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Le Sanctuaire de la Culture

Les pêcheurs anonymes 2

26 Avril 2020, 09:21am

Publié par Nathasha Pemba

Babord se définissait comme la femme d’affaires par excellence. Quand elle n’était pas en voyage, elle ne bougeait jamais de la maison. Toujours revêtue d’un survêtement vert rouge moulant son postérieur, elle recevait ses clients à la maison. Elle possédait un passeport dont le métier était « ménagère ». Mais ne faisait jamais le ménage à la maison. Au réveil… elle enduisait son visage d’un masque d’argile pour chasser, soi-disant, un masque de vieillesse mystique. Elle faisait la pédicure et la manucure. Prenait sa douche. Passait son survêtement puis s’asseyait au salon pour attendre les clients. Quand les clients tardaient à venir, elle zappait les chaînes de télévisions, la cuisse droite posé sur le dossier d’un fauteuil.

Par peur de briser l’harmonie du couple, je ne voulais pas lui adresser des reproches. Il y avait des choses que je n’avais pas envie de lui dire. Je ne lui disais rien. Je ne lui parlais pas de mes questionnements. Je la laissais s’installer et s’enfoncer dans l’exaltation de son moi égocentrique.

Les semaines suivantes, ma chère compagne fut prise de sympathie pour notre domestique. Non point par attirance sexuelle, mais pour des fins purement utilitaristes. Elle voulait qu’il m’épie plus sérieusement. Elle ne pouvait passer de journée sans l’appeler. Ce dernier devait lui donner mon positionnement. Son autre nom aurait pu « être jalouse ». Elle était jalouse à mort. Les choses se confirmèrent lorsqu’un soir, elle décida de m’imposer un style vestimentaire. Grand boubou en pagne. Je devais désormais mettre des grands boubous tous les jours. Elle m’en offrit plusieurs. Je compris qu’avec celle-là, je n’irais jamais loin. D’ailleurs étais-je vraiment fait pour vivre en couple ? Pourquoi croit-on toujours que vivre en couple est une nécessité. Un dimanche midi, Je dis à Babord que je ne voulais plus la voir. Sans plus. Elle avait, comme d’habitude tonné et cherché à savoir ce qui n’allait pas. Elle avait refusé de partir. Était allée pleurer sur l’épaule de ma maman. J’avais sorti ses affaires en lui demandant de partir. Ma mère en personne avait remis les choses dans la maison.

« Rien ne nous lie » fut mon dernier mot. Je sortis visiter des amis.

À mon retour, je l’avais trouvé là, discutant avec le vieux King-Size. Je me demandais de quoi ils parlaient. Ce vieux, célibataire ou plutôt veuf de son état, était un grand romantique qui passait son temps à longueur de journée, muni de sa vieille guitare à interpréter « Vous les femmes » de Julio Iglesias à l’envers. Il parlait très bien le français et articulait chaque mot qu’il devait prononcer. Je refusais de croire qu’il la draguait.

Mes parents, témoins de ce désordre fondamental dans mon couple n’avaient pas branché. Ils étaient là pour me soutenir, mais jamais ils ne voulaient donner leur avis. Ma mère en souffrait, mais elle préférait se taire. Elle ne comprenait pas pourquoi son fils unique avait du mal à se trouver une vie normale. Mon père m’invitait sans cesse au bar des Croque-morts pour boire. Pourtant un jour Babord s’en alla. On ne la revit plus. Elle s’empara de la moitié de mes biens.

Après son départ, je fis la rencontre d’une jeune fille. Étudiante au CETM 12 août. Magalie Moushina. Je l’aimais bien, mais je ne comprenais pas pourquoi ni comment je devins le sponsor de sa famille. Dix jours après notre rencontre, elle me posa un problème d’argent. Je le résolus. Et à la fin, je devais contribuer pour payer le loyer de ses parents. Après c’était sa maman qui était malade. Je devais acheter les médicaments. Après c’était à leur père qu’il fallait acheter des bières tous les jours. Je désertai le quartier, jusqu’au jour où, plus de deux mois plus tard, je rencontrai un jeune du quartier qui me dit que Magalie était la femme de nuit de son père. Et aussi que pendant qu’elle était avec moi, elle sortait avec d’autres hommes. Quand on entrait dans la famille Moushina on n’en ressortait plus. Sauf peut-être par la mort  ou bien amaigri, avait-il conclu.

Je crois que je n’ai jamais eu de chance avec les femmes. Éliane me manquait énormément. C’était la seule qui m’avait soutenu dans les moments sombres. Ah cette fichue dot qui a détruit ma vie! Après ce triple échec, je décidai de me consacrer à l’éducation de mes filles. Pourtant une autre expérience n’allait pas tarder. Au Lycée, j’avais trouvé une collègue attentive. Elle m’écoutait avec beaucoup d’attention. Un soir nous bûmes un verre ensemble. Elle m’invita dans un club qu’elle fréquentait depuis plusieurs années déjà.

« Ce club, disait-elle, me fait beaucoup de bien. Quand tu le voudras, dis-moi. Je pourrais t’y emmener. ».

Elle était devenue une vraie épaule pour moi. Mais comme elle était une femme, je ne voulais pas de proximité pour m’attacher encore. Je me méfiais désormais des femmes. Finalement la mère de mes enfants serait la seule que j’aurais pu retenir, ne cessais-je de me reprocher. Ma collègue croyait que j’étais devenu dépressif. Elle voulait savoir ce qui s’était passé entre temps… À chacune de nos rencontres, elle m’écoutait. Parfois, elle me regardait comme si elle lisait dans mon âme. Elle insista pour que j’aille à son club. Elle me rassura que je ne serais pas déçu.

« On ne juge personne là-bas. Tu verras ! Viens avec moi ! Ça va te changer ».

Le lendemain après les cours, je décidai d’aller à son club. Je n’en pouvais plus de rester seul. Georgine était contente. Elle s’en réjouit et me dit que tous ceux qui allaient au Club des Pécheurs Anonymes ne repartaient pas déçus. Lorsqu’on s’y trouvait on était simplement soi-même. Personne ne vous jugeait. Tout le monde écoutait tout le monde.

Pécheurs anonymes ? J’avoue que ce nom m’interrogea au plus profond de moi-même. Alcooliques anonymes… Tout le monde en parle. Mais jamais pécheurs anonymes. Pour quelqu’un qui vivait entre une diaconesse et un chauffeur de corbillard, le péché était un mot courant, non pas parce qu’il faisait du bien, mais parce qu’il conduisait droit à l’enfer. J’étais curieux de savoir ce qui se passait chez les Pécheurs Anonymes.

Après les cours, on irait directement à la rencontre. C’était non loin du restaurant La Baraka. J’ai pour habitude de me jeter à l’eau lorsque je prends une décision. Mon délire du moment était le Club des Pécheurs Anonymes. J’avais déjà beaucoup trop hésité dans la vie.

Nous arrivâmes à temps au lieu de la rencontre. Nous flânâmes devant l’océan. Nous décidâmes de prendre un verre en attendant, non loin du village des artistes. Je me sentis libéré et bien dans mon âme. Le soleil se couchait et les belles couleurs qu’il renvoyait nous enveloppèrent. Georgine me prit par la main. Elle me guida vers le lieu de la réunion. Juste en face de la mer. Plusieurs nattes y étaient étalées. Les gens arrivaient au fur et à mesure. Tout le monde se déchaussait. Nous nous assîmes en forme poisson. Chacun prit la parole quand vint son tour. Chacun relata son expérience. De ce qui l’avait conduit au club et d’un acte posé que les autres avaient commencé à appeler péché.

On m’expliqua les fondements du club (tout le monde peut commettre une gaffe, mais stigmatiser le péché est fatal). Le mot d’ordre est « tu ne jugeras point ». Les principes sont la fraternité entre les membres et le secret de cette fraternité. De cette fraternité découlent l’entraide, l’obligation du travail et l’obéissance. Le club est un espace de sociabilité. Le recrutement se fait par cooptation. Il se fonde sur des rites initiatiques. Chacun se réfère à un secret marin et à l’art de pêcher. Tous sont au même niveau. Personne ne commande personne, ne condamne personne. Il n’ y a ni étapes ni degrés. Le club est incompatible avec la religion à cause de l’interdiction du péché. Aux pécheurs anonymes, tout le monde pèche. Un fois coopté, on n’a pas besoin de parrain. 

J’étais renversé. Secoué. C’était une secte. Ça m’étonnerait que ce soit un club de fraternité. Mon proviseur et quelques-uns de mes collègues étaient là. Deux ou trois lycéens également. Quelques autorités de la ville. Les hommes politiques et des médecins. Même le journaliste le plus compétent que j’apprécie aussi est là. Je pensai que ma collègue était une femme très puissante dans ce groupe. Dans le monde des ténèbres aussi. Elle était tellement quelconque le jour. Je ne comprenais pas pourquoi elle marchait toujours à pied. J’eus envie de courir et de lui demander comment elle avait fait pour venir dans ce trou empoisonné. Elle n’était déjà plus là. Elle devait être en train de cuisiner les mets. J’écoutai tour à tour les membres du club.

Celui qui prit la parole en premier était un ex pilleur. C’était un homme politique ancien directeur de campagne d’un ancien député. Il avait volé l’argent de la campagne. Les enfants du député l’avaient envoyé en prison. Taxé de pécheur et rejeté par tout le monde, il s’était senti seul. Dépouillé de ses biens, la fraternité des pécheurs l’avait soutenu. Il se sentait renaître, selon ses mots. Le deuxième, un colonel qui avait commis l’adultère en trompant son épouse, une sœur en Christ devenue sœur créatrice de crises de couples. Son pasteur lui avait dit de ne pas avoir des rapports sexuels avec son épouse, mais sachant ce qui se passait là-bas, il avait décidé de mettre sa femme à l’épreuve en cocufiant le pasteur avec son épouse légitime. Sa femme l’avait attrapé et l’avait dit au pasteur. En rentrant un jour à la maison, il avait trouvé ses enfants et sa femme avec des pancartes le stigmatisant. Il avait récupéré ses bagages et avait été recueilli par un ami, membre des « Pécheurs anonymes ». Il était devenu membre lui aussi.

Plusieurs témoignages des membres me firent comprendre qu’en fait tous les membres du Club étaient des récalcitrants par rapport à l’ordre établi. Je reconnus aussi l’Abbé Ézéchias Tchakou qui s’était révolté contre l’autoritarisme de Monseigneur Makambo, l’évêque de notre région.

Après que tous eurent témoigné, on me demanda, en tant que nouvel arrivant, de parler de mon expérience et de ce qui m’y avait conduit. Je parlai de ma vie, mais surtout de ma quête de sens. Je leur dis qu’à une époque j’avais l’impression que ma vie ne tenait qu’à un fil. À force d’échec le besoin d’exister autrement s’était imposé à moi. C’était une évidence. Je voulais réorienter ma manière d’appréhender l’existence et les faits de l’existence. La bonté de Georgine qui m’avait conduit vers eux. Tout le monde m’applaudit. On me tendit une espèce de médaille en guise de souhait de bienvenue. Il était inscrit sur la médaille : PPA. Un filet et une canne à pêche étaient marqués dessus. On m’en donna la signification. Pécheurs et Pêcheurs Anonymes. Je demandai le pourquoi du deuxième pêcheur. On m’expliqua alors qu’après avoir discuté des réalités que le monde appelait pécheurs, une autre de leurs activités était la pêche. Planche de salut. Chaque frère ne devait pas mourir de faim. La fraternité était un inconditionnel du club. Ils étaient des rejetés de ce monde et ils avaient besoin de créer leur monde sans misère. Finalement ils possédaient des bateaux de pêches et étaient les plus grands fournisseurs de poissons dans toute l’Afrique Centrale.

J’étais transporté. Quelle idée ! C’était une association de pêcheurs. Je riais au fond de mon cœur. Un frère, le berger certainement, prit la parole pour dire que la pêche allait commencer. Dès que le mot d’ordre fut donné, tout le monde, sauf moi commença à se dévêtir. On m’expliqua que la nudité était le symbole de l’innocence et de la pureté. Je ne sus quoi faire à ce moment-là. Malgré l’effort pour ces pêcheurs pécheurs à se montrer simples et accessibles, ils avaient l’art de m’inquiéter, comme tous les groupes occultistes qui aimaient créer une sorte de faux mystère autour d’eux en parlant d’initiés de non-initiés. Et cette médaille. Ces cannes à pêche ! Ce culte de la mer ! Chacun, dans toute l’expression de sa nudité, prit sa canne à pêche. L’arrière train tourné vers les bosquets et le devant tourné vers la mer. On les distinguait à peine, le ciel s’étant obscurci. Il faisait un calme surréaliste. On entendait plus que quelques légers bruissements des vagues timides de la mer. J’hésitais encore, car je ne comprenais pas pourquoi on devrait se déshabiller et pêcher à cette heure de la nuit. Nus comme des vers de terre.

Je demeurai pensif. Un air de désespoir venant de très loin m’envahît. Après cette escapade inqualifiable, que me restait-il encore ? Je pensais trouver mon bonheur dans ce lieu, mais je n’en étais plus très sûr. J’invoquai les mânes du fond de mon cœur. Je voulais qu’ils m’aident à sortir de cette situation.

Alors que je réfléchissais sur mon sort, une main froide recouvrit mes épaules. Une voix masculine très puissante me dit : « C’est à ton tour d’aller pêcher cher frère ».

Nathasha Pemba

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