Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Sanctuaire de la Culture

Les aubes brumeuses de Doris Kelanou

16 Juin 2020, 06:50am

Publié par Nathasha Pemba

De retour dans son pays, après plusieurs années passées en France, Marie-Ève est confrontée à des croyances traditionnelles qu’elle juge dépassées et injustifiées dans un univers globalisé. Elle organise sa vie autour de son travail et sa famille, jusqu’au jour où elle rencontre Tomi, un homme assez particulier et mystérieux dont elle tombe éperdument amoureuse. Particulier parce qu’il ne sort qu’à partir de 22 h et mystérieux, parce qu’ils doivent se séparer dès quatre heures du matin. Tout fonctionne normalement jusqu’au jour où Tomi Mfumu-Nsi annonce à Marie-Ève qu’il voyage, le lendemain, pour une semaine. Malheureusement, il oublie ses lunettes dans la voiture de Marie-Ève. Qui décide donc, le lendemain, de s’aventurer dans le quartier de son petit ami qu’elle ne connaît vraiment pas espérant le trouver avant son voyage. Tomi était surnommé Tchingui-mutu dans son quartier, ce qui donne un certain sens en vili (On pouurait dire Kou Tching'=attendre ; mutu : personne. La personne qui attend ou la personne qu'on attend; presque impotent. Cela dépend de la prononciation et du sens que l'auteure donne aussi). C’est un surnom particulier qui traduit une certaine réalité et qui peut éventuellement avoir un autre sens. Devant l’étonnement de la maman de Tomi, et à la vue de celui-ci, elle se rend compte qu’elle a été victime d’une machination surnaturelle, un arnaque mystique… de la part d’un enfant malformé qui avait le don d’ubiquité. Un mystère, en somme, car Tomi (Tchi-tomi) en vili signifie «enfant portant une malformation» avec pour caractéristique principale, une tête spécialement énorme et un corps chétif ; un corps rachitique, en plus d’être un attardé.

***

 

Dès la première page, on découvre le style de Doris Kelanou : sonore, gracieux et poétique. La poésie ce n’est pourtant pas ce que l’on retrouve dans les manières de traiter Marie-Ève, atteinte de démence et qui doit obéir aux ordres du prophète sans rechigner. Rechigner, c’est ce qu’a toujours fait Marie-Ève face aux croyances traditionnelles. Cependant, ayant perdu l’essentiel pour rechigner (la voix), elle observe et obéit.

 

 

«Ma mère m’a toujours mise en garde contre mon incroyance face aux réalités d’ici, contre mon culot démesuré pour oser la juger doctement et tenter de les corriger, mais je ne l’ai jamais prise au sérieux (…). Je trouvais d’ailleurs ridicule que tout le monde ici se laisse embrigader dans une espèce de paranoïa collective dans laquelle ils se complaisaient.»

 

 

Le premier chapitre de ce roman qui s’ouvre sur un titre détonnant, Babel, nous plonge dès le départ dans un suspense intenable, tant on a envie de tout lire rapidement pour connaître le fin mot de l'histoire.

 

Portant ses propres soucis comme la non-connaissance de son vrai géniteur ou la trahison de son petit ami (Tomi), Marie-Ève a toujours vécu en femme libre d’esprit. Avant cette histoire de prise de bec avec les mystères de la tradition, la narratrice vivait tranquillement sa vie et s’accommodait de son existence entre son travail et sa vie normale de jeune femme. Et voici qu’après avoir sombré dans les irrationalités, le prophète qui la délivre lui révèle qu’elle est porteuse d’une mission : écrire pour conserver le patrimoine pour les générations futures.

 

La narratrice prend la tradition par sa matrice ; c’est-à-dire par là où la tradition se tient dans sa culture : le matriarcat. Dans cette culture, la femme-mère est essentielle (elle est Dieu), c’est l’Omnipotente, l’Omnisciente. C’est ce que lui rétorque sa mère lorsqu’elle lui demande qui est son véritable père :

 

 

«Laisse les choses comme elles sont, ma fille. La quête de la vérité n’a pas toujours les vertus escomptées. La paternité n’est pas importante en soi».

 

 

Les aubes brumeuses conte l’itinéraire d’une jeune femme souvent arrimé à celui de sa mère, de la révolte intérieure à la soumission où une autre vie n’est possible que si elle se laisse porter par la tradition. Marie-Ève raconte ainsi toute sa vie, de sa conception hasardeuse, de sa naissance lors d’un voyage et de ses deux pères ex æquo ; une histoire liée à celle de sa mère qui a toujours obtenu ce qu’elle voulait, même la liberté de sa fille.

 

Avec une légitimité vigoureuse, ce roman interroge la crédibilité des hommes dit de Dieu, pasteurs, prophètes et consorts qui s’imbriquent dans une spiritualité du hasard impossible à gérer. Il survole la question de l’éducation de la jeune fille et la puissance du féminin dans certains clans. On y retrouve aussi, au troisième chapitre, la question du racisme. Après ses études, Marie-Ève se voit refuser un poste dans une étude notariale à cause de son nom qui est étranger. Sans gêne, et sur le seul critère de la couleur de sa peau, le recruteur propose de la recommander auprès d'une compagnie d’entretien.

 

La marginalisation venant de la part de ses tuteurs, les froides passions de son compagnon... Tout cela avait fini par mettre Marie-Ève en face d’une vérité qu’elle s’était souvent refusée à voir : tout n’était qu’illusion. Quand le racisme s’empare de l’amour, rien n’est plus possible :

 

«Marc Leblanc me passait au crible à longueur de journée et me trouvait soudain pleine de défauts. J’étais subitement devenue trop noire pour lui. Mon nez plat le dérangeait. (…) Mon derrière était trop rebondi et charnu pour Marc…»

 

Au-delà de l’histoire, l’auteure de ce roman questionne la relation entre la tradition et la modernité. Elle montre que parfois l’indifférence à l’égard des traditions peut signifier la rupture avec ce que nous sommes fondamentalement. Elle l’explique avec sagesse, douceur et franchise. Son écriture séduit le lecteur. Cependant, l’essentiel ne doit pas être perdu de vue : l’équilibre dans tous les domaines de la vie est nécessaire pour vivre. Ce roman qui peut être lu d’un trait happe son lecteur par son histoire à la fois émouvante, prodigieuse, éducatrice et révoltante. On s’y mire : cette histoire de démence et cette mission de commémorer l’histoire constituent l’existence singulière de la narratrice, mais c’est une existence qui pourrait aussi être la nôtre entre désespérances et espérances, entre recours et retours à l’authenticité. Ce sentiment d’avoir été manipulés, trahis dès notre conception…

 

 

heartLe salut par l’écritureheart

«C’est un livre qui parle du choc des cultures. Avec quels yeux nos enfants africains mondialisés regardent nos réalités africaines, nos mœurs? Quelle est leur perception de nos traditions, de notre culture?» confie Doris Kelanou dans une vidéo. Elle a écrit l’histoire pour la postérité, un peu comme Marie-Ève la narratrice qui a reçu la mission de pérenniser la mémoire. Dans une culture souvent taxée d’exclusivement orale, cette histoire est essentielle, parce qu’elle invite les Africains à ne pas se contenter de raconter oralement, mais aussi d'écrire. Dans certaines situations, l’écriture peut être une voie de salut et parfois seuls les livres peuvent nous aider à sortir des situations. Si la culture s’inscrit en nous en toute éternité, les origines ne doivent jamais être effacées. Il faut écrire la tradition pour sensibiliser, rappeler, mais aussi pour éviter que certaines tragédies ne se répètent.

Je vous recommande la lecture de ce roman

Nathasha Pemba

Doris Kelanou, Les aubes brumeuses, Pointe-Noire, Les lettres mouchetées, 2020, 14 euros.

Commenter cet article