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Nathasha Pemba- Le Sanctuaire de la Culture

Le virus de la fatigue — Louis-Philippe Hébert

1 Mai 2020, 00:19am

Publié par Nathasha Pemba

 

Pourquoi faut-il lire le dernier Louis-Philippe Hébert ?

 

Le virus de la fatigue est une nouvelle tirée du recueil Essais cliniques aux Laboratoires Donadieu de l'écrivain Québécois Louis-Philippe Hébert. Le recueil a été publié en février 2020.

 

Le virus de la fatigue est une sorte de journal quotidien relatant régulièrement l’avancée de la maladie.

 

Tout commence par une grosse fatigue qui s’empare de tout le monde. Au début, les gens semblent ne pas y prêter attention. Pour eux, ce n’est peut-être qu’un effet de la paresse. L’auteur parle d’ailleurs de paresse excessive. Et, comme souvent, dans ce genre de situations, il y a toujours des gens qui paient les pots cassés. Pourtant les sermonneurs finissent vite par se résigner parce qu’eux-mêmes sont contaminés. Tout le monde est fatigué au point où même manger devient un calvaire. Les animaux, eux aussi, n’en peuvent plus. Certains traînent plus que d’autres parce que tous ne sont pas infectés de la même manière. Cependant, de manière globale tout ralentit, que ce soient les entreprises ou les appareils de communication, les chauffeurs d’autobus ou les camionneurs. Des accidents de toutes sortes se produisent.

 

Je tiens à souligner que cette nouvelle est très riche non seulement du point de vue littéraire, mais aussi du point de vue thématique.

 

Ce qui frappe dès les premières lignes de la nouvelle, c’est que quelque chose de terrible est en train de prendre possession de l'univers… comme une odeur de fin des temps, car, en fait, personne ne sait comment ça se passe. C’est comme si d’un coup le monde s’arrête de tourner parce que tout le monde est fatigué et cette fois, ce n’est à personne de décider de l’arrêt du travail ou du départ en vacances. C’est le corps et l’esprit qui lâchent, ne laissant à l’être humain que l’âme et le souffle.

 

Le virus de la fatigue s’était emparé de nous. Un grand nombre semblait être affecté. Les gens s’endormaient au volant; tombaient en plein milieu des escaliers, surtout de ces escaliers qui montent tout seuls et qu’on appelle des escaliers roulants; dans les piscines publiques, des nageurs aspiraient de l’eau à grands ronflements après quelques brasses à peine; des piétons se couchaient par terre en traversant les rues devant des automobilistes qui fonçaient dans les vitrines des voies commerciales parce qu’ils n’en pouvaient plus

 

La date du déroulement de cette pandémie n’est pas mentionnée, encore moins le lieu où il se produit. L’histoire pourrait donc se dérouler dans n’importe quel coin du monde. 

 

Le suspense du récit est construit pas à pas. Le début de la nouvelle met le lecteur dans une situation d’attente. Il s’attend à une rupture qui n’arrive pas.

 

Étrangement, plus on s’introduit dans la lecture, dans la torpeur décrite, plus on attend ce qui va arriver. On se demande : quand prendra fin l’épidémie? Les gens vont-ils s’en sortir ou bien tout le monde sera décimé?

 

Louis-Philippe Hébert ne plante pas seulement le décor. À partir d’une description minutieuse de l’état du Lieu et de la manifestation du virus, il construit dans l’esprit de son lecteur, un lieu habité par l’engourdissement suscité par l’épidémie de la fatigue. Il utilise une voix narrative surprenante qui nous fait poser la question suivante : est-ce une fiction ou une histoire réelle?

 

Le narrateur, à la fois spectateur et acteur, est fatigué, lui aussi. Néanmoins, il a le temps d’observer et de réfléchir, de raisonner au fond de lui. Fervent admirateur de sa femme, il cogite sur l’état actuel de cette dernière. Dans cette tragédie, il y a aussi le souvenir du temps où le virus n’était pas encore présent. Le passé refait surface.

 

Le narrateur semble être épargné, mais il n’en est pas trop sûr.

 

Le deuxième jour par exemple, même le réveil est fatigué parce qu’il sonne avec beaucoup plus de retard que d’habitude. Le narrateur est donc témoin de la chute progressive de son épouse qui passe un temps fou pour se rendre aux toilettes, pour sortir de son lit. Elle a certainement contacté le virus. Ce qui est encore plus alarmant c’est qu’il ne peut lui venir en aide.

 

On finit par se demander si le narrateur est écrivain ou s’il réfléchit dans sa tête.

 

Sur certaines lignes, le narrateur sort de sa subjectivité pour adopter un ton neutre, plus objectif qui fait croire que dans ce qu’il écrit, il y a un questionnement implicite lié à l’actualité :

 

Nous étions quelques-uns à être épargnés, mais l’étions nous vraiment? Je crois que c’est notre constitution différente de celle de nos voisins qui nous permettait de mieux lutter contre le virus. Ou cette attitude que nous partagions de ne pas fréquenter des endroits où il y avait trop de monde collé les uns sur les autres. Des endroits où nous mangions dans la même vaisselle, buvions dans les mêmes tasses, manipulions à l’infini des sachets de sucre ou de sel et de Ketchup. Depuis quelques années déjà, on encourageait les clients à apporter leurs propres contenants.

 

Il y a une réalité essentielle que j’ai pu noter : le narrateur n’est pas extérieur au récit, car il utilise le pronom personnel «je» pour parler et, le pronom démonstratif : «ma» pour parler de sa conjointe. Il a une manière de décrire l’existence du moment qui fait penser que pour lui, il y a bien de choses qui sont étonnantes :

 

Je mets encore plus de temps à me rappeler où sont les tasses, et tout le café aura amplement le temps de remplir la cafetière d’ici à ce que je les aie dénichées.

 

 

Avec l'épidémie du virus de la fatigue, le confinement s’impose. La solitude s’installe :

 

Je me sens de plus en plus seul… Même les animaux nous abandonnent… Nous n’étions maintenant que trois, et les jeux de cartes avaient cette fâcheuse caractéristique de souvent exiger quatre joueurs.

 

Le temps existe autrement…

 

Impossible de tenir le temps! Ceci n’est pas un agenda. Trois semaines font six mois. Les jours se suivent sans se démarquer. Le calme s’est répandu comme l’eau d’une inondation qui se glisse dans le moindre espace, qui envahit tout, qui disparaît de là et réapparaît par ici. Le temps s’est aussi dilué.

 

Au fil de la lecture, on retrouve dans la nouvelle des mots forts comme «Guerre», qui rappelle le discours du président français Emmanuel Macron annonçant l’état d’urgence sur la pandémie Covid-19 : nous sommes en guerre! Cela souligne l’actualité de cette nouvelle qui sonne comme une prémonition. Effectivement, si la pandémie est une forme de guerre, le confinement (l’isolement) comme conditionnement est le moyen de préservation de la santé :

 

Je ne sais pas quand nous pleurerons nos morts, ou même si nous allons les pleurer. Peut-être éprouverons-nous une sorte de soulagement? Comme à la fin de chaque grande guerre. Comme après les catastrophes les plus dévastatrices. Volcans, tsunamis, tremblements de terre, glissements de terrain. Ouf, ça fait du bien!

 

 

Dans cette nouvelle de Louis-Philippe Hébert, c’est la question de la condition humaine qui est scrutée, comme chez Camus (La peste), chez Malraux (La condition humaine). Il ne faut jamais oublier que le virus concerne toujours la personne humaine, le cas aujourd’hui pour le Covid-19. Parfois, on a l’impression que l’homme est devenu le pire ennemi de l’homme, notamment quand il ne tient compte d’aucune règle pourtant établie pour son bien-être.

 

Nous vivons à nouveau une épuration. Trop de rats. Trop de fourmis. Il faut réduire la population de chenilles: l’arbre n’aura bientôt plus de feuilles à offrir. Ce que l’humanité néglige de faire, la nature s’en charge. Là-dessus, les philosophes de droite et de gauche sont bien d’accord. Ce qu’on ne sait pas, c’est si l’homme n’a pas un peu trop forcé la main de la nature. En fait, tout le monde le sait.

 

 

Cette nouvelle apparaît, à quelques endroits comme une invitation au repos certes, mais elle est aussi une invitation à prendre soin de soi et à jouir de la présence d’autrui… Il y est, à mon sens, question d’une espérance susceptible de nous permettre de vivre positivement ce temps de confinement…

 

Moi, je soupçonnais que l’apparition de la maladie avait donné à tous ceux que le travail avait absorbés, comme les ouvriers dans les usines, les excavateurs de rue, le personnel de chantier et les médecins, dont la tâche ne cessait d’augmenter au fur et à mesure que progressait l’affliction, l’occasion rêvée (pardon!) de freiner leurs activités, d’accéder à un repos dont ils entretenaient les médias depuis des années

 

On trouve donc dans ce texte, l’une des idées fondamentales que l’on retrouve dans les publications de Louis-Philippe Hébert ainsi que sa vision de la condition humaine : le respect de l’autre.

 

Le narrateur ici incarne l’homme soucieux de la destinée humaine.

 

Ce que nous rappelle finalement Louis-Philippe Hébert c’est que, l’humanité et l’environnement sont toujours menacés, par le trop plein de travail ou par la fatigue. En cela il fait écho à l’impératif catégorique du philosophe Hans Jonas sur le Principe responsabilité : «Agis de telle sorte que tes actions soient compatibles avec la permanence d’une vie humaine authentique sur la terre». La responsabilité envers l’humanité présente et future est un principe parce que c’est sur elle que se fonde l’éthique, toute éthique. Et les questions implicites que je retiens de la lecture de cette nouvelle : quelle humanité, quel environnement léguerons-nous à notre progéniture? Le virus de la fatigue est-il une métaphore qui vient pour nous rappeler quelque chose?

 

Je recommande vivement la lecture de cette nouvelle… et du recueil.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Louis-Philippe Hébert, Essais cliniques aux laboratoires Donadieu, Montréal, Lévesque Éditeur, 2020.

 

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Dans la peau des poètes de Jean Dumont

29 Avril 2020, 23:15pm

Publié par Nathasha Pemba

Un poète peut en cacher un autre.

 

Il y a des livres qui vous donnent un goût d’éternité. Par goût d’éternité, j’entends ici ce qui a toujours été et qui toujours sera. Tel est, à mon avis, le cas de ce roman intitulé Dans la peau des poètes. Effectivement, la poésie a toujours été et sera toujours.

 

L’auteur, Jean Dumont, poète et enseignant retraité, revient sur la scène littéraire francophone du Canada avec un roman autour de la poésie. On pourrait dire qu’il est dans son domaine.

 

Par goût d’éternité, j’entends ce livre que l’on trouverait chez des bouquinistes ou encore dans les fonds d’une bibliothèque. A-t-on besoin de désirer l’éternité pour un roman lorsque l’on sait que toute œuvre littéraire est immortelle?

 

 

Le personnage central du roman, Léandre, d’origine française émigre au Québec pour enseigner dans un collège. Enseignant de théâtre et comédien en France, il se contente du cours qui lui est confié : la poésie.

 

Quoique l’idée d’enseigner la poésie ne l’emballât pas (…), il plongea corps et âme dans sa préparation de cours; ses choix s’arrêtèrent à Hugo, Baudelaire, Rimbaud Mallarmé

 

 

Pour mieux se préparer à sa nouvelle tâche, il revisite certains classiques comme nous pouvons le constater à travers cet extrait cité ci-dessus. Il fréquente assidûment la bibliothèque. Il y passe des journées entières, au point d’attirer l’attention de préposés de tous les bords qui fréquentent la bibliothèque.

 

Il côtoie Hugo et tente de cerner sa longue et riche existence. La vie de Baudelaire l’intrigue, car l’auteur de Les fleurs du mal a une vie faite de contrastes. Chez Rimbaud, c’est son rayonnement intellectuel interminable qui le séduit. Si au départ, il limite les capacités de Mallarmé, à la fin, il finit par se rendre compte qu’il s’est trompé. Aussi ne cesse-t-il de s’interroger sur ces vers du poète : «Fuir! Là-bas fuir!» Fuir quoi? Où? «là-bas!»

 

La poésie finit par devenir son ami.

 

Après des journées entières passées à la bibliothèque, il finit par élire domicile chez lui.

 

Cette vie de poète fouineur qu’il menait ne l’empêchât pas de temps en temps de s’adonner à quelques plaisirs charnels, mais pas de manière obsessionnelle malgré son succès auprès des femmes.

 

Son cours devint très populaire auprès de ses étudiants.

 

Pour susciter l’intérêt de ses élèves, il se met dans la peau des poètes qu’il enseigne. Ce déguisement va de l’accoutrement à l’accent. Il adopte parfois le style de l’époque.

 

Son déguisement va parfois au-delà du visible, car il y met tout son être et tout son cœur. De ce fait, il s’appuie sur ses lecteurs, sur ses expériences, sur ses capacités.

 

Son objectif : donner la crédibilité à ses récits.

 

Le temps d’un poème, la salle de classe prend des couleurs nostalgiques qui constituent, en général, le fond de la poésie.

 

Avec Léandre, il y a un autre personnage, monsieur Hubert Théoret, avec qui il a des atomes crochus. Ce dernier est là comme un second bras pour Léandre. En même temps qu’il s’étonne de son collègue français, il est aussi celui-là qui essaie, à chaque fois, de ramener le collègue à la raison, car avec le temps, Léandre Mazure, finit par s’identifier aux poètes. Il n’était plus un seul personnage, mais il pouvait être à la fois Hugo, Mallarmé, Baudelaire ou Rimbaud. Il mène, par ailleurs, une vie tourmentée qui alimente désormais des ragots au niveau du CÉGEP.

 Plus il lisait les poèmes, plus il s’éloignait de l’enseignement. Il était à l’étape du «comprendre» et non à celle du «faire comprendre». Léandre avait besoin de calme, de solitude, de retranchement. Les poèmes devinrent des obsessions. Des îlots de solitudes. D’absorbants silences.

 

La solitude de Léandre, ses accoutrements et ses virées poétiques commencèrent à inquiéter d’abord ses collègues puis ses élèves qui ne comprenaient plus grand-chose à son évasion.

 

Le pire finit par arriver.

 

Un accident, un délire, une perte des repères…

 

Quelqu’un l’a retrouvé étendu dans le sentier derrière. Il aurait fait une chute et sa tête aurait heurté une roche.

 

Le rapporteur de la situation, à vrai dire, n’est pas sûr de ce qu’il raconte, puisqu’il parle au conditionnel :

 

Au début, paraît qu’il délirait. Selon ce qu’on rapporte, il répétait : «Le soleil s’est noyé dans son sang qu’il se fige».

 

S’il fractionne les poèmes et nous expose une histoire de la poésie, Jean Dumont fait également ici l’éloge de l’amitié entre Léandre et Hubert. Il nous fait comprendre que l’ami est essentiellement celui qui ne s’en va jamais. Tel est Hubert, pas ami de la poésie mais ami du poète.

Dans la peau des poètes, c’est aussi l’histoire d’une passion : celle de la poésie. Jean Dumont rend hommage à la poésie.

 

Toutefois, des questions demeurent : La poésie nous éloigne-t-elle du réel ? La solitude est-elle un mal ?

 

 

Nathasha Pemba

 

Références

Jean Dumont, Dans la peau des poètes, Ottawa, L’interligne, 2020.

Prix :23, 95 $

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Oser la Confiance d'Emmanuel Delessert : pensées inspirantes

28 Avril 2020, 08:38am

Publié par Nathasha Pemba

heart "Avoir confiance est un sentiment agréable"

 

heart"Se sentir confiant, c'est éprouver la confortable certitude que les choses vont me sourire, que l'issue d'un problème sera favorable, que les risques sont donc moindres"

 

heart "Il est parfaitement envisageable de faire confiance à quelqu'un que l'on ne connaît pas, voire envers qui on n'éprouve aucun sentiment positif, par exemple dans une situation d'urgence"

 

heart"Faire confiance, c'est toujours prendre des risques"

 

heart" C'est en faisant confiance, au sens fort de cette expression, que l'on produit du sens, de la valeur, de l'estime de soi et des autres"

 

heart"Oser faire confiance, donc, c'est remettre l'incertitude à sa juste place, la plus savoureuse, celle qui fait qu'il y a des espaces à conquérir, des victoires à remporter, des rencontres à vivre, des expériences à tenter, même si certaines échouent. C'est échapper au fantasme mortifère et soporifique d'un parcours privé de surprises, sans virages, sans heurts, sans changements de cap, qui sont autant d'occasions de déployer d'innombrables vertus, qui risquent, sinon, de demeurer insoupçonnées. C'est enfin se réconcilier avec une réalité que l'on ne rencontre jamais aussi parfaitement que lorsqu'on ose la bousculer, découvrant, au coeur même de sa résistance, que souvent elle sait se plier à la force lumineuse de nos envies"

 

heart "La vie nous réserve pourtant de belles surprises et nous prouve parfois que nous avons raison de compter sur les autres, même dans les moments où nous doutions le plus"

 

heart"Faire confiance, c'est assumer la responsabilité de ce qui adviendra"

 

heart"Il est essentiel, pour rencontrer quelqu'un d'autre que soi, de donner de la consistance à notre rapport avec les autres"

 

heart"Faire confiance, c'est décider qu'il y aura du sens, qu'il est à imaginer ensemble, et qu'i ne nous préexiste pas"

 

heart"Faire confiance, c'est voir en l'existence des autres une proposition perpétuelle, bien supérieure à tout autre fait du monde"

 

heart"La possibilité d'être déçu ne justifie en rien de renoncer à faire confiance, ou de ne faire confiance qu'à moitié"

 

heart"Une personne qui a échoué dans le cadre limitatif d'une exigence peut tout à fait manifester des qualités autres à l'occasion d'une invitation différence"

 

heart"Savoir faire confiance, c'est accepter de se remettre en cause, et accepter que les autres ne sont pas ce que nous croyons ou voulons qu'ils soient"

 

heart"Le fait d'être déçu ne signifie pas qu'il faille moins faire confiance"

 

heart"Faire confiance, c'est se montrer curieux de ce que l'autre est et fera, des chemins qu'il empruntera, se disposer à accueillir les fruits de son action"

 

heart"Être libre, ce serait réussir à s'affranchir des bornes ordinaires que le réel impose à nos existences"

 

heart"Les hommes et les femmes qui nous entourent sont des éléments indispensables à la constitution de notre individualité, ils occupent un rôle central dans l'éveil et le déploiement de nos forces. Si nous sommes forts, c'est sans doute moins contre les autres que grâce à eux" 

 

heart"L'on n'est pas fort quand on est seul, malgré toute la séduction que peut exercer la perspective de posséder une emprise directe sur les choses, d'éviter toute concession et d'être au plus près de soi, de ses potentialités premières"

 

heart"Le respect de notre singularité, l'estime de soi, le sens de notre propre existence, que nous sommes parfois tentés de viser faisant abstraction des autres, gagnent à être recherchés, encore et toujours, au sein de nos interactions les plus ordinaires"

 

heart"Faire confiance, c'est laisser venir à soi la nouveauté dons les autres sont porteurs et leur permettre de fissurer quelque peu la sphère close de la répétition"

 

heart"L'estime de soi, à son tour, se nourrit de la solidarité humaine "

 

heart"S'engager dans une vraie amitié, c'est faire confiance à l'autre pour qu'il ne nous cède rien, ne nous facilite pas la tâche, pour qu'il aiguise nos forces en les incitant à s'exprimer pleinement"

 

heart"La reconnaissance des autres a aussi la vertu de mettre en valeur à nos yeux des qualités dont nous n'étions nous-mêmes ni tout à fait certains, ni vraiment conscients"

 

heart"Faire confiance, c'est entretenir un lien avec une autre personne, c'est fabriquer, à deux, sa propre transformation"

 

heart"Faire confiance, c'est toujours décider de sortir de soi, de se confronter à ses limites, de commencer quelque chose de neuf dont l'issue, incertaine, constitue à la fois un enjeu et un attrait. S'ouvrir sur la liberté des autres, mais de façon vraie. Pas seulement sous le couvert des mots trop vagues, et finalement creux, comme celui de tolérance. C'est se laisser perturber, bousculer, façonner par ce souffle extérieur, incontrôlable parce qu'humain. C'est accueillir, douter et peut-être changer pour devenir autre, sinon mieux"

 

heart"Toute ouverture sur l'autre est une décision de soi"

 

heart"La rencontre est un lieu où les mondes se démultiplient, où le réel s’approfondit indéfiniment de toutes ces nuances que la liberté et la présence des autres lui apportent. Elle est le nom même de toutes nos aventures et sans doute le seul véritable défi que nous avons à relever. Ce que nous sommes en définitive, tient à ces moments suspendus où des mondes se sont ouverts, dans la figure d’un maître, d’un ami, d’un amour, qui ont d’abord été pour nous des parfaits inconnus avant de nous inviter à prendre un peu plus au sérieux notre présence au réel et à y imprimer ce que nous avons de meilleur"

 

heart"Faire confiance exige de la discrétion et ne gagen pas à être affiché comme une idéologie"

 

Nathasha Pemba

#TraverséedeVenise

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C'est la quarantaine- Anthony Mouyoungui

26 Avril 2020, 10:34am

Publié par Anthony Mouyoungui

C’est la quarantaine.

Nous avons atteint cette barre symbolique. La quarantaine, terme à la mode depuis l’apparition du virus.

40 qui ramène à la somme de l’addition 20 +20 de cette année. 

Cela fait 40 jours que nous sommes en confinement, repliés sur nous-mêmes.

40 jours que je n’ai pas pris le train, ni le métro ni aller chez le coiffeur, j’ai laissé mon épouse me tondre les cheveux et je me suis occupé de la barbe. Ce n’était plus possible de les garder.

40 jours que je fais tout de chez moi, allant de la chambre à la salle de bain en passant par le salon, la cuisine et les toilettes.

Le quarantième jour tombe un samedi. Il fait beau et le thermomètre affiche 20°. Temps idéal pour aller dehors. Mais, j’ouvre juste ma fenêtre pour profiter du soleil. Quelques oiseaux chantent, des véhicules et des personnes, plus nombreux que d’habitude, circulent. Certaines personnes portent des masques et des gants, d’autres rien du tout.

40 jours que je n’ai pas mis un pantalon ni des chaussures. Je passe mes journées en short et t-shirt et des tongs (la gomme comme on dit chez moi). Quand, je sors je mets un jogging. Sur ce point, je ne suis pas le seul. Les amis avec qui je discute sur les réseaux sociaux sont également dans le même cas. Un m’a d’ailleurs dit qu’il a un jogging pour la maison et un autre pour aller chez le buraliste. Je me rends compte que l’habillement est lié juste à la vie sociale. Puisque nous ne sortons plus, il devient aléatoire. Je me demande comment font les femmes habituées à être bien habillées et bien maquillées. Mais, en observant mon épouse, j’ai eu une partie de la réponse. C’est service minimum [rires] sauf quand elle va travailler (deux fois par semaine depuis le début du confinement).

 

40 jours que je vois circuler sur le Net des informations en tout genre. Certaines plus fausses que vraies. Il ne se passe jamais un jour sans que je reçoive un audio et une vidéo parlant soit des vraies origines du virus soit du traitement. La tendance est plutôt pour le complot. Un complot ourdi par je ne sais qui et visant à réduire la population du monde. Toutes ces informations au lieu de rassurer ne font qu’alimenter la peur et la psychose. J’avais pris la résolution de ne plus faire attention.

Pendant ces 40 jours de confinement, les fake news, la peur et la psychose ne sont pas les seuls dangers auxquels nous sommes confrontés. Il y a un danger, plus sournois, qui nous guette : l’ennui. La monotonie et le désœuvrement peuvent avoir des conséquences graves. Les jours se suivent et se ressemblent. Ils paraissent plus longs que d’habitude; on n’arrive même plus à faire la différence entre un jour ordinaire et le week-end. Le calendrier ne me sert que pour compter les jours du confinement. J’ai aussi le regard tourné vers le 11 mai. Pas uniquement pour célébrer le roi du reggae.

 

J’essaie de me montrer très créatif, mais j’avoue qu’il y a des jours où je n’ai envie de rien faire. Rester là à regarder sans vraiment voir les heures s’écouler lentement. Le réveil est souvent autour de midi et le coucher à 2 h ou 3 h du matin du lendemain. Entre temps, je m’occupe comme je peux (je me suis même remis au sport [rires]). Animer des émissions sur Ziana TV me permet d’agrémenter mon confinement. Rendre hommage à Tchicaya U Tam’Si, le jour des 32 ans de sa disparition, a été sans nul doute le meilleur moment de ces dix derniers jours. Je ne suis jamais aussi heureux que quand je fais ce qui me passionne. M’occuper, peu importe ce que je fais, est mon arme contre l’ennui. Je n’ai pas envie de déprimer et de finir dans l’unité psychiatrique d’un hôpital. J’ai vu un reportage sur le sujet dans le dernier numéro de «Complément d’enquête» sur France 2 et cela m’a laissé un goût amer. Mais, à la différence de certaines personnes interviewées dans le reportage, je ne suis pas seul et angoissé. J’ai une famille et je profite au maximum d’elle. Je passe du temps avec elle, je regarde même les programmes télé que je ne supportais pas habituellement. Juste pour être avec mes proches. Je passe aussi beaucoup de minutes en communication vidéo avec les membres de la famille qui sont loin.

 

Mais, au bout de 40 jours, je sens une certaine lassitude et je remarque autour de moi que je ne suis pas le seul. Les gens sont fatigués et moins vigilants. De ma fenêtre, je vois le nombre des gens qui passent dans la rue augmenter. J’ai l’impression que certains Franciliens ont anticipé leur déconfinement. Beaucoup de parents avec des enfants profitent du beau temps qu’il fait sur l’Île-de-France. Je regarde tout cela avec circonspection, je ne pense pas que cela soit une bonne idée. Cette insouciance face au virus m’étonne. Certains voient cette maladie de loin, pas encore confrontés personnellement comme d’autres. Il y a deux jours, une de mes voisines est décédée après plusieurs jours dans le coma. Emportée par le virus.

 

En ce quarantième jour, qui n’est pas la fin de la quarantaine, je regarde le calendrier et je compte les jours qui nous séparent du 11 mai. Plus les jours passent, plus le déconfinement à cette date se précise à cette date. J’étais pourtant sceptique à l’annonce. L’espoir d’un possible déconfinement est accompagné d’inquiétudes liées à celui-ci. Quelles sont les modalités pratiques? Faut-il sortir le même jour ou attendre? Ce sont autant des questions que je me pose.

 

Si l’avenir immédiat est certain avec son lot de questions sans réponses, le passé paraît, en revanche, très loin. Qu’ils sont loin les bruits d’avions, les cris des enfants dans les écoles voisines, les trains bandés, les longues heures d’attente sur les quais, l’obscurité d’une salle de cinéma ou de tout autre spectacle, les causeries sur les terrasses, les journées de travail à Aulnay-Sous-Bois avec l’équipe de Ziana TV. Tout cela me semble très loin. Pourtant, il ne s’est écoulé que 40 jours. Un mois et dix jours. Il faut remonter en début d’année pour se rappeler des instants de pur bonheur et d’insouciance. L’année de tous les espoirs qui correspondait à la note parfaite 20/20, qui nous présageait de bonnes choses et la réalisation de beaucoup de projets. Mais, c’était avant que le Covid-19 ne rentre en scène et renvoie tout le monde chez lui.

 

Le compte à rebours est lancé, plus que seize jours à tenir. Restons vigilants, cet ennemi invisible qui a emporté des milliers d’êtres humains est encore là. Et sera sûrement encore là après le déconfinement.

 

Anthony Mouyoungui

 

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Les pêcheurs anonymes 2

26 Avril 2020, 09:21am

Publié par Nathasha Pemba

Babord se définissait comme la femme d’affaires par excellence. Quand elle n’était pas en voyage, elle ne bougeait jamais de la maison. Toujours revêtue d’un survêtement vert rouge moulant son postérieur, elle recevait ses clients à la maison. Elle possédait un passeport dont le métier était « ménagère ». Mais ne faisait jamais le ménage à la maison. Au réveil… elle enduisait son visage d’un masque d’argile pour chasser, soi-disant, un masque de vieillesse mystique. Elle faisait la pédicure et la manucure. Prenait sa douche. Passait son survêtement puis s’asseyait au salon pour attendre les clients. Quand les clients tardaient à venir, elle zappait les chaînes de télévisions, la cuisse droite posé sur le dossier d’un fauteuil.

Par peur de briser l’harmonie du couple, je ne voulais pas lui adresser des reproches. Il y avait des choses que je n’avais pas envie de lui dire. Je ne lui disais rien. Je ne lui parlais pas de mes questionnements. Je la laissais s’installer et s’enfoncer dans l’exaltation de son moi égocentrique.

Les semaines suivantes, ma chère compagne fut prise de sympathie pour notre domestique. Non point par attirance sexuelle, mais pour des fins purement utilitaristes. Elle voulait qu’il m’épie plus sérieusement. Elle ne pouvait passer de journée sans l’appeler. Ce dernier devait lui donner mon positionnement. Son autre nom aurait pu « être jalouse ». Elle était jalouse à mort. Les choses se confirmèrent lorsqu’un soir, elle décida de m’imposer un style vestimentaire. Grand boubou en pagne. Je devais désormais mettre des grands boubous tous les jours. Elle m’en offrit plusieurs. Je compris qu’avec celle-là, je n’irais jamais loin. D’ailleurs étais-je vraiment fait pour vivre en couple ? Pourquoi croit-on toujours que vivre en couple est une nécessité. Un dimanche midi, Je dis à Babord que je ne voulais plus la voir. Sans plus. Elle avait, comme d’habitude tonné et cherché à savoir ce qui n’allait pas. Elle avait refusé de partir. Était allée pleurer sur l’épaule de ma maman. J’avais sorti ses affaires en lui demandant de partir. Ma mère en personne avait remis les choses dans la maison.

« Rien ne nous lie » fut mon dernier mot. Je sortis visiter des amis.

À mon retour, je l’avais trouvé là, discutant avec le vieux King-Size. Je me demandais de quoi ils parlaient. Ce vieux, célibataire ou plutôt veuf de son état, était un grand romantique qui passait son temps à longueur de journée, muni de sa vieille guitare à interpréter « Vous les femmes » de Julio Iglesias à l’envers. Il parlait très bien le français et articulait chaque mot qu’il devait prononcer. Je refusais de croire qu’il la draguait.

Mes parents, témoins de ce désordre fondamental dans mon couple n’avaient pas branché. Ils étaient là pour me soutenir, mais jamais ils ne voulaient donner leur avis. Ma mère en souffrait, mais elle préférait se taire. Elle ne comprenait pas pourquoi son fils unique avait du mal à se trouver une vie normale. Mon père m’invitait sans cesse au bar des Croque-morts pour boire. Pourtant un jour Babord s’en alla. On ne la revit plus. Elle s’empara de la moitié de mes biens.

Après son départ, je fis la rencontre d’une jeune fille. Étudiante au CETM 12 août. Magalie Moushina. Je l’aimais bien, mais je ne comprenais pas pourquoi ni comment je devins le sponsor de sa famille. Dix jours après notre rencontre, elle me posa un problème d’argent. Je le résolus. Et à la fin, je devais contribuer pour payer le loyer de ses parents. Après c’était sa maman qui était malade. Je devais acheter les médicaments. Après c’était à leur père qu’il fallait acheter des bières tous les jours. Je désertai le quartier, jusqu’au jour où, plus de deux mois plus tard, je rencontrai un jeune du quartier qui me dit que Magalie était la femme de nuit de son père. Et aussi que pendant qu’elle était avec moi, elle sortait avec d’autres hommes. Quand on entrait dans la famille Moushina on n’en ressortait plus. Sauf peut-être par la mort  ou bien amaigri, avait-il conclu.

Je crois que je n’ai jamais eu de chance avec les femmes. Éliane me manquait énormément. C’était la seule qui m’avait soutenu dans les moments sombres. Ah cette fichue dot qui a détruit ma vie! Après ce triple échec, je décidai de me consacrer à l’éducation de mes filles. Pourtant une autre expérience n’allait pas tarder. Au Lycée, j’avais trouvé une collègue attentive. Elle m’écoutait avec beaucoup d’attention. Un soir nous bûmes un verre ensemble. Elle m’invita dans un club qu’elle fréquentait depuis plusieurs années déjà.

« Ce club, disait-elle, me fait beaucoup de bien. Quand tu le voudras, dis-moi. Je pourrais t’y emmener. ».

Elle était devenue une vraie épaule pour moi. Mais comme elle était une femme, je ne voulais pas de proximité pour m’attacher encore. Je me méfiais désormais des femmes. Finalement la mère de mes enfants serait la seule que j’aurais pu retenir, ne cessais-je de me reprocher. Ma collègue croyait que j’étais devenu dépressif. Elle voulait savoir ce qui s’était passé entre temps… À chacune de nos rencontres, elle m’écoutait. Parfois, elle me regardait comme si elle lisait dans mon âme. Elle insista pour que j’aille à son club. Elle me rassura que je ne serais pas déçu.

« On ne juge personne là-bas. Tu verras ! Viens avec moi ! Ça va te changer ».

Le lendemain après les cours, je décidai d’aller à son club. Je n’en pouvais plus de rester seul. Georgine était contente. Elle s’en réjouit et me dit que tous ceux qui allaient au Club des Pécheurs Anonymes ne repartaient pas déçus. Lorsqu’on s’y trouvait on était simplement soi-même. Personne ne vous jugeait. Tout le monde écoutait tout le monde.

Pécheurs anonymes ? J’avoue que ce nom m’interrogea au plus profond de moi-même. Alcooliques anonymes… Tout le monde en parle. Mais jamais pécheurs anonymes. Pour quelqu’un qui vivait entre une diaconesse et un chauffeur de corbillard, le péché était un mot courant, non pas parce qu’il faisait du bien, mais parce qu’il conduisait droit à l’enfer. J’étais curieux de savoir ce qui se passait chez les Pécheurs Anonymes.

Après les cours, on irait directement à la rencontre. C’était non loin du restaurant La Baraka. J’ai pour habitude de me jeter à l’eau lorsque je prends une décision. Mon délire du moment était le Club des Pécheurs Anonymes. J’avais déjà beaucoup trop hésité dans la vie.

Nous arrivâmes à temps au lieu de la rencontre. Nous flânâmes devant l’océan. Nous décidâmes de prendre un verre en attendant, non loin du village des artistes. Je me sentis libéré et bien dans mon âme. Le soleil se couchait et les belles couleurs qu’il renvoyait nous enveloppèrent. Georgine me prit par la main. Elle me guida vers le lieu de la réunion. Juste en face de la mer. Plusieurs nattes y étaient étalées. Les gens arrivaient au fur et à mesure. Tout le monde se déchaussait. Nous nous assîmes en forme poisson. Chacun prit la parole quand vint son tour. Chacun relata son expérience. De ce qui l’avait conduit au club et d’un acte posé que les autres avaient commencé à appeler péché.

On m’expliqua les fondements du club (tout le monde peut commettre une gaffe, mais stigmatiser le péché est fatal). Le mot d’ordre est « tu ne jugeras point ». Les principes sont la fraternité entre les membres et le secret de cette fraternité. De cette fraternité découlent l’entraide, l’obligation du travail et l’obéissance. Le club est un espace de sociabilité. Le recrutement se fait par cooptation. Il se fonde sur des rites initiatiques. Chacun se réfère à un secret marin et à l’art de pêcher. Tous sont au même niveau. Personne ne commande personne, ne condamne personne. Il n’ y a ni étapes ni degrés. Le club est incompatible avec la religion à cause de l’interdiction du péché. Aux pécheurs anonymes, tout le monde pèche. Un fois coopté, on n’a pas besoin de parrain. 

J’étais renversé. Secoué. C’était une secte. Ça m’étonnerait que ce soit un club de fraternité. Mon proviseur et quelques-uns de mes collègues étaient là. Deux ou trois lycéens également. Quelques autorités de la ville. Les hommes politiques et des médecins. Même le journaliste le plus compétent que j’apprécie aussi est là. Je pensai que ma collègue était une femme très puissante dans ce groupe. Dans le monde des ténèbres aussi. Elle était tellement quelconque le jour. Je ne comprenais pas pourquoi elle marchait toujours à pied. J’eus envie de courir et de lui demander comment elle avait fait pour venir dans ce trou empoisonné. Elle n’était déjà plus là. Elle devait être en train de cuisiner les mets. J’écoutai tour à tour les membres du club.

Celui qui prit la parole en premier était un ex pilleur. C’était un homme politique ancien directeur de campagne d’un ancien député. Il avait volé l’argent de la campagne. Les enfants du député l’avaient envoyé en prison. Taxé de pécheur et rejeté par tout le monde, il s’était senti seul. Dépouillé de ses biens, la fraternité des pécheurs l’avait soutenu. Il se sentait renaître, selon ses mots. Le deuxième, un colonel qui avait commis l’adultère en trompant son épouse, une sœur en Christ devenue sœur créatrice de crises de couples. Son pasteur lui avait dit de ne pas avoir des rapports sexuels avec son épouse, mais sachant ce qui se passait là-bas, il avait décidé de mettre sa femme à l’épreuve en cocufiant le pasteur avec son épouse légitime. Sa femme l’avait attrapé et l’avait dit au pasteur. En rentrant un jour à la maison, il avait trouvé ses enfants et sa femme avec des pancartes le stigmatisant. Il avait récupéré ses bagages et avait été recueilli par un ami, membre des « Pécheurs anonymes ». Il était devenu membre lui aussi.

Plusieurs témoignages des membres me firent comprendre qu’en fait tous les membres du Club étaient des récalcitrants par rapport à l’ordre établi. Je reconnus aussi l’Abbé Ézéchias Tchakou qui s’était révolté contre l’autoritarisme de Monseigneur Makambo, l’évêque de notre région.

Après que tous eurent témoigné, on me demanda, en tant que nouvel arrivant, de parler de mon expérience et de ce qui m’y avait conduit. Je parlai de ma vie, mais surtout de ma quête de sens. Je leur dis qu’à une époque j’avais l’impression que ma vie ne tenait qu’à un fil. À force d’échec le besoin d’exister autrement s’était imposé à moi. C’était une évidence. Je voulais réorienter ma manière d’appréhender l’existence et les faits de l’existence. La bonté de Georgine qui m’avait conduit vers eux. Tout le monde m’applaudit. On me tendit une espèce de médaille en guise de souhait de bienvenue. Il était inscrit sur la médaille : PPA. Un filet et une canne à pêche étaient marqués dessus. On m’en donna la signification. Pécheurs et Pêcheurs Anonymes. Je demandai le pourquoi du deuxième pêcheur. On m’expliqua alors qu’après avoir discuté des réalités que le monde appelait pécheurs, une autre de leurs activités était la pêche. Planche de salut. Chaque frère ne devait pas mourir de faim. La fraternité était un inconditionnel du club. Ils étaient des rejetés de ce monde et ils avaient besoin de créer leur monde sans misère. Finalement ils possédaient des bateaux de pêches et étaient les plus grands fournisseurs de poissons dans toute l’Afrique Centrale.

J’étais transporté. Quelle idée ! C’était une association de pêcheurs. Je riais au fond de mon cœur. Un frère, le berger certainement, prit la parole pour dire que la pêche allait commencer. Dès que le mot d’ordre fut donné, tout le monde, sauf moi commença à se dévêtir. On m’expliqua que la nudité était le symbole de l’innocence et de la pureté. Je ne sus quoi faire à ce moment-là. Malgré l’effort pour ces pêcheurs pécheurs à se montrer simples et accessibles, ils avaient l’art de m’inquiéter, comme tous les groupes occultistes qui aimaient créer une sorte de faux mystère autour d’eux en parlant d’initiés de non-initiés. Et cette médaille. Ces cannes à pêche ! Ce culte de la mer ! Chacun, dans toute l’expression de sa nudité, prit sa canne à pêche. L’arrière train tourné vers les bosquets et le devant tourné vers la mer. On les distinguait à peine, le ciel s’étant obscurci. Il faisait un calme surréaliste. On entendait plus que quelques légers bruissements des vagues timides de la mer. J’hésitais encore, car je ne comprenais pas pourquoi on devrait se déshabiller et pêcher à cette heure de la nuit. Nus comme des vers de terre.

Je demeurai pensif. Un air de désespoir venant de très loin m’envahît. Après cette escapade inqualifiable, que me restait-il encore ? Je pensais trouver mon bonheur dans ce lieu, mais je n’en étais plus très sûr. J’invoquai les mânes du fond de mon cœur. Je voulais qu’ils m’aident à sortir de cette situation.

Alors que je réfléchissais sur mon sort, une main froide recouvrit mes épaules. Une voix masculine très puissante me dit : « C’est à ton tour d’aller pêcher cher frère ».

Nathasha Pemba

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Les pêcheurs anonymes 1

24 Avril 2020, 08:21am

Publié par Nathasha Pemba

Je n’aime pas me plaindre. Je pense toujours que mes soucis me concernent personnellement et c’est à moi seul de trouver mes solutions. Mais je suis arrivé à un point de non retour. Je me suis rendu compte que si je ne m’ouvrais pas, je craquerai. C’est donc à cet effet que ne voulant pas me confier à mes parents, j’ai décidé de me lier d’amitié à l’une de mes collègues. Je ne savais pas où cette relation allait me mener, mais je voulais vivre. Discuter. Parler. Tout le monde l’appelait Mademoiselle Georgine. Je me suis donc dit qu’elle était célibataire. Même si je ne projetais pas une relation amoureuse. La savoir seule me rassurait.

Je me demande si les parents en donnant des noms à leurs enfants oublient qu’il y a des noms que ceux-ci sont obligés de porter malgré eux. Nguema est mon nom. Laurent est mon prénom. Nguema était le meilleur ami de mon père Tchiloemba. Le premier était croque mort, le deuxième était chauffeur de corbillard. Je ne suis devenu ni l’un ni l’autre.

Ma mère est une diaconesse. Elle trouve des solutions pour tout le monde, mais jamais pour les membres de sa famille. Notre cour familiale n’est jamais vide. On y rencontre différents types de personnes. Des filles venant chercher des bénédictions pour trouver des hommes ou des enfants, des hommes politiques venant chercher la recette magique pour mourir au pouvoir. Maman vend aussi des beignets avec de la bouillie et du tangawiss. Ses adeptes de la beignerie l’appellent affectueusement « Mama Gâteau ». Les mauvaises langues du quartier disent même que la saveur exceptionnelle de ses beignets est le résultat d’un mélange d’eau des « mvoumbi » avec de la levure chimique d’Alsace. L’eau des mvoumbi c’est de l’eau recueillie après le bain des personnes décédées à la morgue. Femme de chauffeur de corbillard, elle en aurait donc le privilège. Maman est mamie gâteuse, gâter son fils et ses petites-filles est sa première vocation. Cependant elle utilise souvent le mot gâter du propre au figuré. Je suis souvent seul à en récolter les conséquences. Notamment lorsque, en plein milieu de la nuit, l’une de mes filles m’exige des beignets ou encore un plat que seule ma mère sait cuisiner.

Depuis quelques temps déjà, j’ai du mal à trouver la paix du cœur. Ce n’est pas une paix extraordinaire comme la désirent les pays en guerre. Non. J’ai tout pour être heureux. Boulot. Enfants. Même si je n’ai pas de femme à la maison. En fait je me sens habité par une sorte d’inertie qui m’empêche de partir, de quitter la demeure familiale. Parfois j’ai l’impression que je suis maudit. Mais qui donc me maudirait ? Mes deux parents sont tellement gentils.

Tous les matins, avant d’aller enseigner au lycée où je suis prof de français, j’ingurgite des beignets de deux cents francs CFA auprès de ma mère. Je ne paye rien. Elle a un cahier dans lequel elle note tout. Et à chaque fois que je veux payer ma dette, elle me dit que je lui rembourserai au paradis. Un petit thermos de bouillie de maïs accompagne ma journée au lycée. Quand j’ai fini de manger mes beignets, je prends mon chemin. Quand je suis en retard, je mange souvent en marchant. Emprunter le bus ne fait pas partie de mon crédo professionnel. Je vais au lycée à pied. Certains élèves m’ont d’ailleurs surnommé « lâcheur », une expression désignant ceux qui n’empruntent jamais les moyens de transport. Ils croient peut-être que je ne suis pas au courant. Tu m’étonnes ! Je suis passé par là ! Un professeur qui n’a pas de petit nom, ça n’existe nulle part.

Je n’ai jamais ressenti le désir d’acheter des fringues extraordinaires. Deux pantalons Jeans. Une quinzaine de chemises. Quatre paires de chaussures dont deux paires de training bien solides achetées au marché des puces de Tié-Tié font l’affaire. Une paire de sandales et une paire de mocassins pour les cérémonies. Un costume qui trône dans la garde-robe. J’ai aussi une paire de tongs datant de l’époque où j’étais encore étudiant. J’ai toujours vécu ainsi sans compliquer ma vie.

Un jour, « King Size », un vieux de mon quartier m’a demandé ce que je faisais de mon argent. Dans notre culture, les gens vivent au jour le jour. J’ai refusé de tomber dans ce piège. Nourri et logé par mes parents, tout ce que je gagne appartient à mes filles. L’argent est secrètement gardé dans un compte à la BCI au centre-ville. Je rêve d’un avenir radieux pour elles. J’ai trois filles. Et chacune d’elle est propriétaire d’un compte bancaire. Dès qu’elles sont nées, c’est ce que leur mère et moi avions décidé. À l’époque mon épouse était animée de bonnes intentions.

Je travaille deux fois plus. J’encadre des élèves en leur donnant des cours particuliers. Mon objectif c’est de réaliser beaucoup d’économies pour donner à mes enfants ce que je n’ai pas eu. Surtout que le Congo aujourd’hui en matière de formation n’attire personne.

La mère de mes enfants est l’unique femme que j’avais conduite à la mairie. Éliane. Je l’avais rencontrée à Bayardelle, puis à l’ENS. Moi, mon CAPES de philo en poche. Elle son CAPES d’histoire en poche, nous projetâmes de passer le reste de notre vie ensemble. Nous nous aimions. Et dès le départ nous avions planifié de nous marier.

Quand j’ai écrit aux parents d’Éliane, la réponse s’est fait attendre. Plus d’une année. Je l’aimais. Et je voulais sincèrement l’épouser. Attendre n’était pas une transcendance pour moi. Eliane, cette femme libérée jusqu’aux os, m’avait dit qu’elle était prête à faire abstraction des tracasseries familiales. Je n’avais pas voulu. Je voulais l’honorer jusqu’au bout. Une année et demie plus tard la réponse était arrivée. Après avoir lu la lettre avec mes parents, j’avais refusé de la montrer à ma fiancée. J’en étais gêné. Mes parents et moi n’avions jamais été confrontés à ce genre de liste. Elle était impossible. Surhumaine. C’était l’empire du pire. Une télévision écran Plasma ; une antenne parabolique que ma mère appelait « antenne diabolique », une tronçonneuse, un groupe électrogène 240 KVA ; une bicyclette ; vingt pagnes super wax, douze costumes, dix millions de francs CFA… j’en passe. Ma mère qui était étonnée qu’on ne nous ait pas demandé de colas ou du vin de palme, avait réagi à chaud.

« Mon fils, je pense que tu ne dois pas l’épouser. Attends ! Où penses-tu qu’on puisse trouver de l’argent pour épouser cette personne. Même les économies de ton père, de moi-même et de notre clan réuni ne suffiront pas pour doter cette fille. Qu’a-t-elle de plus que les autres femmes ? Ceci est une arnaque. »

Mon oncle, un farceur réputé, était allé discuter avec l’oncle d’Éliane. Il espérait que d’oncle à oncle, il pouvait en sortir quelque chose de bien. Tous les deux avaient fini sur un casier de Dopel et deux dames jeannes de n’samba[1], en dénigrant leurs beaux-frères respectifs. Toute ma famille avait cotisé. J’avais hypothéqué plusieurs salaires. Je louais alors un appartement. J’y étais sorti momentanément pour repartir chez mes parents, question de faire des économies. Je m’étais endetté jusqu’au cou auprès des bailleurs de fond. Pour moi, Éliane n’avait pas de prix. J’étais prêt à lui donner même le ciel. J’avais dû prendre environ deux ans pour trouver tout cet argent.

Le jour de la dot, tout le monde était content. Selon la tradition, Éliane n’était sortie que plus tard. Elle n’avait donc pas tout vu. Mais le peu qu’elle avait vu l’avait déjà révolté. Elle avait changé de mine. Je sentais sa tension monter, surtout lorsque sa petite sœur vint lui dire : « J’espère que mon mari sera aussi riche que le tien, parce qu’il nous a vraiment enrichis, tonton Laurent». Éliane avait failli lui cracher au visage. Plus tard, elle était surprise que contrairement à nos plans de prendre une maison en commun, j’aie décidé que pour quelques temps nous vivrions d’abord chez mes parents. Elle n’appréciait pas du tout d’habiter chez ses beaux-parents. Elle aimait beaucoup ma mère mais tenait à garder ses distances. Il n’y avait pas deux cuisines chez mes parents. Pas deux douches. Pas deux toilettes. Cette promiscuité était effrayante pour un jeune couple. Elle ne pouvait le supporter, mais elle ne voulut pas le signifier le jour du mariage. Même lorsque ses nombreuses tantes vinrent l’accompagner chez nous, elle fit semblant d’être heureuse.

Deux semaines étaient passées. Nous nous étions mariés à la mairie et à l’église. Là aussi, c’était en grande pompe. Je voulais l’honorer. Un impressionnant cortège de véhicules avait envahi l’espace public, alors que nous n’avions pas de voitures nous-mêmes. Après toutes les cérémonies, la vie s’était mise à clignoter. La vraie vie allait commencer. Boulot, cuisine, humeurs de la belle-mère et tout le reste. Je sentais que mon épouse n’arrivait pas à supporter la cohabitation. Mais elle ne pouvait pas pleurer car elle avait une force de caractère hors du commun.

Je sentais que le malaise planait dans l’air.

Un soir en revenant de son travail, elle trouva la cour familiale vide. Elle était entrée dans notre minuscule appartement. Elle s’était allongée sur le lit. Le regard levé vers le plafond. Des larmes coulaient de ses yeux. Alors qu’elle pleurait en silence, elle avait perçu des voix au bas de l’avocatier se trouvant derrière la fenêtre de notre chambre. Elle s’était rapprochée et là elle avait entendu ma mère parler à une dame du quartier.

« Mon fils n’a pas épousé ma belle-fille. Il l’a achetée ».

« Achetée ? »

« Oui. Elle est une Mami Wata[2]. Son père Tati Wata[3], un détrousseur comme je n’en ai jamais rencontré du haut de mes soixante-sept ans d’âge. Larron de la première heure. Même celui qui était à côté de Jésus sur la croix était encore mieux. »

Éliane n’avait pas voulu en écouter plus. Elle était revenue s’assoir sur le lit.  Elle se sentait dévalorisée aux yeux de ma mère. Combien de gens étaient au courant dans le quartier ? Et pourquoi parlait-elle « d’acheter » ? La dot est une tradition. Retranchée dans notre chambre, pour attendre mon retour, elle n’avait plus faim. Quand j’étais rentré, elle m’avait happé, me disant qu’il était temps qu’on parte de chez mes parents. Elle ne supportait plus d’y vivre. Je ne comprenais absolument rien. Je sais qu’il y a des belles-mères un peu bizarres dans l’air, mais ma mère est très gentille, surtout qu’elle est diaconesse. Elle est tranchante mais pas insolente, encore moins méchante. Un peu de songi songi[4] oui, congosseuse[5], mais pas impolie. Mais parler dans le dos de quelqu’un fait toujours mal. Je voulus savoir si elle avait été offensée.

« Laurent, peux-tu enfin me dire ce que mon père t’a demandé pour m’épouser ? »

Je feignis ne pas l’entendre. Elle me menaça. Me répétant qu’elle se foutait du mariage et que l’idée de divorce ne l’intimidait pas. Athée, le mariage religieux ne signifiait rien pour elle. Elle voulut savoir à combien je l’avais achetée. Je connaissais assez Éliane pour savoir qu’elle était capable de tout. C’était une féministe pure et dure, d’une liberté d’esprit impressionnante. Je m’assis sur le lit, le dos tourné vers la fenêtre. Je soupirai. Je sortis un moment. Puis je revins avec une enveloppe décachetée. Je la lui tendis. Elle l’ouvrit. Elle cria.

« Ta famille n’est pas riche, peux-tu me dire comment tu as fait pour payer ces affaires que tu as données à mon père? Et cet argent ? Qui cherchais-tu à impressionner ? »

« Des cotisations et mes économies personnelles. » dis-je, tapi dans mon orgueil de mâle.

« Non. Ce n’est pas possible. Quelle économie ! Ne va pas me dire que tu avais plus de dix millions sur ton compte. Avec les vingt-cinq mille francs de la bourse de l’époque ! Ou les cent mille francs que tu gagnes maintenant ! Non ! Ce n’est pas possible ! La dot n’est pas un investissement rentable pour que tout le monde cotise pour attendre les bénéfices au retour. Dis-moi Laurent ! »

Alors qu’Éliane m’intimidait presque, la voix de ma maman se fit entendre.

« Nguemaaaa !!!!!!!!!! »

C’est ainsi que maman m’appelait. Par mon nom. Simplement ! Je voulus me lever. Éliane me barra le chemin. Elle répondit à ma mère en lui disant que nous discutions. Je me tournai vers Elle. Ses traits avaient durci. Je compris que l’heure était grave, car jamais Éliane ne s’était placée entre ma mère et moi. Je savais que si je sortais, elle pourrait s’en aller pour ne plus jamais revenir. Sans Éliane je ne pouvais imaginer ma vie. Cette fille m’habitait.

« Dis-moi comment tu as fait pour trouver cet argent et m’acheter ? »

Je ne parlais pas. Franchement je ne voyais pas par où commencer. Mon silence l’énerva. Elle se leva.

« Ok. Comme c’est ainsi, je m’en vais ».

Je me levai et saisis son poignet. Elle se débattit et se retrouva sur le lit. Je devais tout lui dire. Je ne savais pas ce qu’elle allait décider, mais je n’avais pas envie de lui mentir. Je sortis d’un tiroir une chemise cartonnée couleur verte. Je la lui tendis.

« Écoute ! Je me suis endetté. », dis-je, honteux.

« Endetté ? Auprès de qui ?»

« Des amis. Des bailleurs de fonds. Un peu partout ! Tu as tout dans cette chemise. »

Éliane s’affala sur le lit.

« Tous tes amis. Tout le monde sait qu’on s’est endetté pour se marier ? »

« Oui. »

« Oh mon Dieu ! Comme si c’était prioritaire ! » hurla-t-elle.

Elle replaça la chemise à sa place.

« Tu peux aller auprès de ta mère », dit-elle comme pour conclure.

Après cette discussion Éliane avait perdu sa joie de vivre. Ne voulant pas aller se faire humilier chez son père, elle avait décidé de faire un petit commerce pour m’aider. À coups de tontines et d’encadrement d’élèves à domicile, nous réussîmes à rembourser la dette de notre mariage. Tous les mois, après avoir fait la popote, elle venait me donner tout le reste de son salaire et tout ce qu’elle avait gagné en plus.

Deux ans plus tard, elle tomba enceinte. Les petites deux pièces que nous partagions nous suffisaient et puis, en dehors de quelques caprices infondés, nous mangions sans rechigner les repas de ma mère. Notre première fille était née. Roseline. Puis la deuxième. Prisca. Leur présence avait apporté du bonheur dans notre vie, jusqu’à l’arrivée de la troisième. Nanette.

Désormais Éliane semblait si lointaine qu’on aurait dit qu’elle n’était pas heureuse avec moi. Elle m’avait imposé l’ouverture des comptes pour les filles. Elle avait désormais peur de manquer de quelque chose.

Onze ans plus tard, nous avions réussi à éponger la totalité de nos dettes. Nous avions aussi nos économies. Éliane ne parlait plus de quitter la maison de mes parents pour aller louer notre propre maison. Elle ne se recherchait plus dans sa beauté. Elle s’occupait bien de nos enfants et de moi. Je ne manquais de rien. Mais je ne reconnaissais plus la fille active que j’avais connue à l’université. Une sorte de tiédeur s’était installée dans le couple. Je ne voulais pas imaginer qu’Éliane me trompait avec un autre homme. C’est vrai qu’elle était très proche du proviseur du lycée où nous travaillions tous les deux. Je ne savais quoi penser.

Le jour du douzième anniversaire de notre première fille, j’avais organisé un grand anniversaire dans un grand bar de Siafoumou. Le lendemain matin, Éliane était partie au boulot comme d’habitude. En rentrant dans notre chambre le soir, étant donné que j’étais revenu avant elle, j’avais trouvé un mot.

« Prends bien soin de nos filles. En décidant de nous marier, nous nous sommes peut-être trompés. On aurait dû vivre notre vie sans succomber aux conventions communautaires et familiales. Simplement et affectueusement. Mais, il a fallu ce foutu mariage coutumier. J’ai cessé de t’aimer le jour où tu m’as fait lire cette fameuse lettre. Celle où mon père m’avait vendue. Aujourd’hui j’ai eu le sentiment d’avoir remboursé ma dette. Je me sens libre désormais. Déchaînée. Affranchie. Autonome. Je ressens ce que les esclaves ressentaient quand ils étaient affranchis. Mais à la différence des esclaves, je ne veux pas continuer à vivre à côté du maître. J’ai décidé de partir. Peut-être que nous revivrons notre amour un jour. Sous d’autres cieux. D’une autre façon. Qui sait ? Dis tout ce que tu veux aux filles. Mais en bien. Qu’elles gardent cette image de moi. Je les aime plus que tout. Je ferai signe de vie. Ne confie jamais mes filles à ma famille. Tu le regretteras. La Bible dit « L’homme quittera… » Moi je dis « La femme partira si elle se sent menacée ». Tu es le seul que j’aime. Pour ton statut social, n’hésite pas à divorcer et à prendre une femme qui aime nos enfants si tu le désires. Éliane. »

Tout ça pour ça ?

Elle était partie. Je compris, peut-être trop tard qu’on ne peut pas, de nos jours épouser une femme sans discuter au préalable. Je pense que si j’avais associé Éliane dès le départ, en me plaignant par exemple de la liste de ses parents, on aurait pu trouver des solutions. La preuve, avec elle, j’ai remboursé la fameuse dette. J’ai vraiment été bête. C’est à partir de ce moment-là, que j’ai continué à m’occuper seul de nos enfants. Je continue à m’investir pour elles. Je ne songe pas à divorcer. Les choses resteront ainsi pour moi. Je pense que je n’ai pas du tout envie de me marier avec une autre femme. J’aime toujours Éliane, et j’espère secrètement qu’elle reviendra un jour.

Un soir, en rentrant du travail, je croisai dans le sanctuaire de ma mère, une dame. Elle avait les yeux fixés au sol. On aurait dit qu’elle était habitée par quelque tracasserie invisible. Le seau d’eau et le rameau en guise de goupillon posés à côté en disaient long. C’était des instruments que ma mère utilisait pour chasser les démons. La jeune dame s’était mise à parler. Son accent ne m’était pas familier. Je doutai qu’elle fut congolaise. Ce côté exotique et mûr qu’elle renvoyait me séduisit. Relevant la tête, elle m’envoya un sourire enjoliveur. Elle avait un petit visage dans un corps normal. Je n’aime pas parler de corps parfait. Il n’en existe pas à mon sens, car les jugements de goût esthétique sont très subjectifs. Cependant moi j’étais sensible à ce que je voyais. Cheveux coupés courts et yeux verts. Je n’avais jamais vu une fille congolaise avec des yeux verts. J’avalai ma salive. Je pense que je ne lui étais pas indifférent. Elle me fixa du coin de son œil gauche. Elle se leva et me proposa son fauteuil. Ensuite elle me tendit la main.

« Babord Banzoto » Vous pouvez m’appeler Babord. Dans mon quartier tout le monde m’appelle Mère Banzoto.

« Laurent… Laurent Nguema », dis-je, hésitant. Tout le monde m’appelle Laurent, sauf ma mère. Appelez-moi comme il vous plaira.

Elle sourit. Je remarquai qu’elle avait une très belle denture. C’était une femme très mûre. Sans exagération, je pensai qu’elle pouvait avoir dix ans de plus que moi. Je me demandai du fond de mon cœur, ce que ma mère pouvait lui apporter. Je lui dis que je n’avais pas envie de m’asseoir. J’étais chez moi et je ne voulais pas déranger. Je savais qu’on allait se revoir un jour.

Deux mois s’étaient écoulés jusqu’à ce qu’elle m’invite un jour. Chez ses parents. Elle habitait très loin. Quand elle me dit qu’elle venait du quartier Mpacka, je compris que quand on veut quelque chose, on peut escalader des montagnes. Venir rencontrer ma mère toutes les semaines devait être un sacrifice bien particulier. Ses parents étaient sympathiques. Apparemment des gens sans problèmes. Son père assis sur un immense tronc de baobab tenait entre ses mains un livre. La sainte Bible. Au moment de partir, il me conseilla de méditer le texte de Matthieu 7, 7. Je n’avais pas besoin de lire ce verset. C’était le verset fétiche de ma mère. Elle l’avait inscrite au fronton, juste à l’entrée de la parcelle familiale.

« Dis-moi Babord, ton père semble très chrétien. Que viens-tu donc chercher chez ma mère ? ».

« Ne te souviens-tu donc pas de cette phrase de la Bible : Nul n’est prophète chez soi ? », rétorqua-t-elle.

Elle avait raison. Je pensais à ma propre situation. À l’angoisse existentielle que je traînais depuis quelque années déjà. Je n’avais jamais pensé en parler à ma mère, encore moins à mon père. Et surtout pas à Dieu. C’était un autre type de réconfort que je recherchais.

Nos fréquentations devinrent régulières. C’est là que je découvris une de ses facettes. Pas du tout exceptionnelle, elle s’était prise de sympathie pour mes filles. Elle les tressait. Avant de séduire mon cœur, elle avait séduit ma mère et mes enfants. Quel père, ou quel homme serait-il insensible à l’amour d’une femme qui aimait ses enfants ? J’avais commencé à la regarder autrement que la fille spirituelle de ma mère. Un soir je l’invitai dans un Nganda[6]. Elle refusa avec fierté en disant qu’elle préférait prendre un pot dans son quartier. Ce qui me fit sourire. Mpacka pour moi c’était comme Ouesso pour Pointe-Noire. L’extrémité même. Mais c’était important pour moi d’y aller. C’était le signe de mon intérêt pour elle… ou plutôt de mon engagement dans cette relation que tous les deux nous ne semblions pas déprécier outre mesure.

Après ce pot, elle voulut qu’on passe la nuit ensemble. Pour moi c’était un peu prématuré, mais cela ne lui posa aucun problème. Deux semaines plus tard, elle allait, elle revenait. D’abord ce fut ses sous-vêtements qui atterrirent dans ma chambre à coucher. Ensuite deux ou trois pagnes. Puis des chaussures. Elle me dit un matin qu’elle souhaitait s’installer chez moi. Je trouvais tout de même cela un peu hâtif. Je promis de lui donner la réponse après avoir parlé avec mes parents. Elle me révéla que ses parents étaient déjà d’accord. C’était d’ailleurs son père qui lui avait suggéré de faire cette demande au lieu de faire des tours tous les jours. J’étais époustouflé. Son père le liseur de la Bible?

Devant mon air perdu, elle m’expliqua.

« Quand un homme me fréquente assidument, mon père me menace. Il estime que je ne peux plus vivre chez lui. À mon âge, une fille doit déjà être casée. C’est trop compliqué, dit-il souvent. »

En réalité, Babord n’avait jamais été mariée, mais elle avait vécu avec plusieurs hommes. Elle me confirma que je n’étais pas le premier du lot. C’est à ce moment qu’elle me sortit sa fameuse formule de vie de couple : « Yaka to fanda ». Elle me dit que c’était pratique et réaliste, parce que quand on se séparait, on n'avait pas besoin de réunir des gens pour donner des conseils. Cette expression était utilisée par les gens de son milieu pour parler des couples qui s’accommodaient de certaines réalités et acceptaient de cohabiter, en s'aimant ou pas, sans passer par le mariage. Ces congolismes me faisaient marrer en tant qu’enseignant de lettres et de philosophie. En fait j’essayai de comprendre que Babord ne m’exigerait ni dot, ni bouteille de vin. Rien. Une femme-cadeau en quelque sorte quoi ! Quel mal y aurait-il à la mettre dans ma maison, si mes enfants l’appréciaient ? Je n’avais rien à perdre. Rien du tout. Bien au contraire ! C’était tout ce qu’il me fallait. Un femme-cadeau. Après la lourde dot de ma première épouse, je ne me sentais pas prêt à investir dans une autre femme. Tant que sa famille ne m’exigerait rien, je n’y verrais pas d’inconvénient. C’est ainsi qu’elle s’était installée chez moi.

Babord n’avait rien à voir avec Éliane. Le premier écart c’était leur différence d’âge. Mais la question de l’âge n’est rien pour moi, tant que la femme est bonne et respectueuse. Deuxième écart, son niveau intellectuel. Je ne sais pas si elle était allée au-delà de la classe de cinquième. Évidemment avec une Éliane prof de lycée, l’écart était visible. La première fois que mon père avait vu Babord, il me fit pouffer de rire. Mon père est la « brutitude » incarnée. Direct, il dit haut ce que la plupart des gens pensent tout bas. Il me demanda s’il n’y avait plus de jeunes femmes à Pointe-Noire, parce qu’il trouvait Babord trop vieille pour moi. Pour lui, elle serait la réplique de ma mère en sénescence. J’avais eu envie de rire. Ma mère, assise de l’autre côté de la cuisine était en train de moudre, à l’aide d’une petite moulinette, les courges en vue du repas du lendemain. Elle s’était fâchée. Je m’étais tu pour ne pas encourager mon père à raconter davantage des bêtises. Il avait enchaîné.

« Laurent. Elle est vieille. Même moi, ton vieux père, je ne peux pas ce genre-là. Un homme doit toujours prendre une épouse plus jeune, surtout lorsqu’on a déjà vécu avec une autre femme. Et puis son prénom n’est pas chrétien. Dans le calendrier, il n’y a pas de sainte Babord».

Ma mère le regardait sans broncher. J’ose imaginer qu’il l'agaçait. Quand mon père était parti, ma mère, couteau à double tranchant, m’avait dit : « Mon fils, ton père a raison. Fais un effort. Babord est bien… mais elle ne te correspond pas. Tu as vu les plantes de ses pieds ? Elles trahissent son âge. Elle est beaucoup trop âgée pour toi. N’as-tu donc pas d’yeux pour regarder les jeunes filles du quartier ? Elles sont belles. »

Ma mère voulait que j’épouse la fille de l’une des familles les plus influentes du quartier. Laure. Une belle fille. Une potentielle Miss Congo. Une lumière. Elle rêvait. Elle me dit que je me sous-estimais beaucoup. Je manifestai un signe de désappointement et je rejoignis mon appartement. Sans commentaires. Laure, la fille dont parlait ma mère m’appelait toujours « Grand-frère Laurent. », comment pouvais-je lui faire des avances ? Je n’avais jamais imaginé.

Un jour un de mes amis qui avait raté sa vie en France, vint me rendre visite.

« Tu dragues des vieilles dames maintenant ? », s’amusa-t-il. Je ne réussis pas à lui donner une réponse. Je n’avais rien à reprocher à ma compagne. Elle n’était vraiment pas le top de la féminité, mais elle était bien. Elle n’avait pas d’enfant. Elle prenait soin de nous.

Parfois j’aimerai que les femmes me donnent des raisons de croire qu’elles ne sont pas minées par des intérêts grossiers et matériels. Babord n’attendit pas trois ans pour me montrer son vrai visage. Sa jalousie maladive  devait précipiter la chute du couple que nous formions. Déjà elle m’avait exigé de lui donner un fonds de commerce. Elle ne voulait pas rester les bras croisés à attendre mon argent. Ce que j’appréciai. Une femme qui travaille est toujours utile. Cependant ce commerce l’éloigna de nous. Elle engagea un homme de ménage qui devait s’occuper des petits travaux de la maison et des filles. J’étais dubitatif. Voir un homme s’occuper de mes filles me laissait très perplexe. Et s’il était pédophile ? Cette nouvelle situation était dure pour nous. La vie familiale devint fragile. Babord possédait désormais quatre téléphones pour appeler ses fournisseurs…mais aussi pour me surveiller. Je le sus un jour où je surpris le domestique en train de lui donner la liste des noms de mes prétendues concubines qu’il avait dérobé de mon téléphone. En retour, elle l’avait gratifié d’une forte somme d’argent.

 

Nathasha Pemba

 

À suivre

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Mongo Beti en douze citations

21 Avril 2020, 23:17pm

Publié par Nathasha Pemba

1-"Chacun sait bien que la pénombre jamais ne découragea la curiosité populaire".

(Trop de soleil tue l'amour)

 

2-"Dans la vie, songeait-il, ce qu'il faut, c'est ne jamais se décourager; il faut toujours lutter; nul ne sait où est fourrée sa chance; un jour, il la découvre par hasard, en fouinant".

(Ville cruelle)

 

3-"Là où le peuple a été trop longtemps tenu à l'écart des lumières du droit, le vice devient la norme, le tortueux la règle, l'arbitraire la vertu".

(Trop de soleil tue l'amour)

 

4-"Le drame dont souffre notre notre peuple, est celui d 'un
homme laissé à lui-même dans un monde qui ne lui appartient pas , un monde qu'il n'a pas fait, un monde où il ne comprend rien ."

(Mission terminée)​​​​​​

 

5-"La vie est conçu toujours comme une lutte cruelle, sans merci, mais où, désormais, l'espoir de vaincre serait permis."

(Ville cruelle)

 

6-"À chaque fois qu'il t'arrive un malheur, cherches-en la cause en toi-même, d'abord en toi-même."

(Ville cruelle)​​​​​​

 

7-"Il est difficile de concevoir une humanité aussi méprisable autrement que marchant rapidement vers un destin moins féroce, traversant fébrilement la nuit pour déboucher sur la clarté âcrée du jour."

(Ville cruelle)

 

8-"La bouche qui mange ne parle pas."

(Trop de soleil tue l'amour)

 

9-"C'est toujours calamiteux, un destin dans une république bananière, parce que le malheur n'y a jamais de fin."

(Trop de soleil tue l'amour)

 

10-"Ce n'est pas parce que l'on a rendu l'âme qu'on est vraiment mort."

(Trop de soleil tue l'amour)​​​​​​​​​​​

 

11-"Il faut dire que, si, après une longue période de dictature, des exilés, que favorise une circonstance imprévue, reviennent en masse au pays, ce n'est pas rassurant pour le pouvoir ; mais, contrairement à ce que l'on pourrait croire a priori, ce n'est pas tellement plus rassurant non plus pour l'ensemble de la société en place, trop bien façonnée par le temps et les habitudes, trop résignée à ce qu'on appelle la force des choses. [...] Les nouveaux venus ont des aspirations, un langage, un comportement non seulement étrangers, mais incompréhensibles, voire odieux. Le contraste de leurs façons de vivre avec les us traditionnels n'est-il pas un miroir où la société majoritaire lit nécessairement son arriération et sa décrépitude ?​​​​​​"

(Trop de soleil tue l'amour)

 

12-"Il y a un propos qu'un Africain ne doit jamais tenir devant un Français désormais, celui qui consiste à l'accuser de recolonisation. Ce soupçon met les toubabs français dans un état d'exaspération proche de la rage. Et si c'était vrai que seule la vérité blesse ?"
(
Trop de soleil tue l'amour)

 

Le Sanctuaire de la Culture

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Trentième jour du confinement

20 Avril 2020, 05:22am

Publié par Anthony Mouyoungui

Et ce n’est pas encore fini. Ce 15 avril aurait pu être le jour de la fin du confinement, mais, deux jours avant, le président en a décidé autrement. Le confinement est prolongé jusqu’au 11 mai. Encore 26 jours à tenir et, là aussi, rien ne garantit qu’il ne sera pas à nouveau prolongé. Attendons voir!

 

Cela fait exactement trente jours que je ne suis pas sorti de ma ville. Je regarde par la fenêtre heureusement que ma profession ne m’exige pas d’être enfermée dans un bureau, il me faut juste un ordinateur et une connexion internet, je peux donc travailler, mais le contact humain me manque. J’aime rencontrer et discuter avec de nouvelles personnes.

 

Je regarde par la fenêtre, je vois le beau soleil et j’entends les chants des oiseaux. Une nouvelle journée printanière qui augure sans doute des lendemains plus joyeux. Mais hélas! Ces derniers jours n’ont pas été du tout joyeux. Le jour de Pâques, mon beau-père a tiré sa révérence, emporté par le Covid-19. Son organisme affaibli par des années de maladie n’a pas résisté à l’attaque foudroyante du virus. Le sort a voulu qu’il parte le jour où l’on commémore la résurrection du Christ. Quelques jours plus tôt, une personne que je côtoyais dans le cadre de mon travail a été emportée par le mal du moment. Ces dix derniers jours, mon confinement joyeux est devenu très triste. La disparition des personnes proches pousse souvent à réfléchir sur le vrai sens de la vie, sur la futilité de certaines de nos actions. L’on prend conscience que tout est vraiment éphémère, que le plus grand bien de l’homme est son souffle de vie. Une fois que celui-ci s’arrête, tout le reste n’est plus important, puisqu’on n’est plus là pour le voir.

 

Que l’on soit un homme ou une femme de valeur, respecté(e) et adulé(e), tout cela n’a plus de sens. Il n’y a égalité que face à la mort.

 

Je réfléchis à tout cela depuis des jours. J’essaie de relativiser comme j’en ai l’habitude et me dis que tout est question de destin. Que l’humain ne peut rien face à des forces qui le dépassent, en l’occurrence le Covid-19. Évidemment, ce n’est pas facile. Peut-être dans les prochains mois après le confinement, mais pas maintenant. Je n’ai pas le recul nécessaire. Nous n’avons plus d’évidence, nous vivons au jour le jour, au gré des nouvelles toujours pas réjouissantes, mais essayons de maintenir un semblant d’équilibre. Dans le fond, nous nous posons des questions existentielles.

 

En parlant des questions, je me souviens d’une qui m’a été posée lors d’un échange sur les réseaux sociaux. Es-tu inquiet du devenir du monde?

 

Même si la situation qui prévaut actuellement incite plus au pessimiste qu’à l’optimiste; même si, chaque jour dans les médias, les infos augmentent notre peur et notre psychose, une chose est sûre : je ne suis pas inquiet sur le devenir du monde. L’histoire nous a montré que l’être humain avait non seulement la capacité incroyable de se mettre dans les situations impossibles, mais aussi et surtout celle de trouver les moyens de s’en sortir. C’est ainsi que l’humanité a évolué. Des conflits en tout genre succédant aux épidémies et aux famines. L’humanité a tout connu. Le Covid-19 est une nouvelle épreuve qu’elle traverse et c’est peut-être la troisième guerre mondiale que tout le monde prédisait depuis la fin de la deuxième.

 

Chaque fois que l’humanité fait face à une crise majeure, on se dit que c’est la fin. Ceux qui ont vécu la peste au Moyen-Âge et la grippe espagnole au XXe siècle ont dû avoir les mêmes pensées et les mêmes peurs. Ils ont pensé que l’humanité allait s’éteindre (ces pandémies ont plus des victimes que le Covid-19). Pourtant, nous sommes encore là. Je sais que cette pandémie sera vaincue, c’est juste une question de temps. En même temps, je comprends le désarroi de certaines personnes. Je ne suis pas inquiet, mais, suis curieux de voir à quoi ressemblera le monde post Covid-19. Quels changements observera-t-on? C’est la question que je me pose.

 

Une chose est sûre, le monde sera diffèrent de celui qui nous avons connu jusque-là. Le monde changera. Cette crise sanitaire est une sorte de révélateur pour l’humanité. Elle a ébranlé les fondements et les certitudes des grandes nations qui croyaient, avec arrogance, pouvoir faire face à tout. Des systèmes de santé admirés de tous ont vite été dépassés. Le monde post Covid-19 devra tenir compte de tout cela et l’humanité devra tirer les leçons de cette situation. La bonne attitude consisterait à se servir de cette pandémie pour entamer une nouvelle révolution dans l’histoire de l’humanité. Pendant longtemps, nous avons craint une troisième mondiale entre les super puissances, nous avons droit à une guerre d’un autre genre. La victoire ne sera pas celle d’un camp sur un autre, mais celle de toute l’humanité. Les pays dits sous-développés devraient également, absents dans le débat sur les recherches, qui font face au même mal doivent réfléchir sur les politiques futures. Le monde traverse une étape importante de son existence qui n’est pas sans rappeler celle d’après la Grande Guerre. La guerre avait permis aux peuples opprimés de se rendre compte que l’oppresseur pouvait aussi être vaincu. On connaît la suite de l’histoire. Seulement, au fond de moi, j’ai quelques doutes. Même s’il y aura des changements dans quelques secteurs (la santé notamment), pour le reste, nous allons retrouver le même monde avec les mêmes habitudes. Le danger pousse l’être humain à s’adapter et une fois celui-ci écarté sa vraie nature revient. Le danger n’étant plus qu’un vieux souvenir. Je sais que l’injustice, la corruption, la haine de l’autre ou autres maux seront toujours là.

Finalement, même pour moi qui suis casanier, l’attente du déconfinement commence à se faire ressentir, je me projette sur l’après-confinement, sans en avoir la conviction.

J’ai une pensée pour ceux et celles qui traversent cette maladie encore, qui luttent pour leur survie, et je me dis 30 jours ou 60 jours sont supportables pour nous sauver et sauver des vies. Je ne sais pas ce que deviendra ce monde, mais je suis certain qu’il ne sera plus pareil, car certains ont été emportés par le Covid-19, le deuil on le fera après, le manque on le ressentira après, car pour l’instant, nous sommes en zone trouble.

 

Anthony Mouyoungui

 

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Carmine Starnino : Par ici la sortie

18 Avril 2020, 06:05am

Publié par Nathasha Pemba

La destinée montréalaise

 

Par ici la sortie est un recueil de poèmes sur la relation entre le soi et l’Existant externe. Il est formé de trois grandes parties subdivisées en plusieurs chapitres.

C’est une poésie narrative, allusive, qui reprend l’essentiel…

 

Tous les poèmes du recueil ont un seul point d’ancrage : la ville de Montréal. On retrouve certes d’autres lieux évoqués comme l’Italie, mais le point focal demeure Montréal. Cette ville demeure donc le seul élément constant du recueil en plus du Vivant.

 

Mais, de quoi est fait l’univers montréalais ici ?

 

Il est question de la vie des gens ordinaires à travers les rencontres, les structures de la ville, les commerces, les quartiers comme Jean Talon, Roadkill, Canal Lachine, Outremont, Dollarama…

À l’intérieur de Montréal, donc du recueil, on rencontre des joies, mais aussi les misères… les espérances, les désirs. Des expériences. Le passé… l’histoire.

 

Le poème qui donne au recueil son titre est un pont entre le souvenir et l’instant présent qui montre que si la vie est faite essentiellement de différences, celles - ci demeurent toujours une possibilité, une fenêtre ouverte sur le monde :

 

D’à côté. Mais ce n’est pas tout : les Grecs

en pantoufles et camisole

comme des Brando off-Broadway, les frères

syriens du babershop en gougounes,

les tournées magasinages au Dollarama

payées en petit change, les feuilles

qui se rassemblaient en tas et paralysaient 

 

C’est le monde en miniature avec ses diverses caractéristiques :

 

Tanné de mon propre son gonflé, ma fierté gaffée

par le crochet de quelque chose de pointu,

au bout du rouleau,

à la renverse. Mon choix maintenant clair : flotter

ou couler.

L’espoir, en arrérages,

disparaît en des détails lointains 

 

Grâce à la plume de Carmine Startino, des lieux et des moments simples de la vie quotidienne prennent la couleur de l’extraordinaire entre l’espace et le temps.

Le livre est une déclaration d’amour à la ville de Montréal

L’auteur partage son regard sur la vie en société et sur les rapports entre humains.

 

Nathasha Pemba

 

 

Références :

Carmine Starnino, Par ici la sortie, traduit de l’anglais par Gabriel Kunst, Éditions Hashtag, Montréal, 2020.

 

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Le petit Prince : Pensées inspirantes

16 Avril 2020, 20:59pm

Publié par Nathasha Pemba

heartToutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants 

 

heartC'est triste d'oublier un ami. Tout le monde n'a pas eu un ami

 

heartLes baobabs, avant de grandir, ça commence par être petit

 

heartS'il s'git d'une mauvaise plante, il faut arracher la plante aussitôt, dès qu'on a su la reconnaître

 

heartSi quelqu'un aime une fleur qui n'existe qu'à un exemplaire dans les millions et les millions d'étoiles, ça suffit pour qu'il soit heureux quand il les regarde. Il se dit : "Ma fleur est là quelque part..."

 

heartIl faut exiger de chacun ce que chacun peut donner

 

heartIl est bien plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui. Si tu réussis à bien te juger, c'est que tu es un véritable sage.

 

heartSi tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...

 

heartSi tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaitrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres.

 

heartOn ne connaît que les choses que l'on apprivoise

 

heartOn ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.

 

heartC'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

 

heartTu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé.

 

heartC'est bien d'avoir eu un ami, même si l'on va mourir

 

heartIl est absurde de chercher un puits, au hasard, dans l'immensité du désert.

 

heartLes étoiles sont belles, à cause d'une fleur que l'on ne voit pas...

 

heartLe désert est beau

 

heartJ'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence...

 

heartCe qui embellit le désert, c'est qu'il cache un puis quelque part...

 

heartQu'il s'agisse de la maison, des étoiles ou du désert, ce qui fait leur beauté est invisible !

 

heartSi tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, c'est doux, la nuit, de regarder le ciel

 

heartMon étoile, ça sera pour toi une des étoiles. Alors, toutes les étoiles, tu, tu aimeras les regarder... Elles seront toutes tes amies.

 

heartLes gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. 

 

Le Sanctuaire de la Culture

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