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Le Sanctuaire de la Culture

Requiem pour une âme hantée de Mayft Nzaou

18 Mai 2018, 17:23pm

Publié par Boris Mackayat

Mayft Nzaou est un écrivain prolifique et atypique qui pique tout de suite la curiosité. Né en 1982, il fait partie de cette nouvelle génération d’auteurs qui sait associer le réel et la fiction avec maestria. L’auteur vit à Libreville et travaille comme cadre administratif dans une société privée de la place. Il est passionné par le cinéma et la musique. Il a à son actif deux romans : Avant l’aube paru aux éditions jets d’encres et Requiem pour une âme hantée signé également aux éditions jets d’encres en avril 2018.

Requiem pour une âme hantée ?

Il y a quelque chose de troublant dans ce titre. A l’entendre, requiem n’est rien d’autre que le repos. Ce roman est une intrigue écrite de façon cryptique. C’est le compte rendu psychologique d’un fait qui hante jour et nuit un jeune homme.

Dès le début du roman le lecteur est oppressé, l’horreur a lieu tout de suite, c’est abominable dès la première page. Un jeune homme est affaibli et captif, triste et écorché, son regard est sombre. Nathaniel le protagoniste principal est enfermé dans un lieu clôt et des voix le hantent et le ramènent dans ses souvenirs. La raison de tout cela sera expliquée au fur et à mesure et cela crée vraiment quelque chose de pétillant dans l’intrigue.

L’auteur n’a pas choisi la facilité, il n’a pas fait le roman gabonais qu’on attend sur la situation de l’amour, la femme ou de la polygamie. Il a su créer un sentiment autre que la fébrilité ; il nous entraine dans une véritable fiction digne d’un film hollywoodien. Il sort des schémas préconçus avec maestria en s’attaquant à la thématique brulante des pulsions violentes de la fin de l’adolescence à travers le passé et le présent de Nathaniel. C’est vraiment un regard intime car il s’occupe de montrer comment ce jeune adulte se voit hanté par son passé, par les coups violents de son père qui ont fini par tuer sa mère et faire de lui un véritable misanthrope, un être blessé.

Nathaniel redoute d’être la réédition de son père il s’est programmé sans avenir et ce malgré la présence d’Edmée dans sa vie. Nathaniel est constamment envouté par des pulsions violentes. Il voit tout à travers un prisme poétique, une colère très douloureuse qui poétise même l’horreur.

Dans ce texte L’auteur déshabille le mot pour être en accord avec sa sensibilité. Il fait dire au mot ce qu’il a à dire. Il utilise plusieurs formes narratives qui soulignent l’importance duale et ambiguë, d’avoir à s’approcher mais aussi de prendre de la distance par rapport au sujet de la violence, incarnée dans ce livre.

C’est une narration intimiste, l’écriture est excellente. Tout est agréable. Le suspense est immensément riche, de quoi réjouir le lecteur avide d’intrigues bien menées. L’œuvre est constituée de dix chapitres, d’un prologue et d’un épilogue.

Requiem pour une âme hantée, voilà un roman bien teinté de réalisme avec un tourbillon d’émotions. À la fin de la lecture on a l’impression d’avoir vécu un moment privilégié avec les personnages.

Je recommande plusieurs lectures du texte pour en saisir la complexité, car il est vraiment dense.

Johnny Hallyday a dit requiem pour un fou et voici que Mayft Nzaou nous donne Requiem pour une âme hantée. Trouvera-t-elle le repos ? 

Boris MACKAYAT

Références:

Mayft Nzaou, Requiem pour une âme hantée, Saint-Maur-des-Fossés, Edition Jets d’encre, 2018.

ISBN 9782354859510

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Et ma langue se mit à danser de Ysiaka Anam

13 Mai 2018, 04:55am

Publié par Nathasha Pemba

Z, son père, ses camarades, ses sœurs, ses ancêtres. Tels sont les personnages principaux du grand roman d’Ysiaka Anam. Il est essentiel de distinguer ici beau et grand car si le roman est beau, il est avant tout grand, parce que malgré son petit format, il est dense et très pertinent. C’est donc dans sa densité que se situe sa grandeur.

 

Z ici c’est la narratrice, celle qui parle de ce qu’elle a vécu et ce qu’elle vit encore sur ses origines et son rapport à autrui. Elle touche aussi la question ambivalente du complexe des origines.

Et ma langue se mit à danser explore plusieurs thèmes : l’identité, les origines, la race, la femme, la place du père en Occident, la famille, les rencontres, mais aussi et c’est ce qui me semble essentiel, le désir d’émerger par l’invention de soi. C’est ce désir d’avancer qui fait de ce roman, à mes yeux, une œuvre positive et non contestataire simplement. D’ailleurs la posture de l’œuvre n’est pas dans la revendication; elle est dans le regret certes, mais elle manifeste la volonté d'avancer de la part de la narratrice :

 

Aujourd’hui, je ne sais pas encore faire une pièce unique où tout tiendrait parfaitement ensemble. Mais j’apprends à rassembler mes fragments. Je les recouds ensemble, avec mes doigts toujours aussi maladroits. Ceux-là je les regarde maintenant avec beaucoup de bienveillance : je sais par où ils sont passés.

La vie peut retrouver un ordre : j’ai repêché les lettres de mon alphabet

 

 

L’histoire se déroule entre la France et un pays d’Afrique de l’Ouest que la narratrice choisit de taire. Elle, c’est Z, cette fille noire dont les parents ont choisi un jour d’immigrer en France. C’est à l’âge de cinq ans qu’elle quitte le pays. Elle y revient deux fois, mais ne sent pas particulièrement attachée à cette terre. Elle se sent presque perdue parce que si elle a du mal à se sentir française parmi les petites blanches, elle a du mal à se reconnaître dans ce pays. Quand elle est enfant, elle veut s’exclure de la société. Ses parents ne communiquent ni sur l’origine, ni sur l’exil ni sur le nouveau lieu de vie. Elle finit par vivre une honte dans sa relation avec sa langue, car à force de ne pas exercer cette langue d’origine, elle sent qu’elle la perd peu à peu. Elle l’illustre au moyen des contes qu’elle raconte. Pour réveiller la conscience et faire renaitre l’espoir. Le premier conte parle d’une mère qui va à la recherche de la langue de son enfant. Le deuxième c’est cette fille à la recherche de la langue de son père, et le troisième ce sont deux personnes, un homme et un enfant, qui marchent vers l’inconnu et qui ne communiquent pas mais qui vivent des expériences insolites. La narratrice place les langues dans les forêts, derrière les rochers comme pour montrer qu’elles n’ont pas disparu ; mais que l’histoire les a cachées et que si on ne fournit pas quelques efforts, elles risquent de se perdre définitivement.

 

Un jour à l’école, une enfant lui a dit » : « Tu ne peux pas jouer avec nous parce que t’es noire ». Cette phrase qui a continué à résonner en Elle a contribué à la rendre malheureuse, à vivre une misère personnelle puisqu’en famille, le silence est tel qu’elle ne voit pas comment en parler.

 

Prise en tenaille entre le monde dans lequel elle vit et ses origines, Z choisit la solitude.

 

De même qu’elle a été dépouillée par l’immigration de sa langue, de même Z se sent en quelque sorte dépouillée par le regard d’autrui. Elle veut se définir elle-même, mais elle ne s’en sort pas. Entre les Noirs et les Blancs, elle a besoin de se créer une place. Même si elle s’éloigne du monde, elle sait que ce n’est que grâce à l’altérité qu’elle peut se prendre en charge. Le retour sur soi par la solitude est donc une sorte de thérapie.

 

Z raconte le silence de son père qui après avoir perdu son travail a perdu aussi la parole et la puissance. Il vit désormais dans un silence que nul  ne comprend en famille. Il y a aussi l’attitude de la mère qui se résigne à tout accepter comme une fatalité. En un mot la vie familiale ne semble pas propice pour aider Z à vivre pleinement sa vocation humaine puisqu’elle finit par faire comme ses parents : se taire.

 

Si le titre du livre de Ysiaka Anam semble se limiter à la langue, ce roman, selon moi, est avant tout une dénonciation des nombreux silences qui s’installent parfois dans la vie des Immigrés. Le complexe de l’origine, le manque de communication entre parents et leur progéniture, l’enfumage de l’histoire des origines, les fausses idées véhiculées, le refus de l’intégration alors qu’on a choisi d’immigrer…

 

Alors que je préparais la critique de ce roman, un jour dans le bus, Un groupe d'ados est entré dans le bus. Ils n'avaient pas l'air d'avoir de quoi payer leur transport. Ils ont passé environ cinq minutes à parlementer avec le conducteur. Finalement ils ont pu s'assoir. Ils faisaient tellement de bruit que je m'apprêtais à dire au chauffeur de les calmer un peu. J'ai entendu l'un d'entre eux questionner son ami noir « En dehors du français quelle langue parles-tu? ». Le jeune garçon a hésité avant de dire « Le congolais ». Ce qui n'a pas de sens en réalité. Puis l'autre a continué : « Mais comment se fait-il que tu parles le français ?... est-ce ta langue ? ». Sa réponse toute timide: « Nous avons aussi de la famille en France ».

 

Cet épisode m'a fait penser à Et ma langue se mit à danser. Un livre qui, selon moi, est une succession de hontes dont se sent envahie la narratrice: honte d'être noire, honte de ne pas bien connaitre sa langue d'origine, honte d’oser... Mais un roman sur l'invention de soi, puisque cette honte finit par devenir un tremplin pour une certaine prise de conscience. C'est pourquoi je considère que ce roman est aussi un appel aux parents qui doivent fournir des efforts pour apprendre non seulement les langues d'origine aux enfants, mais aussi pour leur apprendre l'histoire, parce qu'à partir de la colonisation, nous sommes devenus francophones, et donc on peut bien ne connaître que le français surtout si l'influence du milieu y joue un rôle, mais qu'on n'a pas à rougir de cela... le français c'est notre langue... nous autres francophones. Et on n'est pas obligé d'avoir de la famille en France pour parler le français, puisque toutes nos études depuis la maternelle se font en français... la colonisation fait partie de notre histoire; sans l'exalter, nous devons apprendre à faire avec, parler cette langue sans nous renier… décider si l’on veut, d’apprendre d’autres langues.

 

 L’immigration voulue ou non qui dépouille, dénude, écorche et déclasse, force l’immigré à repenser sa place dans son nouveau lieu de vie. Dans certains cas, il se voit presque contraint à accepter ce que la terre d’accueil lui impose. C’est le cas du père de Z. C’est parfois le prix à payer lorsque l’on décide de partir. Le père pense parfois que son silence est un salut pour ses enfants. C’est ainsi que pour ne pas déranger la nouvelle vie, il se gomme lui-même de la vie des siens et de la sienne. Or le fait de s’ôter ainsi fragmente le lien familial qui aura forcément des retombées sur la vie sociale de sa famille.

Dans la tradition africaine où l’homme est quasiment considéré comme l'Omnipotent et l'Omniscient, s’extraire ainsi de sa vie de famille est l’une des plus grandes douleurs qui touche parfois son orgueil de mâle, de mari et de père. Personne ne peut s’imaginer alors ce qui se passe dans son cœur. Cette exclusion peut être apparentée à une diminution de soi. C’est alors que la fin du roman d’Ysiaka me paraît essentielle : changer de monde c’est parfois consentir d’épouser la culture du nouveau monde sans toutefois renier la sienne, puisque l’être humain est un ensemble de possibilités. Il est donc nécessaire d’accepter sa nouvelle condition et de se créer sa place et pour trouver cette place, se réinventer pour se trouver. En somme, il faut se battre.

Quand on lit un tel roman, on se dit qu’on aurait voulu que l’auteur développe un peu plus ses idées, qu’elle entre dans les détails ou qu’il soit un peu plus volumineux. Pourtant, Ce qui fait, l’originalité de Et ma langue se mit à danser, c’est son intensité dans la peinture de certains visages comme celle du père ou encore de cet ami haïtien qui vit le complexe des origines, mais qui est dans une posture toute particulière, rancunière et victimaire. Il y a aussi les immixtions des membres de la famille qui m’a paru nécessaire. Il y a aussi le style particulier qui fait que ce roman soit à la charnière de plusieurs genres.

 

Je le recommande vivement et remercie les Éditions La cheminante pour la collaboration.

 

Nathasha Pemba.

 

Référence, 

Ysiaka Anam, Et ma langue se mit à danser, Ciboure, La Cheminante, 2017.

 

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Aimé Éyengué: Fleuvitude et Francophonie-Part 2

2 Mai 2018, 18:14pm

Publié par Juvénale Obili

 Juvénale Obili: Pouvez-nous dire un mot sur la littérature québécoise et le Fleuve ?

 

Aimé Éyengué Eh ben : La littérature québécoise est comme le Fleuve, parce que son peuple est comme le Fleuve… Si donc le peuple québécois est comme le Fleuve, sa littérature ne peut qu’être comme le Fleuve elle aussi, sachant que la littérature c’est le miroir d’un peuple, comme j’ai pu vous le faire remarquer dans notre échange.

 

Juvénale Obili: Qu’est-ce qui vous fascine le plus dans le projet de la francophonie ?

 

Aimé Éyengué: Ce que tous les locuteurs du français ont en commun : la langue ! Quel atout puissant que celui d’avoir une seule et même langue en commun, où puiser des pépites d’or et des richesses insoupçonnées de plusieurs peuples disséminés sur la face de la Terre, dans toute la diversité culturelle possible ! A l’instar des eaux, qui n’ont pas de frontières entre elles, les peuples partageant la même langue ne devraient pas avoir de frontières entre eux : plutôt, ils chemineraient comme le Fleuve, tous solidaires, en direction de la mer, l’ouverture, à la rencontre d’autres groupes linguistiques de la planète Terre, comme le fit Cartier, sans visa, en abordant les rives de Kanata ou Diego Cao, sans visa toujours, sur l’embouchure du fleuve Congo… Et plus tôt ils le feront, mieux ce sera !...  Car la langue en commun peut être perçue comme un pont solide et indéboulonnable entre deux cultures différentes, comme deux rives du même fleuve, la langue devenant aussi le fleuve lui-même… Peu importent les conquêtes et les douleurs du passé, il faut bien assumer ce passé commun, ce passé en commun, chacun y prenant sa part de responsabilité : d’autant que même avec le Fleuve, il y a aussi eu des douleurs et des pleurs, qui maintenant font partie de son histoire et du décor… que l’on repasse par la Fleuvitude, pour ne pas retomber dans les mêmes travers que par le passé, question de devoir de mémoire : pensons en rapport entre le breton et le français, ou de l’occitan et le français… Il n’est pas question de faire disparaître les autres langues au seul profit du français, mais de les faire se cohabiter allègrement, tout en Fleuvitude… pour un enrichissement mutuel…

   Je me souviens encore qu’il y a dix ans, jour pour jour, je lançai, tous azimuts d’ailleurs, au cours d’un forum international, à Brazzaville, une pétition en bonne et due forme sous l’égide de l’association culturelle AGORA, pour recueillir des signatures en vue de soumettre à l’OIF une demande d’établissement d’un visa de libre circulation pour leur citoyens des Etats membre de l’Espace Francophone, pour favoriser la circulation des personnes de manière équitable et en toute liberté dans cet espace… D’autant plus que, comme je l’ai toujours soutenu, l’identité des peuples est d’abord culturelle et non politique ! Pourtant, faute de signatures conséquentes dues au manque de soutien logistique certainement, ce projet est demeuré en état de plan jusqu’à ce jour…

 

Juvénale Obili: Et aujourd’hui ?

 

Aimé Eyengué: je pense sincèrement que la Francophonie du 21ème siècle devrait mettre à profit la Fleuvitude pour aller dans ce sens de l’ouverture réelle au sein de l’espace francophone ; autrement, elle ne restera qu’un vœu pieux, sans concrétisation dans les faits, ni matérialisation dans la réalité… du point de vue de diverses sensibilités intellectuelles d’origine africaine, qui voient l’Afrique payée en monnaie de singe… Je pense qu’elles n’ont pas tort de le penser d’ailleurs…

 N’oublions surtout pas que la Francophonie institutionnelle est née de l’effort d’un poète de la Négritude, l’illustre Senghor, poète et chef d’Etat africain, qui, derrière cette vision noble, postulait pour le dialogue intégral des cultures, avec le concept de la civilisation de l’universel, qui, comme j’ai fini par le réaliser, est la Fleuvitude, que Senghor avait anticipée, visionnaire… pour aller au-delà du Noir, donc de la Négritude… Et, le passage, de la Négritude à la langue, dans cette dimension des choses, est, à mon sens, une Fleuvitude… à bien y discerner… 

    Enfin, pour que la Francophonie ne se transforme pas définitivement en désillusion du siècle pour les peuples, et en une simple machine budgétivore du politiquement correct sans états d’âme, il faudrait bien qu’elle puisse réellement manifester sa franche solidarité en direction de nombreux peuples francophones qui croulent abandonnés sous le poids des libertés humaines fondamentales qui ne sont pas respectées dans leurs pays… Ce, au moyen d’une présence massive du débat d’idées sur ces territoires et sur leurs libertés fondamentales, notamment la circulation des écrivains et intellectuels des pays où les droits humains fondamentaux sont réellement respectés dans l’espace francophone en direction de ces autres pays… Car le vrai soutien se trouve dans les batailles culturelles à gagner entre citoyens du même espace linguistique et non dans les prêts financiers aux gouvernements…

   Que vaut la Francophonie, si les peuples qui partagent une même langue n’apprennent toujours pas à mieux se connaître vraiment, au-delà des intérêts politiques, donc culturellement ?

 

Juvénale Obili: Quel lien entre la Fleuvitude et la Francophonie?

 

Aimé Éyengué: Je pense que la Fleuvitude peut servir à toutes fins utiles dans le sens de ce dialogue réel entre les cultures, non seulement au sein de la Francophonie, mais également sur le plan des cultures multiples de notre Planète… Pourvu que l’on y prenne conscience tous, en étant tous volontaristes, et de bonne foi surtout !… C’est bien ambitieux, me diriez-vous ; mais ce n’est pas de l’utopie : c’est une ambition réalisable, si nous nous tenons tous main dans la main, avec la langue comme trait d’union, en plus de la raison naturelle, c’est-à-dire, le bon sens, pour véhiculer les valeurs de paix et du mieux-vivre-ensemble entre tous les peuples de la Terre. C’est d’ailleurs la mission que se propose d’accomplir la Fleuvitude en définitive : ‘‘Si vis pacem, para bellum’’. En fait, il faut savoir anticiper les guéguerres… Une pensée attribuée au plus célèbre président des Etats-Unis de l’Histoire dit : « A toujours vouloir étouffer les révolutions pacifiques, on rend inévitables les révolutions violentes. »

 

Juvénale Obili: Quel est le plus gros préjugé que vous souhaitez annihiler sur la littérature africaine ?

 

Aimé Éyengué: Qu’elle n’est que pour les Africains ! Voilà le plus gros préjugé à faire dissoudre illico presto dans la mer… (Rire). Tout comme les eaux n’ont pas de frontières entre elles, les littératures n’ont pas de frontières entre elle non plus. Mais que voyons-nous comme scénarios humains ? Des oligopoles en embuscade sur la culture : donc sur le commerce des idées !… érigeant des ‘‘ghettos’’ et des ‘‘zones de non-droit’’, des littératures fréquentables et des non fréquentables… la peur au ventre, en n’essayant juste de retarder les échéances de réveil des peuples mûrs prêts à découvrir le pot aux roses pour dévoiler sa supercherie en vue de le mettre au poteau rouge, que dis-je, le marquer au fer rouge (Rire).

  Ainsi, par ricochet, il serait très regrettable si, par malheur, il existait quelque-part (je ne dis pas qu’il y en a mais je suppose simplement pour anticiper les gros préjugés) sur notre seule et même planète Terre couvée des courants d’eau, donc enveloppée de Fleuvitude, quelque sensibilités intellectuelles allergiques à l’ouverture, qui fissent cette erreur historique monumentale de penser en 2018 que la Fleuvitude serait congolaise ou africaine parce qu’elle a été conçue par un Congolais, au point de les pousser à regarder ailleurs au lieu de lever l’ancre vers l’universel qui fit couler beaucoup d’encre pendant le 18ème le 19ème et le 20ème siècles, alors que que le 21ème siècle subit criminellement, dangereusement et de plein fouet les replis communautaires et nationaux à n’en point tarir, comme les divisions fatales et les déchirements à cause des idéologies dangereuses de l’intolérance souvent en ‘‘ismes’’, comme le racisme, l’hégémonisme, le barbarisme, le révisionnisme, le négationnisme, le chauvinisme, le nationalisme, le tribalisme, l’intégrisme… et le nombrilisme ou l’ethnocentrisme en isthmes d’égoïsme, de protectionnisme, de machiavélisme et tutti quanti…

  Il ne faut pas nous parler de mondialisation que lorsqu’elle arrange l’ailleurs et non l’Afrique, qui bien souvent ne fait que subir ses méfaits, à bien des égards irrémédiables pour certains d’entre eux, depuis qu’on la théorise à hue et à dia…  Heureusement que je ne suis ni Jacques le fataliste ni un adepte des identités meurtrières

   C’est pourquoi, d’ailleurs, je pense que notre planète a tout à gagner et rien à perdre en jetant tout son dévolu sur la Fleuvitude au 21ème siècle, et cela, au-delà du fait littéraire, bien sûr, mais en partant de la littérature sans frontières, comme je l’ai déjà souligné : la littérature étant le miroir des peuples.

   

Tenez, le tout nouveau et plus jeune président de l’histoire de la célébrissime et durable cinquième république française n’a-t-il pas dit lors de sa campagne électorale pour dissuader quelque nostalgiques aux relents racistes sur les bords : ‘‘La Culture française c'est un fleuve qui se nourrit de multiples affluents.’’ ?  Voilà la Fleuvitude assumée hors d’Afrique… au nom de l’universalité des pensées ou réalités universelles en interdépendance culturelle… Ne reste plus qu’à transformer l’essai… (Rire)

   Ce n’est pas pour rien que je ne me sens aucunement froissé pour ma part en faisant mienne, par exemple, la pensée du célèbre poète portugais, Torga, qui a pensé l’esprit d’ouverture à sa manière en nous léguant une pensée très profonde stipulant que « L’universel c’est le local moins les murs. » : et c’est ce que je ne cesse de soutenir avec la Fleuvitude, en disant à tous depuis 2013 que les temps sont sur les ponts et non derrière les murs. (Pensez au Mur américain, aujourd’hui, comme au Mur le plus célèbre de l’Histoire, le Mur de Berlin, ou encore au Mur de fait entre les deux Corées, avec des vertes et des pas mûres…, etc.)  

    Bref, pour ne pas trop épiloguer, je peux vous dire, ici, ce que je ne cesse de répéter au cours des colloques où j’ai la parole : « Nous sommes tous Africains ! », et puis c’est tout. (Silence)

   Le jour où cette phrase sera prononcée par tous les habitants de la Terre avait conviction, le racisme disparaîtra de la surface de la Terre ! N’est-ce pas que l’Afrique est le berceau de l’Humanité ?...

 

Juvénale Obili: En quoi la Fleuvitude est-elle importante dans les Lettres ? Pensez-vous qu’elle soit indispensable à la littérature du XXIe siècle ?

Aimé Éyengué: La question ne se pose même pas en termes d’importance ou d’indispensabilité…

La ristourne du Fleuve

Comme celle de la Mer

N’obéit pas à la ritournelle de la fin

   Dis-je, dans Boire à la source, en reconnaissant l’éternité et  l’omniprésence de la Fleuvitude.

   C’est une évidence, qui coule de source, la Fleuvitude ! Et la Fleuvitude, est claire comme de l’eau de roche, montrant patte blanche : elle est intrinsèque à la vie des êtres humains sur terre, la Fleuvitude ; c’est une réalité qui a toujours existé depuis que l’Homme existe sur terre, mais qui n’avait simplement pas été nommée Fleuvitude avant… Nous l’avons nommée pour la rendre plus évidente, la transformer en outil de mobilisation des êtres humains, afin de mieux la vulgariser au profit de la concorde entre les peuples, en partant d’une réalité naturelle palpable, pour que des êtres humains ne se fourvoient plus en se mettant à penser à loisir que le sang qui coulent dans les veines d’autres être humains n’est pas aussi rouge que le sang qui coulent dans leurs veines à eux : le transfuseur sanguin ne regarde pas si le sang à transfuser provient des veines d’une peau blanche ou noire, mais plutôt la compatibilité des groupes, qui atteste bien scientifiquement que les groupes sanguins sont les mêmes de l’hémisphère nord à l’hémisphère sud. Le sang humain est une Fleuvitude en soi…

   Somme toute, la Fleuvitude, pour moi, va au-delà de la seule littérature littéraire, elle est présente dans la constitution même de l’Homme ; elle est présente dans la vie quotidienne, sociale, économique et politique de tous les êtres humains, au travers, notamment, de différentes habitudes, voire de différents mots et expressions courants de toutes les langues, qui, à eux seuls, sont des marqueurs ou des indicateurs on ne peut plus précis de Fleuvitude, qui nous rappellent que nous manifestons, par exemple, les mêmes émotions, en tant qu’êtres humains, peu importe la différence de nos couleurs de peau, de nos langues ou de nos lieux d’habitation : nous naissons ou mourrons tous, nous pleurons et rions tous, nous buvons et pissons tous, nous vivons et dormons tous… le Fleuve va toujours se déverser dans une mer ou un océan, comme la vie de l’Homme va de la naissance à la mort : Il n’y a pas de mort sans naissance, comme il n’y a pas de fleuve sans source, et pas de Fleuvitude sans la mer, où va se déverser le Fleuve… Ainsi de suite…

   Il y a tout un champ lexical universel qui renvoie à la Fleuvitude, même sans forcément faire mention du mot Fleuve ou Mer… Notamment, comme un précis de la Fleuvitude, il est constitué de mots comme : source, rive, riverains, jet, flot, pont, larmes, le temps qui coule, vague, quai, débarcadère, mât, poupe, ancre, bateau, pirogue, courant, affluence, confluence, émergence, plonger, bain, cours, etc. Voilà donc des mots et des habitudes illustrant la Fleuvitude…

   Une fois de plus, la Fleuvitude est un art de l’équilibre comme la vie elle-même est un art de l’équilibre : enracinement d’un côté, ouverture de l’autre et la Fleuvitude au milieu. La Fleuvitude se  trouve être le point d’équilibre, c’est-à-dire le juste milieu entre ces deux extrémités de la vie des êtres humains. Et la Fleuvitude est, dans le même temps, l’art de l’équilibre entre l’eau et la lumière, par la symétrie de l’être : l’eau, c’est la vie ; et  l’être, l’Homme, l’arbre, la terre, comme la poussière ; la lumière, le soleil (le temps, le sens de la vie, le feu des origines)… La Fleuvitude c’est le langage de la liberté par le Fleuve…

    Ainsi, je considère la Fleuvitude comme étant le courant des courants, le courant de tous les courants de l’Histoire de l’Humanité : le courant courant courant ce siècle courant… C’est le courant du millénaire… Car, pense-je, nous sommes éloignés les uns des autres, et les idéologies sont séparées les unes des autres, mais, comme des rivières, les fleuves les font se converger, notamment sur un même point de convergence, le dénominateur commun de tous les êtres humains : le fait d’être humains tous ; la Fleuvitude, c’est le fait d’êtres humains, de leurs factums.

Il faut être juste un peu gonflé sur les bords, pour ne pas s’en apercevoir, en ne faisant juste pas un peu attention à ce qui se passe autour de nous, juste ou à peine un tout petit peu loin de nos chevilles… Tout être humain, de bonne foi, saurait reconnaître cela sans ambages ni jambages, quasiment à tout âge… (Rire)  

   Partout sur terre c’est bien évident que : Si tu vois un Fleuve, c’est qu’un arbre n’est pas loin ; si tu vois un Arbre, c’est qu’un Homme n’est pas loin ; et c’est cela la Fleuvitude ! Rien d’autre que cela, le plus simplement possible ! La Fleuvitude dans son plus simple appareil, la Fleuvitude dans son domaine de définition. C’est pas sorcier !… (Rire).

    Le 21ème siècle est le siècle de la Fleuvitude : j’entends par là aussi la communication, les moyens de communication en synergie, à l’instar du réseau social du siècle… Facebook… Ainsi, l’avenir de l’Humanité est dans la Fleuvitude.

   Je ne cesse de le dire aux oreilles hospitalières que le 18ème siècle a été le siècle de la Pensée ; le 19ème siècle, le siècle de l’Economie ; le 20ème siècle, le siècle de la Politique ; et, le 21ème siècle est le siècle de la Communication, des confluences de tous les siècles précédents, donc, le siècle de la Fleuvitude… Et comme je me plais de plus à dire : Live-and-See… Aim-and-See… Think-and-See… Work-and-See… Write-and-See… Laugh-and-See… Love-and-See… Like-and-See… et Stand-and-See !… Alors, Wait-and-See !  C’est ma part de réflexion !...

 

Juvénale Obili: Quel est votre livre préféré en 2018 ? Pourquoi ?

 

Aimé Éyengué: Les larmes du Fleuve, un recueil de poèmes du poète congolais Diaf Brikriyan, paru aux éditions de la Fleuvitude ! Parce que c’est un cri de cœur, en direction de l’Humanité,  l’expression d’un S.O.S pour sauver l’enfance, venant tout droit des entrailles du Fleuve :

« N’avortez pas un sourire

                   Surtout celui d’un enfant »,  dit-il.

Ce poète jeune plein d’avenir est la preuve évidente du passage déjà réalisé de la Fleuvitude, comme sur un pont, à la génération qui vient après la mienne : il m’impressionne énormément par la puissance, la profondeur et la justesse de son propos, que j’assimile à beaucoup d’endroits au propos comme le fleuve de l’illustre et courageux écrivain congolais, Sony Labou Tansi (disparu à 48 ans, en 1995), que nous ne manquerons pas d’honorer cette année d’ailleurs, à l’occasion de la célébration des 65 ans de la littérature congolaise, dans tous les pays où vit une importante communauté congolaise… Fleuvitude oblige !

 

Merci.

 

Propos recueillis par Juvénale Obili

 

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