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Le Sanctuaire de la Culture

Le grand détour pour traverser la rue d’Alain Savary

21 Juillet 2019, 22:09pm

Publié par Nathasha Pemba

Une misère morale et matérielle caractérise Le grand détour pour traverser la rue d’Alain Savary. Néanmoins, au cœur de cette misère, le narrateur transmet l’espoir comme possibilité de la vie.

 

« Je ne serai pas écrasé », pense-t-il à 13 ans.

 

Pour le narrateur, notre situation de départ ne doit pas déterminer le restant de notre vie car il est toujours permis d’espérer. C’est d’ailleurs tout le sens du titre de son roman : Le grand détour pour traverser la rue. Il y a toujours un détour, mais l’on y arrive quand même. Lui qui a grandi à Vanier, un quartier pauvre d’Ottawa va devoir faire le détour durant plusieurs années pour aller de l’autre côté de Rockliffe park, le quartier des riches

 

De 13 à 30 ans, Charles Martin présente l’itinéraire de sa vie. Et dès le premier chapitre il attire l’attention de son lecteur en indiquant que son bébé va bientôt naître et qu’il écrit ce livre pour lui, pour qu’il comprenne d’où vient son père. Il veut dire à son bébé que sa vie à lui n’a pas été facile, mais qu’un père a toujours le choix entre proposer une vie plus intéressante à son enfant ou bien lui donner une vie médiocre.

 

J’ai trente ans. Léah est de plus en plus enceinte! C’est un choc phénoménal pour moi. Un bonheur incroyable. Je suis père sans en avoir eu un. Ni de mère, d’ailleurs. Je ressens le besoin de revivre ce que j’ai vécu enfant… et pauvre (…) J’écris ma jeunesse pour oublier le plus possible ce monde. Écrire pour oublier ? Oui! Le plus difficile à oublier est ce qui n’a pas été vécu et qu’on aurait voulu vivre. Être aimé de ses parents. Déjà, ce monde m’échappe par pans. Comme si j’avais vécu sur une autre planète. Ou comme si je m’étais réincarné ailleurs. C’est en partie le cas. (…) Oui, j’ai besoin de revivre ma jeunesse pour mon bébé qui voudra savoir lui aussi plus tard

 

Ce roman, selon moi, fait écho à cette citation venant d’un auteur anonyme : « Vis pour ce que demain a à t’offrir et non pour ce que hier t’a enlevé ». En effet, plein d’espoir et voulant transmettre l’audace d’espérer à son fils, le narrateur raconte les épisodes douloureux de sa vie dans un contexte familial et social misérable où malgré toute la misère existante, son père à lui a tenté de lui donner ce qu’il possédait même s’il s’agissait parfois des produits issus d’un vol. Le visage de la mère est absent de cette histoire. Quelques visages féminins circulent dans le roman, mais il n’y en a pas qui influencent directement la vie du narrateur. Il sera dès lors à la recherche d’un visage féminin qui l’aidera à s’accomplir sur tous les plans. Il en rencontrera quelques unes, mais ce n’est pas ce qu’il lui faudra pour bâtir sa vie. Il la rencontrera plus tard, Léah, la mère du bébé.

 

Le récit de ce roman a une visée contestataire certes, mais aussi réparatrice, car l’objectif est de signifier que par l’effort et par le refus de la misère il est toujours possible de s’en sortir. Il est donc parfois inutile de s’apitoyer sur son sort. Dans son souvenir le narrateur conserve certaines images, des amis de bonne famille ou encore de ceux qui se contentent de l’aide sociale et ne veulent pas fournir un effort supplémentaire.

 

Il ne pense qu’à être pris en charge par le système. Dans sa famille, ils sont assistés de génération en génération. Par l’Église d’abord et maintenant par le bien-être social 

 

Traduisant un malaise existentiel, le texte inonde d’une spacieuse ouverture lexicale de la souffrance, de l’abandon, de la misère, de la mort du père pour montrer que certains comportements des parents peut parfois détruire l’avenir de leur enfant. Les souvenirs sont rapportés sur base d’un flash-back complétif.

 

J’ai 13 ans. J’ai compris que la ville est coupée en tranches. Moi, je suis dans le bout le plus pauvre.  (…) Moi, je refuse de voler dans les chariots. C’est mon père qui m’a appris à le faire quand j’avais six ans 

 

Le récit tourne autour de quelques axes précis qui se recoupent : l’enfance misérable, les folies avec des amis, le visage du père, l’absence de la mère, la résolution de réussir, la réalité sexuelle, la prise de conscience permanente et l'espérance.

 

La chronologie linéaire des séquences est parfaite et détaille étape par étape la situation du narrateur. Nombreux discours imagés confèrent au roman la forme d’un témoignage poignant, vivant, d’une histoire vraie.

 

Au détour d’un mot, d’un geste, d’un regard, l’essentiel se dit. Des comparaisons inédites se tissent. Un lien surprenant éclaire une théorie complète. L’invention d’une vie surgit parfois dans l’instant d’un effluve

 

Le narrateur dénonce la cruauté de la société, la démission de sa mère qui est « partie avec un con ». Si son père n’est pas considéré comme un modèle, il lui doit du respect parce que la misère ne l’a pas fait déserter. Il est resté là pour éduquer son fils et lui donner un infime espoir sur les possibilités de la vie. On le verra, la mort de son père le tourmentera parce qu’il aurait voulu que le géniteur, même dans sa vieillesse soit fier de son fils.

 

L'identification des faits divers embellit la trame. L’histoire du narrateur est renforcée par la mobilisation des petits récits qui métaphorisent des microsomes sociaux, notamment les histoires des enfants abandonnés souvent à eux-mêmes, des questions d’orientation sexuelles.

 

 Personne n’aime saisir qu’on vient tous de quasiment rien, d’un sperme minuscule qui séjourne dans des muqueuses. C’est visqueux. C’est douteux. Et qu’on est tous expulsés violemment  

 

Le texte évolue de manière à souligner la tristesse du narrateur qui n’est ni rebelle ni aigri mais qui demeure habité par une espérance que les choses pourront changer et devront changer pour lui un jour. Il reste tourné vers le futur qu’il voudrait meilleur.

 

In fine, même s’il finit par rencontrer la femme de sa vie et se trouver une place au soleil, le narrateur pense encore aux pauvres. Et il souligne que le monde devient de plus en plus individualiste et cruel.

 

Pourquoi est-on humain avec les chiens ? Les chats ? Pas les humains ? Pourquoi les vétérinaires ont-ils plus d’empathie que les médecins ? Pourquoi devoir souffrir débile et impotent ?

 

 

 

Je vous laisse découvrir la suite en lisant le roman.

 

SAVARY, Alain. Le grand détour pour traverser la rue, L’Interligne, Ottawa, 2019, 125 p.

 

Nathasha Pemba

 

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