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Le Sanctuaire de la Culture

Les Supplices de la chair de Caroline Meva : odyssée d’une quête de liberté féminine.

27 Octobre 2020, 19:26pm

Publié par Nathasha Pemba

Mabelle se réveille brusquement dans un hôpital, l’Hôpital du Bon Secours, entourée d’infirmiers et de médecins. Pour cause, la septuagénaire, d’une santé de plus en plus dégradée et précaire, a fait un infarctus du myocarde, le deuxième en six mois. Alors, telle une prisonnière dans le couloir de la mort, s’avançant inéluctablement vers un pilori, tête emplie de réminiscences, la narratrice repasse au peigne fin son parcours existentiel aussi tumultueux que glorieux. Des réminiscences qui nous traînent de la misère ambiante de son enfance, à la griserie de son succès inhérent au travail qu’elle a choisi : la prostitution. Ancienne Maîtresse des activités luxurieuses, expérimentée et célèbre; Mabelle, dont les formes physiques affriolantes d’antan ont fait baver et ramper à ses pieds les hommes de toutes les flaques sociales, sans distinction aucune, n’est désormais qu’une loque humaine, loin de ses exploits de belle femme du passé. «L’Hôpital du Bon Secours» qui l’héberge s’érige vraisemblablement comme le lieu d’un caverneux recueillement; un exutoire des souffrances et traumatismes qui ceignent son être; une passerelle-secours espérée pour l’Au-delà, ou mieux encore un «Bon Secours» vers la délivrance et le repos éternel. C’est ainsi que le diagnostic du médecin lui parvient comme le carillonnement d’une condamnation à mort, une mort inévitablement imminente, une mort désirée par une âme profondément accablée qui souhaite vivement se libérer de ses peines et douleurs :

 

 «Je prends conscience que je ne me relèverai pas de ce lit d’hôpital, sinon à moitié paralysée. Je n’ai plus de sensations et ne peux plus bouger mon bras et ma jambe droits. Si je survis à cela, mon existence va devenir un enfer : je vais être entièrement dépendante des autres. Il va falloir qu’on s’occupe de moi à plein temps comme d’un bébé; me laver, me langer, me donner à boire et à manger. C’est plus que je ne puis supporter! J’adresse une prière à Dieu, afin qu’il épargne à mon entourage cette lourde peine, et à moi cette humiliation. […] Je suis usée, fatiguée de vivre. Je voudrais partir, mourir, m’en aller avant de voir le dégoût, l’exaspération, la colère dans les yeux de ceux que j’aime. […] Oui, je voudrais enfin me libérer de cette enveloppe corporelle qui était un atout hier, mais qui, l’âge avançant, est devenue un puits de souffrances, un boulet à mes pieds, de plus en plus lourd à traîner. Oui, partir, me reposer, puisque le temps est venu pour moi de quitter ce monde. Il y aura du chagrin, mais le temps qui passe pansera les blessures, et la vie continuera pour ceux qui restent.» (Pp. 17-18)

 

En effet, le roman de Caroline Meva, Les Supplices de la chair, publié aux Éditions Le Lys Bleu en 2019 — après Les Exilés de Douma parus en trois tomes aux Éditions L’Harmattan : Les Sentiers de l’Exode (2006), Ombres et Lumière sur la Forêt (2007), Tempête sur la Forêt (2014) — se dresse clairement comme le péan d’une rétrospection existentielle, au crépuscule d’une vie tourmentée, entichée de souvenirs mâtinés de malheur et de bonheur, d’espoir et de désespoir, de gloire et de déboires, d’illusions et de désillusions. Tout au long de son acte scriptural, Meva nous balade sans lésiner dans les ruelles les plus sombres, enclavées et non moins sordides de la prostitution; «cet univers fermé, avec ses codes et ses usages, qui suscite la peur ou le mépris des âmes bien pensantes.» (p. 138) Laquelle se présente comme l’arme de combat d’une femme guidée, éclairée par un besoin criant de s’affranchir, et une volonté manifeste de s’affirmer pour chanter avec allégresse l’hymne de sa liberté, l’hymne de la liberté de ses congénères, l’hymne de la liberté des femmes opprimées.   

 

Par l’intermédiaire de sa narratrice-protagoniste, la romancière camerounaise peint sur un fond blanc la fresque de supplices qui affublent sans mansuétude la chair féminine de manière globale, et particulièrement celle de la jeune fille africaine d’une certaine époque peu ou prou révolue. Même si les mentalités s’arriment progressivement à la modernité, il faudrait reconnaître que certaines sociétés ceintes d’un conservatisme vigoureux restent claustrées dans des pratiques anciennes à forte obédience traditionaliste et religieuse; frayant ainsi un chemin non moins honorable à la vassalisation de l’être féminin. L’interdiction de scolarisation ou tout au plus sa restriction au niveau primaire, l’obligation d’évoluer dans une école ménagère afin de s’humecter des mœurs religieuses et conjugales dans le seul but d’assouvir plus tard les caprices d’un mari parfois oublieux et insoucieux, les violences répétées d’un géniteur ivrogne et irresponsable, ensuite d’un époux sans scrupule, sans omettre des viols sexuels perpétrés ci et là par quelques esprits pervers (le cas du viol incestueux de la narratrice, à 12 ans, par son cousin Mani, pp. 30-31); sont autant d’entraves à l’épanouissement de la jeune fille, et partant de la femme. Face à tout cela, il est question de faire un choix crucial; soit de supporter tous ces sévices la mort dans l’âme, soit de se révolter et suivre uniquement la voix/voie propice à son épanouissement, même si pour certains elle frise l’indécence et embrume les frontières de la dignité. Mabelle a opté pour la prostitution afin de sortir sa famille et elle-même de la misère : «j’ai commencé ma vie de prostituée à Nkanè, un quartier mal famé de Yaoundé, la capitale du pays, où j’ai vendu mes charmes aux plus petits, aux plus humbles et aux démunis. La majeure partie de mon parcours a été conditionnée par la rage de réussir, de sortir définitivement de la misère, cette chose avilissante et déshumanisante dont j’ai cruellement souffert au cours des premières années de mon existence.» (p.14)  

 

La prostitution est donc malgré tout un métier. Mais bien plus qu’un métier, elle est un moyen de lutte contre l’oppression masculine et une aubaine de vengeance de la félonie des hommes d’une part; d’autre part, un moyen d’accession à une liberté confisquée jadis par le sexe d’en face. En fait, l’accès à la liberté est parsemé d’embûches. Il est question de le déblayer pour voir luire à l’horizon les prémices d’une vie dégarnie de prohibitions; le cas de la scolarisation notamment, qui s’apparente au fil d’Ariane de la réussite féminine. Autrement dit, la scolarisation est la pierre angulaire de la liberté de la femme, capable de dessécher ses yeux larmoyants de détresse et d’interminables frustrations. Elle lui ouvre les portes du travail et peut lui permettre de gravir les hautes marches d’une société essentiellement phallocratique. C’est de ce trot qu’elle arrive et arrivera à se mettre à l’abri des intempéries causées par le «sexe dur». Mabelle ne manque pas de le rappeler à ses sœurs, qui n’ont pour seule issue de survie le mariage : «La véritable solution qui libérera les femmes c’est d’abord leur éducation, ensuite leur émancipation par le travail. Qu’elles apprennent à se prendre charge au lieu de demeurer d’éternelles assistées. Le travail de la femme est un mal nécessaire à travers lequel elle pourra, elle et ses enfants, se mettre à l’abri de l’égoïsme des hommes.» (p.99)         

    

Outre, le fait littéraire de Meva dépeint un environnement subversif où la femme tient les ficelles du pouvoir. Elle ne lésine pas à multiplier des conquêtes amoureuses et ne s’empêche d’avoir en toute liberté de nombreux partenaires sexuels. Elle est libre de ses choix. Son corps lui appartient exclusivement! La romancière nous expose un microcosme, la prostitution, où la femme est «roi» et règne en «maître absolu» dans son royaume, avec à ses pieds des sujets, les hommes, à la quête des plaisirs sexuels qui leur sont délibérément octroyés à prix d’or : «Mes services de dominatrice étaient réservés à une petite élite, car la facture était salée […] J’avais quatre clients qui venaient généralement une fois par mois, chacun : le Directeur financier d’une société multinationale, un ambassadeur d’un grand pays ami, un haut cadre de l’armée locale et une élite politico-administrative très haut placée.» (p.153) La femme apparaît donc clairement, ici, comme le «sexe fort»; qui parvient à faire descendre de leurs piédestaux même les hommes les plus influents de la société. Cet aspect devient plus ostensible lorsque Mabelle décide d’aller en Europe dans le but d’apprendre une autre branche de son travail, celle de Dominatrice et Maîtresse des plaisirs sadomasochistes dont la tâche est d’exercer quelque torture sur ses potentiels clients pour leur procurer du plaisir. Ce qui présente finalement la prostitution comme un biais de domination dont se sert la femme pour tenir sous le joug son bourreau de toujours : «Après pratiquement trois mois de formation intense, je rentrai au pays, nantie de ma nouvelle expérience, ayant entre mes mains un nouveau et exaltant pouvoir; celui de fouler à mes pieds la gent masculine, pour son plaisir, et aussi pour le mien.» (p. 151)  

 

Par ailleurs, «l’intertextualité est la perception par le lecteur de rapports entre une œuvre et d’autres, qui l’ont précédée ou suivie. Ces autres œuvres constituent l’intertexte de la première.» (Michaël Riffaterre, «La Trace de l’intertexte», La Pensée, n° 215, octobre 1980). Partant de cette acception, nous percevons justement que le fait littéraire de Meva est un palimpseste sur lequel se lisent en filigrane plusieurs autres textes de la littérature francophone. Depuis quelques décennies, le questionnement autour de la revalorisation de la condition de l’être féminin et la mise sur pied de plusieurs stratagèmes d’expression de sa liberté n’a cessé d’écumer les pages du roman africain francophone notamment. Plusieurs écrivaines en ont fait le point d’orgue de leur écriture et la raison principale de leur combat permanent; Ken Bugul (Le Baobab fou, Nouvelles Éditions Africaines, 1983), Calixthe Beyala (Amours sauvages, Albin Michel, 1999), Christelle Ndongo (L’Insoumise, L’Harmattan, 2016, dont la trame est fortement contiguë à celle du texte de Meva), Meryem Alaoui (La Vérité sort de la bouche du cheval, Gallimard, 2018), et la liste est loin d’être exhaustive. Par extension, plusieurs autres histoires, plusieurs autres vies, se reflètent sans doute à travers ce fait littéraire. Les déceptions amoureuses, les viols et autres souffrances que subit la protagoniste avant de sombrer dans la prostitution sont légions. Des histoires comme la sienne sont fréquentes dans nos sociétés.

 

Subséquemment, dans ces romans cités en sus, il est évident de voir le lien qui est assez frappant; ils ont tous des protagonistes féminins qui deviennent prostitués pour des raisons aussi multiples que diverses. La thématique de la prostitution est donc ancrée dans le roman africain francophone féminin depuis environ quatre décennies. Cela dévoile l’intérêt de l’acte d’écriture de la romancière camerounaise, qui se dresse à juste titre comme la continuité d’un combat dont la fin semble lointaine. Meva fait ainsi partie intégrante de ces écrivaines, qu’Odile Cazenave range dans la bourriche de «Femmes rebelles» (Femmes rebelles. Naissance d’un nouveau roman africain au féminin, L’Harmattan, 1996). Il s’agit des «guerrières de la plume», remarquables à l’aune de la virulence de leurs revendications, qui mettent en scène des héroïnes dissidentes multipliant continûment des mécanismes de rébellion, d’autonomisation et d’émancipation. Et ce, avec pour détermination d’accéder à une liberté embrigadée dans la tourmente des tabous et interdictions dont elles veulent se débarrasser pour s’adjuger une existence plus rayonnante.

 

Bien plus, l’un des appâts de ce roman est sans doute son style ragoûtant. L’écriture de Caroline Meva est assez libre et hardie. Au-delà de son intrigue que nous avons trouvé agréablement construite, ce roman est captivant et plaisant à lire de bout en bout. Son style est grivois, mais cette grivoiserie baigne dans une subtilité remarquablement policée qui ne verse pas dans la muflerie. Certains passages susceptibles d’être obscènes sont de temps à autre voilés, ou tout au plus sont décrits sans exagération; une manière propre à l’auteure de déployer sans esclandre «Une si longue lettre» des problèmes liés au mal-être de la gent féminine. Son écriture est donc moulée dans un euphémisme savamment taillé à la mesure de sa revendication expressive certes, mais non extrémiste; ce qui la distancie de ce fait de certains de ses pairs dont le style paraît beaucoup plus incisif; le cas de Calixthe Beyala, Leïla Slimani (Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, 2014) entre autres.

 

 En fin de compte, le roman Les Supplices de la chair est un cri de cœur d’une âme en détresse, à l’image de plusieurs autres inaudibles, mais non moins certains. Il est une occasion pour Caroline Meva d’exposer au grand jour les tourments des femmes parfois muettes et sans courage, qui se résignent dans l’ombre sur leur sort revêche. La prostitution est l’expression de la liberté sexuelle de la femme, et partant «un mécanisme de rébellion» (Odile Cazenave) qui lui permet de savourer gloutonnement son délice-liberté qu’elle recherche tant. Toutefois, ce moyen de revendication, bien qu’efficace, serait-il le plus judicieux permettant à la femme de toucher les pinacles du bonheur escompté? Même si tel est le cas, son choix ne semblerait pas indemne de regrets ni de remords, si on s’en tient à ce propos de Mabelle au soir de sa vie : «J’ai grimpé un à un les échelons du plus vieux métier du monde, bâti ma fortune pierre par pierre avec le fruit de mes ébats. Mais cette ascension s’est faite au détriment de ma dignité, par le sacrifice de ma chair et de mon sang, que j’ai livrés jusqu’à la nausée aux plus offrants, tous âges, toutes conditions, toutes morphologies confondus. J’ai accumulé des biens matériels, mais j’ai compris plus tard, que ceux-ci pouvaient donner le pouvoir, mener à la gloire, mais qu’à eux seuls ils ne suffisaient pas au bonheur.» (p.15)

 

 

                                                            Boris Noah

Université de Yaoundé I

boris.noah52@gmail.com

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Liv Maria de Julia Kerninon

10 Octobre 2020, 07:33am

Publié par Nathasha Pemba

« Que saisissons-nous des gens, la première fois que nous posons les yeux sur eux ? Leur vérité, ou plutôt leur couverture ? Leur vernis, ou leur écorce ? Avons-nous à ce moment-là une chance unique de les percer à jour, ou est-ce que cet espoir est absolument vain, parce que le premier regard passe toujours à côté de ce qui est important ? »

 

La remarquable et adéquate résonance qui accompagne le nouveau roman de Julia Kerninon en dit long sur son contenu.

 

Voici ce qu’en dit la quatrième de couverture : «Liv Maria est la fille d’une insulaire bretonne taiseuse, et d’un norvégien aimant lui raconter les histoires de ses romanciers préférés. Entouré de l’amour de ses parents et de ses oncles elle a vécu sur l’île natale de sa mère dans un milieu protégé avec une douce quiétude et une certaine liberté jusqu’à “l’événement” qui lui fera quitter le cocon familial. Arrivée à Berlin comme jeune fille au pair, elle va vivre une histoire d’amour forte qui se terminera contre sa volonté. Simultanément un deuil familial l’amènera à voyager, à grandir et à rencontrer un deuxième amour sincère. Mais aura-t-elle le droit ou se donnera-t-elle le droit de le vivre vraiment?»

 

Ce qui m’a frappée d’emblée dans ce roman, c’est le style qui est à la fois intelligible et philosophique (dans le sens de l’étonnement). Dès les premières phrases, Julia Kerninon embarque son lecteur dans une vague d’agitations, dans une pensée précise, dans une thématique précise, dans un lieu précis, dans un infini déversement agissant où chaque mot porte un sens, où chaque cadence est investie et où chaque pensée est touchante.

 

Liv Maria brasse plusieurs spécificités, des spécificités qui se résument en une seule histoire, celle du personnage principal. Plusieurs spécificités tournent autour de l’histoire, de la langue, des origines, des voyages, des échecs, des espoirs, des rencontres, du sexe, des desseins, des destins, de la vérité et du mensonge, et de l’amour.

 

J’oserais affirmer que Liv Maria, le personnage principal, est une femme libre dans le sens le plus substantiel du terme, où ce qui compte pour elle c’est d’abord la paix de son propre cœur et son bien-être. Son monde intime se formule autour d’une lutte permanente axée sur la vérité et le mensonge, la passion sexuelle et amoureuse, la colère et la joie, les culpabilités et les espérances, les traditions et les libertés.

 

Avant l’âge de 16 ans, la vie de Liv Maria bascule. Elle est victime d’une agression sexuelle de la part d’un voisin. Pris de panique, ses parents décident de l’envoyer à Berlin pour la protéger des malfaiteurs qui conservent encore l’idée selon laquelle que toute femme est avant tout une vulve et une paire des seins. C’est donc en arrivant dans cette ville qu’elle fait l’expérience de sa liberté qui va aller de pair avec le dévoilement de sa féminité. Elle tombe amoureuse de son professeur d’anglais et décide de vivre à fond cette relation. Même s’il est marié, Fergus devient le premier homme de sa vie… et peut-être le seul amour de sa vie.

 

Le séjour à Berlin et le décès de ses deux parents sont les deux évènements qui conduisent Liv Maria à aspirer à la liberté au fur et à mesure qu’elle avance en âge, au fur et à mesure qu’elle découvre le monde par le biais de la littérature. Après ses études à Berlin, elle retourne sur l’île pour coordonner l’héritage de ses parents. Elle apprend à rencontrer le monde. Elle est amenée, selon une suggestion de son oncle, à partir en exploration en Amérique latine, plus précisément au Chili où elle observe la marche du monde, le tempérament des hommes ou encore une certaine misère sociale. Elle y goûte aussi les joies de la liberté sexuelle. Ces choix de Liv Maria noués à une histoire particulière, intime, légère, ouverte, merveilleuse et sublime montrent que Julia Kerninon a réussi avec un tour de force qui lui est habituel, à marier la légèreté et la rigueur, la sensibilité et l’indolence, la grandeur d’esprit et la tolérance, l’amour et la liberté.

 

Liv Maria est le roman d’une personne cultivée.

Liv Maria appartient à la dynastie des personnages cultivés comme Jane Eyre et autres. Elle va même au-delà parce qu’elle mêle culture intellectuelle, entrepreneuriat, liberté et amour. Elle est une femme du XXIe siècle. Sa manière d’appréhender le monde en est la preuve, car elle est marquée par des références de grands auteurs de la littérature. Son père ne vit et ne respire que par le livre. Elle-même vivra des relations fondées sur la culture intellectuelle. Elle finira libraire et Flynn, son mari qui est aussi le fils de Fergus par ironie du destin, favorisera ce penchant. Lire lui est essentiel, viscéral, organique… consubstantiel pourrait-on dire.

 

Pour revenir à l’auteure, je dirais que la grande culture littéraire (Cf les pages 148 et 149) de Julia Kerninon meut son écriture, fait vivre ses personnages, fonde son art. On reste admiratif devant sa plume qui mêle les registres de la raison, de l’esprit et de la sensibilité. Qu’il s’agisse de la représentation narrative, du style ou de l’intrigue, ce roman révèle le fruit d’un travail minutieux, en termes de constructions, de thématiques, de questionnements, de cadences et… de surprises aussi, tel le lien avec les amours de sa vie qui demeure la trame essentielle du roman, mais que l’on ne finit que par découvrir quand on a lu plus de la moitié du roman.

 

La relation que l’on tisse avec ce roman fait qu’on n’a pas envie de le lâcher, même après l’avoir lu parce qu’on pense toujours qu’il y a un sujet qu’on n’a pu aborder, parce qu’effectivement, Julia Kerninon soulève des questions importantes comme celle de la liberté féminine où la femme est, non seulement libre de choisir ses relations, mais aussi de stopper une relation, de partir quand plus rien ne va, ou de vivre avec un mensonge pour sauver l’essentiel de la relation. Mais il y a aussi la femme autonome qu’incarne Liv Maria. Elle mène des affaires et les dirige avec beaucoup de sagesse et de justesse. Elle s’associe en affaires avec des hommes. Elle attire l’attention par sa culture. Cet aspect de ce roman, de la femme libre engagée qui va à l’encontre de la représentation féminine qu’on nous a toujours présentée, une femme victime, je ne l’ai pas cerné au début de ma lecture. Mais au fond, c’est cela, il me semble.

 

À une époque où le statut de la femme pose encore des questions quant à sa liberté et son autonomie, Julia Kerninon donne naissance à une femme, une femme humaine, tout simplement, avec ses forces et ses faiblesses, ses sensibilités et ses grandeurs. Comme on peut le constater, son style est porté par une finesse singulière et un souffle qui relève d’une certaine expérience de la fréquentation des grandes œuvres (p. 148-149).

 

Doit-on mentir?

Cette question soulevée dans le roman est une question devant laquelle toute personne s’est toujours questionnée : ai-je le droit de mentir? Julia Kerninon ressuscite, en quelque sorte, le grand débat entre Benjamin Constant et Emmanuel Kant : Existe-il un droit de mentir ?. Est-ce mentir, que de s’abstenir de faire une déclaration embarrassante qui risque de détruire toute une famille, de briser toute une harmonie?

En effet, découvrir en réalité que ce chemin qu’elle a choisi la conduira à mentir toute la vie demeure la question centrale que se pose Liv Maria, alors qu’elle semble vivre un bonheur accompli.

 

Mais à présent les phrases restaient bloquées dans sa gorge. Flynn dormait déjà, et elle avait l’impression qu’elle ne parviendrait plus jamais à trouver le repos dans ce lit, comme si elle avait mystérieusement grandi à son insu et qu’elle n’était plus adaptée à cette pièce de mobilier, à ce matelas, au fait même de cohabiter avec sa famille.

 

La question du mensonge dans Liv Maria m’a fait penser à quelques récits bibliques où les personnes sont confrontées à des situations embarrassantes et se sentent obligées de mentir pour protéger le plus important : la vie dans Autrui. C’est le cas, par exemple, de Sara avec Abraham lorsqu’ils arrivent en Égypte où le patriarche demande à son épouse de se faire passer pour sa sœur (Genèse 12, 13,19; 20, 2,5). Le deuxième exemple, c’est celui des sages-femmes qui cachent au roi la naissance des garçons pour leur éviter la mort (Exode 1, 8 — 21).

 

Pour conclure

Liv Maria est traversé par quelque chose de fondamentalement engageant et interpellateur. Tout en relevant la catégorisation dans laquelle la femme est emprisonnée, une révolution mature habite ce texte clair, rationnel, dont certains passages appellent à la prise de conscience individuelle. La romancière Julia Kerninon laisse entrevoir une lumière qui me fait dire qu’au cœur de cette révolution se niche une ode à la féminité, à l’altérité, à la liberté et à l’amour, une ode qui trouve une réalisation entre la fille, la femme et la mère. La fille agressée fait figure de victime, la fille amoureuse fait figure de réalisme, la femme amante et plus tard la femme mère font figure de maternité, d’émancipation et de liberté, figure finalement unique à pouvoir décider de sa vie, de son destin. Une femme, finalement, mystère ainsi que l’affirme Flynn à la fin du roman : «- Je ne sais pas, s’était-il entendu dire, c’était ma femme ».

 

Je remercie les éditions Annika Parance pour ce service de presse et je recommande vivement la lecture de ce grand roman qui porte sur le féminisme comme humanisme.

 

 

 

 

 

Nathasha Pemba

Références :

Julia Kerninon, Liv Maria, Montréal, Annika Parance Éditeur, 2020.

 

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Carmen Toudonou : Nous devons travailler à la qualité

7 Octobre 2020, 14:22pm

Publié par Nathasha Pemba

Qui êtes-vous Carmen Toudonou ?

Bonjour. Je suis journaliste de formation, j’ai travaillé dans tous les genres de médias mais je me définis principalement comme journaliste de radiodiffusion. Je suis employée de l’Office de Radiodiffusion et Télévision du Bénin (ORTB) comme rédactrice principale mais je suis actuellement en détachement à l’Institut Parlementaire du Bénin. Doctorante en communication et linguistique, je suis éditrice, bloggeuse littéraire et auteure de plusieurs œuvres.

 

Nos investigations sur votre cursus académique et votre riche CV nous ont permis de découvrir que vous êtes titulaire d'un Bac C et que vous avez entre-temps fait vos classes en sciences techniques. Comment passe-t-on du monde des geeks et des matheux pour se retrouver journaliste, bloggeuse littéraire, écrivaine prolixe et chargée de communication au parlement béninois?

(Rires). Chez moi, le passage s’est effectué tout naturellement parce que, d’une part, j’ai toujours aimé le monde structuré et cartésien des chiffres, et en même temps, j’ai très vite eu envie de devenir journaliste. Sans doute parce que je me suis très tôt passionnée pour la lecture. Et puis, il y avait des journalistes de télévision du Bénin et d’ailleurs qui m’ont donné envie d’embrasser cette carrière. C’est donc vous dire que, dès le départ, c’est la présentation télévisuelle qui m’attirait. Puisque je n’évoquais que le sujet, ma mère a fini par céder et me payer des études en journalisme, alors que j’avais fini des études de gestion d’entreprise, et que je travaillais dans la communication. C’est au contact de la profession que la passion de la radio m’est venue, et elle ne m’a plus jamais quittée. C’est vous dire qu’il m’arrive des périodes entières où je suis en manque du micro, mais réellement, comme une droguée…

 

Quand avez-vous commencé à écrire ?

J’ai commencé à écrire vers l’âge de 17 ans. J’ai commencé par des poèmes, puis j’ai écrit des nouvelles, avant de démarrer la rédaction de mon premier roman. Mon parcours est, il est vrai, atypique, mais il montre surtout que c’est ma passion pour tout ce qui concerne l’écriture qui a eu le dernier mot – enfin, pour l’instant…

 

Vous faites votre entrée dans l'arène littéraire béninoise en 2014 avec votre premier roman « Presque une vie», roman dont la trame se construit autour de la personne d'une jeune fille qui brave l’autorité parentale et exigences religieuses pour vivre son amour et voler vers sa propre réalisation. Quel message avez-vous voulu véhiculer à travers le rôle du personnage principal ?

Le roman est inspiré d’une histoire réelle, celle d’une jeune fille dont les brillantes études secondaires ont été stoppées par son enrôlement dans un couvent Vodou. Mon idée, en rédigeant ce roman, c’est de conduire une plaidoirie pour qu’un point de convergence soit trouvé entre la nécessité de scolariser les enfants, surtout les petites filles, et nos traditions magnifiques. Le roman est aussi une carte postale de notre pays si beau. J’aborde, outre la problématique de l’éducation des fillettes, de nombreuses autres thématiques qui nous touchent tous : mariage forcé, condition féminine, gestion de la stérilité dans le couple, crise énergétique, etc.

 

De Presque une vie à CFA, en passant par Noire Vénus, la plupart de vos textes mettent en vedette la femme, sa condition, ses défis, ses victoires etc... Coïncidence, simple choix scriptural ou volonté affichée de mener le combat pour la femme ?

Je crois que c’est fatal : en tant que femme, lorsque nous prenons la plume, nous avons une approche assez sensible des problèmes qui se posent à tous, et qui touchent en général les femmes de façon plus cruciale. Mais je n’écris pas qu’au sujet des femmes ! Je suis sensible à tout ce qui touche à l’humanité. De ce point de vue, mon approche, je l’espère en tous cas, ne saurait être limitée à un combat pour la femme. Je me laisse attendrir par toutes les situations menaçant la dignité de l’humain. Et si cet humain, c’est une femme, eh bien, elle m’émeut d’autant plus, par la sororité qui nous lie de fait.

 

Quel avis avez-vous du féminisme et des mouvements de revendication pour l'émancipation de la femme qui se multiplient de nos jours ?

Je pense que si "féministe" veut dire "engagé pour les droits des femmes", alors toutes les personnes sensées devraient l’être. C’est exprès que je n’ai pas mis "engagée". Je ne pense en effet pas qu’il devrait y avoir, d’un côté, des femmes luttant pour leurs droits, et de l’autre, des hommes au mieux des cas apathiques, au pire, railleurs. Je suis persuadée que tous autant que nous sommes, nous avons, qui une sœur, qui une fille, qui une mère, qui une cousine, et il n’est pas acceptable de tolérer les entorses aux droits auxquelles les filles et les femmes sont quotidiennement confrontées dans nos sociétés. C’est de l’ordre du simple bon sens.

Je n’ai jamais milité dans une organisation féministe, mais à ma manière, je prends ma part de la lutte en donnant à la petite fille le livre, pour paraphraser Hugo…

 

L'amour colonise les pages de la grande majorité de vos livres. Vous semblez affectionner cette thématique inépuisable, comme beaucoup d'autres écrivains d'ailleurs. Ne peut-on vraiment pas écrire aujourd'hui sans passer par la case Amour ?

Ah mais que serait le monde sans un peu d’amour ? Je ne pense pas que l’amour puisse être absent de quelque œuvre humaine que ce soit. Il faut déjà beaucoup d’amour pour créer, et tous autant que nous sommes, nous aimons quelques personnes. Pas forcément au sens de l’amour « éros ». Nous aimons forcément, nous sommes d’ailleurs fruits de l’amour. Donc ma réponse, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais, personne ne pourrait prétendre créer des œuvres autres que d’amour. Parce que, même la haine, n’est que le versant sombre de l’amour, c’est juste de l’amour vicié. Haïr une personne, c’est ne pas lui être indifférent…

 

Polyvalente et à l'aise dans plusieurs genres littéraires, on vous doit aussi un essai portant sur les grades dans l'armée. Vous préparez par ailleurs une thèse de doctorat qui s'intéresse au même sujet. Quelle est selon vous l'utilité d'un tel travail ?

J’ai énormément travaillé avec les militaires dans le cadre de mes émissions de journaliste. C’est un univers qui me passionne, et je crois que beaucoup ignorent trop de choses au sujet des militaires. C’est pour cela que j’ai choisi de m’intéresser, d’abord à l’Armée de Terre béninoise, puis à l’ensemble des Forces Armées Béninoises pour mes travaux. Mes recherches portent sur les grades, et les galons qui les symbolisent. Elles visent à décrire et analyser cette symbolique militaire pour en comprendre les ressorts, comprendre les représentations que les militaires se font d’eux-mêmes, et ce qui explique une certaine perception stéréotypée de ce monde. Il ressort de mes travaux que la plupart des symboles militaires sont hérités de la France, nation colonisatrice du Bénin, alors que notre pays est riche d’un passé militaire pré-colonial intéressant qu’il serait à propos de valoriser dans notre symbolique militaire. En parlant d’histoire militaire, je pense évidemment aux amazones du Danxomè qui font figure de pionnières dans le domaine, je pense à la cavalerie des Baatonu de l’empire du Borgou, pour ne citer ces deux exemples autour desquels j’ai axé mes recherches. C’est en tous cas ce que je propose : intégrer ce riche héritage au patrimoine de nos Forces Armées.

 

Quand on parlait de Carmen Toudonou et de son constant penchant à sublimer la gent féminine, on ne s'y trompait peut-être pas. Le projet Miss Littérature dont vous êtes promotrice nous en donne la preuve. Parlez-nous de la genèse de cette louable initiative.

Nous sommes partis de l’idée qu’il fallait mettre en place un projet pour intéresser les jeunes filles à la lecture, et à l’écriture. Tout est parti de là en 2015, et l’an suivant, nous avons organisé la première édition du concours. Nous essayons, à travers Miss Littérature, d’encourager les jeunes filles qui lisent, de leur offrir le maximum d’ouvrages, de les entraîner au compte rendu de lecture, et de leur offrir des ateliers d’écriture. Nous avons voulu d’abord un concours national et annuel. Les deux premières éditions ont donc eu lieu en 2016 et 2017. Ensuite, nous avons évolué et ainsi, Miss Littérature est devenu un concours panafricain et biennal. L’année paire, nous conduisons les sélections nationales, et l’année impaire, nous organisons la finale panafricaine. Pour cette version du projet, nous étions au Togo, au Niger, en Côte d’Ivoire et au Bénin en 2018-2019. La Miss sous-régionale en exercice, élue à Cotonou l’an dernier est ivoirienne. Nous avons lancé la biennale 2020-2021, et les sélections nationales sont actuellement en cours, sachant que la situation sanitaire a légèrement remis les agendas en cause. Nous visons _c’est prétentieux de le dire, mais je le dis_ à former la relève littéraire féminine africaine.

 

Comment Miss Littérature se porte-t-il ? Quelles sont vos raisons d'en être fière aujourd'hui ?

Le concours ne s’est autant jamais bien porté. Ma fierté est que nous avons pu, avec des moyens personnels, conduire un tel projet à un niveau où, aujourd’hui, ce sont les pays qui le réclament, non seulement en Afrique, mais dans le monde. Nous aurions pu, par exemple, pour cette biennale, intégrer de nouveaux pays comme la Guinée Bissau, le Sénégal, la France, la Belgique et Haïti. Malheureusement, faute d’un accompagnement, nous nous sommes bridés pour nous limiter à six pays : nous avons ajouté le Tchad et le Cameroun. Nous avons bon espoir de pouvoir obtenir les soutiens nécessaires pour développer comme il se doit, ce projet qui fascine hors du Bénin.

 

Décidément bien versée dans tout ce qui touche au livre, vous vous illustrez aussi dans le monde éditorial, à travers votre jeune maison d'édition Vénus d'Ebène. Parlez-nous-en.

Vénus d’Ébène est née en 2015 et propose cinq collections aux auteurs du Bénin et d’ailleurs. Il s’agit de la Collection Horizons pour les nouvelles, la Collection Oniris pour le roman, la collection Prométhée pour la poésie, la Collection Actés pour le théâtre et la Collection Esquisses pour les essais. Nous sommes donc spécialisés dans la littérature générale. Notre ligne éditoriale est de publier des œuvres de création littéraire, des essais littéraires et des ouvrages de sciences humaines, peu importe leur provenance géographique. Nous ne publions pas d’écrit à caractère sectariste, raciste ou xénophobe. Nous avons vocation à créer le plus grand vivier d’écrivains de la nouvelle génération, aussi bien au Bénin qu’ailleurs en Afrique et partout dans le monde. Nous sommes très regardants sur la qualité des ouvrages que nous publions, aussi bien dans la forme que dans le fond. C’est ce qui, de mon point de vue, fait l’originalité de Vénus d’Ébène Éditions.

 

Éditer et se faire éditer peuvent se révéler être un véritable parcours de combattant pour beaucoup de nos jours, surtout dans un Bénin et une Afrique où le livre ne coule pas forcément des jours heureux. Vous qui êtes du domaine, quels sont à votre avis les défis du monde éditorial aujourd'hui ? Comment arrivez-vous à y faire face ?

Les défis sont liés surtout à la professionnalisation de la chaîne du livre. J’ai la chance d’être entourée d’une équipe de professionnels formés chacun dans son domaine. Malheureusement, peu de maisons d’édition ont cette chance. L’autre défi est lié au fait que beaucoup n’ont pas compris que le livre est avant tout un produit commercial. Il faudra l’intégrer, et travailler pour rendre le produit « livre » attractif, de par sa présentation et son contenu. De par le marketing développé autour aussi.

 

Comment faites-vous pour joindre occupations professionnelles, écriture, travaux éditoriaux et tâches quotidiennes sans perdre l'inlassable sourire qu'on vous connaît ?

(Rires). Je crois que ma chance est que, toutes les tâches que j’exécute, je les entreprends par passion. N’étant pas une personne particulièrement organisée (je n’ose pas dire ici que je suis carrément bordélique !), j’ai la chance de m’en sortir jusque là, et, je vais vous faire une confidence : je ne sais pas comment il se fait que cela marche. (Rires).

 

"Tant de gens espèrent être aimés et beaucoup ne sont que mariés". C'est le long et curieux titre que porte votre dernier né, un roman. Vous y résolvez la délicate problématique du mariage. Pour vous, cet acte érigé dans nos sociétés en critère, unité de mesure, signe manifeste de réalisation de soi et de crédibilité, n’est qu'apparat et en viendrait même parfois à compromettre le bien-être personnel. Est-ce bien cela ou nous sommes-nous égaré dans notre analyse ?

Non, vous avez à peu près cerné la problématique. Sauf que ma réflexion va au-delà du diagnostic pour envisager des possibilités de solutions. Le constat est celui-ci : peu de gens se marient pour les bonnes raisons. Du coup, il n’y a pas de raisons que ces types d’unions ne périclitent pas très vite. Toutefois, en général, dans les couples, les problèmes qui se posent ne sont pas insurmontables, mais encore faudrait-il que les gens forment réellement une entité, et qu’ils ne se la jouent pas « solo » comme on dit. Ceci dit, il se trouve qu’il existe des couples heureux. Et heureusement. C’est tant mieux, beaucoup envient ces veinards…

 

On se marie par amour, on ne se marie que quand on s'aime. C'est ce que veut la logique. Peut-on vraiment se marier sans s'aimer ? Quel(s) lien(s) ou nuance (s) établissez-vous entre mariage et amour, ces deux entités qui semblent s'entrechoquer dans votre roman ?

Effectivement, l’amour est une chose, le mariage en est une autre. Il y a des personnes qui s’aiment et qui ne sont pas mariées. Et il y a des gens mariés qui ne s’aiment pas. Je pense que, dans un scénario idéal, on aurait deux individus, un homme et une femme, si amoureux, ne pouvant tellement plus se passer l’un de l’autre, qu’ils décideraient de s’unir dans une alliance pour ne plus avoir à manquer de leur moitié. Ok. Mais ça, c’est la théorie, n’est-ce pas ? Les choses ne se passent pas toujours ainsi, parce qu’il y a d’autres pesanteurs qui jouent. Du coup, pour une raison ou une autre, les gens vont se retrouver dans une relation. Et en général, ils vont aspirer au bonheur, qui passerait par l’amour du conjoint, lequel n’est pas toujours une réalité. C’est ce que je pose comme problématique. Alors, beaucoup vont se contenter de donner le change, comme le couple que je décris dans le roman. Voilà tout.

 

Les premières victimes de l'institution mariage sont incontestablement les femmes, souvent contraintes de troquer leur émancipation contre le confort apparent d'une robe de mariée, contre un anneau aussi brillant qu'encombrant, obligées de vivre dans l'envahissante ombre d'un époux maître et seigneur. La société veut la voir épouse soumise et mère, autrement on lui colle vite fait l'étiquette de catin. La chose est criarde sous les cieux africains où on s'évertue avant tout à inculquer une éducation d'épouse docile à toute enfant qui naît. Le mariage, un tueur silencieux de la femme africaine ?

Hum. Est-ce le mariage qui est le tueur, ou la société, telle qu’elle a été conçue ? Il se trouve que les situations ne se valent pas toutes. Mais votre constat est pertinent dans énormément de cas, hélas. Il est difficile de faire évoluer des mentalités mais il faut y travailler. C’est pourquoi il faut donner le livre aux enfants, filles comme garçons. Et changer globalement notre façon de les éduquer. Leur apprendre, indépendamment de leur sexe, à donner du respect au vis-à-vis, leur inculquer les valeurs du travail, ne pas dresser, d’un côté, des esclaves, et de l’autre des seigneurs dédaigneux, etc. Dans le roman, Stana a résolu un pan de l’équation : pour ne pas perpétuer la misère de sa mère, elle a choisi d’étudier, d’avoir un métier à elle, mais elle comprend aussi que ce faisant, elle n’a accompli que la moitié du chemin…

 

Roman, nouvelle, essai, poésie ; il ne manque plus que le théâtre_ et qui sait si cela ne vient pas bientôt. Vous avez touché à presque tous les genres majeurs de la littérature, et pas que ça. Vous virez aussi du côté de la littérature pour enfants à travers «Le lionceau et le papillon». Comment ce sous-genre littéraire se porte-t-il en Afrique et au Bénin en particulier ?

Ah oui, j’ai effectivement des textes de théâtre inédits… La littérature de jeunesse est le parent pauvre de la littérature en Afrique. Ce constat n’engage que moi. Tout en saluant le travail remarquable des Éditions Ruisseaux d’Afrique, je déplore le faible engagement des écrivains pour ce genre. Vous savez, derrière les livres pour enfants, se développent un certain nombre de philosophies qui façonnent les enfants. C’est un terrain à ne pas laisser inoccupé. Il se fait que la fabrication des ouvrages revient chère, parce qu’il faut beaucoup de couleurs, des matériaux résistants, des dessins, etc. J’en appelle à la volonté politique des dirigeants pour que ce secteur soit subventionné dans nos pays, afin que nos enfants puissent lire des ouvrages qui leur ressemblent, à côté des histoires de Blanche Neige, et autres Petit Chaperon Rouge.

 

Quelle appréciation faites-vous de la littérature béninoise contemporaine?

C’est une littérature dynamique, mais qui gagnerait à s’imposer plus de rigueur, dans la qualité des textes, dans la qualité éditoriale aussi. Je dirais qu’il y a quelques excellents écrivains, un certain nombre qui vise la qualité, puis beaucoup de gens pressés.

 

Quel est, selon vous, le statut de la femme écrivaine en Afrique et au Bénin en particulier ?

Statut ? Je ne suis pas sûre d’avoir compris la question. Moi je trouve que les femmes sont sous-représentées dans le domaine, comme dans beaucoup de domaines d’ailleurs.  Et pour cause : nous avons été longtemps des personnes de l’arrière-cour et de la cuisine, quand les deux ne sont pas confondues. De plus en plus de femmes s’engagent, et ce que j’ai dit pour la littérature béninoise est valable ici : nous devons travailler à la qualité. Déjà, en tant qu’auteure, nous sommes sujettes à un préjugé défavorable. Nous devons donc sans cesse travailler à l’infirmer. Cela peut être lassant de devoir être tout le temps en train de prouver sa légitimité, mais l’artiste, par définition est exigeant dans tout ce qu’il fait. C’est donc de bonne guerre. Comme l’a noté Françoise Giroud, la femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente…

 

Où et comment peut-on se procurer vos ouvrages ?

Mes livres sont disponibles en librairie et au siège de Vénus d’Ébène à Cotonou, y compris ceux que j’ai édité avec d’autres éditeurs.

 

Merci Mme Carmen Toudonou de vous être prêtée à nos questions. Votre mot de la fin.

Je vous remercie de m’avoir invitée et c’est avec plaisir que j’ai partagé ces quelques réflexions. Moi, je n’ai que des idées, et je soupçonne que toute ma vie ne suffira pas à toutes les concrétiser. J’essaie juste de réaliser le maximum, autrement, j’ai tant de concepts que je voudrais bien développer…

 

Interview réalisée par Gilles Gbeto

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Une seule vie de Paola Elenga-Onimba

28 Septembre 2020, 07:49am

Publié par Nathasha Pemba

Perdre sa mère, quand on est âgée de neuf ans seulement, relève presque de l’injustice, de l’intolérable. Malgré la présence de ceux qui restent, nous sommes conscients que personne ne peut remplacer une mère. Même quand ceux qui restent font tout ce qui est en leur pouvoir pour nous rendre heureux ou heureuses, perdre une mère c’est perdre beaucoup de choses, c’est perdre le sourire, c’est voir certains de nos espoirs anéantis, c’est parfois voir voler en éclat une certaine harmonie intérieure, c’est être confronté à ses limites. Cela peut aussi être l’emprunt d’une voie de destruction personnelle. Telle est l’expérience de Queenie, la narratrice d’Une seule vie.

 

Tante Clara fait partie de ces femmes qui après ta mort ont positivement marqué ma vie. Cependant, ma mère à moi est juste irremplaçable. Déjà à cet âge-là, je savais qu’une mère était unique. Avec le temps, je peux l’affirmer sans ambages : on ne remplace pas une mère.

 

Une déclaration écrite seize ans après le décès de sa mère. Queenie parle de la rupture causée par la mort de sa mère, rupture qui a bouleversé le cours de sa vie cette douloureuse absence qui l’a suivie partout. Elle redit ce qui l’a aidé à ne pas tomber dans le désespoir et de redonner à la vie sa chance. Comment vivre sans celle qui a été tout pour nous? Comment résister aux regards extérieurs qui nous prennent en pitié? Comment retrouver le chemin de l’espoir lorsque plus rien ne nous donne des raisons de tenir?

 

Une seule vie, un livre, comme me disait un lecteur, qui parle à tout le monde. Si le thème principal est le deuil, on y retrouve d’autres sujets comme la question de l’amour familial, de la fraternité et du besoin de croître, de la renaissance, etc. Voilà… Pour Paola Elenga-Onimba, même si la mort d’un être cher fait souffrir, il faut pouvoir avancer pour honorer le défunt ou la défunte, il faut pouvoir avancer pour exister soi-même. Ce livre ne nous rend donc pas tristes ou muets. Il nous invite à croire en la possibilité de la vie, malgré tout.

Lorsqu’elle a neuf ans, Queenie la narratrice perd sa maman. Son entourage, constitué principalement de son père et de ses tantes, décide de lui cacher cette perte. Ils obéissent certainement à la coutume qui consiste à croire qu’il y a des choses qu’on ne dit pas à un enfant. Malheureusement, ce silence et la pitié qu’elle lira dans les phrases et dans les regards de son entourage la plongeront dans une timidité sans nom.

Une seule vie est un récit autobiographique douloureux, un peu à la manière de la traversée de la mer rouge. Un livre qui a dû s’écrire dans une fontaine de larmes tant il ne laisse pas son lecteur insensible, un livre qui a dû demander du courage pour aller à son terme. Paola Elenga-Onimba nous fait découvrir l’expérience de Queenie dont l’expérience douloureuse de la perte d’un être cher l’a conduite à cerner son milieu de vie et à se reconstruire intérieurement.

 

Le deuil, ou plutôt, disons, la mort est un passage obligé pour tout le monde. Néanmoins, la manière de vivre la mort est certainement ce qui diffère. En Afrique, les habitudes ont conduit les personnes à cacher la mort d’êtres chers ou bien à entourer l’annonce d’une mort de toute une pédagogie. Une pédagogie certainement sans méthode et sans humanité qui, parfois, finit par détruire des relations familiales ou à enfermer certaines personnes dans des certitudes infondées, sans enracinement dans le réel.

Paola Elenga-Onimba nous convie à une réflexion sur la vie, sur les rapports familiaux, sur l’amour, sur la mort et sur l’imprévu. Comment l’imprévu fait-il irruption dans nos vies? Comment l’accueillons-nous? La réponse ne se fait pas attendre.

Et la mort est un imprévu de la vie. Une mort n’annonce pas son arrivée. Elle surgit de manière intempestive. Elle déstabilise le quotidien des personnes. Elle ne se pose pas la question de l’âge. Non. Toi, elle t’a prise à la fleur de l’âge. Au moment où chaque personne échafaude des projets pour elle et sa progéniture. Elle est dure, mais on finit par l’accepter, la tolérer.

 

Le silence du père.

À la mort de la mère, le père observe un silence, un silence gêné. Personne ne sait, à vrai dire, ce qui se passe dans son esprit. On a l’impression qu’il fuit quelque chose, le regard de sa fille peut-être. Malheureusement, ce silence ouvre la voie à toutes sortes d’interprétation de la part de sa fille :

À l’âge de dix ans, tante Clara avait enfin décidé de me dire avec des mots clairs que tu étais décédée. Peut-être que tous ces adultes avaient fini par se dire que j’avais moi aussi besoin de commémorer la date de ta mort? La vraie date, j’allais dire… Ma souffrance, c’est aussi que papa ne s’y était pas collé. Une autre personne avait joué son rôle. Que craignait-Il? Je n’ai jamais eu de réponse et ça me taraude. Ce qui m’a le plus fait mal, c’est cela. Cette réalité. Ce silence qu’on m’a imposé et à l’intérieur duquel je me suis plongée depuis lors. Le silence s’était incrusté dans nos quotidiens. Ce silence n’était ni quiétude ni sérénité, ni apaisement ni harmonie, parce qu’en fait pour moi l’harmonie doit toujours venir du cœur. De fait, l’harmonie visible n’est que la conséquence de ce qui se passe à l’intérieur de nous. À partir de ce moment-là, je me suis mise à pleurer chaque jour. J’avais l’impression que mon cœur avait perdu une clé et qu’il resterait à jamais fermé. Il m’arrivait parfois de rester assise, toute la journée dans un coin de la maison, seule, les yeux fermés. Tout devenait obscur autour de moi et j’expirais à fond.

 

La narratrice quémande le regard du père, son attention. Ce passage où la narratrice parle de son père est comme une déclaration d’amour à l’endroit de celui-ci. On a comme l’impression qu’elle veut lui dire : «regarde-moi, je suis là. Je veux que tu t’intéresses à moi». Elle se dépouille, s’expose et veut que son père l’aide à puiser à l’origine de ce que la famille était avant le décès de la mère. Elle espère refaire avec lui le trajet pour mieux se préparer à l’avenir sans celle qui désormais faisait le lien. Mais elle observe son géniteur et réalise que le silence qu’il affiche est peut-être le fruit d’une douleur cachée, d’une douleur mal assumée ou d’une peut indicible. Elle a l’impression que le père, lui aussi, s’accroche au silence, à une virilité de façade pour supporter l’intolérable. Il pleure la nuit et le jour il essuie ses larmes pour rester un homme, un père aux yeux de ses enfants.

 

Je ne peux m’empêcher de penser que lui aussi a certainement mal vécu ton départ. Et que sa manière à lui de faire son deuil, sans se rendre compte, c’était de s’éloigner de moi. Peut-être que c’est cela finalement. Mais je comprends, c’est un papa. Et les papas ont aussi leurs limites, leurs jardins secrets. Ce sont des humains comme tout le monde. C’est le paradoxe du sexe dit fort qui refuse parfois d’admettre sa fragilité alors qu’il est humain comme tout le monde. Le sexe dit fort a peur des émotions, il a peur de se montrer manquant, il veut à tout prix montrer qu’il est viril, il se croit omnipotent, il a peur de donner un peu de lui. Et finalement, il ne donne rien.

 

Cette relation entre père et fille installe une colère, une prise de conscience et même une résignation que seul le temps pourra guérir.

 

Paola Elenga-Onimba invite son lecteur à plonger dans la profondeur de la réalité humaine. La mort fait peur aux vivants depuis longtemps. Perdre une mère et continuer à la pleurer toute la vie, espérer son retour même à l’âge de 26 ans et finalement décider de lui parler pour qu’elle nous aide à entrer dans la vraie vie. C’est le souhait de Queenie, le souhait qu’elle vivra grâce à un frère qui lui rappelle sa mère, grâce à un père toujours présent à sa manière, grâce à des frères et sœurs attentionnés et grâce à des amis, cette volonté de se dire qu’il n’y a qu’une seule vie qui mérite d’être vécue, au-delà de tout, une vie unique pour chaque personne qui dans les temps de solitudes profondes prend toujours la mesure pour rebondir. Une vie qui appelle à l’humanité.

 

Dans le dernier chapitre du roman, l’auteure invite ses lecteurs à croire que l’amour dans tout ce qu’il a de positif est un socle important pour la renaissance. La narratrice raconte comment l’attention de certaines personnes et l’amour d’un homme lui constitueront des ingrédients importants pour combler certains manques et pour avancer.

Nous sommes tous issus d’une espérance, d’une volonté, d’une aspiration, parce qu’un enfant est d’abord le fruit d’un amour. L’amour d’un instant, l’amour de toujours… Peu importe. Il naît dans l’espoir, c’est pourquoi la désespérance ne devrait pas être son point de mire. C’est donc pour cela que vivre est plus qu’un challenge, c’est un droit, un devoir, un fait, une réalité qu’il faut affronter au jour le jour, parce qu’il n’y a qu’une seule vie.

 

La pertinence de ce roman réside tant dans la qualité narrative du texte que dans le sujet exploré. Le style est personnel, émotif, nostalgique, d’une teneur essentielle pour une première œuvre, mais reste encore dans le registre des journaux intimes. L’auteur évoque, malgré la rudesse du sujet, une renaissance intérieure grâce à l’amour et à la fraternité.

Je recommande la lecture de cet ouvrage.

 

Nathasha Pemba

 

Paola Elenga-Onimba, Une seule vie, Rungis, Éditions la Doxa, 2020, 10 euros.

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Café Sarajevo de Josip Novakovich

25 Septembre 2020, 06:47am

Publié par Nathasha Pemba

C’est une merveille littéraire que viennent de me faire découvrir les Éditions Hashtag, à travers Café Sarajevo. Josip Novakovich est un écrivain canadien, d’origine croate qui a, à son actif, plusieurs publications. Après avoir lu ce recueil, je reste convaincue que le mouvement de la traduction de ses œuvres majeures en français amorcé il y a quelques années déjà poursuivra son chemin.

 

Les récits qui encadrent Café Sarajevo sont des récits de l’exil, de questionnement, d’hésitation, d’amitié, de retrouvailles. Je me résume en disant que ce sont des récits de la rencontre, parce que toute transcendance de soi est toujours à la faveur d’une rencontre, de tout type de rencontre. Et dans le recueil, il s’agit précisément de cela.

 

Dans la nouvelle qui donne au recueil son titre, la question de l’altérité au cœur de la rencontre occupe une place essentielle. Il y a, par exemple, la rencontre avec Sobaka, le chat, qui épouse toutes les couleurs d’une rencontre fraternelle. Les personnages de différentes nouvelles sont des gens qui considèrent les autres, des gens qui pensent que la vie n’est possible qu’avec les autres, des gens faits de désirs et de certitudes.

L’histoire autour du Café Sarajevo qui a fermé ses portes est à la mesure du contexte actuel où la pandémie oblige certains propriétaires de Cafés à fermer; fermer, parce que ces lieux ont perdu leurs vocations premières : la rencontre. Un Café est d’abord un lieu de rencontre et si la pandémie oblige à la société une certaine forme d’isolement, le Café comme lieu de vivre-ensemble n’a vraiment plus sa raison d’être. Toutefois, la spécificité même de ce Café qui a fermé ses portes, c’est d’avoir été un lieu de ressourcements… un lieu de réenracinement, un lieu de prise en charge des souches diverses. C’est tout le regret, il me semble, du narrateur de cette nouvelle. Il déplore, par ailleurs, une tendance commune aux différentes Amériques côtoyées : tuer l’ancien pour laisser place au nouveau. Il évoque le souvenir de ce Café qui l’avait influencé dans le choix de son logement. Il parle d’une boulangerie appelée Balkan et d’un autre Café, Adria. Un Café qui lui rappelle ses origines. Il évoque sa rencontre avec les propriétaires de ce Café, leurs origines. Des origines qui le ramènent à sa propre histoire, l’histoire des origines ethniques de l’ex-Yougoslavie. Le narrateur se remémore la présence des membres de sa communauté dans la ville de Montréal. Il évoque le communisme… l’histoire, comme pour signifier que le déracinement n’est pas pour l’humain. Personne n’oublie jamais d’où elle vient, peu importe la force des politiques d’intégration, de son pays d’accueil.

 

L’évocation des origines par le narrateur porte une dimension intime très essentielle, car même s’il soulève certains revers, il ne tombe jamais dans le pathos de l’immigrant aigri, alors que Branko, ancien chanteur d’Opéra à Sarajevo, qu’il rencontre à plusieurs reprises peut lui en donner l’occasion. La discussion qu’ils entament est intéressante, car tous les deux cherchent à se partager leurs origines, même s’ils sont conscients qu’ils sont tous deux originaires de l’Europe de l’Est.

 Chez Branko, l’exil est vécu comme une cassure, une mort, une blessure. Il évoque le souvenir de la guerre qui l’a emprisonné (dans tous les sens de l’expression). Il n’a pas complètement fait son deuil, parce que même s’il est heureux de se retrouver sur une terre dite de liberté et de paix, il pleure encore ses origines malgré leurs imperfections. Il lui reste encore quelques bribes de son ancienne vie :

 

(…) Je ne peux rester tranquille pendant longtemps, j’ai été enfermé si longtemps pendant le siège à Sarajevo que maintenant je dois déambuler partout. J’ai peur d’être pris au piège.

 

Malgré la trahison de ses origines, qui lui ont fait endurer une guerre qui l’a rendu fou, il n’oublie pas qu’une partie, voire l’essentiel de sa vie s’y trouve. Obligé de se soumettre aux jugements et aux verdicts des personnes de sa terre d’accueil, il pense néanmoins que ce qu’il vit ou a vécu est injuste :

 

Je suis arrivé ici comme exilé et invalide de guerre. Le trouble de stress post-traumatique, qu’on l’appelle ici. À mon avis, c’est pas une question de trouble. Quand on vit ce que j’ai vécu, on devient fou, pas troublé. Cinquante grenades sont tombés dans mon appartement, à différentes occasions, ce qui m’a fait passer des semaines au sous-sol, dans le noir.

 

Café Sarajevo souligne le caractère à la fois éphémère et nécessaire de la vie, les difficultés et les cicatrices de guerre, des lieux communs pour tous les humains. On vit parfois dans un conditionnement libre alors qu’au fond, on reste emprisonné comme l’est Branko qui, tout en vivant un drame personnel, reste ancré dans une origine et tente, malgré tout de quêter sa liberté tout en étant soumis à la condition humaine.

Ce regard sur les origines et les souvenirs de l’exil me paraît nécessaire pour comprendre le recueil de nouvelles de Josip Novakovich. On ne peut pas le comprendre hors du contexte de l’exil toujours en tension entre le lieu des origines et la terre d’accueil, parfois marqués par l’idée de retour. C’est l’existence de tous les personnages du recueil, même lorsque ces personnages sont des animaux : trouvailles, retour, retrouvailles.

 

Dans la nouvelle intitulée «Un chat appelé Sobaka», le narrateur évoque les réalités russes de la gestion de l’animal, le chat notamment. Un chat abandonné dans la rue est recueilli par Éva et son père qui réfléchissent sérieusement sur la possibilité de lui donner un toit, de lui donner une identité, une existence. Cependant, à travers toute l’histoire de la misère de ce chat, il y a l’histoire de la misère de certains chats en Russie. D’un point de vue symbolique, ces chats peuvent aussi représenter des humains, des humains que l’on rejette parce qu’ils sont étrangers, différents ou parce qu’ils constituent des charges supplémentaires pour la nation.

 

Ce que je trouve fascinant dans ce recueil, bien au-delà du style que j’apprécie hautement, c’est que Josip Novakovich veut traduire la réalité humaine telle qu’elle se vit un peu partout dans le monde, notamment en contexte d’exil. Il décrit la rencontre, le souvenir, les aises de la vie, mais tente de maintenir le côté esthétique et éthique de la rencontre. Il nous présente parfois un individu libre, parfois un individu craintif ou encore une famille normale où tout n’est pas toujours idyllique. C’est ce qu’il peint merveilleusement comme dans la nouvelle «Barre transversale» qui est l’une de mes nouvelles préférées. Josip y brille de son art. Il décrit cet épisode sportif avec la passion d’un féru de football. Il décrit la hargne et l’excitation parfois malsaine des fans lorsque leur équipe est vaincue. Il décrit aussi l’insécurité des stades. Cette nouvelle est aussi le tableau de la représentation du spectateur sportif lorsqu’il est assis dans les gradins : Joie, manque de jugement, suivisme maladif et folie.

Les vies des personnages qui parcourent ces nouvelles — vie simple, vie rude, vie fougueuse, vie fraternelle — incarnent l’étrangeté même.

 

D’une certaine manière, tous les humains sont des exilés. La simplicité des attitudes, parfois banales, retrouve sous la plume de Josip une vie, une histoire, un lieu, une densité, une aspiration. Les personnages sont en mouvement.

 

J’ai relu plusieurs fois la nouvelle : Réservation d’avance. Elle est, de mon point de vue, celle qui obéit le plus fidèlement aux règles de la nouvelle. Elle est traversée par une chute pérenne, présente, mais curieusement évanescente, car au moment où l’on veut la saisir, elle s’éclipse. En lisant cette nouvelle, j’ai songé à Tom Barbash. La force mêlée à la simplicité des nouvelles ne pouvait pas me conduire ailleurs. Il en est de même pour la dérision, l’exigence délicate et innée, la présence de l’humour discret, l’émotion, l’espoir. Ces propriétés m’ont fait songer à Kafka. Pourtant, il s’agit de Josip Novakovich avec son style et son authenticité, qui évoque les durs moments de la guerre et les habitus de la vie en prenant soin d’éluder les artifices de l’histoire comme représentation.

 

En somme, je dirais qu’en lissant Novakovitch, le sourire est présent et l’interrogation est immanente. S’il est vrai que son œuvre est une fiction, le regard de Novakovitch est celui d’un sociologue qui ne change rien du cours de l’histoire ni de celle de la réalité de la vie, mais qui invite à un questionnement, à un engagement. Saint Augustin a écrit que pour trouver Dieu, il faut l’avoir perdu, et c’est au-dedans de soi qu’on le trouve. Peut-on dire la même chose pour l’exilé?

 

Je remercie sincèrement les éditions Hashtag de m’avoir permis de découvrir ce grand auteur. Je recommande la lecture de ce recueil. Il est essentiel.

 

Nathasha Pemba

 

Josip Novakovitch, Café Sarajevo, Montréal, Éditions Hashtag, 2020, 25 $.

 

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Ce que le chien a vu à Nzeng Ayong

15 Septembre 2020, 11:24am

Publié par Nathasha Pemba

L’initiative d’écrire un ouvrage collectif entre écrivains gabonais est déjà en soi, un acte louable. J’ai toujours remarqué qu’au sein des écrivains gabonais, il y a comme une conscience de la relève qui conduit les aînés dans l’écriture à soutenir les plus jeunes et à les encourager à publier leurs textes. Cette attitude  rappelle ce qu’exprimait et encourageait déjà, il y a plus de quarante ans, l’écrivain congolais Sylvain Bemba, lorsqu’il parlait de la fratrie (fraternité littéraire) dans le monde des lettres.

 

Extrait de la quatrième de couverture:

"Ce recueil de nouvelles est né d’une curiosité sociale. Une expression s’est popularisée au Gabon ces dernières années, qui promet à un indélicat qu’il va voir ce que le chien a vu à Nzeng Ayong. Personne ne vous dira avec précision ce que le chien a réellement vu dans ce quartier populaire de Libreville, pourtant presque tous les Gabonais connaissent le sens immanent de cette phrase"

 

Ce qui est essentiel et marquant, lorsqu’on lit les nouvelles de ce recueil, ce n’est pas tant la fidélité au thème principal, mais c’est la qualité des contributions et la richesse stylistique que l’on retrouve chez les uns et les autres. C’est ce qui constitue, à mon sens, l’originalité de ce recueil. Rodrigue Ndong, à travers sa nouvelle Le Don, fait montre d’une créativité très rare et sans phare. Sa nouvelle respecte tous les critères du genre littéraire et son écriture est magistrale. De son rapport à la création littéraire, on peut tout de suite dire qu’il maîtrise l’art de la nouvelle et qu’il met les notes qu’il faut à la place qu’il faut. Rodrigue Ndong a écrit un texte court et puissant, un texte qui a de l’allure et du style, un texte qui introduit la dimension mystérieuse de la vie et celle de la situation de la femme dans la société.

 

Les nouvelles chantent comme une symphonie et portent dans leur déroulement, le mystère de ce titre même qui consiste à pointer du doigt ce que le chien a réellement vu à Nzeng-Ayong. Telles sont par exemple, les nouvelles de Rosny Le Sage Souaga (Quand s’étoile l’arnaque), de Hamidou Okaba (La villa Elizia), d’Omer Ntougou (Les turpitudes de Mouketou), de Tanguy Privat Nguimbi (Une journée agréable).

 

De mon point de vue, ces auteurs sont ceux qui traduisent fidèlement la dimension mystérieuse et mystique du thème proposé.

 

«Une journée agréable» de Tanguy Privat Nguimbi

Voulant profiter de la présence de la fille dont il tombe amoureux, Schealtiel est confronté au père de celle-ci, reconnu comme sévère, voire méchant, au sein du camp militaire où elle réside. Mis à rude épreuve, il se confronte à ce que le chien avait réellement vu à Nzeng Ayong. Le démontre, le dialogue qui clôt la nouvelle :

 

«C’est donc toi qui as décidé de sortir ma fille du droit chemin?

— N… Non… Non Monsieur!

(…)

— Tu sais quel châtiment on réservait aux insolents comme toi qui déshonoraient les enfants mineurs des propriétaires terriens au temps de l’esclavage aux États-Unis. Hein, tu le sais?

 N… Non… Non Monsieur!

— On les castrait! On leur coupait les bijoux de famille! Et c’est ce qui va t’arriver, petit morveux. Tu vas sortir d’ici sans cette chose avec la quelle tu voulais souiller ma fille.»

 

Ce dialogue traduit la peur qui habite le jeune homme qui s’est aventuré là où personne ne s’aventure en général. Et la conclusion en est plus qu’éloquente :

 

«Jusque-là, aviez-vous Scheatiel Kassa courir? Je suppose que non. Ce jour-là, je vous l’assure : il écrasa le record du 200 m de Usain Bolt.»

 

J’ai retrouvé, par ailleurs, des sujets, lieu de concrétisation de la thématique centrale chez des écrivains comme Denise Landia Ndembi, Myril Eteno, Emery Hervais Sima Eyi. Des thématiques sociétales familiales qui traitent de l’éducation, de la violence envers les femmes, des conflits au sein des familles; des thématiques qui nous questionnent sur une certaine dimension du mystère ou encore qui remettent au goût du jour la question de l’initiation et ses mystères à travers les notions de secret et de silence (Denise Landria).

Les nouvelles de ce recueil sont dotées de plusieurs propriétés, dont la plus grande à mes yeux réside dans la capacité à transmettre avec simplicité le message qu’elles portent. Pulchérie Abeme Nkoghe l’affirme très bien dans sa préface : «Chacun d’eux nous a murmuré à l’oreille une histoire croustillante, étonnante, actuelle et dynamique».  

Les nouvelles, en effet nous font voir ce que les auteurs avaient d’essentiel à partager, de profondément intérieures et poétiques. Finalement Ce que le chien a vu à Nzeng Ayong, c’est aussi le mystère, le non-dit, la mystique, la lutte, mais aussi la dynamique qui stimule certes, mais qui accable aussi, qui fait prendre conscience, qui engage d’une certaine manière. Au-delà de la subjectivité qui est la mienne ou celles d'autres lecteurs, c’est tout cela qui fait la beauté de ce recueil. Ce recueil est un hymne au Vivre-ensemble.

 

Je vous recommande la lecture de ce recueil.

 

Nathasha Pemba,

 

L’Union des écrivains gabonais, Ce que le chien a vu à Nzeng Ayong, Libreville, Collection UDG, 2020.

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Emmanuel Dongala en douze citations

28 Juillet 2020, 19:02pm

Publié par Nathasha Pemba

Citations Emmanuel Dongala
Photo: LABC

heart​​​​​​"Dans ce monde où tu grandis et voyages, il ne faut rien prendre pour argent comptant. Souvent, beaucoup de choses se cachent derrière l’apparence des choses. Un décor a toujours son envers, n’oublie jamais cela.”

(La sonate à Bridgetower)

heart"Entre retrouver le bonheur de son foyer et vivre dans le mensonge, il fallait choisir, hélas. La réalité est que, parfois, un mensonge peut mieux sauvegarder un mariage que la vérité toute."

(La photo de groupe au bord du fleuve)

 

heart"- Mais papa, à quoi va servir la démocratie?
- A vivre pleinement sa vie!
- Super. Vivre pleinement sa vie. Il y n'y aura donc plus de soirs où on dormira sans manger?
- Euh... ce n'est pas tout à fait ça... On pourra lire les livres qu'on veut, entreprendre ce que l'on veut. Etre libre Michel, être libre!
- Mais c'est quoi être libre papa?
- Ecoute Michel... ... ...de questionnement en questionnement, il arrive un moment où les questions n'auront plus de sens. C'est quoi être libre? Comment expliquer pleinement la liberté à un gosse de quatorze ans ?"

(Les petits garçons naissent aussi dans les étoiles)

 

heart"Il n’y a pas plus dure contre une femme qu’une autre femme, déclare Laurentine, sentencieuse. La solidarité entre femmes s’arrête là ou commence la jalousie."​​​​​​

(Photo de groupe au bord du fleuve)

 

heart"J'ai donc demandé à mon cerveau de se taire. De faire autre chose. Lire par exemple. Lire un livre sous les sifflements de roquettes comme on lit un roman avec de la musique en arrière-fond. Un livre peut vous faire oublier la mort. Cette pensée m'a fait sourire."

(Johnny chien méchant)

 

heart"Ces hommes qui ont volé nos cailloux pensent que nous sommes femmes et que nous allons nous taire comme d’habitude. Quand ils nous battent au foyer, nous ne disons rien, quand ils nous chassent et prennent tous nos biens à la mort de nos maris, nous ne disons rien, quand ils nous paient moins bien qu’eux-mêmes, nous ne disons rien, quand ils nous violent et qu’en réponse à nos plaintes il disent que nous l’avons bien cherché, nous ne disons toujours rien et aujourd’hui ils pensent qu’en prenant de force nos cailloux, encore une fois, nous ne dirons rien. Eh bien non ! Cette fois-ci ils se trompent ! Trop, c’est trop !"

(Photo de groupe au bord du fleuve)

 

heart"Ah ! J.C ; tu étais plus sincère que nous, tu avais une foi désintéressée ; la nôtre, l'était-elle ? Que voulions-nous dire vraiment, dans la turbulence de ces années soixante, quand nous parlions de libérer l'homme noir, de cesser l'exploitation de l'homme par l'homme ?"

(Jazz et vin de palme)

 

heart"C'est avant le départ de l'enfant pour la danse qu'il faut lui donner des conseils et non pas à son retour."​​​​​​

(Photo de groupe au bord du fleuve)

 

heart"La vie c’est de nombreux petits nuages gris dans un grand ciel bleu. Efforce-toi de toujours écarter ces nuages pour que le monde soit toujours un grand ciel bleu."

(Les petits garçons naissent aussi dans les étoiles)

 

heart"Jusque-là, comme tous les opprimés, il savait ce que voulait dire ne pas être libre, mais il ne savait pas ce qu'était la liberté. Ne pas être libre était quelque chose de physique que l'on ressentait en soi, dans sa chair. La liberté se définissait en creux."

(La sonate à Bridgetower)

 

heart"Étonnant comment la bonté et la solidarité pouvaient se manifester spontanément chez des gens inconnus lorsque les circonstances s'y prêtaient. Peut-être qu'après tout, le monde n'était pas si méchant que ça."

(Photo de groupe au bord du fleuve)

 

heart"Père, comment cela a-t-il pu arriver ?"
Son père bougea à peine ; ses yeux éclairés faiblement par les lumières de la nuit étaient comme tournés à l'intérieur de lui-même. Il murmura :
" Mon fils, c'est toujours trop tard quand on comprend. Prends une forêt touffue, coupes-en un arbre, personne ne s'apercevra de rien ; continue à en couper et, au bout d'un moment, on aura le sentiment diffus que cette forêt n'est plus tout à fait ce qu'elle était sans vraiment savoir pourquoi ; continue encore et un beau jour, brusquement, on réalise : tiens, cette forêt a vraiment changé ! C'est alors trop tard."

(Le feu des origines)

 

heartLe Sanctuaire de la cultureheart

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Katherine Pancol : Pensées inspirantes

27 Juillet 2020, 05:48am

Publié par Nathasha Pemba

Pensées inspirantes Katherine Pancol
Crédit photo : Wikipédia

heart"Il y a des gens avec qui l'on passe une grande partie de sa vie et qui ne vous apportent rien. Qui ne vous éclairent pas, ne vous nourrissent pas, ne vous donnent pas d'élan. Encore heureux qu'ils ne vous détruisent pas à petit feu en s'accrochant à vos basques et en vous suçant le sang. Et puis... Il y a ceux que l'on croise, que l'on connaît à peine, qui vous disent un mot, une phrase, vous accordent une minute, une demie-heure et changent le cours de votre vie".
 

(Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi)

 

heart"La vie avait continué après, la vie continue toujours. Elle te donne des raisons de pleurer et des raisons de rire. C'est une personne, la vie, une personne qu'il faut prendre comme partenaire. Entrer dans sa valse, dans ses tourbillons, parfois elle te fait boire la tasse et tu crois que tu vas mourir et puis elle t'attrape par les cheveux et te dépose plus loin. Parfois elle t'écrase les pieds, parfois elle te fait valser. Il faut entrer dans la vie comme on entre dans une danse. Ne pas arrêter le mouvement en pleurant sur soi, en accusant les autres, en buvant, en prenant des petites pilules pour amortir le choc. Valser, valser, valser. Franchir les épreuves qu'elle t'envoie pour te rendre plus forte, plus déterminée."

(Les yeux jaunes des crocodiles)

 

heart"Pour bien vivre, il faut se lancer dans la vie, se perdre et se retrouver et se perdre encore, abandonner et recommencer mais ne jamais, jamais penser qu'un jour on pourra se reposer parce que ça ne s'arrête jamais... La tranquillité, c'est plus tard que nous l'aurons."

(Les yeux jaunes des crocodiles)

 

heart"On a souvent tendance à croire que le passé est le passé. Qu'on ne le reverra plus jamais. Comme s'il étais inscrit sur une ardoise magique et que l'on avais effacé. On croit aussi qu'avec les années, on a passé à la trappe ses erreurs de jeunesse, ses amours de pacotille, ses échecs, ses lâchetés, ses mensonges, ses petits arrangements, ses forfaitures. On se dit qu'on a bien tout balayé. Bien fait tout glisser sous le tapis. On se dit que le passé porte bien son nom : passé. Passé de mode, passé d'actualité, dépassé."

(Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi)

 

heart"Il y a des gens dont le regard vous améliore. C'est très rare, mais quand on les rencontre, il ne faut pas les laisser passer.​​​​​​"

(Les yeux jaunes des crocodiles)

 

heart"J'ai compris que le Bonheur, ce n'est pas de vivre une petite Vie sans embrouilles, sans faire d'erreurs ni bouger. Le Bonheur c'est d'accepter la lutte, l'effort, le doute, et d'avancer, d'avancer en franchissant chaque obstacle."

(Les yeux jaunes des crocodiles)

 

heart"On maudit une épreuve, mais on ne sait pas, quand elle nous arrive, qu'elle va nous faire grandir et nous emmener ailleurs. On ne veut pas le savoir. La douleur est trop forte pour qu'on lui reconnaisse une vertu. C'est quand la douleur est passée, qu'on se retourne et qu'on considère, ébahi, le long chemin qu'elle nous a fait parcourir."

(Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi)

 

heart"C'est vrai quoi ! On n'est pas obligé d'être heureux tout le temps, ni comme tout le monde... On invente son bonheur, on le fait à sa manière, y a pas un modèle unique. Tu crois que ça les rend forcément heureux, les gens, d'avoir une belle maison, une grosse voiture, dix téléphones, une télé grand écran et les fesses bien au chaud ? Moi, j'ai décidé d'être heureuse à ma façon...​​​​​​"

(Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi)

 

heart"On a tous besoin de croire, d'avoir confiance, de savoir qu'on peut donner tout son coeur à un projet, une entreprise, un homme ou une femme. Alors, on se sent fort. On se frappe la poitrine et on défie le monde.
Mais si on doute...
Si on doute, on a peur. On hésite, on chancelle, on trébuche.
Si on doute, on ne sait plus rien. On est plus sur de rien.
Il y a soudain des urgences qui n'auraient pas dues être des urgences.
Des questions qu'on ne se serait jamais posées et que l'on se pose.
Des questions qui, soudain, ébranlent les fondements même de notre existence."

(Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi)

 

heart"La vie, c'est souvent un chemin de plaies et de bosses. C'est rarement une promenade tranquille. Ou alors c'est qu'elle s'est endormie et quand elle se réveille, elle n'arrête plus de vous secouer !"

(La valse lente des tortues)

heart"_My boy, retiens ceci : on est seul responsable de sa vie. Il ne faut blâmer personne pour ses erreurs. On est soi-même l'artisan de son bonheur et on en est parfois aussi le principal obstacle. Tu es à l'aube de ta vie, je suis au crépuscule de la mienne , je ne peux te donner qu'un conseil : écoute, écoute la petite voix en toi avant de t'engager sur ton chemin... Et le jour où tu entendras cette petite voix, suis-la aveuglément... Ne laisse personne décider pour toi. N'aie jamais peur de revendiquer ce qui te tient à coeur."

(Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi)

 

Le Sanctuaire de la Culture

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L’inspiration c’est le déclic de toute création littéraire : Cyrille Sofeu

23 Juillet 2020, 07:03am

Publié par Nathasha Pemba

Bonjour, M. C. Sofeu, merci d’avoir accepté cet interview. Pourriez-vous brièvement nous parler de vous et de votre parcours d’auteur?

Merci pour cet honneur que vous me faites de m’exprimer sur votre blog. Je suis Cyrille Sofeu, licencié en Lettres modernes françaises de l’Université de Dschang. Actuellement, je suis à Yaoundé où j’exerce dans le domaine informatique d’une entreprise commerciale. Les Douleurs cachées est ma première œuvre littéraire.

 

De quelles sources vous inspirez-vous?

Un rien du tout peut inspirer un écrivain. Il en est de même pour tout artiste à mon avis. Observer minutieusement la nature, la vie, les faits de société, lire un bouquin, être attentif en regardant un film, en écoutant une musique ou une conversation, voilà autant de facteurs qui meublent mon inspiration. Et tout cela dépend de mon état d’esprit, car il faut avoir l’esprit ouvert, être réceptif pour pouvoir capter puis extraire de ces facteurs la substance de votre écriture.

 

Quelle appréciation portez-vous sur cette formule d’Edison selon laquelle le génie serait «1 % d’inspiration et 99 % de transpiration»? En avez-vous fait l’expérience dans votre entreprise de création littéraire?

Edison avait vu juste dans sa formule. En réalité, lorsqu’une idée ou simplement une inspiration surgit, le plus dur est de la matérialiser : penser aux personnages, au cadre spatial et temporel ainsi qu’aux idées secondaires qui graviteront autour de votre idée première qu’est le thème central. Évidemment que j’ai fait cette expérience pour mon livre, mais laissez-moi vous dire, peut-être paradoxalement que, 1 % d’inspiration semble peu, mais sans ce pourcentage-là, les 99 % de transpiration ne seraient qu’un cri dans le désert. L’inspiration c’est le déclic de toute création littéraire.

 

Quel est votre livre de chevet?

Actuellement comme livres de chevet, je peux citer Le secret de mon échec de Kelly Yemdji, Trois petits cireurs de Francis Bebey, Tu diras ces douleurs de Zango Achille Carlos d’où je tire d’ailleurs le titre de mon recueil de nouvelles.

 

Considérez-vous votre casquette d’écrivain comme un métier ou une passion?

L’écriture est avant tout une passion, car elle permet à l’écrivain de s’évader tout en transmettant des émotions. Toutefois, sous d’autres cieux je l’aurais considérée comme un métier, mais dans notre contexte au Cameroun, il est difficile de ne vivre que de l’écriture. C’est la raison pour laquelle bon nombre d’écrivains font autre chose en parallèle, question de joindre les deux bouts, car parler des droits d’auteurs au Cameroun c’est comme lancer des cris vains dans le vide.

 

Les Douleurs cachées constitue votre premier jet sur la scène littéraire. Ce recueil de nouvelles sonne tel un cri de détresse. La thématique constante à forte connotation péjorative de ce livre cache-t-elle un malaise personnel que vous voulez extirper par le biais de l’écriture?

 

J’ai écrit ce livre dans le souci premier de dire au monde les peines et les misères des jeunes au Cameroun. Je l’ai écrit pour refuser de cautionner l’injustice dont la jeunesse semble être la principale victime. J’ai écrit ce livre pour rendre publics les non-dits qui résonnent comme des mystères et l’officieux qui se cache derrière la stagnation des jeunes dans mon pays. Je l’ai écrit pour me mettre de leur côté pour qu’ensemble, nous fassions bouger les lignes actuellement raidies depuis des décennies par un système de gérontocratie abjecte et «jeunocidaire » étouffant les ambitions des jeunes en les réduisant sans état d’âme dans les ruines sombres du silence.

 

Au sortir de la lecture de votre œuvre, une critique déclare : «L’auteur s’est résolument acquitté de ses responsabilités sociales. Il invite les autorités à une prise de conscience sur l’impérieuse nécessité de reconnaître, de valoriser et d’encourager le mérite […] Les jeunes sont conviés à développer le culte de l’effort, à se méfier de la vie de débauche et du libertinage universitaires». Sous le prisme de cette assertion, quel regard portez-vous sur le rôle de l’écrivain?

 

Je ne saurais répondre à cette question sans convoquer Aimé Césaire pour qui l’écrivain doit être le porte-étendard des âmes qui n’ont point de bouches, selon sa fameuse citation qui résonne comme le credo véritable de l’écrivain. Il est un éclaireur pour ses semblables, un guide quand ils se perdent, un berger lorsqu’il est question de protéger ceux-ci, leur porte-parole quand le mutisme les muselle dans les méandres de l’inaction. Mon livre c’est l’écho d’une jeunesse embastillée dans les profondeurs labyrinthiques de l’impuissance; c’est le désir ardent d’une jeunesse prête à se rendre disponible à servir la nation. Si en écrivant, on considère que je me suis acquitté de mes responsabilités sociales, c’est tant mieux.

 

Le parcours tragique du personnage typique de Les Douleurs cachées est-il un choix scriptural ou le reflet d’une jeunesse véritablement condamnée par le système établi et sans lueur d’espoir?

Le système en place chez nous est fermé, verrouillé par une gérontocratie qui réduit le jeune à la débrouillardise au risque des incidents qu’il encourt. Je dirai donc qu’il s’agit d’un choix scriptural imposé par le vécu désastreux des jeunes sous mes yeux. Allier les deux, m’a permis justement d’aboutir à ce résultat qui, j’ose croire, traduit en symphonie la douloureuse situation des jeunes dans mon pays.

 

Le cadre universitaire est évoqué dans la plupart des nouvelles qui meublent Les Douleurs cachées. Pourquoi le choix de cet univers? Recommanderiez-vous ce recueil de nouvelles à une catégorie de lecteurs en particulier?

On ne saurait décider d’écrire sans faire des choix. Le contexte socioculturel de mon pays m’a permis de faire le choix du cadre universitaire comme creuset de mon projet d’écriture. Aussi, c’est pendant mon cursus à l’Université de Dschang que m’est venue l’idée de ce livre. Et tout naturellement, j’ai construit mes péripéties dans ce cadre qui m’était familier, l’université étant de plus en plus le lieu où les jeunes affluent abondamment. Jeune que je suis, m’engager à écrire pour la jeunesse, c’est espérer d’avoir un lectorat plus important, car en moi tout lecteur jeune s’y reconnaîtra et plus aisément le livre passera.

 

Dans les nouvelles » Mésaventures universitaires » et «Réalités estudiantines », vous mettez en scène deux personnages de sexes opposés. Quelle intention se cache derrière une telle démarche?

L’après-Baccalauréat chez nous est une situation sans cesse difficile à gérer. La plupart du temps, l’université est presque toujours l’option par défaut qui se présente. Alors, l’idée d’écrire deux nouvelles avec des personnes de sexes différents part de mon souci de mettre en garde ces jeunes nouvellement bacheliers de ce qui les attend dans cet univers dont ils ignorent les méandres. «Mésaventures universitaires » c’est l’histoire tragique de la jeune Gabine que j’ai écrite pour m’adresser aux filles tandis que «Réalités estudiantines » c’est un appel au discernement des garçons par l’expérience fâcheuse de Kennedy, quant aux filles rencontrées au hasard d’un jour et qui s’accrochent telles des sangsues au peu de moyen que nous avons au pont de nous détourner de l’objectif : les études

 

Quelle démarcation faites-vous entre le caractère autobiographique et le pan fictionnel du récit de «Un avenir en noir»?

Un avenir en noir c’est assurément le point de départ de mon projet. C’est la nouvelle qui d’ailleurs m’a inspirée le titre du recueil. La fiction y occupe une grande part, mais l’écriture n’étant jamais ex nihilo j’ai dû m’appuyer sur l’expérience d’une personne qui m’est proche pour rédiger ce texte qui sonne comme un «J’accuse » d’Émile Zola en France. Je qualifierais donc cette nouvelle d’«alter-biographie » dans le fond et qui puise dans la fiction pour agrémenter la forme.

 

Pensez-vous qu’il suffit de dénoncer les pouvoirs politiques dans les livres pour que la donne change? Que faut-il faire d’autre pour que l’écrivain quitte cette posture de chien qui aboie et pourtant la caravane passe?

Aborder cette question m’a toujours semblé délicat. C’est une évidence pour tous que l’écrivain n’a pas le pouvoir du politique, encore moins les moyens dont dispose ce dernier. Toutefois, la littérature en particulier et l’art en général ont ceci de particulier qu’ils touchent les âmes en passant par le cœur. Et Dieu seul sait qu’un cœur touché est capable de grande révolution. C’est cela qui rentre dans ce que j’appelle les «espérances de l’écrivain » puisqu’en réalité on n’écrit que pour espérer les lendemains meilleurs. Jamais un écrivain ne signera un décret ou un arrêté pour faire cesser le chômage, la guerre, éliminer dans les habitudes humaines le culte du viol, du vol, de la corruption, du tribalisme ou tout autre fléau. Il ne peut qu’écrire pour pointer du doigt puis espérer en retour qu’on suive son regard. Mais dire qu’il aboie la caravane passe me semble excessif. L’écrivain est comme un architecte. Il visualise; il conceptualise afin que le politique matérialise.

 

Quelles sont vos certitudes d’espérances en un lendemain meilleur pour la jeunesse africaine?

La jeunesse africaine a du potentiel à revendre. Elle a besoin, comme je l’ai dit dans un précédent entretien accordé à une autre plateforme, qu’on croit en elle, qu’on lui donne les moyens et qu’un terrain propice lui soit accordé afin de mieux se déployer et ainsi montrer de quoi elle est capable.

 

La Nouvelle est-elle votre genre favori? Pourquoi l’avoir choisie pour votre première publication?

Je n’ai pas de genres favoris, mais tout ce qui tourne autour de la narration me parle plus. La nouvelle a ceci de particulier qu’elle se caractérise essentiellement par sa concision. Quand on parle de concision, cela va ipso facto avec la densité dans la narration question de maintenir le lecteur en alerte jusqu’à une chute inattendue qui suscite en lui de fortes émotions savamment recherchées. J’ai fait le choix de me soumettre à la douce violence de ce genre extrêmement exigeant question de m’entraîner pour quelque chose de plus grand comme le roman, pourquoi pas.

 

Quel sentiment éprouvez-vous face à l’écho que fait retentir votre premier livre? Avez-vous reçu des remarques surprenantes de la part de lecteurs?

Le sentiment que j’éprouve ne peut être que celui de la joie, vu qu’il est toujours agréable d’être chez soi et penser que quelque part dans le monde une personne lit ce que vous avez écrit comme legs à l’humanité. Un écrivain vit de son lectorat, un écrivain vit par son lectorat.

 

Parlez-nous de vos projets. Quels sont vos prochains chantiers? Votre lectorat devrait-il s’attendre à une publication imminente?

Pour l’heure, mon chantier majeur est la vulgarisation du livre. Les douleurs cachées a malheureusement vu le jour au moment où la planète entière fait face à la fâcheuse pandémie du covid19. Puisqu’il a été publié en France où il se vend déjà assez bien, je me bats actuellement pour faire venir des exemplaires au pays afin d’organiser, pourquoi pas, une soirée de dédicace. Par ailleurs, plusieurs travaux collectifs sont en cours avec des auteurs d’ici et d’ailleurs en vue de consigner dans des projets d’anthologies nos visions et espérances sur l’humanité.

En parallèle, je suis en pleine rédaction d’un roman dont je n’ose pas encore dire grand-chose pour la simple raison que je vais prendre tout mon temps là-dessus.

 

Où et comment se procurer votre livre?

Les douleurs cachées est déjà disponible sur Amazon.fr et sur le site de l’éditeur depuis sa sortie. On peut également le commander en version papier et numérique à l’adresse ci-dessous : https://www.edilivre.com/les-douleurs-cachees-cyrille-sofeu.html

 

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui hésite de se lancer dans l’écriture?

Le seul conseil que je donnerai ici est de beaucoup lire. Comme on lit, c’est comme ça qu’on écrit. En lisant, on se cultive; en lisant, on acquiert des automatismes.

 

Votre mot de la fin.

Merci à votre blog, le Sanctuaire de la Culture, pour le soutien, l’accompagnement et la promotion de la littérature en particulier et la culture en général. Ça a été un immense plaisir d’échanger avec vous. Les jeunes africains ont besoin des plateformes comme celle-ci pour s’exprimer et se faire connaître. L’Afrique a un incroyable talent. Ne l’oublions jamais. Une fois encore, merci!

 

Interview réalisée par Pulchérie Mala Ndassi

 

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Hemley Boum : Les jours viennent et passent

20 Juillet 2020, 07:09am

Publié par Nathasha Pemba

À quel moment devient-on fidèle lectrice des œuvres d’un auteur? Certainement, lorsque son empreinte, son univers, ses visions, bref lorsque l’humus sur lequel se repose son œuvre retient notre attention et apporte quelque chose de plus à notre sérénité ou à notre anxiété…

 

La description, le détail, la place de la femme, les conflits internes ou externes, l’histoire de son peuple, la fidélité et la rigueur dans les petites choses, la culture, cette attention précise que Hemley Boum porte à ses personnages, la minutie avec laquelle elle les décrit, cette manière de questionner son monde et de se souvenir ou de nous faire prendre conscience d’une réalité contemporaine, cette manière de transporter le lecteur dans son histoire, cette manière particulière d’écrire m’a amenée à lire Les jours viennent et passent. Enfin, sans doute parce que de Hemley Boum, j’ai lu et aimé Les Maquisards et Si d’aimer. Que ce soit dans le premier, dans le second ou dans celui-ci, la femme occupe une place essentielle, la socialité et la reconstitution historique sont au cœur du sujet avec ses conflits, ses questionnements et ses réponses.

 

Hemley Boum a une maîtrise de la technique romanesque et on l’entrevoit au fil de la lecture. Elle jette dans le cœur de sa lectrice que je suis un trouble qui ne m’a quitté que lorsque j’ai lu la dernière phrase.

 

Les jours viennent et passent se distingue par son caractère polyphonique, hybride et par l’entrecroisement de trois destinées en une. Le roman assemble l’itinéraire de trois femmes, Anna, Abi et Tina aux prises avec une destinée autour de l’histoire du Cameroun faite de libertés et de captivités.

 

Le roman s’ouvre sur Anna et sa fille Abi. Chez la première, le souvenir et le désir de laisser un héritage immatériel prennent place. Chez la seconde, le désir de maintenir la génitrice en vie se fait pressant. Il y a donc ici une dualité entre la mort et la vie, car Anna, «cette femme n’est pas simplement un corps qui rend les armes, c’est une personne chérie, une vie précieuse qui prend fin en silence» (p. 14).

 

À travers Anna, l’une des narratrices principales du roman, le lecteur va à la découverte d’un univers fait de deux mondes : l’Ancien et le Nouveau. Atteinte d’un cancer du sein en phase terminale, Anna se souvient… elle laisse couler le souvenir de sa mystérieuse naissance sans père, à la disparition de sa mère, à l’affection des religieuses à la base de son éducation jusqu’à la naissance de sa fille Abi. À partir d'un discours intérieur, intime et réfléchi, elle raconte ce qu’elle a vécu, ses difficultés et ses choix. À l’intérieur de ces deux mondes, c’est aussi l’histoire des conflits autour de la décolonisation au Cameroun qui se raconte; une histoire aussi bien heureuse que malheureuse, une histoire de luttes, une histoire ethnique, l’histoire d’une nation.

 

Anna se conjugue à la première personne.

 

Mourir et continuer de vivre, voilà qui, pour Anna semble essentiel. Car il s’agit bien de transmettre l’histoire du Cameroun et l’histoire de la famille, de la faire accepter telle qu’elle a existé ou continue d’exister. La voix d’Anna ici est le seul témoin de cette histoire. C’est d’ailleurs la suggestion que fait l’infirmière à Abi : «Peut-être aimeriez-vous enregistrer ses derniers mots (p. 58)».

 

Et, pour ma part, la beauté de ce roman tient aussi dans cela, dans cette mission de passeuse d’histoire que se donne Anna. En créant ce type de voie, Hemley Boum parvient à tisser quelque chose d’universel sans perdre de sa singularité. L’Afrique entière a connu des rébellions; elle a connu l’esclavage et la colonisation, mais à l’intérieur des péripéties africaines, il y a l’histoire particulière du Cameroun. Ainsi, le regard de l’écrivaine porté par son cœur apporte une touche particulière à cette histoire.

 

 

L’histoire portée par ce roman n’est pas désincarnée. Les lieux existent et les personnages mènent une vie normale avec des hauts et des bas, des périodes de fidélité et d’infidélité, des déchirements, des divorces et des choix difficiles.

 

Tel est par exemple le cas d’Abi qui vit une relation extraconjugale avec un sculpteur, jusqu’au moment où son conjoint découvre qu’il est trompé. Le cocu décide de partir, oubliant même que ce fut lui, le premier dans le couple à tromper son épouse. Il ne conçoit pas l’infidélité féminine. Moment très fort et féministe de ce roman où l’on se souvient encore de l’épisode biblique de la femme adultère que les plus grands adultérins décidèrent de lapider juste parce qu'elle était une femme (Jn 8, 4-14). Une injustice qui date de bien longtemps à l'égard de la femme : Or dans la Loi, Moïse nous a ordonnés de lapider ces femmes-là .

 

Cette thématique féministe rappelle aussi que le roman brosse des portraits de femmes fortes pour qui, si le mariage est une bonne chose, elle ne demeure pas une finalité en soi.

 

Samgali Awaya, Anna, Abi, Tina…

Tina qui, pourrait-on dire, réécrit l’histoire de l’engagement d’Anna, dessine l’histoire du Cameroun aux prises avec la secte Boko Haram où des jeunes à qui le gouvernement n’offre aucune issue n’ont parfois pas d’autres choix que de devenir membre de religions extrémistes ou encore de s’envoler par des voies illégales vers l’Occident, au péril de leur vie. Tina raconte l’histoire sur les extrémistes islamistes avec une puissance certaine. Comme Anna, elle raconte aussi l’histoire, pas une autre histoire, mais la même histoire qui continue, car, en fin de compte, depuis les indépendances, rien n’a vraiment changé. Tout se répète. Tina, de là où elle se trouve rappelle que l’humanité doit toujours être valorisée partout où elle se trouve. Elle montre que l’humanité où elle se trouve est malheureuse, maltraitée et sacrifiée.

 

Si le lien entre Anna et Abi est évident, on le croirait moins avec Tina. Pourtant, Anna est celle qui a forgé le caractère et la personnalité de Tina, elle est en quelque sorte sa seconde mère.

 

Sita Anna était le seul adulte qui se souciait de moi.

Si j’étais absente à l’heure de passer à table, elle envoyait quelqu’un me chercher (…). Elle ne me lâchait jamais (…). C’est elle qui m’a expliqué pour mes règles. (p. 233)

 

Hemley Boum réalise un travail de rattachement avec une habileté très raffinée. Par la bouche de Tina qui s’adresse à Max, elle rappelle ce triple agencement en insérant les récits les uns à l’intérieur des autres autour d’une forme de conscientisation où se mettre en face de sa conscience et s’exprimer devient une nécessité. Ce qui est certain, c’est que Max apprendra certainement à mieux connaître sa grand-mère par Tina que par Abi, sa mère.

 

Tantôt maîtresses de leur destin, tantôt soumises à des puissances plus fortes qu’elles comme le cancer, l’amour ou Boko Haram, les trois femmes s’appuient sur des souvenirs, mais aussi sur la lecture comme le fait Anna.

 

Les récits sont fractionnés par des épisodes interrogeant l’intériorité et toujours l’histoire. Le passé, qu’évoque Anna tout le long du roman apparaît comme une série télévisée faite de plusieurs saisons, pour permettre de ne pas oublier. Peu importe l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui, une chose est sûre pour Anna, c’est qu’elle est heureuse d’avoir vécu ou de vivre encore.

 

La colère de Tina se manifeste dans son récit, du moment de la radicalisation du mollah à l’enlèvement de sa sœur Jenny. Elle veut attirer l’attention sur cette partie du monde qui vit un drame au quotidien. Sa péripétie est psychologique et physique à travers un Cameroun qu’elle a du mal à reconnaître. Elle ne supporte pas la violence qui gagne du terrain dans son pays.

 

Dans ce roman, les événements passés s’imposent et rappellent que la vie peut parfois se répéter d’une certaine manière.

 

Hemley Boum donne une grande place aux figures féminines en leur accordant la possibilité de s’exprimer et d’exprimer leur quête de liberté, leur engagement pour la résistance afin de préserver leur dignité et celle de leurs proches. Awaya, Anna, Abi et Tina sont des femmes libres et le mouvement entre le passé et le présent, entre la France et le Cameroun s’inscrit dans le but de traduire l’origine, les valeurs et les luttes à venir.

 

Les voix d’Anna et Tina témoignent de l’effort de comprendre la condition camerounaise. Bien que, parfois, visiblement éparse, l’écriture de Hemley Boum se définit dans ce roman entre l’histoire, les origines, la culture, la dignité humaine et les libertés. Elle mélange monologue, dialogue, incises et intertextualité. C’est peut-être ce qui explique la densité du roman. Le titre, Les jours viennent et passent, rappelle, comme le disait déjà Héraclite que tout est en mouvement. À partir de trois destins individuels voguant autour d’un pays, ce roman cible d’abord une communauté.

 

Le recours à l’intertextualité permet de se rendre compte de la culture littéraire de l’auteure. Elle va, à partir du monologue d’Anna, dans certaines lignes jusqu’à l’analyse des textes, comme celui de Steinbeck, de Homère et de Mudimbe, par exemple.

 

In fine,

Les jours viennent et passent est, avant tout, un roman sur le Cameroun. Hemley Boum parcourt le cœur humain pour découvrir non seulement les tourments liés personnellement à Anna, mais aussi toute l’histoire d’un peuple, l’histoire sans laquelle il est possible d’avancer. De cette manière, par Anna, Abi et Tina, le roman se présente comme une prise de conscience sur le lien entre l’universel et le singulier, sur les crises qui brisent la société camerounaise, sur la place de la femme dans le processus de paix. Effectivement, il y a des sujets dont seule la littérature peut se faire l’écho, car elle seule offre la possibilité de réinventer le monde, d’assumer l’histoire et de préserver l’avenir. Une fois de plus, Hemley Boum vient de le prouver.

 

Écrire est aussi un art de vivre.

 

Je vous recommande la lecture de ce roman.

 

Nathasha Pemba

 

Références :

Hemley Boum, Les jours viennent et passent, Paris, Gallimard, 2019.

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