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Le Sanctuaire de la Culture

Le visage de Noël 2

10 Décembre 2017, 22:30pm

Publié par Le Sanctuaire de la Culture

Sapin à l'accueil du Monastère des Augustines dans le Vieux-Québec. Photo prise par Nathasha Pemba

Elles sont tisseuses de mères en filles. Elles traitent des plantes du murier qui deviennent de la soie et qui après va de Mékong en Chine pour devenir des foulards ou des écharpes de marque exportés dans le monde entier. Depuis ce matin Chen court entre les ateliers. Il faut vite se dépêcher avant début décembre pour que les foulards soient prêts À Noël. Depuis plus de dix ans les choses fonctionnent ainsi. On a toute l'année pour préparer la soie, pourtant à l'approche des fêtes de fin d'année, on ne peut pas s'empêcher de courir. 


En quittant sa maison elle a laissé son fils malade. Elle est inquiète et a hâte de rentrer pour s'occuper de lui. Elle n'aime jamais le laisser auprès de la voisine qui est devenue aveugle et qui a du mal à gérer un môme de 10 ans. La voisine est déjà si gentille que Chen ne veut pas lui demander plus que ce qu'elle fait déjà. Elle est préoccupée. Si elle avait pu, elle ne serait pas venue travailler ce jour. Mais à cette période de l'année, elle ne peut pas s'absenter. D'abord elle perdrait quelques avantages, puis elle risquerait aussi de perdre son boulot. L'année dernière elle avait déjà reçu un avertissement. Elle faisait donc attention. Et puis, travailler était le seul moyen d'offrir un petit cadeau à son fils Kim. Vivant dans une situation d'extrême pauvreté avant de rejoindre sa mère à la soierie, elle sait que ce travail est tout pour elle. Cela est encore plus vrai à la veille de la fête de Noël car il lui faut contenter son fils. Cette année le petit veut un ordinateur pour enfants. Il coûte un peu cher mais Chen sait qu'elle le lui offrira quitte à se sacrifier elle-même. Elle ne veut pas que son fils manque de quelque chose.


Alors qu'elle s'active, elle fredonne en sourdine la traditionnelle complainte des tisseuses de soie de Chretien de Troyes:

Toujours draps de soie tisserons 
Et n'en serons pas mieux vêtues 
Toujours serons pauvres et nues 
Et toujours faim et soif aurons 
Jamais tant gagner ne pourrons 
Que mieux en ayons à manger 
Du pain en avons chichement 
Au matin peu au soir moins 
Car de l'ouvrage de nos mains 
Ne gagne chacune pour vivre 
Que quatre deniers de la lire 
Avec ça on ne pourra pas 
Avoir beaucoup de mets de draps 

Le nouveau Boss originaire de Floride qui n'est pas très loin d'elle vient discuter avec elle et lui raconte que sa grand-mère à lui chantait toujours cette complainte en pensant à toutes les tisseuses de soie du monde.
-C'est Chen votre nom si je ne me trompe?
-C'est bien cela Monsieur.
-Je vous en prie appelez-moi Tom.
-Merci...
-Depuis quand travaillez-vous ici ?
-Depuis que j'ai été capable de travailler, c'est-à-dire l'âge de neuf ans.
-Et quel âge avez-vous aujourd'hui ?
-29 ans
-Donc cela fait vingt ans que vous travaillez dans cette usine ?
-C'est cela Monsieur... pardon... Tom.
-Je vous en prie.
-Êtes-vous mariée Chen ?
-Non. J'ai un fils de 10 ans.
-Je comprends...
Le téléphone du Boss sonne. Il s'excuse. Chen continue sa complainte:

 


Et nous sommes en grande pauvreté 
Quoique riche soit de nos gains 
Celui pour lequel nous peinons 
Des nuits en grand partie veillons 
Et toute la journée pour gagner 
Car on nous menace de rouer 
Nos membres si nous nous reposons 
Aussi reposer nous n'osons 

 


Elle s'active. Dans cette usine, elles sont plus de 5000 tisseuses. D'ordinaire, elles travaillent plus de 9h par jour, mais à l'approche de Noël, c'est en général 16h par jour. Toute leur vie se passe à l'usine. Elles ne gagnent pas grand chose et pour les grandes familles, c'est toujours difficile de joindre les deux bouts. Mais il vaut mieux ça que rien. 


Chen continue de travailler. Alors qu'elle réfléchit sur sa situation et de celle de ses collègues, son téléphone portable qu'elle a très bien caché dans son soutien vibre. Elle jette un coup d'oeil. Il s'agit de son fils qui a dû utiliser le téléphone de la voisine.
"Bonjour maman. N'oublie pas mon cadeau de Noël".


Elle sourit et répond: "je t'aime". Elle arrête son téléphone et le replace dans son soutien gorge pour ne pas se faire prendre.

 

Nathasha Pemba

 

 

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