Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Sanctuaire de la Culture

8clos de Djhamidi Bond : au cœur d’un féminisme d’émasculation.

19 Octobre 2019, 17:55pm

Publié par Boris NOAH

 

A l’aune de la modernité, les failles que présentent plusieurs us et coutumes de l’aire géographique du septentrion camerounais et ses corollaires tapis dans le reste de l’Afrique, du monde, sont indubitablement légions. Entre la non-scolarisation de la jeune fille, le mariage précoce et forcé, l’oppression masculine, en passant par la mutilation génitale, tout se mêle et s’entremêle dans 8clos de Djhamidi Bond. Après son premier roman qui l’a révélé au grand public : Amour et préjugés qu’elle publie chez L’Harmattan en 2014, Djhamidi Bond revient on ne peut plus virulente avec un deuxième roman, 8clos, paru aux éditions Ifrikiya en 2016.

 

En effet, le livre s’ouvre sur les symptômes d’une mystérieuse grossesse de la narratrice. Un véritable mystère. Car, cette jeune fille qui n’a que quatorze ans, ne sort jamais de la grande et belle maison où elle vit avec ses parents jusqu’ici aimables et, des employés, émasculés, dévoués à sa guise. Comment cela serait-il arrivé, d’autant plus qu’elle ne va même pas à l’école, et se contente de prendre des cours à la maison ? Toute naïve, la narratrice serait enceinte de « son grand frère Saïd », parfois en compagnie de son ami Moctar, qui venait expérimenter ses leçons de sciences avec elle. Face à cette situation, sa mère, Nazirah est sans voix. Elle craint le courroux de son mari ; et décide d’envoyer sa fille en vacances dans le village de Zénabou, la ménagère, sous le fallacieux prétexte d’un simple voyage d’acquisition de bonnes manières pour savoir gérer un foyer. Ce qui se passe comme prévu et la jeune fille finit par mettre au monde un enfant qu’elle ne reverra plus jamais. 

 

Quelques mois plus tard, l’adolescente, de retour à la maison familiale, décide de se venger de son « bourreau » de frère Saïd, en lui plantant « férocement » un couteau dans son membre dur (son sexe), qui sera amputé par la suite, pour cause d’une infection. La jeune fille ne regrette pas son acte, malgré l’inimitié désormais régnante entre sa mère et elle, qui la poussera dans les bras d’un homme, Karim, un choix de ses parents, qu’elle est obligée d’accepter pour enfin vivre sa liberté, le dernier avatar qui manquerait à son bonheur. Une peine perdue parce que, son mariage est un véritable « enfer ». Non seulement Karim n’est pas l’homme qu’elle pensait pouvoir dompter, mais aussi, elle ne peut plus faire d’enfant à cause de son accouchement secret qui se serait mal passé ; et pourtant on la croyait encore vierge avant son mariage. Un pot aux roses qui est découvert par le docteur Umar, son « beau-père » qu’elle adule presque. Un secret pouvant en cacher d’autres, tout s’écoule comme un château de cartes autour de l’héroïne qui est obligée de constater que sa famille couvait plein de secrets et de mensonges depuis des lustres : Umar est son père géniteur et par conséquent, Saïd n’est pas son frère, Karim non plus.

 

                                                             UN CONSTAT ! 

 

Ce roman se dresse comme un miroir que Djhamidi Bond traîne le long des sociétés d’obédience musulmane, pour nous présenter l’image et la place de la jeune fille. Déjà, nous pouvons la percevoir à travers le titre « 8clos », entendu non seulement comme un « huis-clos », qui pré-visage et prédéfinit une vie dans un enclos, dans un lieu fermé ; mais aussi comme l’expression de cette vie traduisant la nature des relations qu’entretiennent « 8 » personnages (la narratrice, Ally, Nazirah, Saïd, Zenabou, le cuisinier, le gardien et le chauffeur) vivants dans une maison close. De fond en comble, il s’avère que, dans plusieurs familles musulmanes traditionnelles, la jeune fille est frappée par une vacuité caractérisée de maints privilèges (la scolarisation, la liberté entre autres) qui pourtant sont la chasse gardée de « l’oppresseur », le sexe opposé. De manière ponctuelle et assidue, des actes de violence palpables de tout bord (psychologiques, morales, physiques) qui lui sont copieusement servis au quotidien, contribuent à consolider et à raviver la flamme de la « stéréotypation idéelle » qui s’accoude sur la conception surannée de l’existence d’un être au sexe faible (la femme), dont la toile de réussite est tissée par l’homme. Autrement dit, il s’agit là de la configuration d’une « phallocratisation béante » où l’avenir-devenir de la femme devrait être drainé par l’homme, à qui tous les droits et pouvoirs sont légués de facto. C’est ainsi qu’elle reste reléguée au second plan, joue toujours les seconds rôles même lorsqu’il est question des décisions cruciales et intrinsèques à son existence. Et pourtant, il est clair que, les conséquences sont innombrables. La preuve, l’héroïne jouit d’une naïveté indescriptible qui la rend vulnérable à toute intempérie masculine jusqu’au point où elle tombe enceinte sans s’en rendre compte, ce qui aurait été différent si elle était scolarisée. Tout cela démontrant que la solution pour la garder vierge et forger son éducation matrimoniale, n’est pas de la laisser enfermée. Ce d’autant plus que, ce qu’on redoute tant peut toujours arriver de la manière la plus insoupçonnable, car, « l’homme est condamné à être libre » (une pensée chère à Jean Paul Sartre) et il peut l’être même dans les geôles.

 

 

                                                             UN MOYEN !

 

L’écriture se voulant une arme contre la marginalité, l’auteure s’en sert à bon escient, comme un speaker, pour faire entendre sa voix. La voix des minorités. La voix des opprimées. La voix des femmes qui, parfois, se cachent pour pleurer. La voix de celles qui pleurent en silence. La voix de toutes celles qui, apeurées, n’ont pas le courage d’avouer tous les viols dont elles sont victimes. La voix de toutes celles dont les cœurs sont inondés de larmes invisibles à cause des meurtrissures de la stigmatisation. 

 

En effet, l’un des plus grands mérites de ce fait littéraire, c’est son intimisme. L’auteure, en toute minutie, parvient à nous tremper dans le vaste océan, au combien dédaléen, de l’intimité féminine à travers notamment l’enfantement avec toute sa souffrance et ses manifestations, la vie dans un mariage polygamique où le Walaande, l’art de partager un mari (premier roman de Djaïli Amadou Amal) est loin d’être une prairie fleurie. Et ce, dans la mesure où il égrène un long chapelet de frustration, de traumatisme et même de banalisation du corps féminin qui, faudrait-il le rappeler, est certes différent du corps masculin dans sa constitution, mais a les mêmes réclamations sensationnelles et pulsionnelles.

 

Par ailleurs, la narration de ce roman est portée par « un nom personnel » (Benveniste) : « je », dénudé et dépouillé de toute référence dénominative. C’est-à-dire, tout le narré durant, on n’aperçoit nulle part le nom de celle qui raconte l’histoire ; tout ce qu’on sait c’est qu’il s’agit d’une adolescente de quatorze-quinze ans. Ce « je-narratrice », est en réalité une non-personne, non pas dans le sens benvenistien (absence de subjectivité), ce qui serait d’ailleurs contradictoire, mais plutôt dans une mesure où il ne renverrait pas à une personne imputable à un espace précis. Loin d’être un simple fait de hasard, ce procédé stylistique et esthétique se pose plus comme une intention plausible de la romancière camerounaise, d’universaliser son acte d’écriture, en le débarrassant des carcans frontaliers et spatiotemporels.

 

Le portrait que l’auteure fait des personnages masculins de l’œuvre (Ally, Umar, Karim) nous laisse entrevoir la figure du personnage Djibril, le mari de Mina, dans Sous la cendre le feu d’Evelyne Mpoudi Ngollé. Tout comme Djibril, ils sont des « sous la cendre le feu », c’est-à-dire qu’ils présentent une image aimable et adorable qui se trouve véritablement aux antipodes de ce qu’ils sont au fond. Tout simplement une caractérisation de l’hypocrisie.

 

 

                                                          UNE SOLUTION !

 

Ce fait littéraire est loin d’être un caillou jeté dans la mer, au contraire. Elle vient s’ajouter à la longue liste des écrits littéraires qui gravitent autour de la revendication d’une meilleure condition féminine.  Djhamidi Bond emboîte le pas à plusieurs autres Écrivaines africaines taxées de féministes (Mariama Bâ, Calixthe Beyala et autres) dont l’intérêt majeur est de redorer l’image de la femme. Au milieu de la beauté scripturale indéniable de ce livre, on a pu déceler entre les lignes, une once de vengeance contre le phallus. Il semblerait, selon l’auteure, que le sexe masculin est une arme d'assujettissement et d’aliénation qu’il faudrait éliminer pour un monde meilleur et équitable pour tous. À cet effet, l’émasculation serait donc la solution idoine pour mettre fin à cette domination masculine qu’elle décrie. C’est ce qui justifie les nombreux cas d’émasculation visibles dans le texte (Saïd, Ally, les employés), à travers lesquels nous parvenons à la conclusion selon laquelle, subtilement, l’auteure milite pour un féminisme d’émasculation. 

 

En conclusion, 8clos est par conséquent un roman cathartique marqué par une thématique à travers laquelle chaque âme en détresse se représente et se reconnaît. C’est une glace, qui reflète l’image des uns et des autres, devant laquelle chacun se reconnaîtra et décidera, pourquoi pas, de porter sa pierre à l’édifice de construction d’un monde où le son du glas de la vassalisation de la femme retentira de fort belle manière. 

 

Boris NOAH

Université de Yaoundé I

                                                                                                     

 

 

 

Voir les commentaires

Le View-Master de Louis-Philippe Hébert

14 Octobre 2019, 05:43am

Publié par Nathasha Pemba

Louis-Philippe Hébert est un écrivain québécois qu’on ne présente plus. Auteur de plus de trente livres et récipiendaire de plusieurs prix du Québec et du Canada, Louis-Philippe Hébert est une mémoire vivante dont l’écriture fait parler d’elle-même. Le View-Master est son tout dernier livre publié aux Éditions de La Grenouillère.

 

Dans ce long poème narratif, l'auteur pose un regard sur la société d’hier mais aussi de la société d’aujourd’hui.

 

Le View-Master est le produit d’une expérience et d’une observation de la société des années 60.  C’est un imaginaire qui trouve son ancrage dans la réalité et s’inscrit dans l’actualité. En font partie les questions de folie, de vieillissement, de jugement, de la mort, du genre, de l’amour…

 

La vie est l’élément central de cette œuvre, la vie dans ses diverses manifestations. En vue de matérialiser cette œuvre dans ses diverses épiphanies, l’auteur s’est appuyé d’un personnage : Maxime parent.

 

Comme une légende, l’histoire se laisse dérouler et  tente de convaincre les lecteurs que dans la vie, dans la société d’hier et d’aujourd’hui, il y  a des choses qui n’ont pas tellement changé même si on note une certaine évolution dans la manière de poser le regard sur autrui ou encore sur la manière de vivre notre liberté dans les relations avec autrui.

 

Entre souvenir et hommage à tous ceux qui portent les mêmes noms, à Louis Philippe Hébert le sculpteur l’homonyme de l’auteur, l’auteur soulève des questions pertinentes qui ramènent au vivre ensemble dans toutes ses dimensions.

 

En effet oui, Le View-Master est le roman de l’humanité. Il y a au cœur de l’intrigue, une femme, Maxime Parent, qui vit le souvenir de sa jeunesse. Jeune, jolie et pleine de vie à l’époque de sa jeunesse, elle vit son temps avec ses contemporains. Malheureusement, souvent dans certaines histoires, on cherche un bouc émissaire, celui ou celle sur qui il faut faire reposer la faute. Ici c’est Maxime parent qui est désignée. On veut lui faire payer pour une faute qu’elle dit ne pas avoir commis. À travers son monologue, elle soulève plusieurs thématiques. La tolérance, l’écoute et l’amour sont celles qui ont le plus retenu mon attention.

 

Maxime Parent veut être écoutée. Et les deux policiers devront l'écouter pour connaître la vraie histoire de l'histoire.

 

À certains endroits, il m’a semblé me trouver en face de la femme adultère de l’évangile de saint Jean qui a failli être lapidé par les aînés, les anciens, les voisins qui avaient eux-mêmes certainement aussi une expérience sur la question de l’adultère. Et cette parole de Jésus de Nazareth : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». Ce qui est intéressant dans la suite de cette histoire de l’évangile, c’est que tout le monde va se retourner, en commençant par les plus anciens.

 

C’est cette dimension qui m’a paru intéressant car Maxime Parent qui se sent rejetée, critiquée et même humiliée, est une femme ; la femme d’une génération et d’une culture différente de celle de la femme adultère. Elle a le droit de parler, de demander qu’on l’écoute, de répondre à cette accusation. Maxime se sent indexée accusée. Elle veut être écoutée, elle veut se justifier sur cette accusation portée sur elle. Parfois elle préfère le mystère du silence, mais elle pense qu’elle a quand le droit de se défendre. Elle veut un autre regard, un autre traitement.

 

Dans ma lecture, je me suis un peu perdue entre la folie et la vieillesse. Il m’a semblé que l’auteur souligne une question sur le traitement dans les asiles. Il m’a semblé à la fois reconnaître un asile de fous et une résidence de personnes âgées. Maxime a-t-elle perdu la raison ? Ou bien est-elle dans le vieillissement profond ?

 

Tenant compte de mon regard j’ai choisi de parler du vieillissement. On pourrait parler de l’éloge de la vieillesse si on veut être positive, mais il apparaît clairement que pour l’héroïne du roman, il y a un malaise, un malaise dans le traitement des personnes en résidences, qu’elles soient des personnes âgées ou des personnes dépourvue temporairement de leur raison aujourd’hui, que ce soit dans leur ordinaire familiale ou dans les résidences. Elle dénonce le comportement de certains préposés s’occupant de personnes seules. : leur manque d’empathie, leur intérêt pour l’argent seul.

Mais alors : devrait-on poser un regard marginal sur les personnes en asile ou en résidence ? Il semble que ce soit non pour la narratrice dont le raisonnement semble tout aussi  clair et ferme. Sauver l’humain en chaque homme et sauvegarder la différence de chacun. Mais pourquoi sauver et sauvegarder ? Et que sauve-t-on et que sauvegarde-t-on ? Sauver l’humanité, d’abord, parce que c’est l’essentiel c’est le cœur. En ce sens, l’œuvre de Louis-Philipe Hébert transcende non seulement l’espace, mais aussi le temps. On ne peut pas dire qu’il a écrit ce roman poème exclusivement pour une période donnée ou pour une catégorie de personnes. L’auteur s’adresse à l’humain au sujet de l’humaine condition.

 

Le problème de la maltraitance des personnes âgées que la narratrice soulève paraît, à mon sens, comme l’un problème que pointe l’auteur : On reconnaît une société à la manière dont elle traite ses aînés, pourrait-on conclure. Telle est la véritable question au niveau sociétal. Au niveau individuel, c’est la question même de l’humanité et de l’amour du travail.

 

 Pourquoi choisit-on d’exercer un emploi qu’on n’aime pas ?

 

Madame chose on ne rajeunit pas

On l’entend souvent celle-là

Chez les gens qui viennent ici

Même s’ils ne pensent jamais à eux autres quand ils disent ça

Parce que c’est  toujours les autres qui sont vieux 

 

Il y a aussi la question du genre. L’idée d’une famille dont les parents s’appellent tous les deux Maxime de même que l’enfant qu’ils mettront au monde rappelle que le prénom peut être asexué et intergénérationnel. Maxime, catégorisé comme un prénom pour hommes… suscite des questionnements dans le livre et dans le milieu de l’héroïne.

 

Je suis Maxime Parent

Drôle de nom pour une fille !

Et toi donc drôle de nom

Pour un garçon mon gars ! 

 

Ce roman est aussi une histoire d’amour entre Maxime et Maxime. De cet amour naîtra Maxime. Une histoire normale qui suit tous les codes de l’amour en partant de l’attrait à l’acte. Un amour très fort.

 

On retrouve aussi la thématique de la mort… La mort, c’est comme l’amour, c’est comme la vieillesse… Tous sont des passages obligés.

 

On meurt si facilement

de nos jours

en prenant son bain

ou en glissant sur le trottoir

ou en se séchant les chevaux

il vaut mieux faire attention

la vie c’est si dangereux

mais on se dit qu’on serait mieux mort des fois 

Alors, Le View-Master prend d’autres significations. L’amour, pour Maxime Parent, est quelque chose de fondamental. Ce qui reste, un peu comme la culture, lorsqu’on a tout oublié. L’amour c’est désormais le lieu, l’existence, le souvenir, la mémoire, la vie, la liberté, l’humanité. La narratrice narre son quotidien en réfléchissant sur l’autre. Si le monde pointe le doigt sur elle, Maxime Parent démontre qu’elle n’est pas une déracinée, une criminelle. Elle montre que l’émotion est le lieu de la vie car c’est elle qui est au fondement de la relation. Elle peut prendre plusieurs couleurs, complexes, radicales et ouvrir à une quête de l’existence profonde sur soi, sur les autres et sur la société. L’amour, l’enfance des lieux parfois d’où nous devenons des exilés.

 

Le View-Master de Louis-Philippe Hébert est une école de la vie qui n’impose pas le passé, mais qui invite à regarder l’avenir. La force, à mon sens, de ce roman-poème, c’est qu’elle intègre à la fois l’individualité et l’altérité.

Je recommande la lecture de ce roman-poème.

 

Nathasha Pemba

 

 

 

 

Voir les commentaires

Le cimetière des abeilles- Alina Dumitrescu

6 Octobre 2019, 20:46pm

Publié par Nathasha Pemba

 

Une roumaine, femme, immigrée au Québec dans la ville de Montréal, immigrée de toutes ses origines et obligée par le conditionnement d’essayer d’oublier la langue des origines. Privée de la langue avec de nouveaux amis, privée de la langue parce qu’elle doit aider ses enfants à intégrer la nouvelle société. Frappée par le souvenir des origines et les précarités de l’exil, elle s’exprime dans un français au départ approximatif, teinté de roumain. Plus tard, cette langue française devient obsessionnelle, comme un nouvel amour. Elle s’exprime en français, écrit en français. Elle est amoureuse du français.

 

 

La narratrice qui évolue dans un univers imaginaire fait d’abeilles, dans une nouvelle ville, une nouvelle langue exprime son regret de ne plus pouvoir parler sa langue d’origine et d’être incapable de jouer le rôle de la mère qui est, traditionnellement, celui de la transmission de la langue. Il faut non pas transmettre une langue ici, mais il faut l’apprendre en même temps que sa progéniture. Cette narratrice fait penser à Alina Dumitrescu qui a grandi au sein d’une culture où la langue et le livre avaient une certaine importance. Il s’agit, dans les cimetières de son enfance, de la petite fille, qui recueille des cadavres d’insectes.

 

Le mot langue revient très souvent dans ce récit, notamment dans les premières lignes. Ce soliloque qui traverse toutes les lignes du livre montre que pour la narratrice, la langue française demeure essentielle, malgré tout. C’est la langue de l’espoir, la langue du neuf, la langue, on va dire « de tous les possibles ».

 

Le Cimetière des abeilles, c’est l’histoire de l’exil.

Dès les premières lignes, la narratrice évoque les lieux, la langue française symbolisée par Paris la capitale de la culture, le lieu de l’expression du français par excellence.

 

Les Français ont été, depuis des siècles, ceux qui savaient ; ils savaient pour Dieu et les cathédrales, pour les tissus et les mariages morganatiques,, les bateaux, les lois et l’art, la mémoire et l’extraordinaire sens de la formule 

 

On comprend, de ce fait, que la langue française est mise en avant dans le récit. La langue est un prodige et la narratrice lui donne une certaine configuration, une énergie et un lieu. On retrouve ainsi dans son récit, une référence constante à la langue qui devient un élément du salut, un tisseur de lien, une possibilité d’intégration.

 

Maintenant, c’est dans le français que je m’abrite 

 

Le cimetière des abeilles est incontestablement un hommage à la langue. Ici langue peut signifier le roumain ou bien le français. La langue roumaine est désormais dans le souvenir ou plutôt dans les origines; mais elle reste pour la narratrice une assise de langue française : c’est le roumain qui lui a permis de parler le français.

 

Atterrie dans une province francophone, la narratrice est consciente qu’il faut intégrer et la langue est l’élément fondamental de cette intégration. Les enfants s’expriment en français. Ce qui conduit leur maman à s’appliquer non simplement pour son intégration extérieure mais aussi pour son intégration au sein de sa propre famille.

 

Mes fils ne peuvent pas goûter aux subtilités de la langue qui m’a bercée et par laquelle j’ai eu accès aussi au français. Mes fils me sont devenus étrangers pour une vie meilleure, un avenir radieux. Je suis sortie du rang, de ma lignée, je suis sortie aussi de mon continent. Émigrer, l’énorme blague, je me cherche ailleurs pour voir si j’y suis. Et la plupart du temps, je n’y suis pas 

 

Le français, langue de l’exil, devient donc l’identité de l’immigrée.

 

Le processus d’immigration sous-entend toujours la question de la langue (qui peut aussi se manifester par l’accent). La narratrice se sent obligée de migrer même quand il lui faut parler. Cette immigration de la langue concerne en général toute personne qui quitte ses origines pour vivre dans un autre lieu. La langue devient donc aussi le lieu de la rencontre avec une culture et avec autrui. C’est pour cela qu’en tant que mère, elle essaie de sauver la langue d’origine sans grand espoir. Elle perçoit le manque, mais elle se sait limitée, et elle ressasse. L’imaginaire, le souvenir devient le lieu des origines. La langue française devient un pays, le pays de l’immigration

 

Si Le cimetière des abeilles aborde d’autres thématiques, celle de la langue m’a semblé la plus présente. Parler comme on vit et comme parle ceux qui nous ont accueillis.

 

Coupée en amont et en aval de ma langue d’origine, la langue maternelle rétrécit jusqu’à devenir uniquement la langue de la mère. (…)

De ma mère, je suis orpheline linguistique, de mes enfants endeuillée.

Une situation inextricable, la langue se tarit faute d’être utilise. Les souvenirs se tarissent aussi faute d’être revisités.

La langue maternelle devenue langue de la mère, deviendra entre nous langue morte. Nul autre cataclysme que celui de l’émigration.

 

Dans Le cimetière des abeilles, parler c’est s’unir, se libérer, adopter un état d’esprit. La narratrice fait aussi l’éloge de la culture française : liberté, fraternité, luxe, mode, écritures :

 

Je m’endors chez moi et je me réveille en Occident, en français de surcroît. Le français, c’est la culture, la grande. On parle histoire, on parle humanité et transcendance 

 

Le français dans le récit est personnifié et assimilé à « une grande dame ».

 

Le cimetière des abeilles indique que les mots ont une importance capitale dans la vie de tous les jours :

 

Je vis avec le luxe des mots. Guerlain, parfumeur, évanescence, entre la poire et le fromage, apéritif, incongru

 

Bénie soit la langue ! Bénis soient les mots !

 

Le style particulier de l’auteure ne fera certainement pas l’unanimité, mais n’est-ce pas dans son originalité que l’on reconnait la force d’un auteur ? Dans une langue vive, puissante et imagée, Alina Dumitrescu dessine un récit d’apparence complexe, mais très accessible si l’on essaie de faire comme elle :  faire vibrer les mots avec les mots, les silences avec les silences.

 

 

L’intérêt de lire une œuvre fictive c’est qu’elle nous tient par le côté le plus sensible. Ainsi en est-il de l’œuvre d’Alina Dumitrescu, écrivaine québécoise d’origine roumaine. Elle a publié en 2016 ce récit autobiographique intitulé Le cimetière des abeilles. Un titre certainement significatif pour elle, mais que l’on peut interpréter de plusieurs manières. Les abeilles n’ont rien d’imaginaire. Elles existent bel et bien. On les lie souvent au miel et le miel symbolise la douceur et la saveur. Cependant plusieurs personnes ignorent que toutes les abeilles ne produisent pas de miel. C’est d’ailleurs la majorité, celles qui se nourrissent du nectar des fleurs. Il existent aussi des abeilles d’hiver qui vivent plus longtemps et celle d’été qui ne résistent pas au delà d’un mois. Parmi elles, il y en a des solitaires, des sociales et des domestiques. La première question que je me suis posée en tant que lectrice c’est exactement de quel type d’abeilles parle l’auteure et pourquoi le cimetière comme lieu alors que l’on sait que le cimetière c’est le symbole de la mort, une vie qui n’existe plus, une désespérance. Au delà du cimetière il n’y a plus d’espoirs sur le plan humain :

 

Nos pommiers en fleurs courent de la rue jusqu’au fond du jardin. Les ruches en enfilade suivent cette ligne parfumée et bourdonnante. Notre clôture et celle de nos voisins forment, au point de rencontre, un coin d’ombre humide et secret.

 

C’est précisément là que chaque été, pendant les grandes vacances, je fais un cimetière pour mes abeilles.

 

J’en trouve souvent par terre, mortes d’épuisement, pendant la période la plus intense de la récolte. Elles ont beaucoup de bras en croix, les yeux fermés et des dards inoffensifs.

 

Je me mets près d’elles des fleurs de camomille, une par tombe, et des croix en allumettes. 

 

En conclusion, deux idées me viennent en tête.

En ce qui concerne la première, je dirai qu’Alina Dumitrescu, comme tous les écrivains de l’exil, comme Ionesco, comme Kundera, comme Perec, Malraux ou Manoukian, pose une question pertinente qui concerne tous les immigrants de la terre: comment un exilé peut-il naître à son nouveau monde sans renier ses origines ? Il y a, en outre, cette autre question fondamentale de l’immigration : Comment passer d’émigrant à immigrant et demeurer intact ? Comment penser le vivre ensemble ?

 

Et la deuxième idée ?

Je vous invite à découvrir cet extrait de Andrés Trapiello dans Les cahiers de Justo Garcias :

 

(…) tous ces liens imaginaires que tu serais parfois tenté de tisser avec le passé, eh bien tout cela n’est bien entendu qu’une gigantesque supercherie mortelle. Renoncer à ses origines, il faut absolument renoncer et même se retourner systématiquement contre ses propres origines renchérissait Roman. (…) Dès que tu auras franchi les frontières considère-toi plutôt comme une sorte d’apatride qui se réjouit de n’appartenir à rien ni à personne (c’est ce que je m’efforce de penser jusqu’à aujourd’hui), dis-toi qu’un renégat, qu’un ingrat ou qu’un amnésique déterminé valent toujours mieux qu’un idiot sentimental que le souvenir de la patrie fait chavirer, un idiot qui participe donc sans le savoir à son propre anéantissement. 

 

 

Merci à l’éditeur pour cette collaboration et merci à tous les lecteurs et lectrices du Blog.

 

Nathasha Pemba

 

Références

 

Alina Dumitrescu, Le cimetière des abeilles, Montréal, Triptyque, 2017

 

 

 

Voir les commentaires

Comme un chapelet de Nkul Beti

5 Octobre 2019, 19:09pm

Publié par Alain Atouba Foti

Baltazar Atangana Noah, dit Nkul Beti, est écrivain, critique littéraire et chercheur au département de français de l'université de Yaoundé I. Comme un chapelet est son troisième fait littéraire après Mixture (2014) et Aux Hommes de tout... (2016).

 

Le titre du recueil renvoie au chapelet, objet de dévotion religieuse, composé de cinq dizaines de grains séparés par de grains, un peu plus gros que les autres, qui sont enfilés sur un cordon qui forme un cercle. Les extrémités de la chaîne s’unissent à une médaille à l’effigie de la vierge Marie, et de cette médaille pend une chaîne courte, avec une croix. Il est important de savoir, en outre, qu’au sein de la récitation du Rosaire, il y a une série de prières qui sont chargées de le dérouler. Nous nous référons au “NotrePère”, au “Ave Maria”, au“Gloria”, aux appels jaculatoires, au“Je vous salue Marie” et à l’ensemble des Mystères. Ces derniers se divisent en quatre grands groupes: les Mystères douloureux, les Mystères joyeux, les Mystères lumineux et les Mystères glorieux. Au regard de tous ces éléments, peut-on dire que l’auteur de Comme un chapelet nous livre-t-il une poésie religieuse?

 

Il est vrai qu’il y’a une forte présence des motifs religieux dans le recueil mais il peut facilement s’établir un parallèle entre le chapelet et les thématiques abordées dans le livre. La trajectoire vitale de l’individu intègre naissance (et dans le livre tout naît: personnes, amour, amitié, joie, rencontres, tristesse, maladie, etc.) et la fin avec la mort (aussi tout meurt dans le recueil: personnes, amour, amitié, joie, rencontres, tristesse, maladie, etc.). Comme récitant du rosaire, la voix lyrique du poète se situe dans topos-espace du poème et se meut dans tous les lieux de l’action. Les pronoms personnels sujets ou compléments, les pronoms et adjectifs possessifs renvoient à la première personne du singulier:

 

« Moi, tout emmailloté

Par la chaleur de ses seins reposants,

Ses bons sentiments parfument de jasminum

Le jardin de mon philanthrope péricarde,

Je glousse d’amour!

(Page 13).

 

Les premiers mots (chant de douceur et promesse de sensualité) gagnent en intensité et insistent auprès de la femme aimée pour qu’elle s’abandonne à l’étreinte de l’amant. Voilà donc la naissance d’un amour; mais tout commence avec la venue d’un enfant au monde qui est bercé et veillé par les parents:

 

« De ma patoche, me voilà qui

Essuie ses larmes, me voilà qui

La prends dans mes bras, me voilà qui

Passe mes doigts sur sa couenne

Comme si je lui passais de l’huile d’olive! »

(Page 15)

 

La berceuse est l’un des rares types de chansons pour enfants où le rôle d’émetteur est celui d’un adulte. Dans la tradition camerounaise, ce rôle est assumé par les femmes: mères, tantes, grand-mères, nourrices qui jouent le rôle de berceuses en chantant pendant le sommeil de l’enfant. Ce, afin de faire sentir leur présence. Il faut remarquer que même dans les cas où cette présence n’est pas explicite dans le texte, il est difficile de douter que la personne qui chante la berceuse soit  une femme. Chez Nkul Beti on observe une rupture dans la tradition et c’est le père qui va chanter au creux de l’oreille de son enfant:

 

« Toi,

Adorable gueule,

Si bien cagoulée,

Dors...Dors

Sans sanglots

Pionce! »

(Page 53).

 

  Le chant constitue une modalité qui intègre ruptures et subversions. Dans un premier temps, le personnage du poème continue de chanter les charmes de sa bien-aimée et l'invite à vivre l’amour: “-Ce matin, comme jamais, /Viens-là que je te sers contre mon cœur” (page 17). Le côté transgressif va ressortir et s’intensifier dans la chanson à travers l’évocation de l’homosexualité. Le sujet homosexuel émerge dans les poèmes, dans un contexte dominé par des dispositifs disciplinaires. La diversité sexuelle devrait être acceptée et tolérée par les autres dans la société: “Je sais que tu sauras boire et accepte mon nouveau genre, /Mon entre-deux sexuel, /Le voir” (page 21). Le couple homosexuel cherche sa place au soleil et se sent prêt à défier le regard moralisateur et réprobateur plein de rejet et de mépris: “Nous regarderons les foules rouspéter sur la sexualisation de/ nos intimités” (page 23). L’homophobie est source de persécutions : “Je ressens ton infortune/ Et j'ai honte de mon adynamie/ Devant cette houe mâle homophobie” (page 79). Cependant, cela n’empêche pas de vivre ces amours que la société trouve bizarre: “Cachons-nous, /Pour mieux nous caracoler d'amour/ Comme ces cul-de-jatte” (page 25).

 

Le tissu poétique recrée la rencontre de l’altérité homosexuelle qui porte dans son corps les marques d’une transgression intolérable pour les pouvoirs hégémoniques qui cherchent à réguler les comportements sexuels.

 

Le chant s’accompagne aussi de quelques instruments tels que le tam-tam (page 71), le balafon (page 69), le Djembé (page 29). C’est un concert de louanges qui s’élèvent en l'honneur d’un monument de la littérature africaine, Bernard Dadié: “hommes de tous les continents/ nous te célébrons!” (Page 57). Auteur d’une production littéraire considérable parmi laquelle on peut citer des titres comme Afrique debout (1950), La ronde des jours(1956), Climbié (1956), Un nègre à Paris (1959), Béatrice du Congo (1970), Les jambes du fils de Dieu (1980), Bernard Dadíé est décédé en 2019. Pour conserver la mémoire de ce grand écrivain dans le panthéon de la littérature universelle, Nkul Beti fait recours, dans une démarche intertextuelle, aux noms et titres des écrivains africains et afrodescendants qu’ill combine avec des phrases et des livres de l’auteur ivoirien:

 

« Les soufflent s’envolent et s’enchantent...

Le sanglot de l’homme noir se meurt tout doucement,

Il fait un temps de chien dans cette ville cruelle:

Heureusement

Dans ton cahier d'un retour au pays natal,

Wa-toi, l’enfant noir,

Condamne les testaments trahis de la petite bijou! »

(Page 63)

 

Si dans cet extrait l’on identifie les allusions à Mongo Beti, Aimé Césaire, Toni Morrison, Camara Laye, etc., le lecteur retrouve d’autres phrases et titres associés à Alain Mabanckou, Francis Bebey, Hemley Boum, Engelbert Mveng, Aké Loba, entre autres. Il s’agit d’un bouquet de voix qui se hissent pour dire à René Dumont que l’Afrique noire n'est pas mal partie.

 

La société est mise en examen et les problèmes qu’on y rencontre sont passés au fil comme les grains d’un chapelet: d’abord l’incompétence des dirigeants politiques qui ne se soucient guère du bien-être des populations. Lors des campagnes électorales, le changement est souvent promis aux populations, mais après les élections, on se rend compte que “Rien a changé/ Même pas les sifflements/ Des palinodies des poltichiens et gouvernuls qui déglinguent” (page 73). La poésie se sert de son souffle créateur pour instaurer un jeu de mots qui sert à dire le manque de vision et de projets des politiques pour leurs nations. Parfois, ce sont ces dirigeants qui détruisent même leurs propres pays. L’autodestruction qui culmine avec le suicide est considérée comme “Auto-euthanasie” (page 43). L’hypocrisie dans les relations humaines peut aussi causer des préjudices: “Dans ce monde, /Tout n’est que arlequinade humaine/ Où le faux-semblant se taille la part du dragon” (page 49). Il semble y avoir une association malsaine entre le pouvoir politique et la religion. Ces deux institutions s’associent pour défendre des intérêts et ne se préoccupent en aucun cas des gens: “Devant l'idylle incestueuse/ Du politique et du religieux” (page 95).

La violence est un travers dénoncé avec l’assassinat d’un prélat:

 

« Dans l'eau...

Monseigneur le Benoît,

Corps ivre-vide, poumons secs

Thèse mutilée, soutane immergée

Sandales inversées, bras-jambes cassés

Cabinet non moins ouvert-saccagé,

Assassinat, noyade »

(Page 85)

 

Cet assassinat dont on ignore les véritables motifs et circonstances reflète un peu la part de mystère que contient la mort: “J’ai demandé aux fumerolles et à la mousson,/Où tu es partie après ta mort,/ Tous ignorent!” (Page 35). La mort des êtres chers provoque la tristesse et la fin de l’amour plonge le poète dans la mélancolie qui s’apparente dans son esprit à la mort: “Fausse quiétude, /Mort dans les reins, /Mort dans les os” (page 93). La vie n’a plus de saveur et les jours se déroulent dans l’amertume: “La vie, sans toi, / N’a plus le même goût sucré de l’ananas” (page 91). Malgré le chapelet de difficultés rencontrées dans la vie, le poète croit aux lendemains meilleurs car il porte en lui la vision: “D’un monde chantant espoir et résilience” (page 77). C’est bien avec la fin de tout, la mort qu’on comprend que le titre du recueil de Nkul Beti ne traite pas vraiment de poésie religieuse. Le chapelet est juste un symbole sur le quel l’auteur prend appui pour développer son humanisme.

 

La mort n’est pas la fin de tout: dans la mémoire des survivants, il restera le souvenir de ceux qui sont partis: “Ton adorable visage et ton sourire chatouilleux/ Tant que je vivrai encore!” (Page 39). La vie et la mort se rejoignent donc, comme dans ce cycle, ce cercle qui se trouve dans le chapelet. Il est hors de question de croire ou d’attendre le salut de la part d’un hypothétique sauveur. Pour inviter le lecteur à sortir du sommeil de la résignation et de l’inaction, il est rappelé que: “Tout ce que Dieu fait n’est pas bien, et tout n’est pas grâce!” (Page 9). Pour l’homme il est impossible de saisir l’essence de Dieu dans son immensité et il faut donc s’approcher de lui de manière personnalisée. Sur le chemin de la dévotion, chacun s’adresse à Dieu comme il peut, comme il veut et comme il préfère. Alors il revient à chaque personne de prendre son destin en main. La foi est une affaire personnelle, il faut donc chercher ses propres voix pour le salut de son âme. Le secret se trouve dans les lignes de Comme un chapelet:

 

« Tiens:

Sauve-toi de bas en bas

Christ ne reviendra pas demain

Sauve-toi seul...

Ni prières ni onction nécessaires

Sauve-toi en solo! »

(page 97)

 

Alain Atouba Foti

 

Nkul Beti: Comme un chapelet. Paris:Le Lys bleu Éditions, 2019.

Voir les commentaires

La colère du fleuve de Prince Arnie Matoko

25 Septembre 2019, 12:34pm

Publié par Juvénale Obili

Le soleil s'était levé très tôt, ce jour-là. Très matinal, il avait miraculeusement devancé l'aube et l'aurore. Car nous n'avions pas su à quelle heure exactement cette boule flamboyante avait commencé à voguer sur l'océan du ciel bleu...

 

Ceci est un extrait tiré du recueil de nouvelles «La colère du fleuve» de Prince Arnie Matoko. En effet, ce morceau choisi est pour montrer, de prime abord, la facilité avec laquelle l'auteur se délecte de la description dans la narration de ses nouvelles.

 

Prince Arnie Matoko est né à Pointe-Noire, en république du Congo. Il est poète avec plusieurs titres à son compte.

 

«La colère du fleuve» est son deuxième recueil de nouvelles, avec 126 pages habillées de sept histoires dont : L'expulsé, Demain je suis riche, La rue des sorciers, C'est triste de perdre sa meilleure amie, Un fou pas comme les autres, Le soleil de Fleuville, La colère du fleuve.

 

Dans cet ouvrage, il est question de l'escroquerie, d'un fait surréaliste, de l'amitié brisée, de l'arrestation, de la liberté et de la justice. L'auteur évoque les antivaleurs sociales et le bon sens. Le titre de l'ouvrage est d'ailleurs révélateur car «La colère du fleuve» fait appel à la justice, à la raison et aux valeurs sociales qu'emportent nos agissements quelques peu démesurés. La dernière nouvelle qui porte le titre de l'ouvrage expose le fleuve comme juge et père, capable de résoudre un problème et de faire régner la paix. Ainsi, le fleuve, faisant partie de la nature, est par conséquent la nature elle-même dans toute sa puissance et sa suprématie sur l'Homme. Comme le souligne l’adage populaire «Tout se paye ici bas», de la première à la dernière nouvelle, l'auteur montre combien l'Homme peut être obstrué du bien par ses vilains actes et comment il peut en payer le prix.

 

De la semence à la récolte ?

Dans la deuxième nouvelle Tanga Mingui (qui a beaucoup étudié) se fait escroquer par son ami de la fac Moutounta. Que peut en récolter ce dernier? De l'argent oui, mais aussi la colère du fleuve.

 

«C'est plus qu'une monnaie de singe. Mais à malin, malin et demi. Son compte lui sera réglé, je le crois», p. 51.

 

Cette façon dont l'auteur peint la société et ses réalités n'est pas seulement pour le plaisir de lire mais aussi pour l'éducation et un appel à la ''repentance'' afin que nous abandonnions nos vilains actes. Une belle interpellation qui affiche des faits surréalistes comme dans la troisième nouvelle où une dame comparaît devant le tribunal pour ses actes de sorcellerie ; tout comme dans la cinquième nouvelle où l'arrestation d'un fou agite l'opinion public. Sur la page 94, l'auteur évoque le procès de Meursault dans L'Étranger d'Albert Camus alors que le monde dont il s'agit est fictif. Donc ce procès du siècle comme décrit dans la nouvelle est surréaliste. Le texte a pour but de montrer la folie des autorités publiques et non la folie de Maleya Kilahou (fou intelligent), un fou pas comme les autres.

 

Prince Arnie Matoko a une plume particulière qui attire l'attention du lecteur: le nom de chaque personnage porte un message codé en Kitouba, Lingala et même le Français. En effet, le premier personnage dont on fait connaissance à la première nouvelle c'est Zola Mambou (une expression signifiant à peu près: regarde moi ça).

 

La quatrième nouvelle évoque une calebasse cassée. Cela symbolise une amitié brisée par l'innocence et l'immaturité. Il est aussi question d’un amour naïf du temps de l'école primaire.L’auteur essaie de montrer que le rapport de l'amitié fille/garçon et l'amour avoué peut engendrer une séparation...

 

Cependant, la nouvelle la plus intéressante à mon avis la sixième, celui dont le personnage principal est Bolingo (amour). Un nom qui révèle l'amour d'un jeune pour sa patrie. Malheureusement il va s'attirer la foudre et la jalousie du chef d'État-major général Boma Bato (tue les gens). Entre bastonnade, arrestation et liberté, l'auteur met en exergue la suprématie de la communauté internationale sur les États. Bolingo en bénéficie en tant que cadre reconnu et respecté par l'O.N.U.

En définitive, l'auteur rappelle aux lecteurs la force et le pouvoir du peuple. Il invite ceux-ci à un éveil de conscience. Nonobstant, une problématique se pose à mon sens : suffit-il à un peuple de s'indigner, prendre la rue pour gagner son combat qui n'est autre que celui de la liberté ? Liberté au sens large du terme vu le contexte politique africain...

 Juvénale Obili

 

Réf: La colère du fleuve, Renaissance africaine, 2018, 19€.

Voir les commentaires

Les beaux jours du rouleau compresseur d'Émélie Provost

10 Août 2019, 06:33am

Publié par Nathasha Pemba

Quand on a fini de lire ce recueil, deux réalités retiennent notre attention : l’autodérision et l’espoir… C’est un peu surnaturel c’est vrai, mais  au niveau du bien-être personnel, l’espoir permet de tenir et d’avancer parce qu’il donne du tonus à l’ambition en transcendant la routine. La vie est toujours à parfaire.

 

De l’autodérision est nécessaire parfois pour se rendre compte de ce que l’on est ou de ce que l’on est devenu dans une vie machinale où on finit par manquer de dynamisme ; une vie où on préfère subir.

 

Sans dictat, Émélie provost invite à une auto prise de conscience. Elle porte un regard vrai sur le quotidien de notre vie, sur nos habitudes et sur notre manque d’effort de création ou d’initiatives.

 

Images simples certes, mais images fortes qui font réfléchir…

 

La poésie…

Quand j’ouvre le recueil d’Émélie Provost, je me sens dans la réalité, dans ce qu’il y a de plus concret dans l’existence. Les premiers vers commencent par :

 

tout commence par

ta mère

debout sur une chaise

les bras pendus

s’a corde à linge

 

Une poésie, on pourrait dire, hors les murs et c’est là où se situent toute son originalité et finalement sa particularité. C’est un recueil ancré dans la réalité quotidienne de chacun et chacune d'entre nous, ce lieu commun propice à toute humanité et à toute réalité.

 

tes souvenirs d’enfance

les laisser tremper

dans l’eau d’Javel

 

L’attachement, on pourrait dire de l’auteure, à ces éléments du réel et de la vie quotidienne illustre le message qu’elle porte. Elle se pose la question sur la situation de chacun de nous dans la nonchalante aisance quotidienne, dans la routine ou encore dans l’inutilité pourtant utile voire nécessaire des actes de l’existence:

 

chaque jour ouvrable de la semaine

tes collègues en 2D

35h par semaine

de formules d’usage

de sourires forcés

 

Le rapport à l’autre fait aussi partie du menu. Ceux avec qui nous rions, ceux qui ne disent rien, qui se taisent mais qui savent tout de vous, de vos mouvements, de vos paniers d’achat… ceux qui épient et qui semblent vous ignorer alors que votre vie leur donne de quoi raconter.

 

Provost touche les vrais lieux de vie et, par là, montre, à travers, sa poésie que ces vrais lieux sont universels. Il ne s’agit pas seulement de Bourassa, de Québec, du Québec, du Canada ou de l’Amérique du nord, mais du monde, et donc de l’humanité.

 

Provost emboîte le pas à Pavese qui dans Le métier de vivre parlait déjà de ce quotidien-là : « Toutes mes images ne seraient-elles pas autres choses que d’ingénieuses variations sur cette image fondamentale : tel mon pays, tel je suis ? »

Vivre… garder l’espoir, devenir sujet et non point demeurer objet. Voilà ce à quoi nous invite l’auteure.

 

Si Provost m’a fait penser à Pavese, elle m’a aussi rappelé Le ciel à gagner de David Ménard[1].

 

Ce recueil est à mettre dans notre valise… au chevet de notre lit ou bien… dans notre poche (le format s’y prête). Bonne découverte.

 

 

Nathasha Pemba

 

Émélie Provost, Les beaux jours du rouleau compresseur, Montréal, Éditions Hashtag, 2019.

 

Voir les commentaires

La fidélité aux petites choses

1 Août 2019, 06:32am

Publié par Nathasha Pemba

 

J'aime les petits gestes ... cela ne veut pas dire que je n'aime pas les grands gestes. Néanmoins on reste toujours marqué par ce qui nous a fait... J'ai été nourrie par la fidélité aux petites choses, voie royale qui conduit vers la fidélité aux grandes choses. Hier j'ai eu une belle rencontre avec mon " Affair Partner" qui vit en Ontario... une rencontre riche.... Riz, thé, piment, sourires, poissons, sauce, malta guiness, eau, jus, causeries sur la musique de DJ Arafat, Marley, Koffi, Petit pays, souvenirs d'enfance... Travail. 
 

Un grand travail pour tracer la voie et regarder le monde. 


Avant de commencer elle m'a offert ce présent, puis elle m'a dit: " Après avoir longtemps réfléchi à ton cadeau, j'ai pensé que ceci te plairait. Mais j'ai beaucoup aimé cette phrase... pour toi, pour nous".

 

  Je l'ai embrassée  . J'aime la phrase... et le flacon qui me fait penser à "La vie est belle" de Lancôme. J'aime les roses dans le Flacon... J'aime le fond blanc... et j'aime le cadeau parce que c'est un tapis de souris. Celui que je possède date de plus 8 ans déjà. Quand je suis allée visiter le Mont Saint-Michel un japonais me l'avait offert. Il y a deux jours le tapis s'émiettait et je riais de ma négligence... Merci car ceci est un Grand geste 

 

"Faire une petite chose est une petite chose, mais la fidélité aux petites choses est une grande chose" (Anonyme)

 

 

Nathasha Pemba

 

 

Voir les commentaires

Léonie Mandang : Photographier c'est raconter une histoire

26 Juillet 2019, 19:16pm

Publié par Nathasha Pemba

Qui êtes-vous Léonie ?

 

Tout d'abord merci pour cette belle rencontre. Je suis une jeune sénégalaise qui vit au Québec, Canada. De Thiès à Québec, en passant par Dakar, j'ai atterri dans ce pays en tant qu'étudiante étrangère à l'ENAP pour une maîtrise en Administration internationale. Mais avant cela, j'ai fait des études en Technique de communications, en Communication des Relations-Publiques et en Journalisme. Très engagée dans les mouvements, j'ai eu beaucoup d'expériences à travers les associations sociales et les organismes socio-religieux, mais jamais en politique.

 

Vous êtes Directrice générale de l’agence de communication Forman basée à Québec… et vous êtes photographe. Parlez-nous un peu de votre agence et de votre passion pour la photo.

 

Mon agence appelée Forman, a été créée en 2017. Mais l'idée est née au Sénégal où je comptais l'ouvrir si toutefois je n'obtenais pas le visa pour le Canada. Communication Forman est une agence qui se veut professionnelle, authentique, riche en couleur avec comme volet central la photographie.

 

 

Qu’est- ce qui vous a amené sur cette voie de la communication à partir de la photo ?

 

Il faut dire que quand j'étais plus petite, j'adorais dessiner. Je dessinais du tout: des fleurs, des animaux et autres. En résumé, la nature. A l'approche des fêtes, surtout de Noël et du nouvel an, je passais mon temps à dessiner des cartes de vœux. Je pouvais rester jusque tard dans la nuit à dessiner. C'est ainsi que ma mère, en voyant la lumière de notre chambre, alors que j'étais sensée être au lit, se levait et venait me gronder. Je me rappelle encore de certaines de ses reproches où elle me faisait comprendre que ce n’est pas avec ces dessins que je réussirais dans la vie. Pour elle, il fallait apprendre l'Histoire, la Géographie, l'Observation et les autres matières qui pouvaient me donner de très grands diplômes. Ce qui est tout à fait compréhensible pour une mère. Mais malgré cela, je continuais toujours à dessiner. Et c'est seulement après avoir reçu de bonnes fessées de sa part que j'ai arrêté et que je me suis tournée vers l'image externe. Je veux dire par là, la photographie. A l'époque, je fréquentais le collège Ste-Ursule qui se trouve au centre ville de la région de Thiès. Et à la fin des cours, en rentrant à la maison, je passais par le grand marché où se trouvaient beaucoup de labos photos. Je passais mon temps à regarder les belles photos affichées sur des vitrines. De belles photos riches en couleurs, en modes, mais surtout en histoires. Je dis surtout en histoires, parce que pour moi chaque photo raconte une histoire. Chaque photo est une histoire.

 

La photographie, une passion ou un métier simplement ? La photographie au cœur de votre agence de communication… Est-ce un nouveau concept ?

 

Il faut dire qu'avant qu'elle ne devienne un métier, la photographie est tout d'abord une passion pour moi. Une passion née de l'amour que j'avais pour le dessin. Et c'est pour ça d'ailleurs que je l'ai mise au centre de mon agence de communication. Oui on peut dire que c'est un nouveau concept, car avant, les agences de communication avaient pour but principal de donner des conseils, de gérer les relations-publiques, de partenariat ou de sponsoring pour une entreprise, une association ou même une personne. Elles avaient pour but de faire de l'événementiel. Communication Forman fait tout cela, mais la photographie est au cœur de son travail. Elle est aussi sa porte d'entrée. Et il est important pour moi, que les choses soient et demeurent ainsi.

 

Êtes-vous numérique ou manuel ?

 

Les deux. Mes cours de technique en communication, ont été données avec les méthodes que sont: la méthode analogique et la méthode numérique. J'en parle à l'instant et pleins de souvenirs me reviennent. Aujourd'hui, j'utilise beaucoup le numérique, mais j'ai un appareil photo analogique qui m'a été offert par mon beau-père. Un beau cadeau de famille qu'il a lui-même hérité de son père.

 

Un photographe dans le monde qui vous touche beaucoup ?

 

Je ne peux pas vraiment dire qu'il y a un photographe dans le monde qui me touche beaucoup. Car, je n'en suis aucun et c'est pas à cause d'un photographe que je suis devenue photographe. Ma passion pour la photo est née de ma passion pour le dessin. Et puis à l'époque, on ne parlait pas des photographes comme aujourd'hui. Du coup, c'était difficile d'avoir une référence ou de côtoyer un photographe, surtout que c'était un métier tabou. Aujourd'hui, je connais beaucoup de photographes. Je les admire, je regarde leurs belles photos et parfois je fais des critiques.

 

Photographier pour vous, c’est….. ?

 

Raconter une histoire.

 

L’image qui vous a le plus marquée ?

 

Pas une mais plusieurs images m'ont déjà marquées. Que ça soit les photos d'une femme enceinte ou celles d'une femme qui accouchent, j'adore ces captures. C'est toute une histoire.

 

Y a-t-il un élément dans la nature qui vous donne envie d’espérer ?

 

Les enfants… J'adore les enfants. Et pour moi, tant qu'il y en aura, j'aurai foi en l'humanité.

 

La personne que vous auriez aimé interviewer et pourquoi ?

 

Ma mère. Non seulement pour lui demander ce qu'elle pense de moi en tant que femme et mère, mais aussi comment elle a réussi à fonder une si belle famille? Comment elle a réussi à inculquer de belles valeurs à ses enfants, à les gérer tout en restant digne et brave? Autant de questions que j'aurais aimé lui poser, mais hélas je ne pourrais le faire car elle nous a quitté le 25 février 2018. Paix à son âme.

 

La réalité que vous chérirez dans cent ans…

 

La paix partout dans le monde. Je veux dire par là, qu'on n'entende plus parler de guerres, de massacres, etc.

 

Un auteur spirituel qui vous touche beaucoup ?

 

Jean-Marie Vianney

 

Quels sont vos défis dans les années à venir ?

 

Détenir la plus grande agence de communication qui donne la meilleure visibilité aux acteurs, politiques, entrepreneurs et chercheurs noirs partout dans le monde...

 

Si je vous demande le mot qui décrit le plus votre conception de la Vie, lequel ce serait ?

 

La communion. La communion des cœurs et des esprits.

 

Quelle cause vous tient le plus à cœur ?

 

Le bonheur des enfants.

 

Merci Léonie

 

Entretien réalisée par Nathasha Pemba 

(Le Sanctuaire de la Culture)

 

Voir les commentaires

Le grand détour pour traverser la rue d’Alain Savary

21 Juillet 2019, 22:09pm

Publié par Nathasha Pemba

Une misère morale et matérielle caractérise Le grand détour pour traverser la rue d’Alain Savary. Néanmoins, au cœur de cette misère, le narrateur transmet l’espoir comme possibilité de la vie.

 

« Je ne serai pas écrasé », pense-t-il à 13 ans.

 

Pour le narrateur, notre situation de départ ne doit pas déterminer le restant de notre vie car il est toujours permis d’espérer. C’est d’ailleurs tout le sens du titre de son roman : Le grand détour pour traverser la rue. Il y a toujours un détour, mais l’on y arrive quand même. Lui qui a grandi à Vanier, un quartier pauvre d’Ottawa va devoir faire le détour durant plusieurs années pour aller de l’autre côté de Rockliffe park, le quartier des riches

 

De 13 à 30 ans, Charles Martin présente l’itinéraire de sa vie. Et dès le premier chapitre il attire l’attention de son lecteur en indiquant que son bébé va bientôt naître et qu’il écrit ce livre pour lui, pour qu’il comprenne d’où vient son père. Il veut dire à son bébé que sa vie à lui n’a pas été facile, mais qu’un père a toujours le choix entre proposer une vie plus intéressante à son enfant ou bien lui donner une vie médiocre.

 

J’ai trente ans. Léah est de plus en plus enceinte! C’est un choc phénoménal pour moi. Un bonheur incroyable. Je suis père sans en avoir eu un. Ni de mère, d’ailleurs. Je ressens le besoin de revivre ce que j’ai vécu enfant… et pauvre (…) J’écris ma jeunesse pour oublier le plus possible ce monde. Écrire pour oublier ? Oui! Le plus difficile à oublier est ce qui n’a pas été vécu et qu’on aurait voulu vivre. Être aimé de ses parents. Déjà, ce monde m’échappe par pans. Comme si j’avais vécu sur une autre planète. Ou comme si je m’étais réincarné ailleurs. C’est en partie le cas. (…) Oui, j’ai besoin de revivre ma jeunesse pour mon bébé qui voudra savoir lui aussi plus tard

 

Ce roman, selon moi, fait écho à cette citation venant d’un auteur anonyme : « Vis pour ce que demain a à t’offrir et non pour ce que hier t’a enlevé ». En effet, plein d’espoir et voulant transmettre l’audace d’espérer à son fils, le narrateur raconte les épisodes douloureux de sa vie dans un contexte familial et social misérable où malgré toute la misère existante, son père à lui a tenté de lui donner ce qu’il possédait même s’il s’agissait parfois des produits issus d’un vol. Le visage de la mère est absent de cette histoire. Quelques visages féminins circulent dans le roman, mais il n’y en a pas qui influencent directement la vie du narrateur. Il sera dès lors à la recherche d’un visage féminin qui l’aidera à s’accomplir sur tous les plans. Il en rencontrera quelques unes, mais ce n’est pas ce qu’il lui faudra pour bâtir sa vie. Il la rencontrera plus tard, Léah, la mère du bébé.

 

Le récit de ce roman a une visée contestataire certes, mais aussi réparatrice, car l’objectif est de signifier que par l’effort et par le refus de la misère il est toujours possible de s’en sortir. Il est donc parfois inutile de s’apitoyer sur son sort. Dans son souvenir le narrateur conserve certaines images, des amis de bonne famille ou encore de ceux qui se contentent de l’aide sociale et ne veulent pas fournir un effort supplémentaire.

 

Il ne pense qu’à être pris en charge par le système. Dans sa famille, ils sont assistés de génération en génération. Par l’Église d’abord et maintenant par le bien-être social 

 

Traduisant un malaise existentiel, le texte inonde d’une spacieuse ouverture lexicale de la souffrance, de l’abandon, de la misère, de la mort du père pour montrer que certains comportements des parents peut parfois détruire l’avenir de leur enfant. Les souvenirs sont rapportés sur base d’un flash-back complétif.

 

J’ai 13 ans. J’ai compris que la ville est coupée en tranches. Moi, je suis dans le bout le plus pauvre.  (…) Moi, je refuse de voler dans les chariots. C’est mon père qui m’a appris à le faire quand j’avais six ans 

 

Le récit tourne autour de quelques axes précis qui se recoupent : l’enfance misérable, les folies avec des amis, le visage du père, l’absence de la mère, la résolution de réussir, la réalité sexuelle, la prise de conscience permanente et l'espérance.

 

La chronologie linéaire des séquences est parfaite et détaille étape par étape la situation du narrateur. Nombreux discours imagés confèrent au roman la forme d’un témoignage poignant, vivant, d’une histoire vraie.

 

Au détour d’un mot, d’un geste, d’un regard, l’essentiel se dit. Des comparaisons inédites se tissent. Un lien surprenant éclaire une théorie complète. L’invention d’une vie surgit parfois dans l’instant d’un effluve

 

Le narrateur dénonce la cruauté de la société, la démission de sa mère qui est « partie avec un con ». Si son père n’est pas considéré comme un modèle, il lui doit du respect parce que la misère ne l’a pas fait déserter. Il est resté là pour éduquer son fils et lui donner un infime espoir sur les possibilités de la vie. On le verra, la mort de son père le tourmentera parce qu’il aurait voulu que le géniteur, même dans sa vieillesse soit fier de son fils.

 

L'identification des faits divers embellit la trame. L’histoire du narrateur est renforcée par la mobilisation des petits récits qui métaphorisent des microsomes sociaux, notamment les histoires des enfants abandonnés souvent à eux-mêmes, des questions d’orientation sexuelles.

 

 Personne n’aime saisir qu’on vient tous de quasiment rien, d’un sperme minuscule qui séjourne dans des muqueuses. C’est visqueux. C’est douteux. Et qu’on est tous expulsés violemment  

 

Le texte évolue de manière à souligner la tristesse du narrateur qui n’est ni rebelle ni aigri mais qui demeure habité par une espérance que les choses pourront changer et devront changer pour lui un jour. Il reste tourné vers le futur qu’il voudrait meilleur.

 

In fine, même s’il finit par rencontrer la femme de sa vie et se trouver une place au soleil, le narrateur pense encore aux pauvres. Et il souligne que le monde devient de plus en plus individualiste et cruel.

 

Pourquoi est-on humain avec les chiens ? Les chats ? Pas les humains ? Pourquoi les vétérinaires ont-ils plus d’empathie que les médecins ? Pourquoi devoir souffrir débile et impotent ?

 

 

 

Je vous laisse découvrir la suite en lisant le roman.

 

SAVARY, Alain. Le grand détour pour traverser la rue, L’Interligne, Ottawa, 2019, 125 p.

 

Nathasha Pemba

 

Voir les commentaires

Poupée de rouille de David Ménard

7 Juillet 2019, 20:53pm

Publié par Nathasha Pemba

David Ménard signe un recueil percutant. Comme à son habitude, il met en exergue les rapports humains, d'abord envers soi-même, ensuite les rapports avec autrui et la société.

 

Poupée de rouille est un recueil de poèmes assez spécial puisqu’il est écrit à la manière d’un conte. L’auteur y traite de la condition humaine prise sous le prisme de la misère sociale. Cependant, ici il s’agit de la reprise (sous forme de conte poétique) de La Corriveau.

 

 «Il y a longtemps que je suis fasciné par La Corriveau. J’ai vu, à l’âge de onze ans, sur les ondes de Radio-Canada, La Corrivaux, une dramatique télévisuelle réalisée par Jean Salvy d’après la pièce de Guy Cloutier, avec Anne Dorval dans le rôle-titre. C’est à ce moment-là que j’ai découvert La Corriveau et que j’ai été marqué par elle (…). J’ai voulu, moi aussi, raconter son histoire, à ma façon.»[1]

 

Ménard revisite l’histoire de La Corriveau qu’il considère comme une « femme mythique ». Son rêve a toujours été d’élucider ce qu’il considère comme une part de mystère planant sur cette femme que le monde avait choisi de nommer « sorcière ». On n’oubliera pas, dans ce penchant du poète, qu’il y a aussi son intérêt pour les laissés-pour-compte et autres marginaux de la société. Ménard a donc voulu redonner à cette figure ses lettres de noblesse. Questionner l’histoire pour résister au classement afin de ne pas oublier : telle est le sens de Poupée de rouille. Résister pour restaurer la dignité et donner un autre sens à l’histoire. Montrer qu’à cette époque, la justice pouvait faire beaucoup de mal et développer un système d’injustice plutôt que de justice.

 

Ménard nomme la victime, La Corriveau, la Québécoise criminelle condamnée par une cour martiale britannique. La Corriveau pour lui est un être humain qui vient d’un milieu précis et qui porte une identité et qui a vécu une situation avec son deuxième époux qu’elle ne haïssait certainement pas. L’auteur pense que la peine a été trop dure et humiliante et qu’on n’aurait pas dû la mettre dans la cage réservée aux criminels.

 

On retrouve ici une part de l’histoire certes, mais il y a aussi l'autre part: la fictive.

 

Comme on le constate, l’histoire aide David Ménard à dénoncer ce qui existait en 1763, mais qui continue d’exister sous une autre forme dans la société actuelle à travers divers sortes de traitement à l’endroit des humains.

 

255 ans ont passé et la force du récit demeure. La Corriveau c’est un souvenir qui est traduit de plusieurs manières. L’écrivain retourne la blessure cuisante de La Corriveau. Il en ressuscite la trace.

 

Le titre Poupée de rouille, peut aussi porter à confusion. En effet, pour ma part le mot poupée m’a questionnée dès le départ. Il m’a fait penser à l’histoire d’une orpheline. Quand on l'a lu on comprend qu'il n’est pas, de prime abord, l’histoire que le lecteur curieux peut identifier.

 

Retenons d’emblée d’emblée que l’auteur ne refait pas le procès de la Corriveau pour condamner les Britanniques. Il estime juste qu’on aurait pu comprendre l’acte de la Corriveau comme une volonté de l’amour voulant sauvegarder l’image de l’être aimé en pleine dégénérescence et le soustraire de toutes les humiliations possibles. L’intérêt, outre celui qui, littéraire, est certain compte tenu de la qualité de la langue et de la construction formelle de l’ouvrage relève de l’enchâssement des horizons convoqués. Celui que constitue cette « femme-mémoire », dont le temps de l’existence et le temps verbal se révèlent étrangement référencés à un passé élevé à une puissance quasi mythique, plus vrai que tout présent ; celui que constitue un pays habité par des esprits.

 

Revisité à la lumière d’un soleil contemporain fait des déclarations des droits humains et des chartes pour la dignité, des mouvements féministes, La Corriveau devient l’espace, non d’une réécriture mais d’une métamorphose, celle d’une Marie-Josèphte devenant l’héroïne d’une histoire dont elle fut condamnée sans être écoutée. Certes, il s’agit toujours d’une femme qui a tué, et dont l’acte ne peut être justifié puisqu’il est question d’une vie qui est ôté ; mais, si elle est condamnée c’est parce qu’elle a tué non pas parce qu’on ne l’aimait pas mais parce que l’acte de tuer en soi n’est pas bon. Néanmoins, condamnée à mort, était-ce le sort réservé aux criminels qui devait lui être imposé ? Peut-être  aurait-on dû écouter La Corriveau et comprendre la force de cet acte ?

 

 

Selon moi, la force de ce recueil, c’est de n’être ni une revanche ni l’histoire d’un martyr. C’est une suite, une réponse historique, le pan de l’histoire du Québec, l’histoire de l’occupation britannique, le parcours de la femme dans l’histoire. Effectivement, Ménard n’est pas fâché avec l’histoire, il veut simplement montrer qu’on aurait dû faire montre d’une certaine empathie, de l’effacement de la victime, de « la nonchalance majestueuse » des Britanniques qui peuvent être vus comme des criminels tout compte fait. Il opère en quelque sorte une mutation de l’illogique, la restauration enfin, et un après, un itinéraire de vie. De ce fait, Poupée de rouille devient comme la tentative de dire la dignité et l’amour au cœur de la justice au moyen d’un style précis pour faire ré-exister ce qui devait l’être.

 

En conclusion me vient cette pensée d’Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regarde sans rien faire ». David Ménard selon moi a accompli ce qu’il lui fallait accomplir pour restituer cette partie de l’histoire selon sa compréhension. Si Ménard ne refait pas le procès de La Corriveau, peut-on sous-entendre qu’il fait, indirectement, le procès de l’histoire?

 

C’est un recueil que je vous recommande.

 

 

Nathasha Pemba

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>