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Le Sanctuaire de la Culture

La maternité était mon lot

15 Mars 2017, 20:36pm

Publié par Nathasha Pemba

Le dernier coup de minuit vient de sonner. Je débute une autre année sur ce terroir humain. Un terroir aussi rocambolesque qu’euphorique. Je suis un peu fatiguée. Ou, pour être franche, je suis beaucoup fatiguée. Mais je ne peux pas décider de mon avenir. Cela dépend de ce qui me dépasse. De ce qui est au-delà de mon entendement. Je dirais même que c’est une question métaphysique.

Se réunir autour de moi est devenu le rituel familial depuis que j’ai atteint mes quatre-vingt-dix ans. Comme chaque année, mes enfants, mes petits-enfants, mes arrière-petits-enfants et leurs épouses viennent attendre le jour de l’an avec moi. À minuit, nous nous embrassons tous. Puis nous fêtons le jour de l’an. Cette année, ils sont tous arrivés. Pas seuls. Avec leurs amies. Avec leurs copines. La table est colorée. Ils et elles ont raconté leur expérience. L’histoire de leur rencontre ou de leur séparation. Je viens de tricoter trois bonnets aux couleurs différentes. Je ne sais pas qui les prendra. Je n’ai plus la force d’en tricoter plusieurs comme auparavant. Francis et Rodrigue, mes deux arrière-petits-fils m’ont fait sourire. Je pense que personne ne connaît mieux Francis que moi. Il est si différent de son jumeau Alfred. Francis me ressemble beaucoup. Il s’est marié trois fois. Moi je m’étais mariée plus de sept fois. Il veut se marier avec la fiancée de son jumeau. Je pense qu’il lui reste encore quelques mariages avant qu’il ne comprenne que le mariage n’est pas son lot.

Moi, j’enviais les copains de mes cousines. Je n’ai réussi à en dérober aucun. Je n’ai jamais osé.

Rodrigue a toujours été un esprit libre. Voilà une autre facette de moi. Oser emmener une fille différente dans cette famille ! Il faut le faire. Et c’est bien Rodrigue ça ! Bousculer les normes familiales. Faire différemment. C’est tout lui ça ! Il est tombé amoureux de cette fille. Personne ne sait où cela les mènera. Mais il ose l’inviter à une rencontre familiale de cette envergure. Un soir de la Saint-Sylvestre en plus. Il faut le faire !

Moi, j’ai toujours été libre. Née à une époque où la femme n’avait pas voix au chapitre, j’avais décidé d’avoir voix au chapitre. Mon père, ma chance, m’encourageait. J’étais le malheur de ma mère qui m’interpellait toutes les dix minutes. Elle m’imposait des robes. Des jupes et tout. J’aurais voulu qu’elle m’explique sérieusement pourquoi je devais exclusivement m’habiller en robe ou en jupe. Sa réponse, « Tu es une femme », ne me convenait pas. C’était trop terre à terre. Tu es une femme. Ça n’avait aucun poids à mes yeux. Mettre un pantalon ne pouvait pas être un frein à mon désir d’être mère. Je le savais, je le ressentais dans mes entrailles.

Moi ? La maternité a toujours été mon lot. Pas la dépendance. Pour moi la maternité n’est pas une servitude. Pas une pression de la religion. D’ailleurs, le baptême pour moi était une formalité. Je ne l’ai jamais choisi. La maternité pour moi est juste un choix réfléchi et assumé. Il n’y a pas de débats là-dessus. C’est pourquoi j’ai toujours jugé utile le travail de la femme. Car le travail est le grand moyen de l’indépendance. En ce qui concerne l’égalité dans les salaires entre l’homme et la femme, je pense que l’établir est juste une question d’honnêteté. Ne pas donner à la femme ce qu’elle mérite n’est rien d’autre que du vol déguisé en loi sociale. De la malhonnêteté.

J’ai choisi la maternité physique. La spirituelle ne relève pas souvent d’un choix. Elle surgit. On s’y fait. Mais la physique si. Je voulais des enfants. Je les ai eus. Je les ai aimés. Etre mère n’a pas fait de moi un être humain à moitié. Quand je suis née, ma mère voulait que je reste à la maison pour l’aider. Elle avait beaucoup d’ouvrage. Mon père voulait que j’aille à l’école. L’inégalité de l’époque m’a sauvée. Ma mère ne devait jamais contredire mon père. C’est mon père qui décidait pour elle car de lui, elle dépendait juridiquement. J’ai trouvé, sur mon parcours, des modèles comme Simone de Beauvoir, Edith Clara, Sophia Hemming ou Mariama Bâ. Elles faisaient partie de mes références. À la fin de mes études, j’ai travaillé quelques temps dans le domaine de la téléphonie, avant de me lancer dans le journalisme de rue. Je lisais du Laure Conan à l’époque. Normal, elle était l’une des premières femmes écrivaines du monde. Nous voulions tous la lire malgré la rareté des livres. Après le journalisme de rue, je suis repartie étudier les arts à l’université. J’étais parmi les pionnières. Puis je me suis lancée dans l’enseignement. J’ai encore le souvenir des « femmes courages » dont nous parlaient les enseignants. Je révérais Harriet Tubman. J’avais lu dans un livre qu’elle était une militante en faveur de l'abolition de l’esclavage Afro-Américain. Grâce à ses actions, elle avait été surnommée Grand-mère Moise. Elle, c’est la libératrice.

En 1970, j’ai exercé pour la première fois mon droit de vote aux élections locales. Avec mes sept maris, je peux dire que je n’étais pas stable. Pas digne de confiance selon les curés. Mais je recevais personnellement les allocations familiales de ma progéniture. Je pense que c’est le mariage qui n’était pas mon lot, car la campagne de retour au foyer qui a succédé à la guerre ne m’a pas touchée. Je n’étais ni une frustrée ni une révoltée. Je vivais et je revendiquais ma liberté. J’avais déjà assez de force et de volonté pour vivre seule. J’ai été excommuniée. Pour le clergé, le travail des femmes avait plusieurs conséquences. Maltraitance. Délinquance juvénile. Alcoolisme et prostitutions. Balivernes tout ça. J’ai élevé mes enfants. Ils ne sont jamais passés par là. À côté de mes combats féministes, j’ai construit une vie. Une famille. Et je n’en suis pas peu fière.

Ça me fait du bien d’écouter tous ces jeunes. Les folies de leur temps ne sont pas si différentes des nôtres. J’aime bien Gabriella. Je pense que mon Alfred sera heureux avec elle. Elle est si simple. Sans artifice. Et puis, décider de partir avec son père a dû être dur pour sa mère. Mais c’est courageux. Quand plus rien n’unit deux personnes ou une famille, il faut partir. Même pour un temps. Laisser au temps l’opportunité de travailler les cœurs. Partir pour ne pas stagner. Partir pour ne pas être hypocrite. Partir est toujours dur, mais partir peut être nécessaire pour apporter un nouveau souffle. Moi-même, j’ai résisté parce que je suis souvent partie lorsque plus rien ne me retenait, lorsque je sentais ma liberté menacée.

Gabriella. Quel beau prénom ! Elle est là. Assise juste à côté d’Alfred. Quand elle a fini de parler, elle s’est faite petite pour pouvoir écouter les autres. Elle ne lâche pas son bonnet Vert Jaune Rouge à la Bob Marley. J’ai connu l’histoire du chanteur jamaïcain. J’ai beaucoup aimé No Woman no cry. Mon côté féministe certainement. Mais pour moi, si pleurer est humain, les pleurs de la femme ne doivent pas découler de la maltraitance de qui que ce soit. Gabriella est jolie avec ce bonnet. Elle porte un pull dont les manches dépassent ses petites mains. Un pantalon jeans. Et ses lunettes. Une intello rebelle. Sûre d’elle. J’aime cette petite.

Je regarde Gabriella. Alfred me surprend en train de la regarder. Son regard est bienveillant. Ce n’est pas celui qu’il a porté sur son jumeau quand sa fiancée a dit que lui aussi lui avait demandé sa main. C’était un regard de personne déçue. Francis avait esquissé un sourire. Faisant croire à une blague. Je le connais parfaitement pour croire qu’il blaguait. C’est un fauteur de troubles qui tire sur toute féminitude qui vibre.

La porte s’ouvre. C’est ma fille, la grand-mère de Rodrigue, Guy-Arsène, Alfred et Francis, qui entre. Elle est suivie des enfants de Guy-Arsène qui portent le gâteau traditionnel de la Saint-Sylvestre. Le chiffre 90 trône sur l’immense gâteau. Les deux enfants de Guy-Arsène viennent se mettre autour de moi. Je les aime ces petits. La perte de leur maman doit être un coup dur pour eux, j’imagine. Je ne portais pas beaucoup la femme de Guy-Arsène dans mon cœur, cependant une mère reste une mère pour ses enfants, quel que soit son caractère. Moi-même, je n’ai jamais été une femme facile. J’espère que cette nouvelle femme saura leur donner son amour. Ce serait tellement bien qu’elle arrête de parler à la deuxième personne pour se désigner. Elle a l’instinct maternel… C’est déjà ça ! Guy-Arsène devrait très vite tourner la page de son ancienne épouse. Si j’étais lui, je le ferais. Quelle génération ! C’est énervant, mais c’est beau à la fois.

J’avoue que la beauté de notre rencontre familiale cette année, c’est qu’on visite les cultures. Il y a quelques années, j’avais quarante cinq ans. Ça ne s’oublie pas. Pourtant aujourd’hui, il y a encore des choses que l’on peut ignorer sur soi. Et sur les autres. Surtout sur les autres. Et beaucoup sur soi. Nous ignorons parfois la valeur de nos origines. Nous ignorons la richesse de l’origine de l’autre. Nous pataugeons dans le cloisonnement. Par exemple, cette histoire de Polyamour. Ça me fait sourire. Ça me semble intéressant. Mais il y a cent ans, qui aurait pu y penser ? Je sais une chose, c’est qu’en voulant imposer au monde le modèle unique de la pensée et de l’existence, beaucoup se sont trompés. Imposer au monde un modèle unique. Voilà la folie des Anciens. Notre folie à nous. Nous avons vu où cela a conduit Hitler.

Quand je pense à cette histoire de Polyamour, je souris. J’en ai des larmes aux yeux. Mais tout le monde croit que je suis muette. Je ne peux donc pas éclater de rire. Le mythe va être détruit. Je ne peux que rire dans le fond de mon cœur. Et mon regard trahit quelque chose. Une seule personne dans la famille sait que je parle. Marianne, ma petite-fille. Celle qui s’est fourvoyée avec cette histoire de Facebook. Elle m’a surprise un jour en train de réfléchir à haute voix. Elle a eu peur. Je l’ai calmée. Je lui ai dit que je n’avais plus envie de parler et je voulais qu’elle respecte mon choix. Elle a éclaté de rire. Puis elle m’a dit que le contrat était trop dur pour elle. Sauf si je lui versais une somme de 300. 000 francs tous les mois. Cela fait dix ans que ça dure. Heureusement que j’ai assez épargné dans la jeunesse !

Je ris dans mon cœur. J’ai des larmes aux yeux. Elle se lève de sa chaise.

« Je pense que Grand-maman a quelque chose à nous dire.

-Comment le sais-tu ? lui demande Guy-Arsène.

-L’habitude. Elle a des larmes aux yeux. Je vais lui donner un papier pour qu’elle écrive son message.

-Vas-y, fais-le ! »

Marianne se lève et m’apporte un stylo plus un bloc-notes. J’essaie de me souvenir. J’écris : Polyamour? Marianne récupère le mot et le lit à haute voix. Tout le monde éclate de rire. Ils se lèvent. D’autres courent dans la salle de bains. D’autres vont vers la fenêtre. D’autres encore tombent à terre de rire. Tous rient. Sauf Marianne. Elle se tourne vers Fidèle, l’expert en Polyamour.

«Eh ! Fidèle peux-tu répondre à Grande maman ? »

Fidèle est un ami de Marianne. Un voisin ou quelque chose comme cela, je crois. C’est elle qui l’a emmené ici. Il rit lui aussi et me dit qu’il ne sait pas comment l’expliquer.

« Ça se vit ce genre d’expérience », dit-il en riant. Encouragé par les autres, il s’approche de moi pour me faire un câlin. Ça me fait un bien fou. Avec moi, il ne court pas le risque de tromper sa chère et tendre épouse qui l’attend à Orléans. J’espère qu’elle le rejoindra ici chez nous. À Orléans, il n’y a qu’une seule pucelle.

Ma fille vient d’entrer. Elle vient avec un autre gâteau. Au coco cette fois-ci. Chacun regagne sa place. La soirée continue. Ma fille a l’étoffe d’une bonne mère de famille. C’est elle qui nous a toujours rassemblés. C’est elle qui a insisté pour que je vive chez elle, quand j’ai commencé à perdre mon autonomie. Ses frères et sœurs voulaient m’envoyer chez les Petites sœurs des pauvres. Elle s’y est opposée. J’espère qu’on saura lui donner cette chance à elle aussi. C’est grâce à elle que ces rencontres autour de moi sont devenues un rituel. Pourtant elle n’est pas l’aîné de mes enfants. Tout le monde ne vient pas. C’est sûr. Comme les parents de Guy-Arsène. Ils ne viennent plus depuis bien longtemps.

Si j’ai toujours eu un principe dans ma vie, c’est celui de respecter la liberté des autres. La liberté chez moi est sacrée. Il y a l’esprit de famille à entretenir certes, mais cela n’est pas un impératif catégorique. On doit toujours laisser les gens réaliser leur bonheur selon leurs objectifs. Leurs moyens. Il y a aussi l’humilité. Qui n’est pas l’humiliation. L’humilité est au croisement du surnaturel et de l’émotion. L’humilité qui permet à l'humain de revenir sans cesses aux choses simples. L’humilité est différente de la résignation, car ce n’est par dépit qu’on choisit d'être humble; ou encore parce qu’on n’a pas d’autres choix. L’humilité est une sagesse et une disponibilité. Elle nous permet d’accueillir l’avenir avec sérénité. C’est ce qui m’attire chez Gabriella. Quand je l’ai entendue parler de son expérience, elle m’a fait penser à Pierre Reverdy, le poète, qui rêvait qu’il était sur une longue planche en bascule sur la rive d'un grand fleuve bordé de sable éblouissant, et à chaque bout de la planche, c’était lui, tantôt en l'air, tantôt en bas. Mais à l'un des bouts, c'était lui déjà mort, à l'autre encore lui, mais vivant. Et tous les deux à chaque montée et à chaque descente, de rire aux éclats et de pleurer alternativement. C’est en lisant Reverdy que j’ai compris que la féminité n’était pas une malédiction. C’est une grâce à vivre avec beaucoup d’humilité. Comme la vie d’ailleurs.

Les principes ? Couteau à double tranchant. Un jour, on se donne des principes… Un autre jour, notre idéal de départ se voit englouti par un petit glissement… Et l’infidélité aux principes s’installe. « J’ai toujours eu peur des principes, car j’ai toujours l’impression que leur caractère obligeant peut m’être fatal », m’a dit un jour un de mes maris sur le point de me quitter. Il est vrai que le principe, lorsqu’il devient extrémiste et absolu, peut détruire, mais en même temps, il est clair que l’on ne peut pas vivre sans principe. Je pense que c’est dans l’équilibre des jeux que la vie peut se faire. On se réveille un matin et on voit que notre ami, homme de principe est devenu un guerrier, un tueur, un raciste, un misogyne et l’on se demande comment est-ce possible. Il y a un moment où, comme le disait Morin, « nous devenons à la fois irresponsables et responsables », où nous sommes incapables de condamner ni de pardonner. C’est ce que m’inspire la situation de Calypso, mon arrière-petite-fille par alliance. Sa mère, une grosse hypocrite, a épousé mon petit-neveu. Elle a toujours été mal dans sa peau. Elle a passé son temps à le tromper avec son soi-disant cousin et coach de hand-ball. Calypso, fruit d’un inceste que notre famille a toléré. Et j’espère pour Calypso qu’elle ne va pas repartir vers sa mère pour connaître la vérité sur son père. Ce serait se faire mal inutilement. Cette femme ne l’a jamais aimée.

Quand je grandissais, certains mariages entre cousins se toléraient encore. Mais de nos jours, c’est difficile. Et pour un enfant, c’est une blessure profonde. Je souhaite de tout mon cœur que Calypso comprenne que tant qu’on vit, il faut avoir en soi l’audace de l’espérance. À quatre-vint-dix ans, s’il y a un conseil que je peux donner à une personne, c’est l’espérance, l’amour et la volonté. Il y a eu des moments dans ma vie, où j’ai eu l’impression que tout s'arrêtait… Quelque fois même il arrivait que je me dise : « cette semaine… ce n’est pas ma semaine » ou simplement « ce n’est pas mon jour ». Curieux! Car souvent ce petit souci, cette vilaine étincelle qui prenait alors le nom de malchance ou de misère effaçait tout le bonheur que j’avais connu auparavant… J’oubliais alors que j’avais été heureuse. Quelques fois même je me traçais déjà un avenir sombre… C’était fichu. J’étais convaincue que jamais ça ne marcherait… Pourtant il y a toujours eu, quelque part, l’expérience et l’espérance qui me faisaient un clin d’œil et me disaient : il y a du bonheur, de la joie… Au bout… Encore un peu d'effort.

Vas-y, fonce, me disait mon arrière-petite-fille au début des années 90. Je pensais à Franco, à Aznavour et à Polnareff. Elle me chantait Joe le taxi de Vanessa Paradis. Sa mère était française et elle est partie avec un Chilien. J’avais compris que tous les murs étaient humains… Que les portes et les fenêtres l’étaient également… Que l’espoir était toujours permis. Que nous reste-t-il si nous perdons l’espérance? Qui peut prévoir un malheur ? « Quand croît le péril, croît aussi ce qui sauve », disait Hölderlin. Chacun de nous sur terre, à un moment de son existence, se sent toujours confronté à quelque chose de difficile: la mort d’un être cher, le rejet d’un fils ou d'un frère. Une déception, refus de financement… Traquenard… Mais… Il nous reste toujours quelque chose… Cette chose, c’est l’Espérance. Je l’ai compris ainsi. La vie se fait, se défait. Elle se construit. Elle continue. Il nous faut espérer. Surtout en tant que femme. Chaque femme, à un moment de sa vie, se rend compte que la vie autour d’elle, autour de l’idée que certaines peuvent se faire de son sexe, mérite une lutte. L’émancipation par l’exercice de la liberté ne peut plus demeurer un choix. C’est un impératif. Chez nous, ici, les femmes ont toujours été combattantes. Il a fallu se battre. Espérer. Batailler. Résister. Subir, pour que les femmes bénéficient de tous les droits aujourd’hui. Alors, qu’une femme maltraite une autre femme, sous prétexte qu’elle a gâché sa vie, est difficile à accepter, notamment lorsqu’il est question d’une relation entre une mère et sa fille. Calypso n’a pas demandé à naître. Un enfant qui vient au monde ne gâche pas la vie de sa mère, parce que personne n’a obligé la mère à tomber enceinte.

Puisque le mariage n’était pas mon lot, j’ai dit non au seul homme que j’ai aimé. Il m’a demandé en mariage, j’ai dit non. Je ne voulais pas gâcher mon amour pour lui, sachant que le mariage n’était pas mon lot. Charles-Joseph était son prénom. Il était marin. De lui, je n’ai gardé que ma fille comme souvenir palpable. C’est cette fille qui m’est restée fidèle. Puis mes arrière-petits-fils. Guy-Arsène a quelque chose de lui, en effet. Il est parti un jour. Il n’est jamais revenu. La marée avait été très haute ce jour-là. De lui, il ne me reste que l’amour. Et l’amour, c’est à peu près tout, il me semble. Que dis-je ? L’amour, c’est tout.

Avec ma fille ici, la fête commence dès le lendemain d’Halloween et ses grosses citrouilles qui changent quelque peu le visage de la ville et des boutiques. En novembre, les guirlandes électriques commencent déjà à envahir la ville. Même si elles sont électriques, elles ne sont pas là pour nous figer. Elles apportent un peu de sourire dans la vie des habitants de chez nous. C’est beau. Tous nos exotismes s’y mêlent. Nos larmes deviennent des larmes de bonheur. Les vitrines du centre-ville brillent d’excitation. Même l’Armée du salut vibre de bonheur. A notre époque, quand arrivait décembre, les carillons boudaient le silence qu’on leur avait imposé. J’aimais beaucoup cette période de l’année. Les rues étaient pleines de touristes. On avait l’impression que le monde s’était arrêté là. Que Dieu avait créé Noël et n’avait plus créé autre chose après. C’est une période illustre pour les hôteliers. C’est là aussi que j’avais rencontré Charles-Joseph. Je faisais les boutiques avec une amie. J’avais juré que je ne devais plus faire des enfants. J’en avais déjà six. Encore moins me marier. Il portait un costume bleu-nuit qui mettait en valeur ses épaules carrées. Il avait de beaux cheveux. Il était grand de taille. Très beau. Beau comme un dieu grec. Il nous a invitées, mon amie et moi, à prendre un verre. J’avais trente ans. Nous sommes tombés amoureux l’un de l’autre. Son regard m’a hantée pendant quelques jours avant que je me résigne à lui ouvrir la porte de mon cœur. Le port était devenu ma maison. J’y allais tous les jours. Quand notre fille Joséphine est née, l’année qui a suivi notre rencontre, il m’a demandé en mariage. Je lui ai dit non. Le mariage n’était pas mon lot.

Quand j’écoute les existences de mes petits-enfants, j’ai l’impression d’écouter des expériences de ma vie répartie dans des compartiments à l’air libre.

Je suis assise sur mon fauteuil électrique qui me sert désormais de chaise permanente. Ils forment tous un cercle autour de moi. À l’occasion de cette célébration de fin d’année, ma fille a fait venir ma coiffeuse. Elle tient toujours à ce que je sois impeccable. « C’est ton jour maman », dit-elle souvent. C’est vrai. Tout le monde me regarde. Moi, je les écoute. Je ne sais pas ce que je suis exactement au milieu de cette jeunesse. Je pense que pour quelques uns d’entre eux, je suis quelque chose. La mémoire peut-être. Je suis si fière d’eux. Je leur souhaite tout le bonheur possible. Il fait beau dehors. Je pense à ma vie. Une vie faite d’ombre et de lumière. Une contradiction quotidienne. Pourtant une vie dont la lumière a toujours dominé l’ombre. Cela me fait quelque chose de voir toute cette postérité dont je serai peut être l’ancêtre dans quelques mois. Je suis un peu fière de moi. Je pense à tous ces drames que le monde a connus. Je réalise l’immense chance que j’ai.

Ma mère n’a même pas vu mes enfants. Quand elle était partie, j’avais décidé de doubler ma lutte. Je n’avais plus droit à l’erreur parce qu’elle n’était plus là pour me crier dessus. Il m’arrive encore de penser à elle. De penser qu’elle a beaucoup sacrifié pour que j’existe librement. Qu’elle a dû veiller sur moi de là-haut, tout ce temps-là. D’espérer la voir un jour. D’ici quelques mois certainement. Je pense que, elle aussi, la maternité était son lot.

J’ai élevé mes enfants avec joie. Je ne regrette rien. J’en suis même très fière. Je souhaite beaucoup de bonheur à toute cette jeunesse. J’aimerais qu’elle comprenne que l’espérance n’est pas une idéologie. Que l’espérance, c’est la possibilité que l’on a de choisir d’exister, de vivre et d’être dans le monde, pour soi et pour autrui. Je souhaite aux femmes de comprendre que la féminité n’est ni un produit commercialisable ni une idéologie. C’est une manière d’être. Tout simplement.

 

Nathasha Pemba

 

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Destin Mahulolo 06/03/2017 09:22

"l’espérance, c’est la possibilité que l’on a de choisir d’exister, de vivre et d’être dans le monde, pour soi et pour autrui. Je souhaite aux femmes de comprendre que la féminité n’est ni un produit commercialisable ni une idéologie. C’est une manière d’être. Tout simplement." in cauda venenum. le venin se trouve dans la queue, disent les latins. merci pour cette définition de l'espérance. quand elle est vécue et expérimentée par des yeux qui ont vu beaucoup de choses et qui ont souffert le doute, le découragement, le dépit, l'espérance demeure le dernier mot, le seul héritage à transmettre. l'espérance c'est aussi réaliser que pour être soi-même, il faut commencer par soigner en autrui ce qu'on préserve en soi: l'idéologie c'est comme de la braise. incandescente et rageusement efficace; mais elle finit par être éteinte par la cendre qu'elle produit elle-même.

Nathasha Pemba 06/03/2017 12:49

Des trois vertus théologales, si j'aime l'Amour, l'espérance m'inspire le plus et me donne de croire à un avenir. Je crois que lorsqu'on passe par des basfonds impossibles, l'espérance nous permet de tenir, car elle nous révèle l'idée de possibilité. J'aime beaucoup cette pensée de l'Abbé Pierre: “Quand tu n’en peux plus d’aimer, espère. Quand tu n’en peux plus d’espérer, crois.”. Ça résume en fait tout, c'est pourquoi quand on aime la vie, on respecte autrui, on ne se décourage pas parce qu'on croit que quelque chose de meilleur est possible. Je suis tout à fait d'accord avec toi sur l'idéologie. Ce n'est que cela, même si pour un moment, il peut être utile. Merci encore d'être passé dans mon sanctuaire.