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Nathasha Pemba- Le Sanctuaire de la Culture

Phénomènes naturels- Vincent Fortier

29 Novembre 2020, 23:36pm

Publié par Nathasha Pemba

Chercher le fil conducteur ou le thème principal de ce très beau premier roman de Vincent Fortier est la première tentation qui guette le lecteur. Il risque de passer à côté d’autre chose. En effet, si le romancier puise son mobile dans un vécu, une observation, une contemplation de la réalité du monde dans toute sa diversité, son intention embrasse le temps, l’espace et la réalité du fait narré.

 

Pages après pages, lignes après lignes et souvenirs après souvenirs, le narrateur, âgé de 35 ans exprime ce qui ébranle sa vie, ce qui le fait tenir, ce qu’il vit depuis sa plus tendre enfance. Dans une langue accessible et lyrique, une langue qui a de la matière, de la consistance, une langue relationnelle, le roman de Vincent Fortier donne à sentir, à voir, à vibrer, à frémir, à réfléchir et à agir.

 

Le narrateur grandit dans un univers où dire les phénomènes naturels qui trouvent vie en lui n’est pas chose aisée. Il survit jusqu’à ses dix-sept ans lorsqu’il fait l’amour pour la première fois avec un homme de 35 ans. Un homme à qui il cache son véritable âge, juste pour avoir une idée, pour savoir comment cela se passe, pour sortir de l’univers virtuel du porno, pour construire son identité homosexuelle.

 

Alors comment un jeune homosexuel timide qui ne sort pas de sa banlieue peut-il faire des rencontres? En fouillant les petites annonces. Et en prenant le téléphone. Aujourd’hui, on prend le téléphone et on fouille les petites annonces. Rien n’a tant changé.

 

Le livre frappe déjà par sa puissance illustrative. Il commence par une intention : le suicide. Et dans le roman, l’auteur revient souvent sur cette question de la mort comme possibilité d'exister autrement; l'obsession de la mort qui habite cet homme qui vit une déception amoureuse. L’histoire de cette déception, paradoxalement, c’est l’histoire de l’amour, de l’amour vrai, de l’amour unique, parce que l’amour c’est souvent la rupture. La rupture parfois indispensable, essentielle est aussi supplice. L’amour/rupture apparaît ici comme l’apprentissage de la vie, de la vulnérabilité et de l’acceptation de soi. Les personnages, les portraits des personnes que le narrateur rencontre le dévoile tel qu’il est. Ce ne sont pas de mauvaises personnes ou encore des personnes misérables. Ce sont des personnes qui ont une vie, une histoire, un positionnement moral et sociétal. L’amour chez lui n’est pas simplement platonique, c’est le corps et le cœur. L’écriture noue ici avec une inhabituelle grâce, la description de la langue de l’observateur, l’examen mental du narrateur et le lyrisme expressif d’une liberté de conscience rafistolée dans sa dignité.

 

Les phénomènes naturels

Ce sont les choses en nous qui se déroulent naturellement. On peut être hétérosexuel aujourd’hui et devenir gay demain, puis devenir queer le surlendemain. Ce sont des manifestations au-delà de l’entendement humain. Et ces phénomènes-là, selon Vincent Fortier, sont différents les uns des autres : "Un surcroît qui te réchauffe le cœur ; une bise qui te fait frissonner d’envie".

 

Être attentif aux phénomènes naturels et les assumer, c’est aussi l’affirmation de soi, la réappropriation de son identité. Et l’affirmation de soi, puisque s’affirmer, c’est s’accepter, s’assumer donne la force de l’intégration et de la revendication.

 

Renaissance, nouveau départ : De l’idée du suicide à l’affirmation de soi (résolution de vivre).

 

Je range la corde, remets l’escabeau à sa place. Je place les enveloppes dans mon classeur. Pour toutes ces créatures qui vivent à l’ombre des dunes du désert de Simpson (…) et dans les ruelles de Rosemont.

Pour toi et pour les autres qu’il y aura

Personne n’est mort. Ça fait ça de moins à faire.

La nature s’en chargera

Je ne peux pas être toujours celui qui écrit la fin de l’histoire.

 

Tout en soulignant son appartenance à la communauté queer, le narrateur souligne, de manière implicite qu’assumer les manifestations des phénomènes naturels est la meilleure façon de s’affirmer et de vivre. Avoir peur de ce que l’on est c’est se rejeter, et se rejeter c’est se nier. Celui qui a peur d’être ce qu’il est nie son existence. On peut être gay et devenir queer sans altérer son identité ou le vivre-ensemble.

 

Le roman de Vincent Fortier est une très belle entrée en littérature.

 

Je vous le recommande.

 

Nathasha Pemba

Référence :

 

Vincent Fortier, Phénomènes naturels, Montréal, Éditions Hashtag, 2020.

****

« Je n’aime pas le mot racines, et l’image encore moins. Les racines s’enfouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s’épanouissent dans les ténèbres ; elles retiennent l’arbre captif dès la naissance, et le nourrissent au prix d’un chantage : Tu te libères, tu meurs !

Amin Maalouf

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Rescapé, Anthony Mouyoungui

28 Novembre 2020, 07:16am

Publié par Nathasha Pemba

L'histoire de ce récit est à la mesure de l’histoire de la République du Congo : Tragique. Après une légère accalmie postindépendance, le Congo est entré depuis 1977 dans une vague de conflits qui ne dit pas son nom. Aujourd’hui encore, plusieurs personnes gardent des séquelles de cette histoire et ont adopté une attitude d’autodéfense pour préserver leur futur. Certaines personnes ont choisi le silence du tragique, d’autres ont décidé d’en parler, pour ne pas oublier… pour ne pas faire disparaître la mémoire. C’est le cas d’Anthony Mouyoungui, à qui ce projet de publication s’est imposé comme un devoir de mémoire pour ne plus tomber dans les mêmes terreurs.

 

Le troisième chapitre «TROIS» du récit restitue l’histoire du Congo avec toute la violence qui la caractérise, de la proclamation de la République en 1958 jusqu’aux violences que le narrateur a vécu, en passant par les assassinats importants qu’a connu cette nation.

 

Le récit

Étudiant à l’université Marien Ngouabi, à Brazzaville, Franck, originaire de Pointe Noire, est confronté à une situation de conflits armés civile qui le conduit, avec son ami Roland, d’abord dans le Pool, ensuite en RDC, puis à Pointe-Noire via Brazzaville. Sept mois de pérégrination pour se retrouver chez soi.

Franck prendra la route de l’exil interne, il vivra dans une famille qui n’est pas la sienne, apprendra de cette culture différente de la sienne, s’adaptera. Il connaîtra la douleur de l’exil dans son propre pays. Il retrouvera Pointe Noire et sa famille dans l’espoir de continuer à vivre, réapprendre à vivre désormais avec une expérience d’exilé, en portant un regard différent sur les réalités et sur les personnes, vivre une nouvelle expérience de la liberté. Et c’est là aussi que réside, à mon sens, le drame personnel du narrateur, sa liberté de penser étant soumise à sa liberté de se mouvoir.

 

La suite ne dépendait pas de nous, nous subissions simplement les évènements. Nous étions des figurants du drame qui venait de commencer.

 

Ce récit ne saurait être lu sans le contexte du Congo-Brazzaville. Non en vertu de considérations politiques que connaît ce pays, mais parce que l’empêchement dans lequel Franck s’est trouvé durant son exil, a été, à ce moment-là son existence, est son existence et se trouve au cœur de sa narration. Nulle leçon de morale, donc dans ce récit, et pas plus d’engagements. Je dirai un enseignement certainement. Ce qui me paraît assez captivant dans ce texte, au-delà des questions d’ordre littéraire ou stylistique, c’est qu’Anthony Mouyoungui, tout en écrivant dans le plus grand souci de rapporter la vérité, de dire l’histoire telle qu’elle s’est passée, se retrouve assidûment à la périphérie d’une autre réalité : ce qui est narré, ce qui forme la quintessence de son imaginaire, nous renvoie à l’histoire du Congo dans toute sa dimension tragique, aux conflits qui sont souvent liés aux intérêts autres que ceux de la nation, aux inégalités, parfois voulues, imposées dans un pays où l’on prend parfois le luxe de s’appeler frère alors qu’on ne se considère pas comme tel, dans un pays où l’on chante l’espoir sans savoir ce que c’est. Comme on le verra, le narrateur citera la première strophe de l’hymne national de la République du Congo : En ce jour, le soleil se lève.

 

Il subsiste dans ce récit, de l’espoir, de la volonté, de l’espoir… de vivre.

 

On peut y voir sans doute l’état d’esprit de Franck dans une société dite démocratique - prônant les principes de liberté, d’égalité et de paix- et c’est cela aussi qu’il essaie d’exprimer : Rescapé est aussi la peinture de la psyché humaine lorsqu’elle embrasse des principes et ne sait pas quoi en faire, lorsqu’elle devient incapable de donner du sens à ce qui est le fondement de tout : la vie. Le quotidien de Franck et ses amis, des personnages, des soldats qui sont manipulés et agissent machinalement, de tous les personnages, finalement, de ce récit de temps de conflits, quotidien rude fait de crainte et d’incertitude, quotidien d’une misère devenue habituelle, ordinaire, normale, ce quotidien est devenu l’exil même, la mort même. Les gestes, les paroles, les silences et les regards retrouvent sous la plume d’Anthony Mouyoungui un sens, une histoire, une nécessité, un poids. Ils sont comme réinvestis et réitérés.

 

Des mois d’accalmie m’avaient fait croire que tout allait bien, mais ce n’était pas le cas. Les jours qui suivirent le bombardement, l’atmosphère changea radicalement. J’étais devenu tenu, inquiet et je scrutais tout le temps le ciel.

 

Anthony Mouyoungui fait re-vivre l’histoire des conflits polictico ethniques du Congo.

 

On y sent de l’amour pour un pays, on y sent de la désolation, de la consolation, de la vigilance, de la sagesse. On y sent de la colère envers des gouvernants qui rabâchent sans cesse le mot paix sans en connaître le vrai sens. On y sent ce quelque chose d’indicible qui a certainement pris place dans la vie de toutes les personnes ayant vécu cette tragédie.

 

L’on songe à Emmanuel Dongala, difficile de se fixer ailleurs. D’ailleurs Anthony Moyoungui le cite au début de son livre : la plupart de ceux qui me dépassaient avaient jeté tout ce qu’ils pouvaient pour aller plus vite, afin de sauvegarder le seul bien précieux qu’il leur restait à sauvegarder : leur vie. (Johnny chien méchant). Le réalisme avec lequel Dongala traduit cette même tragédie congolaise imposée par une politique de la dictature et de la guerre rappelle la majorité des écrivains, qui de Sony Labou Tansi à Anthony Mouyoungui, portent un seul souci : la sauvegarde de la vie et le respect de la personne. Il y a donc cette apparence trouble, faite de silence, de colère, mais aussi d’espoir qui donne à Rescapé une singulière densité.

 

Il serait aussi intéressant de mener des études comparatives sur l’œuvre d’Anthony Mouyoungui et d’autres auteurs sur la thématique du conflit armé ou encore de la survie après la guerre. Ceci pourrait permettre d’avoir un autre regard sur ce récit qui est peut-être un récit autobiographique, mais aussi un questionnement profond sur l’identité congolaise.

 

La réalité pour moi, c’est que ce récit est poignant et souligne que si être rescapé est une opportunité, il faut toujours regarder du côté où le soleil se lève.

 

Il était midi lorsque l’avion se retrouva au-dessus de Pointe-Noire, les battements de mon cœur s’accélèrent. À travers les nuages, je regardais les maisons, en bas de l’océan atlantique. Lorsque l’avion se posa sur la piste, j’avais presque envie de sortir le premier.

 

 

Merci aux éditions Maïa pour ce service de presse.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Anthony Mouyoungui, Rescapé, Éditions Maïa, 2020.

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Des dieux éphémères - Yahn Aka

27 Novembre 2020, 19:43pm

Publié par Nathasha Pemba

Yahn Aka est un écrivain ivoirien, poète, nouvelliste et romancier. Il est aussi guitariste amateur. Des dieux éphémères est son dernier roman paru en 2020 aux éditions Maïeutique en Côte d’Ivoire.

 

La prose nouchizée de   «Des dieux éphémères», dernier roman de Yahn Aka, nous introduit dans l’administration Ibièkissèdougoulaise. L’œuvre dénonce les dérives politiques au cœur de la gouvernance du ministre de l’Éducation Zoro Bi Ballo

 

Les différentes intrigues se déroulent dans un pays imaginaire appelé Ibièkissèdougou.

L’intrigue se situe dans le conflit entre le ministère de l’Éducation et l’association des étudiants syndicalistes d’une part et les parents d’élèves d’autre part. Les étudiants menacent d’entrer en grève parce qu’ils ont découvert une supercherie organisée par le ministère de l’Éducation pour soutirer de l’argent aux parents d’élèves. Ce conflit se détériore et met en difficulté le ministère. Mais, comme il est de coutume dans la plupart des pays de ce continent, c’est la loi du plus fort qui finit par primer.

Le roman s’ouvre avec une panne d’ascenseur qui immobilise les mouvements des personnes devant se rendre jusqu’au 12e étage. Cette panne d’ascenseur et l’attitude de l’équipe de maintenance ainsi que celle des employés du ministère, soulignent l’irresponsabilité qui réside au sein non seulement de cette administration, mais aussi de toutes les personnes qui, dans ce pays, ont une parcelle de pouvoir. En réalité, chaque personne est chef dans son petit univers et s’autorise tout le désordre possible.

Explosif à morcèlement

Ibièkissèdougou est le pays de la confluence des vices, des misères, des irresponsabilités et des dictatures, une mythique hécatombe, un explosif à morcèlement, un tombeau ouvert. Yahn Aka en a fait le lieu fondamental de son roman.

La réalité africaine au présent

Corruption, gabegie, jalousie, prostitution et injustices sont dénoncées dans ce roman. Si l’auteur parle de Ibièkissèdougou, le roman traduit la réalité de la plupart des pays d’Afrique. Il indexe l’irresponsabilité des gouvernements qui pillent, gèrent mal et mènent une vie de débauche innommable.

Tout le roman est basé sur cette nébuleuse qui plane autour de ce pays. Toutefois, au milieu de cette corruption générale, il y a toujours des personnes, des lumières, qui essaient de croire que les choses peuvent changer. Tel est le cas, par exemple, des étudiants qui désirent la justice.

Pour rendre compte de cette obscurité, Yahn Aka opère par assemblages, énumérations, relances de formules. Il entremêle bien les intrigues, les lieux de corruption et de déshumanisation. Il utilise un langage accessible à tous et souligne, implicitement, l’urgence d’une éthique en politique.

En marge de la dictature du monde politique, Yahn Aka mentionne la répression, l’injuste, la décrépitude, la supercherie et la marchandisation du corps de la femme. Rien ne marche.

J’ai bien aimé ce roman osé, car Yahn Aka a fait un pari : écrire un roman en utilisant le Nouchi. Je vous le recommande.

 

Nathasha Pemba

 

Référence :

Yahn Aka, Des dieux éphémères, Abidjan, Maïeutique, 2020.

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À la foire de Maud Chayer

22 Novembre 2020, 15:29pm

Publié par Nathasha Pemba

Y aurait-il à la foire, où se rend ce père de famille, quelque chose de particulier? On pourrait, de prime abord, le penser, tant l’insistance de son épouse et de ses filles réussit à le convaincre que c’est le lieu à visiter.

Rappelons tout d’abord ce que c’est qu’une foire de ce type, car effectivement, il existe plusieurs types de foires. Il s’agit en effet de la foire agricole. Une foire plus riche en odeurs spécifiques qu'en toute autre chose et où l'on est parfois obligée de se boucher le nez lorsque l’on s’y trouve et notamment lorsque l’on se considère comme quelqu’un de la ville : «L’odeur dominante de l’herbe sèche couvrait partiellement celle de la bouse et de l’urine»

 

Il avait à endurer cela, mais pas seulement. Il devait aussi se montrer galant et patient, même si sa femme n’avait pas du mal à déceler son indifférence habituelle. Après tout, il était le seul homme de la famille!

 

Petit livre (normal, c’est un micro roman!) vivant et contextuel, À la foire est le récit de vie d’une famille qui décide un jour de canicule, d’aller visiter une foire agricole. C’est aussi le récit d’un homme, un père de famille cadre dans une firme importante, avec son épouse et ses deux filles, qui vivent toujours ensemble et font presque toujours tout ensemble, mais qui a besoin de sa liberté tout en restant attaché à sa famille «On devrait faire une sortie en fin de semaine» avait-elle déclaré, et son air annonçait que le programme état déterminé à l’avance».

 

Faire des concessions est aussi une des conditions de l’être avec même lorsque l’un des protagonistes semble mener le bateau en ignorant les autres.

 

Ce récit qu’on lit d’une traite en 30 minutes saisit le lecteur de manière évolutive parce qu’il présente l’histoire d’une famille, l’histoire d’un homme et l’histoire des personnes, notamment les fermiers. Il condense à la fois, le temps et l’espace avec une précision remarquable et exemplaire sur le plan de l’intrigue.

 

Très opportunément, ce roman de Maud Chayer paraît au moment où confinée par la pandémie de la Covid-19, les gens ont besoin de retrouver une certaine sensibilité liée aux foules. La description et le détail qui en font la force sont justement cela : sans être en contact avec cette nature, on la sent, on l’imagine et on la touche par son esprit. Le père de famille fin observateur de la nouveauté ou, disons du spectaculaire, donne au lecteur de la matière à penser, un lieu pour exister.

 

Et comme dans tout récit, il y a forcément quelque chose de sous-entendu, ce que j’appellerai  le presque prétexte de l’œuvre. L’existence parfois monotone que mène ce père de famille qui n’est pas encore affranchi de certaines contraintes extérieures montre qu'il a besoin d’exister en tant que lui et non pas seulement en tant que père de famille ou époux. Il fait l’expérience de la routine familiale qui pèse quelque peu, mais il sait qu'il a toujours besoin de faire plaisir à sa famille, quitte à être juste là sans pour autant participer. Sans doute, une manière de rappeler aux lecteurs que la vie de famille est une belle expérience qui a aussi ses contraintes, mais que c’est toujours ensemble qu’on peut tenter de lui donner une belle teinte.

 

 À la foire est donc, de mon point de vue, un beau récit de la vie ordinaire entre les gens de la ville et les gens de la campagne, une vie où certaines personnes peuvent se permettre des vacances et d’autres, non.

 

La grande pertinence de ce roman réside autant dans le sujet — la vie dans toute sa splendeur et les relations humaines en quelques lignes — que dans le style, enjoué, vital, fluide et libre de toute marginalisation. La joie et l’étonnement y résonnent comme une note musicale. Maud Chayer qui, rappelons-le, après Plan vaudou et Cœur de zombie e revient avec ce micro roman et s’attelle, à partir de la vie ordinaire d’une famille à souligner l’importance de la rencontre, peu importe le milieu et la possibilité de mener une vie libre sans être désintégré de l’esprit de famille.

 

Je vous le recommande

 

Nathasha Pemba

 

 

Maud Chayer, À la foire, Montréal, Éditions Annika Parance, 2020

 

 

 

 

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L'équivoque d'Alain Cavenne

20 Novembre 2020, 21:05pm

Publié par Nathasha Pemba

À propos d’Alain Cavenne

 

Alain Cavenne est un écrivain et traducteur canadien. Après des études de sociologie et de philosophie, il devient plus tard professeur de philosophie au collège Hearst, puis à l’Université Laval. Dans les années 1980, il a travaillé dans le domaine du cinéma et a produit des scénarios ou narrations de six courts métrages. Il est auteur de nouvelles et de sept romans. L’équivoque est son septième roman.

 

L’équivoque est un roman publié en 2020.

L’intrigue se situe en majorité à Montréal et débute autour de la passion de Julie. Une passion qui réveille le passé, car Daniel a été, quelques années auparavant, professeur de Julie. Si le professeur avait été attiré depuis le Cégep par celle-ci, l’étudiante au fur et à mesure qu’elle fréquente son professeur finit par tomber amoureuse de lui.

Ce roman met en scène plusieurs personnages, dont deux principaux : Daniel et Julie.

Le roman est composé de deux parties.

L’œuvre est un récit dont la réflexion est intégrée à la narration et à l’histoire des deux personnages.

Les deux, à mon avis, incarnent une figure allégorique.

Julie c'est l’amoureuse, la jeunesse, l’aventure, le trouble, l’émotion.

Daniel c’est la sagesse, la morale, la sécurité, la tempérance, mais aussi l’énigme. Il incarne aussi le vieux monde, celui des Piaf, Sardou, Aznavour, etc.

 

De quoi s’agit-il?

 

Il s’agit d’une histoire d’amour entre Daniel et Julie.

Daniel, professeur de théâtre, croise un jour Julie, une ancienne étudiante qu’il a eue au Cégep. Si auparavant, la relation était prof-étudiant, cette fois-ci, ce sera une autre rencontre, une rencontre entre égaux, entre personnes adultes qui se retrouvent dans un endroit autre que le Cégep. Julie qui a toujours rêvé de travailler dans le monde de la musique propose à Daniel de devenir son coach, celui qui l’orientera et l’écoutera pour l’aider à faire émerger son talent. Daniel accepte sans hésiter.

 

Dès le début des cours, Daniel est conscient de la différence des goûts musicaux qui les caractérise. Lui, parle de Piaf, des anciens. Elle, est plus contemporaine. Pourtant, Julie se laisse aller et prend plaisir à découvrir les «vieilleries» de Daniel. Cependant, Daniel vit un malaise et un complexe profonds qui le conduisent à cogiter tout le temps sur leur différence d’âge. Cette attitude ne décourage pas Julie qui prend d’ailleurs le risque de présenter Daniel à ses parents et à ses amis. Avec le temps, ils décident de vivre ensemble chez Daniel. Mais, à force de l’attention trop prudente de Daniel, Julie finit par partir. Elle rejoint un homme de son âge. Rien ne fonctionne et elle décide de vivre seule. Jusqu’à la fin du roman, on voit une Julie qui tente l’impossible pour que Daniel comprenne que l’amour qu’elle a pour lui n’a ni frontières ni règles.

 

 Daniel reste très ferme dans ses principes…

 

Daniel est convaincu que ce serait une catastrophe que Julie s’attache à lui. Catastrophique pour elle. Il refuse d’en être amoureux. Enfin, cela ne veut pas dire qu’il ne l’est pas, sauf qu’il se laissait «tomber en amour» avec Julie, il serait bien mal placé pour lui dire de ne pas être amoureuse de lui.

 

La réflexion est intégrée à la narration et à l’histoire personnelle des personnages fictifs. Le roman m’a paru presque comme un prétexte de l’auteur à une réflexion sur l’ambiguïté de la relation amoureuse et ses contours. Il m’a semblé percevoir, en outre, une espèce d’éthique de l’amour qui peut-être, en fin de compte, n’est que le paradoxe. Le paradoxe que l’auteur s’emploie à enseigner dans le prologue de son roman.

 

L’ennui c’est que les paradoxes ne sont pas uniquement un jeu de l’esprit, ils n’existent pas que dans le monde de la logique et de la spéculation. S’ils peuvent prendre la forme d’une bizarrerie graphique, ils sont aussi une dimension, parfois douloureuse et bien trop réelle, de l’existence humaine. Ainsi il arrive que les meilleures intentions mènent à des résultats qu’elles avaient expressément pour but de prévenir.

 

Si l’on s’arrête au prologue du roman, on pourrait parler d’essai philosophique, car l’auteur y donne les lignes fondamentales du paradoxe de Zénon d’Élée, à travers Achille et la tortue. Il fait également référence à La symphonie pastorale d’André Gide, en montrant ce qui le lie à «L’équivoque». Cette irruption de la notion de paradoxe est comme le signe précurseur du récit romanesque puisqu’il est question, dans le roman du paradoxe de l’amour ainsi que l’évoque le titre, L’équivoque :

 

TOUTE SA VIE, Daniel a refusé que l’amour soit fondé sur le besoin. Amour et besoin ne font pas bon ménage. Le besoin de n’être pas seul, par exemple : on est toujours seul, jusqu’à la mort. La hantise de la solitude est pour lui le plus mauvais mobile pour l’amour. On peut être «pas seul» avec tant d’autres personnes, tellement plus seul avec un conjoint mal assorti qu’en vivant seul.

 

Mon point de vue :

L’équivoque est un roman riche, plein de rebondissements. Cavenne oppose une vision de l’amour soldé à une vision de l’amour classique, réglée ; une vision de l’amour qui fuit l’amour. De même, ce roman suggère une philosophie de l’équivoque, du paradoxe dans la relation amoureuse, alors que Cavenne écrit une histoire dynamique qui remet les valeurs sur la table. Contre la vision idéaliste de l’amour qui pense que lorsque l’on s’attire, on doit à tout prix se marier et finir ensemble, il oppose une conception paradoxale de l’amour. On peut s’aimer fort et décider de ne pas se marier pour préserver l’amour et la liberté.

 

Cavenne, dans L’équivoque, nous rappelle que comme dans la vie, on peut aussi rencontrer des paradoxes dans l’amour. Nous le remarquons à travers l’évolution des deux personnages principaux du roman. Daniel est amoureux de Julie, mais il demeure bloqué par leur différence d’âge. Il veut lui donner sa liberté. Julie est amoureuse de Daniel, mais elle ne veut rien forcer parce qu’elle veut qu’il se sente en paix avec elle. Elle tente de partir, il ne la retient pas. Cette évolution, les retours et surtout la fin du roman traduisent le paradoxe qui montre que même en amour, la liberté est de mise. La destinée est une illusion, l’histoire humaine fluctuante.

 

Je recommande ce roman. Il pousse à la réflexion sur le sens de l'amour et même de l'existence...

 

Nathasha Pemba

 

Références :

Alain Cavenne, L’équivoque, Ottawa, l’Interligne, 2020.

 

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À cause d’eux de Marie-Hélène Cyr

7 Novembre 2020, 20:21pm

Publié par Nathasha Pemba

Roman original et coloré, À cause d’eux est le récit d’une rencontre autour du cancer du sein. Il est question de Sophie-Anne, une femme pleine de vie qui mène une existence saine et dont on ne peut soupçonner aucun déséquilibre sanitaire. La vie lui sourit et elle s’applique, à son tour, pour sourire à la vie. Elle mène une vie normale et équilibrée jusqu’au jour où elle reçoit un coup de fil de sa mère qui veut à tout prix que sa fille la rejoigne à l’hôpital où elle travaille.

 

En effet, pour une mère exerçant à l’hôpital et habituée à rencontrer des situations de précarité, il n’y a pas de tabou à demander à sa fille de procéder à un test génétique. Sophie-Anne est bouleversée, parce qu’elle a pensé à tout sauf à cela, même si grand-père «Flaubert» est mort d’un cancer ou encore tante Sylvie qui est là, vient d’être diagnostiquée d’un cancer du sein.

 

Palpitant sans pourtant sortir du sujet principal, l’auteure dévoile à la fois la nature des amours et des amitiés qui constituent un fondement essentiel dans des contextes de grande difficulté. Vivre une réalité comme le cancer n’est pas aisé lorsqu’on n’est pas bien entourée. Et Marie-Hélène Cyr, à travers sa plume, le démontre bien, puisque l’amitié finit par triompher et à donner sens à la nouvelle Sophie-Anne.

 

En effet, l’intrigue de ce roman répond à la question cruciale qui est celle du cancer du sein, ce cancer qui décourage, qui démoralise, qui fait perdre espoir, qui isole, qui tue.

L’amour pour la vie de Sophie-Anne, sa passion pour la nature, ce désir qu’elle porte de pouvoir vivre, malgré tout, tient autant à son caractère tenace qu’à l’espoir qu’elle garde en toute circonstance.

 

Inspiré des réalités existantes, ce roman, bien au-delà de ses 478 pages, qu’on lira d’une traite à cause de sa fluidité traite d’une question pertinente, d’actualité, une question qui interpelle. Il traite de la vie d’une femme normale qui mène une vie normale, travailleuse, raisonnable et passionnée. Il met ensemble le temps, l’espace et l’altérité avec une teneur psychologique paradigmatique.

 

«Je soupire, serre encore plus mes deux acolytes contre moi et continue d’avancer. Toute cette histoire n’a pas eu raison de moi jusqu’à présent» et je me sens plus forte que jamais».

 

C’est en cela une petite perle, qui révèle au lecteur le sens de l’autre dans la vie et permet de saisir la place qui est donnée à la réflexion, à l’introspection, à la famille, à la maladie.

Derrière l’amour interdit qui se laisse voir alors qu’elle connaît un moment de fragilité, Sophie-Anne entrevoit une possibilité. Elle nous enseigne qu’en face d’une situation sanitaire sans espoir, il est toujours possible d’espérer.

Je vous invite à découvrir ce roman plein de rebondissements qui nous place au cœur d’une question de grande actualité.

 

Nathasha Pemba

Marie-Hélène Cyr, À cause d'eux, Lanoraie, Éditions de l'Apothéose, 2020.

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Carrefour des veuves de Monique Ilboudo

3 Novembre 2020, 12:45pm

Publié par Nathasha Pemba

«Pandore, Eve, Vera, la liste des femmes à qui l’on attribue l’origine des maux de l’humanité est sûrement plus longue! Dans la vie réelle, pourtant les femmes sont plus victimes que bourrelles»

Monique Ilboudo, Carrefour des veuves.

 

La femme… toujours la femme.

D’ailleurs Adam n’a-t-il pas répondu à Dieu : «La femme que tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé.» (Gn 3, 14)

 

Universitaire et femme de lettres burkinabé, Monique est engagée dans la promotion de la citoyenneté des femmes dans son pays. Après une éclipse dans le monde littéraire, elle revient avec un troisième roman : Carrefour des veuves.

À travers ce livre, l’auteure pose un regard lucide sur le terrorisme et les conflits qui endeuillent la région du Sahel, mais plus encore sur le courage des femmes qui constituent depuis plusieurs années le socle des luttes intellectuelles et sociales au cœur des cités.

 

«Les crevettes naissent mâles et deviennent femelles à la moitié de leur vie. Le rêve! Connaître les deux genres! Je naitrais petit, garçon, attendu.»

 

 

Deux questions fondamentales sous-tendent ce roman : le terrorisme et la part des femmes dans cette lutte sans merci. À la suite d’une attaque terroriste, Tilaine perd son mari qui était en poste dans le nord du pays. Entre angoisses, tristesses et afflictions, elle décide un jour, soutenue par un groupe de femmes, de créer une association pour soutenir les femmes victimes du terrorisme. C’est au cours de l’une de ses missions qu’elle rencontre Noura, une petite fille, à la fois victime du terrorisme et de la tradition. Noura a soif de connaissances, elle veut aller à l’école, mais pour sa survie, elle a dû arrêter ses études en classe de CM1. Vivre oui, mais à quel prix?

 

 

«Le pouvoir d’enfanter constitue la force des femmes, mais c’est peut-être aussi ce qui a engendré leurs malheurs depuis la nuit des temps. La gloire de la mère contient, aujourd’hui encore, le germe de la soumission de la femme à la nature de l’homme.»

 

 

Pendant près de 160 pages de prose cadencée, limpides et remplies de substances sociologiques, culturelles, humanitaires et humaines, le lecteur chemine avec l’auteure. Révoltant, mais réaliste, l’ouvrage propose une autre réflexion sur le terrorisme en Afrique subsaharienne, la vulnérabilité des populations, le traitement des femmes et les désordres de la politique politicienne. Chemin faisant, Tilaine comprend que, quand la vie doit être préservée à tout prix, il est important de lutter. Sa mission : aider les femmes victimes du terrorisme non pas de manière informelle, mais en profondeur. Sa rencontre avec Noura la questionne et l’interroge sur le sort de la femme. À quel avenir peut prétendre une petite fille dans un tel contexte? Parmi les portraits de femmes, Noura est le personnage phare de ce roman. Comme Tilaine, on s’attache à son tempérament, mélange d’innocence et de détermination, on souhaite lui offrir l’avenir qu’elle se dessine. On déplore la part d’insouciance de l’enfance qui lui est arrachée par les circonstances. On peste contre la fatalité, l’obscurantisme et la barbarie.

 

On peut lutter contre tous ces fléaux, mais sait-on seulement ce qui se passe dans le cœur humain?

 

Je vous invite à découvrir ce roman plein de rebondissements qui nous plonge au cœur de l’actualité de notre monde.

 

Nathasha Pemba

Références:

Monique Ilboudo, Carrefour des veuves, Pointe-Noire, Lettres mouchetées, 2020.

 

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