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Nathasha Pemba- Le Sanctuaire de la Culture

Articles avec #chroniques et analyses litteraires

Phénomènes naturels- Vincent Fortier

29 Novembre 2020, 23:36pm

Publié par Nathasha Pemba

Chercher le fil conducteur ou le thème principal de ce très beau premier roman de Vincent Fortier est la première tentation qui guette le lecteur. Il risque de passer à côté d’autre chose. En effet, si le romancier puise son mobile dans un vécu, une observation, une contemplation de la réalité du monde dans toute sa diversité, son intention embrasse le temps, l’espace et la réalité du fait narré.

 

Pages après pages, lignes après lignes et souvenirs après souvenirs, le narrateur, âgé de 35 ans exprime ce qui ébranle sa vie, ce qui le fait tenir, ce qu’il vit depuis sa plus tendre enfance. Dans une langue accessible et lyrique, une langue qui a de la matière, de la consistance, une langue relationnelle, le roman de Vincent Fortier donne à sentir, à voir, à vibrer, à frémir, à réfléchir et à agir.

 

Le narrateur grandit dans un univers où dire les phénomènes naturels qui trouvent vie en lui n’est pas chose aisée. Il survit jusqu’à ses dix-sept ans lorsqu’il fait l’amour pour la première fois avec un homme de 35 ans. Un homme à qui il cache son véritable âge, juste pour avoir une idée, pour savoir comment cela se passe, pour sortir de l’univers virtuel du porno, pour construire son identité homosexuelle.

 

Alors comment un jeune homosexuel timide qui ne sort pas de sa banlieue peut-il faire des rencontres? En fouillant les petites annonces. Et en prenant le téléphone. Aujourd’hui, on prend le téléphone et on fouille les petites annonces. Rien n’a tant changé.

 

Le livre frappe déjà par sa puissance illustrative. Il commence par une intention : le suicide. Et dans le roman, l’auteur revient souvent sur cette question de la mort comme possibilité d'exister autrement; l'obsession de la mort qui habite cet homme qui vit une déception amoureuse. L’histoire de cette déception, paradoxalement, c’est l’histoire de l’amour, de l’amour vrai, de l’amour unique, parce que l’amour c’est souvent la rupture. La rupture parfois indispensable, essentielle est aussi supplice. L’amour/rupture apparaît ici comme l’apprentissage de la vie, de la vulnérabilité et de l’acceptation de soi. Les personnages, les portraits des personnes que le narrateur rencontre le dévoile tel qu’il est. Ce ne sont pas de mauvaises personnes ou encore des personnes misérables. Ce sont des personnes qui ont une vie, une histoire, un positionnement moral et sociétal. L’amour chez lui n’est pas simplement platonique, c’est le corps et le cœur. L’écriture noue ici avec une inhabituelle grâce, la description de la langue de l’observateur, l’examen mental du narrateur et le lyrisme expressif d’une liberté de conscience rafistolée dans sa dignité.

 

Les phénomènes naturels

Ce sont les choses en nous qui se déroulent naturellement. On peut être hétérosexuel aujourd’hui et devenir gay demain, puis devenir queer le surlendemain. Ce sont des manifestations au-delà de l’entendement humain. Et ces phénomènes-là, selon Vincent Fortier, sont différents les uns des autres : "Un surcroît qui te réchauffe le cœur ; une bise qui te fait frissonner d’envie".

 

Être attentif aux phénomènes naturels et les assumer, c’est aussi l’affirmation de soi, la réappropriation de son identité. Et l’affirmation de soi, puisque s’affirmer, c’est s’accepter, s’assumer donne la force de l’intégration et de la revendication.

 

Renaissance, nouveau départ : De l’idée du suicide à l’affirmation de soi (résolution de vivre).

 

Je range la corde, remets l’escabeau à sa place. Je place les enveloppes dans mon classeur. Pour toutes ces créatures qui vivent à l’ombre des dunes du désert de Simpson (…) et dans les ruelles de Rosemont.

Pour toi et pour les autres qu’il y aura

Personne n’est mort. Ça fait ça de moins à faire.

La nature s’en chargera

Je ne peux pas être toujours celui qui écrit la fin de l’histoire.

 

Tout en soulignant son appartenance à la communauté queer, le narrateur souligne, de manière implicite qu’assumer les manifestations des phénomènes naturels est la meilleure façon de s’affirmer et de vivre. Avoir peur de ce que l’on est c’est se rejeter, et se rejeter c’est se nier. Celui qui a peur d’être ce qu’il est nie son existence. On peut être gay et devenir queer sans altérer son identité ou le vivre-ensemble.

 

Le roman de Vincent Fortier est une très belle entrée en littérature.

 

Je vous le recommande.

 

Nathasha Pemba

Référence :

 

Vincent Fortier, Phénomènes naturels, Montréal, Éditions Hashtag, 2020.

****

« Je n’aime pas le mot racines, et l’image encore moins. Les racines s’enfouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s’épanouissent dans les ténèbres ; elles retiennent l’arbre captif dès la naissance, et le nourrissent au prix d’un chantage : Tu te libères, tu meurs !

Amin Maalouf

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Rescapé, Anthony Mouyoungui

28 Novembre 2020, 07:16am

Publié par Nathasha Pemba

L'histoire de ce récit est à la mesure de l’histoire de la République du Congo : Tragique. Après une légère accalmie postindépendance, le Congo est entré depuis 1977 dans une vague de conflits qui ne dit pas son nom. Aujourd’hui encore, plusieurs personnes gardent des séquelles de cette histoire et ont adopté une attitude d’autodéfense pour préserver leur futur. Certaines personnes ont choisi le silence du tragique, d’autres ont décidé d’en parler, pour ne pas oublier… pour ne pas faire disparaître la mémoire. C’est le cas d’Anthony Mouyoungui, à qui ce projet de publication s’est imposé comme un devoir de mémoire pour ne plus tomber dans les mêmes terreurs.

 

Le troisième chapitre «TROIS» du récit restitue l’histoire du Congo avec toute la violence qui la caractérise, de la proclamation de la République en 1958 jusqu’aux violences que le narrateur a vécu, en passant par les assassinats importants qu’a connu cette nation.

 

Le récit

Étudiant à l’université Marien Ngouabi, à Brazzaville, Franck, originaire de Pointe Noire, est confronté à une situation de conflits armés civile qui le conduit, avec son ami Roland, d’abord dans le Pool, ensuite en RDC, puis à Pointe-Noire via Brazzaville. Sept mois de pérégrination pour se retrouver chez soi.

Franck prendra la route de l’exil interne, il vivra dans une famille qui n’est pas la sienne, apprendra de cette culture différente de la sienne, s’adaptera. Il connaîtra la douleur de l’exil dans son propre pays. Il retrouvera Pointe Noire et sa famille dans l’espoir de continuer à vivre, réapprendre à vivre désormais avec une expérience d’exilé, en portant un regard différent sur les réalités et sur les personnes, vivre une nouvelle expérience de la liberté. Et c’est là aussi que réside, à mon sens, le drame personnel du narrateur, sa liberté de penser étant soumise à sa liberté de se mouvoir.

 

La suite ne dépendait pas de nous, nous subissions simplement les évènements. Nous étions des figurants du drame qui venait de commencer.

 

Ce récit ne saurait être lu sans le contexte du Congo-Brazzaville. Non en vertu de considérations politiques que connaît ce pays, mais parce que l’empêchement dans lequel Franck s’est trouvé durant son exil, a été, à ce moment-là son existence, est son existence et se trouve au cœur de sa narration. Nulle leçon de morale, donc dans ce récit, et pas plus d’engagements. Je dirai un enseignement certainement. Ce qui me paraît assez captivant dans ce texte, au-delà des questions d’ordre littéraire ou stylistique, c’est qu’Anthony Mouyoungui, tout en écrivant dans le plus grand souci de rapporter la vérité, de dire l’histoire telle qu’elle s’est passée, se retrouve assidûment à la périphérie d’une autre réalité : ce qui est narré, ce qui forme la quintessence de son imaginaire, nous renvoie à l’histoire du Congo dans toute sa dimension tragique, aux conflits qui sont souvent liés aux intérêts autres que ceux de la nation, aux inégalités, parfois voulues, imposées dans un pays où l’on prend parfois le luxe de s’appeler frère alors qu’on ne se considère pas comme tel, dans un pays où l’on chante l’espoir sans savoir ce que c’est. Comme on le verra, le narrateur citera la première strophe de l’hymne national de la République du Congo : En ce jour, le soleil se lève.

 

Il subsiste dans ce récit, de l’espoir, de la volonté, de l’espoir… de vivre.

 

On peut y voir sans doute l’état d’esprit de Franck dans une société dite démocratique - prônant les principes de liberté, d’égalité et de paix- et c’est cela aussi qu’il essaie d’exprimer : Rescapé est aussi la peinture de la psyché humaine lorsqu’elle embrasse des principes et ne sait pas quoi en faire, lorsqu’elle devient incapable de donner du sens à ce qui est le fondement de tout : la vie. Le quotidien de Franck et ses amis, des personnages, des soldats qui sont manipulés et agissent machinalement, de tous les personnages, finalement, de ce récit de temps de conflits, quotidien rude fait de crainte et d’incertitude, quotidien d’une misère devenue habituelle, ordinaire, normale, ce quotidien est devenu l’exil même, la mort même. Les gestes, les paroles, les silences et les regards retrouvent sous la plume d’Anthony Mouyoungui un sens, une histoire, une nécessité, un poids. Ils sont comme réinvestis et réitérés.

 

Des mois d’accalmie m’avaient fait croire que tout allait bien, mais ce n’était pas le cas. Les jours qui suivirent le bombardement, l’atmosphère changea radicalement. J’étais devenu tenu, inquiet et je scrutais tout le temps le ciel.

 

Anthony Mouyoungui fait re-vivre l’histoire des conflits polictico ethniques du Congo.

 

On y sent de l’amour pour un pays, on y sent de la désolation, de la consolation, de la vigilance, de la sagesse. On y sent de la colère envers des gouvernants qui rabâchent sans cesse le mot paix sans en connaître le vrai sens. On y sent ce quelque chose d’indicible qui a certainement pris place dans la vie de toutes les personnes ayant vécu cette tragédie.

 

L’on songe à Emmanuel Dongala, difficile de se fixer ailleurs. D’ailleurs Anthony Moyoungui le cite au début de son livre : la plupart de ceux qui me dépassaient avaient jeté tout ce qu’ils pouvaient pour aller plus vite, afin de sauvegarder le seul bien précieux qu’il leur restait à sauvegarder : leur vie. (Johnny chien méchant). Le réalisme avec lequel Dongala traduit cette même tragédie congolaise imposée par une politique de la dictature et de la guerre rappelle la majorité des écrivains, qui de Sony Labou Tansi à Anthony Mouyoungui, portent un seul souci : la sauvegarde de la vie et le respect de la personne. Il y a donc cette apparence trouble, faite de silence, de colère, mais aussi d’espoir qui donne à Rescapé une singulière densité.

 

Il serait aussi intéressant de mener des études comparatives sur l’œuvre d’Anthony Mouyoungui et d’autres auteurs sur la thématique du conflit armé ou encore de la survie après la guerre. Ceci pourrait permettre d’avoir un autre regard sur ce récit qui est peut-être un récit autobiographique, mais aussi un questionnement profond sur l’identité congolaise.

 

La réalité pour moi, c’est que ce récit est poignant et souligne que si être rescapé est une opportunité, il faut toujours regarder du côté où le soleil se lève.

 

Il était midi lorsque l’avion se retrouva au-dessus de Pointe-Noire, les battements de mon cœur s’accélèrent. À travers les nuages, je regardais les maisons, en bas de l’océan atlantique. Lorsque l’avion se posa sur la piste, j’avais presque envie de sortir le premier.

 

 

Merci aux éditions Maïa pour ce service de presse.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Anthony Mouyoungui, Rescapé, Éditions Maïa, 2020.

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Des dieux éphémères - Yahn Aka

27 Novembre 2020, 19:43pm

Publié par Nathasha Pemba

Yahn Aka est un écrivain ivoirien, poète, nouvelliste et romancier. Il est aussi guitariste amateur. Des dieux éphémères est son dernier roman paru en 2020 aux éditions Maïeutique en Côte d’Ivoire.

 

La prose nouchizée de   «Des dieux éphémères», dernier roman de Yahn Aka, nous introduit dans l’administration Ibièkissèdougoulaise. L’œuvre dénonce les dérives politiques au cœur de la gouvernance du ministre de l’Éducation Zoro Bi Ballo

 

Les différentes intrigues se déroulent dans un pays imaginaire appelé Ibièkissèdougou.

L’intrigue se situe dans le conflit entre le ministère de l’Éducation et l’association des étudiants syndicalistes d’une part et les parents d’élèves d’autre part. Les étudiants menacent d’entrer en grève parce qu’ils ont découvert une supercherie organisée par le ministère de l’Éducation pour soutirer de l’argent aux parents d’élèves. Ce conflit se détériore et met en difficulté le ministère. Mais, comme il est de coutume dans la plupart des pays de ce continent, c’est la loi du plus fort qui finit par primer.

Le roman s’ouvre avec une panne d’ascenseur qui immobilise les mouvements des personnes devant se rendre jusqu’au 12e étage. Cette panne d’ascenseur et l’attitude de l’équipe de maintenance ainsi que celle des employés du ministère, soulignent l’irresponsabilité qui réside au sein non seulement de cette administration, mais aussi de toutes les personnes qui, dans ce pays, ont une parcelle de pouvoir. En réalité, chaque personne est chef dans son petit univers et s’autorise tout le désordre possible.

Explosif à morcèlement

Ibièkissèdougou est le pays de la confluence des vices, des misères, des irresponsabilités et des dictatures, une mythique hécatombe, un explosif à morcèlement, un tombeau ouvert. Yahn Aka en a fait le lieu fondamental de son roman.

La réalité africaine au présent

Corruption, gabegie, jalousie, prostitution et injustices sont dénoncées dans ce roman. Si l’auteur parle de Ibièkissèdougou, le roman traduit la réalité de la plupart des pays d’Afrique. Il indexe l’irresponsabilité des gouvernements qui pillent, gèrent mal et mènent une vie de débauche innommable.

Tout le roman est basé sur cette nébuleuse qui plane autour de ce pays. Toutefois, au milieu de cette corruption générale, il y a toujours des personnes, des lumières, qui essaient de croire que les choses peuvent changer. Tel est le cas, par exemple, des étudiants qui désirent la justice.

Pour rendre compte de cette obscurité, Yahn Aka opère par assemblages, énumérations, relances de formules. Il entremêle bien les intrigues, les lieux de corruption et de déshumanisation. Il utilise un langage accessible à tous et souligne, implicitement, l’urgence d’une éthique en politique.

En marge de la dictature du monde politique, Yahn Aka mentionne la répression, l’injuste, la décrépitude, la supercherie et la marchandisation du corps de la femme. Rien ne marche.

J’ai bien aimé ce roman osé, car Yahn Aka a fait un pari : écrire un roman en utilisant le Nouchi. Je vous le recommande.

 

Nathasha Pemba

 

Référence :

Yahn Aka, Des dieux éphémères, Abidjan, Maïeutique, 2020.

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À la foire de Maud Chayer

22 Novembre 2020, 15:29pm

Publié par Nathasha Pemba

Y aurait-il à la foire, où se rend ce père de famille, quelque chose de particulier? On pourrait, de prime abord, le penser, tant l’insistance de son épouse et de ses filles réussit à le convaincre que c’est le lieu à visiter.

Rappelons tout d’abord ce que c’est qu’une foire de ce type, car effectivement, il existe plusieurs types de foires. Il s’agit en effet de la foire agricole. Une foire plus riche en odeurs spécifiques qu'en toute autre chose et où l'on est parfois obligée de se boucher le nez lorsque l’on s’y trouve et notamment lorsque l’on se considère comme quelqu’un de la ville : «L’odeur dominante de l’herbe sèche couvrait partiellement celle de la bouse et de l’urine»

 

Il avait à endurer cela, mais pas seulement. Il devait aussi se montrer galant et patient, même si sa femme n’avait pas du mal à déceler son indifférence habituelle. Après tout, il était le seul homme de la famille!

 

Petit livre (normal, c’est un micro roman!) vivant et contextuel, À la foire est le récit de vie d’une famille qui décide un jour de canicule, d’aller visiter une foire agricole. C’est aussi le récit d’un homme, un père de famille cadre dans une firme importante, avec son épouse et ses deux filles, qui vivent toujours ensemble et font presque toujours tout ensemble, mais qui a besoin de sa liberté tout en restant attaché à sa famille «On devrait faire une sortie en fin de semaine» avait-elle déclaré, et son air annonçait que le programme état déterminé à l’avance».

 

Faire des concessions est aussi une des conditions de l’être avec même lorsque l’un des protagonistes semble mener le bateau en ignorant les autres.

 

Ce récit qu’on lit d’une traite en 30 minutes saisit le lecteur de manière évolutive parce qu’il présente l’histoire d’une famille, l’histoire d’un homme et l’histoire des personnes, notamment les fermiers. Il condense à la fois, le temps et l’espace avec une précision remarquable et exemplaire sur le plan de l’intrigue.

 

Très opportunément, ce roman de Maud Chayer paraît au moment où confinée par la pandémie de la Covid-19, les gens ont besoin de retrouver une certaine sensibilité liée aux foules. La description et le détail qui en font la force sont justement cela : sans être en contact avec cette nature, on la sent, on l’imagine et on la touche par son esprit. Le père de famille fin observateur de la nouveauté ou, disons du spectaculaire, donne au lecteur de la matière à penser, un lieu pour exister.

 

Et comme dans tout récit, il y a forcément quelque chose de sous-entendu, ce que j’appellerai  le presque prétexte de l’œuvre. L’existence parfois monotone que mène ce père de famille qui n’est pas encore affranchi de certaines contraintes extérieures montre qu'il a besoin d’exister en tant que lui et non pas seulement en tant que père de famille ou époux. Il fait l’expérience de la routine familiale qui pèse quelque peu, mais il sait qu'il a toujours besoin de faire plaisir à sa famille, quitte à être juste là sans pour autant participer. Sans doute, une manière de rappeler aux lecteurs que la vie de famille est une belle expérience qui a aussi ses contraintes, mais que c’est toujours ensemble qu’on peut tenter de lui donner une belle teinte.

 

 À la foire est donc, de mon point de vue, un beau récit de la vie ordinaire entre les gens de la ville et les gens de la campagne, une vie où certaines personnes peuvent se permettre des vacances et d’autres, non.

 

La grande pertinence de ce roman réside autant dans le sujet — la vie dans toute sa splendeur et les relations humaines en quelques lignes — que dans le style, enjoué, vital, fluide et libre de toute marginalisation. La joie et l’étonnement y résonnent comme une note musicale. Maud Chayer qui, rappelons-le, après Plan vaudou et Cœur de zombie e revient avec ce micro roman et s’attelle, à partir de la vie ordinaire d’une famille à souligner l’importance de la rencontre, peu importe le milieu et la possibilité de mener une vie libre sans être désintégré de l’esprit de famille.

 

Je vous le recommande

 

Nathasha Pemba

 

 

Maud Chayer, À la foire, Montréal, Éditions Annika Parance, 2020

 

 

 

 

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L'équivoque d'Alain Cavenne

20 Novembre 2020, 21:05pm

Publié par Nathasha Pemba

À propos d’Alain Cavenne

 

Alain Cavenne est un écrivain et traducteur canadien. Après des études de sociologie et de philosophie, il devient plus tard professeur de philosophie au collège Hearst, puis à l’Université Laval. Dans les années 1980, il a travaillé dans le domaine du cinéma et a produit des scénarios ou narrations de six courts métrages. Il est auteur de nouvelles et de sept romans. L’équivoque est son septième roman.

 

L’équivoque est un roman publié en 2020.

L’intrigue se situe en majorité à Montréal et débute autour de la passion de Julie. Une passion qui réveille le passé, car Daniel a été, quelques années auparavant, professeur de Julie. Si le professeur avait été attiré depuis le Cégep par celle-ci, l’étudiante au fur et à mesure qu’elle fréquente son professeur finit par tomber amoureuse de lui.

Ce roman met en scène plusieurs personnages, dont deux principaux : Daniel et Julie.

Le roman est composé de deux parties.

L’œuvre est un récit dont la réflexion est intégrée à la narration et à l’histoire des deux personnages.

Les deux, à mon avis, incarnent une figure allégorique.

Julie c'est l’amoureuse, la jeunesse, l’aventure, le trouble, l’émotion.

Daniel c’est la sagesse, la morale, la sécurité, la tempérance, mais aussi l’énigme. Il incarne aussi le vieux monde, celui des Piaf, Sardou, Aznavour, etc.

 

De quoi s’agit-il?

 

Il s’agit d’une histoire d’amour entre Daniel et Julie.

Daniel, professeur de théâtre, croise un jour Julie, une ancienne étudiante qu’il a eue au Cégep. Si auparavant, la relation était prof-étudiant, cette fois-ci, ce sera une autre rencontre, une rencontre entre égaux, entre personnes adultes qui se retrouvent dans un endroit autre que le Cégep. Julie qui a toujours rêvé de travailler dans le monde de la musique propose à Daniel de devenir son coach, celui qui l’orientera et l’écoutera pour l’aider à faire émerger son talent. Daniel accepte sans hésiter.

 

Dès le début des cours, Daniel est conscient de la différence des goûts musicaux qui les caractérise. Lui, parle de Piaf, des anciens. Elle, est plus contemporaine. Pourtant, Julie se laisse aller et prend plaisir à découvrir les «vieilleries» de Daniel. Cependant, Daniel vit un malaise et un complexe profonds qui le conduisent à cogiter tout le temps sur leur différence d’âge. Cette attitude ne décourage pas Julie qui prend d’ailleurs le risque de présenter Daniel à ses parents et à ses amis. Avec le temps, ils décident de vivre ensemble chez Daniel. Mais, à force de l’attention trop prudente de Daniel, Julie finit par partir. Elle rejoint un homme de son âge. Rien ne fonctionne et elle décide de vivre seule. Jusqu’à la fin du roman, on voit une Julie qui tente l’impossible pour que Daniel comprenne que l’amour qu’elle a pour lui n’a ni frontières ni règles.

 

 Daniel reste très ferme dans ses principes…

 

Daniel est convaincu que ce serait une catastrophe que Julie s’attache à lui. Catastrophique pour elle. Il refuse d’en être amoureux. Enfin, cela ne veut pas dire qu’il ne l’est pas, sauf qu’il se laissait «tomber en amour» avec Julie, il serait bien mal placé pour lui dire de ne pas être amoureuse de lui.

 

La réflexion est intégrée à la narration et à l’histoire personnelle des personnages fictifs. Le roman m’a paru presque comme un prétexte de l’auteur à une réflexion sur l’ambiguïté de la relation amoureuse et ses contours. Il m’a semblé percevoir, en outre, une espèce d’éthique de l’amour qui peut-être, en fin de compte, n’est que le paradoxe. Le paradoxe que l’auteur s’emploie à enseigner dans le prologue de son roman.

 

L’ennui c’est que les paradoxes ne sont pas uniquement un jeu de l’esprit, ils n’existent pas que dans le monde de la logique et de la spéculation. S’ils peuvent prendre la forme d’une bizarrerie graphique, ils sont aussi une dimension, parfois douloureuse et bien trop réelle, de l’existence humaine. Ainsi il arrive que les meilleures intentions mènent à des résultats qu’elles avaient expressément pour but de prévenir.

 

Si l’on s’arrête au prologue du roman, on pourrait parler d’essai philosophique, car l’auteur y donne les lignes fondamentales du paradoxe de Zénon d’Élée, à travers Achille et la tortue. Il fait également référence à La symphonie pastorale d’André Gide, en montrant ce qui le lie à «L’équivoque». Cette irruption de la notion de paradoxe est comme le signe précurseur du récit romanesque puisqu’il est question, dans le roman du paradoxe de l’amour ainsi que l’évoque le titre, L’équivoque :

 

TOUTE SA VIE, Daniel a refusé que l’amour soit fondé sur le besoin. Amour et besoin ne font pas bon ménage. Le besoin de n’être pas seul, par exemple : on est toujours seul, jusqu’à la mort. La hantise de la solitude est pour lui le plus mauvais mobile pour l’amour. On peut être «pas seul» avec tant d’autres personnes, tellement plus seul avec un conjoint mal assorti qu’en vivant seul.

 

Mon point de vue :

L’équivoque est un roman riche, plein de rebondissements. Cavenne oppose une vision de l’amour soldé à une vision de l’amour classique, réglée ; une vision de l’amour qui fuit l’amour. De même, ce roman suggère une philosophie de l’équivoque, du paradoxe dans la relation amoureuse, alors que Cavenne écrit une histoire dynamique qui remet les valeurs sur la table. Contre la vision idéaliste de l’amour qui pense que lorsque l’on s’attire, on doit à tout prix se marier et finir ensemble, il oppose une conception paradoxale de l’amour. On peut s’aimer fort et décider de ne pas se marier pour préserver l’amour et la liberté.

 

Cavenne, dans L’équivoque, nous rappelle que comme dans la vie, on peut aussi rencontrer des paradoxes dans l’amour. Nous le remarquons à travers l’évolution des deux personnages principaux du roman. Daniel est amoureux de Julie, mais il demeure bloqué par leur différence d’âge. Il veut lui donner sa liberté. Julie est amoureuse de Daniel, mais elle ne veut rien forcer parce qu’elle veut qu’il se sente en paix avec elle. Elle tente de partir, il ne la retient pas. Cette évolution, les retours et surtout la fin du roman traduisent le paradoxe qui montre que même en amour, la liberté est de mise. La destinée est une illusion, l’histoire humaine fluctuante.

 

Je recommande ce roman. Il pousse à la réflexion sur le sens de l'amour et même de l'existence...

 

Nathasha Pemba

 

Références :

Alain Cavenne, L’équivoque, Ottawa, l’Interligne, 2020.

 

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À cause d’eux de Marie-Hélène Cyr

7 Novembre 2020, 20:21pm

Publié par Nathasha Pemba

Roman original et coloré, À cause d’eux est le récit d’une rencontre autour du cancer du sein. Il est question de Sophie-Anne, une femme pleine de vie qui mène une existence saine et dont on ne peut soupçonner aucun déséquilibre sanitaire. La vie lui sourit et elle s’applique, à son tour, pour sourire à la vie. Elle mène une vie normale et équilibrée jusqu’au jour où elle reçoit un coup de fil de sa mère qui veut à tout prix que sa fille la rejoigne à l’hôpital où elle travaille.

 

En effet, pour une mère exerçant à l’hôpital et habituée à rencontrer des situations de précarité, il n’y a pas de tabou à demander à sa fille de procéder à un test génétique. Sophie-Anne est bouleversée, parce qu’elle a pensé à tout sauf à cela, même si grand-père «Flaubert» est mort d’un cancer ou encore tante Sylvie qui est là, vient d’être diagnostiquée d’un cancer du sein.

 

Palpitant sans pourtant sortir du sujet principal, l’auteure dévoile à la fois la nature des amours et des amitiés qui constituent un fondement essentiel dans des contextes de grande difficulté. Vivre une réalité comme le cancer n’est pas aisé lorsqu’on n’est pas bien entourée. Et Marie-Hélène Cyr, à travers sa plume, le démontre bien, puisque l’amitié finit par triompher et à donner sens à la nouvelle Sophie-Anne.

 

En effet, l’intrigue de ce roman répond à la question cruciale qui est celle du cancer du sein, ce cancer qui décourage, qui démoralise, qui fait perdre espoir, qui isole, qui tue.

L’amour pour la vie de Sophie-Anne, sa passion pour la nature, ce désir qu’elle porte de pouvoir vivre, malgré tout, tient autant à son caractère tenace qu’à l’espoir qu’elle garde en toute circonstance.

 

Inspiré des réalités existantes, ce roman, bien au-delà de ses 478 pages, qu’on lira d’une traite à cause de sa fluidité traite d’une question pertinente, d’actualité, une question qui interpelle. Il traite de la vie d’une femme normale qui mène une vie normale, travailleuse, raisonnable et passionnée. Il met ensemble le temps, l’espace et l’altérité avec une teneur psychologique paradigmatique.

 

«Je soupire, serre encore plus mes deux acolytes contre moi et continue d’avancer. Toute cette histoire n’a pas eu raison de moi jusqu’à présent» et je me sens plus forte que jamais».

 

C’est en cela une petite perle, qui révèle au lecteur le sens de l’autre dans la vie et permet de saisir la place qui est donnée à la réflexion, à l’introspection, à la famille, à la maladie.

Derrière l’amour interdit qui se laisse voir alors qu’elle connaît un moment de fragilité, Sophie-Anne entrevoit une possibilité. Elle nous enseigne qu’en face d’une situation sanitaire sans espoir, il est toujours possible d’espérer.

Je vous invite à découvrir ce roman plein de rebondissements qui nous place au cœur d’une question de grande actualité.

 

Nathasha Pemba

Marie-Hélène Cyr, À cause d'eux, Lanoraie, Éditions de l'Apothéose, 2020.

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Carrefour des veuves de Monique Ilboudo

3 Novembre 2020, 12:45pm

Publié par Nathasha Pemba

«Pandore, Eve, Vera, la liste des femmes à qui l’on attribue l’origine des maux de l’humanité est sûrement plus longue! Dans la vie réelle, pourtant les femmes sont plus victimes que bourrelles»

Monique Ilboudo, Carrefour des veuves.

 

La femme… toujours la femme.

D’ailleurs Adam n’a-t-il pas répondu à Dieu : «La femme que tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé.» (Gn 3, 14)

 

Universitaire et femme de lettres burkinabé, Monique est engagée dans la promotion de la citoyenneté des femmes dans son pays. Après une éclipse dans le monde littéraire, elle revient avec un troisième roman : Carrefour des veuves.

À travers ce livre, l’auteure pose un regard lucide sur le terrorisme et les conflits qui endeuillent la région du Sahel, mais plus encore sur le courage des femmes qui constituent depuis plusieurs années le socle des luttes intellectuelles et sociales au cœur des cités.

 

«Les crevettes naissent mâles et deviennent femelles à la moitié de leur vie. Le rêve! Connaître les deux genres! Je naitrais petit, garçon, attendu.»

 

 

Deux questions fondamentales sous-tendent ce roman : le terrorisme et la part des femmes dans cette lutte sans merci. À la suite d’une attaque terroriste, Tilaine perd son mari qui était en poste dans le nord du pays. Entre angoisses, tristesses et afflictions, elle décide un jour, soutenue par un groupe de femmes, de créer une association pour soutenir les femmes victimes du terrorisme. C’est au cours de l’une de ses missions qu’elle rencontre Noura, une petite fille, à la fois victime du terrorisme et de la tradition. Noura a soif de connaissances, elle veut aller à l’école, mais pour sa survie, elle a dû arrêter ses études en classe de CM1. Vivre oui, mais à quel prix?

 

 

«Le pouvoir d’enfanter constitue la force des femmes, mais c’est peut-être aussi ce qui a engendré leurs malheurs depuis la nuit des temps. La gloire de la mère contient, aujourd’hui encore, le germe de la soumission de la femme à la nature de l’homme.»

 

 

Pendant près de 160 pages de prose cadencée, limpides et remplies de substances sociologiques, culturelles, humanitaires et humaines, le lecteur chemine avec l’auteure. Révoltant, mais réaliste, l’ouvrage propose une autre réflexion sur le terrorisme en Afrique subsaharienne, la vulnérabilité des populations, le traitement des femmes et les désordres de la politique politicienne. Chemin faisant, Tilaine comprend que, quand la vie doit être préservée à tout prix, il est important de lutter. Sa mission : aider les femmes victimes du terrorisme non pas de manière informelle, mais en profondeur. Sa rencontre avec Noura la questionne et l’interroge sur le sort de la femme. À quel avenir peut prétendre une petite fille dans un tel contexte? Parmi les portraits de femmes, Noura est le personnage phare de ce roman. Comme Tilaine, on s’attache à son tempérament, mélange d’innocence et de détermination, on souhaite lui offrir l’avenir qu’elle se dessine. On déplore la part d’insouciance de l’enfance qui lui est arrachée par les circonstances. On peste contre la fatalité, l’obscurantisme et la barbarie.

 

On peut lutter contre tous ces fléaux, mais sait-on seulement ce qui se passe dans le cœur humain?

 

Je vous invite à découvrir ce roman plein de rebondissements qui nous plonge au cœur de l’actualité de notre monde.

 

Nathasha Pemba

Références:

Monique Ilboudo, Carrefour des veuves, Pointe-Noire, Lettres mouchetées, 2020.

 

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Les Supplices de la chair de Caroline Meva : odyssée d’une quête de liberté féminine.

27 Octobre 2020, 19:26pm

Publié par Nathasha Pemba

Mabelle se réveille brusquement dans un hôpital, l’Hôpital du Bon Secours, entourée d’infirmiers et de médecins. Pour cause, la septuagénaire, d’une santé de plus en plus dégradée et précaire, a fait un infarctus du myocarde, le deuxième en six mois. Alors, telle une prisonnière dans le couloir de la mort, s’avançant inéluctablement vers un pilori, tête emplie de réminiscences, la narratrice repasse au peigne fin son parcours existentiel aussi tumultueux que glorieux. Des réminiscences qui nous traînent de la misère ambiante de son enfance, à la griserie de son succès inhérent au travail qu’elle a choisi : la prostitution. Ancienne Maîtresse des activités luxurieuses, expérimentée et célèbre; Mabelle, dont les formes physiques affriolantes d’antan ont fait baver et ramper à ses pieds les hommes de toutes les flaques sociales, sans distinction aucune, n’est désormais qu’une loque humaine, loin de ses exploits de belle femme du passé. «L’Hôpital du Bon Secours» qui l’héberge s’érige vraisemblablement comme le lieu d’un caverneux recueillement; un exutoire des souffrances et traumatismes qui ceignent son être; une passerelle-secours espérée pour l’Au-delà, ou mieux encore un «Bon Secours» vers la délivrance et le repos éternel. C’est ainsi que le diagnostic du médecin lui parvient comme le carillonnement d’une condamnation à mort, une mort inévitablement imminente, une mort désirée par une âme profondément accablée qui souhaite vivement se libérer de ses peines et douleurs :

 

 «Je prends conscience que je ne me relèverai pas de ce lit d’hôpital, sinon à moitié paralysée. Je n’ai plus de sensations et ne peux plus bouger mon bras et ma jambe droits. Si je survis à cela, mon existence va devenir un enfer : je vais être entièrement dépendante des autres. Il va falloir qu’on s’occupe de moi à plein temps comme d’un bébé; me laver, me langer, me donner à boire et à manger. C’est plus que je ne puis supporter! J’adresse une prière à Dieu, afin qu’il épargne à mon entourage cette lourde peine, et à moi cette humiliation. […] Je suis usée, fatiguée de vivre. Je voudrais partir, mourir, m’en aller avant de voir le dégoût, l’exaspération, la colère dans les yeux de ceux que j’aime. […] Oui, je voudrais enfin me libérer de cette enveloppe corporelle qui était un atout hier, mais qui, l’âge avançant, est devenue un puits de souffrances, un boulet à mes pieds, de plus en plus lourd à traîner. Oui, partir, me reposer, puisque le temps est venu pour moi de quitter ce monde. Il y aura du chagrin, mais le temps qui passe pansera les blessures, et la vie continuera pour ceux qui restent.» (Pp. 17-18)

 

En effet, le roman de Caroline Meva, Les Supplices de la chair, publié aux Éditions Le Lys Bleu en 2019 — après Les Exilés de Douma parus en trois tomes aux Éditions L’Harmattan : Les Sentiers de l’Exode (2006), Ombres et Lumière sur la Forêt (2007), Tempête sur la Forêt (2014) — se dresse clairement comme le péan d’une rétrospection existentielle, au crépuscule d’une vie tourmentée, entichée de souvenirs mâtinés de malheur et de bonheur, d’espoir et de désespoir, de gloire et de déboires, d’illusions et de désillusions. Tout au long de son acte scriptural, Meva nous balade sans lésiner dans les ruelles les plus sombres, enclavées et non moins sordides de la prostitution; «cet univers fermé, avec ses codes et ses usages, qui suscite la peur ou le mépris des âmes bien pensantes.» (p. 138) Laquelle se présente comme l’arme de combat d’une femme guidée, éclairée par un besoin criant de s’affranchir, et une volonté manifeste de s’affirmer pour chanter avec allégresse l’hymne de sa liberté, l’hymne de la liberté de ses congénères, l’hymne de la liberté des femmes opprimées.   

 

Par l’intermédiaire de sa narratrice-protagoniste, la romancière camerounaise peint sur un fond blanc la fresque de supplices qui affublent sans mansuétude la chair féminine de manière globale, et particulièrement celle de la jeune fille africaine d’une certaine époque peu ou prou révolue. Même si les mentalités s’arriment progressivement à la modernité, il faudrait reconnaître que certaines sociétés ceintes d’un conservatisme vigoureux restent claustrées dans des pratiques anciennes à forte obédience traditionaliste et religieuse; frayant ainsi un chemin non moins honorable à la vassalisation de l’être féminin. L’interdiction de scolarisation ou tout au plus sa restriction au niveau primaire, l’obligation d’évoluer dans une école ménagère afin de s’humecter des mœurs religieuses et conjugales dans le seul but d’assouvir plus tard les caprices d’un mari parfois oublieux et insoucieux, les violences répétées d’un géniteur ivrogne et irresponsable, ensuite d’un époux sans scrupule, sans omettre des viols sexuels perpétrés ci et là par quelques esprits pervers (le cas du viol incestueux de la narratrice, à 12 ans, par son cousin Mani, pp. 30-31); sont autant d’entraves à l’épanouissement de la jeune fille, et partant de la femme. Face à tout cela, il est question de faire un choix crucial; soit de supporter tous ces sévices la mort dans l’âme, soit de se révolter et suivre uniquement la voix/voie propice à son épanouissement, même si pour certains elle frise l’indécence et embrume les frontières de la dignité. Mabelle a opté pour la prostitution afin de sortir sa famille et elle-même de la misère : «j’ai commencé ma vie de prostituée à Nkanè, un quartier mal famé de Yaoundé, la capitale du pays, où j’ai vendu mes charmes aux plus petits, aux plus humbles et aux démunis. La majeure partie de mon parcours a été conditionnée par la rage de réussir, de sortir définitivement de la misère, cette chose avilissante et déshumanisante dont j’ai cruellement souffert au cours des premières années de mon existence.» (p.14)  

 

La prostitution est donc malgré tout un métier. Mais bien plus qu’un métier, elle est un moyen de lutte contre l’oppression masculine et une aubaine de vengeance de la félonie des hommes d’une part; d’autre part, un moyen d’accession à une liberté confisquée jadis par le sexe d’en face. En fait, l’accès à la liberté est parsemé d’embûches. Il est question de le déblayer pour voir luire à l’horizon les prémices d’une vie dégarnie de prohibitions; le cas de la scolarisation notamment, qui s’apparente au fil d’Ariane de la réussite féminine. Autrement dit, la scolarisation est la pierre angulaire de la liberté de la femme, capable de dessécher ses yeux larmoyants de détresse et d’interminables frustrations. Elle lui ouvre les portes du travail et peut lui permettre de gravir les hautes marches d’une société essentiellement phallocratique. C’est de ce trot qu’elle arrive et arrivera à se mettre à l’abri des intempéries causées par le «sexe dur». Mabelle ne manque pas de le rappeler à ses sœurs, qui n’ont pour seule issue de survie le mariage : «La véritable solution qui libérera les femmes c’est d’abord leur éducation, ensuite leur émancipation par le travail. Qu’elles apprennent à se prendre charge au lieu de demeurer d’éternelles assistées. Le travail de la femme est un mal nécessaire à travers lequel elle pourra, elle et ses enfants, se mettre à l’abri de l’égoïsme des hommes.» (p.99)         

    

Outre, le fait littéraire de Meva dépeint un environnement subversif où la femme tient les ficelles du pouvoir. Elle ne lésine pas à multiplier des conquêtes amoureuses et ne s’empêche d’avoir en toute liberté de nombreux partenaires sexuels. Elle est libre de ses choix. Son corps lui appartient exclusivement! La romancière nous expose un microcosme, la prostitution, où la femme est «roi» et règne en «maître absolu» dans son royaume, avec à ses pieds des sujets, les hommes, à la quête des plaisirs sexuels qui leur sont délibérément octroyés à prix d’or : «Mes services de dominatrice étaient réservés à une petite élite, car la facture était salée […] J’avais quatre clients qui venaient généralement une fois par mois, chacun : le Directeur financier d’une société multinationale, un ambassadeur d’un grand pays ami, un haut cadre de l’armée locale et une élite politico-administrative très haut placée.» (p.153) La femme apparaît donc clairement, ici, comme le «sexe fort»; qui parvient à faire descendre de leurs piédestaux même les hommes les plus influents de la société. Cet aspect devient plus ostensible lorsque Mabelle décide d’aller en Europe dans le but d’apprendre une autre branche de son travail, celle de Dominatrice et Maîtresse des plaisirs sadomasochistes dont la tâche est d’exercer quelque torture sur ses potentiels clients pour leur procurer du plaisir. Ce qui présente finalement la prostitution comme un biais de domination dont se sert la femme pour tenir sous le joug son bourreau de toujours : «Après pratiquement trois mois de formation intense, je rentrai au pays, nantie de ma nouvelle expérience, ayant entre mes mains un nouveau et exaltant pouvoir; celui de fouler à mes pieds la gent masculine, pour son plaisir, et aussi pour le mien.» (p. 151)  

 

Par ailleurs, «l’intertextualité est la perception par le lecteur de rapports entre une œuvre et d’autres, qui l’ont précédée ou suivie. Ces autres œuvres constituent l’intertexte de la première.» (Michaël Riffaterre, «La Trace de l’intertexte», La Pensée, n° 215, octobre 1980). Partant de cette acception, nous percevons justement que le fait littéraire de Meva est un palimpseste sur lequel se lisent en filigrane plusieurs autres textes de la littérature francophone. Depuis quelques décennies, le questionnement autour de la revalorisation de la condition de l’être féminin et la mise sur pied de plusieurs stratagèmes d’expression de sa liberté n’a cessé d’écumer les pages du roman africain francophone notamment. Plusieurs écrivaines en ont fait le point d’orgue de leur écriture et la raison principale de leur combat permanent; Ken Bugul (Le Baobab fou, Nouvelles Éditions Africaines, 1983), Calixthe Beyala (Amours sauvages, Albin Michel, 1999), Christelle Ndongo (L’Insoumise, L’Harmattan, 2016, dont la trame est fortement contiguë à celle du texte de Meva), Meryem Alaoui (La Vérité sort de la bouche du cheval, Gallimard, 2018), et la liste est loin d’être exhaustive. Par extension, plusieurs autres histoires, plusieurs autres vies, se reflètent sans doute à travers ce fait littéraire. Les déceptions amoureuses, les viols et autres souffrances que subit la protagoniste avant de sombrer dans la prostitution sont légions. Des histoires comme la sienne sont fréquentes dans nos sociétés.

 

Subséquemment, dans ces romans cités en sus, il est évident de voir le lien qui est assez frappant; ils ont tous des protagonistes féminins qui deviennent prostitués pour des raisons aussi multiples que diverses. La thématique de la prostitution est donc ancrée dans le roman africain francophone féminin depuis environ quatre décennies. Cela dévoile l’intérêt de l’acte d’écriture de la romancière camerounaise, qui se dresse à juste titre comme la continuité d’un combat dont la fin semble lointaine. Meva fait ainsi partie intégrante de ces écrivaines, qu’Odile Cazenave range dans la bourriche de «Femmes rebelles» (Femmes rebelles. Naissance d’un nouveau roman africain au féminin, L’Harmattan, 1996). Il s’agit des «guerrières de la plume», remarquables à l’aune de la virulence de leurs revendications, qui mettent en scène des héroïnes dissidentes multipliant continûment des mécanismes de rébellion, d’autonomisation et d’émancipation. Et ce, avec pour détermination d’accéder à une liberté embrigadée dans la tourmente des tabous et interdictions dont elles veulent se débarrasser pour s’adjuger une existence plus rayonnante.

 

Bien plus, l’un des appâts de ce roman est sans doute son style ragoûtant. L’écriture de Caroline Meva est assez libre et hardie. Au-delà de son intrigue que nous avons trouvé agréablement construite, ce roman est captivant et plaisant à lire de bout en bout. Son style est grivois, mais cette grivoiserie baigne dans une subtilité remarquablement policée qui ne verse pas dans la muflerie. Certains passages susceptibles d’être obscènes sont de temps à autre voilés, ou tout au plus sont décrits sans exagération; une manière propre à l’auteure de déployer sans esclandre «Une si longue lettre» des problèmes liés au mal-être de la gent féminine. Son écriture est donc moulée dans un euphémisme savamment taillé à la mesure de sa revendication expressive certes, mais non extrémiste; ce qui la distancie de ce fait de certains de ses pairs dont le style paraît beaucoup plus incisif; le cas de Calixthe Beyala, Leïla Slimani (Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, 2014) entre autres.

 

 En fin de compte, le roman Les Supplices de la chair est un cri de cœur d’une âme en détresse, à l’image de plusieurs autres inaudibles, mais non moins certains. Il est une occasion pour Caroline Meva d’exposer au grand jour les tourments des femmes parfois muettes et sans courage, qui se résignent dans l’ombre sur leur sort revêche. La prostitution est l’expression de la liberté sexuelle de la femme, et partant «un mécanisme de rébellion» (Odile Cazenave) qui lui permet de savourer gloutonnement son délice-liberté qu’elle recherche tant. Toutefois, ce moyen de revendication, bien qu’efficace, serait-il le plus judicieux permettant à la femme de toucher les pinacles du bonheur escompté? Même si tel est le cas, son choix ne semblerait pas indemne de regrets ni de remords, si on s’en tient à ce propos de Mabelle au soir de sa vie : «J’ai grimpé un à un les échelons du plus vieux métier du monde, bâti ma fortune pierre par pierre avec le fruit de mes ébats. Mais cette ascension s’est faite au détriment de ma dignité, par le sacrifice de ma chair et de mon sang, que j’ai livrés jusqu’à la nausée aux plus offrants, tous âges, toutes conditions, toutes morphologies confondus. J’ai accumulé des biens matériels, mais j’ai compris plus tard, que ceux-ci pouvaient donner le pouvoir, mener à la gloire, mais qu’à eux seuls ils ne suffisaient pas au bonheur.» (p.15)

 

 

                                                            Boris Noah

Université de Yaoundé I

boris.noah52@gmail.com

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Liv Maria de Julia Kerninon

10 Octobre 2020, 07:33am

Publié par Nathasha Pemba

« Que saisissons-nous des gens, la première fois que nous posons les yeux sur eux ? Leur vérité, ou plutôt leur couverture ? Leur vernis, ou leur écorce ? Avons-nous à ce moment-là une chance unique de les percer à jour, ou est-ce que cet espoir est absolument vain, parce que le premier regard passe toujours à côté de ce qui est important ? »

 

La remarquable et adéquate résonance qui accompagne le nouveau roman de Julia Kerninon en dit long sur son contenu.

 

Voici ce qu’en dit la quatrième de couverture : «Liv Maria est la fille d’une insulaire bretonne taiseuse, et d’un norvégien aimant lui raconter les histoires de ses romanciers préférés. Entouré de l’amour de ses parents et de ses oncles elle a vécu sur l’île natale de sa mère dans un milieu protégé avec une douce quiétude et une certaine liberté jusqu’à “l’événement” qui lui fera quitter le cocon familial. Arrivée à Berlin comme jeune fille au pair, elle va vivre une histoire d’amour forte qui se terminera contre sa volonté. Simultanément un deuil familial l’amènera à voyager, à grandir et à rencontrer un deuxième amour sincère. Mais aura-t-elle le droit ou se donnera-t-elle le droit de le vivre vraiment?»

 

Ce qui m’a frappée d’emblée dans ce roman, c’est le style qui est à la fois intelligible et philosophique (dans le sens de l’étonnement). Dès les premières phrases, Julia Kerninon embarque son lecteur dans une vague d’agitations, dans une pensée précise, dans une thématique précise, dans un lieu précis, dans un infini déversement agissant où chaque mot porte un sens, où chaque cadence est investie et où chaque pensée est touchante.

 

Liv Maria brasse plusieurs spécificités, des spécificités qui se résument en une seule histoire, celle du personnage principal. Plusieurs spécificités tournent autour de l’histoire, de la langue, des origines, des voyages, des échecs, des espoirs, des rencontres, du sexe, des desseins, des destins, de la vérité et du mensonge, et de l’amour.

 

J’oserais affirmer que Liv Maria, le personnage principal, est une femme libre dans le sens le plus substantiel du terme, où ce qui compte pour elle c’est d’abord la paix de son propre cœur et son bien-être. Son monde intime se formule autour d’une lutte permanente axée sur la vérité et le mensonge, la passion sexuelle et amoureuse, la colère et la joie, les culpabilités et les espérances, les traditions et les libertés.

 

Avant l’âge de 16 ans, la vie de Liv Maria bascule. Elle est victime d’une agression sexuelle de la part d’un voisin. Pris de panique, ses parents décident de l’envoyer à Berlin pour la protéger des malfaiteurs qui conservent encore l’idée selon laquelle que toute femme est avant tout une vulve et une paire des seins. C’est donc en arrivant dans cette ville qu’elle fait l’expérience de sa liberté qui va aller de pair avec le dévoilement de sa féminité. Elle tombe amoureuse de son professeur d’anglais et décide de vivre à fond cette relation. Même s’il est marié, Fergus devient le premier homme de sa vie… et peut-être le seul amour de sa vie.

 

Le séjour à Berlin et le décès de ses deux parents sont les deux évènements qui conduisent Liv Maria à aspirer à la liberté au fur et à mesure qu’elle avance en âge, au fur et à mesure qu’elle découvre le monde par le biais de la littérature. Après ses études à Berlin, elle retourne sur l’île pour coordonner l’héritage de ses parents. Elle apprend à rencontrer le monde. Elle est amenée, selon une suggestion de son oncle, à partir en exploration en Amérique latine, plus précisément au Chili où elle observe la marche du monde, le tempérament des hommes ou encore une certaine misère sociale. Elle y goûte aussi les joies de la liberté sexuelle. Ces choix de Liv Maria noués à une histoire particulière, intime, légère, ouverte, merveilleuse et sublime montrent que Julia Kerninon a réussi avec un tour de force qui lui est habituel, à marier la légèreté et la rigueur, la sensibilité et l’indolence, la grandeur d’esprit et la tolérance, l’amour et la liberté.

 

Liv Maria est le roman d’une personne cultivée.

Liv Maria appartient à la dynastie des personnages cultivés comme Jane Eyre et autres. Elle va même au-delà parce qu’elle mêle culture intellectuelle, entrepreneuriat, liberté et amour. Elle est une femme du XXIe siècle. Sa manière d’appréhender le monde en est la preuve, car elle est marquée par des références de grands auteurs de la littérature. Son père ne vit et ne respire que par le livre. Elle-même vivra des relations fondées sur la culture intellectuelle. Elle finira libraire et Flynn, son mari qui est aussi le fils de Fergus par ironie du destin, favorisera ce penchant. Lire lui est essentiel, viscéral, organique… consubstantiel pourrait-on dire.

 

Pour revenir à l’auteure, je dirais que la grande culture littéraire (Cf les pages 148 et 149) de Julia Kerninon meut son écriture, fait vivre ses personnages, fonde son art. On reste admiratif devant sa plume qui mêle les registres de la raison, de l’esprit et de la sensibilité. Qu’il s’agisse de la représentation narrative, du style ou de l’intrigue, ce roman révèle le fruit d’un travail minutieux, en termes de constructions, de thématiques, de questionnements, de cadences et… de surprises aussi, tel le lien avec les amours de sa vie qui demeure la trame essentielle du roman, mais que l’on ne finit que par découvrir quand on a lu plus de la moitié du roman.

 

La relation que l’on tisse avec ce roman fait qu’on n’a pas envie de le lâcher, même après l’avoir lu parce qu’on pense toujours qu’il y a un sujet qu’on n’a pu aborder, parce qu’effectivement, Julia Kerninon soulève des questions importantes comme celle de la liberté féminine où la femme est, non seulement libre de choisir ses relations, mais aussi de stopper une relation, de partir quand plus rien ne va, ou de vivre avec un mensonge pour sauver l’essentiel de la relation. Mais il y a aussi la femme autonome qu’incarne Liv Maria. Elle mène des affaires et les dirige avec beaucoup de sagesse et de justesse. Elle s’associe en affaires avec des hommes. Elle attire l’attention par sa culture. Cet aspect de ce roman, de la femme libre engagée qui va à l’encontre de la représentation féminine qu’on nous a toujours présentée, une femme victime, je ne l’ai pas cerné au début de ma lecture. Mais au fond, c’est cela, il me semble.

 

À une époque où le statut de la femme pose encore des questions quant à sa liberté et son autonomie, Julia Kerninon donne naissance à une femme, une femme humaine, tout simplement, avec ses forces et ses faiblesses, ses sensibilités et ses grandeurs. Comme on peut le constater, son style est porté par une finesse singulière et un souffle qui relève d’une certaine expérience de la fréquentation des grandes œuvres (p. 148-149).

 

Doit-on mentir?

Cette question soulevée dans le roman est une question devant laquelle toute personne s’est toujours questionnée : ai-je le droit de mentir? Julia Kerninon ressuscite, en quelque sorte, le grand débat entre Benjamin Constant et Emmanuel Kant : Existe-il un droit de mentir ?. Est-ce mentir, que de s’abstenir de faire une déclaration embarrassante qui risque de détruire toute une famille, de briser toute une harmonie?

En effet, découvrir en réalité que ce chemin qu’elle a choisi la conduira à mentir toute la vie demeure la question centrale que se pose Liv Maria, alors qu’elle semble vivre un bonheur accompli.

 

Mais à présent les phrases restaient bloquées dans sa gorge. Flynn dormait déjà, et elle avait l’impression qu’elle ne parviendrait plus jamais à trouver le repos dans ce lit, comme si elle avait mystérieusement grandi à son insu et qu’elle n’était plus adaptée à cette pièce de mobilier, à ce matelas, au fait même de cohabiter avec sa famille.

 

La question du mensonge dans Liv Maria m’a fait penser à quelques récits bibliques où les personnes sont confrontées à des situations embarrassantes et se sentent obligées de mentir pour protéger le plus important : la vie dans Autrui. C’est le cas, par exemple, de Sara avec Abraham lorsqu’ils arrivent en Égypte où le patriarche demande à son épouse de se faire passer pour sa sœur (Genèse 12, 13,19; 20, 2,5). Le deuxième exemple, c’est celui des sages-femmes qui cachent au roi la naissance des garçons pour leur éviter la mort (Exode 1, 8 — 21).

 

Pour conclure

Liv Maria est traversé par quelque chose de fondamentalement engageant et interpellateur. Tout en relevant la catégorisation dans laquelle la femme est emprisonnée, une révolution mature habite ce texte clair, rationnel, dont certains passages appellent à la prise de conscience individuelle. La romancière Julia Kerninon laisse entrevoir une lumière qui me fait dire qu’au cœur de cette révolution se niche une ode à la féminité, à l’altérité, à la liberté et à l’amour, une ode qui trouve une réalisation entre la fille, la femme et la mère. La fille agressée fait figure de victime, la fille amoureuse fait figure de réalisme, la femme amante et plus tard la femme mère font figure de maternité, d’émancipation et de liberté, figure finalement unique à pouvoir décider de sa vie, de son destin. Une femme, finalement, mystère ainsi que l’affirme Flynn à la fin du roman : «- Je ne sais pas, s’était-il entendu dire, c’était ma femme ».

 

Je remercie les éditions Annika Parance pour ce service de presse et je recommande vivement la lecture de ce grand roman qui porte sur le féminisme comme humanisme.

 

 

 

 

 

Nathasha Pemba

Références :

Julia Kerninon, Liv Maria, Montréal, Annika Parance Éditeur, 2020.

 

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Une seule vie de Paola Elenga-Onimba

28 Septembre 2020, 07:49am

Publié par Nathasha Pemba

Perdre sa mère, quand on est âgée de neuf ans seulement, relève presque de l’injustice, de l’intolérable. Malgré la présence de ceux qui restent, nous sommes conscients que personne ne peut remplacer une mère. Même quand ceux qui restent font tout ce qui est en leur pouvoir pour nous rendre heureux ou heureuses, perdre une mère c’est perdre beaucoup de choses, c’est perdre le sourire, c’est voir certains de nos espoirs anéantis, c’est parfois voir voler en éclat une certaine harmonie intérieure, c’est être confronté à ses limites. Cela peut aussi être l’emprunt d’une voie de destruction personnelle. Telle est l’expérience de Queenie, la narratrice d’Une seule vie.

 

Tante Clara fait partie de ces femmes qui après ta mort ont positivement marqué ma vie. Cependant, ma mère à moi est juste irremplaçable. Déjà à cet âge-là, je savais qu’une mère était unique. Avec le temps, je peux l’affirmer sans ambages : on ne remplace pas une mère.

 

Une déclaration écrite seize ans après le décès de sa mère. Queenie parle de la rupture causée par la mort de sa mère, rupture qui a bouleversé le cours de sa vie cette douloureuse absence qui l’a suivie partout. Elle redit ce qui l’a aidé à ne pas tomber dans le désespoir et de redonner à la vie sa chance. Comment vivre sans celle qui a été tout pour nous? Comment résister aux regards extérieurs qui nous prennent en pitié? Comment retrouver le chemin de l’espoir lorsque plus rien ne nous donne des raisons de tenir?

 

Une seule vie, un livre, comme me disait un lecteur, qui parle à tout le monde. Si le thème principal est le deuil, on y retrouve d’autres sujets comme la question de l’amour familial, de la fraternité et du besoin de croître, de la renaissance, etc. Voilà… Pour Paola Elenga-Onimba, même si la mort d’un être cher fait souffrir, il faut pouvoir avancer pour honorer le défunt ou la défunte, il faut pouvoir avancer pour exister soi-même. Ce livre ne nous rend donc pas tristes ou muets. Il nous invite à croire en la possibilité de la vie, malgré tout.

Lorsqu’elle a neuf ans, Queenie la narratrice perd sa maman. Son entourage, constitué principalement de son père et de ses tantes, décide de lui cacher cette perte. Ils obéissent certainement à la coutume qui consiste à croire qu’il y a des choses qu’on ne dit pas à un enfant. Malheureusement, ce silence et la pitié qu’elle lira dans les phrases et dans les regards de son entourage la plongeront dans une timidité sans nom.

Une seule vie est un récit autobiographique douloureux, un peu à la manière de la traversée de la mer rouge. Un livre qui a dû s’écrire dans une fontaine de larmes tant il ne laisse pas son lecteur insensible, un livre qui a dû demander du courage pour aller à son terme. Paola Elenga-Onimba nous fait découvrir l’expérience de Queenie dont l’expérience douloureuse de la perte d’un être cher l’a conduite à cerner son milieu de vie et à se reconstruire intérieurement.

 

Le deuil, ou plutôt, disons, la mort est un passage obligé pour tout le monde. Néanmoins, la manière de vivre la mort est certainement ce qui diffère. En Afrique, les habitudes ont conduit les personnes à cacher la mort d’êtres chers ou bien à entourer l’annonce d’une mort de toute une pédagogie. Une pédagogie certainement sans méthode et sans humanité qui, parfois, finit par détruire des relations familiales ou à enfermer certaines personnes dans des certitudes infondées, sans enracinement dans le réel.

Paola Elenga-Onimba nous convie à une réflexion sur la vie, sur les rapports familiaux, sur l’amour, sur la mort et sur l’imprévu. Comment l’imprévu fait-il irruption dans nos vies? Comment l’accueillons-nous? La réponse ne se fait pas attendre.

Et la mort est un imprévu de la vie. Une mort n’annonce pas son arrivée. Elle surgit de manière intempestive. Elle déstabilise le quotidien des personnes. Elle ne se pose pas la question de l’âge. Non. Toi, elle t’a prise à la fleur de l’âge. Au moment où chaque personne échafaude des projets pour elle et sa progéniture. Elle est dure, mais on finit par l’accepter, la tolérer.

 

Le silence du père.

À la mort de la mère, le père observe un silence, un silence gêné. Personne ne sait, à vrai dire, ce qui se passe dans son esprit. On a l’impression qu’il fuit quelque chose, le regard de sa fille peut-être. Malheureusement, ce silence ouvre la voie à toutes sortes d’interprétation de la part de sa fille :

À l’âge de dix ans, tante Clara avait enfin décidé de me dire avec des mots clairs que tu étais décédée. Peut-être que tous ces adultes avaient fini par se dire que j’avais moi aussi besoin de commémorer la date de ta mort? La vraie date, j’allais dire… Ma souffrance, c’est aussi que papa ne s’y était pas collé. Une autre personne avait joué son rôle. Que craignait-Il? Je n’ai jamais eu de réponse et ça me taraude. Ce qui m’a le plus fait mal, c’est cela. Cette réalité. Ce silence qu’on m’a imposé et à l’intérieur duquel je me suis plongée depuis lors. Le silence s’était incrusté dans nos quotidiens. Ce silence n’était ni quiétude ni sérénité, ni apaisement ni harmonie, parce qu’en fait pour moi l’harmonie doit toujours venir du cœur. De fait, l’harmonie visible n’est que la conséquence de ce qui se passe à l’intérieur de nous. À partir de ce moment-là, je me suis mise à pleurer chaque jour. J’avais l’impression que mon cœur avait perdu une clé et qu’il resterait à jamais fermé. Il m’arrivait parfois de rester assise, toute la journée dans un coin de la maison, seule, les yeux fermés. Tout devenait obscur autour de moi et j’expirais à fond.

 

La narratrice quémande le regard du père, son attention. Ce passage où la narratrice parle de son père est comme une déclaration d’amour à l’endroit de celui-ci. On a comme l’impression qu’elle veut lui dire : «regarde-moi, je suis là. Je veux que tu t’intéresses à moi». Elle se dépouille, s’expose et veut que son père l’aide à puiser à l’origine de ce que la famille était avant le décès de la mère. Elle espère refaire avec lui le trajet pour mieux se préparer à l’avenir sans celle qui désormais faisait le lien. Mais elle observe son géniteur et réalise que le silence qu’il affiche est peut-être le fruit d’une douleur cachée, d’une douleur mal assumée ou d’une peut indicible. Elle a l’impression que le père, lui aussi, s’accroche au silence, à une virilité de façade pour supporter l’intolérable. Il pleure la nuit et le jour il essuie ses larmes pour rester un homme, un père aux yeux de ses enfants.

 

Je ne peux m’empêcher de penser que lui aussi a certainement mal vécu ton départ. Et que sa manière à lui de faire son deuil, sans se rendre compte, c’était de s’éloigner de moi. Peut-être que c’est cela finalement. Mais je comprends, c’est un papa. Et les papas ont aussi leurs limites, leurs jardins secrets. Ce sont des humains comme tout le monde. C’est le paradoxe du sexe dit fort qui refuse parfois d’admettre sa fragilité alors qu’il est humain comme tout le monde. Le sexe dit fort a peur des émotions, il a peur de se montrer manquant, il veut à tout prix montrer qu’il est viril, il se croit omnipotent, il a peur de donner un peu de lui. Et finalement, il ne donne rien.

 

Cette relation entre père et fille installe une colère, une prise de conscience et même une résignation que seul le temps pourra guérir.

 

Paola Elenga-Onimba invite son lecteur à plonger dans la profondeur de la réalité humaine. La mort fait peur aux vivants depuis longtemps. Perdre une mère et continuer à la pleurer toute la vie, espérer son retour même à l’âge de 26 ans et finalement décider de lui parler pour qu’elle nous aide à entrer dans la vraie vie. C’est le souhait de Queenie, le souhait qu’elle vivra grâce à un frère qui lui rappelle sa mère, grâce à un père toujours présent à sa manière, grâce à des frères et sœurs attentionnés et grâce à des amis, cette volonté de se dire qu’il n’y a qu’une seule vie qui mérite d’être vécue, au-delà de tout, une vie unique pour chaque personne qui dans les temps de solitudes profondes prend toujours la mesure pour rebondir. Une vie qui appelle à l’humanité.

 

Dans le dernier chapitre du roman, l’auteure invite ses lecteurs à croire que l’amour dans tout ce qu’il a de positif est un socle important pour la renaissance. La narratrice raconte comment l’attention de certaines personnes et l’amour d’un homme lui constitueront des ingrédients importants pour combler certains manques et pour avancer.

Nous sommes tous issus d’une espérance, d’une volonté, d’une aspiration, parce qu’un enfant est d’abord le fruit d’un amour. L’amour d’un instant, l’amour de toujours… Peu importe. Il naît dans l’espoir, c’est pourquoi la désespérance ne devrait pas être son point de mire. C’est donc pour cela que vivre est plus qu’un challenge, c’est un droit, un devoir, un fait, une réalité qu’il faut affronter au jour le jour, parce qu’il n’y a qu’une seule vie.

 

La pertinence de ce roman réside tant dans la qualité narrative du texte que dans le sujet exploré. Le style est personnel, émotif, nostalgique, d’une teneur essentielle pour une première œuvre, mais reste encore dans le registre des journaux intimes. L’auteur évoque, malgré la rudesse du sujet, une renaissance intérieure grâce à l’amour et à la fraternité.

Je recommande la lecture de cet ouvrage.

 

Nathasha Pemba

 

Paola Elenga-Onimba, Une seule vie, Rungis, Éditions la Doxa, 2020, 10 euros.

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