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Le Sanctuaire de la Culture

Un film français de Zogo Awoundza

2 Juin 2020, 23:25pm

Publié par Nathasha Pemba

Il y a des titres qui font sourire.

Le titre de ce roman en fait partie.

Un film français…

Il faut être ressortissant d’une ex-colonie française pour comprendre le sens d’un tel titre. J’ai le souvenir de mes amies qui, adolescentes, se moquaient souvent des films français : la table, les vins, le fromage… mais aussi les causeries.

Les films français, de notre enfance, avaient cela de particulier : l’art de la table et de la causerie.

 

Cependant, on n’oublie pas les grands succès du cinéma français avec de grands acteurs comme Louis de Funès, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon…

Fausse idée…?

 

«Un film français» est un roman qui a été publié en 2019 aux éditions Iwari. Il s’agit d’une histoire d’amitié autour d’une bande de cinq amis : Kate, Elessa, Patrick, Ada et Chantou. Cette amitié est née autour de leur intérêt commun pour la danse traditionnelle «Medzang». Ils se sont rencontrés au cours d’un atelier autour de cet art. Depuis lors, ils ne se séparent plus. La séance mensuelle de cinéma est devenue le lieu de l’affermissement de leur amitié. Ils se réunissent tous les derniers samedis du mois, pour visionner ensemble un film. L’un d’entre eux, Elessa, celui qui possède une fibre high-tech est chargé de préparer le film et de le télécharger sur Internet.

 

Pour la réussite de cette rencontre, chaque membre du groupe a une tâche à accomplir.

 

L’histoire se déroule dans la ville de Yaoundé.

Comme la plupart des jeunes de leur environnement, leur préférence en matière de cinéma s'oriente vers les fictions américaines. Pourtant, le jour du rendez-vous, alors que tout le monde est psychologiquement prêt, Elessa se rend compte que le dossier du film est vide.

 

«Les regards de ses quatre amis montraient qu’ils étaient complètement abasourdis, décontenancés. Jamais une telle situation ne s’était présentée. Elessa gardait toujours pour lui, jusqu’au dernier moment, le secret des films à regarder. Bien évidemment, Kate, son conseil cinéma était dans la confidence. Très rarement, les cinéphiles avaient été déçus par ce processus de sélection. Il est vrai que le secret échappait parfois au dieu Elessa qui le révélait après moult supplices d’Ada, douée et très perspicace au jeu de la torture émotionnelle.»

 

Des discussions s’en suivent pour décider de la suite à donner à la soirée, même sans film. Kate propose un film français qui se trouve dans sur sa clé USB : Deux poids deux mesures. Devant l’hilarité de ses compères, elle est obligée de se justifier sur la présence d’un fil français dans ses fichiers :

«Ce n’est pas moi. Je ne regarde pas ces films français, nia-t-elle. Je lui ai prêté ma clé l’autre jour (…); elle aime les films français contrairement aux gens normaux».

 

Tout le monde est d’accord sur une chose : personne n’aime les films français.

 

Avec une aisance affable, Zogo Awoundza définit ses personnages par ce qu’ils sont dans la société. La majorité est issue de familles moyennes, et  Chantou, est la seule qui est issue d’une famille riche. Son père est Général dans l'armée camerounaise. Il les définit aussi par leurs discours. Si le titre du film français ne semble pas intéressant au départ, la discussion qu’il finit par susciter est d’une vérité implacable : la question de la femme. L’auteur soulève des questions importantes sur la condition de la femme dans la société africaine, notamment de la manière dont elle se perçoit elle-même et de la manière dont elle est perçue par les hommes. L’écriture vive met en face du lecteur plusieurs conceptions de l’émancipation de la femme.

 

En effet, pour certains personnages masculins du roman, la femme camerounaise est elle-même responsable de sa non-considération par l’homme, car le fait de dépendre financièrement de l’homme fait d’elle une esclave potentielle, car comme le dit l’adage «la bouche qui mange ne parle pas».

 

 Le rôle de l’homme dans l’émancipation de la femme est également sondé. Ces hommes qui vivent avec des femmes, mais qui les subissent et ont du mal à tolérer la réussite de ces femmes. Ces hommes qui demeurent des ennemis des femmes : l’inimitié dans le mariage ou dans les relation professionnelles. Les discours sont édifiants :

 

«Vous voulez vous mettre au même niveau que les hommes, c’est ça? Commencez par refuser d’être achetées comme des marchandises sous le fallacieux prétexte d’une dot. C’est bien connu, celui qui paie décide. (…) Nous y voilà. Une femme sur le même pied d’égalité qu’un homme. Et puis quoi encore ?! Ça sonne même mauvais français ça : égalité des sexes. (…). D’abord nous l’avons plus longue, plus utile et plus forte. La nature ne s’est pas trompée dessus. Les chromosomes X et Y ça te dit quelque chose? (…). Pour ta gouverne, une femme n’a d’intelligence que celle de son homme.»

 

Les filles présentes ont beau se défendre, les hommes, en l’occurrence Patrick, les chosifient et les ramènent à une réalité parfois vraie, parfois méprisante. Elles le traitent de misogyne. Il pense qu’il a raison. Il pense qu’un homme qui a de l’argent peut disposer d’une femme comme il le veut. Pourtant Chantou qui est la fille d’un homme riche pense qu’elle doit largement profiter de la chance d’aller à l’école pour trouver un travail et devenir une femme indépendante.  Ada par contre affirme : «Je ne suis pas prête à rester assise à attendre qu’un homme me donne tout, sans me montrer qu’une quelconque utilité en retour. Je ne suis pas une assistée».

 

Bientôt, la discussion devient passionnée. Néanmoins, si les cinq amis ont l’art de passer de l'état de douceur à l'état d'agressivité dans le langage, ils ont aussi le pouvoir de se calmer pour s’écouter sans forcément s’accorder.

 

La thématique de la femme  occupe une place essentielle dans ce roman. Les avis sont partagés certes, mais la porte demeure ouverte à la réflexion, car il est difficile de tout rendre à partir d’un court texte comme celui-ci. Zogo Awoundza raconte ça et là des histoires qui éclairent les positions des uns et des autres sur la question de la responsabilité féminine dans la société. Les expressions camerounaises sont très présentes dans le roman.

 

L’habileté et l’art du détail sont appropriés, la construction, explicite et bien définie, de protagonistes très sûrs d’eux caractérisent la plume de Zogo Awoundza : dialogues, portraits, introspections, querelles, possibilités. Tout est précis et chaque épisode est à sa place. Les cinq amis, au-delà de leur divergence, conservent ce qu’ils ont de plus précieux : l’amour des uns et des autres. À partir d’un fait divers, l’auteur invite son lecteur à une réflexion profonde sur la question de la femme, du couple, de la famille et de l’amitié.

 

Je vous recommande la lecture de ce roman.

 

                                                                     Nathasha Pemba

 

Références:

Zogo Awoundza, Un film français, Paris, Iwari, 2019.

 

Commenter cet article

Emma 03/06/2020 09:32

Un roman qui ne donne pas vraiment envie. On se croirait repartis dans les années 1960.

Nathasha Pemba 03/06/2020 15:25

Il y a plusieurs angles à découvrir... même si dans certaines sociétés aujourd'hui, la femme n'est, malheureusement réduite qu'à cela.

Emma 03/06/2020 09:30

C'est quand même surprenant ce genre de débat. J'ai l'impression de revenir aux années 1960.
La misogynie se ressent au niveau du personnage qui considère la remise de la dot comme l'achat d'une personne. On sent un partisan du moindre effort.

Nathasha Pemba 03/06/2020 15:25

En effet, dans le roman, il es traité de misogyne... Patrick.