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Le Sanctuaire de la Culture

Le coeur qui a bu du sang de Boris Mackayat

27 Octobre 2018, 18:28pm

Publié par Nathasha Pemba

Pour sa première oeuvre littéraire éditée, Boris Mackayat a choisi le genre de la nouvelle. Je découvre donc ce jeune auteur gabonais âgé de moins de 20 ans dans “Le coeur qui a bu du sang”, recueil composé de cinq nouvelles publié aux Éditions La Doxa en juin 2018.  Cinq nouvelles ou plutôt quatre nouvelles plus un hommage à son père. On y retrouve des thématiques diverses comme la sorcellerie, la stérilité, le délitement du lien familial, l'amour, la pauvreté… la jalousie. L’écrivain Boris Mackayat ancre ses nouvelles au Gabon, à Port-Gentil, à Mayoumba, à Libreville, mais aussi en Afrique du Sud, pays qu’il a eu l’occasion de visiter. Si l’oeuvre est une fiction, les histoires sont tirés de la vie quotidienne.

 

Le recueil commence avec la nouvelle “Owali” qui met à nue la misère d’une fille dépendante qui incarne la débauche et la misère sociale. Owali finit par sacrifier la liberté et l'autonomie de la femme sur l’autel de la débauche .

Cette nouvelle est une pépite qui se termine sur une chute géniale. Une réussite du point de vue des caractéristiques propres à la nouvelle.

 

La question de la stérilité masculine est un thème que l’on ne rencontre presque pas dans la littérature africaine. Boris Mackayat l’évoque sans tabou, avec les mots qu’il faut. La question est traitée dans la nouvelle “Un serpent dans mon lit” Dans cette nouvelle, il est question d’un amour fou entre Emmanuel et Laurianne: amour scolaire, ensuite amour-amour, puis mariage. Laurianne abandonne tout pour Emmanuel. Toutefois, l’on constate que l’amour ne semble pas assez fort pour que l’homme ose faire confiance à son épouse et lui confier ses soucis. Cet amour, ou disons ce faux amour revêtu désormais de la recherche d'honneurs rend Emmanuel fou au point de droguer son épouse pour la soumettre à un viol, juste pour ses honneurs. Honneurs qui feront certainement de lui un homme, un père aux yeux du monde alors qu’en réalité, il est stérile. Stérile, un adjectif pour femmes. En Afrique noire, un homme n’est jamais stérile. Encouragé par sa mère qui considère sa belle-fille, la fille de l'autre, comme une stérile, une moins que rien, Emmanuel va jusqu’au bout de sa logique… le suicide car il a compris qu’au stade où il est arrivé, il vaut mieux pour lui disparaître. Avant de se donner la mort, il décide d’écrire un mot à celle qu’il a aimé pour la dédouaner aux yeux de sa famille:

 

“ Tous les problèmes que nous avons eu pour avoir des enfants n’étaient pas de ta faute. Le problème ne venait pas de toi, mais de moi, je suis stérile (...) je n’ai jamais eu le courage de te le dire, encore moins de l’avouer à qui ce soit. Être un homme stérile dans notre société est honteux, je ne voulais pas faire face aux regards durs des gens ou encore être le sujet des moqueries des uns et des autres”

 

Au moment où Laurianne lit ce testament, elle ne peut plus rien faire. Il n’est plus là, le coeur a bu du sang.

 

Dans la nouvelle, “La mariée du pont”, une tragédie se dessine depuis le début. Une mère qui rejette sa fille. C’est le conflit mère-fille qui conduira la fille à la folie, non pas parce qu’elle l’aura cherché, mais parce qu’elle sera toujours étrangère à elle-même et étrangère aux autres. Sous l’emprise des puissances maléfiques et de la jalousie humaine, elle apportera la poisse à son entourage. Une histoire tragique qui nous conduit à réfléchir sur la qualité de l’amour. En effet, un amour raté produit toujours de mauvais fruits et détruit tout l’édifice émotionnel, affectif et relationnel.

 

Il est aussi à noter que Boris Mackayat peint de superbes portraits de femmes dans ce qu’elles peuvent avoir de beau ou de laid, du point de vue intérieur ou extérieur. En dehors de la nouvelle où il rend hommage à son père, toutes les nouvelles tournent autour de la femme. Ange et démon comme Owali; douce, fidèle et patiente comme Lauréanne, méchante comme la maman d’Emmanuel ou encore ultra méchante comme Alphonsine Simbou.

 

Comme je l’ai déjà dit ici sur mon blog, si j’aime les nouvelles, je suis consciente qu’écrire une chronique sur un recueil de nouvelles n’est pas du tout aisé. C’est pourquoi, en dehors des deux nouvelles mentionnées plus haut, j’invite chaque lecteur intéressé par l’oeuvre de ce jeune écrivain à se laisser guider par sa plume.

 

Bonne découverte,

 

Nathasha Pemba

Le Sanctuaire de la Culture

 

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Entretien avec Félicia Mihali, directrice des Éditions Hashtag

15 Octobre 2018, 03:20am

Publié par Nathasha Pemba

©Crédit photo: Martine Doyon

-Bonjour Félicia, pouvez-vous nous présenter à nos lecteurs ? Qui êtes vous ? Quel est votre parcours ? Le public des Éditions Hashtag ?

 

Née en Roumanie, je vis au Québec depuis 18 ans. J’ai commencé à écrire en roumain, ensuite j’ai renoncé à ma langue maternelle pour passer à la création en français et en anglais. Jusqu’à présent, j’ai publié neuf romans en français et deux en anglais, avec Éditions XYZ, respectivement Linda Leith Publishing. En parallèle, je me suis aussi consacrée au journalisme, en tant qu’éditeur en chef du magazine Terra Nova, et à l’enseignement du français et de l’histoire. Présentement, je relève un nouveau défi, celui d’éditrice, avec une maison d’édition que j’ai fondée avec une équipe formée de collègues et d’amis littéraires.

 

 

On vous connaît comme auteure, aujourd’hui vous êtes éditrice, comment fait-on pour passer d’auteure à éditrice ?

 

Je suis encore à mes débuts comme éditrice et cela peut être une bonne et une mauvaise chose en même temps. Le bon côté est le fait que, en tant que lectrice avisée, je demande aux autres ce que j’omets de faire comme écrivain. Comme écrivain, on est souvent désordonné avec nos idées et la manière de les exprimer, on fait des concessions aux longueurs inexpressives qui embourbent l’action. Comme éditeur, on apprend à couper dans le gras sans pitié. Et ceux qui ne veulent pas accepter cette manière impitoyable de travailler le texte ne peuvent pas publier chez Hashtag.  Le côté moins glamour est que ce travail dévore tout mon temps. J’ai le sentiment que pour les quelques années à venir, je vais pouvoir me consacrer moins à mes propre projets littéraires. J’espère toutefois que cette expérience sera des plus enrichissantes, et qu’elle va m’aider à devenir un meilleur écrivain. 

 

 

Pourquoi êtes-vous devenue éditrice ? En quoi consiste le métier d’éditeur ?

 

Mon initiative est partie d’un état de mécontentement quant à la production littéraire québécoise et canadienne dans le sens large. Malgré notre grande ouverture spirituelle vers le monde, en matière de culture nous restons, je pense,  assez provinciaux, prisonniers des modes, des tendances, des amitiés, des voisinages, des traditions littéraires. On risque ainsi de rater un bon nombre d’auteurs moins publicisés à cause de leur faible rentabilité en matière de ventes. Des auteurs comme James Joyce, Marcel Proust ou Virginia Wolf, qui sont justement les fondateurs de la modernité littéraire, ne pourraient jamais publier de nos jours. D’ailleurs Virginia Wolf elle-même a fondé sa maison d’édition pour publier des textes qui n’avaient pas beaucoup d’appeal pour les éditeurs britanniques à l’époque. Je ne dis pas que ce qu’on publie au Québec et au Canada est mauvais, bien au contraire, sauf que le paysage manque cruellement de diversité. Et par diversité je ne dis pas seulement diversité ethnique mais aussi bien sexuelle ou générationnelle. Il est rare de voir un début à soixante ans, par exemple, ou à vingt ans. Et comme formation, on se fie surtout aux ressortissants des départements de création littéraire, ce qui donne des œuvres bien écrites mais sans trame narrative. Comme vous voyez, il y a beaucoup de lacunes à remplir, des espaces que peu d’éditeurs veulent explorer de ce côté-ci de l’océan. Nous voudrions donner voix aux bons auteurs et rester autant que possible loin du star-system qui domine la littérature tout comme le cinéma.  Allain Robe-Grillet disait qu’un éditeur publie des livres pour faire de l’argent, alors qu’un BON éditeur publie des livres que personne ne lit. Lorsque son roman Les gommes avait été publié dans la décennie cinquante, il s’était vendu à 400 exemplaires dans toute la francophonie. En même temps, la vague du nouveau roman, dont il faisait partie, avait rendu les Éditions de Minuit d’une petite maison débutante dans ce qu’elle est devenue maintenant, une des plus grandes institutions culturelles. Nous ne sommes pas aussi braves pour publier ce que personne ne lit, mais nous espérons cependant faire des découvertes toute aussi intéressantes que le nouveau roman dans les années cinquante.

 

 

Comment, selon vous, doit être la relation d’un éditeur avec ses écrivains ?

 

Pour le moment, mon expérience est assez limitée mais elle a été enrichissante des deux côtés. Si les jeunes écrivains que j’ai accompagnés se sont découverts comme auteurs, moi aussi j’ai appris à devenir éditrice et travailler sur un manuscrit qui n’est pas le mien. Pendant cette démarche, j’ai eu la chance de travailler avec des auteurs qui m’ont fait confiance et ont écouté jusqu’au bout les suggestions de réécriture. Avec les écrivains en général,  la tâche la plus difficile est de les convaincre qu’ils n’ont pas créé l’œuvre parfaite. Leur demander des changements est synonyme pour eux d’un harakiri. Ils faut accepter que les modifications ne sont qu’une chirurgie douloureuse pour le bien-être du corps entier.  Il y a certainement des exceptions à cette règle et nous sommes très ouverts pour publier l’œuvre parfaite, sans avoir à travailler dessus. Cela va nous sauver du temps et de l’argent. Ce que nous espérons fortement est de ne jamais être obligés de faire des concessions et commencer à publier les œuvres des amis, des personnes influentes, des ceux avec connections dans le milieu culturel. C’est cela qui tue l’industrie du livre et aucun éditeur ne peut échapper à ce système de réseautage.  

 

 

Quel type d’auteur souhaiteriez-vous avoir dans votre maison d’édition ?

 

Nous sommes intéressés par la bonne littérature d’abord dans le sens un peu désuet si vous voulez. Nous aimons l’encyclopédisme, l’érudition, l’aventure spirituelle. Nous voulons fouiller dans les communautés ethniques, celles qui n’intéressent pas les autres éditeurs. Pour beaucoup, diversité ethnique veut dire minorité visible, alors qu’il y a une grande diversité ethnique blanche, complètement invisible. Ou sont les auteurs en provenance de la communauté bulgare, tchèque, polonaise, serbe, portugaise, ukrainienne, russe, iranienne, irakienne, syrienne, etc ? Dans le cas d’un écrivain, ce qui fait la différence n’est pas la peau mais la langue, or cela s’avère parfois un défi de taille. Les auteurs qui écrivent en français ou anglais, alors qu’à la maison ils parlent une autre langue, doivent faire face à beaucoup d’obstacles avant d’aboutir à la publication. Face à un tel manuscrit, un éditeur hésite pour des bonnes raison : leur manuscrit nécessite un travail de correction plus poussé et, de plus, la publicité sera entravée par l’accent d’un tel auteur. C’est tout à fait compréhensible, mais cela réduit vraiment les chances des auteurs migrants. Tout aussi désavantagées sont certaines minorités sexuelles comme les travestis ou les gens avec un handicap physique. On accepte les homosexuelles, mais on trouve encore que les queers sont un peu trop forts pour notre goût un peu bourgeois, quoi qu’on dise. Il y a aussi les très jeunes, des gens sortis de nulle part, avec un grand talent mais qui ne font par partie des castes et de groupes littéraires, qui ne se trouvent sous l’aile d’aucun grand écrivain qui ait dirigé sa thèse de maitrise ou de doctorat. En règle générale, on publie les professeurs d’université, les enseignants au collégiale, les journalistes, les gens de l’édition, les traducteurs, les animateurs, et d’autres acteurs de l’industrie du livre. Mais, selon les manuscrits qu’on reçoit, il y a une jeune génération québécoise si talentueuse et si peu visible, aussi peu visible que certaines minorités ethniques.

 

 

 

Quels sont les conseils que vous donneriez à un écrivain qui veut voir son texte accepté ?

 

Qu’il soit sincère dans son écriture, indifférent aux modes et courants littéraires.  Qu’il lise chaque jour après avoir fini sa période d’écriture. Qu’il soit humble, ouverte à la critique. Qu’il lise d’abord les livres de ceux qui dirigent Hashtag. Publier ce n’est pas tout. Si un auteur vient chez nous, c’est parce qu’il nous fait confiance : il veut publier avec nous parce qu’il nous aime et non pas parce qu’il a été refusé ailleurs. On ne publie pas ce qui est refusé ailleurs, à moins qu’on tombe sur des auteurs qui soient refusés justement parce qu’ils sont trop originaux ou parce qu’ils ne font pas partie des amis de la maison. Le livre peut être mal écrit ou achevé en proportion de 60%. Si on voit le potentiel, on est disposé à travailler avec l’auteur. Ce qu’on bannit chez nous ce sont les idées communes, la banalité, le bavardage, la platitude.

 

 

Quel est votre écrivain (e) préféré (e) et pourquoi lui ou elle et pas un (ou une) autre ?

 

J’en ai une panoplie, mais avec l’âge je me réfère toujours aux classiques qui restent aussi modernes et complexes. J’ai commencé mon apprentissage littéraire sous l’influence de Gogol, Tchekhov, Gombrowicz, Kadaré, Thomas Mann, Cervantès, Flaubert, Hesse, Pavese, Faulkner, Miller, Mailer, Berberova. Depuis mon arrivée au Canada, je me suis spécialisée en littérature postcoloniale où je suis tombée en amour avec des auteurs comme Salman Rushdie, VS Naipaul, Hanif Kureishi, Zadie Smith. Leurs œuvres font preuve d’une grande complexité toute en ayant un langage simple. On apprend, tout en se divertissant.  

 

 

Le livre papier a-t-il encore de la valeur dans un monde hypernumérisant ?

 

Apparemment, oui. Les dernières études et statistiques montrent que le livre papier est plus en santé que jamais. Après des heures passées devant l’ordinateur ou l’écran du cellulaire, les gens ont vraiment envie de s’étendre au lit avec un livre dont les lignes ne glissent pas devant leurs yeux. La lecture est récemment devenue un moyen de repos contre l’agression cybernétique.

 

 

Que pensez-vous de l’autoédition ?

 

Je ne fais pas trop de confiance à l’autoédition, justement à cause du manque d’esprit critique et de la deuxième opinion. Je connais tellement d’auteurs qui s’auto-publient, mais leurs livres sont tout simplement illisibles. Je ne dis pas que cela ne peut donner de temps en temps de bons livres, sauf que je n’en ai pas encore rencontrés.

 

Un mot sur les prix littéraires ?

 

J’ai souvent été membre des jurys pour des prix ou des bourses littéraires, et j’ai toujours agi dans la bonne fois, essayant de ne jamais me laisser influencer par mes goûts littéraires ou mes sympathies personnelles. Je veux espérer que tous ceux et celles qui sont invités pour décider du sort d’un livre gardent en tête qu’on fait un travail pour l’avenir et non pas pour nos amis. Je n’ai pas été souvent déçue par les prix littéraires octroyés au Québec ou au Canada, à quelques exceptions près. Pour cela, je veux espérer que les jurys sont toujours formés des gens compétents et de bonne foi.

 

 

13-Est-ce que des écrivains pourront vous envoyer des livres pour traduction aussi ?

 

Nous ne publions que des œuvres originales, écrites en français. Les traductions se font à partir des œuvres publiées dans d’autres langues et cultures, ainsi que du Canada anglais.

 

 

 

Entretien réalisé par Nathasha Pemba,

Le Sanctuaire de la Culture

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Être un certain type de personne… être simplement soi-même, sans isolement.

1 Octobre 2018, 06:15am

Publié par Nathasha Pemba

Être un certain type de personne… être simplement soi-même, sans isolement , sans suffisance…

Être une personne qui s'intéresse aux autres. Nos références académiques, sociales et professionnelles ne doivent pas prendre le dessus sur la qualité de notre relation avec les autres…

Nos capacités doivent nous aider à comprendre qu'en gérant un groupe de personnes ou encore qu'en appartenant à une communauté humaine, nous appartenons à quelque chose de plus important que nous, que notre suffisance, que notre moi. Il est clair que tout le monde peut se faire remarquer…

Il suffit, par exemple de s'habiller différemment… ou encore de se négliger… ou encore de crier dans la rue… oui, tout le monde peut se faire remarquer en grandes oeuvres comme en bêtises…

Il m'arrive souvent, dans le métro d'observer nos attitudes quand un chanteur de reggae entre avec sa guitare ou encore quand un sdf s'asseoir sur un banc… Tout le monde le remarque et le regarde... Mais la personnalité, la capacité à vivre avec les autres… demande encore de la personnalité, de l'amour, de l'attention… pouvoir enthousiasmer les autres et leur faire comprendre qu'ensemble on peut faire de grades choses… et ça, ce n'est pas donné à tout le monde… Il faut au moins avoir un coeur… un coeur qui aime et qui est capable non point seulement de supporter mais de porter les autres…

Nathasha Pemba

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Essie Noe: Vert aphrodisiaque

21 Août 2018, 05:14am

Publié par Nkul Beti

C'est une poésie jubilation de l'éros. Les fantasmes s'impriment sur les pages, en mêlant songes et désirs, avec la compétence ponctuelle d'un enchantement des amours du corps féminin duquel "Alone with feelings/tu retires la queue entre les jambes" (p. 6-p.30).

 

L'impact du corps de la femme devient donc explosif. De fait, le plaisir du corps féminin s'effeuille, à la manière d'une "fleur bleue" (p.4), page après page, "herbe mouillée " (p.34) après "herbe mouillée" (p.34), pour dévoiler  le plus grand plaisir de l'organe qui "pénètre comme il se doit" (p.8) un "je" féminin exaltant et exalté dans une jouissance rimant en "Oh,sere mwen/Santi ko-aw tout pre mwen/E de zye-w adan tan mwen"(p.4)/ Oh, serre-moi / Sentir ton corps tout près de moi / Et tes yeux dans les miens. C'est une célébration de la chair, l'ascèse par sensation  de la joie que l'on éprouve durant l'acte sexuel. En d'autres termes, Essie dépeint les gestes et les "comportements, mais aussi sensation, images, désirs, passions" à la Foucault qui fondent un acte sexuel.

C'est une écriture poétique qui dépasse le genre sentimental et dans laquelle le génie  féminin  excelle. En effet, elle postule la déconstruction  de l'ironie de l'écrit masculin , et permet ainsi au corps féminin de se dénuder  progressivement, d'une manière ostentatoire. Ce qui ne fait plus du corps féminin un simple constituant du processus de la construction historique, cultuelle, culturelle et tout le tremblement d'un sociotope donné à la Timba Bema ( Les seins de l'amante, 2018). Plus amplement, le corps "de la belle dame" (p.12) ne se décline plus comme une commodité de satisfaction du désir sexuel des "légers va-et-vient/du membre de l'amant" (p.13) se définissant suivant le mode du cogito cartésien "je jouis, donc je suis" (Gueboguo), mais un symbole de la relation avec l'Autre et avec le monde: un fort besoin d’intimité, de  désir  et  de  rêverie,  pour  vivre et exister. Le corps féminin n'est donc plus un objet qui obéit  au dévoilement imposé et voulu par "un homme libre de son État"(p.26), mais un sujet recherchant un bonheur intérieur qui se célèbre, sens enchantés, en toute spontanéité, sans hypocrisie avec le mâle.

Dans l’opuscule de Essie, "la grotte humide"(p.13) de "la femme invisible" (p.10) est dévoilée dans toute sa splendeur, au rythme du "membre [qui] l'enfonce pour apaiser son tourment" (p.13). D'un même pas, ses secrets, ses mille et un parcours, à la rencontre de l'"homme de peu de foi" (p.38), se narrent et se montrent librement, sans brouillage référentiel ni malice stylistique. Et ce faisant, l'acte sexuel, loin de tout regard freudien, est représenté dans toutes ses différentes variations de la "brouette thaïlandaise"(p.8) aux "rousseurs amères de l'amour"(p.8) en passant par "le noir du malheur"(p.9). De ce point de vue, l'organe de l'homme, qui ne lâche  pas le "sein qu'il suce et malaxe"(p.12),dans ce processus érotique, n'est plus posé comme une finalité totale, une fin en soi, pour "une donzelle" (p.16), mais comme une sorte d'Azur à partager, à explorer.

On voit ainsi s'accomplir la prophétie  Rimbaldienne sur l'indisponibilité et l'instabilité du rôle de la femme dans les sociétés modernes, et auxquelles Breton( Lettres voyantes,1925)  suggère des répliques directes. On est d'emblée dans une écriture qui épouse l'intuition et la sensibilité des auteures telles que Lily  Agnouret et Louise Labé. Des littéraires féminins dont les écrits se sortent de la gauloiserie pour s'offrir au sentiment d'une harmonie autonome permettant à la femme de narrer et d'analyser sa féminité en rompant entièrement avec toute forme de paternalisme intransigeant.

Tout compte fait, cet opus est la "preuve que [la femme n'a] pas encore perdu le Nord/[et qu'elle est] esclave de l'amour"(p. 26).  Plus virilement, Vert aphrodisiaque se pose comme un langage féminin dont la compétence est l'expression de l’éros. La plume érotique de l'agent-écrivant togolaise Essie Noe, n'est donc pas un marqueur de  "La guerre des sexes"(p.7). Elle est plutôt un motif qui clame et réclame essentiellement l'amour sans recourir à  l'absurde et peu féconde bataille des genres. Ce, contrairement aux écrits érotiques masculins qui ont des éléments de misogynie en général.

Dans cet écrit sexualisé, il est question d’une prise  de  la  parole par Essie pour traduire l’humanisme  de l'éros et réinventer  l’individu-femme. Femme qui dit sa sexualité, raconte ses acrobaties pendant ses actes sexuels, non pas pour exprimer sa condition minoritaire ou formuler une revendication déplacée dans une société où elle est la seule à pouvoir décider de la place qu'elle voudrait occuper, mais pour accrocher le jeu jouissif des organes et des scènes qu'elle dépeint sur un fond poétique.

En somme, le penser et le dire féminin s'expriment donc dans une  forme  poétique. La  femme en  lutte, et en quête d'affirmation de l'autonomie de sa sexualité, choisit  l’écriture  pour  faire  entendre la voix du désir de son désir. Sa  voix comme  voix  de la jouissance  et  voix  du  corps,  voix  du partage et  voix  du  sexe dévoilant la posture  phallique qui dialogue avec la sensualité féminine au-delà du dire caché des pulsions sexuelles: "Vive la fiction"(p.11).

 

Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

Département de français

Université de Yaoundé I.

(noahatango@yahoo.ca)

Références de l'ouvrage:

Essie Noe, Vert aphrodisiaque, Shanaprod éditions, Montréal, 2018, ISBN: 978-2-9815150-5-6, 41 pages.

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La danse de Pilar de Charline Effah: Toutes les histoires familiales ont les fesses entre deux chaises: l'amour et la haine.

30 Juillet 2018, 17:32pm

Publié par Nathasha Pemba

La danse de Pilar aborde la question des relations familiales. À partir d’une narration remémorative, il est question des bons et des mauvais souvenirs vécus au sein de la famille Emane. Comme dans « N’Être » le premier roman de Charline Effah, il y a au fondement de ce récit un problème de repères familiaux où se dessine une fragmentation des liens.

 

C’est au début du roman, à partir du chapitre intitulé « Ruines » que le souvenir refait surface. Paterne est assis sur une chaise dans la chambre de sa mère. Il contemple l’immobilité dispersée autour de lui.  Il y a une photo qui rappelle le  temps où tout allait encore bien. Il se souvient et s’interroge. L’histoire dans ce roman est dans le souvenir, le souvenir qui en tisse la trame essentielle ; le souvenir des lieux, le souvenir de l’amour, le souvenir de la haine…

 

Le texte est marqué par la prédominance d’un « Je » narrateur qui s’adresse  à un « Tu » explicite, bigarré et responsable. Il n’y a pas d'accusation ciblée certes, mais il y a comme une commune culpabilité qui essaie de rappeler à chacun sa part de responsabilité. Il s’adresse simultanément et directement aux personnages. En même temps qu’il interpelle le lecteur, il s’adresse à tour de rôle au père, à la mère et au frère : Salomon, Pilar, Jacob… C’est ce qui forme d’ailleurs les différentes séquences titrées du texte auxquelles s’ajoutent le prologue et l’épilogue. Le « Tu » est ici le personnage sur qui on raconte l’histoire. Il n’y a pas dialogue.

 

Devant les yeux et dans le souvenir de Paterne défile une histoire, celle de leur famille ; un fratricide, celui qu'il a commis. Il vient d’ôter la vie à celui avec qui il avait signé un pacte de sang, son frère Jacob. Comment a-t-il pu en arriver là ? Comment de l’amour, on peut facilement arriver à la haine et au mépris de l’autre ?

 

Paterne se souvient de sa mère Pilar alias Queen-P., une danseuse professionnelle à Nlam, pays imaginaire d’Afrique subsaharienne. Si elle est une danseuse professionnelle, elle n’est pas n’importe quelle danseuse. Elle danse pour le parti au pouvoir, donne et reçoit des faveurs au/du Grand Camarade. Pourtant, la richesse matérielle et son carnet d’adresse ne lui suffisent pas. Elle veut une certaine notoriété. Et cela, seul un homme peut la lui donner. Au cours d’une cérémonie, elle fait la connaissance de Salomon. Ce dernier, ancien étudiant au chômage, est à la recherche d’une situation sociale qui lui donnerait une certaine place dans la société. C’est alors l’occasion rêvée pour tous les deux de réaliser leur dessein intime. Le narrateur le traduit en ces termes :

 

Tu espérais qu’elle allait finir un jour par te propulser dans les hautes sphères de la vie faste pour laquelle tu bavais. Elle t’avait dit que chauffeur de salle, porteur de sacs et tout ça, là c’était pour un temps

 

Homme responsable à la maison, Salomon assume ses responsabilités de chef de famille. Au fil du temps, ne trouvant pas gain de cause sur le plan social et politique, il intègre le parti de l’opposition et en devient le chef de file. C’est chez Jézabel, la concurrente de Pilar, que lui et ses amis élisent domicile. Entre temps Salomon a une aventure avec une des prostituées de Jézabel,  Oyane, qui tombe enceinte et donne un fils à Salomon, Jacob. Malgré les réticences de Pilar, Jacob rejoindra la grande famille Emane.

 

Dans sa relation avec Pilar, ce qui compte pour Salomon c’est son ascension sociale qu’il obtiendra grâce à la double vie que mène sa femme. Ainsi par la volonté « toute puissante » de cette dernière, il parvient à obtenir un poste. Dans ce couple, seul l’intérêt compte. Le narrateur le rappelle d’ailleurs :

 

Mais en réalité, tu n’étais pas un opposant. Tu possédais juste des envies d’une autre vie qui était possible, si tu parvenais à renverser le régime en place et ; à te hisser sur le fauteuil présidentiel

Salomon Emane, tu incarnais l’image du politique amovible. Mû par ta soif de réussir, tu étais occupé à retourner ta veste pour te donner plus de chances. D’un côté comme d’un autre, seule ta réussite te guidait.

 

Ici, on constate, en réalité, que Paterne et son frère Jacob  n’ont jamais eu d’importance aux yeux de leurs géniteurs qui étaient mus par leurs propres intérêts. Malgré cela, ils ont lutté, essayé de s’aimer en dépit de la haine qui transparaissait dans les relations entre leurs deux parents, deux assoiffés du désir de paraître.

 

Dans chaque ligne du roman, la remémoration de Paterne révèle les dépendances et interdépendances familiales, les influences, les trahisons, les dispersions, les penchants de Pilar, les fausses réconciliations et la mort. Après l’exécution de ses amis, Salomon est retrouvé mort dans son bureau. Pilar fait enlever son corps par les services de la morgue. Elle organise les obsèques manu-militari pour faire disparaître cet homme de sa vie. Elle n’a jamais aimé Salomon puisqu’elle l’a haï jusqu’à la mort. Elle l’a non seulement fait tuer, mais elle a refusé de lui donner une existence au-delà de la mort; elle a interdit aux fossoyeurs de marquer une inscription sur sa tombe. Elle a replacé Salomon dans l’anonymat dans lequel elle l’avait trouvé. N’est-ce pas elle qui l’a créé socialement et politiquement? Ne devait-elle pas décider de son existence même après la mort ? Seulement, elle avait oublié Jacob, le souvenir vivant de Salomon. Jacob le frère de son fils Paterne.

 

Ne pouvant pas supporter Jacob, Pilar finit par le chasser de la maison. Après avoir été chassé de la maison familiale, le fils mal-aimé disparaît sans donner des nouvelles. Dans son pays d’accueil, il a eu un coup de foudre pour Leslie, une européenne. Il revient à Nlam pour montrer qu’il a réussi sa vie, qu’il est marié et qu’il mène une vie stable. Il revient s’installer chez sa mère Pilar. Néanmoins, cette réussite n’est qu’une façade, car Paterne retrouve un frère violent, broyé par le souvenir d’une enfance malmenée. Jacob bat Leslie et la violente selon son gré. Ce que Paterne a du mal à cautionner car au premier regard il était tombé amoureux de Leslie. Il demande constamment à son frère d’être plus clément envers sa femme. Le souvenir de la haine entre leurs parents refait surface car Jacob estime que si son père Salomon est mort, c’est parce qu’il a été faible devant Pilar. Il n’est donc pas question pour lui d’être tendre avec Leslie.

Tu étais, d’après tes dires, un mari irréprochable. Jamais de tendresse. Toujours des paroles fortes. Violentes. Toujours tu recadrais. Toujours tu dictais et il fallait qu’elle t’obéisse.

 

Ce jour-là, en retrouvant Leslie et Paterne, Jacob était en colère car il soupçonnait quelque chose entre son frère et son épouse. On aurait même dit qu’il l’avait amenée exprès dans cette maison pour amener son frère à la faute. La culture de la haine inoculée par leurs parents a beaucoup contribué à cette chute. Pilar désormais convertie n’était pas capable de grand-chose puisqu’après avoir été sous la protection du Grand Camarade, c’est désormais sous celle du pasteur Mayombo qu’elle tentait d’exister.

Les deux frères se sont livrés au combat. Victimes du dressage de leurs parents, victimes de leur amour. Le crime eut pour nom Paterne qui en réalité voulait se protéger de la colère de son frère. C’est lorsque Jacob a touché aux cheveux de Leslie que Paterne a saisi une bouteille et l’a frappé sur le bras de son frère. Il voulait aider Leslie à s’enfuir. Malheureusement Jacob l’a suivie. Et c’est là que tout est arrivé, très vite. C’est là l’ultime héritage de Paterne : Qu’as-tu fait Jacob ? Qu’as-tu fait de ton frère ? Cette voix, Celle du sang de son frère comme celle d’Abel le Juste qui crie dans le désert pour questionner Caïn. Qu’as-tu fait ?

 

Seul devant sa conscience, Paterne réalise que lui et son frère Jacob ont reçu la haine en héritage. Pilar sa mère leur a transmis la haine car elle était « rancunière jusqu’aux limites des ténèbres». Il cherche à comprendre comment il est arrivé à devenir « un monstre aux mains sales », lui qui, réunis avec son frère étaient plus forts que Pilar ?

 

Il médite dans son cœur :

 

On dit que le cœur d’un enfant ne possède aucune once de haine. On l’imagine, ce cœur, éclatant d’amour et de candeur, débordant d’altruisme, dénudé de mal. Mais il arrive que la haine et la méchanceté poussent quand on sait s’y prendre pour les planter, quand on les arrose régulièrement et qu’elles prennent racine, telles des mauvaises herbes, étouffant toute la pureté des bons sentiments

 

En introduisant l’épisode de Genèse 4, 8-10, j'ai voulu souligner que le roman de Charline Effah accorde une place essentielle à la fratrie et que c’est cet aspect qui a d’abord retenu mon attention. Elle déroule une fratricide qui rappelle celle de Caïn contre Abel, une rivalité entre les doubles. À la convergence de divers héritages, Charline Effah l’est également dans son écriture. Après avoir montré dans « N’Être » le conflit entre la mère et la fille, elle revient dans « La danse de Pilar » sur la question du dysfonctionnement familial à travers l’hypocrisie des parents, mais aussi à partir de l’amour entre deux frères qui finit en haine viscérale. Elle montre que toutes les histoires du monde ont, au fondement tourné autour des conflits. Les premières relations fraternelles en général vont de la perfection à la destruction ou à la rivalité, mais elles sont toujours des meurtres fondateurs. Ce qui reste assez marquant c’est qu’il y a, presque toujours, au fondement un amour quasiment inséparable (pacte de sang). Sur le plan de la symbolique d’un autre ordre, on peut dire que Paterne et Jacob symbolisent la réalité politique actuelle car en général, les opposants et les partisans de la majorité au pouvoir sont au départ des frères.

 

Paterne est là, il attend que la police vienne le chercher. Il observe la photo de ses parents sur la table, se souvient et se remémore. Il cherche à comprendre à quel moment l’amour avait cessé d’être le moteur de leur vie. Il tente de reconstituer l’histoire familiale, nous invitant presque à écrire la nôtre pour notre propre cheminement. Comme cette photo posée sur la table, Paterne essaie de retisser le lien alors qu’il sait que dans quelques heures la police viendra le chercher… Heureusement qu’il lui reste l’amour de Leslie :

 

 (…) Ici la loi des hommes est dure certes, mais il reste l’amour. L’amour que les faibles et les lâches ne connaitront jamais et ne sauront pas qu’il est le lieu où les femmes brisent les barreaux de toutes les prisons du monde et qu’avec cet amour, elles savent, l’espoir dans le cœur, telle une flamme qu’elles entretiennent, attendre le retour de l’être cher 

 

Ce qui rend ce roman particulièrement émouvant et attrayant pour le lecteur que je suis, c’est le choix fait par Charline Effah d’une narration assez particulière qui se situe dans le souvenir d’un ordonnancement par effets dans une sorte d’aller et retour entre le « Je » et le « Tu », d’une écriture à la fois évocatrice, réflexive, allégorique et participative. Dès la page 22, le narrateur invite le lecteur à embarquer avec lui dans le roman :

Récurer les souvenirs jaunis pour faire renaître l’histoire familiale telle qu’on me l’a racontée avec les mots des autres, mais aussi telle que je l’ai vécue, sentie, traversée. Raconter la famille au cas où quelqu’un se demanderait le pourquoi du drame. Convoquer la mémoire saturée des origines des heurts et des blessures d’une fratrie morcelée. C’est peut-être la seule manière de comprendre que la fascination que j’ai éprouvée pour mon frère était si honteusement douloureuse pour Pilar, car, à ses yeux, j’ai toujours représenté tout ce qu’elle ne voulait pas d’un fils.

(…)

Toutes les histoires familiales du monde ont les fesses entre deux chaises : l’amour et la haine.

 

Même en mettant un point final à ma note de lecture, j’ai le sentiment de n’avoir pas assez exploré le roman de Charline Effah. Je me suis notamment demandée sur les choix des noms. Paterne par exemple, est un nom qui signifie « appartient au père ». Pourquoi l’auteure a-t-elle choisi ce prénom. Est-ce pour dire que Paterne en fin de compte est celui qui refondera la famille, la société de Nlam ?

 

 

Nathasha Pemba

Références

Charline Effah, La danse de Pilar, Ciboure, La Cheminante, 2018.

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A l'ombre des érables et des palmiers de Guy Bélizaire

21 Juillet 2018, 02:28am

Publié par Nathasha Pemba

Guy Bélizaire, d’origine haïtienne offre un recueil de Nouvelles d’une richesse extraordinaire. Composé de quatorze nouvelles, « À l’ombre des érables et des palmiers », un titre très révélateur, situe le lecteur entre deux mondes : le Canada représenté par l’érable et Haïti symbolisé par le palmier. Il y parle des Haïtiens d’ici et de là-bas.

 

Si les symboles ont un sens très fort à partir de la première de couverture, l'on constate que les nouvelles telles qu’elles sont présentées expriment en profondeur l’état d’esprit d’un immigré qui vit toujours entre la culture d’origine et la culture de la terre d’accueil. Ce qui, à mon sens, s’illustre de manière assez puissante dans la nouvelle intitulée « Vengeance », où lorsqu'après avoir été licencié de son travail, le père de famille ne pense qu’à une seule chose : rentrer chez lui. 

 

Rentrer chez soi ici apparaît comme une renaissance car le lieu des origines qu’on a jadis quitté pour des raisons diverses devient comme le lieu de l’espoir. Chez nous ou chez soi paraît être le lieu où l'on pense que l'on ne pourra rejeté même si on est au chômage. Chez nous est le lieu où, malgré la misère, on nous respecte et où la dignité revêt un sens. Malgré les difficultés économiques ou politiques, le lieu des origines devient le lieu du Salut.

 

Dans la nouvelle « Vengeance » comme dans toutes les autres, Guy Belizaire interprète la réalité de « l’immigration » non seulement comme possibilité de partir, mais aussi comme possibilité de rester au sens où celui qui part ne part jamais en réalité. En effet, dans le texte, chaque personnage de chaque nouvelle rappelle Haïti. Même celui qui a complètement bâti sa vie et qui occupe un poste assez important dans le pays qui l'a accueilli,  reste toujours tourné vers ses origines, vers des souvenirs d’enfance parfois cruels ou joyeux; vers sa famille.

 

Dans ces textes de l’exil, les personnages vont à la rencontre de la bêtise humaine où finalement on finit par se rendre compte que l’homme où qu’il soit reste homme. Revenant toujours dans la nouvelle « Vengeance », l’auteur montre comment en face de son désir de venger, le jeune adolescent se rend compte que le préjugé peut parfois faire commettre des bêtises.

 

La notion de préjugé ouvre ici directement à l'un des thèmes que soulève également l’auteur dans ce recueil : Le racisme.

 

Selon un constat et une expérience personnelle, le racisme dans les sociétés occidentales se fonde souvent sur un préjugé ou sur un complexe de supériorité. Plusieurs racistes sont souvent ignorants de la culture des personnes envers lesquelles ils posent des actes de racisme. Il y a environ deux jours un collègue me demandait si le racisme me choquait. Je lui ai répondu que non. Néanmoins avec l’habitude j’ai appris à repérer ceux que je considère comme inculte dans le sens des personnes en manque notoire de culture. Et ceux qui volontairement sont racistes, se prennent pour la race supérieure et ont tendance à ridiculiser les personnes différentes d'eux. Avec ceux-là, je réagis automatiquement pour ne pas qu’ils aillent au bout de leur logique de raciste. En général ce type de racistes portent des préjugés du genre : « Tous les noirs font des sales boulots et qu’ils ne peuvent jamais faire plus que ça » ou encore « les personnes issues des pays en voie de développement mangent beaucoup ».

 

Quelquefois on parle d’accent alors que tout être humain incarné dans une société est porteur d’un accent. Or lorsqu’on vous pointe par votre accent on vous classe déjà comme étranger, celui qui n’est pas « d’ici ». C’est aussi cette attitude qu’on retrouve dans la première nouvelle du recueil qui s’intitule « L’accent ». On y retrouve des expressions comme : « les regard qu’on lui jetait », « se sentant mal à l’aise dans ce quartier », « Dites-donc, madame, c’est la première fois que vous voyez un nègre ? », « Retournez donc chez vous ! », « Son accent lui avait joué un mauvais tour ».

 

Dans cette première nouvelle, le mot regard revient plusieurs fois. C’est pour montrer que si "au commencement est le regard" comme le souligne Bachelard dans la préface de « Je et tu » de Buber, dans le racisme aussi le regard occupe une place importante ; c’est un regard qui enferme et qui nie l’altérité et même l’existence d’autrui. C’est un regard discriminant qui empêche l’étranger de s’intégrer et de se faire une nouvelle existence.

 

L’ouvrage est très intéressant au niveau du genre, mais aussi d’un point de vue sociologique où l’auteur présente le fait social tel qu’il se vit réellement dans la société québécoise. Il replace la question du racisme au cœur des débats, car c’est une question qui est souvent éludée notamment avec les expressions comme « le racisme systémique ». Il donne la parole à des personnages qui décrivent bien le quotidien de certains immigrés :

 

« Il se souvenait qu’un jour, la fille qu’il avait voulu demander une information s’était sauvée en courant quand elle avait remarqué à qui elle avait affaire ».

 

En dehors des nouvelles citées plus haut, plusieurs autres sont intéressantes comme le Pardon, la haine, le dernier acte. Je recommande vivement ce recueil.

 

In fine, « À l’ombre des érables et des palmiers » permet de comprendre le regard sur l’immigré et tout ce qui va avec à l'instar du racisme, de la discrimination et du renfermement sur soi. L’auteur soulève les questions de l’identité et du multiculturalisme vécu au-delà des théories. La leçon que l'on pourrait retenir c'est que l’immigré est un Autre pour tous. Il est un étranger qui est appelé à s’intégrer au Nous qu’il trouve lorsqu’il arrive, mais le Nous local doit aussi s’ouvrir à lui au sens où il ne doit pas limiter le statut de l’immigré à un travail qu’il doit accomplir ou encore à sa couleur de peau, mais il doit l’accueillir comme un alter ego qui est un possible concitoyen différent dans son être.

 

Nathasha Pemba

 

Références de l'ouvrage

Guy Bélizaire, « À l’ombre des érables et des palmiers », Ottawa, Éditions l'interligne, 2018.

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Glad Amog Lemra, Réalisateur et écrivain: J'ai trouvé dans le cinéma la meilleure des façons de dire la pensée et les maux

15 Juillet 2018, 03:51am

Publié par Juvénale Obili

Né à Brazaville, Glad Amog Lemra est un réalisateur, écrivain et cinéaste franco-congolais. Il vit actuellement à Paris. Son film « Entre le marteau et l’enclume  »  a reçu le prix du meilleur film au festival de Ouidah au Bénin. Le même film a eu la mention du Jury au Festival international du film panafricain de Cannes et le prix  d'encouragement à Moscou. En 2015 le même film faisait partie de la sélection officielle du FESPACO au Burkina-Faso... Et bien d'autres encore.

 

 

Juvénale Obili l'a rencontré pour nous.

 

*****

 

1- Bonjour Glad, comment vas-tu ?

 

Je vais très bien, merci.

 

2- Parle-nous un peu de toi ?

 

Je ne sais pas parler de moi. En revanche, je sais quelquefois dire ce que je fais et ce que j'aime faire : je passe beaucoup de temps à écrire, dans mon lit, dans mon canapé, dans le métro, dans la rue... et dans ma petite cervelle. J'écris de la poésie, des nouvelles, du cinéma, du théâtre. Si c'est ça parler de moi ! Examen réussi alors !

 

3- Vers quoi s’oriente ta plus grande passion?

 

Je mange poésie, je dors poésie, je me lève poésie, je respire poésie, je pleure poésie, je me réjouis poésie... Tout en moi n'est que poésie.

 

4- D'où te vient cet amour pour les Lettres ?

 

Dès l'âge de dix ans ! De la beauté de l'humanité, de ses merveilles, du charme de la Femme... c'est de là que naît le fruit de la nécessité de dire, puis de lire avant que l'humain ne contraigne ma plume à voir l'obscurité que peut cacher la lumière. À la sortie de mon adolescence.

 

5- Comment appréhendes-tu l'inspiration en tant que poète et réalisateur ?

 

Poète, on y est sans le vouloir, ni le savoir ! Réalisateur je suis devenu par la force des choses, par le simple besoin de transcrire ma poésie à l'image. J'ai trouvé dans le cinéma la meilleure des façons de dire la pensée et les maux. Et cela pour avoir eu la chance de faire de la figuration dans les grosses productions américaines, comme "La chute du Faucon noir'' de Ridley Scott.

 

6- Peux-tu nous parler, en quelques lignes, de ton prochain film Djoli ?

 

Un scénario Hitchcockien où le rêve, le dilemme, le fantasme, l’amour, le jeu s'entremêlent dans une ville mystérieusement paisible au lever du jour et subversive à la tombée de la nuit. C’est dans les méandres de ce contraste que ce long métrage nous invite.

DJOLI est un film qui sera porté par Bruno Henry, Djédjé Apali, Hervé Pailler, Sorel Boulingui, Alnise Foungui, Mira Loussi, Joaquim Tivoukou, Maelia Martina… et bien d'autres talents.

Tout ceci se passe dans une ville côtière africaine qui est Pointe-Noire.

 

7- Quels sont les avantages de jouer un tel film au Congo ? As-tu eu des difficultés à trouver des acteurs ?

 

Les avantages, ce sont d'abord l'amour et la nostalgie que j'ai pour cette terre. L'énergie brute et son environnement à l'état naturel sont un plus. En ce qui concerne les acteurs, j'ai opté pour un métissage des acteurs internationaux et venus d'Europe et des talents qu'il a fallu dénicher au travers d'un casting préalable puis d'une préparation individuelle pour chaque personnage. C'est aussi cela la beauté et la magie de l'art.

 

8- En terme de financement, fonctionnes-tu sur fond propre ou une subvention du ministère de la culture (français ou congolais ) ?

 

Djoli a été réalisé sur fond propre, grâce l'assistance de bonne volonté et des passionnés de mon cinéma.

 

9- L’avenir du cinéma congolais…

 

Le cinéma congolais est une jeune et belle plante qui germe ; il faut juste veiller à ce qu'elle ne fane pas avant son éclosion. Pour cela, il est essentiel d’avoir de bons jardiniers et un jardin bien entretenu. Il faut surtout prêter attention au lien entre l'artisan et la politique et non celui entre le dénommé artiste et la démagogie.

 

10- Existe-t-il une école de cinéma au Congo ?

 

Ecole de cinéma ! J'ose espérer qu'on va y penser un jour.

 

11- Quels types de liens tisses-tu avec tes acteurs ?

 

J'ai besoin d'être amoureux des personnes qui incarnent un personnage, afin de pouvoir donner le meilleur de moi et recevoir une interprétation très proche de la crédibilité de l'acteur ou l'actrice. Construire une confiance totale dans l'exercice de direction du personnage. Sans acteur, il n'y a pas de cinéma. Avec un acteur en abandon absolu, l'histoire de ce cinéma devient une merveille émotionnelle.

 

12- Quel rapport peux-tu faire entre la littérature et le cinéma ?

 

Littérature/Cinéma est pour moi une communion de couple comme il n'en existe nulle part ailleurs. Tout part d'un écrit, et de l'écrit naît l'image. Même l'improvisation est une dérivée de l'écrit préalable.

 

13- Quel est ton film coup de cœur 2018 ?

 

En post prod depuis le mois de janvier, je n'ai pas eu le temps de regarder les sorties 2018, parce que je travaille sur les films que j'avais sélectionné pour aiguiller le montage de Djoli. Mais je suis curieux de voir le nouveau Spike Lee : Blackkklansman.

 

14-Merci Glad Amog Lemra…

 

Merci Juvénale

 

 

Propos recueillis par Juvénale Obili du Sanctuaire de la Culture

 

*****

 

Oeuvres de Glad Amog-Lemra

 

Bibliographie:

L'oreiller des lamentations, Paris, Éditions Langlois Cécile, 2015.

Franklin l'insoumis, (Co-auteur), Rungis, Édition La Doxa, 2016.

La Sève, Paris, Éditions Langlois Cécile, 2016.

 

Filmographie:

-La tombe d'un rêve, 2007

-Qui perd gagne, 2008 

-L'identité Malsaine, 2010.

-Entre le marteau et l'enclume, 2012.

-Mensonge légal, 2014

-Silence, 2016

-Djoli... à venir

 

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La danse congolaise contemporaine, par Juvénale Obili

16 Juin 2018, 13:04pm

Publié par Juvénale Obili

Marcher. Parler. Bouger. Courir. Tout constitue une danse dans la nature. Celle-ci est définie comme un mouvement du corps exécuté en cadence, à pas mesurés et au son d'instruments ou de la voix. Qu'en est-il donc de la danse dite contemporaine ?

 

Ce terme s’oppose à celui de danse classique. Pourtant, l'on peut dire que la danse contemporaine garde les techniques de la danse classique en y apportant une touche d'improvisation et donc la liberté d'expression du corps suivi de ses mouvements.

Ce type de danse voit le jour après la seconde guerre mondiale aux États-Unis et en Europe. Elle a été inventée principalement par l'américain Merce Cunningham.

 

Cependant, la danse contemporaine ne trouve pas une définition exacte, d'autant plus qu'elle se caractérise par différents styles comme le classique, le moderne, voire le jazz pour certains chorégraphes. Cette danse a fini par séduire plus d'un et a traversé les frontières. Elle s’est retrouvée en République du Congo il y a quelques décennies.

 

Nous sommes allé à la rencontre de Zeli Mbanzila au centre culturel Sony Labou Tansi du Congo pour connaître l'histoire de cette danse à Brazzaville.

Zeli Mbanzila est l'initiateur du groupe Échos de Brazza et en même temps directeur artistique du festival Mvukan'Art qui sera organisé en 2020 au Congo. Mvukan'Art est né d'un groupe de onze jeunes qui constituaient le groupe Balaie ''Tienri'' (une mouche qui pique ) : un grand et ancien mouvement de danseurs contemporains qui avait du succès. Ils ont d’ailleurs reçu le prix RFI en 2000.

 

Pour Zeli Mbanzila, la danse contemporaine est une passion à côté d'une profession qu'on a au départ même si plus tard il en a fait son gagne-pain. Il la définit comme une danse tradi-moderne très sophistiquée. Selon lui, cette danse s'accompagne de la musique au rythme varié : Kingoli, Moyi, Bembé, Kongo etc... Ce, pour valoriser la musique et la danse traditionnelles du Congo. C'est d'ailleurs la vision de ce danseur contemporain qui livre des prestations dans des spectacles occasionnels afin de faire vivre cet art au pays. Toutefois, cette vision est énorme, puisqu'elle regarde aussi le côté patriotique : participer aux grands festivals qui se déroulent à l'extérieur du pays afin d'envoyer le signal fort qui consiste à dire que cette danse existe bel et bien au Congo. Par contre, les danseurs contemporains rencontrent assez de difficultés vu le manque de soutien du ministère de la culture. Par exemple, certains d'entre eux ont des ambitions d'intégrer les écoles occidentales afin d'en apprendre d'avantage mais n'ont pas de moyens financiers pour réaliser leurs rêves.

 

Cet art méconnu par beaucoup de congolais vaut d'être considéré par les acteurs culturels car c'est une valeur ajoutée à la culture congolaise. Tout comme la musique trouve sa place dans la culture, la danse contemporaine la mérite une également.

 

Pour admirer cet art de près, il faut pouvoir assister à une performance que peut organiser des danseurs en tout lieu public comme en plein marché par exemple. Ainsi, la performance est à la danse contemporaine ce qu'est l'A capella à la musique ou encore l'extrait d'un film pour le cinéma.

 

Ce qui éblouit devant une scène de danse contemporaine c'est cette connexion que les danseurs créent avec le public. Celui-ci se retrouve emporté par ces expressions de corps mouvementés soit par la musique soit par une histoire racontée à travers la danse animant le moment précis. Cela invite souvent la sensualité sur la scène. Ce côté sensuel ne laisse pas indifférent l'esprit féminin. Les jeunes femmes se mettent aussi à la danse contemporaine avec une sensibilité énorme qui les connecte à leurs esprits ne demandant qu'à s'exprimer. Cela explique par ailleurs la question selon laquelle la danse contemporaine serait dite des esprits. En effet, celle-ci joue avec la communication spirituelle dans un silence époustouflant ou encore au son d'une certaine cadence à la base classique ou traditionnelle. C'est donc une danse qui émeut en tout premier lieu l'esprit.

 

La spécialité de cette danse réside dans son potentiel. Elle s'ancre dans le domaine de l'art avec n'importe quel artiste qui peut paraître sur scène. La plupart des spectateurs aiment ce genre de surprise. Pour ma part, ce qui séduirait le plus mon esprit, c'est une scène de danse contemporaine, accompagnée d'un slameur, au rythme du son d'un tam-tam, dans une salle aux lumières somptueuses.

 

Le souhait des danseurs contemporains aujourd'hui est de promouvoir la danse contemporaine au niveau national afin de trouver du soutien pour pouvoir aller représenter le Congo à l'extérieur.

 

Ce qu'il y a à retenir ici est qu'au milieu des artistes peintres, musiciens, écrivains et bien d'autres, la culture congolaise regorge également en son sein la danse contemporaine qui n'est le moindre dans le monde artistique.

 

Qu'en est-il du groupe Échos de Brazza de Zeli Mbanzila ? Pour leur multiple séances de répétitions, ils se retrouvent du lundi au vendredi dans une fourchette d'heures allant de 09h à 12h et de 12h à 14h au centre culturel Sony L.T situé dans l'arrondissement 2 à Brazzaville.

 

 

Juvénale Obili, Bloggueuse

 

 

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Un océan, deux mers, trois continents, Wilfried N'Sondé

5 Juin 2018, 05:29am

Publié par Juvénale Obili

 

Lauréat du prix Ahmadou Kourouma 2018, pour son ouvrage « Un océan, deux mers, trois continents » paru aux Éditions Actes Sud en janvier de la même année, Wilfried N'sondé est un écrivain et chanteur français d'origine congolaise.

 

Le récit de cet ouvrage tourne d'une époque : celle de l'esclavage, de la manipulation politique et du servage à travers un personnage principal Nsaku Ne Vunda ( fils de Vunda dans la langue Kongo ). Ce protagoniste est né en 1583 à Boko et a fait l'école missionnaire de Mbanza Kongo ( ville capitale du Royaume Kongo ), d'où il est sorti prêtre.

 

La scène s'inscrit au début du 17e siècle quand le protagoniste acquit le nom de Dom Antonio Manuel après son baptême. Il réussit, en outre, à convertir au catholicisme le roi Manzou a Nimi, appelé désormais Alvaro II. Ce fût un grand exploit à une époque où l'Homme, réduit au rang de simple objet de transactions commerciales, est considéré comme une marchandise tel qu'évoqué à la page 28 de l'ouvrage.

 

Le fait qu’Alvaro II devint catholique diminua sans nul doute quelques pratiques obscures au niveau d'un Royaume qui se voulait désespérément intègre et juste, à l'image des neuf femmes fondatrices de celui-ci. N’Sonde montre que ces dernières sont au cœur  d'une légende racontée à toutes les générations car ce sont elles qui ont donné le nom Kongo au royaume (le lieu où il ne faut pas se rendre).

 

Mystérieux dans son enfance et respectueux, le héros du roman était apprécié de ses aînés. Ses parents adoptifs pressentaient que Nsaku Ne Vunda aurait un destin hors du commun. Inspiré et assis dans ses valeurs de solidarité découlant du respect des ancêtres, surtout des traditions, il fut choisi par Alvaro II pour répondre à la sollicitation du pape Paul V en vue de représenter le Royaume Kongo à Rome en tant qu'ambassadeur en 1604.

 

Dans son livre, Wilfrid N'Sondé rappelle la définition de l'histoire comme le récit des événements passés. Il rappelle notamment le côté sombre de l’histoire ponctué de moments dramatiques entre enchantement, supplice et victoire. Ce qui donne à son livre un caractère non seulement fictif, mais aussi réaliste puisqu’en le lisant, on a l’impression de suivre un documentaire.

C’est l'histoire de l’humanité qui nous est contée sur des pages écrites en caractère métallique. En lisant, je me suis permise de penser que ce livre ferait un fon film, car à mon sens, il manque des images pour une illustration pertinente, en vue de l’apprentissage aux plus petits.

 

N’Sondé utilise un style d'écriture qui décrit le mieux possible chaque moment qu'a vécu le protagoniste. Conscient que le voyage de Mbanza Kongo à Rome serait long mais surpris de vivre un parcours pernicieux tant du point de vue physique et moral durant toute la période du voyage.

 

Ici, l'auteur tente de répondre aux questions suivantes : que s'est-il passé exactement lors de ce voyage ? Qu'avait subi réellement Dom Antonio Manuel ? Quel était son regard sur la réalité ignoble de cette époque ? Avait-il accompli sa mission pendant son séjour à Rome ?

 

Le navire qui permit à Dom Antonio Manuel d'effectuer ce long voyage est décrit comme un monstre de bois dans ce roman. Le prêtre qu’il est conscient que ce navire est un enfer à ciel ouvert. Les détenus soumis à une souffrance horrible lancent inlassablement des cris de détresse (cf p. 63). Ceci une illustration palpable de la bonne dose d'imagination dont fait preuve l'auteur.

 

Ainsi, le titre donné à cet ouvrage n'est autre que le chemin parcouru non seulement par l'ambassadeur Kongo vers le Vatican, mais aussi par les esclaves. Ce qui ouvre sur une réflexion contemporaine lorsqu’on essaie de se tourner sur ce qui se passe aujourd’hui avec les migrants qui quittent l’Afrique, volontairement et empruntent le chemin de la mer en quête d’une vie plus décente. L’analogie entre l’enfer et le navire reste le même aujourd’hui. Ceux qui partent aujourd’hui ne sont jamais sûrs d’arriver. Et Dieu seul sait ce qu’ils vivent comme supplice sur ce chemin de fortune.

 

Par ailleurs, Wilfrid N'Sondé évoque l'image de la femme aimante, forte, courageuse et battante à travers, entre autres, Thérèse, en qui Dom Antonio Manuel trouva l'amour. Un cœur à travers lequel il crut retrouver sa mère décédée juste après sa naissance.

 

Une fois arrivé au Vatican, Nsaku Ne Vunda eut pour priorité de remplir sa tâche bien qu'exténué physiquement par tout ce qu'il avait subi durant son voyage. Premier prêtre de sa communauté à avoir effectué tout ce voyage avec le privilège qu'il bénéficiât une fois arrivé à destination, cet ambassadeur Kongo garda ses principes et ses valeurs intactes.

 

Finalement, Nsaku Ne Vunda Dom Antonio Manuel  a rempli et  a accompli une mission qui semblait des plus impossibles : marcher sur les pas de ses ancêtres, parler de sa religion, en être un exemple et y faire adhérer principalement Alvaro II. Ce qui était un bon signe pour le peuple Kongo et son avenir. En outre, il était aussi conscient d’avoir la mission de promouvoir en tout temps et en tout lieu les valeurs humanistes afin de considérer l'Homme, le respecter et l'aimer. Il mourut en janvier 1608.

 

Nsaku Ne Vunda Dom Antonio Manuel serait-il le revenant selon la légende ? La réincarnation de l'astre au milieu des humains ?

 

Juvénale Obili 

 

Références :

 

Wilfried N'Sondé, Un océan, deux mers, trois continents, 272 pages, Éditions Actes Sud, France, 2018.

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Requiem pour une âme hantée de Mayft Nzaou

18 Mai 2018, 17:23pm

Publié par Boris Mackayat

Mayft Nzaou est un écrivain prolifique et atypique qui pique tout de suite la curiosité. Né en 1982, il fait partie de cette nouvelle génération d’auteurs qui sait associer le réel et la fiction avec maestria. L’auteur vit à Libreville et travaille comme cadre administratif dans une société privée de la place. Il est passionné par le cinéma et la musique. Il a à son actif deux romans : Avant l’aube paru aux éditions jets d’encres et Requiem pour une âme hantée signé également aux éditions jets d’encres en avril 2018.

Requiem pour une âme hantée ?

Il y a quelque chose de troublant dans ce titre. A l’entendre, requiem n’est rien d’autre que le repos. Ce roman est une intrigue écrite de façon cryptique. C’est le compte rendu psychologique d’un fait qui hante jour et nuit un jeune homme.

Dès le début du roman le lecteur est oppressé, l’horreur a lieu tout de suite, c’est abominable dès la première page. Un jeune homme est affaibli et captif, triste et écorché, son regard est sombre. Nathaniel le protagoniste principal est enfermé dans un lieu clôt et des voix le hantent et le ramènent dans ses souvenirs. La raison de tout cela sera expliquée au fur et à mesure et cela crée vraiment quelque chose de pétillant dans l’intrigue.

L’auteur n’a pas choisi la facilité, il n’a pas fait le roman gabonais qu’on attend sur la situation de l’amour, la femme ou de la polygamie. Il a su créer un sentiment autre que la fébrilité ; il nous entraine dans une véritable fiction digne d’un film hollywoodien. Il sort des schémas préconçus avec maestria en s’attaquant à la thématique brulante des pulsions violentes de la fin de l’adolescence à travers le passé et le présent de Nathaniel. C’est vraiment un regard intime car il s’occupe de montrer comment ce jeune adulte se voit hanté par son passé, par les coups violents de son père qui ont fini par tuer sa mère et faire de lui un véritable misanthrope, un être blessé.

Nathaniel redoute d’être la réédition de son père il s’est programmé sans avenir et ce malgré la présence d’Edmée dans sa vie. Nathaniel est constamment envouté par des pulsions violentes. Il voit tout à travers un prisme poétique, une colère très douloureuse qui poétise même l’horreur.

Dans ce texte L’auteur déshabille le mot pour être en accord avec sa sensibilité. Il fait dire au mot ce qu’il a à dire. Il utilise plusieurs formes narratives qui soulignent l’importance duale et ambiguë, d’avoir à s’approcher mais aussi de prendre de la distance par rapport au sujet de la violence, incarnée dans ce livre.

C’est une narration intimiste, l’écriture est excellente. Tout est agréable. Le suspense est immensément riche, de quoi réjouir le lecteur avide d’intrigues bien menées. L’œuvre est constituée de dix chapitres, d’un prologue et d’un épilogue.

Requiem pour une âme hantée, voilà un roman bien teinté de réalisme avec un tourbillon d’émotions. À la fin de la lecture on a l’impression d’avoir vécu un moment privilégié avec les personnages.

Je recommande plusieurs lectures du texte pour en saisir la complexité, car il est vraiment dense.

Johnny Hallyday a dit requiem pour un fou et voici que Mayft Nzaou nous donne Requiem pour une âme hantée. Trouvera-t-elle le repos ? 

Boris MACKAYAT

Références:

Mayft Nzaou, Requiem pour une âme hantée, Saint-Maur-des-Fossés, Edition Jets d’encre, 2018.

ISBN 9782354859510

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