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Le Sanctuaire de la Culture

Les Supplices de la chair de Caroline Meva : odyssée d’une quête de liberté féminine.

27 Octobre 2020, 19:26pm

Publié par Nathasha Pemba

Mabelle se réveille brusquement dans un hôpital, l’Hôpital du Bon Secours, entourée d’infirmiers et de médecins. Pour cause, la septuagénaire, d’une santé de plus en plus dégradée et précaire, a fait un infarctus du myocarde, le deuxième en six mois. Alors, telle une prisonnière dans le couloir de la mort, s’avançant inéluctablement vers un pilori, tête emplie de réminiscences, la narratrice repasse au peigne fin son parcours existentiel aussi tumultueux que glorieux. Des réminiscences qui nous traînent de la misère ambiante de son enfance, à la griserie de son succès inhérent au travail qu’elle a choisi : la prostitution. Ancienne Maîtresse des activités luxurieuses, expérimentée et célèbre; Mabelle, dont les formes physiques affriolantes d’antan ont fait baver et ramper à ses pieds les hommes de toutes les flaques sociales, sans distinction aucune, n’est désormais qu’une loque humaine, loin de ses exploits de belle femme du passé. «L’Hôpital du Bon Secours» qui l’héberge s’érige vraisemblablement comme le lieu d’un caverneux recueillement; un exutoire des souffrances et traumatismes qui ceignent son être; une passerelle-secours espérée pour l’Au-delà, ou mieux encore un «Bon Secours» vers la délivrance et le repos éternel. C’est ainsi que le diagnostic du médecin lui parvient comme le carillonnement d’une condamnation à mort, une mort inévitablement imminente, une mort désirée par une âme profondément accablée qui souhaite vivement se libérer de ses peines et douleurs :

 

 «Je prends conscience que je ne me relèverai pas de ce lit d’hôpital, sinon à moitié paralysée. Je n’ai plus de sensations et ne peux plus bouger mon bras et ma jambe droits. Si je survis à cela, mon existence va devenir un enfer : je vais être entièrement dépendante des autres. Il va falloir qu’on s’occupe de moi à plein temps comme d’un bébé; me laver, me langer, me donner à boire et à manger. C’est plus que je ne puis supporter! J’adresse une prière à Dieu, afin qu’il épargne à mon entourage cette lourde peine, et à moi cette humiliation. […] Je suis usée, fatiguée de vivre. Je voudrais partir, mourir, m’en aller avant de voir le dégoût, l’exaspération, la colère dans les yeux de ceux que j’aime. […] Oui, je voudrais enfin me libérer de cette enveloppe corporelle qui était un atout hier, mais qui, l’âge avançant, est devenue un puits de souffrances, un boulet à mes pieds, de plus en plus lourd à traîner. Oui, partir, me reposer, puisque le temps est venu pour moi de quitter ce monde. Il y aura du chagrin, mais le temps qui passe pansera les blessures, et la vie continuera pour ceux qui restent.» (Pp. 17-18)

 

En effet, le roman de Caroline Meva, Les Supplices de la chair, publié aux Éditions Le Lys Bleu en 2019 — après Les Exilés de Douma parus en trois tomes aux Éditions L’Harmattan : Les Sentiers de l’Exode (2006), Ombres et Lumière sur la Forêt (2007), Tempête sur la Forêt (2014) — se dresse clairement comme le péan d’une rétrospection existentielle, au crépuscule d’une vie tourmentée, entichée de souvenirs mâtinés de malheur et de bonheur, d’espoir et de désespoir, de gloire et de déboires, d’illusions et de désillusions. Tout au long de son acte scriptural, Meva nous balade sans lésiner dans les ruelles les plus sombres, enclavées et non moins sordides de la prostitution; «cet univers fermé, avec ses codes et ses usages, qui suscite la peur ou le mépris des âmes bien pensantes.» (p. 138) Laquelle se présente comme l’arme de combat d’une femme guidée, éclairée par un besoin criant de s’affranchir, et une volonté manifeste de s’affirmer pour chanter avec allégresse l’hymne de sa liberté, l’hymne de la liberté de ses congénères, l’hymne de la liberté des femmes opprimées.   

 

Par l’intermédiaire de sa narratrice-protagoniste, la romancière camerounaise peint sur un fond blanc la fresque de supplices qui affublent sans mansuétude la chair féminine de manière globale, et particulièrement celle de la jeune fille africaine d’une certaine époque peu ou prou révolue. Même si les mentalités s’arriment progressivement à la modernité, il faudrait reconnaître que certaines sociétés ceintes d’un conservatisme vigoureux restent claustrées dans des pratiques anciennes à forte obédience traditionaliste et religieuse; frayant ainsi un chemin non moins honorable à la vassalisation de l’être féminin. L’interdiction de scolarisation ou tout au plus sa restriction au niveau primaire, l’obligation d’évoluer dans une école ménagère afin de s’humecter des mœurs religieuses et conjugales dans le seul but d’assouvir plus tard les caprices d’un mari parfois oublieux et insoucieux, les violences répétées d’un géniteur ivrogne et irresponsable, ensuite d’un époux sans scrupule, sans omettre des viols sexuels perpétrés ci et là par quelques esprits pervers (le cas du viol incestueux de la narratrice, à 12 ans, par son cousin Mani, pp. 30-31); sont autant d’entraves à l’épanouissement de la jeune fille, et partant de la femme. Face à tout cela, il est question de faire un choix crucial; soit de supporter tous ces sévices la mort dans l’âme, soit de se révolter et suivre uniquement la voix/voie propice à son épanouissement, même si pour certains elle frise l’indécence et embrume les frontières de la dignité. Mabelle a opté pour la prostitution afin de sortir sa famille et elle-même de la misère : «j’ai commencé ma vie de prostituée à Nkanè, un quartier mal famé de Yaoundé, la capitale du pays, où j’ai vendu mes charmes aux plus petits, aux plus humbles et aux démunis. La majeure partie de mon parcours a été conditionnée par la rage de réussir, de sortir définitivement de la misère, cette chose avilissante et déshumanisante dont j’ai cruellement souffert au cours des premières années de mon existence.» (p.14)  

 

La prostitution est donc malgré tout un métier. Mais bien plus qu’un métier, elle est un moyen de lutte contre l’oppression masculine et une aubaine de vengeance de la félonie des hommes d’une part; d’autre part, un moyen d’accession à une liberté confisquée jadis par le sexe d’en face. En fait, l’accès à la liberté est parsemé d’embûches. Il est question de le déblayer pour voir luire à l’horizon les prémices d’une vie dégarnie de prohibitions; le cas de la scolarisation notamment, qui s’apparente au fil d’Ariane de la réussite féminine. Autrement dit, la scolarisation est la pierre angulaire de la liberté de la femme, capable de dessécher ses yeux larmoyants de détresse et d’interminables frustrations. Elle lui ouvre les portes du travail et peut lui permettre de gravir les hautes marches d’une société essentiellement phallocratique. C’est de ce trot qu’elle arrive et arrivera à se mettre à l’abri des intempéries causées par le «sexe dur». Mabelle ne manque pas de le rappeler à ses sœurs, qui n’ont pour seule issue de survie le mariage : «La véritable solution qui libérera les femmes c’est d’abord leur éducation, ensuite leur émancipation par le travail. Qu’elles apprennent à se prendre charge au lieu de demeurer d’éternelles assistées. Le travail de la femme est un mal nécessaire à travers lequel elle pourra, elle et ses enfants, se mettre à l’abri de l’égoïsme des hommes.» (p.99)         

    

Outre, le fait littéraire de Meva dépeint un environnement subversif où la femme tient les ficelles du pouvoir. Elle ne lésine pas à multiplier des conquêtes amoureuses et ne s’empêche d’avoir en toute liberté de nombreux partenaires sexuels. Elle est libre de ses choix. Son corps lui appartient exclusivement! La romancière nous expose un microcosme, la prostitution, où la femme est «roi» et règne en «maître absolu» dans son royaume, avec à ses pieds des sujets, les hommes, à la quête des plaisirs sexuels qui leur sont délibérément octroyés à prix d’or : «Mes services de dominatrice étaient réservés à une petite élite, car la facture était salée […] J’avais quatre clients qui venaient généralement une fois par mois, chacun : le Directeur financier d’une société multinationale, un ambassadeur d’un grand pays ami, un haut cadre de l’armée locale et une élite politico-administrative très haut placée.» (p.153) La femme apparaît donc clairement, ici, comme le «sexe fort»; qui parvient à faire descendre de leurs piédestaux même les hommes les plus influents de la société. Cet aspect devient plus ostensible lorsque Mabelle décide d’aller en Europe dans le but d’apprendre une autre branche de son travail, celle de Dominatrice et Maîtresse des plaisirs sadomasochistes dont la tâche est d’exercer quelque torture sur ses potentiels clients pour leur procurer du plaisir. Ce qui présente finalement la prostitution comme un biais de domination dont se sert la femme pour tenir sous le joug son bourreau de toujours : «Après pratiquement trois mois de formation intense, je rentrai au pays, nantie de ma nouvelle expérience, ayant entre mes mains un nouveau et exaltant pouvoir; celui de fouler à mes pieds la gent masculine, pour son plaisir, et aussi pour le mien.» (p. 151)  

 

Par ailleurs, «l’intertextualité est la perception par le lecteur de rapports entre une œuvre et d’autres, qui l’ont précédée ou suivie. Ces autres œuvres constituent l’intertexte de la première.» (Michaël Riffaterre, «La Trace de l’intertexte», La Pensée, n° 215, octobre 1980). Partant de cette acception, nous percevons justement que le fait littéraire de Meva est un palimpseste sur lequel se lisent en filigrane plusieurs autres textes de la littérature francophone. Depuis quelques décennies, le questionnement autour de la revalorisation de la condition de l’être féminin et la mise sur pied de plusieurs stratagèmes d’expression de sa liberté n’a cessé d’écumer les pages du roman africain francophone notamment. Plusieurs écrivaines en ont fait le point d’orgue de leur écriture et la raison principale de leur combat permanent; Ken Bugul (Le Baobab fou, Nouvelles Éditions Africaines, 1983), Calixthe Beyala (Amours sauvages, Albin Michel, 1999), Christelle Ndongo (L’Insoumise, L’Harmattan, 2016, dont la trame est fortement contiguë à celle du texte de Meva), Meryem Alaoui (La Vérité sort de la bouche du cheval, Gallimard, 2018), et la liste est loin d’être exhaustive. Par extension, plusieurs autres histoires, plusieurs autres vies, se reflètent sans doute à travers ce fait littéraire. Les déceptions amoureuses, les viols et autres souffrances que subit la protagoniste avant de sombrer dans la prostitution sont légions. Des histoires comme la sienne sont fréquentes dans nos sociétés.

 

Subséquemment, dans ces romans cités en sus, il est évident de voir le lien qui est assez frappant; ils ont tous des protagonistes féminins qui deviennent prostitués pour des raisons aussi multiples que diverses. La thématique de la prostitution est donc ancrée dans le roman africain francophone féminin depuis environ quatre décennies. Cela dévoile l’intérêt de l’acte d’écriture de la romancière camerounaise, qui se dresse à juste titre comme la continuité d’un combat dont la fin semble lointaine. Meva fait ainsi partie intégrante de ces écrivaines, qu’Odile Cazenave range dans la bourriche de «Femmes rebelles» (Femmes rebelles. Naissance d’un nouveau roman africain au féminin, L’Harmattan, 1996). Il s’agit des «guerrières de la plume», remarquables à l’aune de la virulence de leurs revendications, qui mettent en scène des héroïnes dissidentes multipliant continûment des mécanismes de rébellion, d’autonomisation et d’émancipation. Et ce, avec pour détermination d’accéder à une liberté embrigadée dans la tourmente des tabous et interdictions dont elles veulent se débarrasser pour s’adjuger une existence plus rayonnante.

 

Bien plus, l’un des appâts de ce roman est sans doute son style ragoûtant. L’écriture de Caroline Meva est assez libre et hardie. Au-delà de son intrigue que nous avons trouvé agréablement construite, ce roman est captivant et plaisant à lire de bout en bout. Son style est grivois, mais cette grivoiserie baigne dans une subtilité remarquablement policée qui ne verse pas dans la muflerie. Certains passages susceptibles d’être obscènes sont de temps à autre voilés, ou tout au plus sont décrits sans exagération; une manière propre à l’auteure de déployer sans esclandre «Une si longue lettre» des problèmes liés au mal-être de la gent féminine. Son écriture est donc moulée dans un euphémisme savamment taillé à la mesure de sa revendication expressive certes, mais non extrémiste; ce qui la distancie de ce fait de certains de ses pairs dont le style paraît beaucoup plus incisif; le cas de Calixthe Beyala, Leïla Slimani (Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, 2014) entre autres.

 

 En fin de compte, le roman Les Supplices de la chair est un cri de cœur d’une âme en détresse, à l’image de plusieurs autres inaudibles, mais non moins certains. Il est une occasion pour Caroline Meva d’exposer au grand jour les tourments des femmes parfois muettes et sans courage, qui se résignent dans l’ombre sur leur sort revêche. La prostitution est l’expression de la liberté sexuelle de la femme, et partant «un mécanisme de rébellion» (Odile Cazenave) qui lui permet de savourer gloutonnement son délice-liberté qu’elle recherche tant. Toutefois, ce moyen de revendication, bien qu’efficace, serait-il le plus judicieux permettant à la femme de toucher les pinacles du bonheur escompté? Même si tel est le cas, son choix ne semblerait pas indemne de regrets ni de remords, si on s’en tient à ce propos de Mabelle au soir de sa vie : «J’ai grimpé un à un les échelons du plus vieux métier du monde, bâti ma fortune pierre par pierre avec le fruit de mes ébats. Mais cette ascension s’est faite au détriment de ma dignité, par le sacrifice de ma chair et de mon sang, que j’ai livrés jusqu’à la nausée aux plus offrants, tous âges, toutes conditions, toutes morphologies confondus. J’ai accumulé des biens matériels, mais j’ai compris plus tard, que ceux-ci pouvaient donner le pouvoir, mener à la gloire, mais qu’à eux seuls ils ne suffisaient pas au bonheur.» (p.15)

 

 

                                                            Boris Noah

Université de Yaoundé I

boris.noah52@gmail.com

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Liv Maria de Julia Kerninon

10 Octobre 2020, 07:33am

Publié par Nathasha Pemba

« Que saisissons-nous des gens, la première fois que nous posons les yeux sur eux ? Leur vérité, ou plutôt leur couverture ? Leur vernis, ou leur écorce ? Avons-nous à ce moment-là une chance unique de les percer à jour, ou est-ce que cet espoir est absolument vain, parce que le premier regard passe toujours à côté de ce qui est important ? »

 

La remarquable et adéquate résonance qui accompagne le nouveau roman de Julia Kerninon en dit long sur son contenu.

 

Voici ce qu’en dit la quatrième de couverture : «Liv Maria est la fille d’une insulaire bretonne taiseuse, et d’un norvégien aimant lui raconter les histoires de ses romanciers préférés. Entouré de l’amour de ses parents et de ses oncles elle a vécu sur l’île natale de sa mère dans un milieu protégé avec une douce quiétude et une certaine liberté jusqu’à “l’événement” qui lui fera quitter le cocon familial. Arrivée à Berlin comme jeune fille au pair, elle va vivre une histoire d’amour forte qui se terminera contre sa volonté. Simultanément un deuil familial l’amènera à voyager, à grandir et à rencontrer un deuxième amour sincère. Mais aura-t-elle le droit ou se donnera-t-elle le droit de le vivre vraiment?»

 

Ce qui m’a frappée d’emblée dans ce roman, c’est le style qui est à la fois intelligible et philosophique (dans le sens de l’étonnement). Dès les premières phrases, Julia Kerninon embarque son lecteur dans une vague d’agitations, dans une pensée précise, dans une thématique précise, dans un lieu précis, dans un infini déversement agissant où chaque mot porte un sens, où chaque cadence est investie et où chaque pensée est touchante.

 

Liv Maria brasse plusieurs spécificités, des spécificités qui se résument en une seule histoire, celle du personnage principal. Plusieurs spécificités tournent autour de l’histoire, de la langue, des origines, des voyages, des échecs, des espoirs, des rencontres, du sexe, des desseins, des destins, de la vérité et du mensonge, et de l’amour.

 

J’oserais affirmer que Liv Maria, le personnage principal, est une femme libre dans le sens le plus substantiel du terme, où ce qui compte pour elle c’est d’abord la paix de son propre cœur et son bien-être. Son monde intime se formule autour d’une lutte permanente axée sur la vérité et le mensonge, la passion sexuelle et amoureuse, la colère et la joie, les culpabilités et les espérances, les traditions et les libertés.

 

Avant l’âge de 16 ans, la vie de Liv Maria bascule. Elle est victime d’une agression sexuelle de la part d’un voisin. Pris de panique, ses parents décident de l’envoyer à Berlin pour la protéger des malfaiteurs qui conservent encore l’idée selon laquelle que toute femme est avant tout une vulve et une paire des seins. C’est donc en arrivant dans cette ville qu’elle fait l’expérience de sa liberté qui va aller de pair avec le dévoilement de sa féminité. Elle tombe amoureuse de son professeur d’anglais et décide de vivre à fond cette relation. Même s’il est marié, Fergus devient le premier homme de sa vie… et peut-être le seul amour de sa vie.

 

Le séjour à Berlin et le décès de ses deux parents sont les deux évènements qui conduisent Liv Maria à aspirer à la liberté au fur et à mesure qu’elle avance en âge, au fur et à mesure qu’elle découvre le monde par le biais de la littérature. Après ses études à Berlin, elle retourne sur l’île pour coordonner l’héritage de ses parents. Elle apprend à rencontrer le monde. Elle est amenée, selon une suggestion de son oncle, à partir en exploration en Amérique latine, plus précisément au Chili où elle observe la marche du monde, le tempérament des hommes ou encore une certaine misère sociale. Elle y goûte aussi les joies de la liberté sexuelle. Ces choix de Liv Maria noués à une histoire particulière, intime, légère, ouverte, merveilleuse et sublime montrent que Julia Kerninon a réussi avec un tour de force qui lui est habituel, à marier la légèreté et la rigueur, la sensibilité et l’indolence, la grandeur d’esprit et la tolérance, l’amour et la liberté.

 

Liv Maria est le roman d’une personne cultivée.

Liv Maria appartient à la dynastie des personnages cultivés comme Jane Eyre et autres. Elle va même au-delà parce qu’elle mêle culture intellectuelle, entrepreneuriat, liberté et amour. Elle est une femme du XXIe siècle. Sa manière d’appréhender le monde en est la preuve, car elle est marquée par des références de grands auteurs de la littérature. Son père ne vit et ne respire que par le livre. Elle-même vivra des relations fondées sur la culture intellectuelle. Elle finira libraire et Flynn, son mari qui est aussi le fils de Fergus par ironie du destin, favorisera ce penchant. Lire lui est essentiel, viscéral, organique… consubstantiel pourrait-on dire.

 

Pour revenir à l’auteure, je dirais que la grande culture littéraire (Cf les pages 148 et 149) de Julia Kerninon meut son écriture, fait vivre ses personnages, fonde son art. On reste admiratif devant sa plume qui mêle les registres de la raison, de l’esprit et de la sensibilité. Qu’il s’agisse de la représentation narrative, du style ou de l’intrigue, ce roman révèle le fruit d’un travail minutieux, en termes de constructions, de thématiques, de questionnements, de cadences et… de surprises aussi, tel le lien avec les amours de sa vie qui demeure la trame essentielle du roman, mais que l’on ne finit que par découvrir quand on a lu plus de la moitié du roman.

 

La relation que l’on tisse avec ce roman fait qu’on n’a pas envie de le lâcher, même après l’avoir lu parce qu’on pense toujours qu’il y a un sujet qu’on n’a pu aborder, parce qu’effectivement, Julia Kerninon soulève des questions importantes comme celle de la liberté féminine où la femme est, non seulement libre de choisir ses relations, mais aussi de stopper une relation, de partir quand plus rien ne va, ou de vivre avec un mensonge pour sauver l’essentiel de la relation. Mais il y a aussi la femme autonome qu’incarne Liv Maria. Elle mène des affaires et les dirige avec beaucoup de sagesse et de justesse. Elle s’associe en affaires avec des hommes. Elle attire l’attention par sa culture. Cet aspect de ce roman, de la femme libre engagée qui va à l’encontre de la représentation féminine qu’on nous a toujours présentée, une femme victime, je ne l’ai pas cerné au début de ma lecture. Mais au fond, c’est cela, il me semble.

 

À une époque où le statut de la femme pose encore des questions quant à sa liberté et son autonomie, Julia Kerninon donne naissance à une femme, une femme humaine, tout simplement, avec ses forces et ses faiblesses, ses sensibilités et ses grandeurs. Comme on peut le constater, son style est porté par une finesse singulière et un souffle qui relève d’une certaine expérience de la fréquentation des grandes œuvres (p. 148-149).

 

Doit-on mentir?

Cette question soulevée dans le roman est une question devant laquelle toute personne s’est toujours questionnée : ai-je le droit de mentir? Julia Kerninon ressuscite, en quelque sorte, le grand débat entre Benjamin Constant et Emmanuel Kant : Existe-il un droit de mentir ?. Est-ce mentir, que de s’abstenir de faire une déclaration embarrassante qui risque de détruire toute une famille, de briser toute une harmonie?

En effet, découvrir en réalité que ce chemin qu’elle a choisi la conduira à mentir toute la vie demeure la question centrale que se pose Liv Maria, alors qu’elle semble vivre un bonheur accompli.

 

Mais à présent les phrases restaient bloquées dans sa gorge. Flynn dormait déjà, et elle avait l’impression qu’elle ne parviendrait plus jamais à trouver le repos dans ce lit, comme si elle avait mystérieusement grandi à son insu et qu’elle n’était plus adaptée à cette pièce de mobilier, à ce matelas, au fait même de cohabiter avec sa famille.

 

La question du mensonge dans Liv Maria m’a fait penser à quelques récits bibliques où les personnes sont confrontées à des situations embarrassantes et se sentent obligées de mentir pour protéger le plus important : la vie dans Autrui. C’est le cas, par exemple, de Sara avec Abraham lorsqu’ils arrivent en Égypte où le patriarche demande à son épouse de se faire passer pour sa sœur (Genèse 12, 13,19; 20, 2,5). Le deuxième exemple, c’est celui des sages-femmes qui cachent au roi la naissance des garçons pour leur éviter la mort (Exode 1, 8 — 21).

 

Pour conclure

Liv Maria est traversé par quelque chose de fondamentalement engageant et interpellateur. Tout en relevant la catégorisation dans laquelle la femme est emprisonnée, une révolution mature habite ce texte clair, rationnel, dont certains passages appellent à la prise de conscience individuelle. La romancière Julia Kerninon laisse entrevoir une lumière qui me fait dire qu’au cœur de cette révolution se niche une ode à la féminité, à l’altérité, à la liberté et à l’amour, une ode qui trouve une réalisation entre la fille, la femme et la mère. La fille agressée fait figure de victime, la fille amoureuse fait figure de réalisme, la femme amante et plus tard la femme mère font figure de maternité, d’émancipation et de liberté, figure finalement unique à pouvoir décider de sa vie, de son destin. Une femme, finalement, mystère ainsi que l’affirme Flynn à la fin du roman : «- Je ne sais pas, s’était-il entendu dire, c’était ma femme ».

 

Je remercie les éditions Annika Parance pour ce service de presse et je recommande vivement la lecture de ce grand roman qui porte sur le féminisme comme humanisme.

 

 

 

 

 

Nathasha Pemba

Références :

Julia Kerninon, Liv Maria, Montréal, Annika Parance Éditeur, 2020.

 

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Carmen Toudonou : Nous devons travailler à la qualité

7 Octobre 2020, 14:22pm

Publié par Nathasha Pemba

Qui êtes-vous Carmen Toudonou ?

Bonjour. Je suis journaliste de formation, j’ai travaillé dans tous les genres de médias mais je me définis principalement comme journaliste de radiodiffusion. Je suis employée de l’Office de Radiodiffusion et Télévision du Bénin (ORTB) comme rédactrice principale mais je suis actuellement en détachement à l’Institut Parlementaire du Bénin. Doctorante en communication et linguistique, je suis éditrice, bloggeuse littéraire et auteure de plusieurs œuvres.

 

Nos investigations sur votre cursus académique et votre riche CV nous ont permis de découvrir que vous êtes titulaire d'un Bac C et que vous avez entre-temps fait vos classes en sciences techniques. Comment passe-t-on du monde des geeks et des matheux pour se retrouver journaliste, bloggeuse littéraire, écrivaine prolixe et chargée de communication au parlement béninois?

(Rires). Chez moi, le passage s’est effectué tout naturellement parce que, d’une part, j’ai toujours aimé le monde structuré et cartésien des chiffres, et en même temps, j’ai très vite eu envie de devenir journaliste. Sans doute parce que je me suis très tôt passionnée pour la lecture. Et puis, il y avait des journalistes de télévision du Bénin et d’ailleurs qui m’ont donné envie d’embrasser cette carrière. C’est donc vous dire que, dès le départ, c’est la présentation télévisuelle qui m’attirait. Puisque je n’évoquais que le sujet, ma mère a fini par céder et me payer des études en journalisme, alors que j’avais fini des études de gestion d’entreprise, et que je travaillais dans la communication. C’est au contact de la profession que la passion de la radio m’est venue, et elle ne m’a plus jamais quittée. C’est vous dire qu’il m’arrive des périodes entières où je suis en manque du micro, mais réellement, comme une droguée…

 

Quand avez-vous commencé à écrire ?

J’ai commencé à écrire vers l’âge de 17 ans. J’ai commencé par des poèmes, puis j’ai écrit des nouvelles, avant de démarrer la rédaction de mon premier roman. Mon parcours est, il est vrai, atypique, mais il montre surtout que c’est ma passion pour tout ce qui concerne l’écriture qui a eu le dernier mot – enfin, pour l’instant…

 

Vous faites votre entrée dans l'arène littéraire béninoise en 2014 avec votre premier roman « Presque une vie», roman dont la trame se construit autour de la personne d'une jeune fille qui brave l’autorité parentale et exigences religieuses pour vivre son amour et voler vers sa propre réalisation. Quel message avez-vous voulu véhiculer à travers le rôle du personnage principal ?

Le roman est inspiré d’une histoire réelle, celle d’une jeune fille dont les brillantes études secondaires ont été stoppées par son enrôlement dans un couvent Vodou. Mon idée, en rédigeant ce roman, c’est de conduire une plaidoirie pour qu’un point de convergence soit trouvé entre la nécessité de scolariser les enfants, surtout les petites filles, et nos traditions magnifiques. Le roman est aussi une carte postale de notre pays si beau. J’aborde, outre la problématique de l’éducation des fillettes, de nombreuses autres thématiques qui nous touchent tous : mariage forcé, condition féminine, gestion de la stérilité dans le couple, crise énergétique, etc.

 

De Presque une vie à CFA, en passant par Noire Vénus, la plupart de vos textes mettent en vedette la femme, sa condition, ses défis, ses victoires etc... Coïncidence, simple choix scriptural ou volonté affichée de mener le combat pour la femme ?

Je crois que c’est fatal : en tant que femme, lorsque nous prenons la plume, nous avons une approche assez sensible des problèmes qui se posent à tous, et qui touchent en général les femmes de façon plus cruciale. Mais je n’écris pas qu’au sujet des femmes ! Je suis sensible à tout ce qui touche à l’humanité. De ce point de vue, mon approche, je l’espère en tous cas, ne saurait être limitée à un combat pour la femme. Je me laisse attendrir par toutes les situations menaçant la dignité de l’humain. Et si cet humain, c’est une femme, eh bien, elle m’émeut d’autant plus, par la sororité qui nous lie de fait.

 

Quel avis avez-vous du féminisme et des mouvements de revendication pour l'émancipation de la femme qui se multiplient de nos jours ?

Je pense que si "féministe" veut dire "engagé pour les droits des femmes", alors toutes les personnes sensées devraient l’être. C’est exprès que je n’ai pas mis "engagée". Je ne pense en effet pas qu’il devrait y avoir, d’un côté, des femmes luttant pour leurs droits, et de l’autre, des hommes au mieux des cas apathiques, au pire, railleurs. Je suis persuadée que tous autant que nous sommes, nous avons, qui une sœur, qui une fille, qui une mère, qui une cousine, et il n’est pas acceptable de tolérer les entorses aux droits auxquelles les filles et les femmes sont quotidiennement confrontées dans nos sociétés. C’est de l’ordre du simple bon sens.

Je n’ai jamais milité dans une organisation féministe, mais à ma manière, je prends ma part de la lutte en donnant à la petite fille le livre, pour paraphraser Hugo…

 

L'amour colonise les pages de la grande majorité de vos livres. Vous semblez affectionner cette thématique inépuisable, comme beaucoup d'autres écrivains d'ailleurs. Ne peut-on vraiment pas écrire aujourd'hui sans passer par la case Amour ?

Ah mais que serait le monde sans un peu d’amour ? Je ne pense pas que l’amour puisse être absent de quelque œuvre humaine que ce soit. Il faut déjà beaucoup d’amour pour créer, et tous autant que nous sommes, nous aimons quelques personnes. Pas forcément au sens de l’amour « éros ». Nous aimons forcément, nous sommes d’ailleurs fruits de l’amour. Donc ma réponse, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais, personne ne pourrait prétendre créer des œuvres autres que d’amour. Parce que, même la haine, n’est que le versant sombre de l’amour, c’est juste de l’amour vicié. Haïr une personne, c’est ne pas lui être indifférent…

 

Polyvalente et à l'aise dans plusieurs genres littéraires, on vous doit aussi un essai portant sur les grades dans l'armée. Vous préparez par ailleurs une thèse de doctorat qui s'intéresse au même sujet. Quelle est selon vous l'utilité d'un tel travail ?

J’ai énormément travaillé avec les militaires dans le cadre de mes émissions de journaliste. C’est un univers qui me passionne, et je crois que beaucoup ignorent trop de choses au sujet des militaires. C’est pour cela que j’ai choisi de m’intéresser, d’abord à l’Armée de Terre béninoise, puis à l’ensemble des Forces Armées Béninoises pour mes travaux. Mes recherches portent sur les grades, et les galons qui les symbolisent. Elles visent à décrire et analyser cette symbolique militaire pour en comprendre les ressorts, comprendre les représentations que les militaires se font d’eux-mêmes, et ce qui explique une certaine perception stéréotypée de ce monde. Il ressort de mes travaux que la plupart des symboles militaires sont hérités de la France, nation colonisatrice du Bénin, alors que notre pays est riche d’un passé militaire pré-colonial intéressant qu’il serait à propos de valoriser dans notre symbolique militaire. En parlant d’histoire militaire, je pense évidemment aux amazones du Danxomè qui font figure de pionnières dans le domaine, je pense à la cavalerie des Baatonu de l’empire du Borgou, pour ne citer ces deux exemples autour desquels j’ai axé mes recherches. C’est en tous cas ce que je propose : intégrer ce riche héritage au patrimoine de nos Forces Armées.

 

Quand on parlait de Carmen Toudonou et de son constant penchant à sublimer la gent féminine, on ne s'y trompait peut-être pas. Le projet Miss Littérature dont vous êtes promotrice nous en donne la preuve. Parlez-nous de la genèse de cette louable initiative.

Nous sommes partis de l’idée qu’il fallait mettre en place un projet pour intéresser les jeunes filles à la lecture, et à l’écriture. Tout est parti de là en 2015, et l’an suivant, nous avons organisé la première édition du concours. Nous essayons, à travers Miss Littérature, d’encourager les jeunes filles qui lisent, de leur offrir le maximum d’ouvrages, de les entraîner au compte rendu de lecture, et de leur offrir des ateliers d’écriture. Nous avons voulu d’abord un concours national et annuel. Les deux premières éditions ont donc eu lieu en 2016 et 2017. Ensuite, nous avons évolué et ainsi, Miss Littérature est devenu un concours panafricain et biennal. L’année paire, nous conduisons les sélections nationales, et l’année impaire, nous organisons la finale panafricaine. Pour cette version du projet, nous étions au Togo, au Niger, en Côte d’Ivoire et au Bénin en 2018-2019. La Miss sous-régionale en exercice, élue à Cotonou l’an dernier est ivoirienne. Nous avons lancé la biennale 2020-2021, et les sélections nationales sont actuellement en cours, sachant que la situation sanitaire a légèrement remis les agendas en cause. Nous visons _c’est prétentieux de le dire, mais je le dis_ à former la relève littéraire féminine africaine.

 

Comment Miss Littérature se porte-t-il ? Quelles sont vos raisons d'en être fière aujourd'hui ?

Le concours ne s’est autant jamais bien porté. Ma fierté est que nous avons pu, avec des moyens personnels, conduire un tel projet à un niveau où, aujourd’hui, ce sont les pays qui le réclament, non seulement en Afrique, mais dans le monde. Nous aurions pu, par exemple, pour cette biennale, intégrer de nouveaux pays comme la Guinée Bissau, le Sénégal, la France, la Belgique et Haïti. Malheureusement, faute d’un accompagnement, nous nous sommes bridés pour nous limiter à six pays : nous avons ajouté le Tchad et le Cameroun. Nous avons bon espoir de pouvoir obtenir les soutiens nécessaires pour développer comme il se doit, ce projet qui fascine hors du Bénin.

 

Décidément bien versée dans tout ce qui touche au livre, vous vous illustrez aussi dans le monde éditorial, à travers votre jeune maison d'édition Vénus d'Ebène. Parlez-nous-en.

Vénus d’Ébène est née en 2015 et propose cinq collections aux auteurs du Bénin et d’ailleurs. Il s’agit de la Collection Horizons pour les nouvelles, la Collection Oniris pour le roman, la collection Prométhée pour la poésie, la Collection Actés pour le théâtre et la Collection Esquisses pour les essais. Nous sommes donc spécialisés dans la littérature générale. Notre ligne éditoriale est de publier des œuvres de création littéraire, des essais littéraires et des ouvrages de sciences humaines, peu importe leur provenance géographique. Nous ne publions pas d’écrit à caractère sectariste, raciste ou xénophobe. Nous avons vocation à créer le plus grand vivier d’écrivains de la nouvelle génération, aussi bien au Bénin qu’ailleurs en Afrique et partout dans le monde. Nous sommes très regardants sur la qualité des ouvrages que nous publions, aussi bien dans la forme que dans le fond. C’est ce qui, de mon point de vue, fait l’originalité de Vénus d’Ébène Éditions.

 

Éditer et se faire éditer peuvent se révéler être un véritable parcours de combattant pour beaucoup de nos jours, surtout dans un Bénin et une Afrique où le livre ne coule pas forcément des jours heureux. Vous qui êtes du domaine, quels sont à votre avis les défis du monde éditorial aujourd'hui ? Comment arrivez-vous à y faire face ?

Les défis sont liés surtout à la professionnalisation de la chaîne du livre. J’ai la chance d’être entourée d’une équipe de professionnels formés chacun dans son domaine. Malheureusement, peu de maisons d’édition ont cette chance. L’autre défi est lié au fait que beaucoup n’ont pas compris que le livre est avant tout un produit commercial. Il faudra l’intégrer, et travailler pour rendre le produit « livre » attractif, de par sa présentation et son contenu. De par le marketing développé autour aussi.

 

Comment faites-vous pour joindre occupations professionnelles, écriture, travaux éditoriaux et tâches quotidiennes sans perdre l'inlassable sourire qu'on vous connaît ?

(Rires). Je crois que ma chance est que, toutes les tâches que j’exécute, je les entreprends par passion. N’étant pas une personne particulièrement organisée (je n’ose pas dire ici que je suis carrément bordélique !), j’ai la chance de m’en sortir jusque là, et, je vais vous faire une confidence : je ne sais pas comment il se fait que cela marche. (Rires).

 

"Tant de gens espèrent être aimés et beaucoup ne sont que mariés". C'est le long et curieux titre que porte votre dernier né, un roman. Vous y résolvez la délicate problématique du mariage. Pour vous, cet acte érigé dans nos sociétés en critère, unité de mesure, signe manifeste de réalisation de soi et de crédibilité, n’est qu'apparat et en viendrait même parfois à compromettre le bien-être personnel. Est-ce bien cela ou nous sommes-nous égaré dans notre analyse ?

Non, vous avez à peu près cerné la problématique. Sauf que ma réflexion va au-delà du diagnostic pour envisager des possibilités de solutions. Le constat est celui-ci : peu de gens se marient pour les bonnes raisons. Du coup, il n’y a pas de raisons que ces types d’unions ne périclitent pas très vite. Toutefois, en général, dans les couples, les problèmes qui se posent ne sont pas insurmontables, mais encore faudrait-il que les gens forment réellement une entité, et qu’ils ne se la jouent pas « solo » comme on dit. Ceci dit, il se trouve qu’il existe des couples heureux. Et heureusement. C’est tant mieux, beaucoup envient ces veinards…

 

On se marie par amour, on ne se marie que quand on s'aime. C'est ce que veut la logique. Peut-on vraiment se marier sans s'aimer ? Quel(s) lien(s) ou nuance (s) établissez-vous entre mariage et amour, ces deux entités qui semblent s'entrechoquer dans votre roman ?

Effectivement, l’amour est une chose, le mariage en est une autre. Il y a des personnes qui s’aiment et qui ne sont pas mariées. Et il y a des gens mariés qui ne s’aiment pas. Je pense que, dans un scénario idéal, on aurait deux individus, un homme et une femme, si amoureux, ne pouvant tellement plus se passer l’un de l’autre, qu’ils décideraient de s’unir dans une alliance pour ne plus avoir à manquer de leur moitié. Ok. Mais ça, c’est la théorie, n’est-ce pas ? Les choses ne se passent pas toujours ainsi, parce qu’il y a d’autres pesanteurs qui jouent. Du coup, pour une raison ou une autre, les gens vont se retrouver dans une relation. Et en général, ils vont aspirer au bonheur, qui passerait par l’amour du conjoint, lequel n’est pas toujours une réalité. C’est ce que je pose comme problématique. Alors, beaucoup vont se contenter de donner le change, comme le couple que je décris dans le roman. Voilà tout.

 

Les premières victimes de l'institution mariage sont incontestablement les femmes, souvent contraintes de troquer leur émancipation contre le confort apparent d'une robe de mariée, contre un anneau aussi brillant qu'encombrant, obligées de vivre dans l'envahissante ombre d'un époux maître et seigneur. La société veut la voir épouse soumise et mère, autrement on lui colle vite fait l'étiquette de catin. La chose est criarde sous les cieux africains où on s'évertue avant tout à inculquer une éducation d'épouse docile à toute enfant qui naît. Le mariage, un tueur silencieux de la femme africaine ?

Hum. Est-ce le mariage qui est le tueur, ou la société, telle qu’elle a été conçue ? Il se trouve que les situations ne se valent pas toutes. Mais votre constat est pertinent dans énormément de cas, hélas. Il est difficile de faire évoluer des mentalités mais il faut y travailler. C’est pourquoi il faut donner le livre aux enfants, filles comme garçons. Et changer globalement notre façon de les éduquer. Leur apprendre, indépendamment de leur sexe, à donner du respect au vis-à-vis, leur inculquer les valeurs du travail, ne pas dresser, d’un côté, des esclaves, et de l’autre des seigneurs dédaigneux, etc. Dans le roman, Stana a résolu un pan de l’équation : pour ne pas perpétuer la misère de sa mère, elle a choisi d’étudier, d’avoir un métier à elle, mais elle comprend aussi que ce faisant, elle n’a accompli que la moitié du chemin…

 

Roman, nouvelle, essai, poésie ; il ne manque plus que le théâtre_ et qui sait si cela ne vient pas bientôt. Vous avez touché à presque tous les genres majeurs de la littérature, et pas que ça. Vous virez aussi du côté de la littérature pour enfants à travers «Le lionceau et le papillon». Comment ce sous-genre littéraire se porte-t-il en Afrique et au Bénin en particulier ?

Ah oui, j’ai effectivement des textes de théâtre inédits… La littérature de jeunesse est le parent pauvre de la littérature en Afrique. Ce constat n’engage que moi. Tout en saluant le travail remarquable des Éditions Ruisseaux d’Afrique, je déplore le faible engagement des écrivains pour ce genre. Vous savez, derrière les livres pour enfants, se développent un certain nombre de philosophies qui façonnent les enfants. C’est un terrain à ne pas laisser inoccupé. Il se fait que la fabrication des ouvrages revient chère, parce qu’il faut beaucoup de couleurs, des matériaux résistants, des dessins, etc. J’en appelle à la volonté politique des dirigeants pour que ce secteur soit subventionné dans nos pays, afin que nos enfants puissent lire des ouvrages qui leur ressemblent, à côté des histoires de Blanche Neige, et autres Petit Chaperon Rouge.

 

Quelle appréciation faites-vous de la littérature béninoise contemporaine?

C’est une littérature dynamique, mais qui gagnerait à s’imposer plus de rigueur, dans la qualité des textes, dans la qualité éditoriale aussi. Je dirais qu’il y a quelques excellents écrivains, un certain nombre qui vise la qualité, puis beaucoup de gens pressés.

 

Quel est, selon vous, le statut de la femme écrivaine en Afrique et au Bénin en particulier ?

Statut ? Je ne suis pas sûre d’avoir compris la question. Moi je trouve que les femmes sont sous-représentées dans le domaine, comme dans beaucoup de domaines d’ailleurs.  Et pour cause : nous avons été longtemps des personnes de l’arrière-cour et de la cuisine, quand les deux ne sont pas confondues. De plus en plus de femmes s’engagent, et ce que j’ai dit pour la littérature béninoise est valable ici : nous devons travailler à la qualité. Déjà, en tant qu’auteure, nous sommes sujettes à un préjugé défavorable. Nous devons donc sans cesse travailler à l’infirmer. Cela peut être lassant de devoir être tout le temps en train de prouver sa légitimité, mais l’artiste, par définition est exigeant dans tout ce qu’il fait. C’est donc de bonne guerre. Comme l’a noté Françoise Giroud, la femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente…

 

Où et comment peut-on se procurer vos ouvrages ?

Mes livres sont disponibles en librairie et au siège de Vénus d’Ébène à Cotonou, y compris ceux que j’ai édité avec d’autres éditeurs.

 

Merci Mme Carmen Toudonou de vous être prêtée à nos questions. Votre mot de la fin.

Je vous remercie de m’avoir invitée et c’est avec plaisir que j’ai partagé ces quelques réflexions. Moi, je n’ai que des idées, et je soupçonne que toute ma vie ne suffira pas à toutes les concrétiser. J’essaie juste de réaliser le maximum, autrement, j’ai tant de concepts que je voudrais bien développer…

 

Interview réalisée par Gilles Gbeto

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