Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Sanctuaire de la Culture

Dany Laferrière en douze citations

30 Janvier 2020, 01:08am

Publié par Nathasha Pemba

Crédit photo: Lapresse.ca

1-"Il arrive toujours ce moment où l'on ne se reconnaît plus dans le miroir à force de vivre sans reflet"

(L'énigme du retour)

 

2-"Aujourd'hui à cinquante-six ans, je réponds non à tout. Il m'a fallu plus d'un demi-siècle pour retrouver cette force de caractère que j'avais au début. La force du non. Faut s'entêter. Se tenir debout derrière son refus. Presque rien qui mérite un oui. Trois ou quatre choses au cours d'une vie. Sinon il faut répondre non sans aucune hésitation"

(L'énigme du retour)

 

3-Ma mère, elle, ne crie jamais. Elle n'élève jamais le ton, mais si on la connait bien, on peut facilement entendre ses hurlements. Elle a simplement converti les cris en sarcasmes. Cela fait moins de bruit, mais plus de mal.-

(Le goût des jeunes filles)

 

4- "Il y a des écrivains qui nous apprennent des choses. Certains deviennent des amis. Des gens proches de notre sensibilité. Dans la littérature ou dans la vie. Dans la littérature on peut avoir un ami qui vit au Moyen-âge "​​​​​​

(Journal d'un écrivain en pyjama)

 

5- "Chacun porte en soi la même somme d'énergie à dépenser sauf que la flamme est plus vive quand son temps pour brûler est plus bref"

(L'énigme du retour)

 

6-"Ce n'est pas toujours simple pour celui qui vient d'un pays d'été où tout le monde est noir
de se réveiller dans un pays d'hiver où tout le monde est blanc.
Certains jours on ne voit les choses qu'en noir et blanc"

(Chronique de la dérive douce)

 

7-"Eviter d'écrire en nouveau riche qui veut étaler tout ce qu'il sait. Il faut permettre au lecteur de découvrir qui on est. Et c'est par le style que cela est possible. Moins vous faites de littérature, plus vous êtes dans l'écriture. Il faut écrire au plus près de soi, c'est la seule façon d'être original"

(Journal d'un écrivain en pyjama)

 

8-"L’exil est pire que la mort pour celui qui reste"

(Le cri des oiseaux)

 

9-"Je reste convaincu que la meilleure école d'écriture se fait par la lecture. C'est en lisant qu'on apprend à écrire. Les bons livres forment le goût. Nos sens sont alors bien aiguisés. On sait quand une phrase sonne juste parce qu'on en a lu souvent de bonnes. Le rythme et la musique finissent par courir dans nos veines. Le juge est invisible, car il est tapi en nous. Il est impitoyable. Déjà il critique nos choix de lectures, nos goûts, nos idées, nos intentions. Rien ne lui échappe. C'est une identité nouvelle. Et le talent s'infiltrera en nous à notre insu. Pour le reste, il s'agit de persévérer. Mais il faut savoir qu'on est un écrivain. C'est avant d'écrire qu'on est un écrivain"

(Journal d'un écrivain en pyjama)

 

10-"On sait ce qu'on a écrit, mais le résultat reste quand même surprenant. Ecrire est une opération différente de celle de lire. Quand j'écris, j'y mets le fond de mon âme, et voilà que je lis tout à fait autre chose"

(Le goût des jeunes filles)

 

11- "Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment"

(Je suis un écrivain japonais)

 

12-"La langue est un vêtement, et l’élégance suprême, pour moi, c’est plutôt quand on ne remarque pas le costume. Je n’essaie pas de la cacher, je tente de l’éliminer. La culture m’intéresse, pas la langue. c’est pour cela que la francophonie me laisse totalement froid. La langue vulgaire me suffit amplement. Si le musicien est mauvais, tu peux lui donner un Stradivarius que ça ne changera rien. Je regrette de ne pas avoir connu l’anglais au moment où j’écrivais Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, sinon je l’aurais écrit en anglais"

(J'écris comme je vis)

 

Le Sanctuaire de la Culture

 

Voir les commentaires

Rue des rêves brisées de Guy Bélizaire

18 Janvier 2020, 20:13pm

Publié par Nathasha Pemba

Dans les milieux littéraires francophones ontariens, on ne présente plus Guy Bélizaire. En 2018, il a publié sa première œuvre de fiction : À l’ombre des érables, finaliste du prix des enseignants de français 2019.

 

Rue des rêves brisés est son premier roman.

 

Avec Rue des rêves brisés, Guy Bélizaire revient sur les thème de l’immigration et de l’exil amorcés dans son recueil de nouvelles. Il y est question des personnes qui arrivent au Canada et qui, bien au-delà de l’idée de s’installer dans un pays ou de s’acclimater à un environnement, doivent essayer de s’en approprier la culture et parfois de subir certaines réalités qui leur rappellent constamment leur condition d’étrangers.  

 

Ici, dans ce roman, l'action se passe à Longueuil, puis à Montréal. L’histoire au cœur du roman est le retour vers la terre d’origine. 

 

Christophe, le personnage principal du roman est âgé de 17 ans. Il est né à Montréal. Ses parents sont venus d’Haïti pour immigrer au Québec. Un jour alors qu’il regardait un match à la télé, son père vint s’assoir à ses côtés et lui parla en ces termes:

 

“-Hummm, tu sais, il se passe plein de choses ces temps-ci. Des choses qui vont changer notre vie à tous, et je crois bien, pour le mieux”.

 

Au fil de la discussion il lui annonça qu’ils devaient peut-être rentrer en Haïti. Les choses avaient changé, Les Duvalier n’étaient plus au pouvoir et le moment était venu de réaliser leur projet de retour

 

C’est maintenant ou jamaislui confia-t-il.

 

Le plan consistait à vendre la maison, à déménager, puis à faire des économies en vue de réaliser le rêve du retour. Ce premier départ sera très dur pour Christophe parce qu’il se séparera pour la première fois de ses amis d’enfance Contre son gré, il suivra ses parents dans leur nouvel appartement et se fera de nouveaux amis dont Jimmy le Caïd. 

 

“Après tout, c’est peut-être ça l’existence, quitter ceux qu’on aime pour en aimer d’autres”

 

Toute L’enfance de Christophe consiste en un intérêt particulier et une fascination précise pour Haïti, le pays de ses parents. Pourtant, manifester de l’intérêt et être fasciné n’a rien à voir avec résider dans un lieu. Avec le temps et la pression, cette histoire de départ finit par déranger toute son existence. Il pense à ses parents, à ses amis et à sa nouvelle copine.

 

Néanmoins, en dehors de l’idée de partir ou de ne pas partir, Haïti représente tout un monde aux yeux de Christophe.

Il y a tout d’abord les réunions dominicales au sous-sol de la maison de ses parents quand ils étaient à Longueuil. Nous y rencontrons Marcellin ancien professeur en Haïti, qui se référait toujours au passé pour éclaircir une idée du présent. Il y a aussi Philomé et sa légendaire bouteille de Rhum. Alphonse, Youyou et Olga s’y trouvent aussi. Ces réunions ressemblent à un club de personnes qui rêvent de repartir en Haïti mais qui malheureusement ont du mal à poser le premier pas.

 

D'autres personnages émergent de cette histoire, tels que l’Oncle François qui refuse d’adhérer à ces idées de retour vers la Terre promise qui empêchent de s’intégrer complètement à la culture du lieu d’immigration

 

Être immigré, une vie exaltante, mais parfois triste et misérable. Triste et misérable du point de vue mental voire moral. Les espoirs de rentrer et les désespoirs de ne pas rentrer s'enchaînent avec les nouvelles que l’on reçoit continuellement du pays. Rester pour certaines personnes ressemblera, de ce fait, à une croix. Une croix qui malheureusement ne sera pas à l’avantage des enfants qui vogueront entre deux cultures parfois difficilement conciliables.

 

C'est tout au long du livre que l'on assiste à des rencontres amicales, à des conflits en familles ou encore à des  scènes plus que douloureuses comme la mort de Jimmy.

 

Guy Bélizaire raconte cette histoire de l’exil sans jamais tomber dans les affects. L’écriture est simple, fluide et accessible à tous.

 

Derrière toute cette histoire, il y a des questions que l’on finit par se poser :

Est-ce qu’après avoir vécu plus de trente ans sur une terre d’immigration, rentrer sur le lieu des origines est une bonne décision ? Peut-on vivre toute sa vie privée en restant rivé au passé ? », Entre la culture d’origine et la culture d'accueil, comment les parents doivent-ils éviter de tomber dans la confusion ?

 

Le Canada, Terre Promise où certains migrants, malgré les conditions de vie soutenables, ont des difficultés à trouver ce qu'ils recherchent. Mais que cherchent-ils en fait ? Une identité ? Une reconnaissance ?  Un répit partiel ou un répit complet à leurs souffrances ? Immigrer est-ce une illusion ?

 

Rue des rêves brisés est un roman magnifique sur l’immigration. Il pose la question de savoir si l’on est obligé de refaire le voyage-retour pour retrouver ses racines. Il place le lecteur entre l'idée d'enracinement, de déracinement et de ré-enracinement.

 

Christophe, ses parents et beaucoup d’autres Haïtiens de leur entourage l'apprendront à leurs dépens.

 

Repartir, quitter sa terre d'accueil pour retrouver ses racines, 

Repartir, quitter une vie parfois paisible, faite de hauts et des bas comme partout, pour retrouver ses racines,

Repartir, et rester car il y a différentes façons de demeurer soi sans repartir: Rester, adopter la culture de la terre d’accueil, conserver ses origines, 

Repartir n’est pas la seule voie qui conduit à la conservation de l’identité. De ce fait, il ne peut jamais être une finalité. C’est une possibilité, une éventualité. On peut rester et conserver son identité.

 

Ce roman dont le narrateur principal est un jeune de dix-sept ans parle aux immigrants et aux personnes de la terre d’accueil. Bref, il parle à l’humanité et à ce monde multiculturel qui continue à se fermer à l’appel de l’Autre.

 

Quelquefois, pour conserver ses rêves, il suffit de créer son bonheur autour de soi, là où l’on vit avec les moyens que l’on possède.

 

Rester peut ainsi devenir l’acceptation de notre identité, l’exercice de notre liberté…

Rester, au risque de son identité et de sa culture d’origine...

 

Lorsque rester devient « adopter une culture », se souvenir de ses origines, conserver sa culture, s’enraciner, prend le visage de l’accueil.

 

Rue des rêves brisés est une prise de conscience sur l’immigration et un appel à plus d’humanité et de tolérance envers soi-même et envers les autres. 

 

La frontière est nette entre Haïti et le Canada, et elle l'est entre espoir et désespoir, entre désir et désillusion, entre oppression et flamme, entre les équivoques sur l'identité et l’aspiration à une vie enracinée dans la liberté, ici ou ailleurs.

 

Je vous recommande la lecture de ce roman.

 

Nathasha Pemba

Références,

Guy Belizaire, Rue des rêves brisées, Ottawa, L’interligne, 2019, 26, 95$

 

 

Voir les commentaires

Petit Piment d’Alain Mabanckou :  peinture d’une Afrique précaire...

5 Janvier 2020, 20:42pm

Publié par Boris NOAH

« Tout avait débuté à cette époque où, adolescent, je m’interrogeais sur le nom que m’avait attribué Papa Moupelo, le prêtre de l’orphelinat de Loango : Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko. Ce long patronyme signifie en lingala « Rendons grâce à Dieu, le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres », et il est encore gravé sur mon acte de naissance… »

Ce sont ces mots-prémices, et ce long patronyme du narrateur susceptible d’interrogations, qui nous mènent vers « l’univers du roman » Petit Piment d’Alain Mabanckou, publié en 2015, aux éditions du Seuil.

Ce roman éponyme s’étalant sur 274 pages, nous fait part de l’histoire d’un nourrisson retrouvé devant la porte d’un orphelinat, alors qu’il n’est âgé que d’une semaine. L’orphelinat de Loango est situé à quelques encablures de Pointe-Noire. Il est dirigé par un certain Dieudonné Ngoulmoumako, un directeur austère, tribale et surtout corrompu, mal-aimé par les pensionnaires de son institution. Malgré cela, la vie va bon train dans l’orphelinat. Le jeune garçon qui commence à grandir ne connaît ni son père, ni sa mère, mais bénéficie de la douceur maternelle de Sabine Niangui, une employée de l’asile, devant lequel elle l’avait retrouvé ; et de l’attention particulière que lui porte Papa Moupelo, le prêtre de l’orphelinat. Soudain, arrive la Révolution socialiste du Congo à la veille de laquelle le prêtre est évincé ; ce qui sonne comme le début du chaos dans l’institution. N’ayant pas encore digéré le départ d’un homme à qui il vouait un amour profond, le jeune garçon communément appelé Moïse, est aussi frappé par le départ brusque et surtout non-averti de « Niangui ».

 

Il a désormais treize ans, tout comme son meilleur ami Bonaventure Kokolo. Au nom de cette amitié, Moïse décide de venger celui qu’il considère comme son frère, en mettant de la poudre de petits piments dans la nourriture des jumeaux, leurs aînés de quatre ans, qui l’avaient au préalable supplicié. Malheureusement, Moïse est démasqué par ces jumeaux délinquants, dont la gémellité couvait beaucoup de mystères et, est obligé de les rejoindre pour peur de représailles. C’est ainsi que les trois garçons décident de fuir l’orphelinat, sans Bonaventure. Aussitôt à Pointe-Noire,  le  nom « Moïse » disparaît au détriment de « Petit Piment », recommandé par Tala-Tala, l’un des jumeaux, parce qu’il avait fait ses preuves avec du piment, déclare-t-il. Désormais, le quotidien des trois fugitifs, rejoints par d’autres errants, est alimenté par de nombreux actes de délinquance, jusqu’au jour où, le jeune adolescent rencontre Maman Fiat 500, portant plusieurs sacs de courses et décide de l’aider à les transporter. Maman Fiat 500, de son vrai nom Maya Lokito, une proxénète et prostituée très réputée, éprise par la gentillesse de « Petit Piment », lui trouve un travail de manutentionnaire au port et lui offre une cahute.

 

Quelques années après,  le  maire  de  Pointe-Noire,  François  Makélé  lance  l’opération « Pointe-Noire sans putes zaïroises ». « Petit Piment » allant rendre visite à Maya Lokito, comme à l’accoutumé, est surpris de constater que le camp qu’occupaient la prostituée et ses filles, a été mis en ruine, brûlé par les policiers. Il les cherche en vain. Elles ont disparu. Un choc de plus qui le conduit sans ambages à la démence. Finalement, à l’âge de quarante ans, comme le prophète Moïse envoyé par Dieu pour libérer son peuple qui croupissait dans la misère  en  Egypte, « Petit  Piment »  le  Moïse  noir,  décide  de  libérer « le  peuple  de Pointe-Noire de François Makélé, [en assassinant] ce maire véreux qui n’avait pas le souci des conditions de vie des Ponténégrins et qui avait peut-être fait disparaître Maman Fiat 500 et ses filles dans les gorges de Diosso » (p 272). Par un coup de destin, « Petit Piment » est transféré dans une prison construite au même endroit où se situaient les locaux de l’orphelinat de Loango, où il a passé les treize premières années de son existence. Et dans cette prison, il a un ami du nom de Ndeko Nayoyakala, lui aussi atteint « des problèmes dans le cerveau » et âgé d’une quarantaine d’années. Ce codétenu avec qui il s’entend bien, serait probablement son meilleur ami d’enfance Bonaventure Kokolo, qu’il avait laissé avec beaucoup de regret dans l’orphelinat, lors de sa fugue qui le conduisait à Pointe-Noire.

 

AU DELÀ DES MOTS !

Alain Mabanckou écrit ce roman pour rendre « hommage à ces errants de la Côte sauvage qui, pendant [son] séjour à Pointe-Noire, [lui] racontèrent quelques tranches de leur vie, et surtout à « Petit Piment » qui tenait à être un personnage de fiction parce qu’il en avait assez d’en être un dans la vie réelle… ». Avec ce roman, l’auteur renoue avec la terre de son enfance, qu’il retrouve vingt et trois ans après. Il nous met en plein dans son Congo natal ; à travers  tous  ces  espaces (Pointe-Noire, Tchimbamba, Loango, Ngoyo…), ces noms de personnages (Ngoulmoumako, Ngutu Ya Mpangala, Oyo Ngoki, Mouyondzi…) puisés dans le sociotope congolais, dont la manipulation (la maîtrise, la prononciation) cause pas mal de difficultés le temps d’une lecture. Néanmoins, c’est un choix loin d’être fortuit dans la mesure où il traduit une intention manifeste de l’auteur, de vendre et vanter ses origines congolaises en particulier et africaines en général.

 

Derrière cette description portant le sceau de l’humour, le romancier peint et dépeint le quotidien des jeunes ressortissants de Pointe-Noire, qui vivent dans la peur du lendemain, la promiscuité et la précarité. Sans doute, un clin d’œil chaleureux à ces enfants, communément appelés « enfants de la rue » et surtout aux orphelins, qui pour la plupart n’ont pas choisi de se retrouver dans cette posture mais, sont parfois obligés de subir les affres et les vicissitudes de la vie, et par conséquent, ne sont que de pauvres victimes de ce sort qui leur est dévoué. Mais, attention ! Le personnage orphelin ici, n’est qu’une vue de surface, il ne doit pas être pris dans son sens premier, c’est-à-dire celui ayant perdu au moins l’un de ses deux parents. Car, en réalité, d’une manière subtile, ce personnage symbolise la jeunesse africaine toute entière, orpheline de meilleures conditions de vie ou mieux, en quête d’un parcours existentiel agréable ou tout au moins acceptable. A cet effet, Pointe-Noire et l’orphelinat de Loango sont une métaphore de plusieurs pays africains, où la démocratie bat encore de l’aile, ayant à leurs têtes des dirigeants qui s’érigent en démiurges et pensent être les seuls capables d’assurer l’autorité et la bonne marche d’un pays. Le cas patent est celui du directeur de l’orphelinat qui dans un discours, s’exprime en ces mots : « Est-ce que vous vous rendez compte de la gravité de la situation ? Si je ne suis plus le directeur de cette institution ce sera la pagaille, le chaos, la fin du monde, la nuit totale, et vous aussi vous perdrez vos postes ! » (p 117).

 

Par ailleurs, l’image de Bonaventure qui ne cesse de dessiner les avions, tant qu’il ne verra pas un avion réel venir le chercher et le sortir de l’asile où il se trouve, est celle d’un homme ayant perdu tout espoir, hanté par le désenchantement de son cadre de vie naturel et pense que seul l’avion pourrait lui redonner le sourire, en l’extirper de là pour l’amener ailleurs, le paradis du Nord, où la vie sera rose, et la souffrance restera un triste souvenir. Par contre, Moïse se considère plutôt comme un héros national en affrontant directement le bourreau, seule  solution  pour  libérer  le  peuple  des  déboires  qui  l’accablent.  Ce  qui  se  dresse cordialement comme un combat contre une certaine dictature politique dont le port étendard ici est : le Maire François Makélé.

Ce discours du président de la République et chef du Parti congolais du travail prononcé devant les dirigeants de la Confédération syndicale congolaise (p 82), est parlant et n’interpelle pas seulement le Congo, mais toute l’Afrique qui, aujourd’hui, est déchirée par les guerres ethniques et interreligieuses. Nous connaissons tous le douloureux événement du génocide rwandais en 1994, entre Les Hutus et les Tutsis, tous originaires Rwanda ; sans oublier plusieurs autres foyers de tensions qui ne cessent de se constituer. Au-delà, l’opération « Pointe-Noire sans putes zaïroises » lancée par le maire Makélé remet à l’ordre du jour « la haine qui existe entre notre pays [le Congo] et le Zaïre et que les politiciens attisent à la veille de chaque élection. » (p 272).  Ces querelles brûlantes entre ces deux pays-frères séparés par un fleuve (le fleuve Congo), qui pourtant formaient à la base, un même pays, devront emprunter la voie de l’évanescence. Parce que, comme on a coutume de le dire, l’unité constitue le socle et même le levier d’impulsion d’une nation qui aspire à l’émergence. Malgré tout, il faudrait vivre dans le respect des différences qui caractérisent les uns et les autres, car, la diversité n’est pas une faiblesse mais plutôt une richesse.

 

Pour ce qui est de l’espace du roman, l’écrivain congolais nous a proposé une sorte de « retour à la case départ spatiale », l’image d’un serpent se mordant la queue, qui se résume sur la capacité de l’auteur à ficeler l’action de son roman qui commence à Loango, à l’orphelinat, se poursuit à Pointe-Noire et revient s’achever à Loango, là, plutôt dans une prison  qui  curieusement  a  été  construite  au  même  endroit  où  se  situait  l’orphelinat. Certainement, une manière pour lui de nous montrer non seulement le mal-être et le statu quo que vivent les congolais, mais aussi la négligence et l’insouciance de l’ordre gouvernant qui s’arrange à faire exactement le contraire de ce que pensait Victor Hugo: “Ouvrir une école, c’est fermer une prison”.

 

Mais, en refermant ce livre, on a eu comme un gout d’inachevé, un pincement au cœur de ne pas savoir ce que sont devenus Sabine Niangui, et surtout Papa Moupelo qui avait prédit le sort de « Petit Piment », en lui donnant ce long patronyme qui a fortement influencé son existence. 

 

Boris NOAH.

Université de Yaoundé I. boris.noah52@gmail.com

 

Voir les commentaires

En 2019... Ils et elles ont dit

30 Décembre 2019, 19:36pm

Publié par Nathasha Pemba

En 2019, ils et elles ont dit...

La rubrique "Conversation" est l'une de nos rubriques  essentielles. En effet, elle nous conduit toujours à la découverte d'un plus dans le cheminement de nos interviewés. Ils peuvent être écrivains, musiciens, muséologues... Bref le plus important pour nous c'est qu'ils soient engagés dans le monde de la Culture.

Au seuil de l'année 2020, nous vous proposons quelques réflexions tirées de nos interviews de 2019.

​​​​​

heartLouis-Philippe Hébert, Écrivain et Éditeur

"Dans mon esprit à moi (c’est un peu sectaire peut-être), un écrivain qui ne peut pas écrire de la poésie n’est pas un écrivain. Le test ultime de l’écriture c’est la poésie et, ceux qui ne peuvent pas en faire, quant à moi, ne sont pas écrivains. Mais, ce n’est pas tout le monde qui est poète. Autrefois on disait : « libérez le poète en vous ». Le poète n’a pas besoin d’être libéré. Ce n’est pas tout le monde… ce n’est pas tout le monde qui est menuisier, ce n’est pas tout le monde qui est peintre. Moi, ce que je regrette le plus, c’est de ne pas être musicien…"

 

 

heartAlfoncine Nyelenga Bouya, Érivaine

 

"J’ai choisi la littérature comme moyen adéquat et durable pour la transmission des expériences de vie, de mes expériences directes ou indirectes, de ma perception et de ce que j’ai pu appréhender de la vie des autres aux générations futures. Transmettre à qui? Me demanderiez-vous! A mes petits enfants d’abord et à ceux et celles qui pourront lire mes livres".

 

 

heartOphélie Boudimbou, Écrivaine

 

"A vrai dire, je considère le livre/la littérature comme un moyen d’expression et non pas comme une arme. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. D’ailleurs les critiques littéraires l’affirment tout haut : la littérature (l’écriture) n’est qu’intertexte. Tout n’est donc que reformulation."

 

 

heartBlaise Ndala, Écrivain

 

"Je ne crois pas que le rôle ou le statut de l’écrivain ait fondamentalement changé depuis que Homos Sapiens a inventé les idéogrammes pour diffuser ses idées. Sans prétendre réinventer la roue, je vous dirais qu’à mon sens est écrivain celui ou celle qui, convaincu à tort ou à raison d’avoir quelque chose de singulier à dire, se donne le droit de quitter sa forteresse intérieure pour solliciter l’attention des autres au moyen de ses écrits, assume le rôle - ô combien présomptueux - de celui ou de celle qui croit avoir un savoir à partager, et qui accepte par le fait même de se remettre continuellement en question au fil des discours qui font écho à ses propres publications. Cela me semble valable quelles que soient la portée et l’incidence que lesdites publications peuvent avoir au plan politique, social, économique ou religieux".

 

heartRobinson Ngametche, Muséologue

 

"Chacun est libre d’adopter sa culture d’origine ou la culture de sa communauté ou de sa ville d’accueil. Je dirai que la communauté en général c’est quelque chose qui est spécifique à quelqu’un. J’ai une culture, tu as la tienne, le Québécois a la sienne. Une personne qui quitte son pays et qui arrive dans un nouveau pays est libre d’adopter entièrement la culture du lieu qui l’accueille ou faire la cohésion de deux cultures… ne pas se détacher entièrement de ses origines mais garder des marques ou bien s’intégrer dans la culture de l’autre. Les deux ne sont pas incompatibles. Être intégré ou développé ne veut pas dire nier sa culture encore moins l’oublier.

La culture c’est la manière de comprendre le monde, de fabriquer des faits sociaux… Dans chaque culture il y a des points positifs et négatifs".

 

heartSuzanne Kemenang, Éditrice

"Je n’ai jamais vécu ma francophonie en Ontario comme un handicap, bien au contraire ! Être francophone en Ontario, pouvoir vivre et travailler en français, permet de développer rapidement un sentiment d’appartenance à une grande et belle famille. Il y a aussi beaucoup plus d’ouverture et d’accessibilité à bien des égards, ce que je n’ai pas toujours retrouvé au Québec, c’est pourquoi je parlerais plus d’opportunités que de défis d’après ma propre expérience".

 

heartMariusca Moukengue, Slameuse

 

"Le slam est, pour moi, une possibilité de la vie. Il est à mes yeux le moyen par excellence du poétiquement correct: s’exprimer, créer de l’harmonie entre mes rêves. C'est ma réalité à travers le langage poétique. Slamer c’est prêter son souffle de vie aux mots afin que celui-ci change nos maux en véritable source d’espérance. En outre, le slam a ceci de sacré : le partage".

 

 

heartJulie Pope, Auteure, Critique et Professeure de Littérature

"La littérature féminine porte un discours de revendication féminine, un engagement qui peut être social, politique, culturel, idéologique, permettant d’évaluer ou de défendre la condition de la femme. C’est au nom d’une tradition contre l’oppression que les femmes ont pris acte de ce qui était dit sur la femme. Les femmes ont écrit sur la domination phallocentrique. Mais les femmes écrivains se gardent d’une quelconque récupération féministe. Il s’agit de créer une écriture libre de toutes injonctions. C’est dans la langue, le style, le langage que nous pouvons chercher une singularité de la Littérature, une distinction de la littérature".

 

heartBonnes fêtes de fin d'année smileyheart

 

L'équipe du Sanctuaire de la Culture.

 

​​​​​​

Voir les commentaires

La mémoire des Cathédrales de Caroline Guindon

27 Décembre 2019, 05:01am

Publié par Nathasha Pemba

 

Quatrième de couverture:

Par le truchement d’une écriture souriante, La mémoire des cathédrales met en scène un foisonnement de personnages colorés, lesquels viennent tour à tour occuper quelques pages avant de céder la place aux suivants. Chacune des nouvelles, comme autant de petites cantates, fait entendre la voix d’hommes et de femmes, d’enfants et d’adolescents qui, dans une grande ville américaine, vaquent aujourd’hui à leurs occupations tranquilles. Au fil des pages prennent vie Tasha et le Professeur, dont elle transcrit si sublimement la pensée, ou cette poète sans nom, à la fois submergée et inspirée par les exigences toutes prosaïques de la maternité. On évoque la malédiction qui a frappé les Cubs de Chicago pendant plus d’un siècle, de même qu’une maladie qui efface peu à peu les souvenirs. Avec Ann, on suit un cours de littérature hors du commun, puis on se rebelle, à l’instar de cette inconnue qui se reconnaît dans le regard d’un chien errant. En somme, des situations ordinaires sont esquissées qui durent le temps d’un mystère à résoudre, le temps d’un fou rire ou celui d’un chagrin secret. Bien qu’elles se caractérisent par la sobriété de leur facture, les dix-neuf nouvelles de ce recueil rendent néanmoins un hommage à la fois tendre et passionné à ce qui reste profondément humain : le besoin d’exister, de laisser une trace, de créer, d’enfanter et ainsi, à la manière des cathédrales, de perdurer.”


“Ainsi vont le temps et la mémoire”

 

Caroline Guindon est une écrivaine québécoise vivant à Chicago depuis plus de vingt ans. Mémoires des cathédrales est sa première oeuvre de fiction.

 

Les dix-neuf nouvelles de ce recueil s’intéressent aux relations humaines. L’auteure y dépeint des portraits d’espoirs, des tranches de vie oblitérées ou ressuscitées par diverses situations. Elle questionne l’humanité dans son expression la plus simple: le quotidien de la vie.  Situées dans le décor diversifié nord américain à partir d'univers épars dont le plus récurrent semble être le milieu de l’éducation et de l’art, chaque nouvelle évolue entre l'engagement, l’art, l’amour, le souvenir et l’espoir. Caroline Guindon écrit une prose avec des agencements poétiques, par instants, qui ont la particularité de dévoiler l'humanité en chacun des personnages.

 

Ce  beau recueil de nouvelles dans la lignée des grands nouvellistes comme Richard Bausch, Ron Rash ou encore Alice Munro, le prix Nobel de la littérature 2013.

L'écriture de Caroline Guindon est forte et efficace. Ses choix narratifs placent le lecteur dans la peau d'un des personnages, au coeur d'un vocabulaire et d'expressions colorées à la clé.

Les histoires en elles-mêmes n'ont rien de sensationnel mais elles sont singulières et retrouvent le lecteur dans un pan de sa vie. L'écriture n'est pas à la quête d'effets mais le style "Caroline Guindon", très ancré, suscite de l'intérêt pour ses personnages et amène à découvrir une dimension de leur destinée qui peut être aussi, d'une certaine manière, la nôtre.

Dix-neuf nouvelles c’est beaucoup. Je me limiterai donc à trois d'entre elles car je les considère comme le socle de la trame essentielle de l’ouvrage.

Dans la première nouvelle, celle qui donne son nom au recueil, l’auteure porte son attention sur les moments de la vie, et ces moments se déroulent dans un amphithéâtre. Le professeur est anonyme et son assistante porte un nom: Ali Beth. On pourra dire: la parfaite assistance ( pensez à la parfaite secrétaire!), celle qui connaît par coeur les gestes, les notes du maître, celle qui anticipe...

Derrière un érudit se cache une érudite…

Cette nouvelle met à nue la réalité qui se cache derrière l’image d’un homme public respectable. L’auteur utilise des mots assez forts pour le signifier:

“Un penseur honnête et honorable, au moment d’ouvrir publiquement son coeur et son esprit, pouvait néanmoins s’accorder l’agrément d’une mise en scène soignée”

Caroline Guindon porte son attention sur les moments de la vie où l’on peut essayer de travailler son apparence et décider de ce que l’on peut présenter au monde en essayant de ne commettre aucune erreur. Le professeur par habitude a appris à incarner une certaine perfection.

“Le professeur avait appris au fil des semestres à moduler le rythme de ses allées et venues dans le grand amphithéâtre. Le mouvement de sa tête agile, les inflexions de sa voix, la prégnance de ses silences. Le  déroulement des leçons s’était ainsi peu à peu figé dans une chorégraphie mémorable s’ouvrant toujours de la même façon”

Puis il y a l’assistante, devenue aussi fidèle à elle-même que le professeur. Elle est rattrapée un jour par sa vie privée: elle tombe enceinte et fait une crise qui la contraint à s’absenter momentanément des cours du professeur. Une absence qui conduit le prof à donner ou à re-donner le meilleur de lui-même puisque rien n’est prévu à l’avance et rien n’est dicté par l'assistante. Bref il sort de sa zone de confort même dans sa manière de dispenser son cours. Pourtant cette grossesse de son assistante le ramène à son histoire personnelle...

Une nouvelle que je vous laisse découvrir. C’est une belle nouvelle, bien menée avec une chute parfaite. Si elle nous apprend que ce que nous donnons est souvent meilleur et qu’il faut savoir le valoriser, elle nous enseigne aussi à prendre parfois des risques pour sortir de notre zone de confort.

 

Les yeux de Sonia est la deuxième nouvelle qui a retenu mon attention. L'auteure revient sur les habitudes qui deviennent des natures, des personnes qui, en dehors du travail, non pas de vie, qui deviennent froid comme des monstres ou qui perdent un certain sens de l'autre. Le cas de Madame Pilotti qui a tout misé sur le paraître au détriment de l'être: femme chrétienne, rigoureuse et fermée comme un vase hermétique. Puis, il y a le professeur Coleman dont la citation la plus favorable est “ On ne comprend vraiment nos propres idées que quand on a dû s'en faire les défenseurs”. Citation mémorisée par tous ses élèves et devenue en quelque sorte un totem.

Puis finalement Sonia, futée en mathématiques et sélective dans ses relations. Elle ne fréquente pas n’importe qui. Il faut être un peu futée aussi, dans une discipline quelconque pour être son ami. Elle a des yeux assez particuliers… De beaux yeux qui font fondre le coeur de Gilbert, son meilleur ami.

Puis il y a Gilbert le narrateur… un personnage mystérieux.

Cette nouvelle m'a semblé la plus impénétrable de toutes. Elle est très bien écrite, néanmoins, comme ses personnages, elle m'a parue mystérieuse. Finalement, je crois que je l'ai aimée parce qu'elle révèle une certaine dimension de l'écriture: le mystère.

 

La fillette du Taos, troisième nouvelle, est une histoire d’amour. Cette nouvelle est celle qui m’a le plus impressionnée. C’est une histoire portée par cinq passions: passion pour l’humanité, passion amoureuse, passion pour la liberté, passion pour la fragilité, passion pour l’art.

Un amour qui survit à la distance…

"Évidemment, je suis tombée éperdument amoureuse (...). Je suis tombée, j'ai sombré, consciente dès le départ qu'il aurait été vain d'essayer de m'accrocher à quoi que ce soit pour ralentir la chute, pour résister à cette force cosmique. Rien de semblable ne m'était jamais arrivé- ni ne m'arriva plus. Parler de ces temps-là m'était étrangement facile, aussi facile que de raconter un film ou de narrer la vie d'un personnage historique, car je suis devenue une autre: tout en moi s'est détraqué. Pendant des mois, j'ai eu du mal à discerner le froid du chaud, la faim de la soif, une minute d'une heure, d'une éternité . Certains jours, j'oubliais les prénoms de mes frères, les mots les plus usuels. Ma tête était de coton, mes mains continuellement moites, mes jambes incertaines. (...) un big bang quotidien ou plutôt un trou noir. "

 

La narratrice de cette nouvelle est une femme à l'âme paisible. Elle est intellectuelle. Ce qu’il y a de particulier chez elle c’est cette discrétion qui la caractérise et qui finit par devenir comme une forme de résistance. Résistance au mal et à tout ce qui divise. Résistance à la distance. Pourtant, en matière d’amour, elle se laisse aller, d’une certaine manière. Elle vit cet amour surtout à l’intérieur d’elle-même, ce qui lui permet d’y introduire la dimension de l'attente dans l’éloignement. Elle aime, tout simplement. L’autre s’en va. Elle attend.

Une autre dimension qui me paraît essentielle à noter, c’est la relation qu'entretient Adeena avec l’art. C'est une relation qui repose sur un contentement bien précis: donner, dévoiler, exister. Artiste, elle existe vivante et à la fois inconnue au milieu d’une foule qui veut lui donner une certain détermination sociale. Heureuse, discrète, comblée parce qu’elle est mue par l’amour que lui porte son amie; un amour qui la soulage et lui donne de l’inspiration; un amour sans calcul parce qu’il donne juste la possibilité d’être au monde et d’être qui on est. 

Dans la quasi totalité des nouvelles, nous avons affaire à des personnages qui naviguent entre le ciel et la terre, à travers tout d'abord une forme d’inquiétude existentielle sur l’avenir, ensuite sur un désir d”avancer. Les personnages de Caroline Guindon sont des érudits, des intellectuels, des artistes, des aimants. Ils sont déterminés et savent ce qu’ils veulent. D'autres laissent les choses advenir. L'auteure conte des histoires de vie dans des contextes ciblés qui peuvent être la famille ou bien des milieux liés à l’éducation comme l'université ou le collège. La relation est celle qui se tisse, celle qui se tient et celle qui respecte les choix de l’autre même dans les moments de grande décision comme dans La fille du Taos. N'était cette mémoire,  on en oublierait presque son humanité. 

Au travers de ce recueil de nouvelles, La mémoire des cathédrales, j’entre dans l'univers de Caroline Guindon et espère d’ici là, lire une autre oeuvre d’elle. Dans ce livre, j’ai découvert la vie dans une certaine facette, l’amour, l’amitié, le respect, la vraie vie des érudits ou surdouées, mais aussi la solitude des intellectuels. Caroline Guindon est une intellectuelle dans le sens noble du terme. Elle essaie de montrer que dans la vie, il y a toujours un moment où nous revenons à nous-mêmes  et où nous voulons juste être nous-mêmes…

Il y a une beauté relationnelle dans ces dix-neuf récits. Chaque histoire fait entendre sa petite musique lancinante, sa voix, son étreinte. J'ai aimé l'histoire de la jeune fille du Taos, principalement parce qu’elle donne la voie libre à l’exercice de la liberté dans toutes les situations possibles.

Je vous recommande la lecture de ce recueil pour découvrir les autres nouvelles.

 

Nathasha Pemba

Références

Caroline Guindon, La mémoire des cathédrales, Québec, Lévesque éditeur, 2019, 24 $

Voir les commentaires

Le tarot de Cheffersville de Felicia Mihali

3 Décembre 2019, 15:36pm

Publié par Nathasha Pemba

Comment penser le vivre ensemble et ne pas altérer son identité? Comment l’accorder face à la diversité inhérente à l’histoire de chaque personne ? Toute personne qui n’est pas originaire doit-elle subir les crimes de l’histoire?

 

Un pas essentiel, pour l’écrivaine Felicia Mihali, car elle a osé, à travers son docu-roman, toucher le point focal des difficultés permanentes dans les sociétés multiculturelles. En témoignent les récits véhiculés dans son ouvrage, à partir duquel, elle rejoint, de manière indirecte, l’histoire même du peuple canadien.

 

La première page évoque le peuple innu, puis le bilinguisme canadien ainsi que la question de la différence sexuelle. À partir de cette mise en route, on peut déjà avoir une idée de ce que sera le livre.

 

Le tarot de Cheffersville fait partie du cycle ouvert en 2007 par Felicia Mihali, avec Sweet, Sweet China. La question fondamentale est celle de la quête identitaire d’Augusta, personnage principal du roman. Par son caractère fouillé et fictif, ce docu-roman est, à mon sens, un ouvrage particulier issu d’une expérience de séjour dans le Grand Nord québécois.

 

Il y a, également, dans cet ouvrage une dimension légendaire (historique) ainsi qu’une dimension socio politique qui place le lecteur au coeur de l'actualité.

 

Que ce soit avec  Tshakapesh et Cerise, Augusta et ses collègues enseignants, dans Le tarot de Cheffersville, il est avant tout question de l’identité à travers la possibilité de vivre ensemble, de l’existence solitaire et de la rencontre.

 

Deux moments importants fondent ce docu-roman. Le premier c’est celui de la rencontre entre Tshakapesh et Cerise. Le deuxième, c’est l’expérience d’Augusta, Antoine, Colette, Silvie et Ahmad. Une diversité des origines qui incarne aussi une diversité des manières de penser.

 

L’ancêtre innu Tshakapesh est au cœur de la vie quotidienne avec Cerise car il est permanemment confronté à l'étrangeté. Et, l'étrangeté a besoin d’être initié d’une certaine manière pour résister au climat, à la nature et pour s’adapter, car vivre ensemble suppose une certaine acclimatation. L’expérience de ces deux personnages est la preuve qu’il ne suffit pas de se rencontrer ou de cohabiter, il faut une certaine convivance pour emprunter l’expression chère à la philosophe Corine Pelluchon.

 

Ainsi que nous pouvons le constater, dans la plupart des cas, lorsque l’originaire rencontre l’étranger la conjonction n’est pas toujours évidente. Il y a parfois la crainte et la méfiance qui s’installent. On peut ainsi aller d’un rejet de l’autre vers une crise identitaire light ou aiguë.

 

Les yeux baissés, Cerise accepte de répondre à toutes les questions concernant son origine et le nom de son lointain village. Le vieux reste impassible devant ces détails, car cet endroit ne figure pas sur sa carte affective. Tout ce beau monde qui atterrit ici ! Pourquoi ne choisissent-ils pas des endroits plus chauds pour voyager ? 

 

Rien n’est simple car Cerise de par sa différence et de par la nature de son sexe, c’est-à- dire une femme, vient comme bousculer la vie de l’ancêtre qui reste prisonnier de ses habitudes. Ce refus de l'étranger est aussi visible entre les enseignants et les étudiants de Kanata. On constate que le rapport avec autrui se fonde sur le rejet, le désir de domination et plus tard, heureusement, sur la cohabitation pacifique.

 

Le défaut des gens comme eux, est de rejeter toute forme de générosité à leur égard 

 

L’ancêtre finit par comprendre que vivre ensemble nécessite tout un programme de transformation de soi au monde et donc à autrui. Il réalise que la conception du vivre-ensemble que l’on peut avoir n’est pas toujours la bonne ou disons la plus pratique. S’ouvrir à la Tzigane lui fait découvrir une autre dimension existentielle, celle de l’amour. Il valide de ce fait ce que disait déjà Antoine de Saint Exupéry en son temps: « aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ». En effet, Tshakapesh réalise que vivre avec autrui sous-entend aussi l'observation de certaines règles comme l’écoute, le dialogue et le respect. On ne cohabite plus simplement à partir d’une coexistence, mais on co-vit.

 

Les pages développés par Felicia Mihali sur l’accueil comme catégorie humaine et sociale, comme beaucoup de très beaux passages de ce livre, offrent des phrases mémorables, ainsi cet extrait :

 

Cette fois-ci, la femme garde son calme. Plus rien de ce qu’il dit ne la contrarie. Avec cet homme, il faut surtout garder sa patience.

 

Décider d’immigrer vient toujours de quelque chose de précis. Peu importe pourquoi on décide un jour de quitter son pays, le souvenir de celui-ci nous poursuit partout. Nous le retrouvons ici avec Augusta qui, bien que déjà canadienne, pense toujours à son pays, à sa culture dont la plus profonde qu’elle tente d’expliquer est celle de ses rencontres avec les Tsiganes. Il y a certes la famille qui marque et qui  manque, mais il y a aussi l’histoire des origines dans ses différentes composantes:

 

Ayant grandi dans un pays communiste, Augusta reste le produit d’un régime où comprendre à temps le rejet des autres pouvait vous sauver la paix. Elle n’a aucune difficulté à saisir les regards qui vous expulsent

 

Tout en appréciant la culture innue où elle est affectée, Augusta n’ignore pas les obstacles à la considération que se présentent constamment. Aussi, on constate que ce docu-roman, bien au-delà de son caractère fictif cible nettement ce qui fait obstacle dans les interrelations sociales.  

 

 

La théorie d’Antoine est que les Autochtones devraient tous déménager en ville. Leur culture n’y serait nullement menacée, pas plus que celle des Chinois ou des Italiens, qui gardent leur tradition et leur langue au sein de leur communauté immigrante

 

Immigrer signifie, de ce fait, s’adapter. Ce n’est pas la société qui s’adapte, même lorsqu’elle est multiculturaliste. Nous nous adaptons et la société nous offre un petit espace pour essayer de sauvegarder notre culture d’origine lorsqu’elle peut encore subsister.

 

Dans l’adaptation figure la notion d’intégration. Il faut non seulement s’intégrer à une culture mais il faut aussi intégrer la culture de l’autre pour lui permettre de se sentir en paix chez nous. Un immigré qui ne s’intègre pas ne vivra jamais heureux sur sa terre d’accueil, de même une terre qui accueille restera à jamais fermée si elle n’accepte pas que celui qui arrive est lui aussi issu d’une culture. L’intégration devra donc aller dans les deux sens.

 

Pourtant, et comme le décrit si bien l’auteure dans les lignes de son ouvrage, l’immigrant est toujours celui qui est tenu de s’intégrer au péril de sa culture d’origine et de son identité première. Le lieu le plus patent où on le ressent dans le roman, c’est lorsqu’Augusta et ses collègues enseignants arrivent à leurs lieux d’affectations. Leurs origines personnelles incarnent une mosaïque impressionnante. Ils se sentent proches entre eux par le fait d’être tous étrangers à cet endroit. Ils se sentent unis par leur mission. C’est ce qui leur permettra de tenir parfois lorsque le peuple vers lequel ils se sont rendus les rejettera au début. Pourtant, on le voit, chacun d’eux essaie de trouver une certaine force pour avancer en vue de l’intégration. D’abord Antoine qui essaie d’user de tous les moyens possibles pour être accepté, de même qu’Augusta. Ils se disent certainement, à ce moment-là, que ce qui compte c’est le temps présent.

 

Ce roman est très riche et il y a tellement de choses à découvrir entre ses lignes. Néanmoins, j’ai choisi de me limiter à la question du vivre-ensemble et de l’identité parce qu’elle rejoint mes questionnements actuels. Dans l’idée de vivre-ensemble développée par Felicia Mihali, il m’a semblé percevoir une question sur le rapport à l’autre basé sur la l’acceptation et la considération. Comme le souligne la philosophe Corine Pelluchon dans L’éthique de la considération, la considération est une « manière d’être-avec-le-monde ».

 

Felicia Mihali suggère donc que pour vivre-ensemble, il faut non seulement s’accepter en tant que personne singulière, mais il faut aussi accepter l’autre en lui donnant une carte d’identité et en le considérant. Ce qui implique, dès lors, une possibilité de s’ouvrir à autrui, d’être impliqué comme responsable pour autrui et accepter d’intégrer la culture de l’autre dans la nôtre.

 

Je puis conclure que Le tarot de Schefferville est une interpellation sur la manière de « convivre » et de rester soi. C’est un bon livre portant une thématique très pertinente que je n’ai certainement pas fini d'explorer. Je le recommande vivement.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Felicia Mihali, Le tarot de Cheffersville, Montréal, Hashtag, 2019.

Voir les commentaires

Nous portons tous en nous un peu de tout ce qui s'écrit : Louis-Philippe Hébert

26 Novembre 2019, 19:06pm

Publié par Nathasha Pemba

 

Bonjour Louis-Philippe. Merci d’avoir accepté ce rendez-vous. En guise d’introduction à notre entrevue, je vous cite un texte de Charles Baudelaire: « Être un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux ». Que vous inspire-t-il ? 

 

« j’étais soucieux d’une certaine forme d’efficacité

pourtant, si on me demandait ce que je regrette le plus

aujourd’hui

je dirais : c’est d’avoir été efficace

on n’est jamais efficace que contre soi

chaque fois que quelque chose s’élabore en-dehors

de soi-même

quelque chose se détériore à l’intérieur de soi

il y a toujours une perte

comme si on transférait un peu de ce que l’on est

à ce que l’on n’est pas »[1]

 

Je ne connaissais pas cette citation de Baudelaire parce que c’est assez semblable avec ce texte que je viens de vous lire. C’est un roman poème et il y est question de M. Blacquières qui prend conscience qu’il est allongé sur un lit d’hôpital et là, il y a toutes sortes de choses qui se passent autour de lui. Il y a des gens qui vont et qui viennent, prennent ses choses, ses affaires à lui, puis les mettent dans des boîtes et les scellent. Tout d’un coup il s’aperçoit qu’il est mort. Il voit la scène de haut. C’est très drôle  parce qu’il apprend le détachement. Il se rend compte qu’il se détache de son rasoir et de plein de choses…

 

À partir de ce cas de M. Blacquières, il y a comme une vulnérabilité inhérente à la nature humaine… jusque-là j’ai lu trois de vos livres. Cependant, je me dis qu’à travers cet exemple de monsieur Blacquières, il y a ce sentiment de la fragilité humaine qui traverse l’humanité et votre œuvre entière…

On n’est fragile, on naît fragile

 

Est-ce que vous êtes d’accord avec ceux qui disent que nous avons tous en nous quelque chose du Petit Prince de Saint Exupéry?

Oui et non. Parce que nous portons tous en nous un peu de tout ce qui s’écrit, que nous le voulions ou pas parce que nous faisons tous partie de l’humanité. Faisant partie de l’humanité, on peut se retrouver un peu partout. Mais je ne suis pas très Petit prince.

 

Vous n’êtes pas très Petit prince ?

Non. Plus maintenant

 

Voilà… On peut dire qu’il y a eu une certaine marche, (comme nous sommes au restaurant La petite marche) dans votre vie où à un moment vous vous êtes dit : « je ne peux plus être Petit prince ». Peut-on retrouver le temps de cette transition dans un de vos livres ?

C’était avant l’écriture.

 

Vous avez écrit à ce jour entre 35 et 40 livres, il me semble. C’est immense! Racontez-nous une histoire… celle de votre rencontre avec le livre… Les livres qui vous ont marqué.

C’est un peu étrange parce que les livres, j’en ai toujours eu et j’en ai toujours écrit, mais le plus lointain que je me souvienne c'est que j’ai reçu un livre à mon baptême, que mon parrain avait donné à mes parents. C’était un livre bleu avec une couverture matelassée, avec des dessins à l’intérieur. Le livre racontait l’histoire d’un enfant très jeune qui est tombé sur la tête et est devenu une sorte de génie… Il apprenait tout par lui-même. Il finissait l’université à 12 ans, puis il devenait président. Ses parents avaient beaucoup de peine avec lui parce qu’au fur et à mesure qu’il grandissait, il s’éloignait d’eux. Puis, il y a eu quelque chose qui lui est tombé sur la tête… il est redevenu enfant. C’est mon premier livre. Je le cherche encore. Je n’ai plus le titre… je me dis qu’un jour je tomberai sur le livre. Après je me dis que c’est peut-être une histoire que j’ai inventé moi-même comme j’aime inventer les histoires.

 

C’est ce que je me disais aussi… il y a ce caractère légendaire qui la traverse…

C’est mon premier livre. J’ai appris à lire et à compter par moi-même, à l’âge de 4 ans. J’ai fait des crises d’asthme. On m’a fait faire des tests d’allergie. Je vivais dans une espèce de chambre dans laquelle l’oreiller, les matelas était en synthétique. Tout ce qui m’entourait était artificiel… quand les bourgeons arrivaient, on me sortait de l’école et on m’installait à Matane. J’y passais tout l’été jusqu’à ce que l’automne arrive. J’ai été épargné de l’école 6 mois par année. Je lisais tout ce que je trouvais. Mes parents étaient abonnés à « Les prix Nobel ». Cela me faisait de la lecture. J’ai pu lire tous les prix Nobel.

 

Est-ce une nécessité, écrire de la poésie ? Est-il possible d’affirmer aujourd’hui que chaque écrivain est un poète qui s’ignore ?

Dans mon esprit à moi (c’est un peu sectaire peut-être), un écrivain qui ne peut pas écrire de la poésie n’est pas un écrivain. Le test ultime de l’écriture c’est la poésie et, ceux qui ne peuvent pas en faire, quant à moi, ne sont pas écrivains. Mais, ce n’est pas tout le monde qui est poète. Autrefois on disait : « libérez le poète en vous ». Le poète n’a pas besoin d’être libéré. Ce n’est pas tout le monde… ce n’est pas tout le monde qui est menuisier, ce n’est pas tout le monde qui est peintre. Moi, ce que je regrette le plus, c’est de ne pas être musicien…

 

Quand on dit « oser la culture », vous pensez à quoi ? La culture est-elle un luxe ?

C’est une nécessité pure et simple. Ce qui est dommage c’est que c’est une nécessité dont on ne s’aperçoit que lorsqu’on en manque. Présentement, par exemple, les musiciens crèvent de faim. Il n’y a plus rien pour eux. C’est la même chose pour les écrivains… quel plaisir on peut avoir dans la vie si ce n’est pas quelque chose qui est relié à l’écriture ?

 

Pensez-vous pouvoir continuer à exister si vous n’écrivez plus ? Comment vous sentez-vous avec les mots ? Écrire, est-ce s’écrire ?

Sur le deuxième livre que j’ai publié, il y avait ma photo et la phrase qui l’accompagnait était : « j’écris, que pourrais-je faire d’autre sinon mourir ». Ça fait sérieux. J’avais 17 ans, mais le livre a été publié quand j’avais 21 ans. Mon premier livre est sorti quand j’avais 15 ans. J’ai connu des moments intenses, une firme de logiciels, des voyages. Je devais voyager et je ne pouvais pas publier. J’écrivais, mais je ne pouvais publier. Je n’ai pas publié pendant 20 ou 25 ans… donc ma vision de l’existence en lien avec l’écriture a changé.

 

En termes d’expérience, on peut dire que vous faites partie aujourd’hui des doyens de l’univers littéraire québécois. Alors avec un peu de recul, que pouvez-vous dire de la littérature québécoise aujourd’hui ? 

Il y a de très bons auteurs. C’est effervescent. Je suis très heureux pour ça. C’est de la concurrence certes, mais ça stimule…

 

 

Un écrivain doit-il se réjouir d’être traité comme un people ?

J’ai rêvé de faire ça. On ne parle pas de littérature dans les journaux. Le moindre film, la moindre pièce de théâtre, on interviewe les gens avant, pendant et après. On devrait faire un magazine people pour les écrivains. Nous avons des séparations, tonitruantes, des vies fascinantes, des amours fous, des divorces, etc. Emporté par ce désir, J’ai travaillé dans le magazine people « La semaine ». C’est people, mais c’est merveilleux parce que les gens venaient me voir et me disaient : « j’aime parler avec vous parce que vous ne nous considérez pas comme des vedettes »

 

Dans son livre “Perturbation”, Thomas Bernhard écrit: “À chaque livre, nous découvrons avec horreur un homme imprimé à mort par les imprimeurs, édité à mort par les éditeurs, lu à mort par les lecteurs”. Que veut-il dire par là ?

J’aimerais bien parce que de nos jours, les livres… autrefois on les tiraient à mille ça se vendait à un an. Aujourd’hui on en tire à 300 et ça dure 20 ans.

 

Est-ce que cela n’est pas dû au choix des thématiques ?

Oui, mais ce sont les médias aussi. L’offre est énorme. Les gens préfèrent les films. À l’époque, vous allumiez la bougie et vous pouviez lire. Mais là, qu’est-ce que vous pouvez faire? Il n’ y a rien de mieux que la littérature. Le livre n’est qu’une partition. On joue du livre. Quand vous lisez un livre, vous mettez des images sur des mots et la façon dont vous mettez les images dépend de votre culture  de tout ce que vous avez vécu. Ce qui est différent de la lecture qu’en fera l’autre. La lecture d’un livre nous implique donc toujours littéralement et personnellement. À chaque fois qu’on lit un roman, on est le héros. L’identification est totale… ou pas du tout. Dans ma bibliothèque parfois je passe à côté et il y a un  livre qui m’appelle. C’est un livre que j’avais détesté et là, je suis fasciné, mais comment est-ce que j’ai pu passer à côté de ça… et là j’embarque.

 

Le fait d’obtenir de nombreux prix doit vous faire quelque chose, il me semble. Plus d’une dizaine! Que ressentez-vous au regard de tout cela ? De la reconnaissance ? Du mérite ?

 

Oui ça fait quelque chose. À chaque fois c’est toujours une surprise. Pour moi c’est important de faire des choses qui sont de grande qualité. Vous savez, la littérature ça toujours été bien des choses, dans un extrême il y a Mallarmé et dans l’autre extrême il y a Balzac. Les deux aujourd’hui sont lus avec beaucoup d’intérêt. À chaque fois que je gagne un prix, c’est parce que j’ai décidé que je n’écrirai plus…

 

 

J’ai lu vos deux derniers recueils… Vous êtes poète. Dans le View-Master, il y a comme le désir d’un retour à quelque chose de précieux… l’humanité. L’humanité dans nos rapports avec Autrui… C’est ce qui pourrait peut-être re-fonder nos manières d’aborder l’autre, peu importe son âge, sa classe sociale ou son état de vie. Et puis, j’ai envie de dire non pas que le vieillissement est un passage obligé, mais que Tout humain est un aîné en puissance, conscient qu’il passera par là mais qui feint de l’ignorer... Ce roman-poème m’a fait penser au poète Hölderlin qui disait: “Certes, je suis seul et je m'avance inconnu parmi eux. Mais celui qui est un homme ne peut-il pas plus que cent qui sont seulement des tronçons d'hommes?” … On entendrait Maxime Parent…

 

-On la connaît elle. C’est un beau commentaire. Vous l’avez bien dit…

 

 

Dans une interview dans le magazine “Actualité” (2015) vous disiez exactement ceci: “L’écriture est un acte de vulnérabilité”, vous disiez  aussi qu’ »une écriture comme une horloge n’atteint la beauté véritable que lorsqu’elle est en marche. Et qu’elle donne l’heure juste. Autrement, elle n’est qu’une énonciation” Comment se joue ce dialogue entre l’écriture et l’écrivain?

C’est un travail. C’est un travail très ardu. C’est beaucoup de travail. Les gens ne se rendent pas compte. Et un écrivain, c’est quelqu’un qui écrit. Un écrivain qui n’écrit pas n’est pas un écrivain.

 

Il y a des lieux implantés en nous depuis toujours, au plus profond de nous, des lieux que nous sommes les premières personnes à côtoyer. Il y a le temps, il y a l’amour, il y a l’envie, il y a la trahison, il y a la renaissance. Il faut certainement du temps pour le comprendre… Que dites-vous de ces lieux ?

C’est le travail. Il faut l’écrire. La vie c’est autre chose. Le problème avec les écrivains c’est qu’ils vivent beaucoup dans l’écriture

 

Est-ce un bien ou un mal ?

Pas nécessairement un bien...

 

Oui parce que nous vivons dans l’illusion la plus totale...

Mais nous vivons tous dans l’illusion la plus totale

 

Vous êtes aussi éditeur…  Quel bonheur ressentez-vous à accomplir cette tâche? Un éditeur doit-il forcément être écrivain à la base ?

Idéalement c’est mieux d’avoir des éditeurs qui ne sont pas des écrivains. Mais parfois c’est bien d’être écrivain parce qu’on peut se mettre dans la peau des écrivains. C’est valorisant que les auteurs apprécient de faire affaire avec une personne qui connaît les deux côtés de la médaille. Mais, éditeur, c’est beaucoup de travail…

 

Comment situez-vous la littérature québécoise dans l’ensemble de la littérature francophone ?

Nulle part. La France est un pays extrêmement fermé, voire borné. Ils n’acceptent pas les éditeurs québécois. Essayer de vendre un livre québécois en France, c’est comme essayer de vendre du champagne à Reims. Il sont vraiment fermé, mais peut-être que ça va changer… ça commence déjà à changer…

Questions -hors les murs- à un informaticien-écrivain. Elles nous viennent de Patrick Élie Gnaoré, notre collaborateur:

 

*Littérature et Informatique… est-ce compatible ?

Les gens qui ont travaillé pour moi dans le domaine de l’informatique, c’était des poètes reconnus et des écrivains aussi. Nous étions reconnus pour la qualité de nos manuels. Des écrivains qui écrivaient de l’informatique. Mais, l’écriture, l’informatique et un programme d’ordinateur, c’est la même chose. Ça doit se tenir. Il ne doit pas y avoir des trucs trop inutiles dedans. Ça doit fonctionner. Informaticien, je ne me suis pas senti étranger en littérature.

 

*Comment, partant de votre expérience, expliqueriez-vous l’intelligence artificielle à des néophytes ? Quelle est votre position sur cette question de l’Intelligence artificielle?

-Il y a plusieurs simulations d’Intelligence artificielle. À l’époque, on en avait créé avec un psychiatre ou un psychologue. On tapait par exemple : « Bonjour comment ça va ? Et on entrait en dialogue avec le psy (robot). On simulait la conversation Il ne faut pas oublier que l’Intelligence artificielle, c’est une simulation. On n’est pas dans l’intelligence véritable. L’idée fondamentale c’est de permettre à des machines d’apprendre et c’est un peu plus compliqué à fabriquer, mais aussi à contrôler parce qu’un être humain c’est celui qui aime apprendre et quand il a appris, il aime faire comme il pense qu’il doit faire. Et c’est un peu la même problématique avec l’intelligence artificielle, c’est-à-dire qu’il faut réussir. Il faut réussir de permettre à des machines de comprendre ce qui se passe dans leur environnement et de réagir mais sans perdre le contrôle.

 

*Le mot contrôle sous-entend une certaine éthique.

 C’est difficile l’éthique. Évidemment il y a les trois lois de la robotique d'Isaac Asimov :

1-Un robot ne peut blesser un être humain ni, par son inaction, permettre qu'un humain soit blessé.

2-Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.

3-Un robot doit protéger sa propre existence aussi longtemps qu'une telle protection n'est pas en contradiction avec la première et/ou deuxième loi.

*Pourquoi l’Intelligence artificielle apparaît-elle comme une priorité pour le Québec aujourd’hui ? Pas un seul jour ne passe sans qu’on ne la mentionne…

-Parce que c’est le mot à la mode

*Elle passera, si c’est une mode ?

-Non, ça ne va pas passer. Espérons qu’elle réussira à résoudre certains problèmes cruciaux pour l’humanité : nourrir les gens, guérir les maladies, permettre aux gens de vivre dans un environnement qui ne les tue pas. Nous les boomers, on a tout eu ou presque.  Nous sommes passés d’une société fermée à une société ouverte. Et l’informatique est arrivée. C’était un cadeau. C’était magnifique. Maintenant on aura un monde assez problématique.

 

             Propos recueillis par Nathasha Pemba


[1] Louis-Philippe Hébert, Monsieur Blacquières, Montréal, 2014, p. 37.

Voir les commentaires

Alfoncine Nyelenga Bouya:. Nous sommes tous portés par nos racines

16 Novembre 2019, 18:55pm

Publié par Nathasha Pemba

Qui êtes-vous Alfoncine N.B.

Matriarche à la tête d’une communauté à dominante féminine. Retraitée et active. Ecrivaine. De nationalité belge, mais originaire du Congo-Brazzaville. Engluée dans de perpétuels questionnements.

 

 

Pourquoi êtes-vous là… dans la littérature ?

Essentiellement pour transmettre. J’ai choisi la littérature comme moyen adéquat et durable pour la transmission des expériences de vie, de mes expériences directes ou indirectes, de ma perception et de ce que j’ai pu appréhender de la vie des autres aux générations futures. Transmettre à qui? Me demanderiez-vous! A mes petits enfants d’abord et à ceux et celles qui pourront lire mes livres.

 

Vous voyagez régulièrement… Voyager, est-ce une passion ? Ou bien est-ce pour mieux être à l’écoute du monde ?

Déjà jeune j’aimais voyager. Me rendre à Enganga chez mon oncle paternel et à Ikoumou et Mwémbé chez mes grands-parents étaient pour moi un vrai bonheur malgré la longueur et les très difficiles conditions de voyage. A cette époque-là, on mettait trois pour couvrir la distance entre Brazzaville et Owando, ensuite on traversait la rivière Kouyou en bac avant de rallier Enganga puis Ikoumou et Mwémbé. De là est née ma passion pour les voyages. A quoi il faut ajouter la chance que j’ai eu de voyager sur presque tous les continents dans le cadre de mes activités professionnelles. Tous ces voyages réunis m’ont conviée non seulement à écouter le monde, mais aussi à ouvrir mes yeux et mon esprit pour admirer sa beauté et observer sa laideur!

 

Comment avez-vous réussi à opérer le passage du bureau de l’Unesco à la plume ?    

Il convient de préciser qu’après l’UNESCO j’ai rejoint le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies (PAM); dans les deux organisations, la rédaction de différents rapports y compris de nombreux rapports de mission et autres documents de projets faisait partie de mes tâches principales. Je n’avais vraiment pas beaucoup de temps à consacrer à la littérature en tant que telle. Ma plume servait à écrire d’autres textes plus techniques, bien que de temps en temps je produisais des récits ou des poèmes que j’enfermais dans mes tiroirs ou que je rendais publics selon mon ressenti. Par exemple, mes poèmes sur le site interne (Intranet) du PAM alors que j’étais à Rome, m’avaient valu l’amitié des collègues en poste dans les coins les plus reculés et les plus dangereux de la planète. Mes poèmes étaient pour beaucoup d’entre eux comme un rayon de soleil ou une ondée désaltérante et apaisante ainsi que le témoignaient leurs réactions et commentaires.

 

 

Il y a quelques semaines, votre roman Makandal dans mon sang a obtenu le prix de la nuit des mérites catégorie littérature… Comment l’avez-vous vécu ?

J’ai été et je suis encore ravie et fière car Makandal dans mon sang est ma première œuvre littéraire stricto sensu. J’ai écrit les nouvelles de ce livre avec un cœur déchiré à cause de l’imminence de mon départ d’Haïti. Je venais de prendre ma retraite, je voulais vraiment rester à Port-au-Prince mais j’avais aussi mes enfants et mes petits enfants qui me réclamaient de ce côté -ci de l’Atlantique. Après presque deux mois de réflexion, j’ai choisi de rejoindre ma famille tout en gardant toutefois un pied à terre et un pan de mon cœur en Haïti.

Recevoir le prix de la Nuit des Mérites a été pour moi une vraie reconnaissance de mes nuits sans sommeil, de ce que fut ma douleur au moment de quitter Haïti et aussi un grand encouragement pour moi qui me suis lancée dans l’écriture à un âge fort avancé quand même. En tout cas j’espère que d’autres mamies suivront mon exemple.

 

 

Haïti… vous portez Haïti dans vos entrailles. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Haïti représente pour moi la rencontre de moi à moi, la révélation de moi à moi-même.

 

 

Vous souvenez-vous du premier roman que vous avez lu ? Qu’est-ce qui vous a marqué ?

Le premier roman que j’ai lu était « L’enfant noir » de Camara Laye suivi de « Batouala » de René Maran. Le premier avait allumé en moi le désir de l’écriture, c’était un appel à la littérature. C’était tellement fort que lorsque je suis allée en mission de travail en Guinée, j’ai tenu absolument que Kouroussa figure dans la liste des sites que je devais visiter. Je voulais voir de mes yeux la maison familiale de « L’enfant noir », découvrir la forge du père. J’ai pu voir la maison, y entrer même, mais la forge n’était plus là. Dans le deuxième roman ce qui m’avait marqué c’était la description de la mort de Batouala que j’assimilerais plus tard à la mort de mon grand-père.

 

 

Dix livres cultes de votre bibliothèque…

En vérité difficile à citer compte tenu de la grandeur de ma bibliothèque! Mais comme ça au pif je peux citer:

 

  • Nations nègres et Culture de Cheikh Anta Diop
  • La philosophie bantou comparée d’Alexis Kagamé
  • La vie sans fards de Maryse Condé
  • L’impensé du discours de Buakasa Tulu Kia Mpanzu
  • Le voyage en Orient de Herman Hess
  • Le Petit Prince d’Antoine de St Exupéry
  • (a) Le soulèvement des âmes; (b) Le maître des carrefours; (c) La pierre du bâtisseur de Madison Smartt Bell
  • L’Ethique de Spinoza
  • Les vers d’or de Pytagore
  • Une si longue lettre de Mariama Bâ

 

 

Votre proverbe préféré… et pourquoi ?

« La rivière zigzague parce qu’elle n’a eu personne pour la redresser. » C’est un proverbe bantou qu’utilisaient souvent ma grand-mère et ma mère lorsqu’elles avaient un conseil à me donner.

 

 

Le rendez-vous de Mombin crochu est-il un roman sur le féminisme ? Sur l’initiation ?

Le rendez-vous de Mombin-Crochu est d’abord un roman sur les violences que subissent les femmes. Ensuite, oui il y a un aspect initiatique très important, car notre vie, toute vie est une succession d’initiations. Il est aussi un roman féministe en ce sens que non seulement il dénonce les violences subies par les femmes mais aussi dans la troisième partie, la séquence d’initiation est en somme un processus de ce que les anglophones nomment « Empowerment », à la fois autonomisation et dynamisation des femmes.

 

 

Si on dit “Liberté”, à quoi cela vous fait-il penser, chère Alfoncine ?

La liberté pour moi, c’est de vivre pleinement sa vie aux plans physique, spirituel et mental, sans entraves, sans enfermements quels qu’ils soient.

 

 

Êtes-vous féministe ? Comment définirez-vous le féminisme à partir de votre expérience personnelle ?

Si je suis féministe? Je suis comme le Tigre de Wole Soyinka qui ne crie pas sa tigritude. Mon féminisme est dans le sang : je l’ai reçu de mes grands-mères et de ma mère. Je le vis au quotidien sans faire de discours. S’il me faut définir le féminisme, je dirais que c’est une manière d’être et de vivre avec la conscience que l’on a de l’équilibre entre le masculin et le féminin, les hommes et les femmes et les efforts, les actes entrepris chaque jour pour maintenir cet équilibre.

 

 

Je me trompe peut-être… mais la question de l’origine ou de la racine est abordée dans vos deux livres… avec subtilité, mais elle est présente... très présente. Un peu comme l’histoire qui est là et qui s’impose…

 

Sans racine, aucun arbre, aucune plante, aucune herbe ne pousserait ni ne tiendrait debout. Nous sommes tous portés par nos racines, que nous en soyons conscients ou non, que nous le voulons ou non!

 

 

Si vous étiez Dieu… 

Non, je ne peux même pas l’envisager un seul instant! Déjà que je ne suis pas digne de délacer les sandales de Son Envoyé, ni de L’approcher de près, comment pourrais-je m’imaginer être à Sa place… Non c’est impensable, inimaginable…

 

 

Levinas écrit : “Dès que le visage de l'autre apparaît, il m'oblige “. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

L’altérité. Je pense d’emblée à la relation « Je - Tu » de Martin Buber. Autrui en face de moi, se pose en être humain et m’invite à le reconnaître comme tel, en même temps que je me pose à lui, l’invitant à me reconnaître dans mon humanité. Sur ce visage qui m’apparaît (comme apparaissent la lune, le soleil ou les étoiles), il y a des yeux qui me regardent et que je regarde, une bouche qui me parle, me sourit ou peut faire la moue, crier ou hurler. L’autre est mon miroir autant que je suis son miroir. La phrase en elle-même peut faire l’objet d’une dissertation philosophique!

 

 

J’aime beaucoup la Sœur Emmanuelle… Vous me faites souvent penser à elle. Elle a cru en l’homme et a compris que l’être humain est le chemin de la religion… Elle écrit que « la valeur ne dépend pas de la religion, mais de l’amour qui nous fait considérer l’autre comme un frère ou une sœur ». Vous êtes très dynamique… Merci à vous d’être ce que vous êtes…

Quelque part, la deuxième partie de la phrase de Sœur Emmanuelle rejoint celle de Levinas citée ci-dessus. Les deux phrases nous invitent à l’altérité, à la mise en avant de notre humanitude commune. Merci à vous de me reconnaître et de m’accepter telle que je suis : humaine, avec mes qualités et mes défauts, mes hauts et mes bas.

 

 

Quel est votre rêve ?

Vivre le plus longtemps possible tout en gardant la vivacité de mon esprit et continuer à transmettre par le moyen de l’écriture.

 

 

Un mot à toutes celles et tous ceux qui nous liront...

S’accepter tel (le) qu’on est ; s’aimer ; savoir se pardonner ; avoir un rêve et le suivre jusqu’au bout.

 

Entrevue réalisée par Nathasha Pemba

Voir les commentaires

Ophélie Boudimbou: L’Afrique a ce pouvoir d’émerveiller petits et grands

8 Novembre 2019, 21:04pm

Publié par Juvénale Obili

Ophélie Boudimbou, congolaise de Brazzaville est doctorante-chercheure en Littératures comparées à Lille. Autrice, elle vient de publier un livre de cuisine Kanika dans la cuisine de Mamie. Juvénale Obili, bloggeuse culturelle l’a rencontrée pour le compte du Sanctuaire de la Culture.

 

Peux-tu nous parler de ton projet « Petits bouts d’histoires » ?

Petits bouts d’histoires est une plateforme que j’ai créée en 2018 avec pour ambition de partager du contenu autour d’une thématique précise : l’Afrique, son Histoire et sa culture. A ce jour, Petits bouts d’histoires est en phase de devenir une marque qui crée des livres, box et objets dérivés sur la culture africaine.

 

Qu'est ce qui t'a inspiré cette merveilleuse vision ?

Tout est parti d’un déclic : le besoin de lire à mes cousins nés en France des livres qui présentent de façon positive l’Afrique. Puis la prise de conscience du manque d’information sur le continent africain. C’est en m’informant moi-même sur l’Afrique que j’ai découvert son Histoire tout autant que sa richesse culturelle. Je souhaite à présent transmettre, à travers les livres que j’écris, cet émerveillement que j’ai ressenti au fil de mes recherches.

 

Penses-tu qu'il est intéressant de poser un regard explorateur à l'endroit du berceau de l'humanité ?

Explorateur ? Je ne saurais vous répondre. Je n’aime pas ce mot « explorateur ». Kanika, le personnage que j’ai créé pour porter mes messages, est tout simplement une héroïne « afro curieuse[1] ». Par contre, je peux vous confier que le livre éponyme que je venais de publier invite tous les afro curieux (ses) au retour aux sources car je considère le continent africain comme le berceau de la culture. Les aventures de Kanika permettent de montrer cette Afrique dont on ne parle que très peu, que ce soit dans les manuels scolaires ou dans les médias. Il s’agit de prendre conscience de notre merveilleux patrimoine culturel et historique puis de le valoriser.

 

Choisir le livre comme arme pour un combat… beaucoup le font déjà. Qu’apportes-tu de nouveau ?

Dire que j’apporte quelque chose de nouveau serait prétentieux de ma part, d’autant plus que je ne suis dans aucun combat. A vrai dire, je considère le livre/la littérature comme un moyen d’expression et non pas comme une arme. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. D’ailleurs les critiques littéraires l’affirment tout haut : la littérature (l’écriture) n’est qu’intertexte. Tout n’est donc que reformulation.

Par contre, avec mon projet d’écriture, j’ai souhaité partager une vision, la mienne. Celle que j’ai sur l’Afrique et le reste du monde.

 

Kanika dans la cuisine de Mamie est ton premier ouvrage ?

Après quelques participations à des ouvrages collectifs et des histoires publiées en ligne, j’ai décidé de me lancer enfin dans une carrière d’autrice. Kanika est mon premier livre et donc celui qui signe le début de ma carrière d’autrice jeunesse.

 

Pourquoi un livre de cuisine au lieu d’un livre de contes comme on le voit habituellement ?

J’ai voulu écrire un livre jeunesse qui aborde la thématique de la cuisine. Kanika dans la cuisine de Mamie est un album jeunesse qui offre une présentation storytellée des recettes. L’ouvrage est un mélange de contes (parce que le storytelling est un cousin du conte), avec en supplément, des pages d’histoires (les pages colorées au centre du livre portent un mini récit sur les notions de transmission des valeurs et de tradition, et surtout l’Histoire du Continent), des fiches recettes (pour le côté pratique).

J’ai écrit Kanika en mettant de côté ma veste de diplômée en littérature de jeunesse pour endosser celle de jeune autrice. Le but n’est en aucun cas de cataloguer le livre. Certains lecteurs et professionnels des métiers du livre appelleront cela un ovni, parce qu’ils auront du mal à le classer dans un rayon. Les enfants et parents voient un moyen d’effectuer une activité ensemble tout en (re)découvrant le continent africain à travers les aventures de cette petite fille dans la cuisine de sa Mamie adorée.

Ce livre peut être abordé de plusieurs manières sans vouloir respecter un code précis. Il est par exemple possible de commencer la lecture de Kanika par les pages du centre, pour agrémenter le rituel du dodo. Tout comme choisir de commencer par la page de gauche, un matin, avant d’aller faire les courses en famille, puis entamer la lecture de la page de droite en cuisine ; voilà comment créer du lien entre les parents et les enfants tout en favorisant le développement de la mémoire de l’enfant ainsi que sa motricité. C’est ainsi que lire Kanika dans la cuisine de Mamie deviendra alors une activité ludique pour petits et grands.

Quel beau souvenir gardes-tu de ton autoédition ?

S’il y a bien un souvenir qui restera gravé dans ma mémoire c’est bien celui marquant la période de campagne de financement participatif de mon projet de livre. Il a fallu aller à la rencontre du public, jouer le jeu du pitch de mon projet d’autoédition, raconter une histoire pour donner envie d’y croire. C’est un peu comme une course, cela a demandé de l’endurance, un bon mental parce que tu sors de nulle part et donc il faut bien aller chercher de potentiels lecteurs et les convaincre de précommander ton livre. Ce n’est pas du tout facile j’avoue, et cela a fonctionné grâce à une réelle préparation en amont. Des nuits blanches à préparer le plan de communication afin d’espérer réussir le financement de son projet, et bien évidement, créer un mini buzz médiatique autour du livre, de l’héroïne qui a très vite été adoptée par les internautes qui ont partagé et relayé la campagne sur les réseaux sociaux. Une sacrée preuve de solidarité.

 

Le choix de promouvoir la richesse de la culture africaine à travers sa gastronomie est-il justifié ?

 

Ce livre de cuisine, c’est avant tout une histoire sur la diversité : diversité culinaire et diversité géographique. C’est une histoire autour de la richesse culinaire : celle des recettes, produits que nous avons en partage d’un coin de l’Afrique à un autre. C’est une belle histoire sur la tradition : les secrets des recettes traditionnelles gardés par les ainés, et transmis de générations en génération. Et parce qu’en Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle, il est temps de transcrire ces recettes, non seulement pour les adultes, mais aussi pour les plus petits. La transmission, la transcription de ces recettes est importante, et les enfants méritent d’être pris en compte dans cette dynamique de promotion de la gastronomie africaine. Et, bien sûr, ne l’oublions pas, la cuisine en plus d’être symbole de partage, est un lieu de voyage et de rêve. D’où le choix de storyteller chaque recette pour le plaisir des petits et des grands.

 

Que souhaites-tu inspirer à tout le monde au travers de ce noble combat ?

J’ignore si je dois appeler cela « combat » car je ne suis en aucun cas une guerrière et ma posture n’est pas celle d’une quelconque activiste. Tout ce que je fais, je le fais avant tout par passion. Les livres jeunesse qui peignent le continent africain, que ce soit sur son Histoire et sa culture, doivent à mon humble avis, devraient inspirer estime de soi et fierté, car c’est ce dont les enfants africains et afro descendants ont besoin pour leur développement psychologique et émotionnel. Que ce soit pour Martin Luther King ou Wangari Matai, tout a commencé par un rêve ; ils se sont projetés dans un monde meilleur à leurs yeux. Ils ont travaillé pour que cela arrive. L’Afrique a ce pouvoir d’émerveiller petits et grands grâce à son patrimoine culturel et historique. Alors, plantons des graines qui leur permettront de se les (ré)approprier, de rêver d’une Afrique meilleure.

 

Que pouvons-nous te souhaiter pour la suite ?

Continuer de faire rêver les enfants du monde entier avec des histoires authentiques sur la culture africaine.

 

Interview réalisée par Juvénale Obili

 

 

 

[1] Afro curieux (se) est un terme créé par la bloggeuse Sandy Abena pour désigner « une personne avide de (…) apprendre et s’informer sur l’Histoire et la Culture des communautés noires. L’Afro curieux (se) tente de déconstruire ce qu’on lui a appris à l’école et ce qu’on lui montre dans les médias. L’Afro curieux (se) a une vision d’une communauté noire dynamique et audacieuse. Positive et entrepreneuse. Une communauté qui, faisant connaissance avec la grandeur de son Histoire, et ayant conscience de ses atouts du présent, va de l’avant et construit son avenir. ». Définition à lire sur le site www.abenafrica.com

Voir les commentaires

Aristote Kavungu: Mon père, Boudarel et moi

5 Novembre 2019, 19:54pm

Publié par Nathasha Pemba

 

 

Il y a des périodes qui sont têtues. Elles s’incrustent en nous et n’ont aucunement la mission de se détrôner. Cela peut être une période de crise, de floraison ou simplement une période d’accalmie. Il en est ainsi de la période de la guerre. Elle n’accorde à personne le privilège de l’ignorer. De quelque manière que ce soit, nous la retrouvons tous sur notre chemin. Que ce soit par le canal du conte, du souvenir, de l’expérience ou bien de l’enseignement scolaire. Aristote Kavungu n’a jamais envisagé écrire plusieurs histoires. Il est comme beaucoup d’auteurs, l’écrivain d’un seul livre. Écrivain d’un seul livre parce que son livre c’est l’histoire de sa vie[1].

Ce roman est écrit dans un style fluide. Il est facile à lire et accessible à toute personne.

 

Comme beaucoup de jeunes garçons qui considèrent leur père comme le seul héros de leur vie, Emmanuel a gardé une dent contre celui qui a maltraité son père et qui, indirectement a occasionné sa mort, le laissant lui et sa sœur, orphelins, trop tôt. Il entretient certainement un secret espoir de venger ce père. Son séjour en France lui en donnera l’occasion, au moment où il s’y attend le moins.

 

L’histoire de ce roman tire sa source dans une période qui s’impose, celle de la guerre; celle que l’on ne peut jamais oublier, celle qui porte des atrocités et laisse des stigmates sur le cœur et dans la chair.

 

Aristote Kavungu raconte l’histoire d’Emmanuel, qui, très tôt prend conscience des atrocités endurés par son père ans un camp à Stanleyville. Et ces atrocités ont un responsable : Georges Boudarel. Il l’apprend au cours d’une réunion familiale interdite aux enfants. C’est parce qu’il écoute à la porte qu’il apprend ce qui est arrivé à son père.

 

À l'âge de quatre ans, Emmanuel entend son père raconter l’histoire de son emprisonnement à Stanleyville. Il relate l’humiliation et la maltraitance subies. Emmanuel Portera en lui pendant quelques temps la haine et la colère de cette humiliation subie par son père. Étudiant à Paris, il trouve dans une cabine téléphonique le porte-monnaie d’un certain Georges Boudarel qui ne lui est pas étranger. Il décide d’aller à sa rencontre  dans un élan émotionnel situé entre la colère et l’envie de découvrir la vérité.

 

Chez Aristote Kavungu, ici, l’écriture devient comme un lieu de rencontre avec non seulement la colère, mais aussi la possibilité d’espérer. Le lieu de la conviction en quelque sorte. Il est comme son père et les autres prisonniers embarqués dans la douleur, la colère et le souvenir. Cela lui donne dès lors, en tant qu’écrivain, la légitimité du Logos. Écrire devient dès lors dire et dénoncer.

 

Emmanuel, le personnage principal est conscient qu’en tant qu’"être" de l’histoire et "être" dans l’histoire, il doit inéluctablement s’introduire et insérer dans sa vie une mission de réparation. Ainsi, lorsqu’il tombe sur le portefeuille de Georges Boudarel, il y voit une occasion tout d’abord de se venger, mais de aussi réparer. La réparation est sous-entendue parce qu’elle est inscrite de manière inconsciente en lui. C’est alors qu’il va à la recherche de Boudarel qui, noirci par l’histoire, ne veut pas rencontrer trop de gens. Rencontrer Emmanuel est une nécessité parce qu’il est question de sa survie sociale.

Dans sa causerie avec Boudarel, Emmanuel se rend compte que même lorsqu’un homme rêve de marquer son époque, il ne communie pas forcément avec l’histoire de son époque, de manière positive. Boudarel se bat, cherche à se justifier pour qu’au moins cet inconnu ne le juge point. Perte de temps car son nom est déjà inscrit dans le livre des bourreaux et des tortionnaires, un peu comme le führer.

 

Cette rencontre ravive des souvenirs chez Emmanuel. Il pense à son père parti trop tôt, mais aussi aux galères vécues par ce dernier au camp de Stanleyville. Il s’interroge de la double nature méchante de l’homme et ne comprend pas qu’en tant qu’image de Dieu l’homme soit encore capable d’offenser cette même image. C’est aussi l’occasion pour lui de remercier ce père qui lui a tout donné et de le vénérer pour sa résilience.

 

En insérant les principes du respect des droits humains dans son roman, Kavungu y introduit une éthique à la fois politique et humaine : le refus de tout ce qui nuit à la vie, au vivre ensemble et à l’épanouissement de la personne humaine. Il veut, en outre, contrecarrer le désir effréné que peut ressentir tout être humain à devenir bourreau par l’usage de la violence qu’elle soit légitime ou pas. Dans ce roman que je considère comme l’hommage d’un fils à son père, Kavungu en appelle donc à une valorisation de l’histoire et au respect de la personne humaine peu importe sa situation ou sa position sociale.

 

 

Mon père, Boudarel et moi reprend et développe les thèmes de l’humanité, de la guerre, de l’éthique, de la restauration psychologique… Il réaffirme contre la déliquescence de l’histoire, le caractère fondamental de l’être humain et de sa vie.

Seul le présent, le chagrin et le combat intérieur s’imposent. Emmanuel lutte contre colère et besoin de réécrire l’histoire pour restaurer l’histoire et réhabiliter son père. Le plus frappant est sans doute la manière dont il s’obstine à faire régurgiter la vérité du ventre de Boudarel.

 

Finalement, dans sa lettre, il plonge son père dans un éternel questionnement : pourquoi l’homme est-il méchant ?

 

Après avoir lu ce roman, je garde l’espoir secret que l’écrivain Aristote Kavungu demeure conscient qu’il nous reste à découvrir encore une bonne partie de l’histoire. Elle me paraît, malheureusement incomplète, et j’ai hâte d’en découvrir la suite. Et les questions restées sans réponses selon moi : Doit-on lire l’histoire simplement à partir du point de vue des victimes ? Après avoir été gracié par le gouvernement, un tortionnaire de guerre peut-il vivre en paix avec sa conscience ? Existe-t-il une vie après les violences et l’humiliation?

 

Je vous recommande la lecture de ce roman et peut-être d'en écrire la suite avec l'auteur

 

Nathasha Pemba

 

Référence:

Aristote Kavungu, Mon père, Boudarel et moi, Ottawa, L'interligne, 2019, 18, 95 $

 

 

[1] « Moi, je n’ai jamais écrit qu’un seul livre... je reste toujours sur les traces de ma vie. Je pense qu’il y a en moi un enfant qu’il est urgent de sauver et aussi longtemps que cet enfant ne sera pas sauvé, je vais continuer à écrire ». https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/enfin-samedi/segments/entrevue/137922/aristote-kavungu-pere-boudarel-editions-linterligne

 

 

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>