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Le Sanctuaire de la Culture

Errance de Mattia Scarpulla

27 Juin 2020, 23:10pm

Publié par Nathasha Pemba

« Durant mon entretien, Mark a la mine contrariée, comme s’il se méfiait lui aussi de sa méthode psychanalytique. Qui ne me plaît pas. Je me protège par le silence quand Mark aborde mon passé italien. Silence, résistance, mauvaise foi, blagues sarcastiques. Là, c’est fini, Mark m’élimine instantanément du concours du meilleur chômeur. Il conclut notre entretien par :

-Que tu le veuilles ou non, tu es Italien. Tu devrais l’écrire dans ton curriculum vitae. Sinon, durant les entrevues, ils seront étonnés par ton accent »

 

L’accent... c’est ce qui demeure quand on est immigré. Il est constitutif de notre être originel. L’accent c’est notre matrice culturelle. Dans le cas de Stefano ici, l’accent rejoint tout le tumulte intérieur qu’il vit. Changer de nom, de ville, de pays ou de nationalité, partir sans dire au-revoir, n’enlève rien de ce que nous sommes fondamentalement. 

 

Avoir des mots et la méthode de dire l’exil intérieur, ce peut-être pour un écrivain, l’itinéraire d’une vie, mais aussi une catharsis. Certains essaient et n’y arrivent pas toujours. Ce n’est pas le fait d’une défaillance de talent ou d’inspiration, mais c’est parce que dans la situation d’exilé, le risque de tomber dans la victimisation nous guette souvent et l’écriture peut devenir le lieu de la mauvaise colère où en tant qu’exilés, nous ne nous sentons pas accueillis, alors qu’il n’y a pas d’accueil sans volonté d’intégration. Et il n’y a pas d’intégration sans enracinement dans sa culture originelle. Un immigrant heureux, c’est celui qui n’a pas cherché à effacer ses origines.

 

Pourtant, il existe plusieurs manières de narrer l’expérience de l’immigration. Dans Préparation au Combat[1], une ode à la province du Québec où habite l’auteur, tout en mentionnant son expérience italienne, il touche les points essentiels sur la possibilité de coexister dans un positionnement multiculturel. Ce recueil de nouvelles est une autre voix, toute positionnée que l’on retrouve chez Mattia Scarpulla, une voix qui s’impose au fil de chaque nouvelle. Ce qui n’est pas le cas avec Errance où le problème de l’exil est plus individuel, plus intimiste, plus ancré, plus douloureux, plus sensible. C’est une persécution comme le signifie Pasquale Guaragnella dans un article que je cite dans la langue d'origine :

 

 

« una persecuzione di natura personale, politica, etnica, religiosa, economica, non solo per chi decide di andarsene, ma anche per chi sceglie di non fuggire dalla propria terra, costretto a vivere in un regime che lo rende senza patria nella propria patria di origine »[2]

 

 

Avant de s’exiler, Stefano a vécu comme un apatride dans son pays et c’est là qu’a commencé son exil intérieur. Son expérience d’exilé est une profonde souffrance parce que tout le monde rêve de vivre en paix dans sa propre contrée et partir pour une injustice sociale est souvent difficile à digérer. Certains s’en sortent, d’autres demeurent hors d’eux jusqu’à la fin de leur vie. C’est donc une lutte interne entre l’identité originelle et l’identité "à venir" qui reste difficile à ingérer, à lier dans un autre part non désiré.

 

Errance est un roman de 338 pages qui se lit avec délectation et un profond questionnement. Surprenant... on peut le dire de ce roman qui se structure de manière assez particulière entre le passé, le présent, le passé passé, et l’avenir à venir. Un labyrinthe comme le stipule la quatrième de couverture. Ce qui semble saisissant dans cette pérégrination extérieure, c’est la fixation (par une instabilité apparente) intérieure, car en réalité Stefano (ou Bruno) n’a jamais quitté l’Italie hanté qu’il est par Erica, l’histoire politique de son pays et la mort précipitée de ses parents.

 

Sophie, comme une transition, est présente dans l’histoire, mais elle demeure consciente que l’amour qu’elle ressent pour Stefano demeurera pour elle à travers leur fille Élisa. Sophie, c’est un peu comme la Nausicaa dans l’Odyssée lorsqu’elle accueille Ulysse et lui ouvre non seulement la porte de son cœur, mais aussi celle de sa famille (des secrets d’une famille de gangsters à Marseille). Courageuse et généreuse comme Nausicaa, Sophie accueille Stefano. Elle comprend que Stefano n’est pas encore prêt parce qu’il doit faire la paix avec lui-même. Il y a dans son attitude et dans ses paroles une manière de prouver à Stefano qu’elle sera toujours là pour lui.

 

« Bon voyage, notre hôte ! Au pays de tes pères, quand tu seras rentré, garde mon souvenir ! Car c'est à moi d'abord que devrait revenir le prix de ton salut. »[3]

 

 

La toile de fond du roman

 

L’Italie : Turin.

La France : Paris d’abord, puis le havre, puis Brest.

Le Canada : Québec et la communauté italienne.

L’histoire italienne qui continue de malmener Stefano malgré sa position et son changement d’identité.

***

 

Stefano s’interroge intérieurement sur son rôle et sur sa part d’engagement. Entre souvenirs et incertitude du futur, il tente une existence pour essayer d’être avant tout lui-même. C’est avec tout le courage certainement que Stefano presque dépité, découragé, mais pas fermé sur l’avenir, rapporte son histoire : son adolescence turinoise entre l’engagement de ses parents et leur mort ; la fuite de l’Italie avec Érica, l’engagement d’Érica, la rencontre de Rebecca et la volonté de puissance de ses parents ; la rencontre de Sophie, le changement d’identité ; la naissance d’Élisa le désir de retourner sur le banc de l’école… Et le Québec.

L’amour de Sophie, la naissance d’Élisa et la vie de famille, la fille à la recherche de son père illumine l’arrière-plan du roman et lui donne, malgré les difficultés de l’exil, un pouvoir romanesque.

 

Stefano exhume dans son itinéraire, l’expérience intime et familiale dont il demeure nostalgique. Demeure constant chez lui cette impression de n’avoir pu rien faire et une certaine mélancolie.

 

Heureux qui comme Ulysse : Retour à Turin

 

Au fil de sa pérégrination, Stefano décide de rentrer à Turin. Ce retour à la patrie (quoique temporaire) est très importante dans la vie de tout exilé parce que c’est comme un lieu de re-naissance pour se fixer vers d’autres objectifs. Homère l’illustre très bien avec Ulysse (L’Odyssée) dont le retour symbolise la réconciliation, la reconnaissance, la re-fondation, l’humanisme, mais aussi la bravoure et surtout l'à venir. En effet, il a fallu du courage à Stefano pour oser re-faire la route de Turin.

 

Stefano est-il obsédé par ses origines ou bien lutte-t-il simplement pour que son essentiel ne meure point ? Au Québec, va-t-il continuer à habiter le passé en fermant la porte au présent ?

 

 

Le père et la fille

 

Le père et la fille renouent sans colère et sans rancune. À travers leurs échanges téléphoniques et épistolaires, ils comprennent tous les deux que la présence physique est nécessaire pour repartir sur de nouvelles bases. Élisa traverse le monde pour aller à la rencontre du père. Le rôle est certes inversé, mais cette étape fait partie de la re-naissance et de la rédemption des deux. Ce dernier chapitre est très intime, très personnel parce qu’on retrouve des lieux empreints de culture italienne comme un restaurant chargé d’histoire : le restaurant Pizzéria Da Pasquale.

***

 

Mattia Scarpulla est un écrivain des origines, de l’enracinement, de l’empreinte et du vivre-ensemble. Il est une figure importante de la littérature québécoise parce qu’il pose l’une des questions les plus importantes qui structurent cette province : être avec. L’être avec ou le vivre-ensemble est constitutive de l’écriture de Mattia Scarpulla de même que l’est son style. J’aimerais pouvoir (oser) dire qu’en plus d’être très italien, il est aussi très québécois, proche du monde de la diversité comme on le découvre dans les lignes de ce roman. Il essaie de trouver ce qui d’aujourd’hui pourrait apporter la lumière à hier. Il écrit pour conserver le passé, mais aussi pour transmettre parce que la vocation du passé est toujours d’éclairer le présent, un peu comme avec l’Ancien et le Nouveau Testament. On retrouve dans ses écrits, à travers Errance, une utopie intelligente, comme chez la plupart des écrivains : cette volonté d’enseigner en relatant le temps, pour lui attribuer une immortalité.

 

Je recommande ce roman.

 

Nathasha Pemba

Références du roman

Mattia Scarpulla, Errance, Montréal, Anika Parrance éditeur, 2020, 26$.


[1] Mattia Scarpulla, Préparation au Combat, Montréal, Hashtag, 2019.

[2] « une persécution personnelle, politique, ethnique, religieuse, économique, non seulement pour ceux qui décident de quitter leur pays, mais aussi pour ceux qui choisissent de ne pas le fuir, tout en étant obligés de vivre sous un régime qui les rend apatrides dans leur propre terre d’origine », (P. Guaragnella, « Fulvio Tomizza e la scrittura dell’Esodo » dans G. Baroni et C. Benussi (dir.), L’esodo giuliano-dalmata nella letteratura, Actes de la conférence internationale, Trieste, 28.2-1.3.2013, Pisa, Roma, Fabrizio Serra Ed., 2013, (pp.15-22), p. 15).

 

[3] Homère, L’Odyssée, VI, 133-37 (Trad. Victor Bérard)

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