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Le Sanctuaire de la Culture

Les pêcheurs anonymes 1

24 Avril 2020, 08:21am

Publié par Nathasha Pemba

Je n’aime pas me plaindre. Je pense toujours que mes soucis me concernent personnellement et c’est à moi seul de trouver mes solutions. Mais je suis arrivé à un point de non retour. Je me suis rendu compte que si je ne m’ouvrais pas, je craquerai. C’est donc à cet effet que ne voulant pas me confier à mes parents, j’ai décidé de me lier d’amitié à l’une de mes collègues. Je ne savais pas où cette relation allait me mener, mais je voulais vivre. Discuter. Parler. Tout le monde l’appelait Mademoiselle Georgine. Je me suis donc dit qu’elle était célibataire. Même si je ne projetais pas une relation amoureuse. La savoir seule me rassurait.

Je me demande si les parents en donnant des noms à leurs enfants oublient qu’il y a des noms que ceux-ci sont obligés de porter malgré eux. Nguema est mon nom. Laurent est mon prénom. Nguema était le meilleur ami de mon père Tchiloemba. Le premier était croque mort, le deuxième était chauffeur de corbillard. Je ne suis devenu ni l’un ni l’autre.

Ma mère est une diaconesse. Elle trouve des solutions pour tout le monde, mais jamais pour les membres de sa famille. Notre cour familiale n’est jamais vide. On y rencontre différents types de personnes. Des filles venant chercher des bénédictions pour trouver des hommes ou des enfants, des hommes politiques venant chercher la recette magique pour mourir au pouvoir. Maman vend aussi des beignets avec de la bouillie et du tangawiss. Ses adeptes de la beignerie l’appellent affectueusement « Mama Gâteau ». Les mauvaises langues du quartier disent même que la saveur exceptionnelle de ses beignets est le résultat d’un mélange d’eau des « mvoumbi » avec de la levure chimique d’Alsace. L’eau des mvoumbi c’est de l’eau recueillie après le bain des personnes décédées à la morgue. Femme de chauffeur de corbillard, elle en aurait donc le privilège. Maman est mamie gâteuse, gâter son fils et ses petites-filles est sa première vocation. Cependant elle utilise souvent le mot gâter du propre au figuré. Je suis souvent seul à en récolter les conséquences. Notamment lorsque, en plein milieu de la nuit, l’une de mes filles m’exige des beignets ou encore un plat que seule ma mère sait cuisiner.

Depuis quelques temps déjà, j’ai du mal à trouver la paix du cœur. Ce n’est pas une paix extraordinaire comme la désirent les pays en guerre. Non. J’ai tout pour être heureux. Boulot. Enfants. Même si je n’ai pas de femme à la maison. En fait je me sens habité par une sorte d’inertie qui m’empêche de partir, de quitter la demeure familiale. Parfois j’ai l’impression que je suis maudit. Mais qui donc me maudirait ? Mes deux parents sont tellement gentils.

Tous les matins, avant d’aller enseigner au lycée où je suis prof de français, j’ingurgite des beignets de deux cents francs CFA auprès de ma mère. Je ne paye rien. Elle a un cahier dans lequel elle note tout. Et à chaque fois que je veux payer ma dette, elle me dit que je lui rembourserai au paradis. Un petit thermos de bouillie de maïs accompagne ma journée au lycée. Quand j’ai fini de manger mes beignets, je prends mon chemin. Quand je suis en retard, je mange souvent en marchant. Emprunter le bus ne fait pas partie de mon crédo professionnel. Je vais au lycée à pied. Certains élèves m’ont d’ailleurs surnommé « lâcheur », une expression désignant ceux qui n’empruntent jamais les moyens de transport. Ils croient peut-être que je ne suis pas au courant. Tu m’étonnes ! Je suis passé par là ! Un professeur qui n’a pas de petit nom, ça n’existe nulle part.

Je n’ai jamais ressenti le désir d’acheter des fringues extraordinaires. Deux pantalons Jeans. Une quinzaine de chemises. Quatre paires de chaussures dont deux paires de training bien solides achetées au marché des puces de Tié-Tié font l’affaire. Une paire de sandales et une paire de mocassins pour les cérémonies. Un costume qui trône dans la garde-robe. J’ai aussi une paire de tongs datant de l’époque où j’étais encore étudiant. J’ai toujours vécu ainsi sans compliquer ma vie.

Un jour, « King Size », un vieux de mon quartier m’a demandé ce que je faisais de mon argent. Dans notre culture, les gens vivent au jour le jour. J’ai refusé de tomber dans ce piège. Nourri et logé par mes parents, tout ce que je gagne appartient à mes filles. L’argent est secrètement gardé dans un compte à la BCI au centre-ville. Je rêve d’un avenir radieux pour elles. J’ai trois filles. Et chacune d’elle est propriétaire d’un compte bancaire. Dès qu’elles sont nées, c’est ce que leur mère et moi avions décidé. À l’époque mon épouse était animée de bonnes intentions.

Je travaille deux fois plus. J’encadre des élèves en leur donnant des cours particuliers. Mon objectif c’est de réaliser beaucoup d’économies pour donner à mes enfants ce que je n’ai pas eu. Surtout que le Congo aujourd’hui en matière de formation n’attire personne.

La mère de mes enfants est l’unique femme que j’avais conduite à la mairie. Éliane. Je l’avais rencontrée à Bayardelle, puis à l’ENS. Moi, mon CAPES de philo en poche. Elle son CAPES d’histoire en poche, nous projetâmes de passer le reste de notre vie ensemble. Nous nous aimions. Et dès le départ nous avions planifié de nous marier.

Quand j’ai écrit aux parents d’Éliane, la réponse s’est fait attendre. Plus d’une année. Je l’aimais. Et je voulais sincèrement l’épouser. Attendre n’était pas une transcendance pour moi. Eliane, cette femme libérée jusqu’aux os, m’avait dit qu’elle était prête à faire abstraction des tracasseries familiales. Je n’avais pas voulu. Je voulais l’honorer jusqu’au bout. Une année et demie plus tard la réponse était arrivée. Après avoir lu la lettre avec mes parents, j’avais refusé de la montrer à ma fiancée. J’en étais gêné. Mes parents et moi n’avions jamais été confrontés à ce genre de liste. Elle était impossible. Surhumaine. C’était l’empire du pire. Une télévision écran Plasma ; une antenne parabolique que ma mère appelait « antenne diabolique », une tronçonneuse, un groupe électrogène 240 KVA ; une bicyclette ; vingt pagnes super wax, douze costumes, dix millions de francs CFA… j’en passe. Ma mère qui était étonnée qu’on ne nous ait pas demandé de colas ou du vin de palme, avait réagi à chaud.

« Mon fils, je pense que tu ne dois pas l’épouser. Attends ! Où penses-tu qu’on puisse trouver de l’argent pour épouser cette personne. Même les économies de ton père, de moi-même et de notre clan réuni ne suffiront pas pour doter cette fille. Qu’a-t-elle de plus que les autres femmes ? Ceci est une arnaque. »

Mon oncle, un farceur réputé, était allé discuter avec l’oncle d’Éliane. Il espérait que d’oncle à oncle, il pouvait en sortir quelque chose de bien. Tous les deux avaient fini sur un casier de Dopel et deux dames jeannes de n’samba[1], en dénigrant leurs beaux-frères respectifs. Toute ma famille avait cotisé. J’avais hypothéqué plusieurs salaires. Je louais alors un appartement. J’y étais sorti momentanément pour repartir chez mes parents, question de faire des économies. Je m’étais endetté jusqu’au cou auprès des bailleurs de fond. Pour moi, Éliane n’avait pas de prix. J’étais prêt à lui donner même le ciel. J’avais dû prendre environ deux ans pour trouver tout cet argent.

Le jour de la dot, tout le monde était content. Selon la tradition, Éliane n’était sortie que plus tard. Elle n’avait donc pas tout vu. Mais le peu qu’elle avait vu l’avait déjà révolté. Elle avait changé de mine. Je sentais sa tension monter, surtout lorsque sa petite sœur vint lui dire : « J’espère que mon mari sera aussi riche que le tien, parce qu’il nous a vraiment enrichis, tonton Laurent». Éliane avait failli lui cracher au visage. Plus tard, elle était surprise que contrairement à nos plans de prendre une maison en commun, j’aie décidé que pour quelques temps nous vivrions d’abord chez mes parents. Elle n’appréciait pas du tout d’habiter chez ses beaux-parents. Elle aimait beaucoup ma mère mais tenait à garder ses distances. Il n’y avait pas deux cuisines chez mes parents. Pas deux douches. Pas deux toilettes. Cette promiscuité était effrayante pour un jeune couple. Elle ne pouvait le supporter, mais elle ne voulut pas le signifier le jour du mariage. Même lorsque ses nombreuses tantes vinrent l’accompagner chez nous, elle fit semblant d’être heureuse.

Deux semaines étaient passées. Nous nous étions mariés à la mairie et à l’église. Là aussi, c’était en grande pompe. Je voulais l’honorer. Un impressionnant cortège de véhicules avait envahi l’espace public, alors que nous n’avions pas de voitures nous-mêmes. Après toutes les cérémonies, la vie s’était mise à clignoter. La vraie vie allait commencer. Boulot, cuisine, humeurs de la belle-mère et tout le reste. Je sentais que mon épouse n’arrivait pas à supporter la cohabitation. Mais elle ne pouvait pas pleurer car elle avait une force de caractère hors du commun.

Je sentais que le malaise planait dans l’air.

Un soir en revenant de son travail, elle trouva la cour familiale vide. Elle était entrée dans notre minuscule appartement. Elle s’était allongée sur le lit. Le regard levé vers le plafond. Des larmes coulaient de ses yeux. Alors qu’elle pleurait en silence, elle avait perçu des voix au bas de l’avocatier se trouvant derrière la fenêtre de notre chambre. Elle s’était rapprochée et là elle avait entendu ma mère parler à une dame du quartier.

« Mon fils n’a pas épousé ma belle-fille. Il l’a achetée ».

« Achetée ? »

« Oui. Elle est une Mami Wata[2]. Son père Tati Wata[3], un détrousseur comme je n’en ai jamais rencontré du haut de mes soixante-sept ans d’âge. Larron de la première heure. Même celui qui était à côté de Jésus sur la croix était encore mieux. »

Éliane n’avait pas voulu en écouter plus. Elle était revenue s’assoir sur le lit.  Elle se sentait dévalorisée aux yeux de ma mère. Combien de gens étaient au courant dans le quartier ? Et pourquoi parlait-elle « d’acheter » ? La dot est une tradition. Retranchée dans notre chambre, pour attendre mon retour, elle n’avait plus faim. Quand j’étais rentré, elle m’avait happé, me disant qu’il était temps qu’on parte de chez mes parents. Elle ne supportait plus d’y vivre. Je ne comprenais absolument rien. Je sais qu’il y a des belles-mères un peu bizarres dans l’air, mais ma mère est très gentille, surtout qu’elle est diaconesse. Elle est tranchante mais pas insolente, encore moins méchante. Un peu de songi songi[4] oui, congosseuse[5], mais pas impolie. Mais parler dans le dos de quelqu’un fait toujours mal. Je voulus savoir si elle avait été offensée.

« Laurent, peux-tu enfin me dire ce que mon père t’a demandé pour m’épouser ? »

Je feignis ne pas l’entendre. Elle me menaça. Me répétant qu’elle se foutait du mariage et que l’idée de divorce ne l’intimidait pas. Athée, le mariage religieux ne signifiait rien pour elle. Elle voulut savoir à combien je l’avais achetée. Je connaissais assez Éliane pour savoir qu’elle était capable de tout. C’était une féministe pure et dure, d’une liberté d’esprit impressionnante. Je m’assis sur le lit, le dos tourné vers la fenêtre. Je soupirai. Je sortis un moment. Puis je revins avec une enveloppe décachetée. Je la lui tendis. Elle l’ouvrit. Elle cria.

« Ta famille n’est pas riche, peux-tu me dire comment tu as fait pour payer ces affaires que tu as données à mon père? Et cet argent ? Qui cherchais-tu à impressionner ? »

« Des cotisations et mes économies personnelles. » dis-je, tapi dans mon orgueil de mâle.

« Non. Ce n’est pas possible. Quelle économie ! Ne va pas me dire que tu avais plus de dix millions sur ton compte. Avec les vingt-cinq mille francs de la bourse de l’époque ! Ou les cent mille francs que tu gagnes maintenant ! Non ! Ce n’est pas possible ! La dot n’est pas un investissement rentable pour que tout le monde cotise pour attendre les bénéfices au retour. Dis-moi Laurent ! »

Alors qu’Éliane m’intimidait presque, la voix de ma maman se fit entendre.

« Nguemaaaa !!!!!!!!!! »

C’est ainsi que maman m’appelait. Par mon nom. Simplement ! Je voulus me lever. Éliane me barra le chemin. Elle répondit à ma mère en lui disant que nous discutions. Je me tournai vers Elle. Ses traits avaient durci. Je compris que l’heure était grave, car jamais Éliane ne s’était placée entre ma mère et moi. Je savais que si je sortais, elle pourrait s’en aller pour ne plus jamais revenir. Sans Éliane je ne pouvais imaginer ma vie. Cette fille m’habitait.

« Dis-moi comment tu as fait pour trouver cet argent et m’acheter ? »

Je ne parlais pas. Franchement je ne voyais pas par où commencer. Mon silence l’énerva. Elle se leva.

« Ok. Comme c’est ainsi, je m’en vais ».

Je me levai et saisis son poignet. Elle se débattit et se retrouva sur le lit. Je devais tout lui dire. Je ne savais pas ce qu’elle allait décider, mais je n’avais pas envie de lui mentir. Je sortis d’un tiroir une chemise cartonnée couleur verte. Je la lui tendis.

« Écoute ! Je me suis endetté. », dis-je, honteux.

« Endetté ? Auprès de qui ?»

« Des amis. Des bailleurs de fonds. Un peu partout ! Tu as tout dans cette chemise. »

Éliane s’affala sur le lit.

« Tous tes amis. Tout le monde sait qu’on s’est endetté pour se marier ? »

« Oui. »

« Oh mon Dieu ! Comme si c’était prioritaire ! » hurla-t-elle.

Elle replaça la chemise à sa place.

« Tu peux aller auprès de ta mère », dit-elle comme pour conclure.

Après cette discussion Éliane avait perdu sa joie de vivre. Ne voulant pas aller se faire humilier chez son père, elle avait décidé de faire un petit commerce pour m’aider. À coups de tontines et d’encadrement d’élèves à domicile, nous réussîmes à rembourser la dette de notre mariage. Tous les mois, après avoir fait la popote, elle venait me donner tout le reste de son salaire et tout ce qu’elle avait gagné en plus.

Deux ans plus tard, elle tomba enceinte. Les petites deux pièces que nous partagions nous suffisaient et puis, en dehors de quelques caprices infondés, nous mangions sans rechigner les repas de ma mère. Notre première fille était née. Roseline. Puis la deuxième. Prisca. Leur présence avait apporté du bonheur dans notre vie, jusqu’à l’arrivée de la troisième. Nanette.

Désormais Éliane semblait si lointaine qu’on aurait dit qu’elle n’était pas heureuse avec moi. Elle m’avait imposé l’ouverture des comptes pour les filles. Elle avait désormais peur de manquer de quelque chose.

Onze ans plus tard, nous avions réussi à éponger la totalité de nos dettes. Nous avions aussi nos économies. Éliane ne parlait plus de quitter la maison de mes parents pour aller louer notre propre maison. Elle ne se recherchait plus dans sa beauté. Elle s’occupait bien de nos enfants et de moi. Je ne manquais de rien. Mais je ne reconnaissais plus la fille active que j’avais connue à l’université. Une sorte de tiédeur s’était installée dans le couple. Je ne voulais pas imaginer qu’Éliane me trompait avec un autre homme. C’est vrai qu’elle était très proche du proviseur du lycée où nous travaillions tous les deux. Je ne savais quoi penser.

Le jour du douzième anniversaire de notre première fille, j’avais organisé un grand anniversaire dans un grand bar de Siafoumou. Le lendemain matin, Éliane était partie au boulot comme d’habitude. En rentrant dans notre chambre le soir, étant donné que j’étais revenu avant elle, j’avais trouvé un mot.

« Prends bien soin de nos filles. En décidant de nous marier, nous nous sommes peut-être trompés. On aurait dû vivre notre vie sans succomber aux conventions communautaires et familiales. Simplement et affectueusement. Mais, il a fallu ce foutu mariage coutumier. J’ai cessé de t’aimer le jour où tu m’as fait lire cette fameuse lettre. Celle où mon père m’avait vendue. Aujourd’hui j’ai eu le sentiment d’avoir remboursé ma dette. Je me sens libre désormais. Déchaînée. Affranchie. Autonome. Je ressens ce que les esclaves ressentaient quand ils étaient affranchis. Mais à la différence des esclaves, je ne veux pas continuer à vivre à côté du maître. J’ai décidé de partir. Peut-être que nous revivrons notre amour un jour. Sous d’autres cieux. D’une autre façon. Qui sait ? Dis tout ce que tu veux aux filles. Mais en bien. Qu’elles gardent cette image de moi. Je les aime plus que tout. Je ferai signe de vie. Ne confie jamais mes filles à ma famille. Tu le regretteras. La Bible dit « L’homme quittera… » Moi je dis « La femme partira si elle se sent menacée ». Tu es le seul que j’aime. Pour ton statut social, n’hésite pas à divorcer et à prendre une femme qui aime nos enfants si tu le désires. Éliane. »

Tout ça pour ça ?

Elle était partie. Je compris, peut-être trop tard qu’on ne peut pas, de nos jours épouser une femme sans discuter au préalable. Je pense que si j’avais associé Éliane dès le départ, en me plaignant par exemple de la liste de ses parents, on aurait pu trouver des solutions. La preuve, avec elle, j’ai remboursé la fameuse dette. J’ai vraiment été bête. C’est à partir de ce moment-là, que j’ai continué à m’occuper seul de nos enfants. Je continue à m’investir pour elles. Je ne songe pas à divorcer. Les choses resteront ainsi pour moi. Je pense que je n’ai pas du tout envie de me marier avec une autre femme. J’aime toujours Éliane, et j’espère secrètement qu’elle reviendra un jour.

Un soir, en rentrant du travail, je croisai dans le sanctuaire de ma mère, une dame. Elle avait les yeux fixés au sol. On aurait dit qu’elle était habitée par quelque tracasserie invisible. Le seau d’eau et le rameau en guise de goupillon posés à côté en disaient long. C’était des instruments que ma mère utilisait pour chasser les démons. La jeune dame s’était mise à parler. Son accent ne m’était pas familier. Je doutai qu’elle fut congolaise. Ce côté exotique et mûr qu’elle renvoyait me séduisit. Relevant la tête, elle m’envoya un sourire enjoliveur. Elle avait un petit visage dans un corps normal. Je n’aime pas parler de corps parfait. Il n’en existe pas à mon sens, car les jugements de goût esthétique sont très subjectifs. Cependant moi j’étais sensible à ce que je voyais. Cheveux coupés courts et yeux verts. Je n’avais jamais vu une fille congolaise avec des yeux verts. J’avalai ma salive. Je pense que je ne lui étais pas indifférent. Elle me fixa du coin de son œil gauche. Elle se leva et me proposa son fauteuil. Ensuite elle me tendit la main.

« Babord Banzoto » Vous pouvez m’appeler Babord. Dans mon quartier tout le monde m’appelle Mère Banzoto.

« Laurent… Laurent Nguema », dis-je, hésitant. Tout le monde m’appelle Laurent, sauf ma mère. Appelez-moi comme il vous plaira.

Elle sourit. Je remarquai qu’elle avait une très belle denture. C’était une femme très mûre. Sans exagération, je pensai qu’elle pouvait avoir dix ans de plus que moi. Je me demandai du fond de mon cœur, ce que ma mère pouvait lui apporter. Je lui dis que je n’avais pas envie de m’asseoir. J’étais chez moi et je ne voulais pas déranger. Je savais qu’on allait se revoir un jour.

Deux mois s’étaient écoulés jusqu’à ce qu’elle m’invite un jour. Chez ses parents. Elle habitait très loin. Quand elle me dit qu’elle venait du quartier Mpacka, je compris que quand on veut quelque chose, on peut escalader des montagnes. Venir rencontrer ma mère toutes les semaines devait être un sacrifice bien particulier. Ses parents étaient sympathiques. Apparemment des gens sans problèmes. Son père assis sur un immense tronc de baobab tenait entre ses mains un livre. La sainte Bible. Au moment de partir, il me conseilla de méditer le texte de Matthieu 7, 7. Je n’avais pas besoin de lire ce verset. C’était le verset fétiche de ma mère. Elle l’avait inscrite au fronton, juste à l’entrée de la parcelle familiale.

« Dis-moi Babord, ton père semble très chrétien. Que viens-tu donc chercher chez ma mère ? ».

« Ne te souviens-tu donc pas de cette phrase de la Bible : Nul n’est prophète chez soi ? », rétorqua-t-elle.

Elle avait raison. Je pensais à ma propre situation. À l’angoisse existentielle que je traînais depuis quelque années déjà. Je n’avais jamais pensé en parler à ma mère, encore moins à mon père. Et surtout pas à Dieu. C’était un autre type de réconfort que je recherchais.

Nos fréquentations devinrent régulières. C’est là que je découvris une de ses facettes. Pas du tout exceptionnelle, elle s’était prise de sympathie pour mes filles. Elle les tressait. Avant de séduire mon cœur, elle avait séduit ma mère et mes enfants. Quel père, ou quel homme serait-il insensible à l’amour d’une femme qui aimait ses enfants ? J’avais commencé à la regarder autrement que la fille spirituelle de ma mère. Un soir je l’invitai dans un Nganda[6]. Elle refusa avec fierté en disant qu’elle préférait prendre un pot dans son quartier. Ce qui me fit sourire. Mpacka pour moi c’était comme Ouesso pour Pointe-Noire. L’extrémité même. Mais c’était important pour moi d’y aller. C’était le signe de mon intérêt pour elle… ou plutôt de mon engagement dans cette relation que tous les deux nous ne semblions pas déprécier outre mesure.

Après ce pot, elle voulut qu’on passe la nuit ensemble. Pour moi c’était un peu prématuré, mais cela ne lui posa aucun problème. Deux semaines plus tard, elle allait, elle revenait. D’abord ce fut ses sous-vêtements qui atterrirent dans ma chambre à coucher. Ensuite deux ou trois pagnes. Puis des chaussures. Elle me dit un matin qu’elle souhaitait s’installer chez moi. Je trouvais tout de même cela un peu hâtif. Je promis de lui donner la réponse après avoir parlé avec mes parents. Elle me révéla que ses parents étaient déjà d’accord. C’était d’ailleurs son père qui lui avait suggéré de faire cette demande au lieu de faire des tours tous les jours. J’étais époustouflé. Son père le liseur de la Bible?

Devant mon air perdu, elle m’expliqua.

« Quand un homme me fréquente assidument, mon père me menace. Il estime que je ne peux plus vivre chez lui. À mon âge, une fille doit déjà être casée. C’est trop compliqué, dit-il souvent. »

En réalité, Babord n’avait jamais été mariée, mais elle avait vécu avec plusieurs hommes. Elle me confirma que je n’étais pas le premier du lot. C’est à ce moment qu’elle me sortit sa fameuse formule de vie de couple : « Yaka to fanda ». Elle me dit que c’était pratique et réaliste, parce que quand on se séparait, on n'avait pas besoin de réunir des gens pour donner des conseils. Cette expression était utilisée par les gens de son milieu pour parler des couples qui s’accommodaient de certaines réalités et acceptaient de cohabiter, en s'aimant ou pas, sans passer par le mariage. Ces congolismes me faisaient marrer en tant qu’enseignant de lettres et de philosophie. En fait j’essayai de comprendre que Babord ne m’exigerait ni dot, ni bouteille de vin. Rien. Une femme-cadeau en quelque sorte quoi ! Quel mal y aurait-il à la mettre dans ma maison, si mes enfants l’appréciaient ? Je n’avais rien à perdre. Rien du tout. Bien au contraire ! C’était tout ce qu’il me fallait. Un femme-cadeau. Après la lourde dot de ma première épouse, je ne me sentais pas prêt à investir dans une autre femme. Tant que sa famille ne m’exigerait rien, je n’y verrais pas d’inconvénient. C’est ainsi qu’elle s’était installée chez moi.

Babord n’avait rien à voir avec Éliane. Le premier écart c’était leur différence d’âge. Mais la question de l’âge n’est rien pour moi, tant que la femme est bonne et respectueuse. Deuxième écart, son niveau intellectuel. Je ne sais pas si elle était allée au-delà de la classe de cinquième. Évidemment avec une Éliane prof de lycée, l’écart était visible. La première fois que mon père avait vu Babord, il me fit pouffer de rire. Mon père est la « brutitude » incarnée. Direct, il dit haut ce que la plupart des gens pensent tout bas. Il me demanda s’il n’y avait plus de jeunes femmes à Pointe-Noire, parce qu’il trouvait Babord trop vieille pour moi. Pour lui, elle serait la réplique de ma mère en sénescence. J’avais eu envie de rire. Ma mère, assise de l’autre côté de la cuisine était en train de moudre, à l’aide d’une petite moulinette, les courges en vue du repas du lendemain. Elle s’était fâchée. Je m’étais tu pour ne pas encourager mon père à raconter davantage des bêtises. Il avait enchaîné.

« Laurent. Elle est vieille. Même moi, ton vieux père, je ne peux pas ce genre-là. Un homme doit toujours prendre une épouse plus jeune, surtout lorsqu’on a déjà vécu avec une autre femme. Et puis son prénom n’est pas chrétien. Dans le calendrier, il n’y a pas de sainte Babord».

Ma mère le regardait sans broncher. J’ose imaginer qu’il l'agaçait. Quand mon père était parti, ma mère, couteau à double tranchant, m’avait dit : « Mon fils, ton père a raison. Fais un effort. Babord est bien… mais elle ne te correspond pas. Tu as vu les plantes de ses pieds ? Elles trahissent son âge. Elle est beaucoup trop âgée pour toi. N’as-tu donc pas d’yeux pour regarder les jeunes filles du quartier ? Elles sont belles. »

Ma mère voulait que j’épouse la fille de l’une des familles les plus influentes du quartier. Laure. Une belle fille. Une potentielle Miss Congo. Une lumière. Elle rêvait. Elle me dit que je me sous-estimais beaucoup. Je manifestai un signe de désappointement et je rejoignis mon appartement. Sans commentaires. Laure, la fille dont parlait ma mère m’appelait toujours « Grand-frère Laurent. », comment pouvais-je lui faire des avances ? Je n’avais jamais imaginé.

Un jour un de mes amis qui avait raté sa vie en France, vint me rendre visite.

« Tu dragues des vieilles dames maintenant ? », s’amusa-t-il. Je ne réussis pas à lui donner une réponse. Je n’avais rien à reprocher à ma compagne. Elle n’était vraiment pas le top de la féminité, mais elle était bien. Elle n’avait pas d’enfant. Elle prenait soin de nous.

Parfois j’aimerai que les femmes me donnent des raisons de croire qu’elles ne sont pas minées par des intérêts grossiers et matériels. Babord n’attendit pas trois ans pour me montrer son vrai visage. Sa jalousie maladive  devait précipiter la chute du couple que nous formions. Déjà elle m’avait exigé de lui donner un fonds de commerce. Elle ne voulait pas rester les bras croisés à attendre mon argent. Ce que j’appréciai. Une femme qui travaille est toujours utile. Cependant ce commerce l’éloigna de nous. Elle engagea un homme de ménage qui devait s’occuper des petits travaux de la maison et des filles. J’étais dubitatif. Voir un homme s’occuper de mes filles me laissait très perplexe. Et s’il était pédophile ? Cette nouvelle situation était dure pour nous. La vie familiale devint fragile. Babord possédait désormais quatre téléphones pour appeler ses fournisseurs…mais aussi pour me surveiller. Je le sus un jour où je surpris le domestique en train de lui donner la liste des noms de mes prétendues concubines qu’il avait dérobé de mon téléphone. En retour, elle l’avait gratifié d’une forte somme d’argent.

 

Nathasha Pemba

 

À suivre

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