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Le Sanctuaire de la Culture

En 2019... Ils et elles ont dit

30 Décembre 2019, 19:36pm

Publié par Nathasha Pemba

En 2019, ils et elles ont dit...

La rubrique "Conversation" est l'une de nos rubriques  essentielles. En effet, elle nous conduit toujours à la découverte d'un plus dans le cheminement de nos interviewés. Ils peuvent être écrivains, musiciens, muséologues... Bref le plus important pour nous c'est qu'ils soient engagés dans le monde de la Culture.

Au seuil de l'année 2020, nous vous proposons quelques réflexions tirées de nos interviews de 2019.

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heartLouis-Philippe Hébert, Écrivain et Éditeur

"Dans mon esprit à moi (c’est un peu sectaire peut-être), un écrivain qui ne peut pas écrire de la poésie n’est pas un écrivain. Le test ultime de l’écriture c’est la poésie et, ceux qui ne peuvent pas en faire, quant à moi, ne sont pas écrivains. Mais, ce n’est pas tout le monde qui est poète. Autrefois on disait : « libérez le poète en vous ». Le poète n’a pas besoin d’être libéré. Ce n’est pas tout le monde… ce n’est pas tout le monde qui est menuisier, ce n’est pas tout le monde qui est peintre. Moi, ce que je regrette le plus, c’est de ne pas être musicien…"

 

 

heartAlfoncine Nyelenga Bouya, Érivaine

 

"J’ai choisi la littérature comme moyen adéquat et durable pour la transmission des expériences de vie, de mes expériences directes ou indirectes, de ma perception et de ce que j’ai pu appréhender de la vie des autres aux générations futures. Transmettre à qui? Me demanderiez-vous! A mes petits enfants d’abord et à ceux et celles qui pourront lire mes livres".

 

 

heartOphélie Boudimbou, Écrivaine

 

"A vrai dire, je considère le livre/la littérature comme un moyen d’expression et non pas comme une arme. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. D’ailleurs les critiques littéraires l’affirment tout haut : la littérature (l’écriture) n’est qu’intertexte. Tout n’est donc que reformulation."

 

 

heartBlaise Ndala, Écrivain

 

"Je ne crois pas que le rôle ou le statut de l’écrivain ait fondamentalement changé depuis que Homos Sapiens a inventé les idéogrammes pour diffuser ses idées. Sans prétendre réinventer la roue, je vous dirais qu’à mon sens est écrivain celui ou celle qui, convaincu à tort ou à raison d’avoir quelque chose de singulier à dire, se donne le droit de quitter sa forteresse intérieure pour solliciter l’attention des autres au moyen de ses écrits, assume le rôle - ô combien présomptueux - de celui ou de celle qui croit avoir un savoir à partager, et qui accepte par le fait même de se remettre continuellement en question au fil des discours qui font écho à ses propres publications. Cela me semble valable quelles que soient la portée et l’incidence que lesdites publications peuvent avoir au plan politique, social, économique ou religieux".

 

heartRobinson Ngametche, Muséologue

 

"Chacun est libre d’adopter sa culture d’origine ou la culture de sa communauté ou de sa ville d’accueil. Je dirai que la communauté en général c’est quelque chose qui est spécifique à quelqu’un. J’ai une culture, tu as la tienne, le Québécois a la sienne. Une personne qui quitte son pays et qui arrive dans un nouveau pays est libre d’adopter entièrement la culture du lieu qui l’accueille ou faire la cohésion de deux cultures… ne pas se détacher entièrement de ses origines mais garder des marques ou bien s’intégrer dans la culture de l’autre. Les deux ne sont pas incompatibles. Être intégré ou développé ne veut pas dire nier sa culture encore moins l’oublier.

La culture c’est la manière de comprendre le monde, de fabriquer des faits sociaux… Dans chaque culture il y a des points positifs et négatifs".

 

heartSuzanne Kemenang, Éditrice

"Je n’ai jamais vécu ma francophonie en Ontario comme un handicap, bien au contraire ! Être francophone en Ontario, pouvoir vivre et travailler en français, permet de développer rapidement un sentiment d’appartenance à une grande et belle famille. Il y a aussi beaucoup plus d’ouverture et d’accessibilité à bien des égards, ce que je n’ai pas toujours retrouvé au Québec, c’est pourquoi je parlerais plus d’opportunités que de défis d’après ma propre expérience".

 

heartMariusca Moukengue, Slameuse

 

"Le slam est, pour moi, une possibilité de la vie. Il est à mes yeux le moyen par excellence du poétiquement correct: s’exprimer, créer de l’harmonie entre mes rêves. C'est ma réalité à travers le langage poétique. Slamer c’est prêter son souffle de vie aux mots afin que celui-ci change nos maux en véritable source d’espérance. En outre, le slam a ceci de sacré : le partage".

 

 

heartJulie Pope, Auteure, Critique et Professeure de Littérature

"La littérature féminine porte un discours de revendication féminine, un engagement qui peut être social, politique, culturel, idéologique, permettant d’évaluer ou de défendre la condition de la femme. C’est au nom d’une tradition contre l’oppression que les femmes ont pris acte de ce qui était dit sur la femme. Les femmes ont écrit sur la domination phallocentrique. Mais les femmes écrivains se gardent d’une quelconque récupération féministe. Il s’agit de créer une écriture libre de toutes injonctions. C’est dans la langue, le style, le langage que nous pouvons chercher une singularité de la Littérature, une distinction de la littérature".

 

heartBonnes fêtes de fin d'année smileyheart

 

L'équipe du Sanctuaire de la Culture.

 

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La mémoire des Cathédrales de Caroline Guindon

27 Décembre 2019, 05:01am

Publié par Nathasha Pemba

 

Quatrième de couverture:

Par le truchement d’une écriture souriante, La mémoire des cathédrales met en scène un foisonnement de personnages colorés, lesquels viennent tour à tour occuper quelques pages avant de céder la place aux suivants. Chacune des nouvelles, comme autant de petites cantates, fait entendre la voix d’hommes et de femmes, d’enfants et d’adolescents qui, dans une grande ville américaine, vaquent aujourd’hui à leurs occupations tranquilles. Au fil des pages prennent vie Tasha et le Professeur, dont elle transcrit si sublimement la pensée, ou cette poète sans nom, à la fois submergée et inspirée par les exigences toutes prosaïques de la maternité. On évoque la malédiction qui a frappé les Cubs de Chicago pendant plus d’un siècle, de même qu’une maladie qui efface peu à peu les souvenirs. Avec Ann, on suit un cours de littérature hors du commun, puis on se rebelle, à l’instar de cette inconnue qui se reconnaît dans le regard d’un chien errant. En somme, des situations ordinaires sont esquissées qui durent le temps d’un mystère à résoudre, le temps d’un fou rire ou celui d’un chagrin secret. Bien qu’elles se caractérisent par la sobriété de leur facture, les dix-neuf nouvelles de ce recueil rendent néanmoins un hommage à la fois tendre et passionné à ce qui reste profondément humain : le besoin d’exister, de laisser une trace, de créer, d’enfanter et ainsi, à la manière des cathédrales, de perdurer.”


“Ainsi vont le temps et la mémoire”

 

Caroline Guindon est une écrivaine québécoise vivant à Chicago depuis plus de vingt ans. Mémoires des cathédrales est sa première oeuvre de fiction.

 

Les dix-neuf nouvelles de ce recueil s’intéressent aux relations humaines. L’auteure y dépeint des portraits d’espoirs, des tranches de vie oblitérées ou ressuscitées par diverses situations. Elle questionne l’humanité dans son expression la plus simple: le quotidien de la vie.  Situées dans le décor diversifié nord américain à partir d'univers épars dont le plus récurrent semble être le milieu de l’éducation et de l’art, chaque nouvelle évolue entre l'engagement, l’art, l’amour, le souvenir et l’espoir. Caroline Guindon écrit une prose avec des agencements poétiques, par instants, qui ont la particularité de dévoiler l'humanité en chacun des personnages.

 

Ce  beau recueil de nouvelles dans la lignée des grands nouvellistes comme Richard Bausch, Ron Rash ou encore Alice Munro, le prix Nobel de la littérature 2013.

L'écriture de Caroline Guindon est forte et efficace. Ses choix narratifs placent le lecteur dans la peau d'un des personnages, au coeur d'un vocabulaire et d'expressions colorées à la clé.

Les histoires en elles-mêmes n'ont rien de sensationnel mais elles sont singulières et retrouvent le lecteur dans un pan de sa vie. L'écriture n'est pas à la quête d'effets mais le style "Caroline Guindon", très ancré, suscite de l'intérêt pour ses personnages et amène à découvrir une dimension de leur destinée qui peut être aussi, d'une certaine manière, la nôtre.

Dix-neuf nouvelles c’est beaucoup. Je me limiterai donc à trois d'entre elles car je les considère comme le socle de la trame essentielle de l’ouvrage.

Dans la première nouvelle, celle qui donne son nom au recueil, l’auteure porte son attention sur les moments de la vie, et ces moments se déroulent dans un amphithéâtre. Le professeur est anonyme et son assistante porte un nom: Ali Beth. On pourra dire: la parfaite assistance ( pensez à la parfaite secrétaire!), celle qui connaît par coeur les gestes, les notes du maître, celle qui anticipe...

Derrière un érudit se cache une érudite…

Cette nouvelle met à nue la réalité qui se cache derrière l’image d’un homme public respectable. L’auteur utilise des mots assez forts pour le signifier:

“Un penseur honnête et honorable, au moment d’ouvrir publiquement son coeur et son esprit, pouvait néanmoins s’accorder l’agrément d’une mise en scène soignée”

Caroline Guindon porte son attention sur les moments de la vie où l’on peut essayer de travailler son apparence et décider de ce que l’on peut présenter au monde en essayant de ne commettre aucune erreur. Le professeur par habitude a appris à incarner une certaine perfection.

“Le professeur avait appris au fil des semestres à moduler le rythme de ses allées et venues dans le grand amphithéâtre. Le mouvement de sa tête agile, les inflexions de sa voix, la prégnance de ses silences. Le  déroulement des leçons s’était ainsi peu à peu figé dans une chorégraphie mémorable s’ouvrant toujours de la même façon”

Puis il y a l’assistante, devenue aussi fidèle à elle-même que le professeur. Elle est rattrapée un jour par sa vie privée: elle tombe enceinte et fait une crise qui la contraint à s’absenter momentanément des cours du professeur. Une absence qui conduit le prof à donner ou à re-donner le meilleur de lui-même puisque rien n’est prévu à l’avance et rien n’est dicté par l'assistante. Bref il sort de sa zone de confort même dans sa manière de dispenser son cours. Pourtant cette grossesse de son assistante le ramène à son histoire personnelle...

Une nouvelle que je vous laisse découvrir. C’est une belle nouvelle, bien menée avec une chute parfaite. Si elle nous apprend que ce que nous donnons est souvent meilleur et qu’il faut savoir le valoriser, elle nous enseigne aussi à prendre parfois des risques pour sortir de notre zone de confort.

 

Les yeux de Sonia est la deuxième nouvelle qui a retenu mon attention. L'auteure revient sur les habitudes qui deviennent des natures, des personnes qui, en dehors du travail, non pas de vie, qui deviennent froid comme des monstres ou qui perdent un certain sens de l'autre. Le cas de Madame Pilotti qui a tout misé sur le paraître au détriment de l'être: femme chrétienne, rigoureuse et fermée comme un vase hermétique. Puis, il y a le professeur Coleman dont la citation la plus favorable est “ On ne comprend vraiment nos propres idées que quand on a dû s'en faire les défenseurs”. Citation mémorisée par tous ses élèves et devenue en quelque sorte un totem.

Puis finalement Sonia, futée en mathématiques et sélective dans ses relations. Elle ne fréquente pas n’importe qui. Il faut être un peu futée aussi, dans une discipline quelconque pour être son ami. Elle a des yeux assez particuliers… De beaux yeux qui font fondre le coeur de Gilbert, son meilleur ami.

Puis il y a Gilbert le narrateur… un personnage mystérieux.

Cette nouvelle m'a semblé la plus impénétrable de toutes. Elle est très bien écrite, néanmoins, comme ses personnages, elle m'a parue mystérieuse. Finalement, je crois que je l'ai aimée parce qu'elle révèle une certaine dimension de l'écriture: le mystère.

 

La fillette du Taos, troisième nouvelle, est une histoire d’amour. Cette nouvelle est celle qui m’a le plus impressionnée. C’est une histoire portée par cinq passions: passion pour l’humanité, passion amoureuse, passion pour la liberté, passion pour la fragilité, passion pour l’art.

Un amour qui survit à la distance…

"Évidemment, je suis tombée éperdument amoureuse (...). Je suis tombée, j'ai sombré, consciente dès le départ qu'il aurait été vain d'essayer de m'accrocher à quoi que ce soit pour ralentir la chute, pour résister à cette force cosmique. Rien de semblable ne m'était jamais arrivé- ni ne m'arriva plus. Parler de ces temps-là m'était étrangement facile, aussi facile que de raconter un film ou de narrer la vie d'un personnage historique, car je suis devenue une autre: tout en moi s'est détraqué. Pendant des mois, j'ai eu du mal à discerner le froid du chaud, la faim de la soif, une minute d'une heure, d'une éternité . Certains jours, j'oubliais les prénoms de mes frères, les mots les plus usuels. Ma tête était de coton, mes mains continuellement moites, mes jambes incertaines. (...) un big bang quotidien ou plutôt un trou noir. "

 

La narratrice de cette nouvelle est une femme à l'âme paisible. Elle est intellectuelle. Ce qu’il y a de particulier chez elle c’est cette discrétion qui la caractérise et qui finit par devenir comme une forme de résistance. Résistance au mal et à tout ce qui divise. Résistance à la distance. Pourtant, en matière d’amour, elle se laisse aller, d’une certaine manière. Elle vit cet amour surtout à l’intérieur d’elle-même, ce qui lui permet d’y introduire la dimension de l'attente dans l’éloignement. Elle aime, tout simplement. L’autre s’en va. Elle attend.

Une autre dimension qui me paraît essentielle à noter, c’est la relation qu'entretient Adeena avec l’art. C'est une relation qui repose sur un contentement bien précis: donner, dévoiler, exister. Artiste, elle existe vivante et à la fois inconnue au milieu d’une foule qui veut lui donner une certain détermination sociale. Heureuse, discrète, comblée parce qu’elle est mue par l’amour que lui porte son amie; un amour qui la soulage et lui donne de l’inspiration; un amour sans calcul parce qu’il donne juste la possibilité d’être au monde et d’être qui on est. 

Dans la quasi totalité des nouvelles, nous avons affaire à des personnages qui naviguent entre le ciel et la terre, à travers tout d'abord une forme d’inquiétude existentielle sur l’avenir, ensuite sur un désir d”avancer. Les personnages de Caroline Guindon sont des érudits, des intellectuels, des artistes, des aimants. Ils sont déterminés et savent ce qu’ils veulent. D'autres laissent les choses advenir. L'auteure conte des histoires de vie dans des contextes ciblés qui peuvent être la famille ou bien des milieux liés à l’éducation comme l'université ou le collège. La relation est celle qui se tisse, celle qui se tient et celle qui respecte les choix de l’autre même dans les moments de grande décision comme dans La fille du Taos. N'était cette mémoire,  on en oublierait presque son humanité. 

Au travers de ce recueil de nouvelles, La mémoire des cathédrales, j’entre dans l'univers de Caroline Guindon et espère d’ici là, lire une autre oeuvre d’elle. Dans ce livre, j’ai découvert la vie dans une certaine facette, l’amour, l’amitié, le respect, la vraie vie des érudits ou surdouées, mais aussi la solitude des intellectuels. Caroline Guindon est une intellectuelle dans le sens noble du terme. Elle essaie de montrer que dans la vie, il y a toujours un moment où nous revenons à nous-mêmes  et où nous voulons juste être nous-mêmes…

Il y a une beauté relationnelle dans ces dix-neuf récits. Chaque histoire fait entendre sa petite musique lancinante, sa voix, son étreinte. J'ai aimé l'histoire de la jeune fille du Taos, principalement parce qu’elle donne la voie libre à l’exercice de la liberté dans toutes les situations possibles.

Je vous recommande la lecture de ce recueil pour découvrir les autres nouvelles.

 

Nathasha Pemba

Références

Caroline Guindon, La mémoire des cathédrales, Québec, Lévesque éditeur, 2019, 24 $

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Le tarot de Cheffersville de Felicia Mihali

3 Décembre 2019, 15:36pm

Publié par Nathasha Pemba

Comment penser le vivre ensemble et ne pas altérer son identité? Comment l’accorder face à la diversité inhérente à l’histoire de chaque personne ? Toute personne qui n’est pas originaire doit-elle subir les crimes de l’histoire?

 

Un pas essentiel, pour l’écrivaine Felicia Mihali, car elle a osé, à travers son docu-roman, toucher le point focal des difficultés permanentes dans les sociétés multiculturelles. En témoignent les récits véhiculés dans son ouvrage, à partir duquel, elle rejoint, de manière indirecte, l’histoire même du peuple canadien.

 

La première page évoque le peuple innu, puis le bilinguisme canadien ainsi que la question de la différence sexuelle. À partir de cette mise en route, on peut déjà avoir une idée de ce que sera le livre.

 

Le tarot de Cheffersville fait partie du cycle ouvert en 2007 par Felicia Mihali, avec Sweet, Sweet China. La question fondamentale est celle de la quête identitaire d’Augusta, personnage principal du roman. Par son caractère fouillé et fictif, ce docu-roman est, à mon sens, un ouvrage particulier issu d’une expérience de séjour dans le Grand Nord québécois.

 

Il y a, également, dans cet ouvrage une dimension légendaire (historique) ainsi qu’une dimension socio politique qui place le lecteur au coeur de l'actualité.

 

Que ce soit avec  Tshakapesh et Cerise, Augusta et ses collègues enseignants, dans Le tarot de Cheffersville, il est avant tout question de l’identité à travers la possibilité de vivre ensemble, de l’existence solitaire et de la rencontre.

 

Deux moments importants fondent ce docu-roman. Le premier c’est celui de la rencontre entre Tshakapesh et Cerise. Le deuxième, c’est l’expérience d’Augusta, Antoine, Colette, Silvie et Ahmad. Une diversité des origines qui incarne aussi une diversité des manières de penser.

 

L’ancêtre innu Tshakapesh est au cœur de la vie quotidienne avec Cerise car il est permanemment confronté à l'étrangeté. Et, l'étrangeté a besoin d’être initié d’une certaine manière pour résister au climat, à la nature et pour s’adapter, car vivre ensemble suppose une certaine acclimatation. L’expérience de ces deux personnages est la preuve qu’il ne suffit pas de se rencontrer ou de cohabiter, il faut une certaine convivance pour emprunter l’expression chère à la philosophe Corine Pelluchon.

 

Ainsi que nous pouvons le constater, dans la plupart des cas, lorsque l’originaire rencontre l’étranger la conjonction n’est pas toujours évidente. Il y a parfois la crainte et la méfiance qui s’installent. On peut ainsi aller d’un rejet de l’autre vers une crise identitaire light ou aiguë.

 

Les yeux baissés, Cerise accepte de répondre à toutes les questions concernant son origine et le nom de son lointain village. Le vieux reste impassible devant ces détails, car cet endroit ne figure pas sur sa carte affective. Tout ce beau monde qui atterrit ici ! Pourquoi ne choisissent-ils pas des endroits plus chauds pour voyager ? 

 

Rien n’est simple car Cerise de par sa différence et de par la nature de son sexe, c’est-à- dire une femme, vient comme bousculer la vie de l’ancêtre qui reste prisonnier de ses habitudes. Ce refus de l'étranger est aussi visible entre les enseignants et les étudiants de Kanata. On constate que le rapport avec autrui se fonde sur le rejet, le désir de domination et plus tard, heureusement, sur la cohabitation pacifique.

 

Le défaut des gens comme eux, est de rejeter toute forme de générosité à leur égard 

 

L’ancêtre finit par comprendre que vivre ensemble nécessite tout un programme de transformation de soi au monde et donc à autrui. Il réalise que la conception du vivre-ensemble que l’on peut avoir n’est pas toujours la bonne ou disons la plus pratique. S’ouvrir à la Tzigane lui fait découvrir une autre dimension existentielle, celle de l’amour. Il valide de ce fait ce que disait déjà Antoine de Saint Exupéry en son temps: « aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ». En effet, Tshakapesh réalise que vivre avec autrui sous-entend aussi l'observation de certaines règles comme l’écoute, le dialogue et le respect. On ne cohabite plus simplement à partir d’une coexistence, mais on co-vit.

 

Les pages développés par Felicia Mihali sur l’accueil comme catégorie humaine et sociale, comme beaucoup de très beaux passages de ce livre, offrent des phrases mémorables, ainsi cet extrait :

 

Cette fois-ci, la femme garde son calme. Plus rien de ce qu’il dit ne la contrarie. Avec cet homme, il faut surtout garder sa patience.

 

Décider d’immigrer vient toujours de quelque chose de précis. Peu importe pourquoi on décide un jour de quitter son pays, le souvenir de celui-ci nous poursuit partout. Nous le retrouvons ici avec Augusta qui, bien que déjà canadienne, pense toujours à son pays, à sa culture dont la plus profonde qu’elle tente d’expliquer est celle de ses rencontres avec les Tsiganes. Il y a certes la famille qui marque et qui  manque, mais il y a aussi l’histoire des origines dans ses différentes composantes:

 

Ayant grandi dans un pays communiste, Augusta reste le produit d’un régime où comprendre à temps le rejet des autres pouvait vous sauver la paix. Elle n’a aucune difficulté à saisir les regards qui vous expulsent

 

Tout en appréciant la culture innue où elle est affectée, Augusta n’ignore pas les obstacles à la considération que se présentent constamment. Aussi, on constate que ce docu-roman, bien au-delà de son caractère fictif cible nettement ce qui fait obstacle dans les interrelations sociales.  

 

 

La théorie d’Antoine est que les Autochtones devraient tous déménager en ville. Leur culture n’y serait nullement menacée, pas plus que celle des Chinois ou des Italiens, qui gardent leur tradition et leur langue au sein de leur communauté immigrante

 

Immigrer signifie, de ce fait, s’adapter. Ce n’est pas la société qui s’adapte, même lorsqu’elle est multiculturaliste. Nous nous adaptons et la société nous offre un petit espace pour essayer de sauvegarder notre culture d’origine lorsqu’elle peut encore subsister.

 

Dans l’adaptation figure la notion d’intégration. Il faut non seulement s’intégrer à une culture mais il faut aussi intégrer la culture de l’autre pour lui permettre de se sentir en paix chez nous. Un immigré qui ne s’intègre pas ne vivra jamais heureux sur sa terre d’accueil, de même une terre qui accueille restera à jamais fermée si elle n’accepte pas que celui qui arrive est lui aussi issu d’une culture. L’intégration devra donc aller dans les deux sens.

 

Pourtant, et comme le décrit si bien l’auteure dans les lignes de son ouvrage, l’immigrant est toujours celui qui est tenu de s’intégrer au péril de sa culture d’origine et de son identité première. Le lieu le plus patent où on le ressent dans le roman, c’est lorsqu’Augusta et ses collègues enseignants arrivent à leurs lieux d’affectations. Leurs origines personnelles incarnent une mosaïque impressionnante. Ils se sentent proches entre eux par le fait d’être tous étrangers à cet endroit. Ils se sentent unis par leur mission. C’est ce qui leur permettra de tenir parfois lorsque le peuple vers lequel ils se sont rendus les rejettera au début. Pourtant, on le voit, chacun d’eux essaie de trouver une certaine force pour avancer en vue de l’intégration. D’abord Antoine qui essaie d’user de tous les moyens possibles pour être accepté, de même qu’Augusta. Ils se disent certainement, à ce moment-là, que ce qui compte c’est le temps présent.

 

Ce roman est très riche et il y a tellement de choses à découvrir entre ses lignes. Néanmoins, j’ai choisi de me limiter à la question du vivre-ensemble et de l’identité parce qu’elle rejoint mes questionnements actuels. Dans l’idée de vivre-ensemble développée par Felicia Mihali, il m’a semblé percevoir une question sur le rapport à l’autre basé sur la l’acceptation et la considération. Comme le souligne la philosophe Corine Pelluchon dans L’éthique de la considération, la considération est une « manière d’être-avec-le-monde ».

 

Felicia Mihali suggère donc que pour vivre-ensemble, il faut non seulement s’accepter en tant que personne singulière, mais il faut aussi accepter l’autre en lui donnant une carte d’identité et en le considérant. Ce qui implique, dès lors, une possibilité de s’ouvrir à autrui, d’être impliqué comme responsable pour autrui et accepter d’intégrer la culture de l’autre dans la nôtre.

 

Je puis conclure que Le tarot de Schefferville est une interpellation sur la manière de « convivre » et de rester soi. C’est un bon livre portant une thématique très pertinente que je n’ai certainement pas fini d'explorer. Je le recommande vivement.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Felicia Mihali, Le tarot de Cheffersville, Montréal, Hashtag, 2019.

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