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Le Sanctuaire de la Culture

Zoartoïste et autres textes de Catherine Gil Alcala

29 Décembre 2017, 19:48pm

Publié par Nathasha Pemba

Catherine Gil Alcala effleure les genres littéraires différents: Nouvelle, théâtre, poésie. Plusieurs de ses textes ont été adapté au théâtre.

Quand j'ai reçu le livre, j'ai pensé à Zoroastre; Ce titre m'a paru ambigu mais je me suis dit qu'il y avait un certainement un grand message derrière ce titre. Le titre est la carte d'identité d'un livre et j'imagine qu'il signifie quelque chose.  C'est une pièce de théâtre composée de quinze miroirs qu'on pourrait appeler "scènes" dans un autre contexte. Zoartoïste en est le personnage principal. Plusieurs autres personnages définis par ces attitudes l'accompagnent. On parle de la mort, des dieux, des anges, des créatures mythologiques.

 

"Jaillissement des hallucinations entre les dents, je fume l'herbe catherinaire.
Je m'avance au centre du théâtre pour faire le récit de ma colère.
Un fil scintille dans un labyrinthe viscéral, des hommes sidérés déambulent dans les rues interminables d'une ruche.
La main d'or d'un non-mort brandit la carte zéro du psychopompe... je chevauche un zébu en décomposition dans les profondeurs de la mer... 
Le crachat du lama signe ma naissance...
Je marche sur la tête vers un point scintillant, sur un double chemin qui mène vers la vie et vers la mort au même instant" 

...

La deuxième partie du livre intitulée "Autres textes" contient des textes poétiques où l'auteur aborde plusieurs thèmes entre autres celui de l'amour ou de la reconstruction de la personne. le vocabulaire est mystérieux avec des saveurs d'érotismes. Les titres sont la preuve de cette empreinte mystérieuse qui caractérise les textes: La Frousse de l'Amour Fou et la Mort ; Rit un Nadir ; Obscuration Ancienne; Jeu t'aime...

Le style de Catherine Gil Alcala est particulier, mais très prenant. Je vous invite à découvrir ses écrits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nathasha Pemba

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Louenas Hassani: l’Autre est essentiel dans l’accomplissement de soi.

18 Décembre 2017, 05:34am

Publié par Nathasha Pemba

Bonjour Louenas, comment vas-tu !

 

Disons que contrairement à bien du monde sur cette planète, je n’ai pas trop à me plaindre. Je vis dans un pays où parler ne mène pas en prison, où écrire est un acte citoyen comme tant d’autres, où manger à sa faim et avoir un toit sous sur sa tête n’est pas un luxe. Franchement, il serait indécent de me plaindre quand je sais que près de 40% des êtres humains n’ont pas l’eau potable à la maison et des millions d’hommes et de femmes vivent avec la peur obsessionnelle et paralysante de la bombe qui peut arriver à tout instant et décimer tout ce qu’ils ont de plus cher au monde.  

 

Dès les premières lignes de ton roman, on est saisi par quelque chose : une violence inouïe. Au début, j’ai cru qu’il s’agissait d'une circoncision qui se pratiquait dans un cadre illégal. Plus tard j’ai compris qu’il s’agissait d’un innocent qui avait volé parce qu’il avait faim… Cet innocent était face à la barbarie des adultes qui s’étaient approprié la justice divine.

 

« HEIN MON FILS, TU SAIS POURQUOI ON TE LA COUPE ? »

 

Oui, tu as tout à fait raison. Au fond qu’est-ce que la dictature, qu’elle soit céleste ou terrestre, si ce n’est de spolier l’humanité de son innocence. Et il n’y a pas mieux pour incarner cette déshumanisation que de mettre l’enfance à l’épicentre du drame. Affamé, le chérubin ne faisait que se débrouiller pour avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Mais voilà qu’il est pris la main dans le sac et que son geste attente à quelque chose de plus complexe, à une violence paroxysmique faite d’État ou de Dieu et qui au fond n’a rien d’humain : la barbarie au nom du ciel. Le garçon est désarmé, n’a personne pour le soutenir, d’autant plus qu’il est un enfant illégitime aux yeux de la République. Pour ainsi dire, il n’a que son innocence comme arme ultime contre la folie humaine faite divine : il croyait naïvement que sa main repoussera ; comme les dents qu’il perdait et qu’il jetait du côté du soleil pour qu’elles repoussent, il pensait que les mains repoussaient aussi.  Cependant, au-delà de tout ça, j’ai commencé le roman ainsi pour faire se heurter la barbarie et l’innocence afin de dire l’urgence de déconstruire les discours haineux à l’instar de l’islam politique et tous ces discours populistes xénophobes, misogynes, phallocrates, négationnistes qui ont le vent en poupe partout au monde, et ce au nom d’une religion, d’une idéologie, d’une identité...  

 

 

1-Pourquoi écris-tu ? Pourquoi La République de l’abîme ?

 

Je pense qu’il est difficile d’objectiver toutes les raisons qui mènent à l’écriture. On écrit parce qu’il le faut, comme on écrit parce qu’on est passé un moment de la lecture à l’écrit ; on écrit parce qu’on a des choses à dire, on écrit comme on peint, comme on fait de la poterie, comme on chante. L’un des outils les plus puissants grâce auxquels l’homme a dompté la nature et l’a soumise sauvagement à son bon vouloir est son accès au langage pour qu’il ait la capacité d’inventer ou de faire des fictions. L’être humain a inventé l’agriculture, la nation, l’État, l’idéologie, les religions, les droits de l’homme, etc., si bien qu’aujourd’hui l’humanité est dans une certaine mesure est une communauté composée de 7 milliards d’êtres humains qui ont plus au moins un idéal commun. Ça n’aurait pas été possible sans la fiction. Le livre magnifique sur le sujet, Sapiens, une brève histoire de l’humanité, de l’historien Yuval Noah Harari, est éclairant sur la question. Et La république de l’abîme dans ce sens a juste la petite prétention de dire le monde vu d’un homme de culture musulmane ; un monde ouvert, interculturel, multiple, égalitariste, laïc et séculier, où tout être humain y a droit, une terre rêvée par les miens autrement que des lorgnettes biaisées de tous ces idéologues de part et d’autres dont les tenants de l’islam politique d’un côté et les orientalistes, populistes et adeptes des chocs des civilisations de l’autre. J’ai voulu dire que notre espace a produit de grandes civilisations comme la civilisation berbère ou la civilisation arabo-musulmane…  

 

2-Qu’est-ce que l’humanisme selon toi ?  

 

Depuis que j’ai découvert Lévinas, j’ai de la difficulté à imaginer le monde autrement qu’une responsabilité des uns envers les autres, autrement qu’une interculturalité qui laisse une grande place à l’Autre. Parce que sans l’Autre, sans le multiple, la vie ne vaudrait même pas la peine d’être vécu. On écrit pour l’Autre, on réussit pour l’Autre, on se surpasse par rapport à l’Autre. C’est l’Autre qui puise dans le meilleur en nous ; sans l’Autre à quoi bon d’avoir une belle maison, de composer une belle chanson, de peindre un chef d’œuvre, de s’habiller bien pour attirer, de se passionner pour quelque chose. Regardez par exemple le don ! L’une des questions que se sont posé les philosophes est la suivante : est-ce que le don pour le don existe ? C’est-à-dire donner sans aucune contrepartie, sans vouloir en tirer un quelconque profit. Eh bien, non, le don n’existe pas. On donne parce qu’on veut avoir une récompense ici ou dans l’au-delà, on donne parce qu’on veut une satisfaction personnelle…  l’Autre est essentiel dans l’accomplissement de soi.

 

 

3-Penses-tu que les idéologies meurtrières finiront un jour ?

 

Personne ne peut répondre à cette question scientifiquement. On ne peut répondre qu’à la lumière de ce qu’on a vécu jusque-là. Est-ce suffisant ? Personne ne le sait. Cela dit, je puis dire humblement que le pire comme le meilleur fait partie aussi de nous. Et les idéologies exclusives qui ne laissent pas de place à l’altérité existeront toujours. Elles sont un peu comme nos colères, sauf qu’elles sont plus argumentées, plus rationnalisées. On les habille de livres, de littérature, de nationalisme, d’un peu de rationalité. D’ailleurs, ces idées ne sont pas l’apanage d’une couche sociale au détriment d’une autre, d’une société au détriment d’une autre. Le monde dit musulman des années 70 était fermé politiquement, l’idéologie du panarabisme était terrifiante, empêchait et réprimait la moindre manifestation cultuelle ou revendication qui ne se dit pas arabe. Cependant, socialement, la plupart de ces États étaient plus ouverts ; il n’y avait pas une femme voilée à la manière d’aujourd’hui dans les grandes villes ; le cinéma osait aller dans des espaces aujourd’hui impossibles à cause de la censure aussi bien officielle que sociale. Comment cela s’était passé ? L’islam politique a construit sur les décombres des États nations violents qui n’ont pas réussi à transformer pour la plupart d’entre eux leur libération du colonialisme en prospérité. Les idéologies comme l’islamisme ont la capacité de réunir les masses, de construire un système rationnel bâti sur la mémoire victimaire, de détourner par exemple la cause palestinienne et d’en faire un cheval de Troie pour conquérir les âmes. Cependant, les idéologies meurtrières produisent des idéologies aussi meurtrières. Regardez par exemple le cas de la colonisation de la Palestine. J’ai traité cette question dans La coureuse des vents, notamment à travers l’amitié de l’historien israélien Schlomo Sand et de l’immense poète palestinien Mahmoud Darwich. Les progressistes palestiniens sont les victimes des islamistes et les Israéliens sont les victimes de l’extrême droite au pouvoir. Deux idéologies qui éloignent chaque jour un peu plus la possibilité de deux États vivant côte à côte.  Et quand tu rajoutes à la ratatouille un président américain fanatique, eh bien, c’est la totale ! 

 

4-Quelle action, selon toi, peut changer le monde ?

*Les manifestations ou bien l’écriture ?

J’ai répondu à une question similaire posée par une journaliste pendant une table ronde autour de ces questions : est-ce que la littérature ou l’écriture change le monde ? Elle ne change pas le monde, elle change des personnes, avais-je répondu. Si les utopies reculent de plus en plus dans le monde, c’est parce que aussi la place des livres recule, l’enseignement des humanités recule. La philosophie, l’anthropologie, la sociologie, les humanités en général sont des outils qui font réfléchir. Le retour du religieux dans l’espace public est dû notamment au recul de la philosophie et de toutes ces sciences qui questionnent, remettent en cause, cherchent du côté de la raison. Alors pour changer le monde, il n’y a rien de plus puissant que l’école qui forme le citoyen de demain, en lui apprenant à raisonner par le biais de la philosophie, de la raison et on éduquant ses goûts par la littérature et les arts. Par ailleurs, changer notre rapport à la nature est urgent et est inéluctable : nous devons éduquer l’humanité désormais à se penser comme un élément de la nature et non comme une espèce supérieure, autrement dit nous devons repenser notre manière d’être, de consommer, d’habiter, etc.    

 

5-Existe-t-il une ou des civilisations ?

 

Je réponds par les outils qui me sont donnés. Je ne suis pas un spécialiste des civilisations, je n’en ai aucunement la prétention. Mais de ce que j’ai lu et de ce que je connais, je peux dire que ce que nous vivons aujourd’hui avec tous les outils produits par toutes les civilisations que nous connaissons ou pas est la somme de toutes ces civilisations additionnées.  Les civilisations précolombienne (Aztèque, Maya, Inca, etc.), chinoise, berbère, arabo-musulmane, romaine, grecque, égyptienne, africaine, amérindienne… ont toutes apporté quelque chose de plus à l’humanité. Quand des gens arguent sur le choc des civilisations, il faut s’entendre d’abord sur ce qu’est la civilisation. Un penseur comme Averroès, j’ai envie de dire, serait davantage chez lui en Occident aujourd’hui qu’un fanatique occidental né en Occident. Je veux dire que ce sont les extrémismes qui s’entrechoquent. On raconte que des traducteurs d’Averroès ont été pendus en Europe du Moyen-Âge. Par qui ? Par les fanatiques d’alors ? Pareillement, Averroès, à Cordoue, était traqué et menacé par les fanatiques musulmans de l’époque.  Mais de mon point de vue, la civilisation arabo-musulmane était d’abord incarnée par Averroès et non par les fanatiques de l’époque ; et du côté occidental, elle était incarnée par le traducteur qui posait l’une des premières briques pour sortir l’Europe de l’obscurantisme. Autrement dit, les civilisations se complètent, par contre les extrémismes s’entrechoquent.

 

6-Comment une Pensée peut-elle résister face à une Dictature ?

                                                                                                 

C’est l’un des thèmes centraux de La république de l’abîme. Les mythes traversent l’espace théocratique et résistent, les livres et la mémoire se transmettent, les arts font leur chemin dans la clandestinité, les amours interdits, les contes, l’argile, la musique, etc. Dans le roman, il y a un conteur quasi-mythique qui reconstruit l’allégorie sur la vérité de Nathan le sage ; il y a un Noé qui sauve non pas les espèces, mais la musique ; les gens cachent les livres comme des armes ; les poètes sont pendus… Je me suis appuyé sur des images comme celles-là pour dire aussi  que rien ne peut uniformiser la nature, son essence même est la diversité, la multiplicité, les innombrables possibles. La trame romanesque de La république de l’abîme va dans les tréfonds même des idéologues,  des califes, des êtres que les gens croient insubmersibles, pour les faire découvrir, dire qu’ils sont avant tout, comme nous, comme n’importe qui, des êtres fragiles, qui ont des forces et des faiblesses, et qui sont eux aussi des victimes de l’idéologie qu’ils croient parfois sincèrement venue de Dieu. Le processus de l’uniformisation de l’humanité est aussi bien simple que complexe. Prenons par exemple un grand écrivain allemand comme Günter Grass, prix Nobel de littérature en 1999. Je prends cet exemple pour simplement dire que l’être humain se complait avec n’importe quel système. Günter Grass a vécu dans la dictature du nazisme, il a raconté même qu’il a fait partie à une époque des SS ; il a vécu dans l’époque de deux Allemagne, ensuite dans l’Allemagne unifiée que nous connaissons aujourd’hui… C’est dire que la dictature n’est pas l’apanage de certaines sociétés. La dictature peut arriver à n’importe qui. Ça commence par des idées haineuses banalisées et ça se termine par un État monstrueux.  Et l’être humain s’adapte à n’importe quel système. Alors comme toute chose, la vie essaye de se frayer d’autres chemins. Je me souviens d’une expérience scientifique au secondaire, dans le cours de sciences naturelles, à Aokas, mon village en basse Kabylie. On avait planté un plant et on l’avait couvert d’un carton que l’on avait troué de côté, de sorte que la plante ne pouvait avoir accès à la lumière qu’à travers ce trou. Eh bien, la plante a poussé en formant un angle pour se diriger vers la lumière. La pensée est comme la plante ; elle pousse dans le désastre aussi. 

 

7-Ton dernier roman m’a paru mythique, légendaire, on dirait un conte philosophique. Comme je dis souvent, il faut beaucoup de concentration pour entrer dans ton écriture. Quelle est la place de la mythologie dans ton écriture ?

 

Oui, j’habite au-dessus de la mer qui a produit l’essentiel de la mythologie à laquelle se réfère l’humanité aujourd’hui. On rajoute à cela une berbérité qui se transmet essentiellement par l’oralité, notamment à travers le conte des veillées nocturnes, eh bien, on obtient une écriture qui est à la lisière en effet du mythe et de la réalité. J’ai voulu que le roman soit ainsi pour déconstruire beaucoup de mythes justement en leur opposant d’autres mythes, d’autres légendes. Quant à la philosophie, oui, j’en suis un inconditionnel. Pour moi, la philosophie est l’un des antidotes les plus puissants contre la tyrannie des idéologies nationalistes, religieuses,  ethniques, raciales, etc.  Entre le mythe et la philosophie, je crois que c’est ici que se situe l’homme : le tiraillement entre le cœur et la raison.

 

8-Le choc des civilisations, la tolérance, la religion, les dictatures, la colonisation, l’islam politique… autant de questions que l’on retrouve dans ta plume. Des questions assez ambiguës. Peux-tu nous en toucher un mot ?

 

Je me réfère souvent à Nathan le Sage de Lesssing qui a relativisé magistralement la question de la vérité. C’est une œuvre de tolérance ; bien mieux, c’est une œuvre qui dépasse la tolérance pour aller un peu et déjà du côté de l’altérité. J’ai écrit La république de l’abîme avant Soumission de Michel Houellebecq et 2084, La fin du monde, de Boualem Sansal. Contrairement aux deux romans, le mien n’essentialise pas, il est anti-essentialiste et anti-orientaliste, dans la mesure qu’il déconstruit justement la théorie du choc des civilisations de Huntington à sa manière en disant que l’égalité, la démocratie, la laïcité ne sont pas des valeurs occidentales, mais plutôt humaines et universelles et pour cause, des penseurs de tous bords, musulmans ou non, ont déjà pensé ou posé ne serait-ce que des petites briques de ce que nous considérons aujourd’hui comme des valeurs universelles. Ces sujets me tiennent à cœur parce que je crois, peut-être un peu naïvement, qu’il en faut peu pour que l’humanité s’entende, si tant est que l’on déconstruise l’argumentaire spécieux et fallacieux des idéologies meurtrières comme l’islam politique, l’extrême droite…      

 

9- Akal, le personnage principal de ton roman incarne probablement un combat ou un désir… Lequel ?

 

Akal incarne l’utopie, le rêve que la jeunesse croit pouvoir porter sur ses épaules avant de se heurter à l’implacable vérité du réel et de sa tragédie. J’aime bien une citation de Khalil Gibran : le désir est la moitié de la vie, l’indifférence est la moitié de la mort. Et Akal est un homme qui va au bout de ses idées. Les livres, les rencontres, l’amour, l’amitié, les contes, la famille, bref, une certaine humanité l’a préservé du déluge idéologique caractéristique qui a frappé le pays et qui a transformé tant de peuples en des réceptacles passifs du pamphlet et de l’oraison. En même temps, je veux dire que les révolutions telles que racontées par les poètes n’existent pas. Il y a un tas de raisons qui ont poussé Akal à la révolte.  Son parcours achèvera de le convaincre de la nécessité de la guerre, pourtant son expérience le convaincra finalement que les guerriers ne construisent pas généralement la paix. C’est le paradoxe de l’humanité. Je dirais qu’Akal rêve d’être un homme à part entière ; il considère que l’homme sans sa liberté, sans son droit d’être ce qu’il veut, sans qu’il soit considéré majeur par l’État où il vit n’est pas foutu d’être un être humain à part entière s’il n’essaye pas de changer son espace, s’il n’essaye pas de faire tomber une dictature pour qui les peuples sont des mineurs à vie qui ne peuvent avoir une pensée autonome.    

 

10-En France, c’est parti d’un hashtag #balance ton porc et ici au Québec, on parle de #Moi aussi. Toutes ces agressions expriment un mal-être qui ne dit pas son nom, Que penses-tu de la situation de la femme dans le monde ? Penses-tu qu’elle a encore une raison de se battre ? Quel type d’égalité faut-il, selon toi, pour que la situation de la femme s’améliore ?

 

Je dirais plus que jamais ; son combat et ses aspirations sont l’essence même de notre vivre ensemble. Le retour du religieux dans l’espace public et son mariage avec le capital et le consumérisme en font un être que bien des hommes n’arrivent pas à imaginer autrement que soumises sexuellement. Cette vague planétaire est salvatrice ; elle remet les pendules à l’heure. Ces gens qui se croient tout permis parce qu’ils sont puissants ne peuvent plus se permettre l’innommable. Je ne me trompe pas cependant, ce qui se passe actuellement est la preuve que l’humanité culturellement n’a pas fait un si grand chemin depuis Homo Sapiens. La culture on dirait bat en retraite encore devant la nature de l’instinct animal et bestial. Na Tachamlalt est un peu la féministe de La république de l’abîme ; elle dit un certain moment ceci  : « C’est le fanatique qui décrète les fatwas qui nous dimi­nuent ; c’est lui, lui seulement, qui à la place des tombes du cimetière a inventé la tombe du tissu ; c’est lui ma fille qui a forgé et rationalisé les morales qui font de nous une sous-espèce humaine ; c’est lui, seulement lui, qui légifère, pour des consti­tutions qui coupent nos ardeurs. Vois-tu, ma fille, comment ils rattachent notre voix, notre corps, notre marche, notre odeur à Iblis, à l’apocalypse, à la colère du ciel ! N’est-ce pas la preuve que ce sont eux qui ont construit des religions qui n’ont rien à voir avec Dieu ?...»  Et elle lui dit quelque chose comme ceci : si tu penses ma fille que c’est l’homme qui va te chercher tes droits, c’est tu n’en a rien compris !        

 

 

11-À chaque fois que je te lis je pense toujours à ton compatriote Kamel Daoud. En dehors de votre origine commune, je sais que vous ne partagez pas la même religion. Je peux peut-être me tromper, mais j’ai l’impression que vous menez le même combat. Est-ce que je me trompe ?

 

Oui, je le crois aussi. Cela dit, nous partageons la même culture musulmane. Je ne suis pas religieux, mais je suis un peu de la religion ouverte de ma mère et de mon père. Je considère que dans la religion, musulmane, chrétienne, juive, bouddhiste, etc., il y a le miel que l’on peut prendre, et il y a le fiel qui est dangereux pour le vivre-ensemble. La foi est le questionnement devant les espaces infinis ; elle est interrogative ; elle pose la question du doute, et la foi a accompagné l’homme depuis presque toujours, mais à partir du moment qu’elle quitte son espace intérieur pour s’approprier l’espace public elle devient une idéologie dangereuse qui veut uniformiser le vivant, abolir l’individu par une communauté qui cesse d’être citoyenne pour n’être que croyante.

 

12-A la fin de cette entrevue, j’ai envie de te poser une question : Qu’est ce que la Vie selon Louenas Hassani ?

 

Je te répondrai comme peut te répondre n’importe quel individu : la vie est une chance qu’il faut saisir à chaque instant, que l’on essaye de magnifier par l’art, les livres, les histoires, les discussions, etc. Ce sont ces rires, ces pleurs, ces grandeurs et ces misères qui nous rappellent constamment à notre condition d’être grandioses dans leur manière d’habiter l’espace-temps, mais d’êtres insignifiants sur l’échelle cosmologique. La vie c’est aussi sa pluralité ; l’imaginaire qui nous fait voir au-delà des êtres et des choses ; le sourire grâce auquel on conquiert l’être cher, le coup d’œil qui échographie le paysage pour que vibre l’être intérieur, la rencontre qui outrepasse la géographie, l’origine, la religion, la vie c’est la conscience que les cœurs de milliards d’êtres humains battent au fond pour les mêmes idéaux : le meilleur pour nos enfants, pour le proche et le lointain.

 

Je tiens enfin à te dire merci. Merci pour ces questions franches et qui obligent la réflexion.

 

 

 

Propos recueillis par Nathasha Pemba,

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Le visage de Noël 2

10 Décembre 2017, 22:30pm

Publié par Le Sanctuaire de la Culture

Sapin à l'accueil du Monastère des Augustines dans le Vieux-Québec. Photo prise par Nathasha Pemba

Elles sont tisseuses de mères en filles. Elles traitent des plantes du murier qui deviennent de la soie et qui après va de Mékong en Chine pour devenir des foulards ou des écharpes de marque exportés dans le monde entier. Depuis ce matin Chen court entre les ateliers. Il faut vite se dépêcher avant début décembre pour que les foulards soient prêts À Noël. Depuis plus de dix ans les choses fonctionnent ainsi. On a toute l'année pour préparer la soie, pourtant à l'approche des fêtes de fin d'année, on ne peut pas s'empêcher de courir. 


En quittant sa maison elle a laissé son fils malade. Elle est inquiète et a hâte de rentrer pour s'occuper de lui. Elle n'aime jamais le laisser auprès de la voisine qui est devenue aveugle et qui a du mal à gérer un môme de 10 ans. La voisine est déjà si gentille que Chen ne veut pas lui demander plus que ce qu'elle fait déjà. Elle est préoccupée. Si elle avait pu, elle ne serait pas venue travailler ce jour. Mais à cette période de l'année, elle ne peut pas s'absenter. D'abord elle perdrait quelques avantages, puis elle risquerait aussi de perdre son boulot. L'année dernière elle avait déjà reçu un avertissement. Elle faisait donc attention. Et puis, travailler était le seul moyen d'offrir un petit cadeau à son fils Kim. Vivant dans une situation d'extrême pauvreté avant de rejoindre sa mère à la soierie, elle sait que ce travail est tout pour elle. Cela est encore plus vrai à la veille de la fête de Noël car il lui faut contenter son fils. Cette année le petit veut un ordinateur pour enfants. Il coûte un peu cher mais Chen sait qu'elle le lui offrira quitte à se sacrifier elle-même. Elle ne veut pas que son fils manque de quelque chose.


Alors qu'elle s'active, elle fredonne en sourdine la traditionnelle complainte des tisseuses de soie de Chretien de Troyes:

Toujours draps de soie tisserons 
Et n'en serons pas mieux vêtues 
Toujours serons pauvres et nues 
Et toujours faim et soif aurons 
Jamais tant gagner ne pourrons 
Que mieux en ayons à manger 
Du pain en avons chichement 
Au matin peu au soir moins 
Car de l'ouvrage de nos mains 
Ne gagne chacune pour vivre 
Que quatre deniers de la lire 
Avec ça on ne pourra pas 
Avoir beaucoup de mets de draps 

Le nouveau Boss originaire de Floride qui n'est pas très loin d'elle vient discuter avec elle et lui raconte que sa grand-mère à lui chantait toujours cette complainte en pensant à toutes les tisseuses de soie du monde.
-C'est Chen votre nom si je ne me trompe?
-C'est bien cela Monsieur.
-Je vous en prie appelez-moi Tom.
-Merci...
-Depuis quand travaillez-vous ici ?
-Depuis que j'ai été capable de travailler, c'est-à-dire l'âge de neuf ans.
-Et quel âge avez-vous aujourd'hui ?
-29 ans
-Donc cela fait vingt ans que vous travaillez dans cette usine ?
-C'est cela Monsieur... pardon... Tom.
-Je vous en prie.
-Êtes-vous mariée Chen ?
-Non. J'ai un fils de 10 ans.
-Je comprends...
Le téléphone du Boss sonne. Il s'excuse. Chen continue sa complainte:

 


Et nous sommes en grande pauvreté 
Quoique riche soit de nos gains 
Celui pour lequel nous peinons 
Des nuits en grand partie veillons 
Et toute la journée pour gagner 
Car on nous menace de rouer 
Nos membres si nous nous reposons 
Aussi reposer nous n'osons 

 


Elle s'active. Dans cette usine, elles sont plus de 5000 tisseuses. D'ordinaire, elles travaillent plus de 9h par jour, mais à l'approche de Noël, c'est en général 16h par jour. Toute leur vie se passe à l'usine. Elles ne gagnent pas grand chose et pour les grandes familles, c'est toujours difficile de joindre les deux bouts. Mais il vaut mieux ça que rien. 


Chen continue de travailler. Alors qu'elle réfléchit sur sa situation et de celle de ses collègues, son téléphone portable qu'elle a très bien caché dans son soutien vibre. Elle jette un coup d'oeil. Il s'agit de son fils qui a dû utiliser le téléphone de la voisine.
"Bonjour maman. N'oublie pas mon cadeau de Noël".


Elle sourit et répond: "je t'aime". Elle arrête son téléphone et le replace dans son soutien gorge pour ne pas se faire prendre.

 

Nathasha Pemba

 

 

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Michel Tremblay en douze citations

8 Décembre 2017, 04:47am

Publié par Le Sanctuaire de la culture

1-Ouvrir un livre demeure l'un des gestes les plus jouissifs, les plus irremplaçables de la vie.

(Un ange cornu avec des ailes de tôle)

2-C’est un drôle de mot , succomber. C’est un mot qui fait honte après, qu’on trouve laid, mais qui est tellement différent pendant que ça se passe! Succomber quand t’es pas mariée, ça fait peur avant, t’as honte après, mais si t’es en amour, c’est tellement magnifique pendant! 

(La diaspora des Desrosiers, Tome 2 : La traversée de la ville)

3-la guerre, c’était toujours la même chose : deux gangs d’hommes orgueilleux et arrogants qui soulaient se montrer les plus forts en essayant par tous les moyens et de façon définitive de voler tout ce que les autres possédaient. Rhéauna, pour sa part, trouve que cette interprétation simpliste n’explique pas, n’excuse pas, surtout, les centaines de milliers de mort, les villes détruites, les vies brisées. Tout ça juste à cause de l’orgueil des dirigeants? Est-ce que c’est possible? 

(La traversée des sentiments)

4-Mais un double coucher de soleil, quelle aubaine! D'abord le coucher de soleil lui-même, magique, sublime, puis, en plus, son propre reflet brouillé par le mouvement des vagues, ses couleurs transfigurées par l'eau, le rouge devenu or strié de vert, l'or devenu vert bariolé de rouge, les nuages qui se regardent le ventre, qui se comparent et se jaugent les uns les autres en faisant les importants qui rivalisent de lumière, tout ça mêlé, brassé, culbuté, inversé, la moitié supérieure solennelle, impressionnante, la moitié inférieure furieuse et folle. Une fin du monde silencieuse, une symphonie sans musique.

(La Traversée du continent)

5-Je souffre au passé, vous souffrez au futur. Quant au présent, il ne nous appartient pas.

(Contes pour buveurs attardés )

6-Personne ne peut résister à l'incroyable quand il se présente.La curiosité est trop forte.Plus que la peur de mourir.

(Le trou dans le mur )

7-Ces fréquentations platoniques, si peu communes dans ce milieu où la sexualité est la plupart du temps le ciment et l’essence d’une relation, l’étonnaient et piquaient sa curiosité. Cette danse du paon à laquelle ils s’adonnaient l’un et l’autre depuis quelques jours sans oser s’aventurer plus loin avait quelque chose d’agréable et d’excitant qu’il n’avait jamais connu et qu’il avait le goût d’explorer.

(Le coeur découvert )

8-J'aime les livres, je I' ai assez dit jusqu'ici, j'aime les palper,les feuilleter,les humer; j'aime les presser contre moi et les mordre; j'aime les malmener, les sentir vieillir entre mes doigts, les tacher de café- sans toutefois faire exprès-, y écraser de petits insectes, l'été, et les dépose n 'importe où ils risquent de se salir, mais quand je vois pour la première fois un de mes livres à moi, un enfant que j'ai pensé,pondu, livré, l'émotion est tellement plus forte, la joie tellement plus vive, que le monde s 'arrête littéralement de tourner. Je ressens une petite secousse comme lorsqu'un ascenseur s'arrête, mes genoux se dérobent, mon coeur tape du pied comme ma grand-mère Tremblay sur le balcon de la rue Fabre quand j 'étais enfant, et chaque fois – ce livre-ci sera le quarantième -, je pense à maman qui n'a jamais su que j 'écrivais, qui est partie doublement trop tôt: parce que je I'aimais et parce que je n'ai jamais pu lui confier les deux secrets de ma vie, mon orientation sexuelle et... Qu'aurait-elle dit en ouvrant le premier livre de son fils qui I'avait si souvent exaspérée?

(Un ange cornu avec des ailes de tôle)

9-Pourquoi Saint-Exupéry avait-il le droit de contourner les règles si strictes de la langue française et pas moi? J'avais envie, moi aussi, de tout revirer à l'envers, de brasser la cage, de trouver une façon qui deviendrait la mienne de détourner tout en les utilisant les lois qu'on m'inculquait depuis dix ans! Et dont je respectais l'utilité sans toutefois avoir envie de les appliquer à la lettre dans un incessant ronron de phrases bien faites mais plates comme un dimanche après-midi pluvieux!

(Un ange cornu avec des ailes de tôle )

10- L’amour ne se trouve pas dans les bars, tout le monde le sait et moi, qui les ai tant pratiqués, plus que tout autre. J’avais trop joué à tomber en amour chaque fois que j’avais rencontré quelqu’un un tant soit peu intéressant, ces dernières années, pour ne pas me faire d’illusions sur l’apparition subite d’un jeune homme aux yeux noirs, libre, malheureux et honnête. J’étais à l’âge où l’état de sugar daddy guettait les professeurs de français arrivés au milieu de leur vie, et celui où on peut encore imaginer jouer les prince Charmant était loin derrière, révolu à jamais.
 
11-Draguer est devenu une occupation fort sérieuse à laquelle il faut s’adonner avec le sourcil froncé et le front plissé. En ces jours où l’allure mâle est redevenue de mise, il suffit de prendre un air mufle dans son déguisement de travailleur manuel pour voir les têtes se tourner même quand, comme moi, on n’est pas très beau.
 
12-La jalousie, cet incessant doute que rien ne peut dompter, cette maladie honteuse exacerbée par l'imagination, alimentée par rien et par tout, la rongeait, grignotait son coeur à petits coups de dents, un animal cruel aux yeux jaunes et aux dents acérées (...).
 
Le Sanctuaire de la Culture

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Bakhita de Véronique Olmi

2 Décembre 2017, 22:22pm

Publié par Nathasha Pemba

Bakhita, je la connais comme une sainte. Jamais je n'aurais imaginé que son histoire puisse faire un jour l'objet d'une fiction littéraire. C'est donc avec une grande curiosité que je m'y suis plongée.

Bakhita est une ancienne esclave originaire du Darfour. Elle est née en 1869. Elle est morte en 1947 et a été canonisée par Jean-Pau II en 2000.

Partant de ce postulat, nous pouvons donc considérer que le roman de Véronique Olmi est avant tout un roman historique avec une dimension fictive non négligeable.

Dans son enfance Bakhita a connu une violence extrême. À partir du moment où elle est capturée à l'âge de sept ans par des négriers musulmans, elle passe de maître en maître. Violée, torturée et entaillée, elle ne connaît ni la mort physique ni la mort morale. Cependant, elle va jusqu'à oublier son nom. Les trafiquants de la vie humaine la surnomme "Bakhita" qui signifie "Chanceuse".

 

"Ils avancent dans le bruit lourd des chaînes.Ils se traînent, frappent la terre de leur malheur. c'est le bruit du fer qui claque et gémit dans le vent. La longue file des épuisés et des mourants. Leurs grimaces de douleur et leurs lèvres brûlées. Leurs yeux aveugles. Leur peau déchirée. Et on dirait que ce n'est pas une caravane qui passe, mais une seule personne, une seule douleur qui pose son pas sur la plaine et l'écrase"

 

La jeune esclave garde en mémoire les tortures et les horreurs d'une marche interminable où se conjuguent misère et indignité. Lors de cette marche elle chante, mais elle fait aussi la rencontre de Binah une esclave plus jeune qu'elle.

Rachetée par le consul de l'Italie à l'âge de seize ans, Bakhita découvre à son arrivée une terre inégalitaire et où l'exclusion règne en maîtresse. Elle perçoit déjà ce qui sera désormais sa place même si elle est appelée à côtoyer les grands hommes de ce monde. Elle reçoit tout de même, grâce à son maître, une éducation.

 

"Elle est une esclave, et personne. Aucun maître, même le meilleur, personne jamais n’aime son esclave. Et elle se dit qu’un jour, la Madre, d’une façon ou d’une autre apprendra ce qu’est l’esclavage et ce jour-là, elle la punira pour avoir caché la monstrueuse existence qui a été la sienne. Une vie moins qu’une bête. Une vie qui se vole, une vie qui s’achète et s’échange, une vie qui s’abandonne dans le désert, sans même savoir comment on s’appelle"

 

Après un grand procès à Venise, Bakhita réussit à recouvrer sa liberté et décide d'entrer dans les ordres où elle se consacre au service des enfants pauvres. 

Bakhita est un grand roman et à travers cette fiction on se rend vite compte que Véronique Olmi n'a pas voulu nous présenter une énième biographie de la sainte. À partir des recherches et autres types d'investigations, elle a réussi à mêler fiction et réalité à partir d'une écriture fluide où l'on retrouve un style qui lui est particulier: des phrases brèves, une vérité qui ne sombre ni dans le pathétisme ni dans la prétention, une transmission de l'optimisme...

Le thème de l'esclavage est toujours d'actualité et c'est là où semble se situer la pertinence de ce roman qui nous enseigne que finalement, l'humain où qu'il soit, peu importe la position qu'il occupe est capable de pires choses, mais que le respect de la dignité en l'Autre reste toujours un choix possible.

Je vous le recommande.

Nathasha Pemba

 

Le Sanctuaire de la Culture remercie les Éditions Albin Michel pour leur collaboration.

 

Référence

Véronique Olmi, Bakhita, Paris, Albin Michel, 2017.

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Le visage de Noël 1

2 Décembre 2017, 20:48pm

Publié par Le Sanctuaire de la Culture

Sapin Place Sainte Foy. Photo et montage réalisé par Nathasha Pemba.

Dans la vitrine d'une boutique du centre ville de Pointe-Noire, trône un joli foulard en soie que Tchimbakala veut à tout prix offrir à sa tante la veuve Tchizinga. Depuis la mort de ses parents Tante Tchizinga s'occupe de lui. Elle est tout pour lui et à chaque fois qu'une occasion se présente, il veut la contenter. Depuis la mort de son époux, elle est de plus en plus triste et Tchimbakala sait qu'un foulard lui ferait énormément plaisir. Il espère qu'avec ce foulard, elle restera à la mode, qu'elle pourra l'utiliser pour protéger son cou, pour mettre du style sur son sac ou encore pour le mettre autour de sa taille.


D'aussi loin qu'il se souvienne, sa tante a toujours été une femme élégante et pleine de bon sens vestimentaire. Le foulard en soie est pour lui un accessoire important de la femme élégante de tous les temps. c'est pour cela que, contrairement à ce que pense le commun des mortels, il considère que le foulard ne connaît pas de vieillissement.

 

Ce beau foulard beige avec des motifs rouge bordeaux semble attendre là son futur propriétaire. Personne ne peut imaginer combien il est fatigué d'être touché et palpé par des personnes qui ne veulent pas toujours de lui. La seule chose dont il se souvient simplement c'est qu'il est parti de la Chine et qu'avant de devenir foulard il est passé par plusieurs mains. Il est fatigué et veut se trouver sur un cou. Il lorgne les passants, mais il est presque sûr depuis un certain temps que le jeune Tchimbakala le prendra avec lui. C'est d'ailleurs son plus grand désir. Depuis que Tchimbakala s'arrête devant la vitrine en comptant ses pièces de monnaie, le foulard l'admire et apprécie son sens du sacrifice.

 

Entre son pantalon bleu foncé et sa chemise kaki, Tchimbakala est certainement un élève d'un des collèges de la place. LTG ou JFT probablement.

 

Le foulard se souvient d'ailleurs que l'autre jour une grande dame que tout le monde appelle "Maman kilo" voulait à tout prix le prendre avec elle. Il avait prié et s'était accroché sur l'épingle qui le retenait sur le support de la vitrine. La maman Kilo s'était lassée et avait promis de revenir le temps qu'elle aille faire quelques courses au Casino. Elle n'est plus jamais revenue. 


Une autre dame est passée. Elle a caressé le foulard avec ses superbes doigts et a déclaré:
-Je veux m'offrir cette merveille à Noël.
-Désolé madame. Il est déjà consigné, avait répondu gentiment le vendeur.
C'est ainsi que le foulard n'est jamais parti. Mais il est très anxieux car Noël approche et il a peur de se retrouver entre d'autres mains que celles de Tchimbakala.

 

Les gens passent. Les gens repassent.


Un groupe d'Asiatiques, des Chinois probablement, entre dans la boutique. Ils parlent une langue que tout le monde trouve bizarre. Mais le foulard comprend très bien ce qu'ils disent. En réalité ils admirent le placement de la boutique et espèrent l'acheter un jour pour vendre des produits Made in China. Le plus âgé des chinois est étonné du regard que posent sur eux les vendeurs de la boutique. Il dit à ses amis qu'il se sent très mal à l'aise dans cet espace. Il les invite à s'en aller. L'un d'entre eux fait le tour des étalages et s'arrête devant le foulard. Il ne le touche pas. Il semble réfléchir. Puis il rejoint ses amis. Ils s'en vont.


Le soir approche. Tout le monde s'active. Le foulard est un peu triste parce qu'il n'a pas vu son ami Tchimbakala. Noël approche, il veut qu'il le prenne.

 

À suivre... dimanche prochain.

 

Nathasha Pemba

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