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Le Sanctuaire de la Culture

L'amour ne traverse pas l'océan d'Ernestine Nadia Mbakou

14 Mai 2020, 06:29am

Publié par Nathasha Pemba

Ernestine Nadia Mbakou est une écrivaine camerounaise. Elle est auteure de plus d’une dizaine d’ouvrages. L’amour ne traverse pas l’océan a été publié en 2020 aux éditions Shanaprod à Montréal.

 

Ce roman écrit sur 262 pages tourne autour des thèmes de l’amour, de l’immigration, de la grossophobie et de la haine. C’est un roman-suspense. On y retrouve des questions de départ à partir d’un pays d’Afrique subsaharienne et d’arrivée en Italie. Une arrivée précédée de péripéties.

 

Le roman d’Ernestine Nadia Mbakou est très mémorable : la rencontre de deux personnes que tout sépare. Ruben, svelte, beau, intelligent, séduisant et Mira, grosse et pas très jolie. Les deux habitent à Douala et s’aiment d’un amour fort si fort au point où ils se promettent fidélité jusqu’à la mort. On ne s’aime jamais à égalité, n’est-ce pas?

 

Pourtant la réciprocité demeure l'un des critères de l'amour...

 

Si l’on s’en tient à l’intrique telle que décrite dans le roman, Mira est celle qui aime le plus Ruben. Elle se sacrifie beaucoup pour que Ruben soit heureux. Elle cumule deux jobs pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fiancé, jusqu’au jour où ce dernier vient lui faire part de son désir d’immigrer puisque le Cameroun ne lui offre aucune garantie que le soleil brillera pour lui un jour.

 

Je tiendrai ma promesse Mira, je reviendrai pour toi, je me battrai pour te faire voyager. Je ne suis pas prêt à te laisser tomber. Je ne suis pas prêt à t'oublier. Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée dans la vie. Je me coucherai avec ton image et je me lèverai avec ton sourire. La force de notre amour me tiendra debout. la force de nos baisers me tiendra éveillé. Nos corps enchevêtrés resteront mon plus beau souvenir. Je respirerai ton odeur. Je sentirai ton inquiétude et je m'abreuverai à la source de ton coeur

 

Mira très opposée à cette décision, respecte tout de même le choix de Ruben, en étant consciente que c’est elle la pourvoyeuse principale de ce voyage. Ruben est issu d’une famille pauvre.

 

De Douala en Lybie, Ruben risque tout et même la vie.

 

Au Tchad, se trouvant dans un état comateux, Ruben est abandonné par ses amis et fait la connaissance de Laïla, une fille originaire du Niger qui prend soin de lui. Pour lui faciliter la tâche, elle se fait passer pour son épouse et lui enseigne l’arabe pour qu’il s’assimile aux hommes du milieu. À force de vivre ensemble et de dormir dans la même chambre, ils finissent par avoir des rapports sexuels. Laïla tombe enceinte. Malheureusement, elle meurt après les couches.

 

Traumatisé, Ruben devient alors le premier responsable de sa fille. Il lui donne le prénom de Laïla en souvenir de sa mère.

 

En Lybie, Ruben rencontre Julien, un Camerounais qui craint de devenir esclave, et préfère rentrer au pays. Ruben lui confie Laïla et écrit une longue lettre à Mira restée au Cameroun pour la supplier de s’occuper de l’enfant.

 

Quand Ruben arrive en Italie, ils sont 50 rescapés. Conscient de son charme, il va jouer les séducteurs pour attirer l’avocate en charge de son dossier, dans ses filets. Elle tombe amoureuse de lui. Ils se marient et finissent par divorcer quelques années plus tard. Curieusement, Mira n’est plus à l’ordre du jour. En effet, son divorce prononcé, Ruben convole en noces avec une Suisse qui habite, croit-il, son cœur.

 

Dix ans après, Ruben voyage vers le Cameroun…

 

Comme dans la plupart des romans autour de l’immigration clandestine, il y a, au commencement, la situation dans le pays de départ, les promesses que l’on ne tient pas dans la plupart des cas, l’imprévu, l’étrangeté, les difficultés d’insertion ou encore l’errance à vie bien qu’on ait foulé la terre promise.

 

Le roman d'Ernestine Nadia Mbakou ne se limite pas à la description de l’immigration. Il soulève plusieurs questions comme celle de la grossophobie où, avoir un poids plus élevé que de coutume fait de Mira la risée de son entourage. Ce complexe finira par lui faire réaliser des régimes continuels qui la conduiront parfois à se détester.

 

Ruben qui voit sa situation se régulariser dans les plus brefs délais devient affamé et assoiffé de toute sorte de pouvoir. La cupidité et la violence finiront par le clouer. Au moment où il revient vers son amour d’enfance, plus personne ne semble vouloir de lui. Charmeur de nature, il pense encore gagner le cœur de Mira… À quel prix? L'amour ne coûte ni un franc ni un million... Il n' a malheureusement pas de prix, le bonheur non plus, puisqu'apparemment Ruben est devenu riche, mais ne semble pas heureux.

 

Ruben se mit à faire les cent pas, il ne comprenait pas. Ça n'allait pas du tout. Il ne parvenait pas  à mettre la main dessus, mais il était toujours insatisfait. Il était en quête de quelque chose d'impossible à trouver, d'insaisissable. La seule période de sa vie où il s'était trouvé vraiment heureux était lorsqu'il était avec Mira. 

 

La fin du roman est une tragédie, un coup de théâtre criminel que je vous laisse découvrir…

 

L’amour ne traverse pas l’océan accorde au lecteur une place essentielle. Une place qui n’est pas celle d’un simple spectateur, mais celle d’un acteur car chacun de nous, dans son entourage, rencontre certainement des questions de mésestime de soi où les personnes ont du mal à s’assumer ou assumer leur condition de vie; des questions où l’on pense que l’herbe est toujours verte ailleurs. L'emboîtement des récits, la coïncidence d’humanités, la diversité des personnages interpellent et conduisent à l’engagement d’une manière ou d’une autre. Ernestine Nadia Mbakou relie la subjectivité du lecteur à son objectivité : il y a des moments dans la vie où observer ne suffit plus.Il faut tourner la page...

 

Nathasha Pemba

 

Références :

 

Ernestine Nadia Mbakou, L'amour ne traverse pas l'océan, Montréal, Shanaprod, 2020, 20 $CAN

 

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J'ai oublié d'être Sagan de Nassira Belloula

12 Mai 2020, 07:03am

Publié par Nathasha Pemba

J’ai oublié d'être Sagan est un roman résolument féministe fondé sur l’idée du féminin et sur la réalité féminine des personnages centraux. L’Algérie constitue le cadre du roman, mais non sa substance, car le véritable propos du roman transcende l’espace et le temps. Nassira Belloula n’écrit pas exclusivement pour la femme algérienne : elle écrit pour la femme.

 

Le titre du roman peut être trompeur, son objet n’étant pas exclusivement Sagan. L’auteure introduit Sagan  pour reconstituer l’histoire d’Angélique Malek. L’intérêt bien au-delà du titre doit être vu du côté de la langue, du style et de la thématique. Celle qui constitue la femme-souvenir est donc là pour rappeler un engagement, mais aussi des acquis à sauvegarder.

 

D’emblée, l’intrigue se noue, d’une révolte intérieure menée par Angélique Malek, la narratrice, mais qui la broie et la mène à nouer une relation personnelle avec les mots, mais aussi avec le professeur qui incarne, pour elle, l’amour-viril par excellence. Les obligations de la conscience féminine, bien qu’enfouie en elle, la conduisent à un tiraillement de sa conscience algérienne : obéir à la tradition revient à renoncer à ce qu’elle porte de plus cher : l’amour et l’identité féminine. Paradoxe pour cette femme qui, depuis avoir lu Sagan et rencontré le professeur dont elle est tombée amoureuse, lutte intérieurement pour l’amour et la condition féminine. Elle accepte l’instrumentalisation de sa liberté jusqu’à la soumission presque absolue.

 

Soumission absolue…

Tel est le destin choisi par la mère d'Angélique et par d’autres femmes du milieu qui, au fond, sont devenues les bourreaux d’autres femmes. Un peu comme Cécile dans J’ai oublié d’être Sagan qui, jalouse de son père, jette ce dernier dans les bras de son ex au point de précipiter son épouse (qui n'est pas sa mère) dans les enfers de la mort. Dans la plupart des cas, dans la maltraitance de la femme, il y a souvent/aussi une femme à la base. La mère d’Angélique, en plus de détester sa fille, maltraite ses belles-filles. La seule qu’elle femme qui n'est pas sous son influence, c’est la nouvelle femme de son époux, sa rivale.

 

Soumission presque absolue…

Tel est aussi le destin choisi par Angélique pour pouvoir plaire à l’homme dont elle tombe amoureuse : «Cette vénération que tu as  en l’évoquant me pousse à vouloir être elle (…) j’adoptais son style, ses fameuses espadrilles, ses chemises aux manches retroussées, ses marinières aux couleurs pastel et ses foulards noués autour du cou. Je me réjouissais de capter ton attention.», écrit-elle. C’est souvent le destin de la femme, ne pas être elle et être toujours quelqu’un d’autre pour plaire ou pour attirer certaines faveurs de la gent masculine… être ce que la société lui impose d’être.

 

Soumission absolue…

Le viol de l’innocence.

Angélique Malek est violée par son oncle qui voyait dans cet acte quelque chose de normal. Au début, elle-même avait considéré l’attention de son oncle comme un acte protecteur. Plus tard, elle a fini par comprendre que la soumission qui lui était exigée en toute circonstance, était un moyen de la préparer au silence, à accepter ce qu’une femme doit accepter : le viol de sa conscience.

 

 

Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris le sens des sourds remous qui le traversaient. (…). Une nuit, paralysée par la peur, je m’étais abandonnée aux mains moites qui me touchaient, aux ongles crochus qui raclaient les murs, à l’horrible chose entre leurs cuisses

 

Cet épisode de la vie de la narratrice marque la coupure du lien affectif avec la mère, car en se confiant à sa mère de ce qu’elle voyait ou vivait, sa mère, avec une froideur extrême,  la traita de folle : «Ce jour-là, j’ai perdu ma mère; il ne me resta d’elle que l’adversité de son regard. Plus rien ne me sera épargné».

 

J’ai oublié d’être Sagan met en exergue le conflit inéluctable de la femme avec la femme.

 

Dans l’amour pour son professeur qui laisse Angélique enceinte, sa mère doit à tout prix jouer son rôle : sauver l’honneur de la famille. L’enfant lui est arraché à la naissance. Cet épisode demeure, dans l’histoire, la caractéristique de toutes les sociétés, car je garde dans mon souvenir l’épisode de la série MadMen où Peggy Olson, une femme émancipée, est obligée d’abandonner son bébé à la naissance, parce qu’un enfant qui naît hors mariage est un bâtard et la mère est une inconsciente, une marginale qui ne mérite aucun égard. Peggy et Angélique ont cela de commun : leurs enfants seront placés et elles ne les verront jamais. Ce film se déroule dans les années 60 et l’épisode précisément en 1967. Si les lieux diffèrent, la complexité des relations familiales est un lieu commun. Les possibilités d’émancipation par contre, ne sont pas les mêmes.

 

Seule face à son destin, mais désarmée, Angélique se sent isolée dans la mesure où elle sait qu’aucune femme, à commencer par sa mère, ne pourra suivre la révolte de son cœur.

 

Dans les remontrances de ma mère, l’agressivité et la violence se sont implantées en moi. Un soir, poussée par l’envie subite d’être laide, j’ai coupé mes tresses

 

Belloula définit ses personnages féminins comme des personnes lucides certes, mais des personnages en colère qui s’unissent à la loi patriarcale pour soumettre d’autres femmes. Cette soumission-domination devient ainsi le lieu de leur grandeur, le lieu de leur pouvoir, le lieu de leur existence. Mais la question qu’on peut se poser est celle de savoir si ces «femmes soumises toutes-puissantes ne sont-elles pas également plongées en permanence dans une colère sans précédent, dans le désordre de la condition féminine? Angélique tente de se suicider, mais la mort ne veut pas d’elle. Tout le tragique de la condition féminine se dévoile ainsi à elle : “J’avais senti son regard peser de tout son poids sur moi. Les autres femmes ont vite compris que je serais son souffre-douleur et se sont étendues en se jetant dans des discussions bruyantes”. C’est le début du conflit avec sa mère qu’elle tentera d’ignorer par tous les moyens et tous les silences qu’elle s’efforcera à observer. Angélique finit par réaliser que sa mère est une femme en colère. Lorsque celle-ci s’est mariée, elle avait treize ans : “Elle ne savait pas lire. Elle était soumise, fataliste, superstitieuse, religieuse, de cette sorte de religion corrompue par les traditions et l’ignorance”. Elle a eu des garçons avant qu’Angélique, son malheur, “n’atterrisse entre ses cuisses comme par erreur”. C’est dans cette indifférence maternelle que prit racine le “déficit affectif d’Angélique”, car elle ne réussit jamais à conquérir le regard de sa mère.

 

Montaigne a écrit que pour bien vivre, il faut apprendre à mourir. Tel sera désormais l’itinéraire d’Angélique Malek pour affronter le tragique de la condition féminine. Elle comprend que si en tant que femme, elle ne peut changer le passé, elle peut, en revanche, explorer des possibilités qui s’offrent à elle, comme ce mariage forcé. Elle repousse par sa pensée l’obscure tradition en s’appuyant sur l’amour, la littérature, etc.

 

Bonjour Tristesse de Sagan revisité ?

“Durant les vacances de printemps, tu me fais parvenir Bonjour Tristesse. J’ai tout de suite cherché les mots qui m’étaient destinés entre les pages du roman. Mon image surplombait celui de Sagan. J’avais refusé de croire à un banal cadeau, mais maigre consolation, il y avait ton odeur sur la couverture. (…). Avec ce roman, c’était comme si tu avais creusé une faille en moi pour y déverser ton aura et celle de Sagan. J’ai passé plus de vingt ans avec vos vocables, dans l’incapacité de m’en défaire, ce qui a provoqué en moi des ressentiments, non pas à cause de Cécile, mais de ce lien indissociable entre toi et Sagan”

 

J’ai oublié d’être Sagan n’est pas une réécriture du livre de Sagan. Il est un roman sur la condition féminine qui tout en tenant compte des intuitions de Sagan dans Bonjour Tristesse redonne à la femme des moyens pour être, pour s’assumer et non point pour se mettre dans la peau d’une autre. Angélique Malek n’est pas Sagan et elle ne le sera jamais, mais elle partage avec elle la lutte pour le bien-être de la femme. Au-delà de Sagan, l’histoire culturelle et traditionnelle d’une société, sa manière de traiter ses femmes est convoquée dans ses silences parfois complices et destructeurs. Un silence qui se personnifie dans une forme de patriarcat suicidaire et de représentation féminine complexée qui masquent un cri, celle de la narratrice qui représente toutes les femmes.

 

J’ai oublié d’être Sagan c’est aussi l’histoire d’une condition : la condition humaine comme Bonjour Tristesse. Deux ouvrages, deux types de frustrations entre malentendus, soumissions, incompréhension, chutes et désirs de liberté.

 

“J’ai oublié d’être Sagan pour être moi”, pourrait-on dire.

 

La particularité de ce roman réside en ce qu’il fait cohabiter la conscience des méfaits de la tradition avec le désir de liberté et d’émancipation. En ce sens, le livre de Nassira Belloula est novateur parce qu’il ne décrit pas seulement le vécu, mais aussi le pensé et le re-pensé à travers la réflexion profonde de la narratrice. Une certaine rupture est inhérente à la composition du roman entre les chapitres. Si Bonjour Tristesse ou encore Une si longue lettre de Mariama Bâ, sont des romans précurseurs sur la condition féminine, j’ai oublié d’être Sagan est un roman qui souligne l’urgence de continuer à écrire sur la condition de la femme qui a besoin d’être révélée constamment au monde. En ce sens, il est un roman d’initiation certes, mais aussi de continuité parce qu’il est en étroite consonance avec son temps voire son espace : écrire la femme pour survivre en tant que femme.

 

Dire que j’ai adoré ce roman serait excessif, mais ne trouvant pas de mot qui corresponde à ce que j’ai ressenti en le lisant, j’emprunte donc le verbe adorer. J’ai adoré ce roman, car il se situe dans la lignée des grands romans sur la condition féminine que j’ai lus à ce jour… Je le recommande vivement.

 

Nathasha Pemba

Références:

Nassira Belloula, J’ai oublié d’être Sagan, Montréal, Éditions Hashtag, 2019, 17$

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Commémorations : Fête des Mères et abolition de l'esclavage

10 Mai 2020, 09:08am

Publié par Nathasha Pemba

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Crédit photo : Paris Match

Les deux commémorations de ce jour me font penser à elle : Michelle  .


Chez nous au Canada  , c'est la fête des mères aujourd'hui. J'ai donc une pensée pour toutes les femmes, ma mère et toutes les mères. Et... Michelle reste à bien des égards un modèle de mère. Depuis quelques années déjà, je mène des recherches personnelles sur la question de la femme. Je me suis rendu compte que quelle qu'en soit la discipline, il y a toujours un retour sur la maternité... ou l'idée de Maternité, qu'elle soit physique ou pas.

 

Entre Madame De Beauvoir qui a dit que la maternité n'était pas son lot; Malula qui a dit que dans la tradition africaine une fille, peu importe son âge est d'abord considérée comme une mère; Marie Gérin-Lajoie qui a accordé une importance particulière à la femme en tant que femme et mère au sein d'une famille... et bien d'autres encore, je pense que l'idée de maternité ne peut être réduite à la procréation... Elle va bien au-delà. Elle est au-delà. On parle souvent de l'Afrique comme étant une terre assoiffée de fécondité. Plusieurs critiques se limitent à la démographie, mais peu comprennent que la fécondité de la femme africaine est universelle... elle est souvent spirituelle (virtuelle) d'ailleurs. Quand on arrive chez elle, peu importent vos origines ou votre âge, elle vous accueille avec une attitude maternelle.


Aujourd'hui, pour le monde "Afro-partout", c'est la commémoration de l'abolition de l'esclavage... une histoire ? Une mémoire... mais un effet dur parce que si l'histoire de l'esclavage est un patrimoine, c'est un patrimoine immatériel faits de sueurs et de sang. L'abolition est faite d'espérance. Il y a quelques jours, je regardais le nouveau documentaire de "Becoming" sur Netflix, et j'ai constaté que Michelle n'a pas honte de ses origines. Elle le rappelle... et être descendante d'esclaves est une responsabilité. Elle essaie de donner le meilleur d'elle-même pour continuer à être une femme inspirante... parce que quand on arrive là où elle est arrivée, on sait qu'on devient une référence... peut-être pas une référence inébranlable, mais une référence... Pas une référence unique, mais une référence qui engendre d'autres références... Elle nous invite à comprendre que nous avons toutes et tous notre place dans le monde
heart


"J'ai eu la chance de pénétrer dans des châteaux, des salles de classe de quartiers défavorisés et des cuisines de l'Iowa, en essayant simplement d'être moi-même, en essayant de nouer un contact. Pour chaque porte qui s'est ouverte devant moi, j'ai tenté d'ouvrir ma porte à d'autres. Et, au bout du compte, voici ce que j'ai à dire: accueillons-nous les uns les autres. Peut-être alors commencerons-nous à moins nous laisser gouverner par nos peurs, à nous faire moins de fausses idées, à nous délester des préjugés et des stéréotypes qui nous divisent inutilement. Peut-être serions-nous mieux à même de saisir ce qui nous rapproche. Il ne s'agit pas d'être parfait. Il ne s'agit pas de savoir où mène notre route. Accepter d'être reconnu et entendu, de s'approprier son histoire singulière, de faire résonner sa voix véritable est une force. Et être disposé à rencontrer et à écouter l'autre est une grâce. Voilà quel est à mes yeux, le chemin de notre devenir"

 

Michelle Obama, Devenir, p. 485

 

Nathasha Pemba

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Confinement : Cinquantième jour par Anthony Mouyoungui

10 Mai 2020, 06:28am

Publié par Anthony Mouyoungui

En ce 50e jour du confinement, tous les regards, pleins d’espoir et d’incertitude, sont tournés vers le 11 mai, date du début du déconfinement. Espoir du retour à la vie normale qui ne sera pas aussi normale, car plusieurs personnes ont été emportées; incertitude quant à la manière où tout cela se déroulera sachant que le virus est encore là.  Le retour à un semblant de vie sociale sera accompagné de nouvelles habitudes. Les écoles et certains commerces vont rouvrir. Les travailleurs vont retrouver le chemin des bureaux. Certains parents n’envisagent même pas laisser leurs enfants repartir à l’école. Ce qui en dit long sur la peur et la psychose que ce virus a mis en nous. Après des semaines de confinement, le retour à la normale ne suscite pas d’enthousiasme. Personne ne veut se lancer dans les rues, malgré les protections, par peur d’être contaminé. Je n’ai rien de particulier à faire à l’extérieur le 11 mai, je vais observer tout cela de ma fenêtre. L’envie de revoir Paris ou de monter à nouveau dans un train peut attendre encore quelques jours. Ce n’est pas de la peur, mais uniquement de la prudence. Ne serait-il pas stupide d’attraper le virus à la sortie alors qu’on a résisté pendant des semaines? J’attendrai alors les bonnes nouvelles de l’extérieur. Je suis dans l’incertitude également.

 

En période difficile, l’incertitude, le doute et la peur révèlent notre propre fragilité. Oui, l’être humain est fragile quand il se retrouve face à une situation qui le dépasse. Depuis le début de la pandémie, beaucoup de théories de toutes sortes ont été élaborées et diffusées, mais une chose est sûre, aucun traitement jusqu’à ce jour n’a été trouvé. Quant au vaccin, il faudra attendre encore plus longtemps. En un claquement de doigts, des êtres humains, même très forts, s’effondrent comme des châteaux de cartes une fois atteints.

 

Alors que plusieurs pays européens procèdent au déconfinement, j’essaie de suivre à travers les médias l’effectivité de ce déconfinement afin de m’enquérir de leur expérience, et de me convaincre que ce sera possible de reprendre un semblant de normalité. Mais, au fond de moi, je suis certain que ce ne sera plus pareil. Un nouveau mode de vie nous attend avec des distanciations physiques, le port du masque, plus d’accolades amicales. La joie de retrouver la liberté, sinon un semblant, se mêlant à l’incertitude de cet avenir, avec la peur de la deuxième vague annoncée. Tous les secteurs d’activités ne reprendront visiblement pas le 11 mai, les terrasses, les théâtres, le cinéma et autres loisirs attendront leur déconfinement semble-t-il. À ce moment-là, nous ressentirons le manque des personnes proches emportées par le Covid-19, et ce n’est qu’à partir de cette période que débutera le deuil, la suite me paraît confuse.

 

Ces dix derniers jours, je suis sorti un plus souvent et j’ai pu observer que la distanciation physique est très difficile à appliquer dans les supermarchés, j’imagine, donc dans les trains et bus surtout aux heures de pointe. Tout le monde veut rentrer et qui voudra rester sur le quai? Personne. Si, je n’ai pas attendu devant le supermarché, ce n’est pas le cas pour d’autres. Des amis n’ont rapporté avoir attendu plus d’une heure devant un supermarché. C’est peut-être un avant-goût du monde après Covid-19.

 

Quand j’étais étudiant à Brazzaville dans les années 90, avec mon ami Hugues nous avions l’habitude de dire, lorsque la situation était difficile, que «ce n’est qu’un mauvais moment à passer». C’était notre façon de nous remonter le moral et de garder espoir. Ceux qui ont connu la vie d’étudiant à Brazzaville à cette époque savent que ces moments difficiles ont été plus que nombreux. Dans mon incertitude, je me remémore cette phrase. Hugues est certes loin, mais il vit également la même situation. Je serai alors tenté de dire, non pas à Hugues, mais à toute la planète que ce n’est qu’un mauvais moment à passer. La preuve c’est que nous allons bientôt en sortir. Seulement, la configuration est différente. Les difficultés de la vie d’étudiant n’ont rien à voir avec cette difficulté qui touche la terre entière. Une chose en revanche n’a pas changé au moment où j’écris ces mots, c’est la même force qui me porte vers l’avenir. Cette force qui permet de garder toujours espoir et de se dire que le lendemain sera toujours meilleur. Cet optimisme m’a aidé à traverser les situations difficiles sans perdre mon humanité, ma foi en l’autre. Cette force est toujours en moi malgré l’incertitude du futur.

 

Anthony Mouyoungui

 

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Leçons tirées de la mini-série Hollywood

9 Mai 2020, 04:09am

Publié par Nathasha Pemba

Je viens de regarder la mini-série Hollywood sur Netflix... 

 

Petit résumé: 

Hollywood est une mini-série télévisée américaine en 7 épisodes de 44-57 minutes. Elle a été créée Ryan Murphy et Ian Brennan. Elle est diffusée sur NetflixLa série se déroule plein âge d'or Hollywoodien, juste après la Seconde Guerre mondiale. Elle accompagne un groupe d'artistes dont le rêve est de faire carrière dans le cinéma. C'est un docu-fiction.

​​​​​​

Ce film a l'avantage de parler de l'histoire, mais aussi des difficultés rencontrées par des personnes jugées comme différentes par la société... Ils ont pris le pouvoir dans le monde du cinéma... 

J'en ai gardé quelques phrases inspirantes...

 

 

heart*"La grandeur vient du raffinement"

****

Il y a un dialogue essentiel dans l'épisode 7... l'échange entre Camille Washington (Laura Harrier) et... Hattie McDaniel (Queen Lattifah)

Camille Washington : Je suis ravie qu'on se voie si fréquemment. Sans vos conseils, je ne sais pas comment j'aurais tenu pour la première, les interviews...

Hattie McDaniel : Les nominations pour les Oscars sont pour bientôt...

Camille Washington : Ah tiens ! vraiment ?

(...)

Hattie McDaniel: D'après ce ce que je sais, c'est que tu as vraiment tes chances

Camille Washington : On verra

Hattie McDaniel : Alors écoute, si tu es nominée, je veux que tu te fasses entendre. Ne te la joue pas craintive. Tu iras à chaque inauguration, à tous les déjeuners pour répondre aux questions comme si c'était ce qu'on t'avait demandé de plus profond. Compris ? Et ne te laisse pas intimider. J'ai encaissé les coups, j'ai dû me taire. J'ai travaillé dur toute ma vie. Je savais qu'il fallait que je mette les bouchées doubles pour y arriver. Pour être la première. Je l'ai fait.

(...)

Quand tu iras à la cérémonie, assieds-toi au premier rang. Crie, hurle, bats-toi s'il le faut. Exige le respect qui t'est dû. Peu importe que tu gagnes ou perdes. L'enjeu est bien plus grand. Ce qui compte, c'est d'être là parmi les autres.

(...)

Alors vas-y et montre que tu es à ta place. Pour moi, pour nous tous...

***

"Votre histoire est importante. N'en doutez jamais. Racontez votre histoire. Vous comptez. Votre vie a de la valeur. Alors, sortez et vivez votre vie en gardant la tête haute, et racontez-la car je suis la preuve que des gens veulent l'entendre". Archie Coleman (Jeremy Pope)

 

heartheartheart

 

Dans la vie, il y a toujours des gens pour nous décourager, nous conduire vers une haine de nous-même. Mais, il y a aussi des gens qui nous ouvrent les portes de notre réalisation sans nous juger... Il faut toujours savoir les remercier, peu importe.

 

J'ai adoré cette mini-série que je vous recommande de regarder aussi.

 

Nathasha Pemba

 

 

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Longue est ma route de Paterne Ngoulou

8 Mai 2020, 00:54am

Publié par Nathasha Pemba

Dans ce premier roman Longue est ma route, Paterne Ngoulou livre un récit familial entre les deux Congo (Komono, Pointe-Noire, Brazzaville et Kinshasa) et la France. Il présente ce récit dans une langue fluide, tendre, vraie et perspicace. Parmi les questions soulevées dans le roman, il y a la question de la prolifération des églises, il y a celle de l’immigration et celle du deuil (perte de la mère).

 

Après le décès de sa mère à Komono, Ngouaka, sa petite sœur et son petit frère rejoignent la famille de Pointe-Noire pour y vivre désormais, car le père affaibli par la disparition de sa femme n’a pas une santé de fer et ne pourra pas s’occuper seul de ses enfants.

 

De Komono à Paris, en passant par Brazzaville et Kinshasa, l’auteur plonge le lecteur dans les péripéties d’un orphelin qui doit se débrouiller après l’obtention de son baccalauréat.

 

Les premières pages nous placent au cœur d’un quartier de la ville de Pointe-Noire au Congo-Brazzaville, Tchimbamba. Ngouaka se trouve dans la cour, comme il est de coutume à Pointe-Noire. Il observe la nature et l’environnement fait de vendeurs de pains chauds qui crient dans toutes les rues, des passants de toute sorte.

 

Notons qu’il y a aussi la dimension de la mémoire qui demeure importante, car dans cette posture matinale, le narrateur se souvient d’une époque… l’époque où il a fallu partir…

 

“Un peu plus loin, dans les souvenirs, j’avais entendu dire que le destin n’était qu’une destination, non un chemin unique qui serait définitivement tracé. L’essentiel c’est d’arriver, dit-on très souvent. Ceux qui arrivent n’ont pas forcément le vent en poupe. Ce sont ceux qui bravent des obstacles, ceux qui gravissent des marches, et surtout ceux qui osent choisir un chemin parmi tant d’autres.

 

Je m’étais fait le devoir de m’inspirer du parcours de quelques-uns de ces grands hommes; ceux dont les expériences ont été rapportées par ceux qui peuvent écrire et relayer les faits du passé. Ceux-là ont marqué leurs temps et écrit leurs époques/leurs voix continuent de nous faire entendre raison, nous rappeler le passé pour mieux décrire demain.”

 

 

Sur la question de la prolifération des églises, le narrateur fait mention de la présence d’églises dans toutes les rues de Pointe-Noire.

 

“Les églises ici, il y en a de toutes les origines et de tous les renoms. Dans chaque coin de la rue, il en existe au moins une; celle qui se fait appeler Philadelphie en référence aux origines de la foi protestante enseignant aux hommes la conversion et la nouvelle naissance suivie du baptême par immersion, et celle dont la dénomination la dernière chance suffit pour attirer des adeptes en quête de bénédictions”

 

Les descriptions de la ville de Pointe-Noire qui figurent au début du roman pourraient nous faire croire que le récit se limite dans la ville océane, mais on constate que le narrateur va bien au-delà en sillonnant quelques régions du Congo. Il se constitue ainsi un espace entre la mémoire et l’identité. Les voix qui se relayent au gré des parties du roman ouvrent à une intériorité essentielle qui permet de comprendre que, quel que soit notre passé, l’avenir nous appartient toujours.

 

En outre, on rencontre dans les lignes du roman des auteurs comme Victor Hugo, Alain Mabanckou, U’Tam Si… ainsi que les Bantous de la capitale.

 

L’un des moments les plus importants c’est la vie d’étudiant à l’université Marien Ngouabi où Ngouaka, naïf, se heurte à toutes sortes d’habitudes qui vont de la débauche intellectuelle à la débauche corporelle. Demeure aussi le souvenir de son oncle diplomate qu’il va visiter à Kinshasa et dont la femme n’inspire aucun désir d’y demeurer.

 

Le récit se clôture avec l’arrivée en France de Ngouaka .

 

“La vie est un combat, et ne s’en sortent que ceux qui luttent sans s’arrêter”

 

Après de rudes démarches, Ngouaka arrive enfin en France et il est reçu par un cousin, Ngolo, qui lui avait donné la garantie qu’il serait toujours là pour lui. Malheureusement et, comme cela arrive souvent, quelques jours plus tard, il se rend compte que sa vie en France ne dépend que de lui et qu’il doit devoir vivre, se battre pour s’en sortir. Au début, le cousin le loge à l’hôtel parce que sa femme ne peut pas supporter qu’il prenne en charge d’autres personnes. Cependant, Ngouaka demeure conscient que cela ne pourra pas durer indéfiniment. C’est finalement au cours d’une longue méditation nocturne qu’il décide de se donner les moyens de prendre un nouveau départ.

 

Le récit est écrit à la première personne. La rencontre des personnages est mise en scène par le narrateur. La narration est certes subjective, mais réaliste.

 

Longue est ma route sonne comme un message de rédemption. La plupart des personnages du roman, y compris le narrateur lui-même, sont confrontés à des réalités difficiles comme le deuil, l’incompréhension et la solitude. Le narrateur parle du décès d’abord de sa mère, ensuite de son père. Il soulève aussi la précarité des étudiants congolais à Brazzaville. Quitter sa ville d’origine et débarquer dans la capitale économique pour y étudier, parfois sans aucun soutien. Il évoque aussi la question de la dégradation de l’éducation au Congo, ce qui finalement est à la base de l’immigration massive vers la France où l’on espère se réaliser.

 

Ce roman est une véritable ode à l’espérance que je vous recommande de lire.

 

Nathasha Pemba,

 

Références :

 Paterne Ngoulou, Longue est ma route, Paris, L’Harmattan, 2019, 20 euros

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Grégoire Delacourt en douze citations

6 Mai 2020, 03:01am

Publié par Nathasha Pemba

heart"Je possédais ce que l'argent ne pouvait pas acheter mais juste détruire. Le bonheur. Mon bonheur, en tout cas. le mien. Avec ses défauts. Ses banalités. Ses petitesses. Mais le mien".

La liste de mes envies

 

heart"On passe une vie à remplir une maison ; et quand elle est pleine, on casse les choses pour pouvoir les remplacer, pour avoir quelque chose à faire le lendemain. On va même jusqu'à casser son couple pour se projeter dans une autre histoire, un autre futur, une autre maison. Une autre vie à remplir."

La liste de mes envies

 

heart"Moi les mots, j'aime bien. J'aime bien les phrases longues, les soupirs qui s'éternisent. J'aime bien quand les mots cachent parfois ce qu'ils disent; ou le disent d'une manière nouvelle. Quand j'étais petite, je tenais un journal. Je l'ai arrêté le jour de la mort de maman. En tombant, elle a aussi fait tomber mon stylo et se fracasser plein de choses."

La liste de mes envies

 

heart"Parce que nos besoins sont nos petits rêves quotidiens. Ce sont des petites choses à faire qui nous projettent à demain, à après-demain, dans le futur; ces petits riens qu'on achètera la semaine prochaine et qui nous permettront de penser que la semaine prochaine , on sera encore vivants".

La liste de mes envies

 

heart"La vie est la courte distance entre deux vides. On gesticule pour la remplir. On traîne pour l'étirer. On voudrait qu'elle s'éternise. On s'invente même parfois des doubles vies. On respire et on ment. On regarde sans voir. On veut profiter de tout et tout glisse entre les doigts. On aime et c'est déjà fini. On croit au futur et le passé est déjà là. On est si vite oublié. On ne veut pas perdre et, lorsque vient la fin, on refuse de baisser les paupières. On refuse la poignée de terre sur notre peau glacée. Il faut pourtant savoir lâcher prise."

Danser au bord de l'abîme

 

heart"Je me suis dit que le bonheur on ne le sait qu'après; on ne sait jamais qu'on est en train de le vivre, contrairement à la douleur".

On ne voyait que le bonheur

 

heart"Je découvre avec amertume que nos souffrances ne sont jamais profondément enfouies, nos corps jamais assez vastes pour y enterrer toutes nos douleurs".

Danser au bord de l'abîme

 

heart"On ne doit pas redonner vie à nos amours d'enfance. On doit les laisser là où elles sont: dans l'obscurité confortable des souvenirs. Là où les promesses ébauchées, les caresses imaginées, oubliées, la nostalgie des peaux, des odeurs, là où les rêves enfouis se bonifient et écrivent la plus belle histoire".

Les quatre saisons de l'été

 

​​​​​​heart"Ce qu'on a vécu de beau devient-il laid parce que la personne qui embellissait votre vie vous a trahi? Le cadeau merveilleux d'un enfant devient-il ignoble parce que l'enfant est devenu assassin ?"

La liste de mes envies

 

heart"Parce que nos besoins sont nos petits rêves quotidiens. Ce sont nos petites choses à faire qui nous projettent à demain, à après demain, dans le futur ; ces petits riens qu'on achètera la semaine prochaine et qui nous permettent de penser que la semaine prochaine, on sera encore vivants".

La liste de mes envies

 

heart"Le désir ne tient pas toute une vie, m'avait-elle dit.
L'amour non plus, lui avais-je répondu. Moi, je crois au premier regard, maman. Je crois à la première impression. Je crois au langage de la chair. Au langage des yeux. Au vertige. À la foudre.
- Ce à quoi tu crois, ma petite fille, cela aboutit au chagrin".

Danser au bord de l'abîme

 

heart"Il n'y a pas de retour en arrière dans la vie. Pas de bouton qui permet de rembobiner les images : éloigner un couteau de la gorge d'un fils et le rengainer dans son fourreau, pas plus qu'on ne peut remonter sur un plongeoir par la voie des airs et s'y retrouver à nouveau sec, les bras en croix. On ne peut qu'avancer. On ne peut que tomber".

Mon père

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Le porto d’un gars de l’Ontario

4 Mai 2020, 04:26am

Publié par Nathasha Pemba

Le roman s’ouvre sur un rassemblement familial ponctué par l’attente d’un nouveau-né. On comprend déjà qu’il est question d’une histoire de famille. Nous sommes dans les années 40-50. Gratien est issu d’une famille et il est un enfant très attendu. Il vient ainsi combler le bonheur de ses parents et de tous les gens de son quartier. En grandissant, il a tous les privilèges d’un aîné de famille. Ce n’est pas le luxe, mais c’est la vie, en toute modestie.

 

Cependant, dès le départ il y a en lui un esprit de liberté qui s’aiguisera avec le temps. Il a du mal à s’identifier à son père qui s’est vautré dans l’alcool.

 

Au chapitre 4, par exemple, on lit :

 

«Il en avait assez du comportement de son père, il en était offusqué. Enragé. Il était conditionné à ne plus l’entendre. Il était programmé à ne pas reculer. Cette fois, il était fin prêt à riposter au comportement éhonté de son paternel»

 

Gratien avait dix ans.

 

Mais il y a toujours eu en lui cette vénération du père. Même fou, un père reste un père :

 

«Son Père était son père; son père était le père, son père incarnait ses repères »

 

Avec le temps, le père revient dans les rangs. Ils changent de lieu d’habitation. À force de voir son père travailler et les charges familiales s’alourdir, Gratien décide de prendre ses responsabilités en main.

Désormais, il aide son père.

Puis, un jour, il décide de partir :

 

Gratien Beauséjour est quelqu’un de très libre. Une liberté qu’il assume même si dans son propre entourage cela demeure un questionnement. Des événements se produisent au sein de sa famille, à Saint-Michel-des-Saints, au Québec. Il voit sa manière d’appréhender le futur et l’existence muter. Il ne désire désormais qu’une seule chose : partir. Partir pour se donner une autre possibilité, pas simplement l’avenir que lui destinent ses origines. En effet, à l’époque de Gratien Beauséjour, l’avenir pour les classes modestes se limitait à l’agriculture ou à la foresterie.

Partir signifiait donc pour lui, changer cette fixité sur la destinée de chaque personne de son entourage. Il quitte le Québec pour l’Ontario et les défis sont grands. Le tout premier, c’est celui de la langue. Être une minorité francophone au milieu d’anglophones est une épreuve.

C’est dans ce milieu que Gratien se forge une personnalité au fil du temps entre abaissements et élévations.

 

Je considère que cette œuvre est un roman non seulement historique, mais aussi initiatique parce qu’il plonge son lecteur à l’intérieur de l’histoire d’un personnage qui va de la naissance à la grande maturité.

 

Sa rencontre avec cette nouvelle culture va changer sa vie. Tâtant de plus près des réalités d’immigrants à l’intérieur de son propre pays, il se donne l’occasion du bonheur entre son travail, sa famille et le Hockey.

 

Patrice Gilbert a voulu écrire une partie de l’histoire du Québec, entre chaque évolution et chaque choix que ce soit au niveau de la langue ou de la diversité. Et comme il est un ancien journaliste, devenu spécialiste des questions des ressources humaines et qu’il réside en Ontario, il déborde du cadre strictement romanesque. Il fait presque un travail d’archiviste. Il traite de l’immigration interne, de l’intégration, de l’interculturel, du sport et des relations humaines. Ce qui compte pour lui, c’est la leçon de sagesse pouvant découler de cette expérience. Il est très à l’aise dans sa peau de franco-ontarien qu’il assume très bien.

Toutefois, il est important de noter que c’est son premier roman. Il y a certainement trop de détails, mais c’est peut-être parce qu’il y a ces détours que son roman est unique. Et c’est pourquoi il faut le lire, en attendant la prochaine publication.

 

Nathasha Pemba

 

Références du roman,

Patrice Gilbert, Le porto d'un gars de l'Ontario, Ottawa, L'interligne, 2019.

 

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Elena Ferrante en douze citations

2 Mai 2020, 07:53am

Publié par Nathasha Pemba

1* Je ne crois pas que les livres aient besoin des auteurs, une fois qu'ils sont écrits. S'ils ont quelque chose à raconter, ils finiront tôt ou tard par trouver des lecteurs. Les exemples sont nombreux. J'aime beaucoup ces mystérieux ouvrages d'époques ancienne et moderne dont les auteurs demeurent incertains, mais qui ont eu et continuent d'avoir une vie intense.

"Frantumaglia: L'écriture de ma vie"

 

2* Des mots : avec des mots on fait et on défait comme on veut.

"L'amie prodigieuse, Tome 2"

 

3* Si on n'essaie pas, rien ne change jamais.

"L'amie prodigieuse, tome 1"

 

4* Pour produire des idées, il n'est pas nécessaire d'être un saint. De tout façon, les vrais intellectuels, il y en a très peu. La plupart des gens cultivés passent leur vie à commenter paresseusement les idées des autres. Leur énergie est principalement consacrée à exercer leur sadisme pour contrer tout rival potentiel.

"L'amie prodigieuse, Tome 4"

 

5*Ainsi les hommes, étourdis de plaisir, sèment-ils distraitement leurs graines. Ils nous fécondent, emportés par leur orgasme. Ils entrent en nous puis se retirent, laissant leur fantôme caché dans notre chair, comme un objet perdu.

"L'amie prodigieuse, Tome 3"

6* Nous avions grandi en pensant qu'un étranger ne devait même pas nous effleurer alors qu'un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer.

"​​​​​​​​​​​​L'amie prodigieuse, tome 2"

 

7*Même au sein d'un couple qui s'aime, bien des paroles demeurent indicibles, et le risque est grand que d'autres personnes les prononcent, provoquant la destruction de ce couple.

"L'amie prodigieuse, tome 4"

 

8* Les hommes ont toujours quelque chose de pathétique, à tout âge. Une arrogance fragile, une audace craintive.

"Poupée volée"

 

9* Parfois, il faut fuir pour ne pas mourir

"Poupée volée"

 

10* Le moindre choix a son histoire, et beaucoup d'événements de notre existence restent tapis dans un coin en attendant le moment de surgir, et ce moment finit par arriver.

"L'amie prodigieuse, Tome 3"

 

11* Un long lambeau de vie passée ensemble et on pense que c’est le seul et unique homme avec qui on aimera vivre sa vie, on lui attribue certaines vertus résolutoires, et c’est, au contraire, seulement un bois émettant des sons de fausseté, on ne sait qui il est véritablement, il ne le sait pas davantage lui-même. Nous sommes des occasion​​​​​​

"Les jours de mon abandon"

 

12* Qu'ils soient bons ou mauvais, les hommes pensent tous qu'à chacune de leurs entreprises les femmes devraient les placer sur un autel comme s'ils étaient saint Georges terrassant le dragon.

"L'amie prodigieuse, tome 3​​​​​​"

Nathasha Pemba

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Le virus de la fatigue — Louis-Philippe Hébert

1 Mai 2020, 00:19am

Publié par Nathasha Pemba

 

Pourquoi faut-il lire le dernier Louis-Philippe Hébert ?

 

Le virus de la fatigue est une nouvelle tirée du recueil Essais cliniques aux Laboratoires Donadieu de l'écrivain Québécois Louis-Philippe Hébert. Le recueil a été publié en février 2020.

 

Le virus de la fatigue est une sorte de journal quotidien relatant régulièrement l’avancée de la maladie.

 

Tout commence par une grosse fatigue qui s’empare de tout le monde. Au début, les gens semblent ne pas y prêter attention. Pour eux, ce n’est peut-être qu’un effet de la paresse. L’auteur parle d’ailleurs de paresse excessive. Et, comme souvent, dans ce genre de situations, il y a toujours des gens qui paient les pots cassés. Pourtant les sermonneurs finissent vite par se résigner parce qu’eux-mêmes sont contaminés. Tout le monde est fatigué au point où même manger devient un calvaire. Les animaux, eux aussi, n’en peuvent plus. Certains traînent plus que d’autres parce que tous ne sont pas infectés de la même manière. Cependant, de manière globale tout ralentit, que ce soient les entreprises ou les appareils de communication, les chauffeurs d’autobus ou les camionneurs. Des accidents de toutes sortes se produisent.

 

Je tiens à souligner que cette nouvelle est très riche non seulement du point de vue littéraire, mais aussi du point de vue thématique.

 

Ce qui frappe dès les premières lignes de la nouvelle, c’est que quelque chose de terrible est en train de prendre possession de l'univers… comme une odeur de fin des temps, car, en fait, personne ne sait comment ça se passe. C’est comme si d’un coup le monde s’arrête de tourner parce que tout le monde est fatigué et cette fois, ce n’est à personne de décider de l’arrêt du travail ou du départ en vacances. C’est le corps et l’esprit qui lâchent, ne laissant à l’être humain que l’âme et le souffle.

 

Le virus de la fatigue s’était emparé de nous. Un grand nombre semblait être affecté. Les gens s’endormaient au volant; tombaient en plein milieu des escaliers, surtout de ces escaliers qui montent tout seuls et qu’on appelle des escaliers roulants; dans les piscines publiques, des nageurs aspiraient de l’eau à grands ronflements après quelques brasses à peine; des piétons se couchaient par terre en traversant les rues devant des automobilistes qui fonçaient dans les vitrines des voies commerciales parce qu’ils n’en pouvaient plus

 

La date du déroulement de cette pandémie n’est pas mentionnée, encore moins le lieu où il se produit. L’histoire pourrait donc se dérouler dans n’importe quel coin du monde. 

 

Le suspense du récit est construit pas à pas. Le début de la nouvelle met le lecteur dans une situation d’attente. Il s’attend à une rupture qui n’arrive pas.

 

Étrangement, plus on s’introduit dans la lecture, dans la torpeur décrite, plus on attend ce qui va arriver. On se demande : quand prendra fin l’épidémie? Les gens vont-ils s’en sortir ou bien tout le monde sera décimé?

 

Louis-Philippe Hébert ne plante pas seulement le décor. À partir d’une description minutieuse de l’état du Lieu et de la manifestation du virus, il construit dans l’esprit de son lecteur, un lieu habité par l’engourdissement suscité par l’épidémie de la fatigue. Il utilise une voix narrative surprenante qui nous fait poser la question suivante : est-ce une fiction ou une histoire réelle?

 

Le narrateur, à la fois spectateur et acteur, est fatigué, lui aussi. Néanmoins, il a le temps d’observer et de réfléchir, de raisonner au fond de lui. Fervent admirateur de sa femme, il cogite sur l’état actuel de cette dernière. Dans cette tragédie, il y a aussi le souvenir du temps où le virus n’était pas encore présent. Le passé refait surface.

 

Le narrateur semble être épargné, mais il n’en est pas trop sûr.

 

Le deuxième jour par exemple, même le réveil est fatigué parce qu’il sonne avec beaucoup plus de retard que d’habitude. Le narrateur est donc témoin de la chute progressive de son épouse qui passe un temps fou pour se rendre aux toilettes, pour sortir de son lit. Elle a certainement contacté le virus. Ce qui est encore plus alarmant c’est qu’il ne peut lui venir en aide.

 

On finit par se demander si le narrateur est écrivain ou s’il réfléchit dans sa tête.

 

Sur certaines lignes, le narrateur sort de sa subjectivité pour adopter un ton neutre, plus objectif qui fait croire que dans ce qu’il écrit, il y a un questionnement implicite lié à l’actualité :

 

Nous étions quelques-uns à être épargnés, mais l’étions nous vraiment? Je crois que c’est notre constitution différente de celle de nos voisins qui nous permettait de mieux lutter contre le virus. Ou cette attitude que nous partagions de ne pas fréquenter des endroits où il y avait trop de monde collé les uns sur les autres. Des endroits où nous mangions dans la même vaisselle, buvions dans les mêmes tasses, manipulions à l’infini des sachets de sucre ou de sel et de Ketchup. Depuis quelques années déjà, on encourageait les clients à apporter leurs propres contenants.

 

Il y a une réalité essentielle que j’ai pu noter : le narrateur n’est pas extérieur au récit, car il utilise le pronom personnel «je» pour parler et, le pronom démonstratif : «ma» pour parler de sa conjointe. Il a une manière de décrire l’existence du moment qui fait penser que pour lui, il y a bien de choses qui sont étonnantes :

 

Je mets encore plus de temps à me rappeler où sont les tasses, et tout le café aura amplement le temps de remplir la cafetière d’ici à ce que je les aie dénichées.

 

 

Avec l'épidémie du virus de la fatigue, le confinement s’impose. La solitude s’installe :

 

Je me sens de plus en plus seul… Même les animaux nous abandonnent… Nous n’étions maintenant que trois, et les jeux de cartes avaient cette fâcheuse caractéristique de souvent exiger quatre joueurs.

 

Le temps existe autrement…

 

Impossible de tenir le temps! Ceci n’est pas un agenda. Trois semaines font six mois. Les jours se suivent sans se démarquer. Le calme s’est répandu comme l’eau d’une inondation qui se glisse dans le moindre espace, qui envahit tout, qui disparaît de là et réapparaît par ici. Le temps s’est aussi dilué.

 

Au fil de la lecture, on retrouve dans la nouvelle des mots forts comme «Guerre», qui rappelle le discours du président français Emmanuel Macron annonçant l’état d’urgence sur la pandémie Covid-19 : nous sommes en guerre! Cela souligne l’actualité de cette nouvelle qui sonne comme une prémonition. Effectivement, si la pandémie est une forme de guerre, le confinement (l’isolement) comme conditionnement est le moyen de préservation de la santé :

 

Je ne sais pas quand nous pleurerons nos morts, ou même si nous allons les pleurer. Peut-être éprouverons-nous une sorte de soulagement? Comme à la fin de chaque grande guerre. Comme après les catastrophes les plus dévastatrices. Volcans, tsunamis, tremblements de terre, glissements de terrain. Ouf, ça fait du bien!

 

 

Dans cette nouvelle de Louis-Philippe Hébert, c’est la question de la condition humaine qui est scrutée, comme chez Camus (La peste), chez Malraux (La condition humaine). Il ne faut jamais oublier que le virus concerne toujours la personne humaine, le cas aujourd’hui pour le Covid-19. Parfois, on a l’impression que l’homme est devenu le pire ennemi de l’homme, notamment quand il ne tient compte d’aucune règle pourtant établie pour son bien-être.

 

Nous vivons à nouveau une épuration. Trop de rats. Trop de fourmis. Il faut réduire la population de chenilles: l’arbre n’aura bientôt plus de feuilles à offrir. Ce que l’humanité néglige de faire, la nature s’en charge. Là-dessus, les philosophes de droite et de gauche sont bien d’accord. Ce qu’on ne sait pas, c’est si l’homme n’a pas un peu trop forcé la main de la nature. En fait, tout le monde le sait.

 

 

Cette nouvelle apparaît, à quelques endroits comme une invitation au repos certes, mais elle est aussi une invitation à prendre soin de soi et à jouir de la présence d’autrui… Il y est, à mon sens, question d’une espérance susceptible de nous permettre de vivre positivement ce temps de confinement…

 

Moi, je soupçonnais que l’apparition de la maladie avait donné à tous ceux que le travail avait absorbés, comme les ouvriers dans les usines, les excavateurs de rue, le personnel de chantier et les médecins, dont la tâche ne cessait d’augmenter au fur et à mesure que progressait l’affliction, l’occasion rêvée (pardon!) de freiner leurs activités, d’accéder à un repos dont ils entretenaient les médias depuis des années

 

On trouve donc dans ce texte, l’une des idées fondamentales que l’on retrouve dans les publications de Louis-Philippe Hébert ainsi que sa vision de la condition humaine : le respect de l’autre.

 

Le narrateur ici incarne l’homme soucieux de la destinée humaine.

 

Ce que nous rappelle finalement Louis-Philippe Hébert c’est que, l’humanité et l’environnement sont toujours menacés, par le trop plein de travail ou par la fatigue. En cela il fait écho à l’impératif catégorique du philosophe Hans Jonas sur le Principe responsabilité : «Agis de telle sorte que tes actions soient compatibles avec la permanence d’une vie humaine authentique sur la terre». La responsabilité envers l’humanité présente et future est un principe parce que c’est sur elle que se fonde l’éthique, toute éthique. Et les questions implicites que je retiens de la lecture de cette nouvelle : quelle humanité, quel environnement léguerons-nous à notre progéniture? Le virus de la fatigue est-il une métaphore qui vient pour nous rappeler quelque chose?

 

Je recommande vivement la lecture de cette nouvelle… et du recueil.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Louis-Philippe Hébert, Essais cliniques aux laboratoires Donadieu, Montréal, Lévesque Éditeur, 2020.

 

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