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Le Sanctuaire de la Culture

Blaise Ndala: comme n’importe quel écrivain, mes textes sont nourris par mes sensibilités qui sont tout, sauf monochromes

29 Juin 2019, 09:24am

Publié par Nathasha Pemba

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Crédit photo: Pascale Castonguay

Le 10 mai dernier, le roman Sans capote ni Kalachnikov de l’écrivain canadien (d’origine congolaise) Blaise Ndala remporte le combat national des livres 2019. Dans cette causerie,  il revient sur certains sujets comme la Francophonie, l’espoir porté par l’écriture, le sens du mot écrivain aujourd’hui…

 

 

Bonjour cher Blaise. Il y a plus d’un mois, votre roman Sans capote ni Kalachnikov a remporté le combat national des livres 2019. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ? Pouvez-vous nous dire en quelques mots c’est quoi le combat national des livres ?

 Le combat national des livres de Radio-Canada – Canada Reads pour la version anglaise - est un concours radiophonique qui repose sur des débats d’une heure autour d’œuvres littéraires présélectionnées parmi les meilleures des lettres canadiennes. Pendant une semaine, cinq panélistes qui défendent chacun un titre discutent, argumentent et répliquent aux critiques de leurs adversaires afin de faire valoir la « supériorité » de leur livre, tandis que les auditeurs votent pour couronner « le livre que tout le Canada devrait lire ». Les panélistes ou « combattants » dont les livres sont éliminés continuent de prendre part aux joutes après s’être rangés derrière le livre de leur choix parmi ceux restés en lice. Le but premier est de promouvoir la littérature grâce à un « happening » autour de ce qui est devenu, au fil des années, le plus grand rendez-vous littéraire sur les ondes de Radio-Canada. Avant la victoire de Sans capote ni kalachnikov défendu brillamment par la journaliste d’enquête Marie-Maude-Denis à qui j’aimerais réitérer ici ma gratitude tout en saluant ses talents exceptionnels de débatteuse et de lectrice, le concours avait déjà eu à couronner les œuvres d’écrivains de renom dont Gil Courtemanche avec Un dimanche à Kigali en 2004, Réjean Ducharme avec L’Avalée des avalés l’année suivante ou Dany Laferrière avec L’Énigme du retour en 2010.

 

 

Comment avez-vous accueilli la nouvelle de la victoire ?

D’abord par une gratitude profonde à l’égard de la journaliste Marie-Maude Denis qui permettait ainsi au roman d’atteindre un public encore plus large à travers le Canada. Gratitude également à l’égard des dizaines de milliers de personnes qui avaient voté pour mon livre, témoignant par là que les sujets que j’y aborde ainsi que la manière de le faire en font, à leurs yeux, un texte important. Il va sans dire que le fait que Marie-Maude Denis ait réussi ce pari face à quatre œuvres littéraires de haute facture grâce au vote populaire procurait à la victoire une saveur particulière. Le moment de surprise passé, j’étais donc heureux de ce résultat que je prends comme le signe d’une rencontre réussie, à un moment de ma carrière littéraire, entre le public et une certaine idée de la satire.

 

 

Que signifie pour vous être écrivain aujourd’hui ?

Je ne crois pas que le rôle ou le statut de l’écrivain ait fondamentalement changé depuis que Homos Sapiens a inventé les idéogrammes pour diffuser ses idées. Sans prétendre réinventer la roue, je vous dirais qu’à mon sens est écrivain celui ou celle qui, convaincu à tort ou à raison d’avoir quelque chose de singulier à dire, se donne le droit de quitter sa forteresse intérieure pour solliciter l’attention des autres au moyen de ses écrits, assume le rôle - ô combien présomptueux - de celui ou de celle qui croit avoir un savoir à partager, et qui accepte par le fait même de se remettre continuellement en question au fil des discours qui font écho à ses propres publications. Cela me semble valable quelles que soient la portée et l’incidence que lesdites publications peuvent avoir au plan politique, social, économique ou religieux.

 

 

La première de couverture de J’irai danser sur la tombe de Senghor incarne tout un symbole. J’ai adoré la couverture avant d’aimer le Contenu. D’où vous est venue cette inspiration ?

L’inspiration venait tout simplement des deux personnages secondaires du roman que sont la boxe et la rumba congolaise, puisqu’il s’agit là de deux personnages à part entière au cœur de cette fiction. Pour la petite anecdote, j’avais rendez-vous dans le marché By d’Ottawa avec un photographe professionnel et un ami artiste qui avait accepté de prêter son visage au chanteur Modéro, le narrateur dans J’irai danser sur la tombe de Senghor. Une fois sur le lieu, nous avons attendu l’ami comme on attendrait Godot. C’est alors que le photographe m’a lancé : « Au fait Blaise, cela a dû t’échapper, mais il se trouve que tu es Noir comme ton personnage. Pourquoi tu n’attraperais pas cette guitare pour donner corps à Modéro ? » J’en ai d’abord rigolé parce que pour moi il était hors de question que je me voie sur la couverture de mon propre roman. J’ai suffisamment d’occasions de voir quotidiennement ma silhouette dans un miroir, tout de même ! Mais comme je ne trouvais pas d’alternative et que le temps nous était compté, je me suis prêté au jeu. Au point que mon père, lorsqu’il a reçu sa copie du livre à Kinshasa, n’a pas cru au premier abord que le visage qui se cachait derrière le chapeau était mien. Même quand je confirmais ce que ma sœur lui avait dit et redit, il doutait encore.

 

 

Vous êtes Canadien certes, mais avant tout et aussi congolais… alors, peut-on dire que lorsqu’on fait partie de deux fratries différentes, la place que l’on y occupe compte beaucoup ? Comment pouvez-vous définir comme complètement écrivain canadien et complètement écrivain congolais ?

Votre question se résume me semble-t-il à celle, plus générique, de l’identité, et qui est la même que l’on soit écrivain, joueur de basket-ball ou plombier. Je ne vous surprendrais pas en disant que le fait d’avoir passé près des deux-tiers de ma vie au Congo fait en sorte que je suis pétrie de culture africaine, plus exactement congolaise. Parce que cette culture constitue le noyau de mon être, parce qu’elle nourrit à la fois mon rapport à la vie et mon imaginaire, elle ne peut que se refléter dans mes écrits. Mais que l’on me montre un seul africain qui, après avoir été « à l’école européenne », après avoir eu la chance de rouler sa bosse loin de la terre qui l’a vu naître, serait resté inchangé. Je suis donc forcément dans une sorte de transculturalité en étant à la fois africain et nord-américain, riche d’une culture afropéenne et judéo-chrétienne indéniablement, toutes choses qui font de moi un être qui habite les frontières tout en sachant très exactement d’où il vient. Après, je n’ai pas d’objection aux qualificatifs que les uns et les autres pourraient choisir pour me désigner : écrivain congolais, canadien, franco-ontarien, je suis tout cela, et bien plus, sans aucun doute. 

 

 

Vos personnages… disons les personnages de vos romans… Le petit Che, Fourmi rouge par exemple ou Jean Le Gourou ont-il une existence dans le réel ?

Si aucun parmi eux n’a réellement existé, je confesse n’avoir pas dérogé à ce dans quoi tous les écrivains excellent depuis que la littérature permet de dire et d’interroger le monde : piquer dans la vie de mes contemporains ce que je trouve de beau ou de laid, de limpide ou d’énigmatique, pour le leur rendre sous le fallacieux prétexte de la fiction. L’important pour moi est et sera toujours de nous donner à revisiter la seule chose que nous partageons sans l’ombre d’une nuance : l’universelle condition humaine.

 

 

L’écriture de Blaise Ndala : L’intertextualité, les images qui occupent une place importante ainsi que le détail, la place de l’humour pour dire les choses… On a l’impression que cela vous permet d’assouplir une certaine colère et de montrer qu’un écrivain a toujours des auteurs de référence. Le style est fluide même si on note une certaine culture. Est-ce un travail conscient ?

Mes textes, cela ne vous aura pas échappé, frisent souvent la satire. Or l’humour est à la satire ce que la musique est à la mélancolie : un exutoire à une certaine forme d’impuissance dans le champ du réel. Un réel qui peut parfois, je vous l’accorde, générer colère et désenchantement, mais aussi joie et exaltation. Et je ne pourrais dire cela sans faire aussitôt un lien avec l’intertextualité que vous évoquez. D’abord pour mentionner que l’écrivain qui m’aura le plus marqué, étant jeune, en la personne de Sony Labou Tansi, est un diable de la satire et donc de l’humour le plus décapant qu’il m’ait probablement été donné de savourer comme lecteur. Ensuite pour confirmer ce que vous suggérez dans votre question : l’intertextualité m’a souvent permis de rendre hommage à des auteurs, hommes et femmes, qui occupent une place de choix dans mon esprit et dont les imaginaires influencent ou ont influencé ma perception du monde. Ce qui veut dire qu’il y a à la fois une part consciente dans ce que le lecteur découvre dans mes livres et une autre, inconsciente celle-là, dont je ne saurais circonscrire les contours.

 

 

Quand je vous lis et écoute vos interventions, je pense à Julien Benda. Dans La trahison des clercs, ce dernier affirme affirme ce qui suit : « Les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison, et que j'appelle les clercs, ont trahi cette fonction au profit d'intérêts pratiques ». Êtes de vous de cet avis ? Les écrivains, notamment en Afrique résistent-ils à l’oppression de la politique qui leur impose la soumission de leur plume et de leur conscience ?

Julien Benda nous a laissé cet ouvrage qui est en fait un manifeste de méfiance face aux tenants des idéologies qui ont dominé les 19ème et 20ème siècle. Il est bon de rappeler que le philosophe et écrivain pensait tout particulièrement aux intellectuels fascistes, nationalistes et communistes de l’entre-deux guerres, ainsi qu’aux écrivains dit « engagés » à qui il reprochait de servir non pas des valeurs comme la vérité ou la justice, mais une idéologie. Être de son avis, c’est s’adjuger un rôle de procureur que je trouve bien encombrant et peu glorieux du reste. Une chose est de romancer les travers de mes contemporains – du juge qui se laisse corrompre à l’humanitaire qui louvoie avec la belle mission de l’organisme qui l’envoie « sauver le Tiers-Monde » -, une autre est de reprocher à une catégorie d’écrivains de sacrifier les valeurs désintéressées au profit d’intérêts pratiques, pour reprendre les mots de Brenda. Encore qu’il n’y ait pas que la politique ou l’idéologie pour asservir une plume, des considérations bien plus mesquines et pernicieuses comme la soumission à l’argent, le conformisme ou le simple désir de plaire peuvent entraîner leur part d’inhibition et d’autocensure. Ma responsabilité, si tant est que j’en aie une, serait plutôt de prendre à bras le corps les enjeux que je juge importants et au sujet desquels j’ai des choses à dire ou des actes à poser. Cela m’occupe assez pour ne pas avoir à en rajouter. 

 

 

Blaise Ndala, juriste fonctionnaire dans les bureaux d’Ottawa et dans les prisons fédérales le jour, écrivain le soir. Cela habite et séduit… une humanité, un défenseur des droits humains… Vos romans ont aussi une dimension politique… quel est le message de votre engagement littéraire ?

Il est vrai que l’acte d’écrire est un engagement en soi, indépendamment de ce que tel ou tel auteur convoque dans ses écrits, de ce qu’il est ou n’est pas à la ville. Après, je pense que la notion de politique dans le champ de la création littéraire est bien plus complexe qu’il n’y paraît : une histoire d’amour entre deux filles dans une fiction signée par une romancière iranienne ou un poème écrit par un jeune sénégalais sur les tribulations d’un polygame de Ziguinchor peuvent être jugées plus politiques qu’une pièce de théâtre sur la corruption dans l’Italie du 21ème siècle. Mais pour répondre plus directement à votre question, je dirais tout simplement que comme n’importe quel écrivain, mes textes sont nourris par mes sensibilités qui sont tout, sauf monochromes. Partant, les expériences intellectuelles et socio-professionnelles que vous avez rappelées y jouent certainement un rôle, que cela se passe de manière consciente ou non. Aux lecteurs et aux critiques de se farcir la tâche d’identifier un message d’un texte à l’autre, si message il y a.

 

 

J’irai danser sur la tombe de Senghor sera adapté au Cinéma. Comment cela s’est-il passé ?

Rachid Bouchareb, le réalisateur franco-algérien que l’on ne présente plus, qui travaille depuis quelques années entre Paris et Los Angeles, était à la recherche d’une fiction qui aborde de façon décalée et originale « le combat du siècle » d’octobre 1974 à Kinshasa entre Mohamed Ali et George Foreman. C’était il y a bientôt trois ans, au moment du décès de l’homme qui fit vibrer Kin-la-belle aux cris d’ «Ali boma ye ! » C’est au bout d’une petite recherche sur le web, me dira-t-il, qu’il tombera sur mon premier roman et en fera la commande. Un an plus tard, après qu’il en avait acquis les droits en vue d’une adaptation cinématographique, il m’invitait à Hollywood pour travailler sur le scénario que nous avions commencé à écrire à quatre mains. Il s’agit là d’un projet de longue haleine qui suit tranquillement son bonhomme de chemin et dont l’aboutissement resterait difficilement dans le registre du secret.  

 

 

J’irai danser sur la tombe de Senghor est… très original, une marque de notre temps. Qu’est-ce qui vous l’a inspiré ?

Le roman est né d’une idée qui m’a longtemps habité, en réalité depuis la fin de mon adolescence au Congo, alors Zaïre. Pour faire court, je vous dirais que c’est mon oncle Eustache que nous appelons Abou Nidal, grand amoureux de boxe et grand danseur de rumba devant l’Eternel, qui, sans le vouloir, m’a mis dans la tête l’idée de ce livre qui lui est d’ailleurs dédié. C’est qu’à force de l’entendre me rabattre les oreilles sur le combat épique qui sanctionna le grand retour de Mohamed Ali, événement qu’il associait au « paradis perdu » du grand Zaïre dont il faisait le deuil entre deux concerts de Zaïko Langa-Langa, je m’étais fait une promesse : un jour, lorsqu’en moi se sera cicatrisée la blessure du mobutisme, je convoquerai les anges et démons de ce grand soir que nous promettait l’homme à la toque de léopard, Mobutu Sese Seko pour ne pas le nommer. Vous connaissez la suite.

 

Le thème de Sans capote ni kalachnikov est une critique du Néo-colonialisme, des Dictatures et de l’humanitaire comme business… Mais c’est aussi un éloge à l’espérance. Peut-on dire que la rédaction de ce roman vous a rapproché de vous-même, de vos aspirations profondes ?

Ce que je sais, c’est que chaque texte que j’écris constitue un moyen de poser des questions que font naître en moi les différentes déclinaisons de la condition humaine. Comme pour mon premier livre, il a fallu des années entre la RDC, la Belgique, le Canada et Haïti, pour que l’idée assez confuse de ce que j’appellerais plus tard « l’égocharité » se cristallise dans mon esprit. Il a fallu ce temps pour que j’en glane suffisamment au Sud comme au Nord avant de me sentir prêt à donner forme à une fiction inspirée en partie du sort des femmes du grand Kivu, dans l’est du Congo. Je ne sais pas si écrire ce livre m’a rapproché de mes aspirations profondes. Je sais en revanche qu’il aura été un beau prétexte pour enclencher une discussion avec des hommes et des femmes que j’ai eu le bonheur de rencontrer sur différents continents, autour des thèmes qui sous-tendent la tragédie relatée par les cousins et ex-soldats Fourmi Rouge et Petit Che.    

 

 

Quel est le sujet qui vous inquiète le plus en ce moment ?

Sans hésiter, le retour en force des idées nauséeuses d’une époque que nous croyions révolue, époque qui fut témoin des crimes les plus odieux dont des êtres humains puissent se rendre coupables : trafic d’êtres humains fuyant la détresse vers des terres inconnues, nationalisme exalté à la limite du fascisme, repli sur soi sur fond des politiques visant ni plus ni moins à assigner à résidence les deux tiers de l’humanité, racisme et sexisme décomplexés y compris dans des sociétés qui aiment à se présenter en parangons de vertu sur la scène internationale… La liste, hélas, est bien longue et affligeante. Mais si je suis inquiet, je suis également optimiste. Je le suis car partout se lèvent des voix de la résistance, se multiplient des gestes d’humanité de la part d’hommes et de femmes qui, de Lampedusa à San Diego, choisissent la prison plutôt que de laisser crever à la belle étoile ou dans le vendre de l’océan leurs semblables.

 

 

J’ai lu quelque part… Dany Laferrière a fait découvrir Haïti, Kim Thuy a fait découvrir le Vietnam, Blaise Ndala fait découvrir le Congo. En dehors de l’immigration, qu’avez-vous de commun avec ces deux écrivains ?

Ce sont là les mots de Marie-Maude Denis prononcés le soir de la victoire au Combat national des livres. Je n’avais jamais pensé à ce que je pourrais avoir en commun avec Kim Tuy dont j’ai savouré avec délectation les livres, jusqu’à ce que vous me posiez la question. Me revient alors à l’esprit le fait que nous avions tous les deux fait des études de droit et étions passés par la case barreau. Quant à Dany Laferrière, eh bien, regardez comment le grand frère abuse de « l’art presque insolent du titre » pour comprendre qu’ayant signé tour à tour J’irai danser sur la tombe de Senghor et Sans capote ni kalachnikov, je pourrais difficilement jeter la première pierre à l’auteur de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, grand amoureux, comme moi,  du café et des mangues juteuses d’Haïti.

 

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Crédit photo: Etienne Ranger

La francophonie a –t-elle un avenir en Ontario ?

Le fait francophone, contre vents et marrées, a plus de 400 ans en Ontario. Nous sommes nombreux à croire qu’il sera encore là à la fin de ce siècle et bien au-delà, que des hommes et des femmes se lèveront d’Ottawa à Thunderbay en passant par Hearst chaque fois que la résurgence des forces hostiles à la diversité le menacera. Ce ne sont pas ceux qui ont vu les Franco-ontariens remporter une bataille à la David contre Goliath pour sauver l’hôpital francophone Monfort d’Ottawa en 1997 qui me contrediront.

 

 

Un roman en préparation ?

Un roman historique qui n’arrivera pas avant 2020.

 

Merci Blaise

 

  

Propos recueillis par Nathasha Pemba,

 

 

 

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Robinson Ngametche: Être intégré ou développé ne veut pas dire nier sa culture encore moins l’oublier

23 Juin 2019, 20:47pm

Publié par Nathasha Pemba

Amoureux du patrimoine et spécialiste sur la question, Robinson Ngametche, Québécois d’origine camerounaise, PRIX DU PATRIMOINE DES RÉGIONS DE LA CAPITALE-NATIONALE (QUÉBEC) ET DE LA CHAUDIÈRE-APPALACHES". Catégorie "Interprétation et diffusion"  a accepté de nous rencontrer.

 

En cette belle soirée de Juin, nous voici aux Plaines d’Abraham situées dans le Vieux-Québec à côté du Parlement, non loin du Château Frontenac. Il y a six siècles environ, ce lieu avait été trouvé par un colon écossais pécheur et pilote. Au XVIII siècle, durant la guerre de Sept ans, ces terres sont la scène de la bataille des Plaines d’Abraham au cours de laquelle l’armée britannique escalade les parois abruptes de la colline de Québec dans la nuit. Il surprend les Français et les bat. Cette bataille laisse le contrôle du verrou de Québec aux Britanniques, ce qui leur donne une année plus tard le contrôle de la Nouvelle-France et la capitulation de Montréal.

 

Nous avons choisi ce lieu parce que Les Plaines d’Abraham comme lieu historique nous parlent et aussi parce que c’est un lieu qui inspire la paix et la quiétude. Quand on est à cet endroit, on a l’impression qu’on a déjà vu tout Québec.

 

Bonjour Robinson, comment vas-tu ?

Je vais très bien. Merci

 

Alors Robinson, comment décrirais-tu ton parcours ?

J’ai un parcours classique… ordinaire. J’ai étudié l’Histoire au Cameroun avant de voyager à l’université Senghor d’Alexandrie où je suis allé faire le programme du Master en développement option gestion du patrimoine culturel. De là, je suis allé en France pour réaliser mon stage au musée Aquitaine de Bordeaux. La question du patrimoine culturel immatériel m’intéressait et à partir de là, j’ai eu une ouverture pour la recherche au Canada comme stagiaire. Je suis venu à Québec.

 

Découvrir ma cité… de quoi s’agit-il exactement ?

C’est un projet d’innovation sociale et culturelle né à l’été 2017. Il vise à faciliter l’installation et l’intégration des nouveaux immigrants dans la ville de Québec à travers les principaux éléments de son patrimoine culturel. Le projet est constitué de deux activités principales : Un circuit dans le vieux Québec et un souper interculturel. Il faut noter que les circuits empruntés ont un lien avec l’immigration: la colline parlementaire, l’édifice Price, le séminaire de Québec, le château Frontenac, la place royale et le musée de la civilisation

 

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Une vue de la ville de Québec

 

 

 

Tu as fait de la connaissance de l’art et de la culture de Québec ton cheval de bataille, notamment avec la connaissance du patrimoine et de l’histoire pour les immigrants… Quel objectif espères-tu atteindre avec cette implication ?     Penses-tu qu’il est possible de faciliter l'installation et l'intégration sociale et culturelle des immigrants dans la société québécoise avec ce moyen ? Quelles sont les stratégies ?

L’immigrant peut découvrir l’histoire de Québec et l’histoire des immigrants qui l’ont précédé… connaître l’histoire des autres immigrants est important. Cela permet de comprendre comment ils se sont organisés.

 

 Découvrir ma cité c’est un moyen qui facilite l’intégration des migrants 

 

Le projet « Découvrir ma cité » est comme un pont entre deux cultures. Le projet vient rallier la culture de la communauté d’accueil et de la communauté immigrante. Lorsque cela met en valeur le patrimoine culturel de la ville et des québécois. Cela met aussi en valeur le patrimoine culturel des immigrants parce que ce patrimoine est appelé à être conservé, à être transmis aux générations futures. Cela facilite l’intégration et développe un sentiment d’appartenance à la ville.

 

 

Il y a une phrase qui dit presque tout de la ville de Québec : « l’accent d’Amérique ». Pour moi cela signifie beaucoup de choses, pas seulement l’Amérique, mais le monde dans mon imaginaire. Alors dans quels musées de Québec notamment as-tu eu l’impression d’être dans une dimension totalement universelle ?

Bien évidemment. Quand je visite par exemple le Musée de la civilisation, il y a des exposés qui renvoient non seulement à la culture québécoise mais aussi à la culture des autres communautés. En 2017, il y a eu une exposition qui portait sur l’Égypte ancienne. Pourtant cela n’a rien à voir avec la culture québécoise, mais le musée c’est un temple du savoir. Il ne représente pas seulement la culture de la localité. Il représente aussi la culture du monde entier, la recherche… Dans chaque musée il y a toujours un volet recherche que l’on met en valeur et tout le monde peut s’y retrouver… Lorsqu’on se promène dans la ville de Québec, on a l’occasion de voir les marques des autres communautés. Il y a par exemple, la rue des Poètes, une rue intégrée dans le circuit « Découvrir ma cité ». C’est une rue réservée aux poètes internationaux… bien au-delà. Ce sont des poètes de renom… ce ne sont pas des poètes québécois mais des poètes du monde… À la place de l'Assemblée Nationale au pied de la porte Saint-Louis, il y a le buste de Gandhi… Nous connaissons tous l’histoire de Gandhi démocrate et apôtre de la non-violence. Et quand on arrive à Québec, cela nous donne un sentiment d’appartenance à une certaine culture de la Paix, de l'amitié, de la fraternité et de la non-violence… et Québec c’est un peu cela

Musée de la Civilisation à Québec

 

 

Nous avons tous droit à un lieu qu’on aime, qui nous remet les pendules à l’heure, alors quel est pour toi le Musée où le patrimoine qui te parle le plus ici à Québec ? Et pourquoi ?

 

La ville de Québec est une ville patrimoniale, une ville classée sur la liste du patrimoine mondial. C’est un label, un objet précieux que les spécialistes du patrimoine aimeraient découvrir. J’ai découvert la ville de Québec avant d’être à Québec. Quand j’étais à l’université Senghor d’Alexandrie, nous travaillions surs les patrimoines mondiaux de l’UNESCO. Il y a notamment le Musée de la civilisation qui est un musée avec une renommée mondiale…

Ce qui m’attire dans la ville de Québec, c’est premièrement son caractère patrimonial, deuxièmement c'est le Musée de la civilisation qui renferme les collections des objets de la culture pas seulement des québécois mais aussi de toutes les communautés culturelles qui sont passées par ici.

 

https://www.youtube.com/watch?v=8G-JC77ipi8

 

Immigrants et Culture… Cela me fait penser à une citation qui revenait sans cesse au lycée : « La culture c’est ce qui demeure dans l’homme lorsqu’il a tout oublié »… C’est d’Émile Henriot je crois… quel lien ferais-tu ?

 

Chacun est libre d’adopter sa culture d’origine ou la culture de sa communauté ou de sa ville d’accueil. Je dirai que la communauté en général c’est quelque chose qui est spécifique à quelqu’un. J’ai une culture, tu as la tienne, le Québécois a la sienne. Une personne qui quitte son pays et qui arrive dans un nouveau pays est libre d’adopter entièrement la culture du lieu qui l’accueille ou faire la cohésion de deux cultures… ne pas se détacher entièrement de ses origines mais garder des marques ou bien s’intégrer dans la culture de l’autre. Les deux ne sont pas incompatibles. Être intégré ou développé ne veut pas dire nier sa culture encore moins l’oublier.

La culture c’est la manière de comprendre le monde, de fabriquer des faits sociaux… Dans chaque culture il y a des points positifs et négatifs.

 

Robinson nous parle de sa philosophie de vie et de bien d’autres choses encore… Cliquez sur la vidéo…

 

https://www.youtube.com/watch?v=kfG1iIsDDZM

 

Les projets de Robinson… Cliquez sur la vidéo ci-dessous

 

https://www.youtube.com/watch?v=72xCrZfezjg

 

 

Interview réalisée par Nathasha Pemba

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Suzanne Kemenang, éditrice francophone dans le paysage ontarien

9 Juin 2019, 18:32pm

Publié par Nathasha Pemba

Bonjour Suzanne, comment allez-vous ?

Bonjour Nathasha, je vais très bien merci.

 

Qui est Suzanne Kemenang ?

Suzanne Kemenang est une jeune femme entrepreneure, fondatrice des Éditions Terre d’Accueil, une maison d’édition francophone basée dans la grande région de Toronto, en Ontario. Je suis originaire du Cameroun et je vis au Canada depuis 2007.

 

Une éditrice francophone dans le paysage ontarien…  Quels sont vos défis ?

 

Je n’ai jamais vécu ma francophonie en Ontario comme un handicap, bien au contraire ! Être francophone en Ontario, pouvoir vivre et travailler en français, permet de développer rapidement un sentiment d’appartenance à une grande et belle famille. Il y a aussi beaucoup plus d’ouverture et d’accessibilité à bien des égards, ce que je n’ai pas toujours retrouvé au Québec, c’est pourquoi je parlerais plus d’opportunités que de défis d’après ma propre expérience. Opportunités parce que les Éditions Terre d’Accueil viennent combler un besoin de représentation d’une bonne partie de la population francophone, ontarienne et même canadienne issue de l’immigration et mettre l’accent sur les auteurs et les sujets qui se rapprochent de leur réalité.

 

L’Ontario et le Canada en général étant une terre d’immigration par excellence, les sujets qui pourraient être traités autour de l’immigration et dont aucune autre maison d’édition francophone hors Québec ne parle, sont infinis. De même, les individus issus de ce mouvement de population au Canada ou ailleurs et qui contribuent à l’avancement de leur terre d’accueil ont beaucoup de choses à partager parce qu’en fin de compte, on vient tous de quelque part et on a toujours quelque chose à apprendre de l’autre dans sa différence et sa singularité.

 

***

Je n’ai jamais vécu ma francophonie en Ontario comme un handicap, bien au contraire !

***

 

 

Terre d’Accueil est votre maison d’édition : Quels sont les domaines explorés par votre maison d’édition… les sujets de prédilection ?

 

La maison d’édition a choisi de ne pas publier des ouvrages de fiction, mais de se concentrer sur les biographies, les guides pratiques, les beaux livres ou encore des ouvrages en spiritualité et croissance personnelle. De cette façon, la possibilité sera donnée aux auteurs de mettre en avant leurs compétences et les faire connaître au moyen d’un livre. Nous espérons aussi révéler des talents, donner une plateforme à des personnes qui ne sont pas nécessairement tournées vers la fiction et qui ont des histoires à raconter, des expériences à partager ou des connaissances à transmettre.

 

Il existe aussi au sein des Éditions Terre d’Accueil une section dédiée aux projets spéciaux qui permettra à la maison d’offrir des services clé en main. Ces projets seront des occasions d’accompagner des organismes ou des particuliers dans leur travail éditorial à des fins de publication.

 

 

La francophonie, parlons-en… La francophonie a-t-elle un avenir en Ontario ? Et au Québec ? Et dans le monde ?

 

L’avenir de la francophonie repose sur la capacité des pays comme le Canada qui accueillent les francophones en provenance du monde entier, de miser sur la pluralité et la diversité des différentes cultures francophones pour garantir l’avenir de cette belle langue ici et ailleurs.

 

Imaginez-vous en face d’un enseignant à l’oral qui vous dit ceci : « Le meilleur est ma destinée », dites-moi en deux phrases ce que vous en pensez…

Suivre sa voie. Avoir confiance en l’avenir.

 

Des projets ?

 

Plein la tête ! Dont quelques-uns qui me tiennent particulièrement à cœur et que j’espère lancer très bientôt, mais aussi de belles collaborations à venir. Restez à l’affût pour plus de détails !

 

Notre site internet : www.terre-daccueil.com

Facebook : @editionsterredaccueil

 

Merci

 

Propos recueillis par Nathasha Pemba

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Préparation au combat de Mattia Scarpulla

1 Juin 2019, 08:00am

Publié par Nathasha Pemba

Préparation au combat est le quatrième ouvrage de Mattia Scarpulla, auteur québécois d’origine italienne.

 

Dans ce recueil, on apprend que la vie est un combat et pour y demeurer, il faut être prêt, se préparer à la confrontation, aux différences, aux joies, aux peines, aux rencontres et aux séparations… On n’obtient rien sans combat. Ce recueil de nouvelles, à mes yeux, fait écho à ces vers de Victor Hugo :

 

« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front.

Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime.

Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime ».

 

La vie est un combat. Il faut s’y préparer pour se maintenir en vie, continuer à vivre et s’ouvrir aux possibilités réalisables. Vivre, expérimenter, lutter, combattre, se battre. L’autre, apparemment adversaire ne le devient que si nous aussi nous nous posons en adversaires devant lui. C’est la question de l’altérité.

 

Dans ce recueil, l’auteur associe une certaine autobiographie à une fiction à partir des lieux réels et des souvenirs communs. Les histoires aussi diverses les unes que les autres mettent en lien des personnes dont la première caractéristique est leur différence visible. Scarpulla invite ses lecteurs à aller au fond des choses de la vie pour comprendre que sans autrui, la vie n’est pas possible.

 

S’il y a plusieurs personnages dans ce recueil de nouvelles, il y en a deux assez insolites qui reviennent du début à la fin du livre : Le Québec et l’Italie. Ce qui  se comprend aisément car l’auteur est italien d’origine et habite le Québec. Tous les autres personnages varient en fonction des nouvelles. Il y a, par exemple, Éric, Geneviève, Barbara dans la nouvelle qui donne son nom au titre du recueil.

 

Ces personnages d’origine, de religion et d’orientation sexuelle différente se baladent à travers le Québec et notamment dans la ville de Québec.

 

Dans la nouvelle qui donne au recueil son titre, Préparation au combat, il est question de la disparition d’une trentaine d’enfants. Personne ne sait où ils se trouvent. Cette disparition occasionne un retour à la fraternité dans les quartiers. En effet, lors des enquêtes, les populations ressentent le besoin de se ressouder autour de cette cause. Il neige, il ne fait pas beau du tout, mais cela n’empêche pas les gens de se mettre ensemble afin de trouver des solutions. Éric découvre la saveur de la bière dans chaque maison qu’il visite. La bière lui donne du tonus et le réchauffe dans ce froid hivernal parfois plombant.

 

Au fil de la nouvelle, Scarpulla laisse entrevoir une histoire d’amour assez complexe. Éric et sa sœur Geneviève sont amoureux d’une même femme : Barbara l’Italienne. Tous les trois vivent une relation amoureuse et chacun ou chacune, sans pourtant être possessif ou possessive, se contente de ce qui lui revient. Ce type de relation revient aussi dans la nouvelle intitulée : « Laura, Andrea, Daria, et Pietro n’habitent plus en Italie ». Dans cette dernière nouvelle, il est davantage question de relation homosexuelle entre les différentes personnes qui vivent des déceptions et qui se partagent l’amour d’une façon très simple.

 

Si Éric n’envisage pas de quitter son Québec natal pour Barbara qui doit bientôt rentrer en Italie, Geneviève elle, pressent qu’il s’agit là d’un amour éternel. Pour Barbara elle est prête à tout… même tuer, affirme-t-elle à son frère. Elle se crée des amis italiens, elle apprend l’italien et se teint les cheveux comme Barbara, elle adule Venise et envoie sa candidature dans des universités italiennes. Elle prend des risques…

 

Dans la plupart des nouvelles de ce recueil, l’amour qu’il soit charnel, spirituel ou platonique est au rendez-vous. Il se décline de plusieurs manières.

 

Dans la première nouvelle, par exemple, Diversité culturelle, diversité religieuse et diversification de sentiments sont au rendez-vous. Chaque prénom, chaque personnalité traduit une réalité humaine. Comme le monde est divers, les relations entre les personnages durant ce voyage en auto laisse défiler les réalités du passé, l’amour, la séparation, les préjugés, les conflits, les sous-entendus et l’amour…

 

Préparation au combat ou l’éloge de la rencontre ?

À n’importe quel moment, une rencontre peut nous surprendre parce qu’elle peut nous ouvrir à la vie ou nous fermer la porte de la Vie.

 

À certains endroits de ce recueil, Scarpulla m’a fait penser à Alice Munro (la souveraine de l’art de la nouvelle contemporaine) non point dans le style, mais dans les thèmes qui ont trait à l’intersubjectivité et qui vous plongent, juste en quelques descriptions, dans un univers comme si vous vous trouviez dans un restaurant où il vous faut décider de votre choix.

 

Ce qui m’a aussi charmé dans ce recueil de nouvelles, ce sont d’abord les histoires. Je suis très sensible à la question du Vivre-ensemble et la manière de souligner les différences des gens qui malgré tout partagent le même univers est assez remarquable. Il y a aussi la question du terrorisme qui n’est peut-être pas très présente au Québec mais qui reste une question tout de même… Il y a aussi le style, discontinu, aiguisé et confiant qui interpelle le lecteur vigilant.

 

« J’ouvre une armoire et déverse le contenu de mon estomac sur les vêtements de Carlo. Ma main trouve l’interrupteur. Je contemple avec plaisir le dommage causé. Carlo devra s’offrir de nouveaux habits de luxe. En remettant le meuble, je sursaute. Une présence dans mon dos ».

 

 Toutes les nouvelles de Préparation au combat, traduisent les rapports humains, lieu de la rencontre, du conflit et de l’harmonie aussi. Il y a notamment les Origines. Scarpulla traduit l’amour des origines en lien avec l’exil comme pour dire que l’exil ne nous déracine pas toujours complètement… bien au contraire, il nous rapproche très souvent de ce que nous sommes en réalité et d’où nous venons. Dans la nouvelle « Un arbre dans la rue », Margherita repense à son Italie natal après cinq ans de vie à Québec. Tous les souvenirs remontent et elle n’en peut plus, elle veut rentrer chez elle à Bologne. « Les apéros sur la place, les après-midi à la plage de Porto Venere, la musique de son adolescence, les manifestations à l’université »… Tout cela lui manque à Québec. Mais elle veut surtout sauvegarder le patrimoine italien que la dictature est en train d’avaler par faux amour des traditions :

 

« Nous devons rentrer en Italie

Nous devons donner l’exemple aux autres expatriés

Nous devons partager nos expériences à l’étranger

Nous devons essayer de changer les choses, avant que la dictature ne s’installe définitivement »

 

Cette nouvelle à elle seule transporte le lecteur dans l’Italie traditionnelle et moderne. On y retrouve des questions politiques mais aussi des situations ambiguës où finalement on ne sait pas qui sont réellement nos proches : des espions, des membres de la mafia ?

 

L’origine et l’exil constituent ce qu’il y a de plus complexe dans le monde. L’origine comme l’exil laisse un vestige, une marque. Cela peut être une cicatrice, un souvenir, un amour, une déception, un goût, une mélodie comme on le voit dans tout le recueil où la chanson italienne demeure le point de repère pour ceux qui sont partis. C’est tout cela qui définit ces immigrants, ce qui fonde leur richesse tant individuelle que collective.

On ne quitte vraiment jamais chez soi, même si on décide de partir un jour. La migration ou le déplacement des personnes n’est jamais anodine. Il y a comme cette idée d’éternel recommencement car il faut toujours se réinstaller physiquement d’abord ( on reste longtemps chez soi mentalement, même après le déplacement surtout lorsqu’il n’est pas voulu). Et c’est un enjeu fondamental parce que l’on risque de rater son intégration et passer à côté du bonheur. L’éternel recommencement de vies déplantées volontaire ou involontaire. Partir oui, mais pour quoi ? Scarpulla essaie de montrer ici que si partir c’est mourir un peu comme dit la chanson, il faut bien renaître quand on arrive au lieu d’immigration, construire, s'organiser et penser l’avenir. Effectivement, l’exil ne peut se penser sans terre d’accueil. Et ici dans le recueil de nouvelles, Québec, Montréal, Rivière du loup et d’autres lieux forment la terre d’accueil avec tout ce qu’il y existe de complexe.

 

 J’ai beaucoup aimé ce recueil de nouvelles de Mattia Scarpulla. Les histoires et la construction traduisent sans doute quelque chose de l’auteur lui-même. Les chemins sont inattendus, les chutes sont bonnes. Les souvenirs font voyager et l’idée du futur fait entrevoir quelque chose de meilleur. Toutefois, on ne manquera pas de mentionner que si les rencontres sont apparemment extérieures, elles demeurent éminemment intérieures. Dans la vie, il n’ y a pas de hasard.

Je vous recommande ce recueil et souhaite bon vent à Mattia Scarpulla !

Un grand merci au service Presse des éditions Hashtag.

 

Nathasha Pemba

 

Références du livre

Mattia Scarapula, Préparation au combat, Montréal, Hashtag, 2019.

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Armand Gauz, Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire 2018 pour son roman « Camarade papa »

26 Mai 2019, 18:25pm

Publié par Nathasha Pemba

Armand Gauz, Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire 2018 pour son roman « Camarade papa »,

 

À la suite des écrivains ivoiriens Aké Loba, Bernard Dadié, Jean-Marie Adiaffi, Ahmadou Kourouma, Maurice Bandaman et Véronique Tadjo…

 

Notons que le poème, Les seins de l'amante de Timba Bema (aux éditions Stellamaris) est colauréat de cette édition.

 

Gauz, un écrivain engagé

Le premier roman de Gauz, Debout Payé, publié en 2014, connaît un succès phénoménal dès sa sortie. Dans ce best-seller en France et un peu partout dans le monde, l’auteur porte un regard interrogateur sur la société de consommation en s’appuyant sur ses expériences de vigile. On reconnaît, en outre, que ce livre propose une réflexion sociopolitique et historique pertinente sur la situation des «minorités visibles» en France.

 

« S’il y a une constante entre Debout payé et Camarade papa c’est la question de la construction des valeurs symboliques plus fortes susceptibles de fabriquer la décolonisation intellectuelle »[1]

 

 

Camarade Papa

En 2018 paraît le deuxième livre de Gauz, Camarade papa. Dans le livre, deux traversées polémiquent :

Présentation de l’éditeur :

1880. Un jeune homme, Dabilly, fuit la France et une carrière toute tracée à l’usine pour tenter l’aventure coloniale en Afrique. Dans une « Côte de l’Ivoire » désertée par l’armée française, quelques dirigeants de maisons de commerce négocient avec les tribus pour faire fructifier les échanges et établir de nouveaux comptoirs. Sur les pas de Dabilly, on découvre une terre presque inexplorée, ses légendes, ses pactes et ses rituels…

Un siècle plus tard, à Amsterdam, un gamin d’origine africaine raconte le monde postcolonial avec le vocabulaire de ses parents communistes. Lorsque ceux-ci l’envoient retrouver sa grand-mère et ses racines en Afrique, il croise les traces et les archives de son ancêtre.

Ces deux regards, celui du blanc sur l’Afrique et celui du noir sur l’Europe, offrent une histoire de la colonisation comme on ne l’a jamais lue. Gauz fait vivre des personnages tout en contrastes, à la lumière solaire, dans une fresque ethnologique pétrie de tendresse et d’humour."

 

Comme dans Debout Payé, Gauz poursuit dans Camarade Papa l’histoire de la colonisation et de la décolonisation, de l’immigration, des espoirs et de l’espoir des Africains et de certains Occidentaux. Par ailleurs, Gauz cherche constamment à approfondir ses connaissances et à affiner sa compréhension de l’histoire de la colonisation et de l’immigration africaine qui le préoccupe. Comme on peut le constater en le lisant, Camarade papa est un roman très documenté qui revisite l’histoire.

 

Gauz, écrivain d’une histoire à partir de l’Histoire

À travers différents plateaux, Armand Gauz maitrise autant la culture ivoirienne, française, francophone pour montrer que si l’humain qu’il est se définit avant tout par son être, il incarne aussi des valeurs, un lieu, une maison, une culture ou des cultures… une humanité. En acceptant de prendre la parole, Gauz contribue à sensibiliser la collectivité à la réalité de l’histoire de la colonisation, de la décolonisation des migrants en Occident...

Partout où il passe, Armand Gauz marque les gens par sa simplicité (son look et son sourire notamment) qui le rend de fait accessible, son humour équilibré qui parle au monde, sa passion, sa générosité, sa culture son intelligence vive et son ouverture à la cause de l’humain. Il incarne un modèle de résilience, de travail et de talent. Avec un charisme bien particulier, Gauz fait comprendre qu’on n’a pas besoin de déconstruire pour être. Il faut plutôt Construire ce qui n’a peut-être jamais été construit ou qui n'est pas achevé : Notre case symbolique.

 

Recevoir ce prix pour Gauz est certainement une reconnaissance. J’espère que cela permettra aux lecteurs de se procurer cet ouvrage et ses ouvrages antérieurs et ultérieurs pour comprendre davantage l’histoire de la colonisation, le phénomène de l’immigration et l'humanité dans ce qu'elle a d'excellent. Il ne nous suffit donc pas d’attendre de Gauz un engagement continu, une responsabilité qui consistera à donner un visage et d’humaniser nos mots, nos maux et nos vécus… Il faut s’engager avec lui.

 

 

Camarade Papa et les Prix littéraires

Prix Ivoire pour la littérature Africaine d’expression Francophone 2018 par l’Association Akwaba Culture.

Grand Prix national Bernard Dadié 2019 de la littérature

Grand prix Littéraire d’Afrique noire  2018

 

 

« Je crois que quand tu arrives à faire rire quelqu’un, tu parles directement à son intelligence… Celui qui rit, c’est celui qui a compris! Et puis le rire est une manière de résister, un appel au recul, au calme, une manière de réunir un maximum de monde autour de soi »[2].

Armand Gauz

 

Armand Gauz, Grand Prix Littéraire d’Afrique noire 2018 pour son roman « Camarade papa »

L’ADELF (Association des Écrivains de la Langue Française) réunit, dans un même attachement à la langue française, des écrivains de toutes origines. Son objectif est de révéler de nouveaux talents et de consacrer les écrivains majeurs qui, par la qualité de leur écriture et la force de leur engagement, font rayonner dans le monde entier les valeurs de la francophonie.

Pour l'ADELF, la langue française représente un patrimoine commun en perpétuelle et nécessaire évolution, qui précède ou accompagne, par le dialogue des cultures, les mutations du monde moderne.

 

Bravo Armand !

 

 Nathasha Pemba

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Mariusca Moukengue, slameuse congolaise: Au-delà du slam, il y a le slam et le slam encore

9 Mai 2019, 18:15pm

Publié par Juvénale Obili

La femme et l’art. L’art et la femme. Pour ce mois de Mars, une femme a attiré notre attention. Il s’agit de Mariusca Moukengue. Jeune, jolie, intelligente et épanouie, Mariusca rencontre le slam sur son chemin en 2016 et depuis, elle ne cesse d’accomplir des prouesses dans cet univers artistique grâce à son talent. A cet effet, le sanctuaire de la culture l’a rencontré :

 

 Bonjour Mariusca, comment vas-tu ?

 Je vais bien, merci.

 

Qui est Mariusca Moukengue ?

Mariusca Moukengue est la slameuse congolaise. Amoureuse des belles-lettres et juriste de formation, elle se lance dans l’art (théâtre, dramaturgie) en 2009. C’est en 2016 qu’elle rencontre le slam sur son chemin.

 

Que représente le slam pour toi ? Et comment le définis-tu ?

Le slam est, pour moi, une possibilité de la vie. Il est à mes yeux le moyen par excellence du poétiquement correct: s’exprimer, créer de l’harmonie entre mes rêves. C'est ma réalité à travers le langage poétique. Slamer c’est prêter son souffle de vie aux mots afin que celui-ci change nos maux en véritable source d’espérance. En outre, le slam a ceci de sacré : le partage.

 

Quel message fais-tu véhiculer au travers ton art ?

Ce que je véhicule comme message c’est l’amour, la conquête et la découverte de l’humain. Car l’Homme reste l’élément clé à travers lequel la divinité agit. Mon slam est à la fois une auto-thérapie qui pourrait devenir sociale, mais aussi le canal par lequel je loue les vertus comme la solidarité, la compassion, le sens des responsabilités, du devoir… Ma plume écrit parfois pour l’incompris, l’oublié, le rêvé et le rejeté.

 

Parle-nous brièvement de ton parcours d’artiste…

Dans mon parcours artistique, j’ai eu plusieurs collaborations telles que celle avec l’Union Européenne sur les ateliers slamunité au profit des filles victimes des violences conjugales du 1 décembre 2018 au 31 mars 2019. Un maxi single « Slamourail » qui compte 4 titres. Plusieurs prestations à l’intérieur tout comme à l’extérieur du pays entre 2016 et 2018 (IFC Congo, Suisse, …). Le théâtre m’a également porté haut en juin 2018 avec « Bac ou mariage » de Fifi Tamsir Niane Cochery, mise en scène par Bill Kouelany à l’institut français de Pointe-Noire. En 2017, je reçois le prix Contemporary Mentoring, bourse décernée par Contemporary and à Waza en RDC et deux autres prix par les ateliers Sahm en 2018.

 

En tant que femme, quelles sont les difficultés que tu as     rencontré au début ?

Les difficultés sont nombreuses comme pour la plupart des femmes artistes. Il y a notamment : le manque de soutien financier, la discrimination sexiste et les difficultés liées aux préjugés. Nonobstant, ce qu’il y a de plus beau c’est de remarquer comment l’amour de son art est capable de briser des frontières. Les difficultés peuvent être transformées en véritable opportunité quand on se met au travail, quand on sait aller vers les autres, quand on sait écouter mais surtout rester humble et croire en l’impossible.

 

Sur quels projets t’engages-tu au-delà des activités autour du slam ?

Au-delà du slam, il y a le slam et le slam encore. A travers le slam j’offre des ateliers slam intitulés Slamunité. A travers le slam je fais des spectacles, concerts. Et, tout dernièrement, mon maxi single « Slamourail ». A travers le slam je fais des rencontres avec les jeunes écoliers « Slamunité in school ». A travers le slam je partage ma vie au public.

 

En plein 21e siècle, que réponds-tu aux hommes qui disent que les femmes ne peuvent rien sans eux ?

Autant que les hommes ne peuvent rien sans les femmes… C’est une question d’interdépendance. On a beau travailler individuellement, la nature nous emmènera toujours à cohabiter et collaborer. La femme c’est ta mère, ta sœur, ton épouse, ta voisine, ta cousine et j’en passe. Tout comme l’homme qui est ton frère, ton ami, ton conjoint, ton cousin, ton neveu… L’univers est bidimensionnel : une dimension féminine et une dimension masculine. L’homme et la femme sont complémentaires. Et cela de la création jusqu’à la fin des temps.

 

Mars mois de la femme, que peux-tu dire à ces femmes porteuses de talents mais qui manquent de l’élan et de la détermination ?

La détermination est ce seul pouvoir qui rend possible des rêves le plus insensés. Femmes, personne ne viendra vers vous si vous ne faites pas le premier pas. La liberté ne se donne pas, elle s’arrache au prix de l’effort. Etre femme est un pouvoir de plus. Pouvoir d’être ce qu’on rêve, pouvoir de changer la société, de réussir, de transformer et de transcender. Femmes, osez, croyez en vous et en vos rêves. Rien ne sera facile mais la meilleure manière d’échouer c’est de ne rien essayer. Formez-vous, formons-nous, allons à la conquête de ce que nous voulons car tout part de la volonté. Oui, l’audace est la seule chose qui touche vraiment le ciel. Osons être et devenir. Tout dépend de toi femme, alors fonce !

 

 

  Propos recueillis par Juvénale Obili.

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Conversation avec Docteure Julie Pope

11 Mars 2019, 13:57pm

Publié par Nathasha Pemba

 

Bonjour Julie Comment allez-vous ?

Bonjour Nathasha. Je vous remercie pour votre intérêt sur mon livre et ma personne. Je vais bien merci. Et vous ?

 

Moi aussi je vais bien. Merci Julie. Dites-nous un peu Julie…Qui êtes-vous ?

Je suis Professeure de Français Langue Étrangère (FLE) au Centre social de Villiers sur Marne, en Ile de France. Mon histoire est celle d’une femme d’origine Camerounaise, venue poursuivre des études en France. Mon père était un homme de Lettres, et ma mère une brave femme instruite. Ma famille maternelle est constituée d’une généalogie féminine. Mon arrière-grand-mère était une griotte. Elle chantait et dansait des louanges des grandes personnalités. Quant à ma grand-mère, elle me disait de lui apprendre l’alphabet et les chiffres. Enfant, je le faisais avec joie et j’aimais entendre la sonorité de sa voix lorsqu’elle lisait l’étiquette sur sa bouteille de bière. Lire était évident pour moi, mais pas pour elle. Je lui disais SPECIAL et elle disait ESSIPECIAL, et nous recommencions à l’infini pour qu’elle articule comme je le voulais SPECIAL et nous finissions par en rire aux éclats. Cette leçon donnée à ma grand-mère était très importante pour moi. Car il y avait une transmission orale et une sorte d’échange entre deux générations différentes : celle de l’oralité et du rire d’une part, celle de la jouissance d’un savoir livresque et celle de la langue et de la norme écrite, d’autre part. C’est pour elle que j’ai écrit pour la première fois une histoire, celle de l’origine de ma tribu qu’elle me racontait. C’est pourquoi j’ai voulu parler de ce qui me relie à la vie et aux femmes de ma famille. Est-ce la parole, l’écriture, la transmission, la généalogie féminine ? En venant faire mes études en France, mon projet a été de contribuer à la recherche, notamment, dans le domaine des écritures féminines et celui de la langue française coloniale. Les auteurs qui ont bercé mon enfance sont entre autres, Maïmouna d’Abdoulaye Sadji, Ville cruelle de Mongo Beti qui parle de la femme africaine et du colonialisme. J’ai soutenu une thèse de littérature française et francophone, en France. L’ouvrage "Emancipation et création poétique. De la négritude à l’écriture féminine" est un essai tiré de mes travaux de recherche. Il est destiné, entre autres, aux femmes. J’aime l’écriture et la lecture. Très jeune, il m’est arrivé d’admirer mes enseignantes de Français. Les femmes qui lisent et qui écrivent exercent sur moi une fascination.

 

 

Une question pour vous : Qu’est-ce que le langage ? Peut-on parler d’un monde sans langage ?

 Le langage est la marque de communication relevant ou non de l’oralité. Il est le signifiant qui excède le signifié, il est le moyen d’expression. Le langage est aussi le logos dans toute son amplitude, la racine unique, issue de la civilisation grecque, la raison, le discours, la parole, l’écriture, la voix. Enfin, en tant qu’africaine je crois que le chant, la danse sont aussi un mode d’expression. Ce concept de langage est riche. Jacques Derrida, qui est un auteur difficile à comprendre, montre que le logos grec a capitalisé toutes les formes de communication et ceci a pour conséquence de relier ou même de conditionner la communication au langage oral. Ce grand théoricien du langage explique les nuances et définitions du langage dans L’Abécédaire de Jacques Derrida. Premièrement, il est fondamental de savoir qu’ : « Il n’existe pas de sujet antérieur au langage, je peux penser à quelque chose avant de l’écrire, mais même le fait d’y penser découle de toute une tradition de langage et de pensée ». Je tiens préciser que cette citation est tirée dans le livre S’initier à la philosophie, page 215. Deuxièmement, en plus de l’antériorité du langage, nous pouvons constater que le langage est une notion abordée par la littérature et la philosophie. Il est le lieu de la communication, de l’échange mais aussi de l’aporie, du manque, du « sans » du débordement. Dans la part de la philosophie qui privilégie le langage, la grammaire comporte une part très importante. Ainsi que la rhétorique qui concède une importance particulière au mot, à la syntaxe, aux niveaux de langues. En effet, la langue est la matière dans laquelle la philosophie se déploie avec précision, le bon usage des mots. Tout ceci supposant qu’il y ait des conventions, des contraintes, bref une forme érigée en modèle. On se rappelle le mot de Nicolas Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». À partir de la parole, et en occurrence de la parole élégante, distincte, on voit que l’on peut être identifié, classé par la façon dont on s’exprime. La langue est donc bien le lieu de la discrimination. Toutefois, le langage introduit l’incertitude, le débordement. En effet, le philosophe Derrida emploie la langue non pas comme un endroit de vérité, mais comme un lieu où les certitudes, les savoirs, peuvent être remises en question. Pour lui, le domaine de la langue, la parole ne doivent pas être régis par un héritage, un savoir grec, mais par un vide au sens de l’accueil. Le langage est toujours à prendre dans son « rapport à l’autre ». Pour moi, le langage est considéré comme le point de départ de l’existence. La distinction entre l’homme et l’animal, le langage est à l’origine de toutes organisations sociales. Il est aussi la matrice de l’exercice du pouvoir. Je postule que le langage nous fait sans cesse redéfinir les mots, la pensée, le langage, le signe, le phonème, le graphème. C’est le jeu de la différence. Il n’y a pas de valeurs stables du sujet comme le définit le logos, en proposant la raison, le langage, la pensée …etc. Le langage redéfinit le sujet, y compris le sujet grammatical, pour comprendre cette projection du sujet en train de se jeter dans la pensée et de se coucher dans l’écriture, et redéfinir un sujet, un langage dont l’identité et les valeurs sont celles du monde contemporain. La question de l’autonomie du langage est ainsi posée, le langage qui devient performatif et s’accomplit comme langage en lui-même. Je me propose de considérer le langage comme un discours qui répand une partie de son discours par-dessus bord.

 

La part du langage qui est pris en compte par la philosophie place le langage comme le point de différenciation entre l’homme et l’animal. Dans le contexte philosophique, la philosophie depuis Platon s’est penchée sur la question du logos et son implication dans le langage et la pensée. Or, à l’origine c’est la philosophie et la métaphysique, avec ce qu’elles comportent de vérités établies qui détermine que l’homme est supérieur à l’animal par sa capacité à s’exprimer et à penser. Cependant, la question de l’homme est celle du sujet. Le logos tient un discours conventionnel sur le sujet, en le définissant comme un être de raison, capable d’accéder à l’être symbolique, au langage, au logos plaçant l’homme en opposition à l’animal qui n’a pas de parole. Dans cette perspective, un monde sans langage serait un monde sans pensée, sans raison… Or, nous voyons aujourd’hui que dans cette perspective, celle du logos grec, d’un homme supérieur à l’animal, l’humain laisse revenir ses désirs et ses pulsions les plus profondes par des actes de violences notoires et de barbaries telles qu’on le voit agir dans la nature humaine. Le monde a produit des catastrophes telles l’esclavage, les invasions, les génocides, les nombreuses guerres, les impérialismes, l’immigration illégale, les coups d’états… La question du sujet du langage est complexe. Le langage devient le lieu où s’exprime cette violence ; il est le lieu de la catharsis, l’espace où l’on peut ressortir ce qui a été refoulé. Mais Derrida pose la question de la définition du sujet du langage et de l’écriture, telle qu’elle a été déterminée par le logocentrisme, et pour lui, le sujet est d’abord ce qui résiste à toute définition et à toute identité. Il s’agit de mettre la définition du sujet non pas dans cette catégorie du savoir grec, mais au contraire avoir la capacité de reconnaitre l’autre comme un être total assumant sa part d’animalité, sa singularité, sa part de complexité, de violence, de frustration, de pulsion, que la bienséance refoule et refuse de nommer. La question de l’autonomie du langage est posée.

 

Pensez-vous que les écrivains originaires d’Afrique ont de plus en plus besoin de positionnements clairs de la part des spécialistes sur certaines questions ?

Les écrivains originaires d’Afrique s’inscrivent dans un espace et un contexte où il y a possibilité d’action, leur littérature est produite selon les conditions historiques d’asservissement et d’aliénation coloniale. Ces auteurs bénéficient d’un héritage linguistique culturel colonial et d’une culture nationale. Ils rapportent dans la langue française les divers apports dont ils ont bénéficié par leur double culture. Ils interrogent ce balancement de la langue française de part et d’autre de son centre. Cette mise en valeur de la diversité, de la pluralité et ce mélange des langues sont une richesse et une source de créativité. On peut observer à partir de cette rencontre, la naissance des langues telles que les créoles, le français langue coloniale, le pidgin, le petit nègre … Diverses formes d’expressions et de thèmes caractérisent, par ailleurs, les ouvrages des auteurs africains : l’oralité, le rythme, la musique, le chant, le corps. Ils installent une hospitalité poétique dans un champ littéraire, politique social ou féminin .Par cette rencontre avec l’Occident logocentrique, le mélange prend vie. Il est important que les spécialistes s’attardent sur ces questions : langue, écriture, culture, politique, d’engagement… Car ces questions deviennent des questions fondamentales. Les auteurs Africains ont besoin que ces théoriciens, ces linguistes, ces spécialistes qui ont des positionnements clairs. Le spécialiste et poète sénégalais, Léopold Sédar SENGHOR qui a un positionnement clair sur la Négritude (néologisme qui vient du mot nègre,) insulte faite à l’Homme noir qui a été asservi, humilié. La Négritude selon ce théoricien est essentiellement culturelle. Il promeut le rendez-vous du donner et du recevoir. Ainsi, les poèmes africains s’approprient de la langue française et son écriture en lui apportant les tournures orales, un rythme différent. Pour ces théoriciens, il est essentiel de se détacher de l’écriture telle qu’elle était pratiquée sans aucune marque culturelle. D’Édouard Glissant à Aimé Césaire, en passant par Lise Gauvain ou Patrick Chamoiseau, avec ces spécialistes, nous distinguons la question du lieu. Ces spécialistes posent la question du lieu de l’écriture. Où sommes-nous ? Le lieu historique de la langue française qui serait la racine unique celle dont Edouard Glissant dit qu’ « elle tue tout alentour ». Edouard Glissant dans son ouvrage La Poétique de la relation explique sa philosophique de la relation où il explique bien la théorie de la relation, les notions de traces dans l’écriture, et d’opacité. Il parle du lieu de l’écriture qui fréquente la diversité du monde. Il met en exergue une relation entre les possibles qui se touchent, s’harmonisent. Pouvons-nous faire la synthèse entre l’un et le multiple ? La permanence et le changement ? L’ordre et le chaos ? Le repos et le mouvement ? Lise Gauvin reprend le terme d’errance en précisant que la langue se construit par l’autre en soi. Jean Paul Sartre dont on connait l’engagement pose la question de savoir s’il est possible, pour un Africain, d’exprimer sa révolte dans la langue du colonisateur. Ces positionnements clairs des spécialistes sur certaines questions, dont celles de la langue française, du lieu de l’écriture, de l’asservissement colonial historique, de l’engagement littéraire …sont importants pour les auteurs africains.

 

 

Pourquoi avoir choisi Ahmadou Kourouma pour comprendre le discours féminin comme matière et le discours masculin comme forme?

À l’origine de l’écriture féminine africaine, nous pouvons citer les textes féministes de Marie Claire Matip, par exemple Ngonda, dans lequel l’auteur fait dire à son narrateur que la femme est faite pour le mariage, la cuisine et l’éducation des enfants. Pour ce même narrateur, l’école pervertit la femme. L’écrivaine en Afrique est doublement « motivée » : d’une part, son imaginaire – davantage que celui de l’homme – est ancré dans les contes, les berceuses, les chants de la tendre enfance, de par le rôle social qui lui est encore dévolu. D’autre part, il lui faut plus encore que l’homme se distinguer dans la compétition littéraire. La littérature féminine est née en Afrique subsaharienne après les indépendances. Mariama Bâ est l’une des pionnières de cet élan. Dans son roman épistolaire Une si longue lettre, l’auteure s’adresse à sa camarade, et lui raconte les péripéties de son mariage et de son veuvage en situation de polygamie. Cette auteure veut dénoncer les pratiques humiliantes et spoliatrices réservées aux femmes veuves, durant leur période de deuil. Son écriture s’inscrit dans le prolongement des récits oraux, des contes, des berceuses, des chants des cérémonies de mort ou de naissance que produisent les femmes dans un apport culturel à la société traditionnelle. Les auteurs féminins d’Afrique subsaharienne dites « de la nouvelle génération de la littérature » entrent en ligne de mire par une écriture, qui s’illustre dans un lexique particulier. Dans cette catégorie, on peut citer Were-Were Liking et Calixthe Beyala qui n’hésitent pas à passer de la retenue, de la résignation à l’audace, au sarcasme dans leur langue. Dans Les Soleils des indépendances, l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma dresse un tableau touchant de la femme africaine. Ce texte montre un personnage, Salimata, écartelée, qui incarne l’ouverture inconditionnelle de la différence et de la « différance » sans négativité. Salimata est le personnage qui vient bouleverser une tradition séculaire. L’excision, elle s’y plie, mais elle est charcutée et non excisée. Elle n’est donc, ni parmi les mêmes excisées (femmes, selon certaines traditions, dignes de respect et de considération), Elle n’est pas parmi les femmes révoltées contre l’excision (femmes ayant pris en main leur corps) elle ouvre une nouvelle voie, une nouvelle place, celle de celles qui sont hors de la place, hors de la case, hors du but à atteindre, hors des traditions et des mots, mais, également hors du temps. Salimata est aussi ce personnage qui est « à côté », c’est-à-dire qu’elle incarne ces femmes qui n’ont pas leur « chambre à soi », un lieu et une écriture où se déverser, à la façon de Virginia Woolf. Amadou Kourouma traduit son cri étouffé. Je ne souhaite pas séparer le fond et la forme de l’écriture féminine. Toutefois, je choisis Ahmadou Kourouma pour illustrer le discours masculin comme forme et le discours féminin comme matière, car dans sa thématique. Il montre l’humiliation, la violence, les sacrifices subies par des femmes. Il parle aussi des sacrifices, d’excision et des viols, la violence de son écriture frappe, mais aussi son contenu analytique. Dans son texte, avec le fait de l’excision qui est rapportée sa justification coutumière et presque religieuse : il parle de la recherche de pureté. Le refus de la confusion entre plaisir et procréation, sont aussi notés. Dans la forme, il y a la force et la conviction attribuée à l’écriture masculine, selon les clichés. D’autre part, la forme de ce discours est un récit oral, proche du chant, de l’ode, l’admiration la louange. Ahmadou Kourouma qui chante la femme africaine, utilise les techniques du conte, il sait manier l’oralité qui est un genre qui est utilisé dans les berceuses, les chants, les contes, qui sont généralement attribuées aux femmes. L’écriture d’Ahmadou Kourouma lorsqu’il décrit Salimata. Cette écriture orale est un chant, une louange, une admiration pour la femme africaine, un cri et un hurlement mais aussi une conviction et une forte opposition contre le silence des femmes qui vivent hors de leur corps. J’ai choisis la définition de l’écriture masculine et féminine de Jean François Lyotard. JeanFrançois Lyotard, énonce les clichés de l’écriture masculine et de l’écriture féminine dans Rudiments païens : « La féminité de votre écriture dépend, croit-on, de ce qui y passe. On dira qu’elle est féminine si par exemple elle opère par séduction, plutôt que par conviction ». Dans ce genre de vision de la féminité, l’écriture est « féminine » par métonymie, elle opère par un glissement vers la qualité distinctive de la femme, la « séduction », par opposition à la force de la « conviction » prêtée aux hommes. La conviction serait masculine parce qu’il s’agit de l’imposer et, pour ce faire, il faut toute la vigueur et l’énergie masculines, pour ne pas dire la violence. L’écriture féminine, selon les stéréotypes du féminin, serait donc une écriture de la séduction de l’émotivité, de la sensibilité, de l’impulsion, de l’hystérie… Mais nous pourrions dire aussi que la séduction est une force présente chez l’homme comme chez la femme, même si l’homme en use lorsqu’il s’adresse à la femme Ahmadou Kourouma, qui comme Mongo Beti, a écrit sur la femme africaine, a innové sur la forme. Ainsi pour montrer l’écriture féminine comme matière et l’écriture masculine comme forme, Ahmadou Kourouma dépasse les clichés de l’écriture masculine ou féminine. Son écriture fait place à l’accueil, l’ouverture, le mouvement. Nous retrouvons en marge de ce récit, le contraire de l’écriture d’Une chambre à soi de Virginia Woolf. Amadou Kourouma dresse le portrait d’une femme et substitue son propre cri, sa sensibilité, son émotivité, son oralité, sa répétition, car ce personnage n’est qu’une profusion des images du corps, le sang, les sensations, d’un personnage livré , un personnage qui est dans le don, et qui n’ a rien à dire C’est l’auteur qui prend en compte l’interpellation des lecteurs qu’il prend dans une relation conteur et récepteurs ; car il chante une certaine femme africaine, douce, affable, humiliée, blessée dans sa chair à vif ; et nous trouvons aussi la lucidité et la conviction analytique, attentive et descriptive. Car il analyse les excisions, les viols, les sacrifices avec détachement, lucidité et sans complaisance. D’emblée, notons que Kourouma utilise la métaphore de la femme « differante » qu’est Salimata pour illustrer le rapport irréductible au temps. L’écriture saisit tout ce qui est dans l’instant, le présent, l’immédiateté. Cette écriture « différante » ne peut pas être lue de la même manière par le Français et par le colonisé et ne peut pas non plus être lue de la même manière à des époques différentes. C’est donc bien du mouvement de l’écriture dont il est question.

 

Pouvez-vous nous dire en quelques mots le rapport à la création littéraire, la langue coloniale et les émancipations intellectuelles politiques et littéraires ?

Les poètes tels que Léon Gontran Damas montrent qu’il y’ a eu interaction entre la création littéraire et les indépendances. L’écriture de Léon Gontran Damas est une écriture volontairement revendicative de la mémoire, de l’oralité et aussi de l’appropriation de l’Afrique. Mais nous pouvons aussi postuler que cette écriture prépare les indépendances. Dans Limbé le poète évoque un ennemi, en quelque sorte désigné par le mot « ils » désignant ceux qui sont venus brouiller une construction, une sagesse, un mot, un palabre. En fait ce qui a été cambriolé c’est la culture, une culture indigène représentée par les mots « mains, terre, cadence etc…» Le langage donne du cri, de la colère, de la tristesse par son corps, son rythme, sa monotonie, sa langueur, sa noirceur. C’est la langue qui devient le lieu de création d’une certaine « production noire » c’est-à-dire que la langue du poète devient le lieu de la mélancolie, des idées noires, de la colère, de l’hostilité … Le travail de l’écriture et de la langue telle que les écrivains de la Négritude le pratique implique une forme de revendication d’identité, du langage, du nom, du propre. « Ils ont cambriolé l’espace qui était mien ». Le ton impérieux de ce poème Limbé montre la volonté de se dégager de l’impérialisme Occidental La mémoire est aussi présente dans cette poésie, C’est une écriture qui retrace les origines anciennes, le passé, les traditions d’un peuple, d’une communauté. Cette poésie est une écriture qui n’est pas là pour restituer une parole, mais qui est juste de la trace, et qui dessine un nouvel horizon, quelque chose qui fait effraction d’une écriture reflet du logos. L’écriture serait ce nom qu’on est le seul à pouvoir déchiffrer. La parole devient ce par quoi le poète se réapproprie sa langue, sa culture, son chant. « Rendez-moi mes poupées » est l’impératif du commandement du poète lui veut renouer avec une origine que lui a volé la culture occupante, et en même temps, cette altération l’interpelle, le somme d’interpréter sa propre culture, de la chercher et c’est en étant privée d’elle, qu’il en voit la nécessité, d’ où la parataxe « mains ….. noires ». Il serait question d’une création poétique fantasmatique, qui serait au premier degré, une réclamation. D’emblée, la complainte du poète est sans doute ce jeu de la langue qui peut se faire colérique, triste, langoureuse, mélancolique ou encore violente même suppliante, ou nostalgique. L’écriture va rendre présente cette affectation : la poésie de Léon Gontran Damas est déjà u chant de colère, de mélancolie, une litanie, une complainte, une affectation dans le sens d’affecter, c’est-à-dire transmettre dans un autre lieu, le lieu de la tristesse et de l’exaltation lyrique. « Ils ont cambriolé l’espace qui était mien ». Ici, l’oralité est relayée par l’usage des répétitions, et par des instances qui font penser, du fait de leur surabondance, à une « rançon de l’absence » laissant place paradoxalement au comble de la voix et de la nomination, à l’oralité. Le poète Léon Gontran Damas montre cet instant de la voix, une voix qui s’inscrit dans le présent, le maintenant, l’ici, le « je » performatif, le « je » de l’écriture. Il y’a un écart entre la colère et ses causes, qui révèle la créativité de l’écriture située dans cette écart entre la vocifération (de l’émotion de la voix qui crie pour crier) et la charge polémique d’un discours politique en filigrane (qui crie pour dénoncer une situation de domination). Toutefois : est-ce que le poète n’est pas dans un néant ? Est –ce qu’il n’est pas dans l’exaltation d’un imaginaire africain ? Dans ce poème, Limbè que nous prenons en exemple de l’interaction entre la création politique et les émancipations intellectuelles, politiques et littéraires, la langue se distingue par cette multiplication du « moi » qui peut évoquer l’écriture lyrique recentrée et repliée sur « soi » où le poète est sujet et objet du langage. Le rapport entre la création littéraire, la langue coloniale et les émancipations politiques intellectuelles et littéraires se voient dans les œuvres de Calixthe Beyala, Aimé Césaire, Amadou Kourouma, car ces auteurs ont comme Léon Gontran Damas, établi un rapport d’hospitalité poétique dans un champ politique, social ou féminin.

 

Existe-il une ou des littératures ? A-t-on le droit de dire « littérature féminine », « littérature africaine », littérature immigrante » ?

La Littérature, la langue, l’écriture, le langage, le style ont connu dès l’origine des modifications des canons. La Grèce Antique, montre que la langue est le lieu de différenciation du barbare et du civilisé, ceci entraîne la consécration du parler grec, car il faut parler ‘hellène’ (hellenistein) et non pas comme les barbares (barbaristein) Au onzième siècle, la langue latine est la langue du clergé, maintenant la distinction et le sacré du latin. Au quinzième siècle Rabelais dans Gargantua ou Pantagruel se propose de donner une image burlesque et pittoresque de l’écriture et de la langue française. Le 17ème siècle a connu ses lois sur l’esthétique de la littérature française. Jean-Paul Sartre s’interroge : Qu’est-ce que la littérature ? Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrire ? Pour qui écrit-on ? En réponse, la littérature féminine ou les littératures immigrantes témoignent de cet

cette coïncidence de soi à soi. Il s’agit de laisser une trace de soi dans l’écriture. Ces littératures ont mis dans le discours littéraire, l’histoire des Africains, la voix des femmes, les thématiques des migrants ; accordant une importance, non pas seulement à ces thèmes, mais à la valeur littéraire de ces écrits. ALMUT NORDMANN-SEILER dit ceci dans son Œuvre LA LITTERATURE NEOAFRICAINE « Dans ce livre, nous entendons donc par littérature néo africaine les œuvres littéraires écrites qui reflètent, soit par leur style, soit par leur thématique la civilisation et la culture actuelle de l’Afrique subsaharienne. » Et aussi c’est en ces termes qu’il (Léopold Sédar Senghor) définit la Négritude. « La Négritude c’est l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir, telles qu’elle s’expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des noirs ». Nous concédons qu’il y a engagement littéraire dans la littérature africaine, en choisissant de partir de la littérature à l’écriture, avec la citation de Roland Barthes : « … L’écriture est un acte de solidarité historique. Langue et style sont des objets. L’écriture est une fonction : elle est le rapport entre la création et la société, elle est le langage littéraire transformé par sa destination sociale, elle est la forme saisie dans son intention humaine et liée aux grandes crises de l’histoire. » La littérature féminine porte un discours de revendication féminine, un engagement qui peut être social, politique, culturel, idéologique, permettant d’évaluer ou de défendre la condition de la femme. C’est au nom d’une tradition contre l’oppression que les femmes ont pris acte de ce qui était dit sur la femme. Les femmes ont écrit sur la domination phallocentrique. Mais les femmes écrivains se gardent d’une quelconque récupération féministe. Il s’agit de créer une écriture libre de toutes injonctions. C’est dans la langue, le style, le langage que nous pouvons chercher une singularité de la Littérature, une distinction de la littérature. D’emblée, la langue est un corps, un corpus, qui nous est donné, indépendamment de notre volonté, le dictionnaire existe avec ses mots, dans une époque donnée. Derrida dans l’œuvre « Le monolinguisme de l’autre », dit ceci : « 1-On ne parle jamais qu’une seule langue 2- On ne parle jamais une seule langue ». La littérature est une et on le voit car nous sommes prisonniers des conventions, de l’époque, de l’histoire, du corps de la langue, car les signifiants sont arbitraires et existent indépendamment de l’écrivain. Néanmoins la littérature est diverse car l’idiome de l’écrivain est lié à la destinerrance des envois.

 

Qu’entendez-vous par nationalisation des littératures existe-t-il une ou des littératures ?

La littérature Négro-Africaine s’est longtemps contentée de relater la souffrance due aux exactions coloniales. Elle se propose de libérer le noir de l’aliénation coloniale » et c’est ce que nous avons vu plus haut avec la poésie de Négritude, celle de Léon Gontran Damas, qui se veut une arme de combat politique et poétique. La littérature produite est militante. Mais le mouvement de la Négritude a ses défenseurs et ses détracteurs. En Afrique, les détracteurs avancent les arguments sur la liberté e l’écriture. Cette peur de s’enfermer dans les injonctions qui constitue un frein, une main mise sur la créativité, car la création littéraire s’oppose aux idéologies, se donnent la liberté, de forger une langue française enrichie par un apport culturel différent. La revendication des nationalisations des Littératures peut s’entendre dans une évolution naturelle des littératures. L’écrivain en général est le témoin d’une société et d’une époque. Lorsqu’on est un auteur africain venu du Cameroun, du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Congo. Lorsqu’on est auteur créole, arabe, malgache…, il ne s’agit pas de véhiculer une logique communautaire ou une approche ethnocentriste mais de se servir du privilège qu’ils ont de parler à la fois le français et une langue nationale, et donc de pouvoir puiser un geste, un rythme, un mode littéraire nouveau dans le génie de la langue française. Il s’agit de pratiquer une sorte « d’éruption verbale » au sens où la langue et le style d’un auteur peuvent dépasser la superficialité de la langue commune, pour atteindre l’essence profonde d’un style, d’une langue de l’intérieur. Cet arrachement à la langue maternelle produit des textes français, enrichis par la langue vernaculaire. Réné Maran l’avait prédit, en affirmant qu’il ne s’agirait plus de « parler le français petit –nègre, mais parler malinké ou ewondo en Français ». Cette littérature nationale permet de s’affranchir des injonctions de la Négritude, et de laisser la place à la création littéraire. Nous pouvons souligner que les auteurs africains revendiquent fondamentalement une « identité » d’écriture, celle qui n’est ni africaine, ni nationale, mais qui est artistique. Il est fondamental de noter que ces auteurs écrivent dans la langue du colonisateur, souvent parce que leur langue et leur culture leur ont été interdites Mais aussi parce que les langues nationales d’Afrique ne bénéficient pas du même rayonnement au niveau international au même titre que français ou l’anglais. Il y’ a certaines exceptions comme Mariama Ba qui a vu son œuvre Une si longue lettre, être traduite en langue nationale. Les lecteurs peuvent l’acheter, l’aimer dans le monde entier, car c’est le contenu qui importe le plus. Néanmoins, elle met en exergue la vérité de la littérature ; peu importe la race, la langue, le lieu, géographique d’ où l’on parle, la littérature revendique son autonomie.

 

Quel est le premier livre que vous avez lu et apprécié ?

Les ouvrages qui ont bercé mes premières années sont Ville cruelle de Mongo Beti dans ce livre, l’auteur relate l’itinéraire d’un jeune homme confronté aux injustices coloniales, Leurres et lueurs de Birago Diop, révèle dans son poème l’oralité, la phonologie, le rythme, le son, la sonorité, le frémissement de la langue. Il met ses éléments en parallèle aux corpus de l’Afrique traditionnelle Maimouna d’Abdoulaye Sadji, montre la destinée d’une certaine femme africaine, rurale, traditionnelle face aux réalités du monde contemporain et moderne.

 

 

Le langage donne du cri, de la colère, de la tristesse par son corps, son rythme, sa monotonie, sa langueur, sa noirceur. C’est la langue qui devient le lieu de création d’une certaine « production noire » c’est-à-dire que la langue du poète devient le lieu de la mélancolie, des idées noires, de la colère, de l’hostilité …

 

Votre amour pour la littérature africaine vous vient-il d’un milieu précis ou d’une rencontre précise ?

J’aime la culture orale et au Cameroun dont je suis originaire, la culture est caractérisée par l’oralité. Lors des veillées, des palabres et des fêtes, j’ai écouté les contes, les devinettes et les chants. Lors des mariages ou des baptêmes, retentissaient des pas de danses, des tambours, partagés par tous dans un élan communautaire. Au-delà du caractère folklorique, il faut dire que la culture africaine en général et celle du Cameroun en particulier véhicule des enseignements divers. Elle est aussi formatrice.

 

Qu’avez-vous découvert d’intéressant dans la littérature africaine ?

J’ai découvert dans la littérature africaine que le voyage emporte toujours l’origine avec lui. L’histoire des peuples africains est unique. L’écriture poétique avant les indépendances est marquée par l’originalité de style d’Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor et Léon Gontran Damas. Nous pouvons regarder de très près cette écriture ou cette poésie, faite d’oralité et influencée par les traditions africaines, les tam-tams, les griots, les danses et masques, les rythmes. La rencontre de l’Occident et de l’Afrique est mise en exergue par la littérature Africaine.

 

Comment s’est construite votre relation avec la France ?

Je suis arrivée en France comme étudiante. J’ai mis du temps à porter à terme le travail de thèse Ca n’a été possible que par ma détermination, ma persévérance, par les rencontres, telles que celle de ma Directrice de thèse, Mireille Calle- Gruber, les associations telles que le CISED. J’y suis également arrivée grâce à Dieu, à qui j’exprime ma gratitude. Comme étudiante, j’ai fait face aux conditions de vie difficile Ainsi, j’ai dû exercer de petits boulots d’étudiants parallèlement aux enseignements que je recevais à l’Université. Ceci dans la mesure où je ne disposais pas de bourse d’études. Ce parcours est fondamental. La France est un pays attractif pour divers secteurs. La France offre diverses opportunités.

 

En littérature, comment parvenez-vous à concilier votre part africaine et votre part française?

Je souhaite reprendre les subtilités de la pensée des auteurs comme Achille Mbembe lorsqu’il dit que « l’identité n’est pas essentielle, nous sommes des passants ». L’identité semble donc se dissoudre dans ce « Tout-monde » pour reprendre le titre de l’un des ouvrages d’Edouard Glissant. Dans ce monde qui n’est qu’un seul, il y a cette volonté pour l’écrivain ou pour les chercheurs de tendre vers l’altérité. Cela suppose de transcender les réalités « locales », c’est-à-dire celles de son milieu de naissance (ou natal) pour aller à la rencontre de l’autre. Bien évidemment qu’aller à la rencontre de l’autre suppose non pas de perdre complètement son identité mais de composer avec l’identité de l’autre. Du coup, cela remet en scène la problématique de l’identité « pure ». Le débat sur « l’identité française » mérite à cet effet d’être bien questionnée, au-delà des considérations ethnocentristes pour ne pas dire « nationalistes », qui traduiraient que nous retournons à l’ère des « replis sur soi ».

 

La littérature peut-elle sauver l’Afrique ?

L’esclavage colonial, la domination, la soumission, la violence, la mémoire postcoloniale, les préjugées racistes sont souvent les thèmes qui ont été abordés par différents auteurs tels que Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Jean Paul Sartre. Ce dernier dit dans la Nouvelle POESIE NEGRE ET MALGACHE: « C’est aux noirs que ces noirs s’adressent et c’est pour leur parler des noirs ; leur poésie n’est ni satirique, ni imprécatoire : c’est une prise de conscience ». Toutes ces questions ont souvent été posées par des auteurs africains ou non africains, ceux vivant en Afrique ou hors de l’Afrique. Pour autant, cinquante ans après les décennies d’indépendance, l’Afrique peut –elle se dire émancipée par la littérature? La négritude a-t-elle réussi son pari d’interpréter poétiquement l’Afrique en la changeant politiquement ? L’Afrique centrale est prise en otage de l’extérieur, pour exemple, la conférence de la Baule, l’instauration de la démocratie, a été faite de l’extérieur. Les multinationales aux méthodes répréhensibles, les gouvernements corrompus, les coups d’états, la famine, l’émigration… sévissent encore en Afrique. On peut élargir le questionnement Comment ces questions vitales telles la famine, l’émigration illégale massive, le chômage, la corruption, les coups d’états… qui sévissent en Afrique sont-elles mises en discours par les écrivains de l’Afrique sub-saharienne ? Pourquoi les auteurs qui vivent de leurs œuvres sont parfois à l’extérieur ? Le livre est-il accessible aux populations sub-Africaines moyennes ? Sachant que pour avoir accès à la culture par le livre, il faut avoir les moyens intellectuels et financiers qui permettent de lire. Les livres ayant encore un coût élevé, ils sont relégués au second plan par rapport à la radio, à la presse, à la télévision, lesquels sont des organes publics d’information principaux. La culture littéraire est déjà une richesse pour un homme, qui lui permet de lire les livres, les journaux, les idées, les programmes sociaux proposés, ainsi que le cap politique. Analyser choisir en comparant, tout ceci peut déjà former des hommes libres qui peuvent juger la valeur d’une proposition politique, sociale, économique en Afrique.

 

Universitaire, auteure, amoureuse des lettres, vous portez un intérêt particulier à la langue française coloniale. Pourquoi cet intérêt ?

La langue française coloniale, porte entre autre, les marques, les traces d’un désir « de briser les murailles de la culture prison » La langue française est certes importante et nécessaire mais ce recours permanent à celle-ci montre notre dépendance à la France.

 

 

Un mot sur l’avenir de la Littérature francophone en Afrique ?

Je formule un vœu de Réussites or il me semble que les défis sont nombreux concernant l’avenir de la littérature francophone en Afrique. Le premier défi à mon avis c’est la « décolonisation » de l’écriture qui travaille les littératures francophones en Afrique. Car plus de cinquante ans après les indépendances, la littérature francophone se pense, s’écrit et se véhicule à travers la langue française. Le défi ici serait donc de sortir de l’écriture de la littérature francophone à partir de la langue française, en privilégiant les langues nationales des pays francophone d’Afrique. Des auteurs comme Patrice Nganang proposent d’ « Ecrire sans la France ». Patrice Nganang soutient d’ailleurs qu’ « Ecrire sans la France, c’est avant tout écrire par-delà la Francophonie ». On peut penser à partir de cette citation que l’universitaire camerounais vivant aux USA suggère de sortir de l’espace de la Francophonie pour investir d’autres espaces, à l’instar de l’espace des pays du Commonwealth. Le deuxième défi c’est celui des thématiques, voire de la nature des sujets abordés dans la littérature francophone en Afrique. En effet, il y a urgence de sortir des sujets éculés liés au passé colonial entre les pays d’Afrique francophone et la France. La littéraire francophone en Afrique doit s’inscrire dans ce qu’Achille Mbembe appelle le « post-colonialisme ». Le troisième défi c’est celui de la promotion de la littérature francophone en Afrique. Pour ce faire, les Etats d’Afrique francophone devraient mettre plus de moyens (humains, financiers, matériels et/ou logistiques) et se servir des « nouveaux médias » (notamment les réseaux sociaux numériques) pour que la littérature soit accessible à l’ensemble de la population.

 

Propos recueillis par Nathasha Pemba

 

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L'ombre du pont de Josué Guébo

27 Février 2019, 14:31pm

Publié par Nathasha Pemba

Poète dans sa peau.

 

L’écrivain ivoirien le plus prolifique de sa génération. Il me rappelle Saint Paul de Tarse après sa conversion. Il ne s’est plus jamais arrêté. Je guette ses publications sur les réseaux sociaux et je sais que lorsqu’il se retire c’est pour préparer la venue d’un nouveau livre. Pour s’entretenir entre deux publications, il a toujours quelque chose à communiquer comme Le père Noel va à Gagnoa. C’est un auteur que notre blog connaît déjà puisqu’en plus d’une interview, nous avons eu l’occasion d’analyser son livre intitulé « Le sommeil des indépendances » où l’on retrouve également des expériences togolaises.

 

 

Philosophe et écrivain, Josué Guébo est ivoirien et africain jusqu’au bout de son souffle et de sa plume poétique et tranchante. Il est ivoirien mais il a une passion pour l’Afrique qu’il aime et qu’il souhaite voir décoller et s’unir. Il est chercheur à l’Université Houphouët Boigny à Abidjan. Il a écrit plusieurs ouvrages et est Lauréat du grand prix Tchicaya Utam’ Si pour la poésie africaine.

 

L’Ombre du pont est un recueil de nouvelles publié en 2013. C’est donc la réédition qui fera l’objet de cette chronique. Ce recueil de nouvelles est un clin d’œil à son pays la Côte d’Ivoire mais aussi à Lomé ainsi qu’il l’affirme :

 

«  Ces nouvelles ont presque toutes été écrites à Lomé au Togo, où je m’étais retiré d’avril à Septembre 2011, durant la guerre subie par mon pays, la Côte d’Ivoire. Je voulais ouvrir une fenêtre sur la fiction là où le réel m’avait semblé inévitable »

 

Comme j’ai souvent l’habitude de le dire à chaque fois que je dois « chroniquer » un recueil de nouvelles », il me paraît souvent difficile de le faire parce qu’il est impossible de traduire l’esprit de toutes les nouvelles. Il faut bien s’accrocher à une seule ou encore à deux d’entre elles.

 

«Ecoute, une terre cultivable remplie de serpents et de scorpions, reste une terre cultivable. Les choses sont très simples. Tu n’as qu’à éliminer les serpents et les scorpions. »

 

 

Josué Guébo est un véritable poète ainsi que le témoigne l’ensemble des nouvelles qui forment ce recueil. Le style est d’une pureté vivifiante… réconfortante. Josué Guébo dépeint des réalités de la vie quotidienne : difficultés, problèmes de croyance, choix importants, l’Afrique et la panafricanisme, l’amour… Son recueil met en scène des personnages dans la quotidienneté de leur vie à travers les ambiguïtés ou la simplicité de leurs sentiments à l’égard d’eux-mêmes comme le converti de la fumée dans la première nouvelle, ou encore à l’égard  les uns des autres. Il narre l’humain et l’humanité où les personnes goûtent la compagnie des autres. Peu importe… chacun reste l’artisan de sa vie.

 

« Ne jamais perdre la mémoire de la destination »

 

Les situations peuvent être très embarrassantes comme dans la nouvelle Karen où au commencement est l’amour qui est suivi d’un soupçon de stérilité qui finit par déboucher sur un soupçon d’infidélité avec l’ami de l’aimé. Soupçon en réalité qui n’est que soupçon puisque l’aimé finit par apprendre que l’ami est homosexuel. Ici, Guébo pose la question de la diversité et de la différence, de l’acceptation de l’autre, de la patience et surtout de la confiance.

 

La chute de cette nouvelle est saisissante, profonde, merveilleuse et réussie.

 

Dans ces dix-sept nouvelles, Guébo donne un spécimen de son univers particulier où l’autre ne constitue pas l’enfer, mais une possibilité, une nécessité, un incontournable. Pour Guébo, et comme le souligne le Sachant, l’homme est un ensemble de possibilités.

 

Je vous recommande ce recueil.

 

Nathasha Pemba

 

Références:

Josué Guébo, L’ombre du Pont, Montréal, Shanaprod, 2018.

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Une deuxième chance pour Adam de Felicia Mihali

27 Février 2019, 02:23am

Publié par Nathasha Pemba

Felicia Mihali est la romancière polyglotte de la matérialité du vivre-ensemble. Elle sillonne, à partir de ses mots, le ciel, la terre, les relations intersubjectives… tout l’univers. 

 

Adam malade, dépendant de son épouse se laisse presque déposséder de toutes ses facultés. Il lui donne tout. Elle, lui donne toute l’attention possible au fil des jours. Elle semble consciente ou peut-être pas que la relation est devenue à sens unique, car si Adam semble malade, il lui arrive aussi parfois de se dire des choses au fond de lui. Elle aussi d’ailleurs. Adam souffre-t-il réellement d’un mal cérébral ? A-t-on envie de demander à l’auteure. Ou bien, ce choix de la maladie est une décision personnelle pour faire table rase du passé sans volonté de s’ouvrir à l’avenir ?

 

La narratrice qui est l’épouse du personnage principal raconte. Elle décrit la vie difficile de son époux depuis son accident vasculaire cérébral. Il a désormais le raisonnement d’un enfant de dix ans. Et elle ne peut rien faire pour l’aider à retrouver son âge d’antan. Elle est donc devenue une mère pour lui. Une mère qu’il est obligé de supporter. Ni vacances ni autre type de détente, leur vie se limite désormais à regarder la télévision sauf à Noël où la fille de la narratrice et son époux les rejoignent.

 

Un couple pas comme les autres.

 

Dans cette intrigue particulière, on a le loisir de découvrir la culture roumaine dont est originaire l’auteure. On le découvre lors de l’anniversaire de Marta, l’amie de la narratrice. Adam l’a accompagné. Il est là et à l’instar de toute personne qui porte un stigmate, il fait, l’objet de curiosité dans un silence particulier puisque si tout le monde est conscient de son état de dépendance, personne n’ose le dire à haute voix. Mais pourtant se repose la question de cet état mental d’Adam : est-il réellement malade ou cela est-il un choix pour avoir la paix du cœur et bénéficier de la minutie extrême de son épouse ?

 

Sont présentes dans le roman d’autres questions comme celle de la laïcité. Cela fait penser au débat toujours de la question de la laïcité dans une province comme le Québec. On fait aussi allusion au Communisme. Mais aussi et surtout la question de l’immigration : pourquoi les gens partent-ils ? Pourquoi beaucoup de roumains quittent-ils leur pays ?

 

L’exploration climatique, culinaire, la sollicitude de la narratrice et certains évènements douloureux la ramènent à des souvenirs d’il y a quelques années. Le tableau se relie à une anxiété tantôt réaliste tantôt surréaliste On en vient à se demander si leur situation présente n’est en quelque sorte pas le fruit de ces souvenirs passés : L’infidélité d’Adam ou encore la relation un peu floue entre la narratrice et Peter.

 

Un jour ou l’autre, les épouses cessent d’être des déesses pour devenir des sorcières. Plus tôt ou plus tard, elles commencent à se sentir exploitées, dupées. Était-ce mon cas ?

 

Le chapitre 7 qui m’a paru tout particulier déroule une histoire selon le temps, l’espace, la culture et les goûts… mais aussi une volonté de la narratrice de ne plus subir les goûts d’un époux devenu désormais impotent.

 

« Une deuxième chance pour Adam » est un titre masqué comme le ton de tout le livre, il n’annonce pas la détresse, à peine un désenchantement, le couteau s’enfonce insensiblement au fil des pages, la cassure au cœur d’un amour devenu formel, personne n’ose le dire. L’un se contente d’être materné, l’autre se plait à materner. C’est l’image actuelle de la société qui y est également peinte.

 

J’espère que tous ceux qui liront pourront y trouver des éléments nécessaires pour mieux encadrer le vivre ensemble. Tout y est. Il faut juste oser lire.

 

Merci aux Éditions Hash#ag

 

Nathasha Pemba

 

Références:

Felicia Mihali, Une deuxième chance pour Adam, Montréal, Éditions Hashtag, 2018.

 

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À la rencontre de Noël Ramata Kodia, critique littéraire congolais

23 Février 2019, 01:33am

Publié par Nathasha Pemba

Bonjour Noël Kodia Ramata,

Vous êtes essayiste, écrivain et poète, vous venez de publier aux Editions Cécile Langlois, votre dernier ouvrage intitulé Anthologie analytique de la Nouvelle Génération des écrivains congolais. La Nouvelle Génération commence quand ? Qui sont les auteurs de cette nouvelle génération?

J’ai parlé de nouvelle génération à partir du premier Dictionnaire des Œuvres Littéraires Congolaise, j’avais parlé des œuvres qui partaient de 1953 avec Jean Malonga à 2005, près d’une cinquantaine d’années. C’est là où j’ai parlé des Jean Malonga, Sylvain Bemba, Emmanuel Dongala, presque tous les romanciers. Ensuite, je me suis dit qu’il faut que je continue et j’ai pris des romans qui partaient de 2006 à 2016. Dans cette génération, je ne parle pas de l’âge des auteurs mais de l’âge des ouvrages. Ce qui fait que dans la Nouvelle Génération, vous trouverez des écrivains comme Benoît Moundélé-Ngollo, Claude-Ernest Ndalla et dans le premier dictionnaire, vous trouverez des vieux-jeunes comme Alain Mabanckou qui avait déjà publié il y a longtemps. La Nouvelle Génération c’est au niveau de l’âge des ouvrages non de l’âge des auteurs.

 

Vous avez sélectionné 80 ouvrages de 80 auteurs différents. Comment s’est faite la sélection? Quels sont les critères ?

Il n’y a pas eu véritablement de critère. J’ai pris les livres qui me sont tombés dans la main et je les ai mis dans l’Anthologie. Depuis un certain moment, les auteurs qui publient m’envoient des exemplaires de leurs livres pour essayer de les analyser. C’est le cas de Marie-Louise Abia, Marie Léontine Tsibinda ou Nathasha Pemba. Quand je reçois ces livres, je suis obligé de les intégrer dans le dictionnaire.

 

Vous êtes critiques littéraire, vous une personne qui suit de près la Littérature congolaise. Comment se porte-t-elle ?

Elle se porte très bien, elle est en mouvement. Une spécificité : les femmes sont entrées dans la danse, elles écrivent beaucoup et même mieux que les hommes.

 

Qu’est-ce qui explique cette présence très remarquée des femmes ?

Les femmes ont eu le courage de dire tout haut ce que les autres femmes pensaient tout bas. Dans les romans de femmes, elles parlent des problèmes de femmes : mariage, polygamie, les relations homme-femme ou l’immigration. Il ne faut pas oublier que beaucoup des auteures ont voyagé, ont vu le monde et ont découvert les problèmes des foyers au niveau de l’immigration. Elles parviennent à mettre cela en exergue à travers des textes.

 

Si les femmes sont préoccupées par les questions de société, quelles sont les préoccupations des hommes ?

Les hommes sont préoccupés par la politique. Il y a quelque chose qu’il faut remarquer, il y a eu métamorphose. Si chez les anciens, il y eu cette critique de la colonisation, l’effervescence des problèmes posés par la révolution des 13, 14 et 15 août 1963, actuellement c’est le problème des guerres, de la démocratie, des dictatures qui préoccupent des auteurs congolais.

 

A quels moments est-on critique littéraire ? Quelle est sa mission principale ?

La mission principale d’un critique littéraire c’est d’amener l’œuvre vers les lecteurs et très souvent la critique littéraire demande un certain savoir universitaire parce qu’il y a chroniqueur littéraire et critique littéraire. Le critique littéraire essaie de travailler à fond les œuvres et de donner un point de vue sur le style pour permettre à l’auteur de s’améliorer.

 

Y a-t-il un parcours unique pour devenir critique littéraire ? Y a-t-il une formation ou c’est lié simplement au fait qu’on aime la littérature ?

Très souvent le fondement vient des enseignants de Lettres. L’enseignant de la littérature est obligé d’analyser une œuvre. Or, l’analyse est déjà un point de départ de la critique littéraire parce que la critique littéraire se fonde sur la science des textes, la grammaire des textes. Je pense qu’une bonne formation universitaire est nécessaire. On peut être chroniqueur littéraire c’est-à-dire qu’on présente une œuvre. La différence entre le chroniqueur et le critique est que le chroniqueur présente et le critique analyse

 

Est-ce qu’il existe des principes de base que tout critique doit nécessairement appliqué. Si on empruntait le langage religieux, on parlerait des commandements. Y en a-t-il dans la critique littéraire ?

Dans la critique littéraire, il n’y a pas tellement de commandements. Mais, tout simplement, il faut utiliser les principes élémentaires appris à l’université pour analyser une œuvre littéraire au niveau de la structure, de la grammaire des textes, historique et linguistique.

 

Vous avez plusieurs casquettes, auteur, critique ou essayiste. Qu’est-ce qui vous fascine dans la Littérature congolaise ? Y a-t-il une chose que vous cherchez continuellement dans les œuvres d’auteurs congolais ?

Les auteurs congolais me fascinent,  la littérature congolaise est comme du théâtre transformé en prose. Dans nos œuvres, on fait beaucoup des personnages. Nous sommes plus proches du théâtre que du roman. C’est l’héritage de l’oralité. Nous transformons l’oralité en écrit.

 

Les défis qui se posent actuellement à la Littérature congolaise sont-ils les mêmes que ceux qui s’étaient posés à la génération des Jean Malonga, Tchicaya U Tam’Si ou Sylvain Bemba ?

Au niveau de la thématique, chaque génération a ses problèmes. Quand vous lisez Jean Malonga et les romans de Dongala d’avant la démocratie, les romans de Jean-Baptiste Tati-Loutard ou Sylvain Bemba, vous sentez qu’il y a la révolution, la lutte contre le colonialisme. Chez les jeunes, le pont crée entre le pays natal et la diaspora apporte d’autres problèmes. Ils ont voyagé et sont conscients des difficultés liés à l’immigration. On a le cas Rêve d’ailleurs (Edilivre) d’Huguette Nganga-Massanga qui parle d’immigration.

Maintenant, il faut savoir que la première génération a eu des difficultés au niveau de la publication parce qu’on ne comptait pas beaucoup de maisons d’édition. C’était un petit groupe (Présence Africaine et L’Harmattan) et il y avait une petite sélection à ce niveau. Aujourd’hui, la jeunesse est gâtée. Il y a même des maisons d’édition qui demande des manuscrits à publier, il y a l’internet. Ce qui fait qu’un jeune qui veut être publié n’aura pas les mêmes difficultés que les anciens.

 

En parlant des maisons d’édition justement. Que pensez-vous de la politique de certaines qui exigent de l’argent pour être publié ?

Vous faîtes sans nul doute allusion à un article que j’ai écrit et dans lequel je disais que ce procédé était tout à fait aberrant. Je le pense toujours.

Il faut savoir qu’il y a l’auteur qui a pondu l’œuvre et l’éditeur qui a publié et qui doit faire la promotion de l’œuvre. Mais, il y a des maisons qui demandent de l’argent pour la promotion du livre. Par exemple, il demande l’achat d’un certain nombre d’exemplaires que l’auteur doit vendre lui-même. A ce niveau, rien d’anormal car je le fais souvent avec mes publications. Quand je publie mon œuvre, j’achète mes 50 exemplaires, je vends lors des séances de dédicace et je récupère mon argent en même temps que je fais ma promotion. Chaque année, l’éditeur me verse mes droits d’auteur. Or, il y a des maisons d’édition ici qui n’ont jamais versé des droits d’auteur et il y a des maisons d’édition qui vous exigent que les droits d’auteur soient payés à partir de la vente de 300 ou 400 exemplaires. C’est quasiment impossible pour un jeune écrivain qui n’a pas de nom. A ce niveau, c’est anormal et c’est là mon problème.

 

Depuis quelques années, nous assistons à l’émergence des ouvrages collectifs. Plusieurs auteurs se mettent ensemble pour écrire un livre sur un thème donné. En tant que critique littéraire, que pensez-vous de ce type de collaboration ?

Je pense que les deux formes (individuelle et collective) sont à encourager. On peut écrire son roman de 200 pages ou écrire une nouvelle de 2 ou 3 pages et comme on ne peut pas publier sa nouvelle de 2 ou 3 pages car c’est tellement minime, si on peut rassembler une dizaine de nouvelles et les publier ensemble c’est une bonne chose. Cette façon de publier permet aussi aux auteurs de se découvrir et de s’échanger des idées.

 

Dans cette chose, il a des atouts et des faiblesses. Quels sont les atouts et les faiblesses de la Littérature congolaise ?

Paradoxalement, la faiblesse congolaise est le fait que nous sommes trop nombreux à écrire. C’est un peu comme le cas Brésil au football, trop de bons joueurs et le niveau baisse parce qu’ils sont éparpillés. Je trouve que la Littérature congolaise est formidable. Il y a des jeunes talents dans l’ombre. Il y a des romans et des textes, si l’on masque la couverture et le nom de l’auteur, quand vous les lisez, vous avez l’impression de lire des auteurs de la trompe de Mabanckou ou Dongala. A un certain moment, il y a un paradoxe entre le texte qui est bien écrit et le nom qui n’est pas connu.

 

A ce moment-là, Noël Kodia Ramata, que faut-il faire ?

A ce niveau c’est le travail des critiques et des chroniqueurs qui doivent parler des œuvres. Vous savez, je vais vous donner un exemple, il y a quatre ou cinq ans au salon du livre, pendant que je préparais mon dictionnaire, j’avais rencontré l’éditeur Alain Kounzillat qui m’avait tendu un roman écrit par une certaine Marie-Louise Abia. Je me suis dit c’est qui encore celle-là. Mais, quand j’ai lu le roman, j’ai été obligé de chercher les autres livres de cette auteure et dans mon dictionnaire, il y a 3 ou 4 œuvres de cette femme. C’est pour vous dire que le nom ne suffit pas à justifier la qualité d’une œuvre. Donc, c’est à nous autres critiques d’essayer un peu de sortir ces noms-là de l’ombre.

 

A côté des atouts et faiblesses, peut-on aussi parler des préjugés liés à la littérature congolaise ? Lesquels ?

La littérature congolaise est engagée et engageante. Quand on lit l’œuvre d’un congolais, on sent de la colère, de la revendication et surtout le côté politique.

 

Selon vous, c’est un préjugé ?

Je peux dire oui. Depuis que notre littérature existe il y a toujours ce côté revendicatif. Même aujourd’hui, lisez les œuvres, vous sentez qu’à travers les lignes c’est le pouvoir qui est presque fouetté.

 

Si je vous comprends bien, il serait peut-être temps que la Littérature congolaise s’ouvre à quelque chose de moins colérique ou moins revendicateur ?

Non c’est difficile parce que la littérature est le miroir de la société. Donc, on n’y peut rien. Ce qui se passe dans le pays, inspire les écrivains. Je vais vous donner un exemple. J’avais connu la guerre de 1997, j’en ai sorti un roman Au-delà des maux (LC Editions), c’est presque cette guerre qui je raconte. Quand vous voyez mon recueil de poème, Fragment d’une douleur au cœur de Brazzaville (L’Harmattan), c’est la même guerre. La littérature ne montre que ce que vit la société.

 

Est-ce que vous pouvez nous parler de votre parcours ? On vous connaît critique littéraire, romancier, poète et essayiste mais nous ne savons pas par où vous êtes passés.

Vous savez qu’au lycée, on lisait des livres de Tchicaya U Tam’Si et Sylvain Bemba. Avec Jean-Blaise Bilombo Samba et Matondo Kubu Turé, mes amis de classe, nous lisons et côtoyons les auteurs tels Sylvain Bemba et Jean-Baptiste Tati-Loutard qui était mon professeur et qui m’a initié à la poésie (j’ai même écrit un livre sur lui). La passion de la littérature est venue à partir de l’UNEAC et des doyens comme Maxime Ndébéka. Vous savez que, le premier à mettre la culture en valeur au Congo est Maxime Ndébéka, le premier Directeur des Affaires culturelles, le ministère n’existait pas encore. Nous avons presque baigné dans ce moule à l’université et après on a fait la Maîtrise, on a enseigné, on est venu en France faire des doctorats tout en lisant et voilà comment nous sommes arrivés à la critique.

 

Que diriez-vous à un jeune qui veut être critique littéraire ? Quel conseil lui donneriez-vous ?

Je lui dirais de beaucoup lire et surtout de lire des livres scientifiques au niveau des textes. Les livres qui traitent de la grammaire des textes, des livres qui traitent de la linguistique, de la poétique et lire aussi des grands critiques comme Jacques Chevrier ou Bernard Magnier.

 

Quels sont pour vous les contournables de la Littérature congolaise?

Les incontournables ce sont les grands auteurs actuels. On ne peut pas se passer d’un Alain Mabanckou, d’un Emmanuel Dongala ou d’un Wilfried Nsondé. Mais, je dirais qu’en dehors de ces grands-là, il y a des génies dans l’ombre, des héros dans l’ombre au niveau de la Littérature congolaise. Je vous donne un conseil, lisez l’anthologie et vous découvriez des jeunes qui ont du talent.

 

Noël Kodia Ramata, merci !

 

 

Entrevue réalisée par Anthony Mouyoungui, journaliste

 

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