conduisent à l’engagement d’une manière ou d’une autre. Ernestine Nadia Mbakou relie la subjectivité du lecteur à son objectivité : il y a des moments dans la vie où observer ne suffit plus.Il faut tourner la page...

 

Nathasha Pemba

 

Références :

 

Ernestine Nadia Mbakou, L'amour ne traverse pas l'océan, Montréal, Shanaprod, 2020, 20 $CAN

 

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