Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Sanctuaire de la Culture

Richard Ali: Je suis, pour ma part, très heureux d’être en train de mener le bon combat !

29 Novembre 2016, 12:14pm

Publié par Nathasha Pemba

Écrivain et auteur, passionné du Livre et Directeur de la Bibliothèque Wallonie-Bruxelles à Kinshasa, Richard Ali A MUTU KAHAMBO, originaire de la République démocratique du Congo, plus connu sur la scène littéraire et dans la société sous le nom de "Richard Ali" est avant tout Juriste de formation, concepteur-rédacteur et présentateur d'une émission littéraire à la chaîne de télévision congolaise "b-one littératures". Il est aussi  l'initiateur de l'Association des Jeunes écrivains du Congo (AJECO)

Dans le cadre de la Rubrique « Rencontres » de mon blog, je l’ai rencontré virtuellement pour qu’il nous parle de cette passion du livre qu’il porte non seulement comme espérance du Développement intégral humain, mais aussi comme Valeur culturelle.

 

Un mot sur le Centre Wallonie-Bruxelles ?

 C'est un grand centre culturel situé en plein centre-ville et considéré à ce jour comme un des hauts-lieux de la culture congolaise, privilégiant des créations, des rencontres, des échanges, des débats, de partenariats culturels et d'amitiés.

 

Peut-on le considérer comme l’équivalent de l’Institut Français du Congo à Brazzaville ?

La Bibliothèque Wallonie-Bruxelles est aussi une autre branche de la Délégation: une bibliothèque publique de la Délégation pour les lecteurs congolais et même de tous les horizons. Vous aurez donc compris que la Délégation a, à la fois, en sus d'autres départements, un centre culturel et une bibliothèque. Toutefois, il faut noter que quand je parle de la Délégation, je ne parle pas de l'Ambassade du Royaume de Belgique; c'est ce que je voulais un peu souligner pour bien relativiser quant à votre question sur la comparaison du Centre Wallonie-Bruxelles avec l'Institut-Français.  En tout état de cause, on peut bien admettre cette comparaison. 

 

Un mot sur les activités du centre ?

En ce qui concerne les activités du Centre, je ferai de mon mieux pour que le Responsable du Centre, le Directeur-adjoint, vous en parle, car c'est lui la bouche autorisée pour ce département. Moi, comme je vous l'ai dit, c'est la Bibliothèque. Toutefois, le Centre offre ou organise plusieurs activités chaque mois, notamment les spectacles de théâtre, de danse, de ballet, de musique (concert), de percussion, de la mode, des expositions photos, des conférences-débats, des projections cinématographiques, des clubs des discussions d'arts, etc. ces différentes activités sont programmées mensuellement et publiées dans un agenda qu'on tire à de milliers d'exemplaires et qu'on distribue gratuitement à travers la ville. 

La Bibliothèque pour sa part, reste une des plus importantes de la ville, et accueille chaque jour une centaine de lecteurs: jeunes comme adultes. C’est une bibliothèque publique avec une diversité d'ouvrages dans tous les domaines. A ce jour, les abonnements se multiplient sans cesse. Nous offrons un abonnement annuel pour des frais équivalents à moins de deux dollars. Et, puisqu'il faut faire vivre cette Bibliothèque, chaque mois nous donnons l'opportunité aux auteurs et écrivains congolais de venir présenter leurs ouvrages dans nos salles, nous organisons donc des débats autour des publications, des soirées de poésie et de slam, des rencontre-échanges élèves et auteurs, des visites guidées, café-presse, etc.

 

Parlez-nous du Prix Littéraire Zamenga...

Le Prix Littéraire Zamenga, pour le présenter rapidement, est un concours des nouvelles littéraires inédites (ne dépassant pas 8 pages) écrites en français par des auteurs congolais (amateurs comme professionnels) sans limite d'âges et dont le gagnant remporte un Prix de 1000$US plus une publication de l'une de ses œuvres aux éditions Mediapsaul et Mabiki.

Ce prix est une initiative de l'Association des Jeunes écrivains du Congo (AJECO) que je préside, avec l'Association pour le Leadership, L'Excellence et la Formation (ALEF) de l'honorable Serge Maabe (parrain de la première édition en cours) en collaboration avec la Bibliothèque Wallonie-Bruxelles, les éditions Mediaspaul et Mabiki,  le Magazine JeuneCongolais et l'asbl Elongo-Elonga. La date limite pour réception des textes de cette première édition en cours est fixée au 31 décembre 2016 à minuit, heure de Kinshasa, à l'adresse: prixzamenga@gmail.com ou à déposer physiquement à la Bibliothèque Wallonie-Bruxelles Kinshasa.

 

Pourquoi avoir choisi de donner le patronyme de Zamenga à ce prix ? Pourquoi pas Antoine-Roger Bolamba, par exemple, considéré comme le premier écrivain de la RDC ?

Le Patronyme "Zamenga" s’est imposé de lui-même face aux autres, notamment celui que vous citez; Bolamba, comme on a eu à penser ou encore V.-Y Mudimbe, etc. En créant ce concours, nous voulons revaloriser la littérature congolaise, la promouvoir, faire savoir à la population congolaise que ses écrivains existent, et qu’il est, par ailleurs, possible de les honorer. C’est pourquoi la mémoire de l'un de ces écrivains-auteurs congolais, et pas le moindre, Batukezanga Zamenga reste pour nous un choix essentiel.  Le choix pour Zamenga trouve son origine dans les rues congolaises, notamment à Kinshasa. À Kinshasa, jeunes comme vieux, surtout les profanes, connaissent Zamenga et le vénèrent.

Il faut aussi noter que Zamenga Batukezanga reste à ce jour, l'unique auteur congolais le plus lu et donc le plus connu du public ou du lectorat congolais. Il faut être un peu branché en littérature pour connaître tous ces autres noms-là: tels Bolamba, Mudimbe, Pius Nkashama, etc. 

Nous n'avons donc pas voulu nous exposer à cette difficulté là pour ce premier projet d'envergure. Vous aurez donc compris qu'on ne voulait pas faire un projet puis après qu'on se mette à expliquer tant de choses aux gens en commençant par exemple sur le nom qu'allait porter le Prix si ce n'était pas "Zamenga" dans le cas d'espèce. Cela étant dit, soyez rassurée que très bientôt d'autres prix ou initiatives littéraires verront le jour et porteront bien les noms d'autres auteurs congolais, et surtout de ses pères comme celui de Bolamba  Lokolé.   

 

Que sont devenues les œuvres de Zamenga ? Sont-elles vulgarisées ? Enseignées ? Lues en dehors de la RDC ?

Zamenga continue de maintenir le record de vente d’œuvres littéraires, toutes générations confondues. Zamenga nous a quitté, mais son éditeur continue toujours de tirer chaque année des milliers d'exemplaires de ses titres. Pour faire place à d'autres auteurs congolais, certaines écoles commencent même à refuser que les élèves exposent sur Zamenga, car depuis des décennies sur dix ouvrages que rapportent les élèves pour exposer au cours de français, huit sont des titres de Zamenga. Je vous parle ici de choses vécues et vérifiables à Kinshasa.

 

Quelle est la place de Zamenga dans la littérature congolaise ?

Zamenga n'est pas compté parmi les pionniers de la littérature congolaise, moins encore parmi ses plus talentueux, mais il demeure un écrivain d'exception qui a su pénétrer les cœurs de ses lecteurs congolais à travers ses courtes histoires faisant de lui, l'auteur le plus populaire du Congo-Kinshasa. 

 

Ces trois prix sont-ils issus d’un financement externe ou des fonds propres ?

Jusque-là, le Prix reste ouvert à toutes collaborations externes: privées ou publiques. C'est dire que ceux ou celles qui ont apprécié cette initiative et désirent nous appuyer sont vivement les bienvenus! Toutefois, comme je vous l'ai dit au début, il y a un ami, jeune député provincial de Kinshasa et très passionné des littératures, Honorable Serge Maabe, qui est aussi Président d'une structure organisant des ateliers littéraires "ALEF", c'est bien avec lui que nous avons pensé lancer ce projet et qui, pour le moment, s'est d'une certaine manière porté garant pour le succès de la première édition et ce,  avec ses propres moyens.  Personnellement, je suis resté très flatté de son geste.

Le Prix est immense, et il nous faut beaucoup de moyens. Ceux qui voudront rejoindre l'Honorable Maabe, sont vraiment attendus. Il est temps pour que la littérature congolaise ait aussi des mécènes.

 

Est-ce le premier prix en RDC ? 

Le Prix Littéraire Zamenga n'est pas le premier prix littéraire qui est organisé sur l'espace congolais.  D'autres prix ont existé il y a bien longtemps, et même très récemment ici nous avions eu le Prix littéraire Mark Twain, qui a été organisé par l'ambassade des États-Unis à Kinshasa.

Toutefois, on se doit quand même souligner que le Prix Zamenga doit aujourd'hui se présenter comme le premier des plus prestigieux prix littéraires organisés au Congo-Kinshasa par des congolais eux-mêmes. Jusqu'à ce jour, aucun prix littéraire décerné au pays ne dépassait la somme de 1000$ pour le gagnant, Mark Twain qui battait le record jusque là se limitait à 500$ et ce, pour le premier seulement; alors que le Prix Zamenga récompense et le premier (1000$), et le deuxième (500$), et le troisième (300$) sans compter les autres récompenses surprises au jour de la remise des prix le 28 janvier 2017. 

 

Les Congolais démocratiques s’intéressent-ils à la lecture ? Quelle note donneras-tu de 1 à 10 ?

Savoir si les congolais de Kinshasa s'intéressent-ils à la lecture, je vous répondrai sans autres commentaires: OUI! La note sera alors de 8/10! 

 

Quelle démarche le centre Wallonie-Bruxelles déploie-t-il pour développer la culture du lire et de l’écrire ?

Déjà en mettant en place cette grande et belle bibliothèque publique en plein centre-ville et surtout à cette modique somme pour un abonnement annuel: juste 1500Fc (adultes) et 1000Fc (élèves), tout est dit, fait et réglé! Mais, voilà qu'on ne s'est pas arrêté là ! Nous avons mis en place, comme je vous l'ai dit, toute une politique d'animation littéraire pour faire vivre la bibliothèque, attirer plus de lecteurs, accompagner les auteurs, assister les jeunes talents littéraires, renforcer les capacités des éditeurs, appuyer d'autres bibliothèques partenaires, etc.

Je viens de vous parler du Prix ZAMENGA, et voilà, la Bibliothèque est un des grands partenaires de cette initiative.

Je vous parlerais par exemple de ce que la Bibliothèque a initié cette année: La première édition de LA GRANDE RENTRÉE LITTÉRAIRE DE KINSHASA. Une initiative qui a apporté un souffle nouveau au secteur littéraire congolais.  Il y a aussi les SOIRÉES POÉSIES ET SLAM que nous organisons depuis un temps et qui drainent un monde fou qu'à chaque édition la salle de lecture refuse du monde. Ces activités comme tant d'autres permettent aussi de faire connaître la Bibliothèque aux curieux et de les fidéliser comme abonnés. 

 

Demain ministre de la culture ou de l’éducation, quelles seraient tes priorités ?

Ahhhhahhhahha! (rires). Depuis que je monte les marches de la culture, les gens me le souhaitent. Ce conditionnel serait-il prophétique? (Mdr, juste pour blaguer). Non, mais je pense sérieusement, le premier défi serait de redonner à la CULTURE et à l'ÉDUCATION les places qui leur reviennent dans une société qui se veut compétitive et qui veut réellement perdurer dans le temps! Le vrai développement d'une NATION doit passer par ces deux piliers. Il est très étonnant de constater que jusqu'à ces jours, nos dirigeants continuent de faire de ces Ministères les enfants pauvres de leur gouvernement! Je suis toujours étonné que des Ministres sont nommés et passent dans ce secteur sans batailler pour qu'il y ait ne fut-ce qu'une Bibliothèque par commune (arrondissement), ils sont nommés et passent et pas un seul n'a pensé ériger le monument d’un grand nom de la littérature congolaise. Ils passent sans vraiment revoir le programme de l'enseignement. Par exemple, on  continue de faire reprendre la classe à un élève parce qu'il n'a pu faire une déclinaison latine, parce qu'il n'a pas bien écrit le nom d'un certain PEPIN LE BREF, parce que, parce que, non, mais sérieux! On "chasse" un élève de l'école parce qu'il a du mal à parler correctement le français!

Le défi est énorme, mais rien n'est impossible. Il suffit simplement de placer les hommes qu'il faut aux places qu'il faut. Bientôt, en RDC, il y aura un nouveau gouvernement de cohésion nationale, je prie que l'on nomme un vrai homme de culture à ce poste, en attendant que s'accomplisse votre "conditionnel-prophétique"... (rirrrrrres)

 

Quelle est la visibilité de l’écrivain congolais à l’interne comme à l’externe ?

Il y a quelques temps encore, on pouvait parler de « sommeil » dans le secteur littéraire congolais. Aujourd'hui c'est  vraiment avec fierté que ce secteur culturel reprend peu à peu sa place car notre littérature retrouve ses couleurs des années 70-80- et début 90. A l'externe, Il y a des visages qui vont désormais au-delà de l’espace congolais. C’est le cas de Jean Bofane, Fiston Mwanza, Pie Tshibanda, Clémentine Madiya, Bibish Mumbu, Bienvenu Sene Mongaba, Joelle Sambi, etc. A l'interne, anciens comme nouveaux, ils sont tous là, plume à la main, pour de nouvelles aventures. Je parlerai d’environ une centaine si pas plus. D'ailleurs, il y a des nouveaux talents qui émergent en poésie, dans la nouvelle, le roman, le théâtre...

Les lettres congolaises deviennent de plus en plus visibles! Je suis, pour ma part, très heureux d’être en train de mener le bon combat! Une nouvelle histoire pour cette littérature est en train de s'écrire en lettres d'or!

 

Nathasha Pemba et Richard Ali.

 

 

Voir les commentaires

Lecture conseillée: Nos Gloires secrètes de Tonino Benacquista

21 Novembre 2016, 20:26pm

Publié par Nathasha Pemba

Nos gloires secrètes est bien écrit. Ni simple ni complexe... Juste ce qu'il faut pour qu'on y trouve sa place. N'est-ce pas que nous avons tous nos gloires secrètes ? L'auteur parle des gloires secrètes que chacun des personnages a pu avoir dans sa vie. Un meurtrier anonyme, un poète vengeur, un parfumeur amoureux, un antiquaire combattant, un enfant silencieux, un milliardaire misanthrope… Chaque personnage vit une expérience riche à l'intérieur de lui-même et semble être heureux de cette vie intérieure contrairement à celle qui lui offre l'univers qui l'entoure. Personnellement, j'ai beaucoup aimé, celle de l'enfant silencieux, superbement écrit et drôle. En lisant ce recueil de nouvelles, on retrouve le thème dans toutes les nouvelles et cela donne un joli bouquet à l'ensemble des textes.
 

 

Extrait de la première nouvelle: Meurtre dans la rue des cascades

"Je suis l'homme de la rue.
Pour le prince, je suis la plèbe. Pour la vedette, je suis le public. Pour l'intellectuel, je suis le vulgum. Pour l'élu, je suis le commun des mortels.
Ah la belle condescendance des êtres d'exception dès qu'il s'agit de parler de moi ! Leur précision d'entomologiste quand ils évoque mes goûts et mes mœurs. Leur indulgence pour mes travers si ordinaires. Souvent je leur envie ce talent de ne jamais se reconnaître dans les autres ni les gens. À tra
vers leur bienveillance, je sens combien ma médiocrité les rassure. Que serait l'élite sans sa masse, que serait la marge sans sa norme ?
Suis-je donc si prévisible aux yeux du penseur qui sait tout de mon instinct grégaire, de ma vocation à n'être personne, de mon étonnante attirance pour les heures de pointe ? Suis-je à ce point discipliné que jamais je ne me perds dans le grand labyrinthe du savant ? Suis-je si dépourvu d'amour-propre que je m'accommode du bâton dans l'espoir d'une carotte ? Suis-je si prompt à rire ou pleurer dès qu'un artiste se sent inspiré ? Suis-je si triste et sombre que je m'emploie à désespérer le poète ? Suis-je si lâche que j'attends le hurlement des loups pour y mêler le mien ?
Vous, êtres lumineux, qui osez partir croisade, prendre les chemins de traverse, parler à l'âme, haranguer les foules, vous qui faites tourner un monde que l'homme de la rue se contente de peupler, savez-vous qu'à force de parler en son nom, de le réduire à une espèce bêlante , de nier son individu, vous l'avez, ô ironie, contraint au bonheur ? Car comment accepter d'être privé d'un destin exceptionnel sinon en étant bêtement heureux, simplement, platement, naturellement heureux ? Heureux comme seul un homme de la rue sait l'être, affranchi du devoir de surprendre, du besoin d'être admiré. Et ce bonheur anonyme, patient, le guérira peut-être de n'avoir pas vécu ce quart d'heure de gloire que le XXème siècle lui promettait
".

Tonino Benacquista, Meurtre dans la rue des Cascades (Nos gloires secrètes)

 

 

Je vous le recommande vivement.



 
 
 
 

Voir les commentaires

L'angoisse existentielle au coeur de Partir

14 Novembre 2016, 14:20pm

Publié par Nathasha Pemba

Avec trente minutes de lecture au lever, trente minutes de lecture dans le bus, Partir a trouvé sa place dans ma bibliothèque ambulante. C’est au cours d’une rencontre entre amis d’un instant que je l’ai trouvé. Celui ou celle qui l’a laissé entre mes mains, n’a plus jamais refait surface dans mon univers. J’ai commencé à le lire. J’ai aimé le style. Déjà, je suis une amoureuse du personnel qui, pour moi, n’a rien d’individualiste. À chacun son style après tout !

 

Désigné comme un thriller psychologique, Partir est un roman plein de suspens. Et de rebondissements aussi. Un roman qui s’ancre sur une crise existentielle profonde où se nier et nier les autres devient une nécessité pour s’en sortir.

 

De quoi partir est-il le nom ?

Comme l’indique la quatrième de couverture, l’étonnement n’est pas pour celle qui décide de partir. Mais bien pour celui qui se réveille un matin et trouve que quelque chose lui a échappé. Ben. Ben c’est le mari d’Émily, l’héroïne du roman. Émily avait tout pour être heureuse, pourtant elle décide un jour de partir ? Émily était juriste Mais pourquoi s’en va-t-elle ? Jusqu’à 85 % du roman, tout ce qu’on sait c’est qu’elle veut changer de vie. Elle change tout. De nom. De ville. De métier. Son style vestimentaire. Mais se change-elle au fond d’elle-même ?

 

À sa naissance, Émily est une fille attendue. Adulée par sa mère. Pour la mère qui n’attendait qu’une fille, l’arrivée d’une jumelle est une surprise. Surprise qui se marque par une intégration forcée, masquant un rejet d’un enfant non-désiré. C’est dans cette atmosphère que Caroline, l’autre jumelle va faire son entrée dans le monde. Ce qui est souvent visible, c’est souvent le fait qu’intuitivement, un enfant qui n’est pas aimé le sent, le ressent, le sait et le perçoit. Et lorsqu’il ne s’enferme pas dans son monde, il peut décider de devenir une racaille jusqu’à détruire la vie de ses proches. Juste pour quelques minutes d’attentions. C'est ainsi qu'est décrit le personnage de Caroline alors qu'Émily est une enfant superbe, choyée et adulée, puisqu’attendue.

 

Entre amitiés, rencontres, déceptions et amour, le père des jumelles, qui n’a jamais assumé son rôle de parents va s’enfoncer dans une hypocrisie qui le conduira à partir ou à être chassé, simplement. Partir, parce que plus personne ne voudra de lui. Décrivant la relation de ses parents, la narratrice parle de sa mère et de son père en ces termes :

 

" En dépit de ses multiples trahisons, elle avait continué à l’aimer et n’avait mesuré que tardivement la gravité du vice qui entachait la personnalité d’Andrew. Un vice dont il ne se débarrasserait jamais tant il était bien ancré. Jamais il ne pourrait résister à un joli visage ni à une belle paire de seins – ni à quiconque aurait le talent de stimuler son ego au point de lui faire oublier son état de mari, de père, sa carrière peu reluisante et sa calvitie naissante".

 

Les deux dernières parties du livre décrivent un drame. Pas seulement psychologique, mais un drame familial. Emily se retrouvera en plein questionnements. S’enfoncer ou espérer? Parler ou se taire?

 

" Cette vérité, je la garde au fond de moi depuis trop longtemps. Peut-être que tout déballer m'aiderait à passer les prochaines minutes. J’ouvre la bouche mais j'hésite, comme si choisir ou non le mot juste pouvait améliorer les choses, ou les aggraver ? J'ai l'impression de me tenir en haut d'un plongeoir, le corps crispé, fléchi, impatient. J’y vais? Je n'y vais pas? Je respire un bon coup et je me lance dans le vide ".

 

La suite du roman nous enseignera que si le silence peut-être une solution, parler peut aussi être une solution. Un moyen de recréer la vie. Une possibilité de l’existence. Émily sait que si elle veut avancer et se sentir libre dans sa vie, elle doit écouter la voix intérieure qui lui parle. Quelques fois, prêter attention à la dynamique intérieure qui environne notre être profond peut se révéler salutaire en nous donnant l'opportunité de saisir l’horizon des possibles comme une ouverture à la vie avec ses dénuements et ses splendeurs. Se fuir c’est tomber sur une impasse et s’appauvrir psychologiquement.

 

Mon point de vue 

J’ai beaucoup aimé le livre de Tina S. J’ai décidé de lire son deuxième thriller Psychologique. Son écriture me plait. J’aime le suspens et les constructions entre souvenirs, présents, et possibilités. Une belle écriture qui ne s’accommode pas de silences inutiles. Même si l’écriture engendre des enchevêtrements constants, on ne s’y perd pas. Elle nous dévoile quelque chose à compte-gouttes. Même si je voyais Émily finir sa vie avec Simon, je n’ai pas imaginé un seul  instant qu’elle allait retrouver Ben et Charly. La fin est une surprise totale, mais heureuse. Finalement.

 

Nathasha Pemba

 

Tina seskis, Partir, (traduction française), Paris, Le Cherche Midi, 2015.

 

Voir les commentaires

Nouvelle du mois: La femme de ma soeur

3 Octobre 2016, 12:41pm

Publié par Nathasha Pemba

-Tu entends ces bruits Armel ?

-Non. Quels bruits ? Je n’entends rien.

-Mais si… Concentre-toi un peu et tu les entendras.

J’entends tous ces bruits. Tous les jours depuis deux mois. J’ai simplement intégré dans ma cervelle qu’il n’existait aucun bruit. Je replonge la tête sous la couette. Pose l’oreiller sur ma tête. Véronique crie. Mâ Véro comme je l’appelle affectueusement. Mâ Véro tourne son regard vers le mur. Elle sait que je feins d’ignorer ce bruit. Il est six heures du matin, impossible de dormir. Grincement de fauteuil, bruit du robinet de cuisine. Chansons du village. Au loin des oiseaux chantent. Eux au moins résistent à ce viol de la quiétude matinale. Le tintamarre humain peut être mortel.

Cela fait déjà deux mois que Toukoula, ma sœur aînée est arrivée à Québec. Elle ne conçoit pas que Mâ Véro dorme jusqu’à sept heures et demie. Une femme se réveille à quatre heures du matin, selon elle. Une femme ne se réveille jamais au même moment que le mari. Cela porte malheur. Depuis qu’elle est là, elle se réveille à quatre heures du matin. Après son brossage quotidien de trente minutes, elle prend son bain, puis commence le ménage. Personne ne sait lorsqu’elle s’arrête. Au début j’ai dit à Mâ Véro que ma sœur venait pour quelques jours. Quelques jours. C’était tellement imprécis quelques jours que cela pouvait aller de deux à mille jours. Elle m’avait prévenue, ma blonde. Elle n’avait pas tort. Nous étions dans les soixante-et-un jours déjà. Et les quelques jours à venir étaient dans le cœur de Dieu. Ou dans celui de ma sœur.

Elle, Toukoula ma sœur, se disait s’ennuyer de moi. Un matin, elle avait décidé de faire ses démarches, avait obtenu son visa sans grande difficulté. Elle était cadre au Ministère du commerce à Pointe-Noire. Et voilà qu’elle s’était retrouvée ici chez moi. J’étais le plus heureux de la terre. Cela faisait presque huit ans que je ne l’avais pas vue. À l’époque, j’avais décidé de vivre à Québec sur un coup de tête. Dieu seul sait combien il faut de patience, mais aussi de dépenses quand on veut immigrer au Québec. Je suis jeune. Pas d’engagement précis. La politique d’emplois au Congo avait commencé à m’énerver quand j’ai décidé d’immigrer. Je travaillais certes, mais je n’avais pas de garantie. Je savais que je pouvais être mis dehors du jour au lendemain. Me retrouver sans salaires. Sans droits. Mais surtout sans possibilité de revendication, parce que la compagnie où je travaillais était la propriété familiale d’un homme politique du pays. Un homme ultra puissant. Le frère d’un ministre, disait-on. J’ai donc décidé de partir. La France ? C’est un pays que j’aime. Mais pas pour immigrer. Si le visa est le summum des documents français en Afrique, décider d’y immigrer comme ça relève presque de l’utopie. On ne comprend pas trop pourquoi ils n’offrent pas aux gens cette possibilité d’immigrer, sans passer par les études ou par la clandestinité. J’ai choisi le Canada. Là on peut immigrer lorsqu’on est dans les règles. Je suis d’abord venu dans la ville de Québec pour une formation en administration des entreprises. J’ai obtenu un visa de douze mois. J’y ai fait la connaissance d’une québécoise splendide. Fanny. Elle m’invita un soir dans un café. Puis me présenta à ses parents. C’était un repas de famille. J’ai découvert un plat typique. La poutine. Un plat constitué de frites et de fromages en grains, du cheddar principalement. On la recouvre généralement d’une sauce brune. Il y a aussi eu une chaleur remarquable. Je parle de la chaleur humaine bien entendu, parce que dehors c’était l’hiver. Le vrai hiver. L’hiver qui te cloue au lit et qui ne te donne pas envie de sortir. L’hiver québécois. L’hiver qui te fait porter bonnet, gant et plus.

Tout mon entourage, du moins les 90% des Africains faisant partie du lot, parlaient d’immigrer. Pourquoi devrais-je rester là à regarder sans tenter ma chance. J’ai constitué mon dossier. Quand mon titre de résident permanent est sorti, j’étais déjà rentré à Pointe-Noire. J’ai dit à ma sœur et à mes frères que je devais m’en aller. Je n’ai rien dit au travail. J’ai juste pris un long congé de près de six mois non payé. Je voulais être gagnant dans tous les côtés. Je me disais qu’au cas où ça ne marcherait pas au Canada, je rentrerai. J’ai été béni. Tout est allé de soi.

Cela fait déjà huit ans que je me suis installé. J’ai eu la chance de trouver un travail que j’aime. J’ai cassé avec Fanny ma belle québécoise aux yeux bleus ! J’ai rencontré Véronique, mon actuelle copine. Une métisse franco-burkinabè. De père français et de mère burkinabé. Tous les deux, nous sommes tombés en amour. Moi encore plus car j’étais en amour par-dessus la tête. C’était à l’arrêt de bus 1461-Chanoine Martin sur Chemin Sainte Foy. Il neigeait beaucoup et j’attendais le parcours 13. Elle passait dans sa belle Nissan Qashqai rouge métallisée. Elle s’est arrêtée devant moi et m’a invité à monter. Depuis ce jour-là, nous ne nous sommes plus jamais séparés. Une année plus tard, nous avons décidé d’aménager ensemble. Nous avions besoin de vivre accoté, en attendant de nous marier un jour. Sa mère est venue en vacances ici et elle nous a bénis. Elle m’a dit que la prochaine fois qu’elle viendra à Québec, ce sera pour notre Union devant le Seigneur. Seulement depuis que ma sœur est là, j’avoue, je sens le malaise flotter dans notre cinq et demi. Ma sœur est très gentille mais elle porte en elle un esprit d’envahissement insaisissable. Lorsqu’elle arrive quelque part, elle s’impose et envahit le domaine. J’avoue que je suis heureuse qu’elle soit là. Je mange un peu exo. Mais je sais que Mâ Véro est mal à l’aise. Franchement je ne sais quoi faire. Alors je préfère dormir. Dormir pour ne pas les entendre toutes les deux. À la vérité, je n’ai même pas sommeil. Mais je refuse d’écouter.

Mâ Véro sort du lit, prend sa brosse à dents, son dentifrice et autres. Elle les fourre dans son sac à main. Elle s’habille.

-Je prends mon bain au bureau, crie-t-elle avant de sortir.

Je prends mes écouteurs, j’appuie play sur « One Love » de Bob Marley. Je bosse le soir et je vais essayer de m’endormir un peu.

Il est environ neuf heures lorsque j’entends un coup très fort sur la porte. Je repousse la couette et me lève pour aller ouvrir. Pieds nus, juste avec mon bermuda, j’ouvre et je retourne sous la couette.

-Paresseux ! Tu n’as pas honte de dormir jusqu’à neuf heures !

C’est ma sœur. J’éclate de rire. Elle me fait juste rire pour ne pas dire, énerver. Elle entre dans ma chambre, tire les volets. Puis elle inspecte. Je ne sais quoi ! Elle va vers la table de chevet de Mâ Véro. Elle soulève un livre. Elle lit le titre à haute voix : « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Elle le jette sur le lit. C’est un roman de Dany Laferrière.

-Tu n’as pas honte !

Je préfère ne pas répondre, sachant déjà à quoi elle pense ! Ce n’est pas mon livre. Je ne lis pas. Je déteste la lecture. Bon… disons que maintenant avec des livres audio, j’écoute la lecture. Mais moi j’ai mes lectures à moi. Les polars. Point barre. C’est ma compagne qui avale tous les livres du grand écrivain haïtien et québécois qu’elle adore.

-Tu ne veux pas me répondre hein ! Tu vois ! La main pris dans le sac hein ! Et dis- moi donc où sont parties tes valeurs ! Nos valeurs. Et comme ça tu acceptes d’être Nègre ! Même au lit ? Maméma !!!!!!

-T’inquiète Toukoula ! C’est ma blonde qui lit ce roman ! Tu sais que je ne lis pas ! Je n’ai jamais lu ! Sauf à l’école.

-Ah quitte là ! Blonde. Ma blonde ! Ta blonde ! Vas-tu arrêter de l’appeler « ta blonde ». Elle a des cheveux bien noirs ta blonde, crois-moi. Et si elle t’a dit qu’elle était blonde, je suis désolée !

J’ai éclaté de rire. J’avais pourtant déjà expliqué à Toukoula qu’ici quand on parle de blonde il s’agit de la femme, de la petite amie ou de la copine qu’on aime. Auprès de qui on aime rester. De même pour parler de l’homme on dit « mon chum », comme en Lingala on dirait « Moto na nga » ou encore en Français « mon Jules ».

-Ne ris pas Armel. Une femme qui lit un livre pour savoir comment elle doit faire l’amour avec son copain qui est nègre sans pouvoir se fatiguer est une raciste. Ça veut dire qu’elle a des préjugés sur toi. Il ne faut jamais se laisser faire.

Elle vient s’asseoir sur le bord du lit. Elle parle. Elle parle tellement que je ne parviens pas à la maîtriser. Elle se lève et s’en va ouvrir notre garde-robe. Et là elle crie !

-C’est quoi ça !

Je n’ai pas besoin de me lever pour savoir de quoi elle parle. Mâ Véro possède environ trente perruques. De toutes les couleurs. Ce matin en sortant, elle avait mis la verte. Ces jours-ci elle se sent comme une chenille et elle a envie d’être en vert. C’est ce qu’elle m’a dit. J’ai fini par aimer. Quand elle voulait être une mandarine, elle mettait une perruque couleur mandarine. Je l’aime. D’ailleurs ne dit-on pas que « qui aime un mille-pattes, doit aimer ses pattes ? » ; Quand elle se sentira papillon, je serai encore là et toujours là.

-Toukoula, je t’en prie, arrête de farfouiller dans nos affaires. Je suis grand déjà tu sais !

-Toi grand ! Pour une mère son fils n’est jamais grand. Tu vas devoir faire avec, même si je ne suis pas ta mère biologique. C’est moi qui t’ai élevé et tu ne m’as jamais dit que tu détestais mon éducation.

Elle referme la garde-robe et revient se mettre devant moi.

-Dis-moi Armel. Il y a quelques années encore, tu me disais que trois choses t’attiraient chez une femme. Le soin qu’elle prenait à faire ses cheveux, les pieds de la femme dans la chaussure et la valeur de son sac à main.

-Oui…

-Mais Ta Véro n’a rien de tout ça !

Elle a raison. Mais bon ! Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Et puis ! Ça c’était avant. Il y a toujours un avant et un après dans la vie.

-Tu sais Toukoula, tu devais te réjouir parce que maintenant j’ai d’autres critères. Pour moi désormais la liberté, la solidarité et le respect de l’autre doivent compter dans une relation. Et Mâ Véro possède tout cela. En plus, elle est intelligente.

Toukoula éclate de rire. Elle me dit que je me trompe lourdement. Je ris.

-Tu ris hein ! Continue à rire et tu riras bien. Lève-toi et va prendre ta douche. Ça pue ici. J’ai tout préparé pour ta douche. Et n’oublie pas de prendre ton peignoir. Pas la peine de me faire le défilé de mode ici avec ta serviette aux reins ! Des abdos musclés j’en ai vu dans ma vie ! Allez dépêche-toi. Pendant ce temps, moi je vais préparer le petit- déjeuner.

Au petit déjeuner, je tiens à lui faire remarquer qu’elle n’est pas obligée de faire notre lit. Cela ne plaît pas à ma blonde. Elle me toise et continue à couper ses poivrons. Elle les coupe en dés. Sur cette planche de cuisine qu’elle est allée acheter je ne sais où. Avant nous nous accommodions d’une planche à couper en plastique. Elle a jugé cela bête et « chose des Blancs ». Il fallait une en bois et épaisse.

J’ose une question.

-Mais Toukoula… pourquoi préfères-tu des poivrons verts ?

Elle me toise.

-Ta blonde, comme tu l’appelles, en achète de toutes les couleurs pour tromper ta vigilance. Un poivron c’est un poivron et quand il est vert, il est rassurant ! Dis-moi, tu ne trouves que tu manges mieux depuis que je suis là non !

C’est le genre de questions auxquelles je n’aime pas répondre. Je me tais, je continue de prendre mon petit déjeuner. La grosse marmite qu’elle est allée acheter je ne sais où a remplacé toutes les casseroles Tefal de Mâ Véro. La première fois qu’elle a vu nos casseroles, elle m’a demandé si nous cuisinions pour des oiseaux ou pour des humains. Ce gros fait-tout impressionnant qu’elle est allée acheter me regarde. L’huile frémit, elle y jette ses tas de poivrons, ses majestueuses rondelles d’oignons. Mâ Véro et moi utilisions deux oignons la semaine. Toukoula, elle, utilise un filet et demi d’oignons par semaine. Pendant ce temps elle râpe l’ail, alors que les tomates coupées, elles, en lamelle, attendent tranquillement sur un plateau en bois qu’elle a ramené de Pointe-Noire.

-Te souviens-tu Armel ?

-De quoi ?

-De ton plat préféré…

J’ai juste envie de rire. À vrai dire j’en avais tellement des plats préférés. Poissons salés aux aubergines. Bouillon de capitaine rouge. Poisson Likouffe braisé. Tchilondo braisé ou encore les soles. Les crevettes. Oh mon Dieu ! Je ne m’en souviens plus. Franchement ! Mais je me souviens des fonds de casseroles. C’était mon bonheur. Toukoula ne raclait jamais les fonds de casseroles. C’était trop bon, parce que tout le repas s’y était concentré et je m’asseyais à même le sol. Je grattais avec une cuillère et j’étais content. Il y avait aussi le riz cramé du fond de la casserole. Mes bonheurs d’antan.

-Euh… oui ! Tu le cuisinais si bien à l’époque.

-Oui ! Je sais. Je sais que je suis ta cuisinière préférée.

Elle se déplace. Elle caresse mon crâne presque chauve désormais. Le pose sur son cœur. J’ai envie de pleurer. Ces moments d’intimité m’ont tellement manqué.

-Je vais essayer de trouver le nécessaire ici et je te ferai ce plaisir. Une amie m’a dit qu’à Montréal il est possible de trouver tout ce qu’on veut pour faire un met de chez nous.

-Une amie ? As-tu une amie ici ?

-Laisse-moi rire ! J’ai des amies ici. J’en ai partout dans le monde. Tu oublies souvent que j’ai fait HEC ?

J’ai commencé à la soupçonner ! De quoi ? Je ne sais pas quelque chose. Je sentais juste qu’elle me cachait quelque chose. Depuis que je suis arrivé ici dans la ville de Québec, je ne dirais pas que je n’ai pas d’amis, mais j’ai compris qu’entre compatriotes on doit juste se méfier les uns des autres. C’est la règle numéro1, parce que chacun est venu ici pour chercher sa vie. Et… tous les moyens étant bons pour réussir, mais surtout se couvrir en hiver, on ne pose pas de question sur les moyens de survie des autres. Donc il vaut mieux rester chez soi.

-D’ailleurs mon amie-là va m’aider à faire venir une jeune fille que j’apprécie beaucoup. Disons que j’aime bien. Enfin que j’aime. Elle vient d’avoir son bac et je veux l’aider à continuer ses études ici. Elle m’est devenue indispensable.

Toukoula l’avait dit. Elle était amoureuse d’une fille qu’elle voulait aider. Elle allait probablement s’installer ici. J’avais encore à la supporter dans ma maison. Si ma sœur avait choisi de venir s’installer ici c’est certainement à cause de la liberté, du respect des autres. Là-bas à Pointe-Noire le regard des gens allait la précipiter dans la tombe. J’avoue que c’est un coup dur pour moi de savoir qu’elle a changé d’orientation sexuelle, mais j’ai décidé de ne laisser rien transparaître. D’ailleurs je ne lui poserai aucune question sauf si elle décide d’en parler.

-Et elle arrive quand ?

-Bientôt.

-Et elle habitera chez ton amie ?

-Non… Non pas du tout. Je chercherai une maison où nous allons habiter, elle et moi. Je guette un peu partout quand je sors. C’est une fille bien. Pieuse et bien élevée, elle a besoin de solitude pour étudier. C’est le genre que j’ai toujours rêvé rencontrer. Elle a de temps en temps besoin de se retrouver dans son intimité pour se retrouver. On ne peut pas être dispersé et bien étudier. Tu le sais. Et si je ne trouve pas de maison, j’espère que tu accepteras de me loger quelques temps. Elle partagera ma chambre sans problèmes.

-Il faudra que j’en parle d’abord à ma blonde…

-Je t’ai déjà dit de ne pas me parler de ta blonde. Elle n’est pas une blonde. Et puis c’est toi l’homme ici ou pas ?

-Et c’est quoi son prénom ? Pardon le prénom de cette fille ?

-Ça c’est une surprise. Et puis je lui ai demandé de m’apporter une marmite de chez Alu Congo. Une vraie grosse alors. Je te ferai de bons petits plats, mon petit frère préféré !

Elle se déplace, elle vient essuyer ma bouche. Elle pose un bisou sur mon crâne.

-Tu manges toujours ainsi. Eeee Armel èèè tu es resté le même. Mon frère chéri. Maintenant que je suis là, j’essuierai ta bouche quand tu voudras. D’ailleurs je l’ai toujours fait. Je me rends compte que je t’ai vraiment manqué !!! Huit ans c’est beaucoup.

Je change de sujet. Elle recouvre son fait-tout et se met à faire la vaisselle. Elle n’aime pas voir la vaisselle sale traîner. J’en profite pour prendre des nouvelles de nos parents.

-Sinon. As-tu des nouvelles des parents ?

Elle sourit et finit par rire.

-Non. Aux dernières vraies ou fausses nouvelles, je n’en sais rien, j’ai appris que maman avait envoyé papa en prison. La sénilité c’est quelque chose hein ! Vraiment !

-En prison ? Et que lui reproche-t-elle ?

-Elle ou bien lui. Papa reproche à maman d’être un membre d’une mutuelle féministe. Et elle lui porte plainte pour séquestration.

Ma sœur Toukoula est ma mère en fait. Pas ma vraie mère, mais elle m’a élevé depuis que je suis né. Quand je suis né, mon frère, notre aîné Lembela était déjà marié. Notre mère a connu sept maternités. Au sixième, elle s’était arrêtée. C’était Toukoula. Quand je suis arrivée, ma mère ne m’attendait pas. Toukoula sa dernière fille avait quinze ans. J’étais, disait-elle, un accident de parcours. Toukoula qui en avait marre des poupées s’est donc proposée comme ma protectrice. Donc j’ai grandi avec elle. Je dormais avec elle, jusqu’à ce qu’un jour, nos parents décident de s’installer dans notre village à Hinda. Je suis dès lors restée avec elle. Après son bac, elle est allée à l’université Marien-Ngouabi, elle m’a emmené avec elle. Devenue fonctionnaire, j’ai continué à habiter avec elle. Quand elle s’est mariée, elle m’a emmené avec elle. J’ai été sa consolation lorsque le médecin lui a dit qu’elle ne pouvait enfanter. Quelques années, je ne sais trop comment, elle a eu une bourse pour aller étudier à HEC à Paris. C’était dur pour moi. L’ambassade lui ayant dit qu’il ne trouvait pas le motif de me donner un visa long séjour. Et là, elle avait crié : « Je vais l’adopter ! C’est simple ». C’est donc à partir de là qu’elle a fait tous les papiers pour que je devienne son enfant. C’est ainsi que nous avons passé trois ans à Paris, moi toujours avec elle. Nous sommes rentrés ensemble. Et la vie a continué.

Quelques semaines ont passé. Mâ Véro ne me posait plus de question sur le départ de ma sœur. Mais elle sortait le matin et ne rentrait que le soir. Elle ne m’en voulait pas. Mais elle disait ne pas supporter la présence de ma sœur. Je ne faisais pas de commentaire. Elle avait ses raisons. Moi les miennes. Je ne pouvais pas oublier que Toukoula était ma sœur. Une sœur n’est jamais une Ex.

Un matin alors que Mâ Véro s’apprêtait à aller au travail, Toukoula a proposé de l’accompagner jusque dans sa voiture. Je ne sais pas ce qu’elles se sont dites, mais je me souviens juste que ce jour-là, Mâ Véro est rentrée à Midi. Nous avons mangé ensemble et à quatorze heures, nous sommes sortis ensemble. Les semaines qui ont suivi, elle est revenue à midi, a mangé avec nous. L’ambiance était bonne. J’étais l’homme le plus heureux. Voir ma sœur et ma copine s’entendre me faisait du bien. C’est de cette manière et dans cette ambiance qu’elle nous a annoncé, à table, que sa protégée arrivait. Mâ Véro n’a eu aucune réaction. Elle est restée de marbre.

Malgré l’indifférence de Mâ Véro, j’avais décidé de soutenir ma sœur jusqu’au bout. Le jour de l’arrivée de sa protégée à l’aéroport de Québec, je l’ai accompagnée. Nous étions à l’avance. Assis sur les chaises prévues pour les visiteurs de l’aéroport, nous discutions de tout et de rien. L’émotion de ma sœur m’amusait. Elle état donc vraiment tombée en amour.

-Pourquoi n’as-tu pas préféré qu’elle arrive par Montréal. On aurait pu lui faire visiter Montréal tu sais ! Ai-je demandé à Toukoula.

-Non je préfère Québec. Cela nous donnera l’occasion d’aller un de ces quatre à Montréal. Pour le moment, je préfère qu’elle se repose.

Le monde descend de l’avion. Les gens sortent. Puis je vois le visage de ma sœur s’illuminer. Elle me pince le genou. Elle est heureuse je le sens. Et je le suis avec elle. Je trouve que dans nos différences chacun a le droit de vivre sa relation comme il veut. Nous nous approchons de la porte de sortie des voyageurs.

-La voilà !

-Où ça ?

-Juste en face de nous. Habillée en pagne rouge. Cette couleur lui va bien. Une vraie tchikoumbi. Regarde comme elle est jolie. Belle comme un cœur.

Je manque de tomber à la renverse. Mais ma bouche ne peut se taire.

-Mais c’est un viol Toukoula !

Je viens de reconnaître la fille. Je la connais. C’est donc elle la nouvelle bachelière. Mais, c’est une petite fille du quartier. Elle m’a toujours appelé Yaya. Si moi je peux avoir environ quinze ans de différence avec elle, a fortiori Toukoula. Mais franchement ! Elle est jolie, elle a grandi c’est vrai. Mais ma sœur aurait pu donner un autre avenir à cette pauvre petite. Je suis scandalisé.

-Un viol ? Interroge Toukoula.

-Non je disais un vol plein.

-Non petit morveux, j’ai bien entendu. Pourquoi parles-tu de viol ?

-Bon d’accord. Je trouve que tu ne peux pas passer ta vie avec cette gamine. Tu violes son innocence ! Quel est cet amour soudain que tu as eu pour elle pour que tu décides de passer ta vie avec elle ? As-tu un seul instant pensé à son avenir ?

-Qui te parle de passer ma vie avec elle ?

-Mais… attends tu m’as dit que tu l’aimais non !

-Ah ! Je comprends où tu te situes. Oui je l’aime pour elle-même, mais aussi pour toi !

-Pour moi ?

-Oui ! Je l’ai épousée pour toi. Ses parents ont eu une belle dot. Je voulais te faire une surprise !

-Mais Yaya…

-Oui je sais que tu as une blonde. Va l’accueillir s’il te plaît. Vas-y souris. Regarde comment elle te regarde. Regarde comme elle est jolie. On parlera de ta blonde plus tard. Et pardon arrête de m’appeler Yaya. Je connais cette flatterie.

Je ne reconnaissais plus Toukoula. Ah les femmes ! Ça c’était le cri de notre grand oncle, Ma Nkashi, le mari de la tante Toukoula. Nom dont hérita ma grande-sœur. Il disait toujours se sentir à l’aise au milieu des femmes. Je doute encore aujourd’hui que ce fut par pur bonheur. Je pense intimement que le vieux a toujours voulu percer le mystère des femmes. Y est-il arrivé ? Je n’en sais rien. Quelques jours avant sa mort, il avait réuni tous les hommes de la famille. Petits comme grands. Pour lui un homme, peu importe son âge, est un responsable. De ce fait, il reste majoritaire, même au milieu d'une horde de femmes. Ce jour-là, il y avait, réunis autour de lui, des hommes de tous âges, de 2 ans à 77 ans. Il nous a défini la femme : Jalousie, Argent, Sécurité et Affection. Je pense qu’il nous avait caché une chose. Domination et sens indécrassable de la maternité. Une femme te prend facilement pour son fils. Elle te materne. Devine tes désirs. Cherche ton confort. Est à l’écoute de tes manques. Te protège. Te soigne. Te demande ce que tu aimes manger. Veille sur ta ligne. Te conseille sur ton paraître. Le pire qui lui arrive c’est que, s’inquiétant pour toi et pour ton avenir, elle peut aller jusqu’à choisir ta future épouse. Elle ne se rend pas bien souvent compte qu’elle peut étouffer l’éclosion de l’autonomie de celui qu’elle materne. Dans cette euphorie de maternisation, elle te domine en douceur.

Je me suis approchée de la petite Lolita. Oui c’était cela son prénom. Elle avait grandi, mais je ne l’avais pas oubliée. Elle était devenue une femme. Une vraie femme ! Elle était jolie en effet. Elle laissait entrevoir une innocence qui ne pouvait laisser aucun homme de chez moi indifférent. Dès qu’elle m’a vu, elle a couru se jeter dans mes bras en criant « Y’Armel ! ». Je l’ai prise dans mes bras. Nous sommes restés ainsi cinq minutes. Quand je me suis dégagé, j’ai vu qu’elle avait des larmes aux yeux. Je l’ai prise par les épaules et nous sommes allés chercher ses bagages.

 

 

Nathasha Pemba

Voir les commentaires

Lawrence Hill: Le sans papier ou la lutte pour la survie.

22 Septembre 2016, 16:30pm

Publié par Nathasha Pemba

Accueillir ou ne pas accueillir ? Telle est la question que se pose le gouvernement de Libertude, pays fictif situé quelque part dans le monde.

Dans ce questionnement, certains comme le premier ministre ont déjà fait leur choix. D’autres comme le ministre de l’immigration hésitent encore parce que si le peuple a voté massivement sa famille politique, c’est à cause de la promesse de renvoyer chez eux tous les réfugiés zantorolandais, Zantoroland étant le pays voisin de Libertude. Mais au fond de sa conscience, le ministre sait que ce qu’il veut, c’est qu’on régularise la situation des réfugiés, parce qu'ils ont, eux aussi, droit à la vie. Pourtant il laisse primer l'idéologie de son parti sur l'humanité.

C’est donc sur ce fond de conflit interne qu’Ali Kéita immigre en Libertude.

Arrivé du Zantoroland, Ali Keita a fui la dictature, les violences, le nettoyage ethnique. Sa mère a été tuée. Son père, Journaliste mondialement reconnu et fervent défenseur des libertés, a été lui aussi torturé, humilié publiquement puis tué. Lui-même a été témoin de la mort de plusieurs personnes dont celle du diacre de son église.

Dans ce pays où la dictature est devenue normale, chaque membre de la famille d’un récalcitrant doit se présenter devant le palais rose, charrette à la main pour récupérer le corps sans vie ou le corps presque sans vie de son proche. Tel a été le cas d’Ali Keita pour son père.

Arrivé d’abord à Boston avec un visa d’un mois, il choisit de s’établir à Libertude.

Au début quand un réfugié arrive, il ne s’attend pas à dormir dans la rue. L’image d’un ailleurs est toujours utopique, idéal et idéel. Quitter un pays pauvre pour aller vers un pays riche nous fait croire que chez les riches, il y a plusieurs pièces vides. Que l’herbe y est toujours verte.

Illusion! La rue devient vite l’ami du sans-papiers. Ensuite la police. Une police stressée et dépassée par l’insécurité et l’excès de travail finit par devenir violente et irrespectueuse. Elle harcèle à tel point que rien que le mot policier effraie Ali Keita. Il évite les attroupements. Ne fréquente pas les gens de sa condition. Il est toujours propre. Il veut montrer qu’il est un habitué des lieux. Il préfère courir. Et courir seul. Il essaie de trouver un lieu pour être à l’abri des regards. Mais là non plus, ce n’est pas évident, car il y a des gens qui ont des allergies à la vue des Noirs. S'il fuit les problèmes, les problèmes entrent dans sa vie sans crier gare.

Ce qui est paradoxal, c’est que, dans ces mondes où on arrive en tant que sans-papiers, ce n'est pas notre appartenance au registre de l'humanité indifférenciée qui nous trahit, mais c’est notre différence, puisque les Noirs, il en existe de manière abondante dans les parages. Des "Avec-papiers" et des "Sans-papiers". Pour Ali Kéita, ce sera son génie. Il court comme un Oiseau. Il vole. Ce talent va attiser des jalousies.

Lors d’une course, alors qu’il court, son camarade coureur, un Blanc de Libertude, lui crie aux oreilles « Retourne dans ton pays ». Kéita ne lui répond pas. Il fait comme s’il était ignorant. Il refuse à ce moment-là de comprendre l’anglais. Il ne veut pas non plus la parler avec ce xénophobe-raciste. Il court. Courir plus vite, plus fort, c’est éduquer le raciste. Il inflige à son adversaire la douleur du corps lourd et de l'esprit bas qui ne peut le concurrencer car, pour lui, courir est naturel autant que manger. La vitesse va lui servir de moyen pour fracasser la psychologie de ce raciste.

Kéita va survivre grâce à la course, mais aussi grâce à la générosité d’une dame libertoise qui acceptera, à ses risques et périls de le loger chez elle. Comme quoi, ce n’est jamais ni la couleur de la peau, ni l’âge ni le sexe qui détermine la capacité à réagir ou à agir d’une personne. Ce sont les dispositions internes qui le meuvent. Il survivra ainsi grâce à cette amitié, mais aussi grâce à l’amour de Candace, une policière dont il tombera amoureux. Kéita est prêt à travailler dur pour s’en sortir. Il usera des moyens que la nature a mis à sa disposition, mais il restera aussi ouvert à toute initiative de travail.

Mon point de vue

Le livre roule à cent à l'heure. On y retrouve à la fois un destin et plusieurs destins, avec pour toile de fond les questions de stigmatisation et de discrimination raciale et ethnique. Mais aussi l'épineux problème des réfugiés qui partent chaque jour d'un lieu et arrivent chaque jours dans un nouveau lieu. Le suspense est quasi permanent, c'est pourquoi ce livre, à mon avis, malgré son volume impressionnant peut se lire en une journée. Ainsi, avec Kéita, il y a d’autres visages comme celui du petit John. Métisse, mais considéré comme noir. Ce petit qui a opté pour la réussite coûte que coûte. Pourtant la manipulation politique montre que finalement il n’est qu’un symbole. Symbole de la réussite du Noir chez les Blancs. Intelligent et rationnel, il grimpe de prix en prix et parvient à obtenir une bourse d’étude. Il y a aussi la journaliste Viola, Noire, Lesbienne et Handicapée qui tente d'exister dans un monde plein de caricatures.

Le monde va de plus en plus mal. Plus on parle des droits de l’homme, plus on les viole. Dans le contexte de Kéita, il y a les Locaux qui ont du mal à le supporter, mais il y a aussi celui qui l’a aidé à arriver là. Le maître. Il se prend pour le maître qui est allé dénicher l'esclave du siècle. Et il compte bien en profiter. Cet épisode du roman me rappelle toutes ces filles à qui on promet le paradis en Occident et qui finissent esclaves sexuelles une fois arrivées au pays de leur rêve.

Dans ce livre, Lawrence Hill dénonce aussi la vénération pour l’indignité humaine dont font montre les politiques conservatrices des pays censés accueillir les réfugiés. Les pays dit des droits l’homme qui n’ont, dans leur attitude, rien à voir avec les droits de l’homme. Il dénonce leur démission. Démission face à l’afflux des migrants, alors qu’ils sont ceux qui, de l’extérieur, manipulent les politiques de leurs lieux de provenance. Encensent les dictatures et promettent de leur livrer les hommes politiques en exil. C’est le monde à l’envers. Ces discours hypocrites qui ne veulent rien dire tant ils sont insignifiants.

Le problème dans ce pays où s’est réfugié Ali Kéita, c’est que même la possibilité d’obtenir une carte de séjour est un risque, parce qu’à chaque fois que l’on se présente pour l’obtenir on est expulsé. Ainsi, on retrouve parmi les Noirs qui ont constitué un petit quartier appelé la petite Afrique, des gens qui n’ont jamais eu des papiers et qui espèrent mourir sans papiers. C’est la zone de la clandestinité où le gouvernement vient pour faire des descentes et prouver à son peuple qu’il travaille. C’est la zone de la fabrication du sentiment d’insécurité, un peu à l’image des banlieues parisiennes ou montréalaises où l’Étiquetage a le dernier mot. Droits de l’homme, droits fondamentaux des personnes, droit d’asile, respect de la vie, acceptation de la différence : voilà de vains mots en Libertude. Ce que nous enseigne ce livre c’est aussi que, dans le pays du rêve, Le sans-papier est Le sans-perspective. Quand tu n’as pas de papiers, tu ne peux même pas obtenir une carte de bibliothèque. En réalité, tu n’as droit à rien. Quand tu n’as pas de papiers, tu ne peux pas espérer obtenir une assurance. Tu ne peux même pas ouvrir un compte à la banque. Bref. Le sans-papier n’a droit à rien, pourtant à son sujet, on parle sans cesse des droits de l’homme. Dans ce contexte, comment parler de vivre-ensemble, d'égalité ou de fraternité ?

Nathasha Pemba

Lawrence Hill est un écrivain canadien, auteur du best-seller "Aminata" et plusieurs autres ouvrages.

Références:

Lawrence Hill, Le sans-papiers, Montréal, Éditions pleine lune, 2016, 444 pages.

ISBN : 2890244628

Voir les commentaires

Initiales M… Marina parle de Manigances

15 Septembre 2016, 08:49am

Publié par Nathasha Pemba

Je lui ai écrit un dimanche. Elle m’a répondu un Lundi. En lui écrivant un dimanche, je savais qu’elle ne me répondrait pas automatiquement. Je sais que le dimanche est un jour consacré à sa famille. Pour le savoir on n’a pas besoin de lui poser la question. Cela se ressent simplement par le respect qu’elle voue à sa famille : Ses enfants, son époux et les autres membres de sa famille. Elle est une maîtresse de maison exemplaire. Pour elle, la famille est sacrée. Dans la famille, tout a un sens. Il faut la respecter et la vénérer. Ce qu’elle a reçu de ses propres parents, elle n’hésite pas à le transmettre dans sa propre famille.

Dans la rédaction de mon questionnaire, j’ai voulu passer par « Manigances ». C’est par là que j’ai rencontré Marina. Comme personne virtuelle d’abord, ensuite comme personne réelle, parce que l’au-delà de la rencontre du virtuel, tout en restant dans le virtuel, devient toujours relation dans le réel.

Marina NekpadroBarbour est Ivoirienne, Libanaise et Française. Réalisatrice scénariste vivant en Côte d’Ivoire. Elle se définit comme une amoureuse et une passionnée de cinéma.

Dans un univers où il faut se battre pour exister comme Réalisatrice et comme femme, Marina, la maman de « Magnigances », fait figure d’exception, aux côtés d’autres grandes dames de l’univers du cinéma ivoirien.

Questions/Réponses 

Bonjour Marina… D’où t’est venue l’idée de réaliser la série « Manigances ?

Merci... Depuis la classe de 5ème, j'avais en tête l’histoire de « Manigances ». Quelques années plus tard, je me suis lancée dans l’écriture du scénario de ma série. « Manigances » est une histoire dramatique qui parle des affaires liées au cacao ivoirien. L’histoire qui s’ouvre sur une histoire d’amour, de passion, de vengeance et de pardon. Le scénario, je l’avais. Ce n’est que plus tard, après avoir suivi des cours de réalisation, que j'ai décidé de mettre en image ma série. Et cela a donné ce que vous savez.

Les acteurs ?

« La plupart des acteurs sont Ivoiriens ; certains sont métissés. On a fait deux castings pour recruter les acteurs. J’avais souhaité avoir de beaux acteurs, présentables et sans frustrations.Voilà pourquoi, après le casting, il m’arrivait, parfois d’aborder, dans la rue, des personnes qui répondaient au profil recherché. Certains acteurs sont des connaissances ou des proches. C’est le cas d’une des actrices principales qui est ma mère (Aïfa Assouad). « Manigances », c’est donc la maison, les bureaux… mais aussi la rue. Elle rompt avec le modèle classique du casting. Elle sait ainsi cristalliser les talents autour d’elle.

Quel est, selon toi, l’avenir du Cinéma en Afrique ?

Le cinéma africain a beaucoup d’avenir Parce que, aujourd'hui, on remarque que l’audience des films africains a augmenté à travers le monde. Mais en Côte d’Ivoire, comme dans la plupart des pays africains, le financement demeure le grand souci. Pour pouvoir faire un bon film qui répondra aux critères internationaux, il faut un bon financement. Mais c'est vraiment déplorable de voir qu’il n’existe aucune politique pour aider le cinéma ivoirien. Par exemple, pour faire « Manigances » j'ai dû réunir mes économies et ceux de mon époux. Cela pour vous dire à quel point nous étions passionnés et prêts à réaliser cette série avec ou sans financement.

Par ailleurs, aux rencontres internationales de cinéma auxquelles j'ai eu à participer, j'ai l’impression qu’on parle beaucoup mais que, malheureusement, l’action ne suit pas. On veut faire des grandes choses pour le cinéma certes mais si nous ne sommes pas véritablement accompagnés, nous n’y arriverons jamais.

Et ton époux, un homme discret apparemment. Il me fait penser aux hommes qui ont épousé des grandes dames de ce monde, un peu comme l’époux de Merkel ou bien Bill Clinton aujourd’hui ? J'ai regardé le film de la vie de Thatcher, j'en garde un énorme souvenir, mais surtout un amour indestructible avec son époux au-delà même de la mort. De plus en plus de femmes africaines émergent de cette manière et on a l’impression que leurs hommes s’éclipsent en leur laissant la vedette. Je pense, dans mon univers, à Émilie-Flore Faignond écrivaine, à Liss Kihindou, écrivaine, à Nadia Origo, Directrice des Éditions La Doxa, Nous savons qu’ils sont là, mais nous ne voyons que leurs épouses. Est-ce difficile d’être à l’ombre de son épouse ?

Par la grâce de Dieu j’arrive à concilier les deux vu que mon mari est lui même dans le showbiz. C'est lui le producteur de « Manigances ». C'est vrai qu'il est beaucoup effacé, mais on arrive à travailler ensemble sans problème. Il accepte le fait que je rentre très tard pendant les tournages vu que nous sommes ensemble sur le plateau de tournages. Sinon s'il n’était pas le producteur, cela aurait été très difficile et peut-être même impossible pour moi. Maintenant que ma fille a grandi, elle vient avec moi sur le plateau. Elle adore regarder comment cela se passe et me donne souvent des conseils. Je viens d’accoucher un petit garçon et quand je reprendrai les activités il sera là, lui aussi, avec moi.

Ton réalisateur de cœur ?

Quentin Tarrantino est le réalisateur qui m'inspire parce que c'est un grand innovateur. Il veut faire toujours un plus dans ses réalisations. Aller au delà de ce que les autres ont fait et ça j’apprécie beaucoup car moi aussi je veux faire au-delà de ce que les autres réalisateurs ivoiriens font.

Acteur ou actrice de cœur ?

Denzel Washington et Williams Smith. Ce sont, pour moi, des acteurs qui se surpassent dans leurs rôles. Ils se sentent à l’aise avec n’importe quel rôle. Ils ne se fixent aucune limite.

Film de cœur ?

« Gladiator » un film réalisé par Ridley Scott. C'est mon meilleur. J’adore l’histoire, les plans, les décors et la mise en scène.

Chansons de cœur ?

J’adore les chansons d’Adèle.

Quelques confidences.

Féminisme :

Marina ne se considère vraiment pas comme une féministe. Elle estime que si l’homme et la femme sont égaux, ils le sont dans la différence et non dans l’identité. L’égalité demeure au niveau ontologique certes, mais ce n’est pas possible de réclamer la même chose et de vouloir la même chose. Ainsi pour elle, chacun a un rôle à jouer dans la société et dans la famille. D’ailleurs au niveau de l’anatomie, les différences sont palpables. C’est pourquoi le militantisme féministe tel qu’il se présente aujourd’hui n’est pas à son goût. Ignorer les différences, c’est créer le chaos perpétuel dans la vie d’une personne. C’est le fait de nier les différences qui crée en fait des problèmes de fondamentalisme, même dans une relation de couple.

« Une femme doit être une Aide physique, morale et spirituelle pour son homme. L’homme en retour doit l’aimer, la protéger et la chérir. Chacun a sa place », dit elle.

Dieu ?

Elle croit en Lui. Elle lui confie son activité. C’est cette reconnaissance dans la grandeur de Dieu qui lui permet d’avancer et de se sentir, avec ses collaborateurs, comme dans une grande famille. Femme travailleuse, mais aussi mère et modèle. Fervente chrétienne, sans radicalisme religieux dans son approche, elle sait faire attention aux signes du temps et suivre son intuition.

Nathasha & Farah

Voir les commentaires

L'improbable fraternité

5 Septembre 2016, 04:32am

Publié par Nathasha Pemba

Nous nous tenons toutes les deux sur la rampe de l’escalator quand nous descendons. Devant le vendeur des glaces sur la place Laurier, se tient un homme. Il nous guette. Il pose sa main sur son front comme pour se protéger du soleil. Son autre main tient un sac en plastique. Il a un sac posé sur le dos. Il nous regarde. Il ne fait pas chaud. Il n’y a pas de soleil que les filtres de la toiture ne laissent nous envahir. Il fait bon vivre ici. On se croirait dans une autre ville. Je me dis qu’il utilise simultanément sa main et son front pour nous identifier. Personnellement, je ne le connais pas. Je ne l’ai jamais vu. Je suis arrivée il y a une semaine ici. À Québec. J’ai dormi sept jours d’affilée. Pour me remettre du décalage horaire. Enfin je n’ai pas dormi, dirais-je. J’ai vécu entre mon lit, les toilettes et la salle de bain durant sept jours. Et la salle à manger aussi.

Lorsque nous sommes devant lui, il s’approche de nous. Il approche son visage de celui de Lénaelle. Probablement pour l’embrasser. C’est curieux ! Il a la physionomie des gens qui aiment les bisous. Dans le quartier où j’ai grandi, il y en avait un comme cela. Pendant longtemps nous l’avions surnommé « tonton Bisard ». À son insu bien sûr. Je connais ce genre de personnes et je refuse de me laisser embrasser gratuitement comme ça. Je sors rapidement ma main de la poche de ma veste. Et j’attends qu’il finisse avec Lénaelle. Si c’est son ami, je ne veux pas lui donner de mauvaises habitudes. Je ne pense pas que ce soit son petit-ami. Il est trop âgé

Quand il s’est approché de moi, je lui ai rapidement tendu la main. Probablement gêné, il n’a pas hésité à me dire :

-Y a-t-il des jeunes et jolies dames qui n’aiment pas les bisous ici ?

Je n’ai pas répondu. Vilaine blague. Relou et chelou. J’ai imposé la main. Il l’a prise dans ses mains. A voulu la porter vers sa bouche pour me faire un baisemain comme à l’époque de Louis XIV. J’ai retiré ma main. Et là, faussement outrée, je lui ai dit que la salutation viendrait la prochaine fois.

-Pas mal, dit-il en souriant.

Je m’éloigne d’eux. Je vais m’asseoir chez le vendeur des glaces. Lénaelle me fusille du regard. Elle me connaît un peu. Elle sait que je ne suis pas facile.

Ce matin Lénaelle a entrepris de me faire visiter les lieux des shoppings à coût pas très élevés. Nous sommes assez chargées. Manteaux doudounes, bottes, écharpes, pull, jeans, collant. Il faut se préparer pour l’hiver à venir. Le bon monsieur n’a pas pris la peine de nous proposer son aide. Pourtant il nous a imposé sa présence. Je suis assise. Je commande une glace chocolat menthe. Je vois qu’ils discutent. Vu la mine gaie de mon amie, je me dis qu’ils doivent bien se connaître. Elle gesticule. Elle rit. Elle sort des « Ooooh » et des « Aaaah ». Sa bouche change de forme à tout moment.

Il est en bleu blanc rouge. Il tient désormais son sac à dos à la main. Le frappe légèrement sur son genou droit. Un signe de timidité, disait ma mère. Quand tu vois un homme multiplier des gestes incompréhensibles et sans intérêt, cela signifie qu’il a peur de rater son coup. Qu’il est timide. Un homme trop gentil. Non.

Environ une heure plus tard, mon amie vient me rejoindre.

-C’est qui cet homme ?

Elle éclate de rire. Elle me paraît comme transportée dans un autre monde. Emportée par une exultation surnaturelle. Je ne comprends rien. Je n’ai rien vu venir. Bon je sais que cela ne peut être son ami. Ce n’est pas son genre, sauf si en quittant le pays, elle a changé de genre. Devant mon regard étonné, elle est prise d’un fou rire dont les enjeux dépassent vraisemblablement mon entendement. J’attends qu’elle se calme. Il a fallu encore vingt minutes. Elle a des larmes aux yeux. Des larmes de fou rire bien sûr. Elle se calme. Je fournis un effort pour ne pas paraître comme une idiote devant elle. La connaissant, elle peut encore éclater de rire. C’est comme si je savais. En moins d’une minute, elle sursaute. Elle crie : « les toilettes !!! ». Je regarde autour de nous. Les gens passent. Repassent. Et passent encore. Dans cette foulée humaine, chacun est visible, mais anonyme. Elle a empoigné ma jupe avec sa main les jambes jointes.

-S’il te plaît, je vais faire dans mes vêtements Je n’en peux plus. Les toilettes !!!!

Je ne réponds pas. Je prends ses affaires et je la laisse partir.

En sortant des toilettes, je fais attention à ne pas la faire rire, parce que je veux qu’elle me parle de cet homme.

-C’est un Africain. Je suppose.

-Ça se voit que c’est un Africain, dis donc !

-Non. Mademoiselle, je suis désolée. Tous les Noirs ne sont pas des Africains.

-Ok. Tu as raison.

-Parle-moi de lui.

-Un vieux avec qui j’aime discuter. À chaque fois qu’il me voit, il vient toujours me demander mon CV.

-Ah ! Mais j’ai de la chance, alors ! Il pourra me trouver du travail. Sauf s’il est un tyran des bisous.

-Cela m’étonnerait parce que je ne pense pas qu’il travaille lui-même.

Nous éclatons de rire. Cette fois-ci nous prenons la peine de ne pas trop rire.

-C’est quoi son nom ?

-Je n’en sais rien.

Désormais j’ai un appartement. C’est rassurant et cela est le signe de mon indépendance. J’ai passé un mois chez Lénaelle. Elle travaille dans une grande boîte ici. Elle gagne très bien sa vie. Sa maison est composée de quatre chambres, deux salles de bain. Résidence sécurisée. Elle vit seule. Je suis partie de chez elle parce qu’elle a refusé que je participe aux charges et au loyer. Je suis partie un matin. Elle était au boulot. Le soir, en rentrant, elle m’a téléphoné en riant.

-Rien ne m’étonne en fait. Chaque soir, en rentrant, j’avais peur de ne pas te trouver.

Rien n’a changé. Elle vient chez moi tous les week-ends. Elle ne repart que le lundi matin. Et moi aussi je le fais souvent. D'ailleurs j'ai toujours une clé de sa maison. Mais au moins nous sommes chacune chez elle. Lorsque je lui parle de la juste distance, elle dit que j’exagère. Qu’elle ne me mettrait jamais dehors. Je ris dans mon cœur. Je sais qu'elle ne peut pas me mettre dehors. En réalité, le problème n’est pas de mettre quelqu’un dehors, mais de le mettre mal à l’aise en l’hébergeant. J’ai vu des gens héberger gentiment des gens et leur répéter tous les jours « le courant coûte cher. Éteins toujours » ou encore « l’eau coûte cher ». Des choses comme ça. Ce qui n’est pas du tout faux d’ailleurs. La vie coûte cher par ici. Mais ce n’est vraiment pas ce que j’ai envie d’entendre tous les jours. Alors, je préfère rester chez moi. Dormir jusqu’à midi. Et aller voir les gens. La juste distance.

Plusieurs semaines se sont écoulées. Je suis à l’épicerie. J’attends mon tour pour payer. J’entends une voix masculine.

-Ça va ?

Je me retourne. C’est le Monsieur aux bisous. Il approche son visage. Certainement pour plaquer sur l’une de mes joues, l’un de ses bisous dont il est désormais l’incarnation. Je me retourne très vite. J’ai décidé de l’ignorer. Je me demande pourquoi il n’embrasse pas les autres filles qui sont autour de nous. Je franchis la caisse. Je passe vite. J’ouvre la porte. Il est devant moi.

-As-tu un CV ?

Je ne réponds pas. Je continue. Il a compris qu’il ne doit pas insister.

Quelques mois plus tard… On se retrouve un jour dans un centre d’achat. Je suis avec une camarade de classe. On l’aperçoit. Il vient vers nous. Il sourit. Puis il se ravise. Je demande à ma camarade si elle le connaît. Elle m’explique qu’en fait, le type adore les personnes de sexe féminin. Ce qui ne m’étonne pas.

-Bah. C’est un dragueur.

-Ah bon ! Il veut…

-Oui.

Il a rasé les murs. Il a disparu.

Nous éclatons de rire. Je me dis que le CV est peut-être sa méthode d’aborder les filles. Ah ! Quelle histoire. Le type doit certainement se dire que toutes les femmes noires dans ce pays sont à la recherche d’un travail. Je souris. Je me demande combien de CV il doit conserver chez lui. Quand je pense qu’il doit être le père de quelqu’un quelque part dans l’univers !

Cela fait déjà plus d’une année que je vais travailler dans un musée. Ce soir en rentrant, je suis fatiguée. J’ai travaillé toute la journée. J’ai envie de me projeter dans les feux de signalisation pour qu’ils restent éternellement au vert du côté des piétons. Tout me paraît lent et long. Je n’ai pas envie de réfléchir. J’observe dans le vide l’inédit de cette soirée. Tout le monde est pressé. Un moment d’attention. J’aperçois un homme. Vêtu de bleu blanc rouge, un sachet en main. Je me dis que je vais l’ignorer. Je suis fatiguée. Pourtant dans mon éreintement, j’ai envie de réfléchir sur ce frère improbable qui court sur tout ce qui est Féminin et Noire. Je ne le définirais pas comme un panafricaniste. Non. C’est trop réducteur. Il est plus que cela. Toute personne à la peau noire l’attire. Je me suis toujours posée la question de savoir pourquoi ? Je n’ai jamais obtenu de réponse. Sauf dans mon imagination. Est-il un homme en profonde solitude ? La solitude tue. Nous l’ignorons souvent dans ce monde où nous avons choisi de courir même en dormant. Il y a des gens qui ne vivent que par leur travail. En dehors, c’est la catastrophe. Peut-être que faute de pleurer, l’improbable frère est obligé de forcer la fraternité. Il y a beaucoup d’hommes ici qui ont été mis dehors par leurs ex, traqués par la justice, ils vivent désormais dans la rue. La confiance leur a été volée. À travers l’idée du CV. Je ne vois pas comment cet homme qui pourrait avoir plus de 60 ans peut rechercher quelque chose qu’on a peur de nommer fraternité. Il le fait si mal que tout le monde le fuit. Personnellement il m’ennuie, mais j’ai envie de me dire que c’est une personne à aider. Peut-être prendre une journée entière et l’écouter. On ne peut pas s’accrocher ainsi à quelque chose qui ne fonctionne pas. Que se passe-t-il ? Bon j’arrête de faire la psy.

Le feu pour les pétons passe au vert. Je traverse. Je tombe juste devant lui. Obligée de le confronter. Il s’approche. Je lui dis en l’engueulant :

-Vous devez arrêter avec vos bisous. C’est du harcèlement !

Il se sent intimidé. Il reste dans son coin. Je suis un peu triste. Mais c’est une technique que j’utilise pour calmer les gens et leur faire prendre conscience qu’il y a des attitudes qui ne sont pas normales avec tout le monde. On ne force rien dans les sentiments. Le bus arrive. J’entre la première. Je m’assois. Il entre. Il vient s’asseoir juste à mes côtés. Il se tourne vers moi. Je range mes écouteurs dans le sac. Ça y est ! Je vais l’écouter. Je veux savoir ce qu’il attend de moi.

-Je suis Béninois !

Je suis étonnée. Je suis Béninoise aussi. Mais je ne le lui dis pas.

-Tu es Africaine ?

J’ai envie de rire. Mais je me retiens. Pour la première fois, il ne me parle pas de CV.

-Non. Je suis Haïtienne.

-Ok. Ce n’est pas grave. Nous sommes tous frères. Vous avez un beau sourire.

-Merci.

Puisqu’il est assis à mes côtés, je décide de l’observer à son insu. Il porte un pantalon Jeans bleu. Une chemise à carreaux, bleu blanc rouge. Feutre bleu sur le crâne. La monture de ses lunettes seule est différente. Elle est mauve. Il s’est mis à regarder droit devant lui. J’ai fermé les yeux. En les rouvrant, il n’était plus là. J’avais oublié que le frère improbable accostait toute fille africaine qu’il rencontrait sur son chemin. En me retournant, j’ai vu qu’il était assis à côté d’une fille noire. Il fait en sorte que la fille ne lui pose aucune question sur moi. Il m’ignore. Je réfléchis sur lui en me disant qu’il doit avoir un problème. Je veux l’inviter. Je ne sais pas où il va, mais je vais le faire. C’est inquiétant qu’un homme accoste ainsi les femmes.

Quelques arrêts de plus. La fille avec qui il discutait descend. Une autre fille noire monte. Il se déplace vers elle. Je sens que je vais avoir du fil à retordre si je dois discuter avec lui un jour. Peut-être que je précipite trop les choses. Je ferme les yeux. Je suis fatiguée.

Une station avant la mienne, je le vois descendre avec la fille noire. Je les vois partir. Impuissante. Je n’ai pas eu le courage de lui proposer mon aide. Il va probablement chercher le CV de cette fille. Le bus s’éloigne.

Nathasha Pemba

Voir les commentaires

L’ORANGERAIE DE LARRY TREMBLAY: ENTRE VALEURS RELIGIEUSES OU COMMUNAUTAIRES ET VALEURS UNIVERSELLES.

14 Août 2016, 05:25am

Publié par Nathasha Pemba

Larry Tremblay est un écrivain québécois. Il est l'auteur de plusieurs oeuvres littéraires dont plus de seize pièces de théâtre, quelques essais, de recueils de poésie et des romans. L'orangeraie, son quatrième roman a reçu le "Prix des libraires du Québec".

Méfiance et délitement du lien social : telles sont les afflictions qui définissent l'action du terrorisme selon Tremblay. Il écrit, dans un style clair, et limpide, néanmoins poétique, ce que vit le monde d'aujourd'hui. C'est ce qui fait de son roman un incontournable de notre temps, car la question du terrorisme qui se pose encore, aujourd'hui, avec acuité, est toujours en quête de solutions.

En effet, depuis quelques mois déjà, le monde ne passe pas plus de deux semaines, sans qu’il n’y ait de revendications d'attentats à travers le monde. Il y a, par ailleurs, des pays qui vivent le terrorisme au quotidien. C’est le cas de la Syrie notamment. Et l’on pourrait dire, en parlant de terrorisme, qu’il n’existe pas une seule de forme de terrorisme, puisque la réalité que ce mot décrit est protéiforme. Mais tout le monde restera unanime sur le fait que lorsqu’on parle de terrorisme, il est forcément question d’actes de violences, commis soit par une organisation soit par des individus isolés. Le seul objectif des terroristes est de créer un climat d’insécurité, même si certains chefs terroristes utilisent désormais le nom de Dieu pour manipuler les candidats au sacrifice ultime.

Toutefois le terrorisme dont il est question dans L’orangeraie a un nom : le djihadisme. Celui-ci utilise aujourd’hui plusieurs moyens pour créer un climat de terreur mais aussi pour faire du chantage à des gouvernements de leur choix, comme on le voit aujourd'hui avec le gouvernement français. Par conséquent, comme les autres types de terrorisme, le djihadisme inflige, lui aussi, des dommages ou des torts aux personnes et aux biens. Il désagrège le vivre-ensemble, crée la zizanie, enfonce dans la stigmatisation et engendre la méfiance.

Meursault contre-enquête de Kamel Daoud, 2084 de Boualem Sansal, L’Étranger de Camus, sont autant d’exemples qui traitent d’une question qui, sans être intimement liée au terrorisme selon la version de L’orangeraie, touchent ladite question et pose le problème de l’existence religieuse communautaire et de l’inexistence sociale de soi comme un problème fondamental pour ceux et celles qui sont invités à venger des proches.

Ces œuvres, précitées, se sont imposées à moi lorsque j’ai commencé la lecture de L’orangeraie. Il y a, à mon avis, une similitude entre Amed de Tremblay et Haroun de Daoud. Les deux ont la mission de venger, dans des contextes différents certes, mais de venger des proches pour sauver l'honneur de la famille, de la communauté et de la religion. L’œuvre de Tremblay évoque le problème du terrorisme à travers le djihadisme, dans un pays, quelque part à travers le monde, un pays qui n’est nommé nulle part. Un pays en guerre, entouré de montagnes.

Cette espèce de neutralité géographique est certainement une des marques spécifiques de l'auteur pour montrer que le problème qu’il pose, à savoir celui du terrorisme, est un problème universel.

Chaque illustration avancée souligne les vives réalités que connaissent ces personnages : confusion entre religion, politique et culture, la démission des adultes et l’instrumentalisation de la foi, la résignation ou le silence des femmes/mères.

L’orangeraie est un livre puissant qui habite pendant longtemps celui qui le lit. Il est puissant parce qu’il cible exactement, à travers le dévoilement de la manipulation de l’innocence et de la tradition religieuse, un immense sujet. Il vous habite pendant longtemps parce qu’avec les attentats qui sont devenus légions dans notre société, faite d'hyper médiatisation et dirigée par la mondialisation, il est difficile de ne pas se souvenir de l’histoire de ces deux garçons sacrifiés par des adultes en quête de légitimité religieuse et clanique.

Le roman commence par l’image d’une famille heureuse et unie : les deux jumeaux, la grand-mère et la mère. En effet, il est question d’Amed et d’Aziz, frères jumeaux, élevés ensemble, autour de l’orangeraie familiale, et dont le destin sera celui d’honorer la mort des leurs. Après le passage d’un obus qui tue leurs grands-parents, l’harmonie familiale s’évapore dans les cendres des obus et de la folie humaine. Arrive un homme du village appelé Soulayed qui, de commun accord avec les parents des jumeaux va leur proposer le martyre de Dieu comme voie du bonheur.

Il sera, dès lors, question de choisir entre les deux, celui qui pourra partir. Partir comme martyr pour une "autotorture". Il s’agira, en réalité, de faire porter une ceinture d’explosifs à un enfant de neuf ans pour pouvoir venger ses grands-parents et les autres morts du village. La vengeance, l’honneur et la gloire de Dieu sont les mobiles de ce martyre. L’enfant doit alors devenir, pour un instant, en attendant sa mort, un enfant soldat. Mais un enfant soldat dont la mission sera de tuer d’autres enfants, innocents comme lui.

Arrachés à la vie par la faute de certains adultes. Il faudra sacrifier un enfant, comme l’ont fait plusieurs familles au village. Ce sera donc aux parents de déterminer celui qu’ils enverront au supplice. Le choix du père se portera sur Amed, tandis que celui de la mère se portera sur Aziz. Pour la mère, ce sera simple. Aziz ne sait pas qu’il est en fin de vie, parce que portant une malformation cardiaque. Il est donc le sacrifice idéal. Dans la mesure où Aziz et Amed se ressemblent comme deux gouttes d’eau, il sera, dès lors, possible de tromper la vigilance du père. Il serait donc plus intéressant, aux yeux de la mère, qu’Aziz meure en savourant le bonheur du martyre au lieu de mourir faiblard sur un lit d'hôpital. Mais la ruse de la mère c'est de pouvoir donner à se donner l’occasion de garder avec elle, quelques temps encore, un de ses fils, Amed. Ainsi Amed devra-t-il désormais s’appeler Aziz pour tromper le père et le village.

Entre l’astuce maternelle et la sagesse féminine, Tamara réussira-t-elle à cacher ce lourd secret à son mari ? Et Amed, le nouvel Aziz, assumera-t-il, sans état d’âmes, ce martyre de son frère jumeau ? Comment comprendre cette volonté tenace d’un homme qui n’est pas membre de la famille à vouloir à tout prix envoyer des enfants au martyre ? Comment Tamara, Amed et le père surmonteront-ils ce sacrifice ?

L’orangeraie m’a fait penser à un épisode biblique, celui de Jacob et d’Esaü où ce dernier cède son droit d’ainesse à son frère Jacob. Ici il ne sera pas question de ce type de sacrifices, mais il sera encore question de la complicité entre les deux jumeaux, et de l'intelligence de leur mère pour pouvoir donner sens à quelque chose. Aziz acceptera de mourir en se faisant exploser. Il donnera sens à l'histoire et à la révolte d'Amed.

La relation que je fais avec Meursault Contre-enquête de Kamel Daoud, un autre livre qui m’habite encore et que je n’ai jamais eu le courage de "chroniquer", se situe justement au niveau de cette idée de la fraternité: deux frères que l'on sépare, mais dont l'un deviendra la mission de l'autre. Ahmed me rappelle Haroun, le frère de Moussa, l’Arabe tué par Meursault. Haroun est presque condamné à venger son frère. Il finit par ne pas exister lui-même , parce que l’existence que sa mère décide de lui attribuer est celle de son frère.

C’est effectivement ce qui arrive à tous ces enfants envoyés au djihad, qui sont condamnés à faire la volonté de leur maîtres et dont l’existence se dissout dans la volonté même de ces maîtres ou de leurs parents. L'existence, la leur, n'est plus un don, mais une attribution. Ils vivent sans vivre, parce qu’ils vivent pour venger. Et comme on le verra, tout au long du livre, toute la vie, après le djihad d’Aziz, sera un combat entre Aziz sa nouvelle personnalité et Amed sa vraie personnalité. Il a fallu le génie de Tremblay pour mêler et démêler toute cette complexité. Il l’a brillamment réussi.

Personnellement, j'estime qu'il faut de la concentration pour pouvoir comprendre de quoi parle véritablement ce roman et du mal que l'on inflige aux enfants en leur imposant l'idée du martyre. Cependant le grand problème, multiple, que pose l’auteur ne doit pas être éludé : celui du Dieu façonné par les hommes, un Dieu ayant le goût du sang de ses Créés, un Dieu affectionnant les tueries; celui de l'avenir que certains adultes choisissent de donner aux enfants; celui du rôle et la place de la religion dans les traditions. Doit-on tuer une masse de personnes au nom de Dieu ou de l’honneur ? Quel Dieu ? Quel honneur ?

Ce roman de Larry Tremblay est simplement extraordinaire. Il suggère implicitement de refonder la question du vivre-ensemble et de revoir le problème de la religion qui, au lieu de rassembler, divise et fragmente le lien social ou familial, comme nous le constatons dans le roman, lorsque qu’Amed le nouvel Aziz est renié par les siens, en commençant par sa famille. Il faut reconnaître qu’il est tout de même troublant de constater qu’au nom de Dieu, les soi-disant nouveaux martyrs de la religion sacrifient leur vie et celle des autres, sans même leur demander leur avis. Un attentat change toujours la vie des gens, des victimes et des parents qui désormais ont du mal à avancer, parce que chaque victime a un nom, une histoire et un projet.

Amed le nouvel Aziz en fera les frais, même longtemps après avoir quitté son pays.

Ce roman est donc un appel non seulement aux lecteurs, mais aussi aux politiques, aux parents, aux enfants et aux religieux qui parfois, à cause de leur silence injustifié, se font complices des tueurs. Condamner le terrorisme c’est déjà lutter contre ce problème. Si les terroristes veulent nous faire croire que le djihadisme est une chose normale, notre mission est de leur faire croire que ce n’est justement pas une normalité. Situer d’emblée le djihadisme sur le registre de l’immoral absolu, c’est gagner une première bataille contre les terroristes. Par son caractère meurtrier et criminel, le djihadisme est avant tout, la suppression d’une vie, une atteinte au droit d’exister avant d’être une atteinte au droit de disposer de son propre corps.

Tremblay questionne notre monde. Il dénonce le mensonge des adultes. Il pose indirectement la question de la morale kantienne de l’humanité : « agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». Il s’agit donc d’accorder une place au sentiment du devoir à l’égard d’autrui, pour permettre à chacun, comme le souligne encore Kant, de considérer l’homme, non pas comme un moyen, mais toujours comme une fin. Le terrorisme ne peut être banalisé, car il est beaucoup trop présent dans notre monde d’aujourd’hui, c’est pourquoi au nom de la dignité humaine, nous devons tous nous sentir concernés car, ainsi que l’écrit Habermas, « le terrorisme ne sert aucune cause : il est un canal maléfique qui cherche profondément à assujettir l’humanité. Les attentats, qu’ils soient justifiés ou non, nuisent simplement à l’humanité » .

Pour moi, L’orangeraie est un appel à la responsabilité.

Je vous le recommande.

Nathasha Pemba

Références de l'oeuvre,

Larry Tremblay, L'orangeraie, Paris, GALLIMARD (2016)

Éditions originale,

Larry, Tremblay, L'orangeraie, Québec, Alto, 2013.

ISBN : 978-2-89694-169-8

ISBN : 2070469263

Voir les commentaires

Le libraire dans la vie du lecteur: une belle symphonie

6 Août 2016, 08:05am

Publié par Nathasha Pemba

Le Libraire ce n'est pas seulement celui qui encaisse les sous. Vous indique le lieu où placer votre carte bancaire. Vous tend un ticket et vous demande: « besoin d'une poche? ». Et qui, à la fin, répète: "Merci-Au revoir". Sans oublier « À bientôt ». Il en existe certainement, ce genre de libraires, ceux-là qui dévergondent le métier et pervertissent la vocation. Ceux qui sont passionnés du Lucre et non pas du Livre. Pourtant on ne peut être libraire sans aimer le livre. Même si on décide de vivre de son salaire de libraire, il faut aimer livre, parce si un libraire n’est pas capable de transmettre sa passion à un lecteur, il va à l’encontre de sa vocation, puisque c’est à travers cette transmission de sa passion qu’il peut réussir à vendre un livre.

Hier j'ai rencontré un Libraire, je suis restée plus d'une heure à parler Livres avec lui. Je revenais de mon travail et je suis passée dans cette grande et belle Librairie au cœur de Sainte Foy, à la place « Pyramide ». La librairie « La liberté » est la première librairie où j’ai posé mes pas quand je suis arrivée dans la ville de Québec. Depuis lors, je suis devenue une fidèle discrète. J’y vais quasiment toutes les semaines, puisqu’elle se situe sur mon chemin, entre le parcours des bus 7 et 13 que j’emprunte pour rentrer chez moi. Ce soir-là, en discutant avec un des libraires, je ne me suis pas rendue compte que le temps passait. J’ai oublié ma faim. Je cherchais précisément trois livres: « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir, « Paris est une fête » d'Hemingway et « De nos frères blessés » de Joseph Andras. Les deux premiers étaient ses préférés. Il savait exactement sur quels rayons ils se trouvaient. Et le troisième, « De nos frères blessés », qui vient tout juste de sortir nous a conduit vers un auteur que nous affectionnions tous les deux, Kamel Daoud avec « Meursault Contre-enquête ». Ce livre qui est devenu un livre référence pour moi. Puis je lui ai parlé de mon désir de découvrir les Lettres québécoises. Je trouve que cela est utile surtout lorsqu’on vit là. J’en ai déjà lu quelques uns, mais ce n’est pas assez. Je lui ai parlé donc des trois premiers sur ma liste(« L’orangeraie », « L’école des chiens », « La femme qui fuit »). Il m'a dit que c'était un bon choix. Ensuite il m’a parlé de « Journal 1955-1962» de Mouloud Feraoun, un livre qui me plairait probablement, selon lui. En lui parlant de l’urgence de lire « le deuxième sexe » pour des besoins académiques, il m’a suggéré une auteure québécoise « Annie Cloutier », qui donne une autre approche du féminisme dans « Aimer, Materner, Jubiler. L’impensé féministe ». Il m’a demandé quel auteur africain lui suggérerais-je à lire pour l’été. « Congo Inc. Le testament de Bismarck » de Jean Bofane, a été mon conseil. C’est un livre que j’ai lu et aimé. Puis nous avons parlé des écrits de Tocqueville sur le féminisme et sur l’esclavage en Amérique. J’ai découvert donc que j’avais en face de moi un passionné de lettres. Puis il fallait que je rentre à la maison. À la fin, nous étions tous les deux contents, parce que lui a fait son métier, conseil, vente et partage, et moi j’ai appris et acheté. L’argent est entré dans la caisse, la culture s’est exaltée. Tout le monde était content.

Le libraire ou la libraire, pour moi, c’est l’homme ou la femme de la rencontre. Si « au commencement est la relation », comme l’écrit Buber dans « Je et Tu » (citant Bachelard), je pense qu’au préalable est la rencontre. Il y a au fondement de la relation avec le libraire, la rencontre. Ce moment où pour la première fois l’on comprend dans son cœur qu’on reviendra toujours dans ces lieux. Pas toujours pour acheter, mais pour toucher, humer et discuter, car le libraire nous aura partagé le goût des livres, le goût des bons livres. À la fin j’ai fini par demander son nom au libraire. Pour revenir. Ou pour recommander des amis. Joël Vallières est son nom. Et je le remercie d’avoir su comprendre, en m’aidant à choisir sans s’imposer, quels étaient mes choix. Je souhaite une longue vie au métier de Libraire.

Nathasha Pemba

Voir les commentaires

Congo Inc. Le testament de Bismarck, de Jean Bofane.

19 Juillet 2016, 07:29am

Publié par Nathasha Pemba

Jean Bofane, écrivain congolais (RDC), est incontestablement aujourd’hui l’une des voix les plus remarquables de la littérature contemporaine de ce grand pays situé au cœur de l’Afrique. Congo Inc. Le testament de Bismarck est son deuxième roman après Mathématiques congolaises.

Comme le titre, la thématique centrale du roman est le Congo incarnant tout d’abord le lieu et l’objet de l’intrigue, ensuite une manière d’être, puis le lieu devenu désormais le terrain de toutes sortes de violences : l’exploitation du sous-sol, les viols à répétition, le déséquilibre des jeunes dans la ville de Kinshasa, les enfants sorciers, la prolifération des missionnaires de la bonne nouvelle, le conflit de génération, l'innovation imaginative et imaginante des « shégués » abandonnés à eux-mêmes, les escroqueries et abus des pays voisins, les intérêts et compromissions des grandes puissances, le réchauffement climatique, la vie sexuelle des "expatriés", les arrangements des ONG et des agences internationales, mais aussi le lieu de l’enlisement de la politique politicienne régnant à l’avantage de celui qui est armé etc.

Qui de nous aujourd’hui n’a pas envie de découvrir le monde, bien au-delà de nos espaces de vie traditionnels ? Les moyens se présentent de plus en plus à tous. Si hier, la télévision et la radio nous suffisaient, désormais Internet, les réseaux sociaux, les jeux vidéo et le téléphone portable rendent ce désir plus que probable. Désormais l’affirmation « le monde est un village planétaire » a tout son sens. Tel est à nos yeux, le jeune Isookanga, né Pygmée par accident. Refusant de se plier au déterminisme ethnique et clanique, il va se donner une mission : embrasser la mondialité en allant découvrir d’autres ailleurs et éviter ainsi de mourir « ignorant ». Ainsi, deviendra-t-il désormais « Isoo le mondialiste ». Il aspire désormais à connaître autre chose que ce qui lui présente son village de l’Équateur.

Pourquoi partir ? C’est la question que se pose son oncle Lomama, mais aussi tout l’entourage de Isookanga . Si la chanson dit « Partir c’est mourir un peu », pour Isoo, partir ce sera partir pour aller vivre. Ainsi s’en ira-t-il vers ce qu’il croira être son destin. Kinshasa, le lieu de son accomplissement. Tous les moyens étant bons pour réussir, il va tour à tour usurper l’identité d’un ami pour jouir de certaines prérogatives dans la ville capitale, se faire ami à des enfants qui luttent pour vivre, tisser des relations dangereuses avec un Chinois, puis avec des hommes de Loi pour s’attirer certaines faveurs pouvant lui permettre de faire décoller son entreprise qui, en vrai, n’existe que dans sa tête et dans son ordinateur. L’illusion aura vite fait de l’emporter car la fin du livre nous dira la suite.

Deux points ont retenu mon attention. Dans un premier moment, Jean Bofane avertit le lecteur sur la force du paradoxe congolais : un pays immensément riche que s’arrachent toutes les grandes puissances du monde, mais qui incarne à lui seul une grande misère matérielle qui touche de plus les sphères mentales des populations. C’est, par exemple, en découvrant le disque de son ami chinois Zhang Xia que Isoo, le mondialiste décomplexé, se rend compte que son pays est très riche, alors que lui et ses frères pataugent dans la boue de la misère. Vivre est un problème. Pourtant, il faut vivre et lutter pour que la possibilité de vivre triomphe. L’hypothèse de Isoo est donc la suivante : travailler même sous la bannière de la misère, car, comme le dit si bien Hugo, « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent ».

En second lieu, Jean Bofane élabore, de manière indirecte, un plaidoyer pour que le peuple congolais retrouve sa dignité d’êtres humains. C’est ici alors qu’il ne faut pas se limiter à voir dans l’œuvre de Bofane un condensé de satires. Son œuvre est une fiction politique et sociale parce qu’elle dénonce le poids de l’existence misérable que les décideurs font peser sur les enfants dont l’avenir, dès la naissance, est déjà hypothéqué et confisqué. Comment, en effet, peut vivre un enfant dont les parents ont été tués sous ses yeux ? Comment un enfant, désormais seul au monde, peut envisager son avenir ? Mais aussi quelle peut être la part de toutes ces Missions de sécurité qui, venant pour défendre la population, utilisent les mineures comme concubines, sans pourtant se rendre compte qu’ils pratiquent la pédophilie qu’ils condamnent pourtant chez eux en Occident ? Et tous ces viols à répétition qui sont devenus des armes de guerre ? Si le propre d’une fiction est de narrer et non de porter un jugement de valeur, il me semble impossible d’imaginer que Bofane ait pu écrire ce roman sans un regard sur les enjeux pratiques à venir, sur la situation de la RDC, et de la plupart des pays d'Afrique. Au moment où les systèmes politiques et les violences ont tendance à s’éterniser dans ce coin non moins important du globe, il y a comme un appel à réinventer l’idéal de mondialisation qui ne doit pas se limiter au niveau économique, mais doit s'étendre aussi au niveau humain. Et si l’on mondialisait le Bien et le Vrai ? Et si l’on mondialisait véritablement les droits de l’homme en ne les limitant pas aux déclarations et aux anniversaires ?

Jean Bofane écrivain congolais. Il écrit sur le Congo et pour le Congo. Jean Bofane écrit aussi sur l'Afrique et pour l'Afrique, parce que les sujets qu'il soulève touchent de près les réalités de la plupart des pays africains. Jean Bofane écrit pour le monde, parce que le problème de l'humanité qui le tracasse est un problème universel.

Savante, bien menée, intellectuelle et intelligente, la plume de Jean Bofane ne laisse pas indifférentes les personnes qui prennent le temps de la parcourir. Il est un auteur pour qui la précision et la logique de la pensée vont ensemble. Il rend accessible l’histoire de la République démocratique du Congo à travers ses beautés, ses espérances mais surtout à travers les misères qu’on lui impose depuis la colonisation. L’auteur essaie aussi de montrer que depuis 1885, l’histoire du Congo ne se décide quasiment pas au Congo. D’abord Berlin, puis désormais Bruxelles, Kinshasa, l’Équateur, Le Rwanda, Mbandaka au Nord du Congo, Kinsagani, New York, Chongkin, Vilnius… Autant de lieux où le Congo se pense encore comme un gâteau à se partager entre copains.

Au moment de ma lecture, je me disais que la fiction de Bofane n’était pas souple pour les esprits dispersés parce qu’il dit le « réel » et, des fois, le « simple » dans une érudition bien rare. Preuve d’une grande connaissance de l’histoire de son pays. Alors je me suis demandée, si à la place de la fiction, l’auteur avait écrit un essai sur l’histoire de la RDC, aurait-il été lu comme c’est le cas aujourd’hui ?

 

Nathasha Pemba

 

In Koli Jean Bofane, Congo Inc., Le testament de Bismarck, Actes Sud, 2014.

Voir les commentaires

<< < 10 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 > >>