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Le Sanctuaire de la Culture

Nous portons tous en nous un peu de tout ce qui s'écrit : Louis-Philippe Hébert

26 Novembre 2019, 19:06pm

Publié par Nathasha Pemba

 

Bonjour Louis-Philippe. Merci d’avoir accepté ce rendez-vous. En guise d’introduction à notre entrevue, je vous cite un texte de Charles Baudelaire: « Être un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux ». Que vous inspire-t-il ? 

 

« j’étais soucieux d’une certaine forme d’efficacité

pourtant, si on me demandait ce que je regrette le plus

aujourd’hui

je dirais : c’est d’avoir été efficace

on n’est jamais efficace que contre soi

chaque fois que quelque chose s’élabore en-dehors

de soi-même

quelque chose se détériore à l’intérieur de soi

il y a toujours une perte

comme si on transférait un peu de ce que l’on est

à ce que l’on n’est pas »[1]

 

Je ne connaissais pas cette citation de Baudelaire parce que c’est assez semblable avec ce texte que je viens de vous lire. C’est un roman poème et il y est question de M. Blacquières qui prend conscience qu’il est allongé sur un lit d’hôpital et là, il y a toutes sortes de choses qui se passent autour de lui. Il y a des gens qui vont et qui viennent, prennent ses choses, ses affaires à lui, puis les mettent dans des boîtes et les scellent. Tout d’un coup il s’aperçoit qu’il est mort. Il voit la scène de haut. C’est très drôle  parce qu’il apprend le détachement. Il se rend compte qu’il se détache de son rasoir et de plein de choses…

 

À partir de ce cas de M. Blacquières, il y a comme une vulnérabilité inhérente à la nature humaine… jusque-là j’ai lu trois de vos livres. Cependant, je me dis qu’à travers cet exemple de monsieur Blacquières, il y a ce sentiment de la fragilité humaine qui traverse l’humanité et votre œuvre entière…

On n’est fragile, on naît fragile

 

Est-ce que vous êtes d’accord avec ceux qui disent que nous avons tous en nous quelque chose du Petit Prince de Saint Exupéry?

Oui et non. Parce que nous portons tous en nous un peu de tout ce qui s’écrit, que nous le voulions ou pas parce que nous faisons tous partie de l’humanité. Faisant partie de l’humanité, on peut se retrouver un peu partout. Mais je ne suis pas très Petit prince.

 

Vous n’êtes pas très Petit prince ?

Non. Plus maintenant

 

Voilà… On peut dire qu’il y a eu une certaine marche, (comme nous sommes au restaurant La petite marche) dans votre vie où à un moment vous vous êtes dit : « je ne peux plus être Petit prince ». Peut-on retrouver le temps de cette transition dans un de vos livres ?

C’était avant l’écriture.

 

Vous avez écrit à ce jour entre 35 et 40 livres, il me semble. C’est immense! Racontez-nous une histoire… celle de votre rencontre avec le livre… Les livres qui vous ont marqué.

C’est un peu étrange parce que les livres, j’en ai toujours eu et j’en ai toujours écrit, mais le plus lointain que je me souvienne c'est que j’ai reçu un livre à mon baptême, que mon parrain avait donné à mes parents. C’était un livre bleu avec une couverture matelassée, avec des dessins à l’intérieur. Le livre racontait l’histoire d’un enfant très jeune qui est tombé sur la tête et est devenu une sorte de génie… Il apprenait tout par lui-même. Il finissait l’université à 12 ans, puis il devenait président. Ses parents avaient beaucoup de peine avec lui parce qu’au fur et à mesure qu’il grandissait, il s’éloignait d’eux. Puis, il y a eu quelque chose qui lui est tombé sur la tête… il est redevenu enfant. C’est mon premier livre. Je le cherche encore. Je n’ai plus le titre… je me dis qu’un jour je tomberai sur le livre. Après je me dis que c’est peut-être une histoire que j’ai inventé moi-même comme j’aime inventer les histoires.

 

C’est ce que je me disais aussi… il y a ce caractère légendaire qui la traverse…

C’est mon premier livre. J’ai appris à lire et à compter par moi-même, à l’âge de 4 ans. J’ai fait des crises d’asthme. On m’a fait faire des tests d’allergie. Je vivais dans une espèce de chambre dans laquelle l’oreiller, les matelas était en synthétique. Tout ce qui m’entourait était artificiel… quand les bourgeons arrivaient, on me sortait de l’école et on m’installait à Matane. J’y passais tout l’été jusqu’à ce que l’automne arrive. J’ai été épargné de l’école 6 mois par année. Je lisais tout ce que je trouvais. Mes parents étaient abonnés à « Les prix Nobel ». Cela me faisait de la lecture. J’ai pu lire tous les prix Nobel.

 

Est-ce une nécessité, écrire de la poésie ? Est-il possible d’affirmer aujourd’hui que chaque écrivain est un poète qui s’ignore ?

Dans mon esprit à moi (c’est un peu sectaire peut-être), un écrivain qui ne peut pas écrire de la poésie n’est pas un écrivain. Le test ultime de l’écriture c’est la poésie et, ceux qui ne peuvent pas en faire, quant à moi, ne sont pas écrivains. Mais, ce n’est pas tout le monde qui est poète. Autrefois on disait : « libérez le poète en vous ». Le poète n’a pas besoin d’être libéré. Ce n’est pas tout le monde… ce n’est pas tout le monde qui est menuisier, ce n’est pas tout le monde qui est peintre. Moi, ce que je regrette le plus, c’est de ne pas être musicien…

 

Quand on dit « oser la culture », vous pensez à quoi ? La culture est-elle un luxe ?

C’est une nécessité pure et simple. Ce qui est dommage c’est que c’est une nécessité dont on ne s’aperçoit que lorsqu’on en manque. Présentement, par exemple, les musiciens crèvent de faim. Il n’y a plus rien pour eux. C’est la même chose pour les écrivains… quel plaisir on peut avoir dans la vie si ce n’est pas quelque chose qui est relié à l’écriture ?

 

Pensez-vous pouvoir continuer à exister si vous n’écrivez plus ? Comment vous sentez-vous avec les mots ? Écrire, est-ce s’écrire ?

Sur le deuxième livre que j’ai publié, il y avait ma photo et la phrase qui l’accompagnait était : « j’écris, que pourrais-je faire d’autre sinon mourir ». Ça fait sérieux. J’avais 17 ans, mais le livre a été publié quand j’avais 21 ans. Mon premier livre est sorti quand j’avais 15 ans. J’ai connu des moments intenses, une firme de logiciels, des voyages. Je devais voyager et je ne pouvais pas publier. J’écrivais, mais je ne pouvais publier. Je n’ai pas publié pendant 20 ou 25 ans… donc ma vision de l’existence en lien avec l’écriture a changé.

 

En termes d’expérience, on peut dire que vous faites partie aujourd’hui des doyens de l’univers littéraire québécois. Alors avec un peu de recul, que pouvez-vous dire de la littérature québécoise aujourd’hui ? 

Il y a de très bons auteurs. C’est effervescent. Je suis très heureux pour ça. C’est de la concurrence certes, mais ça stimule…

 

 

Un écrivain doit-il se réjouir d’être traité comme un people ?

J’ai rêvé de faire ça. On ne parle pas de littérature dans les journaux. Le moindre film, la moindre pièce de théâtre, on interviewe les gens avant, pendant et après. On devrait faire un magazine people pour les écrivains. Nous avons des séparations, tonitruantes, des vies fascinantes, des amours fous, des divorces, etc. Emporté par ce désir, J’ai travaillé dans le magazine people « La semaine ». C’est people, mais c’est merveilleux parce que les gens venaient me voir et me disaient : « j’aime parler avec vous parce que vous ne nous considérez pas comme des vedettes »

 

Dans son livre “Perturbation”, Thomas Bernhard écrit: “À chaque livre, nous découvrons avec horreur un homme imprimé à mort par les imprimeurs, édité à mort par les éditeurs, lu à mort par les lecteurs”. Que veut-il dire par là ?

J’aimerais bien parce que de nos jours, les livres… autrefois on les tiraient à mille ça se vendait à un an. Aujourd’hui on en tire à 300 et ça dure 20 ans.

 

Est-ce que cela n’est pas dû au choix des thématiques ?

Oui, mais ce sont les médias aussi. L’offre est énorme. Les gens préfèrent les films. À l’époque, vous allumiez la bougie et vous pouviez lire. Mais là, qu’est-ce que vous pouvez faire? Il n’ y a rien de mieux que la littérature. Le livre n’est qu’une partition. On joue du livre. Quand vous lisez un livre, vous mettez des images sur des mots et la façon dont vous mettez les images dépend de votre culture  de tout ce que vous avez vécu. Ce qui est différent de la lecture qu’en fera l’autre. La lecture d’un livre nous implique donc toujours littéralement et personnellement. À chaque fois qu’on lit un roman, on est le héros. L’identification est totale… ou pas du tout. Dans ma bibliothèque parfois je passe à côté et il y a un  livre qui m’appelle. C’est un livre que j’avais détesté et là, je suis fasciné, mais comment est-ce que j’ai pu passer à côté de ça… et là j’embarque.

 

Le fait d’obtenir de nombreux prix doit vous faire quelque chose, il me semble. Plus d’une dizaine! Que ressentez-vous au regard de tout cela ? De la reconnaissance ? Du mérite ?

 

Oui ça fait quelque chose. À chaque fois c’est toujours une surprise. Pour moi c’est important de faire des choses qui sont de grande qualité. Vous savez, la littérature ça toujours été bien des choses, dans un extrême il y a Mallarmé et dans l’autre extrême il y a Balzac. Les deux aujourd’hui sont lus avec beaucoup d’intérêt. À chaque fois que je gagne un prix, c’est parce que j’ai décidé que je n’écrirai plus…

 

 

J’ai lu vos deux derniers recueils… Vous êtes poète. Dans le View-Master, il y a comme le désir d’un retour à quelque chose de précieux… l’humanité. L’humanité dans nos rapports avec Autrui… C’est ce qui pourrait peut-être re-fonder nos manières d’aborder l’autre, peu importe son âge, sa classe sociale ou son état de vie. Et puis, j’ai envie de dire non pas que le vieillissement est un passage obligé, mais que Tout humain est un aîné en puissance, conscient qu’il passera par là mais qui feint de l’ignorer... Ce roman-poème m’a fait penser au poète Hölderlin qui disait: “Certes, je suis seul et je m'avance inconnu parmi eux. Mais celui qui est un homme ne peut-il pas plus que cent qui sont seulement des tronçons d'hommes?” … On entendrait Maxime Parent…

 

-On la connaît elle. C’est un beau commentaire. Vous l’avez bien dit…

 

 

Dans une interview dans le magazine “Actualité” (2015) vous disiez exactement ceci: “L’écriture est un acte de vulnérabilité”, vous disiez  aussi qu’ »une écriture comme une horloge n’atteint la beauté véritable que lorsqu’elle est en marche. Et qu’elle donne l’heure juste. Autrement, elle n’est qu’une énonciation” Comment se joue ce dialogue entre l’écriture et l’écrivain?

C’est un travail. C’est un travail très ardu. C’est beaucoup de travail. Les gens ne se rendent pas compte. Et un écrivain, c’est quelqu’un qui écrit. Un écrivain qui n’écrit pas n’est pas un écrivain.

 

Il y a des lieux implantés en nous depuis toujours, au plus profond de nous, des lieux que nous sommes les premières personnes à côtoyer. Il y a le temps, il y a l’amour, il y a l’envie, il y a la trahison, il y a la renaissance. Il faut certainement du temps pour le comprendre… Que dites-vous de ces lieux ?

C’est le travail. Il faut l’écrire. La vie c’est autre chose. Le problème avec les écrivains c’est qu’ils vivent beaucoup dans l’écriture

 

Est-ce un bien ou un mal ?

Pas nécessairement un bien...

 

Oui parce que nous vivons dans l’illusion la plus totale...

Mais nous vivons tous dans l’illusion la plus totale

 

Vous êtes aussi éditeur…  Quel bonheur ressentez-vous à accomplir cette tâche? Un éditeur doit-il forcément être écrivain à la base ?

Idéalement c’est mieux d’avoir des éditeurs qui ne sont pas des écrivains. Mais parfois c’est bien d’être écrivain parce qu’on peut se mettre dans la peau des écrivains. C’est valorisant que les auteurs apprécient de faire affaire avec une personne qui connaît les deux côtés de la médaille. Mais, éditeur, c’est beaucoup de travail…

 

Comment situez-vous la littérature québécoise dans l’ensemble de la littérature francophone ?

Nulle part. La France est un pays extrêmement fermé, voire borné. Ils n’acceptent pas les éditeurs québécois. Essayer de vendre un livre québécois en France, c’est comme essayer de vendre du champagne à Reims. Il sont vraiment fermé, mais peut-être que ça va changer… ça commence déjà à changer…

Questions -hors les murs- à un informaticien-écrivain. Elles nous viennent de Patrick Élie Gnaoré, notre collaborateur:

 

*Littérature et Informatique… est-ce compatible ?

Les gens qui ont travaillé pour moi dans le domaine de l’informatique, c’était des poètes reconnus et des écrivains aussi. Nous étions reconnus pour la qualité de nos manuels. Des écrivains qui écrivaient de l’informatique. Mais, l’écriture, l’informatique et un programme d’ordinateur, c’est la même chose. Ça doit se tenir. Il ne doit pas y avoir des trucs trop inutiles dedans. Ça doit fonctionner. Informaticien, je ne me suis pas senti étranger en littérature.

 

*Comment, partant de votre expérience, expliqueriez-vous l’intelligence artificielle à des néophytes ? Quelle est votre position sur cette question de l’Intelligence artificielle?

-Il y a plusieurs simulations d’Intelligence artificielle. À l’époque, on en avait créé avec un psychiatre ou un psychologue. On tapait par exemple : « Bonjour comment ça va ? Et on entrait en dialogue avec le psy (robot). On simulait la conversation Il ne faut pas oublier que l’Intelligence artificielle, c’est une simulation. On n’est pas dans l’intelligence véritable. L’idée fondamentale c’est de permettre à des machines d’apprendre et c’est un peu plus compliqué à fabriquer, mais aussi à contrôler parce qu’un être humain c’est celui qui aime apprendre et quand il a appris, il aime faire comme il pense qu’il doit faire. Et c’est un peu la même problématique avec l’intelligence artificielle, c’est-à-dire qu’il faut réussir. Il faut réussir de permettre à des machines de comprendre ce qui se passe dans leur environnement et de réagir mais sans perdre le contrôle.

 

*Le mot contrôle sous-entend une certaine éthique.

 C’est difficile l’éthique. Évidemment il y a les trois lois de la robotique d'Isaac Asimov :

1-Un robot ne peut blesser un être humain ni, par son inaction, permettre qu'un humain soit blessé.

2-Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.

3-Un robot doit protéger sa propre existence aussi longtemps qu'une telle protection n'est pas en contradiction avec la première et/ou deuxième loi.

*Pourquoi l’Intelligence artificielle apparaît-elle comme une priorité pour le Québec aujourd’hui ? Pas un seul jour ne passe sans qu’on ne la mentionne…

-Parce que c’est le mot à la mode

*Elle passera, si c’est une mode ?

-Non, ça ne va pas passer. Espérons qu’elle réussira à résoudre certains problèmes cruciaux pour l’humanité : nourrir les gens, guérir les maladies, permettre aux gens de vivre dans un environnement qui ne les tue pas. Nous les boomers, on a tout eu ou presque.  Nous sommes passés d’une société fermée à une société ouverte. Et l’informatique est arrivée. C’était un cadeau. C’était magnifique. Maintenant on aura un monde assez problématique.

 

             Propos recueillis par Nathasha Pemba


[1] Louis-Philippe Hébert, Monsieur Blacquières, Montréal, 2014, p. 37.

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Alfoncine Nyelenga Bouya:. Nous sommes tous portés par nos racines

16 Novembre 2019, 18:55pm

Publié par Nathasha Pemba

Qui êtes-vous Alfoncine N.B.

Matriarche à la tête d’une communauté à dominante féminine. Retraitée et active. Ecrivaine. De nationalité belge, mais originaire du Congo-Brazzaville. Engluée dans de perpétuels questionnements.

 

 

Pourquoi êtes-vous là… dans la littérature ?

Essentiellement pour transmettre. J’ai choisi la littérature comme moyen adéquat et durable pour la transmission des expériences de vie, de mes expériences directes ou indirectes, de ma perception et de ce que j’ai pu appréhender de la vie des autres aux générations futures. Transmettre à qui? Me demanderiez-vous! A mes petits enfants d’abord et à ceux et celles qui pourront lire mes livres.

 

Vous voyagez régulièrement… Voyager, est-ce une passion ? Ou bien est-ce pour mieux être à l’écoute du monde ?

Déjà jeune j’aimais voyager. Me rendre à Enganga chez mon oncle paternel et à Ikoumou et Mwémbé chez mes grands-parents étaient pour moi un vrai bonheur malgré la longueur et les très difficiles conditions de voyage. A cette époque-là, on mettait trois pour couvrir la distance entre Brazzaville et Owando, ensuite on traversait la rivière Kouyou en bac avant de rallier Enganga puis Ikoumou et Mwémbé. De là est née ma passion pour les voyages. A quoi il faut ajouter la chance que j’ai eu de voyager sur presque tous les continents dans le cadre de mes activités professionnelles. Tous ces voyages réunis m’ont conviée non seulement à écouter le monde, mais aussi à ouvrir mes yeux et mon esprit pour admirer sa beauté et observer sa laideur!

 

Comment avez-vous réussi à opérer le passage du bureau de l’Unesco à la plume ?    

Il convient de préciser qu’après l’UNESCO j’ai rejoint le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies (PAM); dans les deux organisations, la rédaction de différents rapports y compris de nombreux rapports de mission et autres documents de projets faisait partie de mes tâches principales. Je n’avais vraiment pas beaucoup de temps à consacrer à la littérature en tant que telle. Ma plume servait à écrire d’autres textes plus techniques, bien que de temps en temps je produisais des récits ou des poèmes que j’enfermais dans mes tiroirs ou que je rendais publics selon mon ressenti. Par exemple, mes poèmes sur le site interne (Intranet) du PAM alors que j’étais à Rome, m’avaient valu l’amitié des collègues en poste dans les coins les plus reculés et les plus dangereux de la planète. Mes poèmes étaient pour beaucoup d’entre eux comme un rayon de soleil ou une ondée désaltérante et apaisante ainsi que le témoignaient leurs réactions et commentaires.

 

 

Il y a quelques semaines, votre roman Makandal dans mon sang a obtenu le prix de la nuit des mérites catégorie littérature… Comment l’avez-vous vécu ?

J’ai été et je suis encore ravie et fière car Makandal dans mon sang est ma première œuvre littéraire stricto sensu. J’ai écrit les nouvelles de ce livre avec un cœur déchiré à cause de l’imminence de mon départ d’Haïti. Je venais de prendre ma retraite, je voulais vraiment rester à Port-au-Prince mais j’avais aussi mes enfants et mes petits enfants qui me réclamaient de ce côté -ci de l’Atlantique. Après presque deux mois de réflexion, j’ai choisi de rejoindre ma famille tout en gardant toutefois un pied à terre et un pan de mon cœur en Haïti.

Recevoir le prix de la Nuit des Mérites a été pour moi une vraie reconnaissance de mes nuits sans sommeil, de ce que fut ma douleur au moment de quitter Haïti et aussi un grand encouragement pour moi qui me suis lancée dans l’écriture à un âge fort avancé quand même. En tout cas j’espère que d’autres mamies suivront mon exemple.

 

 

Haïti… vous portez Haïti dans vos entrailles. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Haïti représente pour moi la rencontre de moi à moi, la révélation de moi à moi-même.

 

 

Vous souvenez-vous du premier roman que vous avez lu ? Qu’est-ce qui vous a marqué ?

Le premier roman que j’ai lu était « L’enfant noir » de Camara Laye suivi de « Batouala » de René Maran. Le premier avait allumé en moi le désir de l’écriture, c’était un appel à la littérature. C’était tellement fort que lorsque je suis allée en mission de travail en Guinée, j’ai tenu absolument que Kouroussa figure dans la liste des sites que je devais visiter. Je voulais voir de mes yeux la maison familiale de « L’enfant noir », découvrir la forge du père. J’ai pu voir la maison, y entrer même, mais la forge n’était plus là. Dans le deuxième roman ce qui m’avait marqué c’était la description de la mort de Batouala que j’assimilerais plus tard à la mort de mon grand-père.

 

 

Dix livres cultes de votre bibliothèque…

En vérité difficile à citer compte tenu de la grandeur de ma bibliothèque! Mais comme ça au pif je peux citer:

 

  • Nations nègres et Culture de Cheikh Anta Diop
  • La philosophie bantou comparée d’Alexis Kagamé
  • La vie sans fards de Maryse Condé
  • L’impensé du discours de Buakasa Tulu Kia Mpanzu
  • Le voyage en Orient de Herman Hess
  • Le Petit Prince d’Antoine de St Exupéry
  • (a) Le soulèvement des âmes; (b) Le maître des carrefours; (c) La pierre du bâtisseur de Madison Smartt Bell
  • L’Ethique de Spinoza
  • Les vers d’or de Pytagore
  • Une si longue lettre de Mariama Bâ

 

 

Votre proverbe préféré… et pourquoi ?

« La rivière zigzague parce qu’elle n’a eu personne pour la redresser. » C’est un proverbe bantou qu’utilisaient souvent ma grand-mère et ma mère lorsqu’elles avaient un conseil à me donner.

 

 

Le rendez-vous de Mombin crochu est-il un roman sur le féminisme ? Sur l’initiation ?

Le rendez-vous de Mombin-Crochu est d’abord un roman sur les violences que subissent les femmes. Ensuite, oui il y a un aspect initiatique très important, car notre vie, toute vie est une succession d’initiations. Il est aussi un roman féministe en ce sens que non seulement il dénonce les violences subies par les femmes mais aussi dans la troisième partie, la séquence d’initiation est en somme un processus de ce que les anglophones nomment « Empowerment », à la fois autonomisation et dynamisation des femmes.

 

 

Si on dit “Liberté”, à quoi cela vous fait-il penser, chère Alfoncine ?

La liberté pour moi, c’est de vivre pleinement sa vie aux plans physique, spirituel et mental, sans entraves, sans enfermements quels qu’ils soient.

 

 

Êtes-vous féministe ? Comment définirez-vous le féminisme à partir de votre expérience personnelle ?

Si je suis féministe? Je suis comme le Tigre de Wole Soyinka qui ne crie pas sa tigritude. Mon féminisme est dans le sang : je l’ai reçu de mes grands-mères et de ma mère. Je le vis au quotidien sans faire de discours. S’il me faut définir le féminisme, je dirais que c’est une manière d’être et de vivre avec la conscience que l’on a de l’équilibre entre le masculin et le féminin, les hommes et les femmes et les efforts, les actes entrepris chaque jour pour maintenir cet équilibre.

 

 

Je me trompe peut-être… mais la question de l’origine ou de la racine est abordée dans vos deux livres… avec subtilité, mais elle est présente... très présente. Un peu comme l’histoire qui est là et qui s’impose…

 

Sans racine, aucun arbre, aucune plante, aucune herbe ne pousserait ni ne tiendrait debout. Nous sommes tous portés par nos racines, que nous en soyons conscients ou non, que nous le voulons ou non!

 

 

Si vous étiez Dieu… 

Non, je ne peux même pas l’envisager un seul instant! Déjà que je ne suis pas digne de délacer les sandales de Son Envoyé, ni de L’approcher de près, comment pourrais-je m’imaginer être à Sa place… Non c’est impensable, inimaginable…

 

 

Levinas écrit : “Dès que le visage de l'autre apparaît, il m'oblige “. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

L’altérité. Je pense d’emblée à la relation « Je - Tu » de Martin Buber. Autrui en face de moi, se pose en être humain et m’invite à le reconnaître comme tel, en même temps que je me pose à lui, l’invitant à me reconnaître dans mon humanité. Sur ce visage qui m’apparaît (comme apparaissent la lune, le soleil ou les étoiles), il y a des yeux qui me regardent et que je regarde, une bouche qui me parle, me sourit ou peut faire la moue, crier ou hurler. L’autre est mon miroir autant que je suis son miroir. La phrase en elle-même peut faire l’objet d’une dissertation philosophique!

 

 

J’aime beaucoup la Sœur Emmanuelle… Vous me faites souvent penser à elle. Elle a cru en l’homme et a compris que l’être humain est le chemin de la religion… Elle écrit que « la valeur ne dépend pas de la religion, mais de l’amour qui nous fait considérer l’autre comme un frère ou une sœur ». Vous êtes très dynamique… Merci à vous d’être ce que vous êtes…

Quelque part, la deuxième partie de la phrase de Sœur Emmanuelle rejoint celle de Levinas citée ci-dessus. Les deux phrases nous invitent à l’altérité, à la mise en avant de notre humanitude commune. Merci à vous de me reconnaître et de m’accepter telle que je suis : humaine, avec mes qualités et mes défauts, mes hauts et mes bas.

 

 

Quel est votre rêve ?

Vivre le plus longtemps possible tout en gardant la vivacité de mon esprit et continuer à transmettre par le moyen de l’écriture.

 

 

Un mot à toutes celles et tous ceux qui nous liront...

S’accepter tel (le) qu’on est ; s’aimer ; savoir se pardonner ; avoir un rêve et le suivre jusqu’au bout.

 

Entrevue réalisée par Nathasha Pemba

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Ophélie Boudimbou: L’Afrique a ce pouvoir d’émerveiller petits et grands

8 Novembre 2019, 21:04pm

Publié par Juvénale Obili

Ophélie Boudimbou, congolaise de Brazzaville est doctorante-chercheure en Littératures comparées à Lille. Autrice, elle vient de publier un livre de cuisine Kanika dans la cuisine de Mamie. Juvénale Obili, bloggeuse culturelle l’a rencontrée pour le compte du Sanctuaire de la Culture.

 

Peux-tu nous parler de ton projet « Petits bouts d’histoires » ?

Petits bouts d’histoires est une plateforme que j’ai créée en 2018 avec pour ambition de partager du contenu autour d’une thématique précise : l’Afrique, son Histoire et sa culture. A ce jour, Petits bouts d’histoires est en phase de devenir une marque qui crée des livres, box et objets dérivés sur la culture africaine.

 

Qu'est ce qui t'a inspiré cette merveilleuse vision ?

Tout est parti d’un déclic : le besoin de lire à mes cousins nés en France des livres qui présentent de façon positive l’Afrique. Puis la prise de conscience du manque d’information sur le continent africain. C’est en m’informant moi-même sur l’Afrique que j’ai découvert son Histoire tout autant que sa richesse culturelle. Je souhaite à présent transmettre, à travers les livres que j’écris, cet émerveillement que j’ai ressenti au fil de mes recherches.

 

Penses-tu qu'il est intéressant de poser un regard explorateur à l'endroit du berceau de l'humanité ?

Explorateur ? Je ne saurais vous répondre. Je n’aime pas ce mot « explorateur ». Kanika, le personnage que j’ai créé pour porter mes messages, est tout simplement une héroïne « afro curieuse[1] ». Par contre, je peux vous confier que le livre éponyme que je venais de publier invite tous les afro curieux (ses) au retour aux sources car je considère le continent africain comme le berceau de la culture. Les aventures de Kanika permettent de montrer cette Afrique dont on ne parle que très peu, que ce soit dans les manuels scolaires ou dans les médias. Il s’agit de prendre conscience de notre merveilleux patrimoine culturel et historique puis de le valoriser.

 

Choisir le livre comme arme pour un combat… beaucoup le font déjà. Qu’apportes-tu de nouveau ?

Dire que j’apporte quelque chose de nouveau serait prétentieux de ma part, d’autant plus que je ne suis dans aucun combat. A vrai dire, je considère le livre/la littérature comme un moyen d’expression et non pas comme une arme. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. D’ailleurs les critiques littéraires l’affirment tout haut : la littérature (l’écriture) n’est qu’intertexte. Tout n’est donc que reformulation.

Par contre, avec mon projet d’écriture, j’ai souhaité partager une vision, la mienne. Celle que j’ai sur l’Afrique et le reste du monde.

 

Kanika dans la cuisine de Mamie est ton premier ouvrage ?

Après quelques participations à des ouvrages collectifs et des histoires publiées en ligne, j’ai décidé de me lancer enfin dans une carrière d’autrice. Kanika est mon premier livre et donc celui qui signe le début de ma carrière d’autrice jeunesse.

 

Pourquoi un livre de cuisine au lieu d’un livre de contes comme on le voit habituellement ?

J’ai voulu écrire un livre jeunesse qui aborde la thématique de la cuisine. Kanika dans la cuisine de Mamie est un album jeunesse qui offre une présentation storytellée des recettes. L’ouvrage est un mélange de contes (parce que le storytelling est un cousin du conte), avec en supplément, des pages d’histoires (les pages colorées au centre du livre portent un mini récit sur les notions de transmission des valeurs et de tradition, et surtout l’Histoire du Continent), des fiches recettes (pour le côté pratique).

J’ai écrit Kanika en mettant de côté ma veste de diplômée en littérature de jeunesse pour endosser celle de jeune autrice. Le but n’est en aucun cas de cataloguer le livre. Certains lecteurs et professionnels des métiers du livre appelleront cela un ovni, parce qu’ils auront du mal à le classer dans un rayon. Les enfants et parents voient un moyen d’effectuer une activité ensemble tout en (re)découvrant le continent africain à travers les aventures de cette petite fille dans la cuisine de sa Mamie adorée.

Ce livre peut être abordé de plusieurs manières sans vouloir respecter un code précis. Il est par exemple possible de commencer la lecture de Kanika par les pages du centre, pour agrémenter le rituel du dodo. Tout comme choisir de commencer par la page de gauche, un matin, avant d’aller faire les courses en famille, puis entamer la lecture de la page de droite en cuisine ; voilà comment créer du lien entre les parents et les enfants tout en favorisant le développement de la mémoire de l’enfant ainsi que sa motricité. C’est ainsi que lire Kanika dans la cuisine de Mamie deviendra alors une activité ludique pour petits et grands.

Quel beau souvenir gardes-tu de ton autoédition ?

S’il y a bien un souvenir qui restera gravé dans ma mémoire c’est bien celui marquant la période de campagne de financement participatif de mon projet de livre. Il a fallu aller à la rencontre du public, jouer le jeu du pitch de mon projet d’autoédition, raconter une histoire pour donner envie d’y croire. C’est un peu comme une course, cela a demandé de l’endurance, un bon mental parce que tu sors de nulle part et donc il faut bien aller chercher de potentiels lecteurs et les convaincre de précommander ton livre. Ce n’est pas du tout facile j’avoue, et cela a fonctionné grâce à une réelle préparation en amont. Des nuits blanches à préparer le plan de communication afin d’espérer réussir le financement de son projet, et bien évidement, créer un mini buzz médiatique autour du livre, de l’héroïne qui a très vite été adoptée par les internautes qui ont partagé et relayé la campagne sur les réseaux sociaux. Une sacrée preuve de solidarité.

 

Le choix de promouvoir la richesse de la culture africaine à travers sa gastronomie est-il justifié ?

 

Ce livre de cuisine, c’est avant tout une histoire sur la diversité : diversité culinaire et diversité géographique. C’est une histoire autour de la richesse culinaire : celle des recettes, produits que nous avons en partage d’un coin de l’Afrique à un autre. C’est une belle histoire sur la tradition : les secrets des recettes traditionnelles gardés par les ainés, et transmis de générations en génération. Et parce qu’en Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle, il est temps de transcrire ces recettes, non seulement pour les adultes, mais aussi pour les plus petits. La transmission, la transcription de ces recettes est importante, et les enfants méritent d’être pris en compte dans cette dynamique de promotion de la gastronomie africaine. Et, bien sûr, ne l’oublions pas, la cuisine en plus d’être symbole de partage, est un lieu de voyage et de rêve. D’où le choix de storyteller chaque recette pour le plaisir des petits et des grands.

 

Que souhaites-tu inspirer à tout le monde au travers de ce noble combat ?

J’ignore si je dois appeler cela « combat » car je ne suis en aucun cas une guerrière et ma posture n’est pas celle d’une quelconque activiste. Tout ce que je fais, je le fais avant tout par passion. Les livres jeunesse qui peignent le continent africain, que ce soit sur son Histoire et sa culture, doivent à mon humble avis, devraient inspirer estime de soi et fierté, car c’est ce dont les enfants africains et afro descendants ont besoin pour leur développement psychologique et émotionnel. Que ce soit pour Martin Luther King ou Wangari Matai, tout a commencé par un rêve ; ils se sont projetés dans un monde meilleur à leurs yeux. Ils ont travaillé pour que cela arrive. L’Afrique a ce pouvoir d’émerveiller petits et grands grâce à son patrimoine culturel et historique. Alors, plantons des graines qui leur permettront de se les (ré)approprier, de rêver d’une Afrique meilleure.

 

Que pouvons-nous te souhaiter pour la suite ?

Continuer de faire rêver les enfants du monde entier avec des histoires authentiques sur la culture africaine.

 

Interview réalisée par Juvénale Obili

 

 

 

[1] Afro curieux (se) est un terme créé par la bloggeuse Sandy Abena pour désigner « une personne avide de (…) apprendre et s’informer sur l’Histoire et la Culture des communautés noires. L’Afro curieux (se) tente de déconstruire ce qu’on lui a appris à l’école et ce qu’on lui montre dans les médias. L’Afro curieux (se) a une vision d’une communauté noire dynamique et audacieuse. Positive et entrepreneuse. Une communauté qui, faisant connaissance avec la grandeur de son Histoire, et ayant conscience de ses atouts du présent, va de l’avant et construit son avenir. ». Définition à lire sur le site www.abenafrica.com

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Aristote Kavungu: Mon père, Boudarel et moi

5 Novembre 2019, 19:54pm

Publié par Nathasha Pemba

 

 

Il y a des périodes qui sont têtues. Elles s’incrustent en nous et n’ont aucunement la mission de se détrôner. Cela peut être une période de crise, de floraison ou simplement une période d’accalmie. Il en est ainsi de la période de la guerre. Elle n’accorde à personne le privilège de l’ignorer. De quelque manière que ce soit, nous la retrouvons tous sur notre chemin. Que ce soit par le canal du conte, du souvenir, de l’expérience ou bien de l’enseignement scolaire. Aristote Kavungu n’a jamais envisagé écrire plusieurs histoires. Il est comme beaucoup d’auteurs, l’écrivain d’un seul livre. Écrivain d’un seul livre parce que son livre c’est l’histoire de sa vie[1].

Ce roman est écrit dans un style fluide. Il est facile à lire et accessible à toute personne.

 

Comme beaucoup de jeunes garçons qui considèrent leur père comme le seul héros de leur vie, Emmanuel a gardé une dent contre celui qui a maltraité son père et qui, indirectement a occasionné sa mort, le laissant lui et sa sœur, orphelins, trop tôt. Il entretient certainement un secret espoir de venger ce père. Son séjour en France lui en donnera l’occasion, au moment où il s’y attend le moins.

 

L’histoire de ce roman tire sa source dans une période qui s’impose, celle de la guerre; celle que l’on ne peut jamais oublier, celle qui porte des atrocités et laisse des stigmates sur le cœur et dans la chair.

 

Aristote Kavungu raconte l’histoire d’Emmanuel, qui, très tôt prend conscience des atrocités endurés par son père ans un camp à Stanleyville. Et ces atrocités ont un responsable : Georges Boudarel. Il l’apprend au cours d’une réunion familiale interdite aux enfants. C’est parce qu’il écoute à la porte qu’il apprend ce qui est arrivé à son père.

 

À l'âge de quatre ans, Emmanuel entend son père raconter l’histoire de son emprisonnement à Stanleyville. Il relate l’humiliation et la maltraitance subies. Emmanuel Portera en lui pendant quelques temps la haine et la colère de cette humiliation subie par son père. Étudiant à Paris, il trouve dans une cabine téléphonique le porte-monnaie d’un certain Georges Boudarel qui ne lui est pas étranger. Il décide d’aller à sa rencontre  dans un élan émotionnel situé entre la colère et l’envie de découvrir la vérité.

 

Chez Aristote Kavungu, ici, l’écriture devient comme un lieu de rencontre avec non seulement la colère, mais aussi la possibilité d’espérer. Le lieu de la conviction en quelque sorte. Il est comme son père et les autres prisonniers embarqués dans la douleur, la colère et le souvenir. Cela lui donne dès lors, en tant qu’écrivain, la légitimité du Logos. Écrire devient dès lors dire et dénoncer.

 

Emmanuel, le personnage principal est conscient qu’en tant qu’"être" de l’histoire et "être" dans l’histoire, il doit inéluctablement s’introduire et insérer dans sa vie une mission de réparation. Ainsi, lorsqu’il tombe sur le portefeuille de Georges Boudarel, il y voit une occasion tout d’abord de se venger, mais de aussi réparer. La réparation est sous-entendue parce qu’elle est inscrite de manière inconsciente en lui. C’est alors qu’il va à la recherche de Boudarel qui, noirci par l’histoire, ne veut pas rencontrer trop de gens. Rencontrer Emmanuel est une nécessité parce qu’il est question de sa survie sociale.

Dans sa causerie avec Boudarel, Emmanuel se rend compte que même lorsqu’un homme rêve de marquer son époque, il ne communie pas forcément avec l’histoire de son époque, de manière positive. Boudarel se bat, cherche à se justifier pour qu’au moins cet inconnu ne le juge point. Perte de temps car son nom est déjà inscrit dans le livre des bourreaux et des tortionnaires, un peu comme le führer.

 

Cette rencontre ravive des souvenirs chez Emmanuel. Il pense à son père parti trop tôt, mais aussi aux galères vécues par ce dernier au camp de Stanleyville. Il s’interroge de la double nature méchante de l’homme et ne comprend pas qu’en tant qu’image de Dieu l’homme soit encore capable d’offenser cette même image. C’est aussi l’occasion pour lui de remercier ce père qui lui a tout donné et de le vénérer pour sa résilience.

 

En insérant les principes du respect des droits humains dans son roman, Kavungu y introduit une éthique à la fois politique et humaine : le refus de tout ce qui nuit à la vie, au vivre ensemble et à l’épanouissement de la personne humaine. Il veut, en outre, contrecarrer le désir effréné que peut ressentir tout être humain à devenir bourreau par l’usage de la violence qu’elle soit légitime ou pas. Dans ce roman que je considère comme l’hommage d’un fils à son père, Kavungu en appelle donc à une valorisation de l’histoire et au respect de la personne humaine peu importe sa situation ou sa position sociale.

 

 

Mon père, Boudarel et moi reprend et développe les thèmes de l’humanité, de la guerre, de l’éthique, de la restauration psychologique… Il réaffirme contre la déliquescence de l’histoire, le caractère fondamental de l’être humain et de sa vie.

Seul le présent, le chagrin et le combat intérieur s’imposent. Emmanuel lutte contre colère et besoin de réécrire l’histoire pour restaurer l’histoire et réhabiliter son père. Le plus frappant est sans doute la manière dont il s’obstine à faire régurgiter la vérité du ventre de Boudarel.

 

Finalement, dans sa lettre, il plonge son père dans un éternel questionnement : pourquoi l’homme est-il méchant ?

 

Après avoir lu ce roman, je garde l’espoir secret que l’écrivain Aristote Kavungu demeure conscient qu’il nous reste à découvrir encore une bonne partie de l’histoire. Elle me paraît, malheureusement incomplète, et j’ai hâte d’en découvrir la suite. Et les questions restées sans réponses selon moi : Doit-on lire l’histoire simplement à partir du point de vue des victimes ? Après avoir été gracié par le gouvernement, un tortionnaire de guerre peut-il vivre en paix avec sa conscience ? Existe-t-il une vie après les violences et l’humiliation?

 

Je vous recommande la lecture de ce roman et peut-être d'en écrire la suite avec l'auteur

 

Nathasha Pemba

 

Référence:

Aristote Kavungu, Mon père, Boudarel et moi, Ottawa, L'interligne, 2019, 18, 95 $

 

 

[1] « Moi, je n’ai jamais écrit qu’un seul livre... je reste toujours sur les traces de ma vie. Je pense qu’il y a en moi un enfant qu’il est urgent de sauver et aussi longtemps que cet enfant ne sera pas sauvé, je vais continuer à écrire ». https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/enfin-samedi/segments/entrevue/137922/aristote-kavungu-pere-boudarel-editions-linterligne

 

 

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