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Le Sanctuaire de la Culture

Nouvelle du mois: La femme de ma soeur

3 Octobre 2016, 12:41pm

Publié par Nathasha Pemba

-Tu entends ces bruits Armel ?

-Non. Quels bruits ? Je n’entends rien.

-Mais si… Concentre-toi un peu et tu les entendras.

J’entends tous ces bruits. Tous les jours depuis deux mois. J’ai simplement intégré dans ma cervelle qu’il n’existait aucun bruit. Je replonge la tête sous la couette. Pose l’oreiller sur ma tête. Véronique crie. Mâ Véro comme je l’appelle affectueusement. Mâ Véro tourne son regard vers le mur. Elle sait que je feins d’ignorer ce bruit. Il est six heures du matin, impossible de dormir. Grincement de fauteuil, bruit du robinet de cuisine. Chansons du village. Au loin des oiseaux chantent. Eux au moins résistent à ce viol de la quiétude matinale. Le tintamarre humain peut être mortel.

Cela fait déjà deux mois que Toukoula, ma sœur aînée est arrivée à Québec. Elle ne conçoit pas que Mâ Véro dorme jusqu’à sept heures et demie. Une femme se réveille à quatre heures du matin, selon elle. Une femme ne se réveille jamais au même moment que le mari. Cela porte malheur. Depuis qu’elle est là, elle se réveille à quatre heures du matin. Après son brossage quotidien de trente minutes, elle prend son bain, puis commence le ménage. Personne ne sait lorsqu’elle s’arrête. Au début j’ai dit à Mâ Véro que ma sœur venait pour quelques jours. Quelques jours. C’était tellement imprécis quelques jours que cela pouvait aller de deux à mille jours. Elle m’avait prévenue, ma blonde. Elle n’avait pas tort. Nous étions dans les soixante-et-un jours déjà. Et les quelques jours à venir étaient dans le cœur de Dieu. Ou dans celui de ma sœur.

Elle, Toukoula ma sœur, se disait s’ennuyer de moi. Un matin, elle avait décidé de faire ses démarches, avait obtenu son visa sans grande difficulté. Elle était cadre au Ministère du commerce à Pointe-Noire. Et voilà qu’elle s’était retrouvée ici chez moi. J’étais le plus heureux de la terre. Cela faisait presque huit ans que je ne l’avais pas vue. À l’époque, j’avais décidé de vivre à Québec sur un coup de tête. Dieu seul sait combien il faut de patience, mais aussi de dépenses quand on veut immigrer au Québec. Je suis jeune. Pas d’engagement précis. La politique d’emplois au Congo avait commencé à m’énerver quand j’ai décidé d’immigrer. Je travaillais certes, mais je n’avais pas de garantie. Je savais que je pouvais être mis dehors du jour au lendemain. Me retrouver sans salaires. Sans droits. Mais surtout sans possibilité de revendication, parce que la compagnie où je travaillais était la propriété familiale d’un homme politique du pays. Un homme ultra puissant. Le frère d’un ministre, disait-on. J’ai donc décidé de partir. La France ? C’est un pays que j’aime. Mais pas pour immigrer. Si le visa est le summum des documents français en Afrique, décider d’y immigrer comme ça relève presque de l’utopie. On ne comprend pas trop pourquoi ils n’offrent pas aux gens cette possibilité d’immigrer, sans passer par les études ou par la clandestinité. J’ai choisi le Canada. Là on peut immigrer lorsqu’on est dans les règles. Je suis d’abord venu dans la ville de Québec pour une formation en administration des entreprises. J’ai obtenu un visa de douze mois. J’y ai fait la connaissance d’une québécoise splendide. Fanny. Elle m’invita un soir dans un café. Puis me présenta à ses parents. C’était un repas de famille. J’ai découvert un plat typique. La poutine. Un plat constitué de frites et de fromages en grains, du cheddar principalement. On la recouvre généralement d’une sauce brune. Il y a aussi eu une chaleur remarquable. Je parle de la chaleur humaine bien entendu, parce que dehors c’était l’hiver. Le vrai hiver. L’hiver qui te cloue au lit et qui ne te donne pas envie de sortir. L’hiver québécois. L’hiver qui te fait porter bonnet, gant et plus.

Tout mon entourage, du moins les 90% des Africains faisant partie du lot, parlaient d’immigrer. Pourquoi devrais-je rester là à regarder sans tenter ma chance. J’ai constitué mon dossier. Quand mon titre de résident permanent est sorti, j’étais déjà rentré à Pointe-Noire. J’ai dit à ma sœur et à mes frères que je devais m’en aller. Je n’ai rien dit au travail. J’ai juste pris un long congé de près de six mois non payé. Je voulais être gagnant dans tous les côtés. Je me disais qu’au cas où ça ne marcherait pas au Canada, je rentrerai. J’ai été béni. Tout est allé de soi.

Cela fait déjà huit ans que je me suis installé. J’ai eu la chance de trouver un travail que j’aime. J’ai cassé avec Fanny ma belle québécoise aux yeux bleus ! J’ai rencontré Véronique, mon actuelle copine. Une métisse franco-burkinabè. De père français et de mère burkinabé. Tous les deux, nous sommes tombés en amour. Moi encore plus car j’étais en amour par-dessus la tête. C’était à l’arrêt de bus 1461-Chanoine Martin sur Chemin Sainte Foy. Il neigeait beaucoup et j’attendais le parcours 13. Elle passait dans sa belle Nissan Qashqai rouge métallisée. Elle s’est arrêtée devant moi et m’a invité à monter. Depuis ce jour-là, nous ne nous sommes plus jamais séparés. Une année plus tard, nous avons décidé d’aménager ensemble. Nous avions besoin de vivre accoté, en attendant de nous marier un jour. Sa mère est venue en vacances ici et elle nous a bénis. Elle m’a dit que la prochaine fois qu’elle viendra à Québec, ce sera pour notre Union devant le Seigneur. Seulement depuis que ma sœur est là, j’avoue, je sens le malaise flotter dans notre cinq et demi. Ma sœur est très gentille mais elle porte en elle un esprit d’envahissement insaisissable. Lorsqu’elle arrive quelque part, elle s’impose et envahit le domaine. J’avoue que je suis heureuse qu’elle soit là. Je mange un peu exo. Mais je sais que Mâ Véro est mal à l’aise. Franchement je ne sais quoi faire. Alors je préfère dormir. Dormir pour ne pas les entendre toutes les deux. À la vérité, je n’ai même pas sommeil. Mais je refuse d’écouter.

Mâ Véro sort du lit, prend sa brosse à dents, son dentifrice et autres. Elle les fourre dans son sac à main. Elle s’habille.

-Je prends mon bain au bureau, crie-t-elle avant de sortir.

Je prends mes écouteurs, j’appuie play sur « One Love » de Bob Marley. Je bosse le soir et je vais essayer de m’endormir un peu.

Il est environ neuf heures lorsque j’entends un coup très fort sur la porte. Je repousse la couette et me lève pour aller ouvrir. Pieds nus, juste avec mon bermuda, j’ouvre et je retourne sous la couette.

-Paresseux ! Tu n’as pas honte de dormir jusqu’à neuf heures !

C’est ma sœur. J’éclate de rire. Elle me fait juste rire pour ne pas dire, énerver. Elle entre dans ma chambre, tire les volets. Puis elle inspecte. Je ne sais quoi ! Elle va vers la table de chevet de Mâ Véro. Elle soulève un livre. Elle lit le titre à haute voix : « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Elle le jette sur le lit. C’est un roman de Dany Laferrière.

-Tu n’as pas honte !

Je préfère ne pas répondre, sachant déjà à quoi elle pense ! Ce n’est pas mon livre. Je ne lis pas. Je déteste la lecture. Bon… disons que maintenant avec des livres audio, j’écoute la lecture. Mais moi j’ai mes lectures à moi. Les polars. Point barre. C’est ma compagne qui avale tous les livres du grand écrivain haïtien et québécois qu’elle adore.

-Tu ne veux pas me répondre hein ! Tu vois ! La main pris dans le sac hein ! Et dis- moi donc où sont parties tes valeurs ! Nos valeurs. Et comme ça tu acceptes d’être Nègre ! Même au lit ? Maméma !!!!!!

-T’inquiète Toukoula ! C’est ma blonde qui lit ce roman ! Tu sais que je ne lis pas ! Je n’ai jamais lu ! Sauf à l’école.

-Ah quitte là ! Blonde. Ma blonde ! Ta blonde ! Vas-tu arrêter de l’appeler « ta blonde ». Elle a des cheveux bien noirs ta blonde, crois-moi. Et si elle t’a dit qu’elle était blonde, je suis désolée !

J’ai éclaté de rire. J’avais pourtant déjà expliqué à Toukoula qu’ici quand on parle de blonde il s’agit de la femme, de la petite amie ou de la copine qu’on aime. Auprès de qui on aime rester. De même pour parler de l’homme on dit « mon chum », comme en Lingala on dirait « Moto na nga » ou encore en Français « mon Jules ».

-Ne ris pas Armel. Une femme qui lit un livre pour savoir comment elle doit faire l’amour avec son copain qui est nègre sans pouvoir se fatiguer est une raciste. Ça veut dire qu’elle a des préjugés sur toi. Il ne faut jamais se laisser faire.

Elle vient s’asseoir sur le bord du lit. Elle parle. Elle parle tellement que je ne parviens pas à la maîtriser. Elle se lève et s’en va ouvrir notre garde-robe. Et là elle crie !

-C’est quoi ça !

Je n’ai pas besoin de me lever pour savoir de quoi elle parle. Mâ Véro possède environ trente perruques. De toutes les couleurs. Ce matin en sortant, elle avait mis la verte. Ces jours-ci elle se sent comme une chenille et elle a envie d’être en vert. C’est ce qu’elle m’a dit. J’ai fini par aimer. Quand elle voulait être une mandarine, elle mettait une perruque couleur mandarine. Je l’aime. D’ailleurs ne dit-on pas que « qui aime un mille-pattes, doit aimer ses pattes ? » ; Quand elle se sentira papillon, je serai encore là et toujours là.

-Toukoula, je t’en prie, arrête de farfouiller dans nos affaires. Je suis grand déjà tu sais !

-Toi grand ! Pour une mère son fils n’est jamais grand. Tu vas devoir faire avec, même si je ne suis pas ta mère biologique. C’est moi qui t’ai élevé et tu ne m’as jamais dit que tu détestais mon éducation.

Elle referme la garde-robe et revient se mettre devant moi.

-Dis-moi Armel. Il y a quelques années encore, tu me disais que trois choses t’attiraient chez une femme. Le soin qu’elle prenait à faire ses cheveux, les pieds de la femme dans la chaussure et la valeur de son sac à main.

-Oui…

-Mais Ta Véro n’a rien de tout ça !

Elle a raison. Mais bon ! Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Et puis ! Ça c’était avant. Il y a toujours un avant et un après dans la vie.

-Tu sais Toukoula, tu devais te réjouir parce que maintenant j’ai d’autres critères. Pour moi désormais la liberté, la solidarité et le respect de l’autre doivent compter dans une relation. Et Mâ Véro possède tout cela. En plus, elle est intelligente.

Toukoula éclate de rire. Elle me dit que je me trompe lourdement. Je ris.

-Tu ris hein ! Continue à rire et tu riras bien. Lève-toi et va prendre ta douche. Ça pue ici. J’ai tout préparé pour ta douche. Et n’oublie pas de prendre ton peignoir. Pas la peine de me faire le défilé de mode ici avec ta serviette aux reins ! Des abdos musclés j’en ai vu dans ma vie ! Allez dépêche-toi. Pendant ce temps, moi je vais préparer le petit- déjeuner.

Au petit déjeuner, je tiens à lui faire remarquer qu’elle n’est pas obligée de faire notre lit. Cela ne plaît pas à ma blonde. Elle me toise et continue à couper ses poivrons. Elle les coupe en dés. Sur cette planche de cuisine qu’elle est allée acheter je ne sais où. Avant nous nous accommodions d’une planche à couper en plastique. Elle a jugé cela bête et « chose des Blancs ». Il fallait une en bois et épaisse.

J’ose une question.

-Mais Toukoula… pourquoi préfères-tu des poivrons verts ?

Elle me toise.

-Ta blonde, comme tu l’appelles, en achète de toutes les couleurs pour tromper ta vigilance. Un poivron c’est un poivron et quand il est vert, il est rassurant ! Dis-moi, tu ne trouves que tu manges mieux depuis que je suis là non !

C’est le genre de questions auxquelles je n’aime pas répondre. Je me tais, je continue de prendre mon petit déjeuner. La grosse marmite qu’elle est allée acheter je ne sais où a remplacé toutes les casseroles Tefal de Mâ Véro. La première fois qu’elle a vu nos casseroles, elle m’a demandé si nous cuisinions pour des oiseaux ou pour des humains. Ce gros fait-tout impressionnant qu’elle est allée acheter me regarde. L’huile frémit, elle y jette ses tas de poivrons, ses majestueuses rondelles d’oignons. Mâ Véro et moi utilisions deux oignons la semaine. Toukoula, elle, utilise un filet et demi d’oignons par semaine. Pendant ce temps elle râpe l’ail, alors que les tomates coupées, elles, en lamelle, attendent tranquillement sur un plateau en bois qu’elle a ramené de Pointe-Noire.

-Te souviens-tu Armel ?

-De quoi ?

-De ton plat préféré…

J’ai juste envie de rire. À vrai dire j’en avais tellement des plats préférés. Poissons salés aux aubergines. Bouillon de capitaine rouge. Poisson Likouffe braisé. Tchilondo braisé ou encore les soles. Les crevettes. Oh mon Dieu ! Je ne m’en souviens plus. Franchement ! Mais je me souviens des fonds de casseroles. C’était mon bonheur. Toukoula ne raclait jamais les fonds de casseroles. C’était trop bon, parce que tout le repas s’y était concentré et je m’asseyais à même le sol. Je grattais avec une cuillère et j’étais content. Il y avait aussi le riz cramé du fond de la casserole. Mes bonheurs d’antan.

-Euh… oui ! Tu le cuisinais si bien à l’époque.

-Oui ! Je sais. Je sais que je suis ta cuisinière préférée.

Elle se déplace. Elle caresse mon crâne presque chauve désormais. Le pose sur son cœur. J’ai envie de pleurer. Ces moments d’intimité m’ont tellement manqué.

-Je vais essayer de trouver le nécessaire ici et je te ferai ce plaisir. Une amie m’a dit qu’à Montréal il est possible de trouver tout ce qu’on veut pour faire un met de chez nous.

-Une amie ? As-tu une amie ici ?

-Laisse-moi rire ! J’ai des amies ici. J’en ai partout dans le monde. Tu oublies souvent que j’ai fait HEC ?

J’ai commencé à la soupçonner ! De quoi ? Je ne sais pas quelque chose. Je sentais juste qu’elle me cachait quelque chose. Depuis que je suis arrivé ici dans la ville de Québec, je ne dirais pas que je n’ai pas d’amis, mais j’ai compris qu’entre compatriotes on doit juste se méfier les uns des autres. C’est la règle numéro1, parce que chacun est venu ici pour chercher sa vie. Et… tous les moyens étant bons pour réussir, mais surtout se couvrir en hiver, on ne pose pas de question sur les moyens de survie des autres. Donc il vaut mieux rester chez soi.

-D’ailleurs mon amie-là va m’aider à faire venir une jeune fille que j’apprécie beaucoup. Disons que j’aime bien. Enfin que j’aime. Elle vient d’avoir son bac et je veux l’aider à continuer ses études ici. Elle m’est devenue indispensable.

Toukoula l’avait dit. Elle était amoureuse d’une fille qu’elle voulait aider. Elle allait probablement s’installer ici. J’avais encore à la supporter dans ma maison. Si ma sœur avait choisi de venir s’installer ici c’est certainement à cause de la liberté, du respect des autres. Là-bas à Pointe-Noire le regard des gens allait la précipiter dans la tombe. J’avoue que c’est un coup dur pour moi de savoir qu’elle a changé d’orientation sexuelle, mais j’ai décidé de ne laisser rien transparaître. D’ailleurs je ne lui poserai aucune question sauf si elle décide d’en parler.

-Et elle arrive quand ?

-Bientôt.

-Et elle habitera chez ton amie ?

-Non… Non pas du tout. Je chercherai une maison où nous allons habiter, elle et moi. Je guette un peu partout quand je sors. C’est une fille bien. Pieuse et bien élevée, elle a besoin de solitude pour étudier. C’est le genre que j’ai toujours rêvé rencontrer. Elle a de temps en temps besoin de se retrouver dans son intimité pour se retrouver. On ne peut pas être dispersé et bien étudier. Tu le sais. Et si je ne trouve pas de maison, j’espère que tu accepteras de me loger quelques temps. Elle partagera ma chambre sans problèmes.

-Il faudra que j’en parle d’abord à ma blonde…

-Je t’ai déjà dit de ne pas me parler de ta blonde. Elle n’est pas une blonde. Et puis c’est toi l’homme ici ou pas ?

-Et c’est quoi son prénom ? Pardon le prénom de cette fille ?

-Ça c’est une surprise. Et puis je lui ai demandé de m’apporter une marmite de chez Alu Congo. Une vraie grosse alors. Je te ferai de bons petits plats, mon petit frère préféré !

Elle se déplace, elle vient essuyer ma bouche. Elle pose un bisou sur mon crâne.

-Tu manges toujours ainsi. Eeee Armel èèè tu es resté le même. Mon frère chéri. Maintenant que je suis là, j’essuierai ta bouche quand tu voudras. D’ailleurs je l’ai toujours fait. Je me rends compte que je t’ai vraiment manqué !!! Huit ans c’est beaucoup.

Je change de sujet. Elle recouvre son fait-tout et se met à faire la vaisselle. Elle n’aime pas voir la vaisselle sale traîner. J’en profite pour prendre des nouvelles de nos parents.

-Sinon. As-tu des nouvelles des parents ?

Elle sourit et finit par rire.

-Non. Aux dernières vraies ou fausses nouvelles, je n’en sais rien, j’ai appris que maman avait envoyé papa en prison. La sénilité c’est quelque chose hein ! Vraiment !

-En prison ? Et que lui reproche-t-elle ?

-Elle ou bien lui. Papa reproche à maman d’être un membre d’une mutuelle féministe. Et elle lui porte plainte pour séquestration.

Ma sœur Toukoula est ma mère en fait. Pas ma vraie mère, mais elle m’a élevé depuis que je suis né. Quand je suis né, mon frère, notre aîné Lembela était déjà marié. Notre mère a connu sept maternités. Au sixième, elle s’était arrêtée. C’était Toukoula. Quand je suis arrivée, ma mère ne m’attendait pas. Toukoula sa dernière fille avait quinze ans. J’étais, disait-elle, un accident de parcours. Toukoula qui en avait marre des poupées s’est donc proposée comme ma protectrice. Donc j’ai grandi avec elle. Je dormais avec elle, jusqu’à ce qu’un jour, nos parents décident de s’installer dans notre village à Hinda. Je suis dès lors restée avec elle. Après son bac, elle est allée à l’université Marien-Ngouabi, elle m’a emmené avec elle. Devenue fonctionnaire, j’ai continué à habiter avec elle. Quand elle s’est mariée, elle m’a emmené avec elle. J’ai été sa consolation lorsque le médecin lui a dit qu’elle ne pouvait enfanter. Quelques années, je ne sais trop comment, elle a eu une bourse pour aller étudier à HEC à Paris. C’était dur pour moi. L’ambassade lui ayant dit qu’il ne trouvait pas le motif de me donner un visa long séjour. Et là, elle avait crié : « Je vais l’adopter ! C’est simple ». C’est donc à partir de là qu’elle a fait tous les papiers pour que je devienne son enfant. C’est ainsi que nous avons passé trois ans à Paris, moi toujours avec elle. Nous sommes rentrés ensemble. Et la vie a continué.

Quelques semaines ont passé. Mâ Véro ne me posait plus de question sur le départ de ma sœur. Mais elle sortait le matin et ne rentrait que le soir. Elle ne m’en voulait pas. Mais elle disait ne pas supporter la présence de ma sœur. Je ne faisais pas de commentaire. Elle avait ses raisons. Moi les miennes. Je ne pouvais pas oublier que Toukoula était ma sœur. Une sœur n’est jamais une Ex.

Un matin alors que Mâ Véro s’apprêtait à aller au travail, Toukoula a proposé de l’accompagner jusque dans sa voiture. Je ne sais pas ce qu’elles se sont dites, mais je me souviens juste que ce jour-là, Mâ Véro est rentrée à Midi. Nous avons mangé ensemble et à quatorze heures, nous sommes sortis ensemble. Les semaines qui ont suivi, elle est revenue à midi, a mangé avec nous. L’ambiance était bonne. J’étais l’homme le plus heureux. Voir ma sœur et ma copine s’entendre me faisait du bien. C’est de cette manière et dans cette ambiance qu’elle nous a annoncé, à table, que sa protégée arrivait. Mâ Véro n’a eu aucune réaction. Elle est restée de marbre.

Malgré l’indifférence de Mâ Véro, j’avais décidé de soutenir ma sœur jusqu’au bout. Le jour de l’arrivée de sa protégée à l’aéroport de Québec, je l’ai accompagnée. Nous étions à l’avance. Assis sur les chaises prévues pour les visiteurs de l’aéroport, nous discutions de tout et de rien. L’émotion de ma sœur m’amusait. Elle état donc vraiment tombée en amour.

-Pourquoi n’as-tu pas préféré qu’elle arrive par Montréal. On aurait pu lui faire visiter Montréal tu sais ! Ai-je demandé à Toukoula.

-Non je préfère Québec. Cela nous donnera l’occasion d’aller un de ces quatre à Montréal. Pour le moment, je préfère qu’elle se repose.

Le monde descend de l’avion. Les gens sortent. Puis je vois le visage de ma sœur s’illuminer. Elle me pince le genou. Elle est heureuse je le sens. Et je le suis avec elle. Je trouve que dans nos différences chacun a le droit de vivre sa relation comme il veut. Nous nous approchons de la porte de sortie des voyageurs.

-La voilà !

-Où ça ?

-Juste en face de nous. Habillée en pagne rouge. Cette couleur lui va bien. Une vraie tchikoumbi. Regarde comme elle est jolie. Belle comme un cœur.

Je manque de tomber à la renverse. Mais ma bouche ne peut se taire.

-Mais c’est un viol Toukoula !

Je viens de reconnaître la fille. Je la connais. C’est donc elle la nouvelle bachelière. Mais, c’est une petite fille du quartier. Elle m’a toujours appelé Yaya. Si moi je peux avoir environ quinze ans de différence avec elle, a fortiori Toukoula. Mais franchement ! Elle est jolie, elle a grandi c’est vrai. Mais ma sœur aurait pu donner un autre avenir à cette pauvre petite. Je suis scandalisé.

-Un viol ? Interroge Toukoula.

-Non je disais un vol plein.

-Non petit morveux, j’ai bien entendu. Pourquoi parles-tu de viol ?

-Bon d’accord. Je trouve que tu ne peux pas passer ta vie avec cette gamine. Tu violes son innocence ! Quel est cet amour soudain que tu as eu pour elle pour que tu décides de passer ta vie avec elle ? As-tu un seul instant pensé à son avenir ?

-Qui te parle de passer ma vie avec elle ?

-Mais… attends tu m’as dit que tu l’aimais non !

-Ah ! Je comprends où tu te situes. Oui je l’aime pour elle-même, mais aussi pour toi !

-Pour moi ?

-Oui ! Je l’ai épousée pour toi. Ses parents ont eu une belle dot. Je voulais te faire une surprise !

-Mais Yaya…

-Oui je sais que tu as une blonde. Va l’accueillir s’il te plaît. Vas-y souris. Regarde comment elle te regarde. Regarde comme elle est jolie. On parlera de ta blonde plus tard. Et pardon arrête de m’appeler Yaya. Je connais cette flatterie.

Je ne reconnaissais plus Toukoula. Ah les femmes ! Ça c’était le cri de notre grand oncle, Ma Nkashi, le mari de la tante Toukoula. Nom dont hérita ma grande-sœur. Il disait toujours se sentir à l’aise au milieu des femmes. Je doute encore aujourd’hui que ce fut par pur bonheur. Je pense intimement que le vieux a toujours voulu percer le mystère des femmes. Y est-il arrivé ? Je n’en sais rien. Quelques jours avant sa mort, il avait réuni tous les hommes de la famille. Petits comme grands. Pour lui un homme, peu importe son âge, est un responsable. De ce fait, il reste majoritaire, même au milieu d'une horde de femmes. Ce jour-là, il y avait, réunis autour de lui, des hommes de tous âges, de 2 ans à 77 ans. Il nous a défini la femme : Jalousie, Argent, Sécurité et Affection. Je pense qu’il nous avait caché une chose. Domination et sens indécrassable de la maternité. Une femme te prend facilement pour son fils. Elle te materne. Devine tes désirs. Cherche ton confort. Est à l’écoute de tes manques. Te protège. Te soigne. Te demande ce que tu aimes manger. Veille sur ta ligne. Te conseille sur ton paraître. Le pire qui lui arrive c’est que, s’inquiétant pour toi et pour ton avenir, elle peut aller jusqu’à choisir ta future épouse. Elle ne se rend pas bien souvent compte qu’elle peut étouffer l’éclosion de l’autonomie de celui qu’elle materne. Dans cette euphorie de maternisation, elle te domine en douceur.

Je me suis approchée de la petite Lolita. Oui c’était cela son prénom. Elle avait grandi, mais je ne l’avais pas oubliée. Elle était devenue une femme. Une vraie femme ! Elle était jolie en effet. Elle laissait entrevoir une innocence qui ne pouvait laisser aucun homme de chez moi indifférent. Dès qu’elle m’a vu, elle a couru se jeter dans mes bras en criant « Y’Armel ! ». Je l’ai prise dans mes bras. Nous sommes restés ainsi cinq minutes. Quand je me suis dégagé, j’ai vu qu’elle avait des larmes aux yeux. Je l’ai prise par les épaules et nous sommes allés chercher ses bagages.

 

 

Nathasha Pemba

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