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Le Sanctuaire de la Culture

Café Sarajevo de Josip Novakovich

25 Septembre 2020, 06:47am

Publié par Nathasha Pemba

C’est une merveille littéraire que viennent de me faire découvrir les Éditions Hashtag, à travers Café Sarajevo. Josip Novakovich est un écrivain canadien, d’origine croate qui a, à son actif, plusieurs publications. Après avoir lu ce recueil, je reste convaincue que le mouvement de la traduction de ses œuvres majeures en français amorcé il y a quelques années déjà poursuivra son chemin.

 

Les récits qui encadrent Café Sarajevo sont des récits de l’exil, de questionnement, d’hésitation, d’amitié, de retrouvailles. Je me résume en disant que ce sont des récits de la rencontre, parce que toute transcendance de soi est toujours à la faveur d’une rencontre, de tout type de rencontre. Et dans le recueil, il s’agit précisément de cela.

 

Dans la nouvelle qui donne au recueil son titre, la question de l’altérité au cœur de la rencontre occupe une place essentielle. Il y a, par exemple, la rencontre avec Sobaka, le chat, qui épouse toutes les couleurs d’une rencontre fraternelle. Les personnages de différentes nouvelles sont des gens qui considèrent les autres, des gens qui pensent que la vie n’est possible qu’avec les autres, des gens faits de désirs et de certitudes.

L’histoire autour du Café Sarajevo qui a fermé ses portes est à la mesure du contexte actuel où la pandémie oblige certains propriétaires de Cafés à fermer; fermer, parce que ces lieux ont perdu leurs vocations premières : la rencontre. Un Café est d’abord un lieu de rencontre et si la pandémie oblige à la société une certaine forme d’isolement, le Café comme lieu de vivre-ensemble n’a vraiment plus sa raison d’être. Toutefois, la spécificité même de ce Café qui a fermé ses portes, c’est d’avoir été un lieu de ressourcements… un lieu de réenracinement, un lieu de prise en charge des souches diverses. C’est tout le regret, il me semble, du narrateur de cette nouvelle. Il déplore, par ailleurs, une tendance commune aux différentes Amériques côtoyées : tuer l’ancien pour laisser place au nouveau. Il évoque le souvenir de ce Café qui l’avait influencé dans le choix de son logement. Il parle d’une boulangerie appelée Balkan et d’un autre Café, Adria. Un Café qui lui rappelle ses origines. Il évoque sa rencontre avec les propriétaires de ce Café, leurs origines. Des origines qui le ramènent à sa propre histoire, l’histoire des origines ethniques de l’ex-Yougoslavie. Le narrateur se remémore la présence des membres de sa communauté dans la ville de Montréal. Il évoque le communisme… l’histoire, comme pour signifier que le déracinement n’est pas pour l’humain. Personne n’oublie jamais d’où elle vient, peu importe la force des politiques d’intégration, de son pays d’accueil.

 

L’évocation des origines par le narrateur porte une dimension intime très essentielle, car même s’il soulève certains revers, il ne tombe jamais dans le pathos de l’immigrant aigri, alors que Branko, ancien chanteur d’Opéra à Sarajevo, qu’il rencontre à plusieurs reprises peut lui en donner l’occasion. La discussion qu’ils entament est intéressante, car tous les deux cherchent à se partager leurs origines, même s’ils sont conscients qu’ils sont tous deux originaires de l’Europe de l’Est.

 Chez Branko, l’exil est vécu comme une cassure, une mort, une blessure. Il évoque le souvenir de la guerre qui l’a emprisonné (dans tous les sens de l’expression). Il n’a pas complètement fait son deuil, parce que même s’il est heureux de se retrouver sur une terre dite de liberté et de paix, il pleure encore ses origines malgré leurs imperfections. Il lui reste encore quelques bribes de son ancienne vie :

 

(…) Je ne peux rester tranquille pendant longtemps, j’ai été enfermé si longtemps pendant le siège à Sarajevo que maintenant je dois déambuler partout. J’ai peur d’être pris au piège.

 

Malgré la trahison de ses origines, qui lui ont fait endurer une guerre qui l’a rendu fou, il n’oublie pas qu’une partie, voire l’essentiel de sa vie s’y trouve. Obligé de se soumettre aux jugements et aux verdicts des personnes de sa terre d’accueil, il pense néanmoins que ce qu’il vit ou a vécu est injuste :

 

Je suis arrivé ici comme exilé et invalide de guerre. Le trouble de stress post-traumatique, qu’on l’appelle ici. À mon avis, c’est pas une question de trouble. Quand on vit ce que j’ai vécu, on devient fou, pas troublé. Cinquante grenades sont tombés dans mon appartement, à différentes occasions, ce qui m’a fait passer des semaines au sous-sol, dans le noir.

 

Café Sarajevo souligne le caractère à la fois éphémère et nécessaire de la vie, les difficultés et les cicatrices de guerre, des lieux communs pour tous les humains. On vit parfois dans un conditionnement libre alors qu’au fond, on reste emprisonné comme l’est Branko qui, tout en vivant un drame personnel, reste ancré dans une origine et tente, malgré tout de quêter sa liberté tout en étant soumis à la condition humaine.

Ce regard sur les origines et les souvenirs de l’exil me paraît nécessaire pour comprendre le recueil de nouvelles de Josip Novakovich. On ne peut pas le comprendre hors du contexte de l’exil toujours en tension entre le lieu des origines et la terre d’accueil, parfois marqués par l’idée de retour. C’est l’existence de tous les personnages du recueil, même lorsque ces personnages sont des animaux : trouvailles, retour, retrouvailles.

 

Dans la nouvelle intitulée «Un chat appelé Sobaka», le narrateur évoque les réalités russes de la gestion de l’animal, le chat notamment. Un chat abandonné dans la rue est recueilli par Éva et son père qui réfléchissent sérieusement sur la possibilité de lui donner un toit, de lui donner une identité, une existence. Cependant, à travers toute l’histoire de la misère de ce chat, il y a l’histoire de la misère de certains chats en Russie. D’un point de vue symbolique, ces chats peuvent aussi représenter des humains, des humains que l’on rejette parce qu’ils sont étrangers, différents ou parce qu’ils constituent des charges supplémentaires pour la nation.

 

Ce que je trouve fascinant dans ce recueil, bien au-delà du style que j’apprécie hautement, c’est que Josip Novakovich veut traduire la réalité humaine telle qu’elle se vit un peu partout dans le monde, notamment en contexte d’exil. Il décrit la rencontre, le souvenir, les aises de la vie, mais tente de maintenir le côté esthétique et éthique de la rencontre. Il nous présente parfois un individu libre, parfois un individu craintif ou encore une famille normale où tout n’est pas toujours idyllique. C’est ce qu’il peint merveilleusement comme dans la nouvelle «Barre transversale» qui est l’une de mes nouvelles préférées. Josip y brille de son art. Il décrit cet épisode sportif avec la passion d’un féru de football. Il décrit la hargne et l’excitation parfois malsaine des fans lorsque leur équipe est vaincue. Il décrit aussi l’insécurité des stades. Cette nouvelle est aussi le tableau de la représentation du spectateur sportif lorsqu’il est assis dans les gradins : Joie, manque de jugement, suivisme maladif et folie.

Les vies des personnages qui parcourent ces nouvelles — vie simple, vie rude, vie fougueuse, vie fraternelle — incarnent l’étrangeté même.

 

D’une certaine manière, tous les humains sont des exilés. La simplicité des attitudes, parfois banales, retrouve sous la plume de Josip une vie, une histoire, un lieu, une densité, une aspiration. Les personnages sont en mouvement.

 

J’ai relu plusieurs fois la nouvelle : Réservation d’avance. Elle est, de mon point de vue, celle qui obéit le plus fidèlement aux règles de la nouvelle. Elle est traversée par une chute pérenne, présente, mais curieusement évanescente, car au moment où l’on veut la saisir, elle s’éclipse. En lisant cette nouvelle, j’ai songé à Tom Barbash. La force mêlée à la simplicité des nouvelles ne pouvait pas me conduire ailleurs. Il en est de même pour la dérision, l’exigence délicate et innée, la présence de l’humour discret, l’émotion, l’espoir. Ces propriétés m’ont fait songer à Kafka. Pourtant, il s’agit de Josip Novakovich avec son style et son authenticité, qui évoque les durs moments de la guerre et les habitus de la vie en prenant soin d’éluder les artifices de l’histoire comme représentation.

 

En somme, je dirais qu’en lissant Novakovitch, le sourire est présent et l’interrogation est immanente. S’il est vrai que son œuvre est une fiction, le regard de Novakovitch est celui d’un sociologue qui ne change rien du cours de l’histoire ni de celle de la réalité de la vie, mais qui invite à un questionnement, à un engagement. Saint Augustin a écrit que pour trouver Dieu, il faut l’avoir perdu, et c’est au-dedans de soi qu’on le trouve. Peut-on dire la même chose pour l’exilé?

 

Je remercie sincèrement les éditions Hashtag de m’avoir permis de découvrir ce grand auteur. Je recommande la lecture de ce recueil. Il est essentiel.

 

Nathasha Pemba

 

Josip Novakovitch, Café Sarajevo, Montréal, Éditions Hashtag, 2020, 25 $.

 

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Ce que le chien a vu à Nzeng Ayong

15 Septembre 2020, 11:24am

Publié par Nathasha Pemba

L’initiative d’écrire un ouvrage collectif entre écrivains gabonais est déjà en soi, un acte louable. J’ai toujours remarqué qu’au sein des écrivains gabonais, il y a comme une conscience de la relève qui conduit les aînés dans l’écriture à soutenir les plus jeunes et à les encourager à publier leurs textes. Cette attitude  rappelle ce qu’exprimait et encourageait déjà, il y a plus de quarante ans, l’écrivain congolais Sylvain Bemba, lorsqu’il parlait de la fratrie (fraternité littéraire) dans le monde des lettres.

 

Extrait de la quatrième de couverture:

"Ce recueil de nouvelles est né d’une curiosité sociale. Une expression s’est popularisée au Gabon ces dernières années, qui promet à un indélicat qu’il va voir ce que le chien a vu à Nzeng Ayong. Personne ne vous dira avec précision ce que le chien a réellement vu dans ce quartier populaire de Libreville, pourtant presque tous les Gabonais connaissent le sens immanent de cette phrase"

 

Ce qui est essentiel et marquant, lorsqu’on lit les nouvelles de ce recueil, ce n’est pas tant la fidélité au thème principal, mais c’est la qualité des contributions et la richesse stylistique que l’on retrouve chez les uns et les autres. C’est ce qui constitue, à mon sens, l’originalité de ce recueil. Rodrigue Ndong, à travers sa nouvelle Le Don, fait montre d’une créativité très rare et sans phare. Sa nouvelle respecte tous les critères du genre littéraire et son écriture est magistrale. De son rapport à la création littéraire, on peut tout de suite dire qu’il maîtrise l’art de la nouvelle et qu’il met les notes qu’il faut à la place qu’il faut. Rodrigue Ndong a écrit un texte court et puissant, un texte qui a de l’allure et du style, un texte qui introduit la dimension mystérieuse de la vie et celle de la situation de la femme dans la société.

 

Les nouvelles chantent comme une symphonie et portent dans leur déroulement, le mystère de ce titre même qui consiste à pointer du doigt ce que le chien a réellement vu à Nzeng-Ayong. Telles sont par exemple, les nouvelles de Rosny Le Sage Souaga (Quand s’étoile l’arnaque), de Hamidou Okaba (La villa Elizia), d’Omer Ntougou (Les turpitudes de Mouketou), de Tanguy Privat Nguimbi (Une journée agréable).

 

De mon point de vue, ces auteurs sont ceux qui traduisent fidèlement la dimension mystérieuse et mystique du thème proposé.

 

«Une journée agréable» de Tanguy Privat Nguimbi

Voulant profiter de la présence de la fille dont il tombe amoureux, Schealtiel est confronté au père de celle-ci, reconnu comme sévère, voire méchant, au sein du camp militaire où elle réside. Mis à rude épreuve, il se confronte à ce que le chien avait réellement vu à Nzeng Ayong. Le démontre, le dialogue qui clôt la nouvelle :

 

«C’est donc toi qui as décidé de sortir ma fille du droit chemin?

— N… Non… Non Monsieur!

(…)

— Tu sais quel châtiment on réservait aux insolents comme toi qui déshonoraient les enfants mineurs des propriétaires terriens au temps de l’esclavage aux États-Unis. Hein, tu le sais?

 N… Non… Non Monsieur!

— On les castrait! On leur coupait les bijoux de famille! Et c’est ce qui va t’arriver, petit morveux. Tu vas sortir d’ici sans cette chose avec la quelle tu voulais souiller ma fille.»

 

Ce dialogue traduit la peur qui habite le jeune homme qui s’est aventuré là où personne ne s’aventure en général. Et la conclusion en est plus qu’éloquente :

 

«Jusque-là, aviez-vous Scheatiel Kassa courir? Je suppose que non. Ce jour-là, je vous l’assure : il écrasa le record du 200 m de Usain Bolt.»

 

J’ai retrouvé, par ailleurs, des sujets, lieu de concrétisation de la thématique centrale chez des écrivains comme Denise Landia Ndembi, Myril Eteno, Emery Hervais Sima Eyi. Des thématiques sociétales familiales qui traitent de l’éducation, de la violence envers les femmes, des conflits au sein des familles; des thématiques qui nous questionnent sur une certaine dimension du mystère ou encore qui remettent au goût du jour la question de l’initiation et ses mystères à travers les notions de secret et de silence (Denise Landria).

Les nouvelles de ce recueil sont dotées de plusieurs propriétés, dont la plus grande à mes yeux réside dans la capacité à transmettre avec simplicité le message qu’elles portent. Pulchérie Abeme Nkoghe l’affirme très bien dans sa préface : «Chacun d’eux nous a murmuré à l’oreille une histoire croustillante, étonnante, actuelle et dynamique».  

Les nouvelles, en effet nous font voir ce que les auteurs avaient d’essentiel à partager, de profondément intérieures et poétiques. Finalement Ce que le chien a vu à Nzeng Ayong, c’est aussi le mystère, le non-dit, la mystique, la lutte, mais aussi la dynamique qui stimule certes, mais qui accable aussi, qui fait prendre conscience, qui engage d’une certaine manière. Au-delà de la subjectivité qui est la mienne ou celles d'autres lecteurs, c’est tout cela qui fait la beauté de ce recueil. Ce recueil est un hymne au Vivre-ensemble.

 

Je vous recommande la lecture de ce recueil.

 

Nathasha Pemba,

 

L’Union des écrivains gabonais, Ce que le chien a vu à Nzeng Ayong, Libreville, Collection UDG, 2020.

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