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Le Sanctuaire de la Culture

La danse de Pilar de Charline Effah: Toutes les histoires familiales ont les fesses entre deux chaises: l'amour et la haine.

30 Juillet 2018, 17:32pm

Publié par Nathasha Pemba

La danse de Pilar aborde la question des relations familiales. À partir d’une narration remémorative, il est question des bons et des mauvais souvenirs vécus au sein de la famille Emane. Comme dans « N’Être » le premier roman de Charline Effah, il y a au fondement de ce récit un problème de repères familiaux où se dessine une fragmentation des liens.

 

C’est au début du roman, à partir du chapitre intitulé « Ruines » que le souvenir refait surface. Paterne est assis sur une chaise dans la chambre de sa mère. Il contemple l’immobilité dispersée autour de lui.  Il y a une photo qui rappelle le  temps où tout allait encore bien. Il se souvient et s’interroge. L’histoire dans ce roman est dans le souvenir, le souvenir qui en tisse la trame essentielle ; le souvenir des lieux, le souvenir de l’amour, le souvenir de la haine…

 

Le texte est marqué par la prédominance d’un « Je » narrateur qui s’adresse  à un « Tu » explicite, bigarré et responsable. Il n’y a pas d'accusation ciblée certes, mais il y a comme une commune culpabilité qui essaie de rappeler à chacun sa part de responsabilité. Il s’adresse simultanément et directement aux personnages. En même temps qu’il interpelle le lecteur, il s’adresse à tour de rôle au père, à la mère et au frère : Salomon, Pilar, Jacob… C’est ce qui forme d’ailleurs les différentes séquences titrées du texte auxquelles s’ajoutent le prologue et l’épilogue. Le « Tu » est ici le personnage sur qui on raconte l’histoire. Il n’y a pas dialogue.

 

Devant les yeux et dans le souvenir de Paterne défile une histoire, celle de leur famille ; un fratricide, celui qu'il a commis. Il vient d’ôter la vie à celui avec qui il avait signé un pacte de sang, son frère Jacob. Comment a-t-il pu en arriver là ? Comment de l’amour, on peut facilement arriver à la haine et au mépris de l’autre ?

 

Paterne se souvient de sa mère Pilar alias Queen-P., une danseuse professionnelle à Nlam, pays imaginaire d’Afrique subsaharienne. Si elle est une danseuse professionnelle, elle n’est pas n’importe quelle danseuse. Elle danse pour le parti au pouvoir, donne et reçoit des faveurs au/du Grand Camarade. Pourtant, la richesse matérielle et son carnet d’adresse ne lui suffisent pas. Elle veut une certaine notoriété. Et cela, seul un homme peut la lui donner. Au cours d’une cérémonie, elle fait la connaissance de Salomon. Ce dernier, ancien étudiant au chômage, est à la recherche d’une situation sociale qui lui donnerait une certaine place dans la société. C’est alors l’occasion rêvée pour tous les deux de réaliser leur dessein intime. Le narrateur le traduit en ces termes :

 

Tu espérais qu’elle allait finir un jour par te propulser dans les hautes sphères de la vie faste pour laquelle tu bavais. Elle t’avait dit que chauffeur de salle, porteur de sacs et tout ça, là c’était pour un temps

 

Homme responsable à la maison, Salomon assume ses responsabilités de chef de famille. Au fil du temps, ne trouvant pas gain de cause sur le plan social et politique, il intègre le parti de l’opposition et en devient le chef de file. C’est chez Jézabel, la concurrente de Pilar, que lui et ses amis élisent domicile. Entre temps Salomon a une aventure avec une des prostituées de Jézabel,  Oyane, qui tombe enceinte et donne un fils à Salomon, Jacob. Malgré les réticences de Pilar, Jacob rejoindra la grande famille Emane.

 

Dans sa relation avec Pilar, ce qui compte pour Salomon c’est son ascension sociale qu’il obtiendra grâce à la double vie que mène sa femme. Ainsi par la volonté « toute puissante » de cette dernière, il parvient à obtenir un poste. Dans ce couple, seul l’intérêt compte. Le narrateur le rappelle d’ailleurs :

 

Mais en réalité, tu n’étais pas un opposant. Tu possédais juste des envies d’une autre vie qui était possible, si tu parvenais à renverser le régime en place et ; à te hisser sur le fauteuil présidentiel

Salomon Emane, tu incarnais l’image du politique amovible. Mû par ta soif de réussir, tu étais occupé à retourner ta veste pour te donner plus de chances. D’un côté comme d’un autre, seule ta réussite te guidait.

 

Ici, on constate, en réalité, que Paterne et son frère Jacob  n’ont jamais eu d’importance aux yeux de leurs géniteurs qui étaient mus par leurs propres intérêts. Malgré cela, ils ont lutté, essayé de s’aimer en dépit de la haine qui transparaissait dans les relations entre leurs deux parents, deux assoiffés du désir de paraître.

 

Dans chaque ligne du roman, la remémoration de Paterne révèle les dépendances et interdépendances familiales, les influences, les trahisons, les dispersions, les penchants de Pilar, les fausses réconciliations et la mort. Après l’exécution de ses amis, Salomon est retrouvé mort dans son bureau. Pilar fait enlever son corps par les services de la morgue. Elle organise les obsèques manu-militari pour faire disparaître cet homme de sa vie. Elle n’a jamais aimé Salomon puisqu’elle l’a haï jusqu’à la mort. Elle l’a non seulement fait tuer, mais elle a refusé de lui donner une existence au-delà de la mort; elle a interdit aux fossoyeurs de marquer une inscription sur sa tombe. Elle a replacé Salomon dans l’anonymat dans lequel elle l’avait trouvé. N’est-ce pas elle qui l’a créé socialement et politiquement? Ne devait-elle pas décider de son existence même après la mort ? Seulement, elle avait oublié Jacob, le souvenir vivant de Salomon. Jacob le frère de son fils Paterne.

 

Ne pouvant pas supporter Jacob, Pilar finit par le chasser de la maison. Après avoir été chassé de la maison familiale, le fils mal-aimé disparaît sans donner des nouvelles. Dans son pays d’accueil, il a eu un coup de foudre pour Leslie, une européenne. Il revient à Nlam pour montrer qu’il a réussi sa vie, qu’il est marié et qu’il mène une vie stable. Il revient s’installer chez sa mère Pilar. Néanmoins, cette réussite n’est qu’une façade, car Paterne retrouve un frère violent, broyé par le souvenir d’une enfance malmenée. Jacob bat Leslie et la violente selon son gré. Ce que Paterne a du mal à cautionner car au premier regard il était tombé amoureux de Leslie. Il demande constamment à son frère d’être plus clément envers sa femme. Le souvenir de la haine entre leurs parents refait surface car Jacob estime que si son père Salomon est mort, c’est parce qu’il a été faible devant Pilar. Il n’est donc pas question pour lui d’être tendre avec Leslie.

Tu étais, d’après tes dires, un mari irréprochable. Jamais de tendresse. Toujours des paroles fortes. Violentes. Toujours tu recadrais. Toujours tu dictais et il fallait qu’elle t’obéisse.

 

Ce jour-là, en retrouvant Leslie et Paterne, Jacob était en colère car il soupçonnait quelque chose entre son frère et son épouse. On aurait même dit qu’il l’avait amenée exprès dans cette maison pour amener son frère à la faute. La culture de la haine inoculée par leurs parents a beaucoup contribué à cette chute. Pilar désormais convertie n’était pas capable de grand-chose puisqu’après avoir été sous la protection du Grand Camarade, c’est désormais sous celle du pasteur Mayombo qu’elle tentait d’exister.

Les deux frères se sont livrés au combat. Victimes du dressage de leurs parents, victimes de leur amour. Le crime eut pour nom Paterne qui en réalité voulait se protéger de la colère de son frère. C’est lorsque Jacob a touché aux cheveux de Leslie que Paterne a saisi une bouteille et l’a frappé sur le bras de son frère. Il voulait aider Leslie à s’enfuir. Malheureusement Jacob l’a suivie. Et c’est là que tout est arrivé, très vite. C’est là l’ultime héritage de Paterne : Qu’as-tu fait Jacob ? Qu’as-tu fait de ton frère ? Cette voix, Celle du sang de son frère comme celle d’Abel le Juste qui crie dans le désert pour questionner Caïn. Qu’as-tu fait ?

 

Seul devant sa conscience, Paterne réalise que lui et son frère Jacob ont reçu la haine en héritage. Pilar sa mère leur a transmis la haine car elle était « rancunière jusqu’aux limites des ténèbres». Il cherche à comprendre comment il est arrivé à devenir « un monstre aux mains sales », lui qui, réunis avec son frère étaient plus forts que Pilar ?

 

Il médite dans son cœur :

 

On dit que le cœur d’un enfant ne possède aucune once de haine. On l’imagine, ce cœur, éclatant d’amour et de candeur, débordant d’altruisme, dénudé de mal. Mais il arrive que la haine et la méchanceté poussent quand on sait s’y prendre pour les planter, quand on les arrose régulièrement et qu’elles prennent racine, telles des mauvaises herbes, étouffant toute la pureté des bons sentiments

 

En introduisant l’épisode de Genèse 4, 8-10, j'ai voulu souligner que le roman de Charline Effah accorde une place essentielle à la fratrie et que c’est cet aspect qui a d’abord retenu mon attention. Elle déroule une fratricide qui rappelle celle de Caïn contre Abel, une rivalité entre les doubles. À la convergence de divers héritages, Charline Effah l’est également dans son écriture. Après avoir montré dans « N’Être » le conflit entre la mère et la fille, elle revient dans « La danse de Pilar » sur la question du dysfonctionnement familial à travers l’hypocrisie des parents, mais aussi à partir de l’amour entre deux frères qui finit en haine viscérale. Elle montre que toutes les histoires du monde ont, au fondement tourné autour des conflits. Les premières relations fraternelles en général vont de la perfection à la destruction ou à la rivalité, mais elles sont toujours des meurtres fondateurs. Ce qui reste assez marquant c’est qu’il y a, presque toujours, au fondement un amour quasiment inséparable (pacte de sang). Sur le plan de la symbolique d’un autre ordre, on peut dire que Paterne et Jacob symbolisent la réalité politique actuelle car en général, les opposants et les partisans de la majorité au pouvoir sont au départ des frères.

 

Paterne est là, il attend que la police vienne le chercher. Il observe la photo de ses parents sur la table, se souvient et se remémore. Il cherche à comprendre à quel moment l’amour avait cessé d’être le moteur de leur vie. Il tente de reconstituer l’histoire familiale, nous invitant presque à écrire la nôtre pour notre propre cheminement. Comme cette photo posée sur la table, Paterne essaie de retisser le lien alors qu’il sait que dans quelques heures la police viendra le chercher… Heureusement qu’il lui reste l’amour de Leslie :

 

 (…) Ici la loi des hommes est dure certes, mais il reste l’amour. L’amour que les faibles et les lâches ne connaitront jamais et ne sauront pas qu’il est le lieu où les femmes brisent les barreaux de toutes les prisons du monde et qu’avec cet amour, elles savent, l’espoir dans le cœur, telle une flamme qu’elles entretiennent, attendre le retour de l’être cher 

 

Ce qui rend ce roman particulièrement émouvant et attrayant pour le lecteur que je suis, c’est le choix fait par Charline Effah d’une narration assez particulière qui se situe dans le souvenir d’un ordonnancement par effets dans une sorte d’aller et retour entre le « Je » et le « Tu », d’une écriture à la fois évocatrice, réflexive, allégorique et participative. Dès la page 22, le narrateur invite le lecteur à embarquer avec lui dans le roman :

Récurer les souvenirs jaunis pour faire renaître l’histoire familiale telle qu’on me l’a racontée avec les mots des autres, mais aussi telle que je l’ai vécue, sentie, traversée. Raconter la famille au cas où quelqu’un se demanderait le pourquoi du drame. Convoquer la mémoire saturée des origines des heurts et des blessures d’une fratrie morcelée. C’est peut-être la seule manière de comprendre que la fascination que j’ai éprouvée pour mon frère était si honteusement douloureuse pour Pilar, car, à ses yeux, j’ai toujours représenté tout ce qu’elle ne voulait pas d’un fils.

(…)

Toutes les histoires familiales du monde ont les fesses entre deux chaises : l’amour et la haine.

 

Même en mettant un point final à ma note de lecture, j’ai le sentiment de n’avoir pas assez exploré le roman de Charline Effah. Je me suis notamment demandée sur les choix des noms. Paterne par exemple, est un nom qui signifie « appartient au père ». Pourquoi l’auteure a-t-elle choisi ce prénom. Est-ce pour dire que Paterne en fin de compte est celui qui refondera la famille, la société de Nlam ?

 

 

Nathasha Pemba

Références

Charline Effah, La danse de Pilar, Ciboure, La Cheminante, 2018.

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