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Le Sanctuaire de la Culture

Incurable fragilité

1 Décembre 2016, 20:57pm

Publié par Nathasha Pemba

L’amour est un dogme. J’ai aimé une femme un jour. J’ai voulu la retenir. Elle est partie. Je n’ai pas eu l’occasion de lui dire que j’étais éperdument amoureux d’elle. Mais je ne l’ai jamais oubliée. Elle est toujours là dans mon cœur. Jamais je n’en aimerai une autre. L’univers qui nous entoure regorge de tant de beautés que souvent, à force de rechercher toujours le plus, nous oublions souvent de contempler ces beautés quotidiennes et de les valoriser.

Quand je ne serai plus premier ministre, j’aimerais devenir fleuriste. J’aime tant les fleurs. Je sais que les gens vont me dire que je suis devenu fou. Peut-être qu’ils n’ont pas tort. De la politique aux fleurs ? Mais les fleuristes ou les amoureux des fleurs ne me prendront pas pour un cinglé. Ils savent eux pourquoi un humain peut décider un jour de s’attacher aux fleurs. Les fleurs sont des merveilles de la nature. Elles sont là pour réjouir le cœur humain. Leur différence et leurs couleurs me rappellent que nous sommes tous différents les uns des autres, mais que chacun de nous peut embellir le monde et faire fleurir la vie. Ça y est ! C’est décidé. Après mon mandat à la primature, je me consacrerai aux fleurs.

Elles sont peu nombreuses. Ces journalistes à la peau mate qui passent à la télévision. Environ un homme et trois femmes. Moi ce sont les femmes qui m’intéressent. Quand on dirige une province dite multiculturaliste ou multiculturelle, mais souvent taxée de racisme et de marginale, s’intéresser aux personnes de couleur est nécessaire, mais s’intéresser davantage aux femmes est meilleur. Avec les mouvements féministes qui pullulent, un premier ministre a constamment besoin d’augmenter sa côte de popularité ; et les femmes en sont la clé.

Je connais toutes ces journalistes qui passent à la télévision. De très belles femmes qui pourraient faire chuter un ange du paradis vers la terre pécheresse. Très intelligentes et très pertinentes dans leur analyse, elles faisaient la fierté de leur communauté. De la communauté colorée. Elles sont belles, mais pas bêtes. Il est souvent difficile de dire communauté africaine ou noire, communauté asiatique ou jaune. Bref. Pour moi, dire communauté colorée fait plus globale. Il y a des Haïtiens, des Martiniquais, des Noirs-américains, des Indiens, des Chinois, des Vietnamiens… Ils sont noirs, rouges ou jaunes et pas spécifiquement Africains, Haïtiens, Indiens ou Chinois. Communauté colorée convient le mieux à cette description. C’est ce que je pense.

Quand je suis arrivé aux commandes, en tant que Centriste, j’ai voulu faire la part des choses. Etre ni de droite, ni de gauche est une chance pour notre province. Centriste, je le suis dans mon âme. À l’époque, mes camarades de l’université m’avaient d’ailleurs surnommé « le bon équilibre ». C’était mon expression préférée. Dans la presse gouvernementale, j’ai eu besoin d’équilibrer. J’ai donc pris un Blanc, un Arabe, un Japonais, une Indienne et une Noire. Partout où je me déplaçais, ils étaient là. Ils et elles savaient que je les appréciais beaucoup. Mais sans plus. J’aimais beaucoup travailler avec la Noire. Elle était une femme mûre. Je m’étais renseignée sur elle. Sur le lieu de son habitation. Elle n’était pas au courant. Mais je savais qu’elle était mariée. Qu’elle avait été fille d’ambassadeur et qu’elle avait choisi de rester ici quand le mandat de son père était arrivé à sa fin. Celle-là, je la respectais. Ses cheveux me faisaient commettre le péché de la convoitise intérieure. Elle était jolie.

Mais dans mon désir de valoriser les Colorés, j’avais oublié que ces journalistes n’étaient que des échantillons. Le vrai peuple Coloré n’est pas souvent celui que l’on croit voir. Ou que l’on côtoie dans les couloirs de nos administrations. Il faut les approcher dans leur communauté pour les connaître. Aller vers eux pour savoir ce qu’ils ont à vous dire. Pour savoir ce qu’ils attendent de vous. En fait les vrais enjeux ne se trouvent pas dans les bureaux ou encore sur un plateau télé.

C’est ce que j’ai toujours pensé jusqu’à ce jour-là.

La première fois qu’elle a mis ses pieds dans mon bureau, j’ai ressenti quelque chose de très fort. Je crois que je n’ai jamais ressenti cela auparavant… Elle était bien jeune. J’avais quarante huit ans, mais j’ignorai son âge. Mon cœur battait très fort. Elle était époustouflante. Une bombe naturelle avec un air de vierge. Je lui donnai vingt-ans. Je frémis… rien que d’y penser. Elle pouvait avoir l’âge de mes filles. En réalité, je suis un homme de principes. Mon passage dans les Ordres militaires m’a profondément marqué. Je ne peux concevoir une existence sans principes. Mais le comble avec moi, c’est que mes principes ont tendance à se convertir en normes absolues. Voilà ! Donc l’un de mes principes, c’est que je ne peux jamais entretenir de relations sexuelles avec une femme qui a l’âge de mes filles.

J’ai prié au fond de moi qu’elle soit plus âgée que ma fille aînée. Je commençais déjà à réfléchir sur les moyens de rendre flexible mes principes. Ce principe là, tout particulièrement. C’est-à dire que désormais j’étais prêt à arrêter un écart mensuel. Je la voulais cette belle fille. Je n’avais jamais vu de fille colorée aussi belle qu’elle. Et puis elle avait l’air si sûre d’elle.

« Une fois n'est pas coutume », me dis-je au fond de mon cœur. Je violerai peut-être ce principe. J’hésite. En suis-je sûr ? Une fois ? Est-ce que cela suffirait ? J’étais attiré certes… mais il y avait plus que l’attirance. Seulement l’attirance… oui, l’attirance ce n’était pas tout… Aïe !!!

J’ai compris que j’étais amoureux… J’ai toujours cru que l'inclination sentimentale était davantage une disposition féminine. Nous les mâles, c’est la raison qui nous gouverne. Pas d’émotion dans l’amour. Moins encore de passion. Balivernes ! Orgueil de mâles ! Là, je pense que mon cœur allait l’emporter sur ma raison. J’avais envie d’arrêter tout ce protocole et de demander à cette Belle ce qu’elle voulait. Je ne la connais pas, c'est vrai. Est-ce ce côté imperceptible en elle qui m'attire ? L’attrait de l’inconnu ? L’inconnu, l’étrangeté, l’interdit, le sacré ? Ces dimensions de l’existence qui attirent comme l’aimant. J’ai toujours aimé les brunes. Mon épouse est une belle brune. Mais là elle n’est ni brune. Ni blonde. Ni rousse. Elle est mate. Une peau mi-pêche mi-chocolat. Une nectarine en fait. Oui, sa peau a la couleur et la douceur de la nectarine. Avec des cheveux frisés coupés court. Elle ressemble à une déesse. Asiatique ? Africaine ? Américaine ? Je ne saurais la définir. Incontestablement, elle a un physique dévastateur. Taille guitare. Il est difficile à un homme normalement constitué de résister devant ce mélange de candeur et de grandeur… Il faut un guitariste avéré pour que le tout soit accordé.

Je crois que je suis ce guitariste. Je jette un coup d’œil sur mes doigts. Ils sont parfaits pour l’accord. Je veux l’accorder cette guitare.

Elle sourit… Et le léger rouge qu'elle a posé au-dessus de ses adorables lèvres me rend fou. Même si son regard me chatouille les yeux, je sens qu'en elle il y a plus que de la séduction. Elle est sculptée à mon goût. Peut-être que quelqu'un d'autre ne l'aurait apprécié que superficiellement. Ce que je comprendrais tout à fait, puisque les goûts et les couleurs ne se négocient pas. Elle porte une tenue peu commune. Un sari. Je m’en souviens parce que lors de notre premier voyage en Inde, on l’avait offert à mon épouse. Tout cela lui va si bien.

Elle est impressionnante.

Alors que tout le monde s'incline toujours devant ma personne à cause de mon titre, elle ne s'infléchit point. Le plus respectueusement du monde, elle reste droitement debout, attendant certainement que je lui tende la main. N’eut-été les sempiternelles protocoles de mon métier, je me serais volontiers courbé devant cette Grâce pour étreindre ses paumes.

Je considérai ce jour-là que ce que cette belle créature avait à dire était confidentiel. Je demandai donc à mon directeur de cabinet, à mes quatre gardes du corps et à ma secrétaire particulière de se mettre hors de ma vue.

-Mais Monsieur le Prrr…, Se hasarda mon directeur.

Un seul regard suffit pour le dissuader de continuer sa plainte. Deux secondes suffirent pour qu’ils déguerpissent tous. Je voulais rester seule avec ma belle. Je voulais prendre mon temps. Discuter avec elle. Je ferais tout ce qu’elle voudrait les yeux fermés. Je n’avais  pas de témoins pour le moment. Moins encore de prise de notes.

Par courtoisie, je me levai. Je contournai mon bureau. Je m’approchai d’elle en lui tendant la main.

-Bienvenue, Mademoiselle, dis-je.

-Merci, Excellence Monsieur le Premier Ministre. Mes respects.

 

Mon Dieu, elle était encore plus belle de près. Mais sa main était d’une douceur. De l’éponge. Je la retins une minute. Elle était étonnante. Elle m’habita. Mon souci du moment se cantonna à elle. Mon cerveau était plein d’elle. Mon cervelet en recueillait une bonne partie et le diffusait à mes deux poumons qui le dispersaient dans mon cœur. Mon cœur battait tellement fort qu’on aurait dit que mon sang giclait de partout. Jamais âme ne m’avait autant habité. Jamais femme ne m’avait autant bouleversé. Elle déstabilisait mon être cette petite…

-Vous allez bien Mademoiselle…, dis-je en affichant un large sourire.

-Taliane, dit-elle. Taliane. Chargée des relations publiques à l’Organisation Internationale de l’Éducation.

Cette voix… qui appuyait si bien le nom « Taliane ». Comment pouvait-on nommer une personne « Taliane ». C’était plus fort que moi. Heureusement qu’elle avait un nom. Plus ou moins facile à prononcer, car les colorés ont souvent des noms compliqués. Taliane avait quelque chose de particulier que je ne saurais déterminer. Mais toujours est-il que là, elle venait de me couper le souffle. Elle était simplement divine. Belle à faire perdre à un Premier Ministre ses moyens. J’en étais l’exemple patent.

Sachant que je ne pouvais résister longtemps, je lui indiquai donc un lieu pour s’asseoir.

-Je vous en prie Mademoiselle, asseyez-vous, je vous rejoins dans quelques instants.

Elle se dirigea vers le fauteuil. Je retournai m’asseoir derrière mon bureau. Feignant le paraphe de quelques documents. Du coin de mon œil droit, je fus curieux de voir comment elle s’arrangerait pour que je ne voie pas ses jambes. Vu sa tenue, je n’avais aucune chance de guetter un morceau de jambe colorée.

Elle s’assit. Confortablement. Posant sa jambe droite sur la gauche. On aurait dit qu’elle avait maitrisé l’art de s’asseoir sans dévoiler son beau corps. Tout était hermétique. En parlant des jambes, je pense à mes amis Africains de Sciences-po qui m’ont toujours dit qu’en Afrique le corps était sacré. On pouvait rarement connaître la couleur du sous-vêtement d’une fille. Dévoiler un corps était un véritable signe de non-respect. Une entorse à la tradition. En quelque sorte.

Il y avait de cela deux mois, Mon directeur de cabinet m’avait dit qu’une dame d’une association éducative voulait me rencontrer personnellement.

« Qui est-ce ? lui avais-je demandé »

« Une femme de couleur, m’avait-il répondu »

« Trouvez une date et incluez-la. Je la recevrai ».

À vrai dire je n’avais rien à faire, à ce moment-là. Les gens s’imaginent souvent que le souverain doit travailler comme un forcené. Ils oublient que c’est un humain qui a aussi besoin de repos comme tous les humains de la terre.

C’était en effet l’heure de mon repos. L’heure à laquelle je m’autorise à zapper les chaines de la télévision qui se trouve dans mon bureau. À lire les nombreux Sms ou encore les lettres et les mails que la population m’envoyait. Heure à laquelle je me permettais de prendre un break. C’était mon heure à moi en tant que personne, et non en tant que Premier Ministre, même si la garde provinciale était toujours là dehors postée pour me surveiller. J’étais toujours derrière mon bureau parce que je voulais juste avoir l’occasion de mieux apprécier Taliane avant de commencer à lui poser des questions. Curieusement, je me surpris en train de la comparer à la mère de mes enfants. Je me demandais ce qui pouvait bien attirer une femme chez un homme. Je comptabilisais les contraires de mon épouse : elle n’avait pas d’humour, elle était autoritaire, elle manquait de sagesse pratique, mercantiliste jusqu’aux os, elle pouvait y perdre son âme. Malgré tous les produits de l’Oréal qu’elle mettait sur sa peau, ses mains avaient jurées de rester caciques. Il fallait être endurant quand elle vous tendait la main.

Finalement ce qui attirait un homme chez une femme ce serait : son humour, son désintéressement, sa tempérance et son humilité. Mais aussi son respect, car pour moi le contraire de l’autoritarisme ce n’est pas la soumission, mais le respect. Autre chose qui peut attirer un homme chez une femme. De la sagesse pratique et de la tempérance. Voire de la douceur.

Je finis par me demander pourquoi je suis restée avec ma conjointe, si elle n’avait pas les qualités qui m’auraient retenu. Qu’est-ce qui m’attire chez mon épouse ? Elle est belle. Certes, mais d’une beauté d’un autre temps. L’un des plus grands défauts de ma femme était la jalousie. C’était dur à avaler. Si seulement elle savait. Je ne l’avais jamais trompé. Mais quelques fois sa jalousie m’en donnait envie. J’étais souvent tenté de savoir à quoi pouvait ressembler une femme qui n’était pas mienne. Mais j’hésitais, car je craignais de me retrouver dans les bras d’une plus caduque. Plus autoritaire. Jalousement mortelle. Une brute. Une sorte d’éléphant marchant dans de la porcelaine. Cette crainte m’envahissant, j’avais décidé de me noyer dans mon travail. D’abord comme Député, puis Maire et plus tard comme Premier Ministre.

Tromper ma femme c’était décevoir mes filles. Ça non plus je ne le voulais pas. Mes filles, après le pays étaient ma raison d’être. Quand je pense que les journalistes et autres bon-diseurs m’avaient attribué toute sorte de relation de concubinage avec plusieurs femmes. J’en riais presque. Et cela il fallait le faire comprendre à mon épouse.

Taliane qui était en face de moi incarnait la fraîcheur. Une bombe douce. Ce n’est pas faux que les hommes de mon âge recherchent une certaine fraîcheur. Celle-là on ne la manipule pas. Ça se voit. Ça se sent. Elle sait ce qu’elle veut. Mais pas uniquement au niveau matériel. Elle affectionne les nobles causes. Elle a les pieds sur terre et m’a l’air en plein dans ses projets. Je savais qu’en ouvrant sa bouche elle irait droit au but. Elle est belle. Elle a un physique à damner un dieu. Mais elle ne s’en étonne pas plus que si elle copierait quelque vedette télévisuelle. Son regard est celui d’une femme sûre et confiante.

À un certain âge, cette jeunesse nous valorise.

Quand j’ai connu mon épouse Christiane, elle était en classe de terminale Au Lycée Blaise Pascal. Et moi j’étais à l’Ecole nationale d’administration. Elle était belle. Elle était bien formée physiquement. Même si j’avais toujours souhaité, à l’époque, être le premier de ma future femme, le premier à la connaître sexuellement. Je fus un peu déçu de me rendre compte qu’elle était déjà expérimentée. J’étais un peu ringard à l’époque, je reconnais. Mais quel homme ne rêve-t-il pas d’être le premier de sa belle ? C’était comme recevoir un trophée. Mais ce n’était pas bien grave. C’était une bonne fille. Deux rencontres sexuelles. Puis elle vint me dire un jour qu’elle était enceinte. J’étais abasourdi… et ahuri. Je décidai de la convoler rapidement, car, me dit-elle, « si tu ne m’épouses, je serais considérée comme une malédiction pour ma famille ».

« Ne peut-on pas avorter ? », me hasardai-je.

« Non. Jamais. Je suis catholique. L’avortement est un péché mortel ».

Je me devais donc de l’honorer. Bien que je fusse encore jeune étudiant, je dus tenir tête à mes parents qui ne voyaient pas cela d’un bon œil. Je crois que ma femme n’a jamais été aimée par famille. Je sais que mes parents respectent mon choix, mais on l’aime peu. Personne ne la porte, mais tout le monde la supporte. Ma belle-mère, la femme de mon père m’avait toisé. Étant dans une famille recomposée, je savais déjà ce que cela pouvait représenter comme poids pour les enfants. Dans tous les cas, de temps en temps j’en bavais. Je ne voulais donc pas que mes enfants le vivent.

Ce qui fait qu’ils ne viennent jamais chez moi. Je le sais, mais j’ai une nature particulière. Je m’en fous un peu. Elle essaie d’être une bonne mère et une bonne femme au foyer. Je pense qu’elle fait ce qu’elle peut. Nous sommes très nombreux de l’école nationale d’administration à avoir épousé des femmes sans vraiment les avoir aimées d’un amour qui fait battre le cœur. C’était le prestige des grandes écoles qui les attirait. Elles nous ont toutes tendu des pièges. Pourtant, ce qui n’est pas le cas, aujourd’hui, avec Taliane.

Taliane a une classe particulière. Il suffit de la voir pour le ressentir. Bien moulée spirituellement et physiquement, c’est une fille qui a de l’esprit. Elle m’a l’air attentionnée et délicate.

En quittant mon fauteuil, pour aller la rejoindre, je me posai encore la question : « N’ y a-t-il que des qualités qui puissent attirer un homme chez une femme ? » Je me le demandais. Et si c’était le cas, qu’est-ce qui pouvait me garantir que Taliane assise de l’autre côté du bureau avait des qualités intérieures ? Je ne la connaissais pas. Mais je sentais que je pouvais lui faire confiance. Je sentais aussi qu’elle m’apporterait de l’amour et de l’affection. Sa simple présence me transmettait le gout de la vie, la joie d’exister et non pas seulement d’être assis-là derrière mon bureau à faire le chef modèle. Je me sentais homme en sa présence.

-Alors vous êtes chargée des relations publiques ?

-Oui, Monsieur le Premier Ministre. En général, je ne me déplace pas, j’ai une assistante, mais quelques fois j’aime rencontrer personnellement nos bienfaiteurs.

-Ah ! J’ai donc de la chance, moi.

-Si vous le dites, Excellence.

Je voulus savoir un peu ce qui l’avait conduit dans l’humanitaire. Il était si rare de nos jours de voir des filles s’engager dans ce genre d’organisation. Taliane me dit qu’elle avait toujours été une fille indépendante. Alors que son père avait voulu qu’elle devienne avocate, elle lui avait catégoriquement opposé un « non papa. J’étudierai la philosophie ». Ainsi Taliane était-elle diplômée de philosophie. Option métaphysique. Après sa maîtrise, elle avait décidé de travailler dans un organisme qui œuvrait pour le droit à l’éducation pour tous. Elle était chargée des relations publiques. Elle avait aussi la charge de chercher des aides auprès des autorités publiques. Spontanée et très ouverte, Taliane possédait de véritables atouts pour convaincre les bienfaiteurs. Quand elle avait moins de travail, elle se déplaçait sans problème. Et ce mardi matin, elle avait personnellement décidé de venir chez nous à la primature.

Quand on est Premier Ministre, on doit faire son métier. Entre notes et sondages, j’avais toujours voulu me faire ma place. Celle de celui qui se soucie prioritairement de ses concitoyens. Pour cela une chose était nécessaire : bosser dur. Père de quatre enfants, j’étais marié à l’état civil comme à l’église. Reconnu comme homme fidèle, même les plus belles secrétaires de la Primature et du parlement réunies n’avaient pas réussi à me faire succomber.

Pourtant depuis que Taliane est passée dans mon bureau, j’ai le sentiment de perdre mes pédales. Elle est formidable.

Après notre causerie qui dura environ deux heures et demi, je lui donnai mon numéro de téléphone personnel.

« Appelle-moi quand tu veux. Trouve un moment. On pourra aller manger. Question de prolonger la causerie. »

Taliane me regarda d’un regard très perçant. Je souris. Elle avait réussi à me faire sourire. Oui, depuis quelques temps, j’avais perdu mon sourire et c’est elle qui réussit à le ramener.

-Merci. Je ne manquerai pas, dit-elle, calme.

J’appelai alors mon garde du corps pour qu’il la raccompagne. Avant je voulus savoir si elle avait besoin d’un chauffeur.

-Non. Merci Excellence. Je suis venue en voiture.

Alors que mon garde du corps la raccompagne, je suis presque jaloux. J’envie sa liberté. Je la vois marcher. Féline ? Antilope ? Biche ? Les mots et expressions me manquent. Belle fille dans tous les cas. Je sus dès ce moment là que ce serait elle. Avec elle. Et par elle. En elle. Devant elle seulement j’accomplirais divinement cet acte. Tout en elle me disait qu'elle aimerait cela et qu'elle me resterait fidèle pour l'éternité.

Le soir à la maison, je suis à table en train de manger. Mon épouse est en face de moi. Je n’ai pas envie de la voir. Je n’ai pas envie de lui parler. Mais je dois la voir et je dois lui parler. Elle est rayonnante. Depuis quelques jours je la trouve très gentille. Peut-être qu’elle a commencé à me soupçonner. Ou bien simplement peut-être envisage-t-elle de me demander des sous. Je ne sais pas encore. Depuis que je vis avec elle, j’ai appris à me méfier du sourire des femmes. On ne sait jamais quel coup elle prépare. Aujourd’hui, elle a cuisiné des langoustes. Elle sait que j’aime les fruits de mers. Elle m’a vraiment eu. Même si à vrai dire, je n’ai pas vraiment faim aujourd’hui. Depuis que Taliane est passée dans mon bureau, ma vie a beaucoup changé. Mes sentiments sont devenus tout autres. Comment le dire à ma femme ? Je ne sais même pas ce que Taliane en pense. Je ne sais même pas si elle m’aime. Et ce foutu métier. Premier Ministre. Tous les regards sont rivés sur vous. Tous ces médias, paparazzi et autres. Qui prennent votre vie, la mettent sur un papier et la vendent. Cette foutue liberté. Je pense qu’on aurait tout de même pu restreindre la liberté de la presse. Que par exemple, ils ne touchent pas la vie du Premier Ministre quand il est en exercice. J’imagine déjà leur tête s’ils apprenaient que je suis amoureux de Taliane. Une fille colorée. Tous les journaux du lendemain auraient certainement pour titre « le cœur du Premier Ministre se penche vers la diversité culturelle ». Certains magazines en feraient même des caricatures. Ils croiront que mon amour a une visée électoraliste. Si seulement ils pouvaient comprendre que je venais de rencontrer le premier amour de ma vie !

J’ai fini de manger. Le maître d’hôtel débarrasse. J’ai envie de l’aider. J’apprécie sa discrétion et sa liberté. Je prends quatre verres pour les transporter à la salle de vaisselle, ma femme crie.

« Ne fais plus jamais ça chéri. Ne jamais faire confiance aux travailleurs. Et surtout ne jamais se rabaisser ».

Je la regarde. Je continue mon chemin. Tous les jours on parle d’égalité, de respect, de fraternité. Et si on pouvait aider ses serviteurs qui seraient prêts à mourir pour nous ! Je suis épuisé. Je m’assois devant la télévision. Rien d’intéressant. Sauf ces comédiens qui m’imitent. Je vais dans le jardin. Je suis émoustillé. Mon cœur bat la chamade. Je reviens dans le salon. Je m’excuse auprès de mon épouse. Je vais dans mon bureau. Je le tourne à double tour. J’ai envie d’être seul. Ma pensée s’envole vers Taliane. Je n’ai jamais été amoureux de mon épouse. Et pourtant je sais que c’est avec elle que je finirai ma vie. En fait, je l’ai toléré dans mon existence. Mais pas dans mon cœur. Elle a trouvé une place dans ma raison et dans ma maison.

Deux pénibles semaines passent. Taliane n’a toujours pas appelé. Je sais qu’avec mon pouvoir, je peux la faire venir. La faire chercher. Non. Je ne veux pas. Elle n’est ni mon adversaire politique, ni une personne dont je me servirai pour obtenir un renseignement. Je me calme. Je guette ma montre. C’est une rude journée. Le lendemain matin, j’ai une réunion. Je dois voyager à onze heures du matin, après une photo de famille dans un collège. Ça c’est encore les idées de mon Ministre de l’éducation.

Alors que je suis dans la salle de bain, en train de me raser, mon téléphone sonne. D’abord un Sms que je néglige. Puis un appel. Je décroche.

-Allo ! 

-Allô. Bonsoir, Excellence. Je vous prie de vous m’excuser de vous téléphoner si tard… 

C’est elle. Ma belle Taliane. Je reconnais cette voix.

-Tu es toute excusée ma belle.

Je sens une hésitation à cette appellation.

-Dès demain, je suis libre pour un dîner, Monsieur le Premier Ministre.

-Ok. Et dans la matinée, que fais-tu ? 

-Rien de particulier, Excellence.

-Ok. Donc je vous enverrai chercher vers 9h. J’ai une manifestation dans un collège. Puis je voyage pour la Suisse. Si cela vous tente, je vous emmène avec moi. Quatre jours de travail.

-Vous me prenez de court. Je regarde mon agenda et je vous réponds par Sms. Je vous en prie. Merci. Votre proposition me touche.

J’ai envie de crier « Super ! ». Je me frotte les mains. Je suis content.

À minuit, alors que je suis en train de lire un roman de Larry Tremblay, L’orangeraie, je pense à elle. Mon téléphone clignote. C’est un Sms. Son Sms.

-Ok pour tout. Encore merci. À demain. Que Dieu vous bénisse ! 

Je renvoie un Sms.

-Amen ! Merci. Faites de beaux rêves.

Je sais que ce qui m’arrive là est hors du commun. Je suis amoureux de Taliane. Il n’y a plus de doute. Aussi étonnant que cela puisse paraître, à mon âge, elle est le premier amour de ma vie. Je pense que c’est un privilège de rencontrer l’amour de sa vie. Et ce n’est pas toujours celle qu’on épouse. Les contingences de l’existence peuvent nous conduire sur un autre chemin. Je pense que c’est mon cas. Je respecte mon épouse, mais j’aime Taliane. Mon couple est stable et ma famille unie, mais ça n’a rien à voir avec le grand amour. Taliane, c’est mon âme sœur. L’autre moitié de mon os.

Depuis que j’ai rencontré Taliane, dormir auprès de mon épouse est devenu mon chemin de croix, celui dont la résurrection n’intervient qu’à la sonnerie du réveil. Elle m’essoufflait de plus en plus.

J’envoie un Sms à mon chauffeur. Ensuite au directeur du protocole.

« J’aurais une invitée demain. Elle nous parlera de la diversité dans son rapport avec l’éducation ». 

Puis je m’endors.

Le lendemain matin, en prenant ma douche, je suis surexcité. J’envoie un message à Taliane : « J’espère que vous avez bien dormi. À tout à l’heure ». Elle ne répond pas.

À neuf heures, alors que j’arrive au collège, je l’aperçois parmi les invités. Elle a troqué son sari contre un ensemble tailleur noir. Elle est là. Sac sur l’épaule. Chemise classeur à la main. Je passe pour saluer la délégation. Je lui fais un clin d’œil insistant. Je lui dis qu’elle est belle. Elle me sourit de ses dents blanches et incline légèrement la tête vers la gauche.

Après la cérémonie et sa remarquable prise de parole, je l’embarque dans mon avion avec toute ma délégation. En Suisse, au cours de ce sommet sur l’éducation, j’ai envie de lui donner la parole. Mais je dois en aviser mon ministre. Après tout, c’est une spécialiste. Au moins cela justifierait sa présence aux yeux des gens. Même si je l’ai emmenée pour l’avoir à mes côtés.

Durant trois jours, je partage ses pauses. Dans son hôtel. Dans sa suite. Il ne se passe rien. Nous discutons de tout et de rien. Je meurs d’envie de l’embrasser, mais elle incarne une certaine dignité que le faire l’offenserait. Je ne veux pas la perdre pour un instinct sexuel. Il faut du temps. Et je prendrai mon temps. J’apprécie son intelligence et j’aime son cœur.

Le quatrième jour alors que je suis au dîner organisé pour les chefs d’États et de gouvernements, je lui propose de visiter la Suisse. Je demande à mon chauffeur et à mon garde du corps de l’accompagner.

Alors que tous les Présidents et les Chefs de gouvernements se font des adieux, le directeur du protocole demande à me parler en urgence. Il insiste.

« Un accident a eu lieu Excellence. Mademoiselle Taliane accompagnée de votre chauffeur et de votre garde du corps ont été fauchés par un bus. Ils sont entre la vie et la mort ».

Je deviens fou. Ma tête tourne.

« Mon Dieu protégez Taliane. Comment pourrais-je vivre sans elle. », crié-je au fond de moi.

Je transpire. Je suis essoufflé. Je respire. J’inspire et j’expire. Personne ne comprend ce qui se passe. Les uns se demandent s’il y a eu un attentat. D’autres pensent que je suis en train de faire un AVC. On ne m’a jamais vu malade. Je sais que personne ne viendra me poser la question. Même pas mon directeur de cabinet. Je leur ai toujours dit qu’on ne devait jamais mélanger vie privée et vie publique. Taliane c’est ma vie privée. Ma vie intime. Ma vie profonde. Ma vie secrète. Mon futur. Je me rends compte que la vie n’est qu’un instant. Une heure fugitive. Ephémère et précaire. Je pense à mon chauffeur et à mon garde du corps qui me sont si proches. Quelle cruauté ! La vie.

-Où sont-ils ? 

-À l’hôpital, Excellence. En réanimation.

-Conduisez-moi à l’hôpital.

-Mais… Chef…

-Conduisez-moi à l’hôpital. Ceci est un ordre.

Dans la voiture qui me conduisait dans cette clinique, j’étais dans tous mes états. Je maudissais la cruauté de l’existence. Je téléphone à mon directeur de cabinet pour lui dire que je ne rentre plus le même jour. J’appelle le Vice Premier Ministre. Je lui demande de se charger de mon agenda. J’appelle mon épouse pour lui dire de ne pas m’attendre. J’appelle mes enfants. Je suis bouleversé. J’ai appelé ma meilleure amie, Amélie, Ministre de la Laïcité. Je lui ai demandé de venir à Genève.

J’arrive à l’hôpital. On me place dans une salle pour que je me calme. Je suis assis sur une chaise. Le regard vide. On frappe à la porte. Je n’ai envie de voir personne. J’ouvre. C’est mon directeur de cabinet.

-Oui ?

-Nous sommes inquiets Chef.

-De quoi ?

-Votre état chef

-Ah bon ! Suis-je malade ?

-Non, c’est-à dire que…

-C’est-à-dire que quoi ?

-Non rien chef … Au revoir.

-De grâce, ne faites entrer personne. Sauf Amélie si elle arrive. J’ai besoin d’être seul.

-Compris, Chef.

Je suis triste. Je me sens presque responsable de cet accident. C’est moi qui l’ai invitée en Suisse. Il fallait que je fasse quelque chose. Je pris mon téléphone portable. Je téléphone directement au médecin de la Primature. Je lui donne des indications pour qu’il prépare un avion médicalisé. On frappe à la porte. C’est le médecin qui se charge de Taliane. Je me lève.

-Alors docteur ?

-Monsieur le Premier Ministre ?

-Comment va-t-elle ?

-Toujours dans le coma.

-Vous êtes sûr que ça va aller ?

-Je l’espère, mais je ne peux vous donner un avis. On attend encore un peu.

-Merci Docteur… Merci. Faites ce que vous pouvez. Je veux qu’elle vive.

Tout en voulant montrer que j’étais serein, je transpirais et je tremblais de tout mon être. Je sentais quelque chose se briser en moi. J’avais besoin de tout sauf de la raison. Heureusement que j’étais seul dans cette salle. Je fis le tour du lit qui s’y trouvait. Je décidai d’y passer la nuit. Jusqu’à ce que Taliane sorte du coma. Je ne me voyais pas dormir en paix, à côté de mon épouse, alors que cette fille pour qui j’aurais tout donné, même mon fauteuil de chef était entre la vie et la mort. Alors que je pensais, je me souvins de ce qu’elle m’avait écrit quelques jours avant : « Que Dieu vous bénisse ! »… Dieu ! Oui ! Pourquoi pas ? Peut-être que son Dieu la sauverait. Je sortis de la salle et demandai à mon chauffeur de me conduire à la cathédrale de Genève.

 

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