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Nathasha Pemba- Le Sanctuaire de la Culture

Phénomènes naturels- Vincent Fortier

29 Novembre 2020, 23:36pm

Publié par Nathasha Pemba

Chercher le fil conducteur ou le thème principal de ce très beau premier roman de Vincent Fortier est la première tentation qui guette le lecteur. Il risque de passer à côté d’autre chose. En effet, si le romancier puise son mobile dans un vécu, une observation, une contemplation de la réalité du monde dans toute sa diversité, son intention embrasse le temps, l’espace et la réalité du fait narré.

 

Pages après pages, lignes après lignes et souvenirs après souvenirs, le narrateur, âgé de 35 ans exprime ce qui ébranle sa vie, ce qui le fait tenir, ce qu’il vit depuis sa plus tendre enfance. Dans une langue accessible et lyrique, une langue qui a de la matière, de la consistance, une langue relationnelle, le roman de Vincent Fortier donne à sentir, à voir, à vibrer, à frémir, à réfléchir et à agir.

 

Le narrateur grandit dans un univers où dire les phénomènes naturels qui trouvent vie en lui n’est pas chose aisée. Il survit jusqu’à ses dix-sept ans lorsqu’il fait l’amour pour la première fois avec un homme de 35 ans. Un homme à qui il cache son véritable âge, juste pour avoir une idée, pour savoir comment cela se passe, pour sortir de l’univers virtuel du porno, pour construire son identité homosexuelle.

 

Alors comment un jeune homosexuel timide qui ne sort pas de sa banlieue peut-il faire des rencontres? En fouillant les petites annonces. Et en prenant le téléphone. Aujourd’hui, on prend le téléphone et on fouille les petites annonces. Rien n’a tant changé.

 

Le livre frappe déjà par sa puissance illustrative. Il commence par une intention : le suicide. Et dans le roman, l’auteur revient souvent sur cette question de la mort comme possibilité d'exister autrement; l'obsession de la mort qui habite cet homme qui vit une déception amoureuse. L’histoire de cette déception, paradoxalement, c’est l’histoire de l’amour, de l’amour vrai, de l’amour unique, parce que l’amour c’est souvent la rupture. La rupture parfois indispensable, essentielle est aussi supplice. L’amour/rupture apparaît ici comme l’apprentissage de la vie, de la vulnérabilité et de l’acceptation de soi. Les personnages, les portraits des personnes que le narrateur rencontre le dévoile tel qu’il est. Ce ne sont pas de mauvaises personnes ou encore des personnes misérables. Ce sont des personnes qui ont une vie, une histoire, un positionnement moral et sociétal. L’amour chez lui n’est pas simplement platonique, c’est le corps et le cœur. L’écriture noue ici avec une inhabituelle grâce, la description de la langue de l’observateur, l’examen mental du narrateur et le lyrisme expressif d’une liberté de conscience rafistolée dans sa dignité.

 

Les phénomènes naturels

Ce sont les choses en nous qui se déroulent naturellement. On peut être hétérosexuel aujourd’hui et devenir gay demain, puis devenir queer le surlendemain. Ce sont des manifestations au-delà de l’entendement humain. Et ces phénomènes-là, selon Vincent Fortier, sont différents les uns des autres : "Un surcroît qui te réchauffe le cœur ; une bise qui te fait frissonner d’envie".

 

Être attentif aux phénomènes naturels et les assumer, c’est aussi l’affirmation de soi, la réappropriation de son identité. Et l’affirmation de soi, puisque s’affirmer, c’est s’accepter, s’assumer donne la force de l’intégration et de la revendication.

 

Renaissance, nouveau départ : De l’idée du suicide à l’affirmation de soi (résolution de vivre).

 

Je range la corde, remets l’escabeau à sa place. Je place les enveloppes dans mon classeur. Pour toutes ces créatures qui vivent à l’ombre des dunes du désert de Simpson (…) et dans les ruelles de Rosemont.

Pour toi et pour les autres qu’il y aura

Personne n’est mort. Ça fait ça de moins à faire.

La nature s’en chargera

Je ne peux pas être toujours celui qui écrit la fin de l’histoire.

 

Tout en soulignant son appartenance à la communauté queer, le narrateur souligne, de manière implicite qu’assumer les manifestations des phénomènes naturels est la meilleure façon de s’affirmer et de vivre. Avoir peur de ce que l’on est c’est se rejeter, et se rejeter c’est se nier. Celui qui a peur d’être ce qu’il est nie son existence. On peut être gay et devenir queer sans altérer son identité ou le vivre-ensemble.

 

Le roman de Vincent Fortier est une très belle entrée en littérature.

 

Je vous le recommande.

 

Nathasha Pemba

Référence :

 

Vincent Fortier, Phénomènes naturels, Montréal, Éditions Hashtag, 2020.

****

« Je n’aime pas le mot racines, et l’image encore moins. Les racines s’enfouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s’épanouissent dans les ténèbres ; elles retiennent l’arbre captif dès la naissance, et le nourrissent au prix d’un chantage : Tu te libères, tu meurs !

Amin Maalouf

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Rescapé, Anthony Mouyoungui

28 Novembre 2020, 07:16am

Publié par Nathasha Pemba

L'histoire de ce récit est à la mesure de l’histoire de la République du Congo : Tragique. Après une légère accalmie postindépendance, le Congo est entré depuis 1977 dans une vague de conflits qui ne dit pas son nom. Aujourd’hui encore, plusieurs personnes gardent des séquelles de cette histoire et ont adopté une attitude d’autodéfense pour préserver leur futur. Certaines personnes ont choisi le silence du tragique, d’autres ont décidé d’en parler, pour ne pas oublier… pour ne pas faire disparaître la mémoire. C’est le cas d’Anthony Mouyoungui, à qui ce projet de publication s’est imposé comme un devoir de mémoire pour ne plus tomber dans les mêmes terreurs.

 

Le troisième chapitre «TROIS» du récit restitue l’histoire du Congo avec toute la violence qui la caractérise, de la proclamation de la République en 1958 jusqu’aux violences que le narrateur a vécu, en passant par les assassinats importants qu’a connu cette nation.

 

Le récit

Étudiant à l’université Marien Ngouabi, à Brazzaville, Franck, originaire de Pointe Noire, est confronté à une situation de conflits armés civile qui le conduit, avec son ami Roland, d’abord dans le Pool, ensuite en RDC, puis à Pointe-Noire via Brazzaville. Sept mois de pérégrination pour se retrouver chez soi.

Franck prendra la route de l’exil interne, il vivra dans une famille qui n’est pas la sienne, apprendra de cette culture différente de la sienne, s’adaptera. Il connaîtra la douleur de l’exil dans son propre pays. Il retrouvera Pointe Noire et sa famille dans l’espoir de continuer à vivre, réapprendre à vivre désormais avec une expérience d’exilé, en portant un regard différent sur les réalités et sur les personnes, vivre une nouvelle expérience de la liberté. Et c’est là aussi que réside, à mon sens, le drame personnel du narrateur, sa liberté de penser étant soumise à sa liberté de se mouvoir.

 

La suite ne dépendait pas de nous, nous subissions simplement les évènements. Nous étions des figurants du drame qui venait de commencer.

 

Ce récit ne saurait être lu sans le contexte du Congo-Brazzaville. Non en vertu de considérations politiques que connaît ce pays, mais parce que l’empêchement dans lequel Franck s’est trouvé durant son exil, a été, à ce moment-là son existence, est son existence et se trouve au cœur de sa narration. Nulle leçon de morale, donc dans ce récit, et pas plus d’engagements. Je dirai un enseignement certainement. Ce qui me paraît assez captivant dans ce texte, au-delà des questions d’ordre littéraire ou stylistique, c’est qu’Anthony Mouyoungui, tout en écrivant dans le plus grand souci de rapporter la vérité, de dire l’histoire telle qu’elle s’est passée, se retrouve assidûment à la périphérie d’une autre réalité : ce qui est narré, ce qui forme la quintessence de son imaginaire, nous renvoie à l’histoire du Congo dans toute sa dimension tragique, aux conflits qui sont souvent liés aux intérêts autres que ceux de la nation, aux inégalités, parfois voulues, imposées dans un pays où l’on prend parfois le luxe de s’appeler frère alors qu’on ne se considère pas comme tel, dans un pays où l’on chante l’espoir sans savoir ce que c’est. Comme on le verra, le narrateur citera la première strophe de l’hymne national de la République du Congo : En ce jour, le soleil se lève.

 

Il subsiste dans ce récit, de l’espoir, de la volonté, de l’espoir… de vivre.

 

On peut y voir sans doute l’état d’esprit de Franck dans une société dite démocratique - prônant les principes de liberté, d’égalité et de paix- et c’est cela aussi qu’il essaie d’exprimer : Rescapé est aussi la peinture de la psyché humaine lorsqu’elle embrasse des principes et ne sait pas quoi en faire, lorsqu’elle devient incapable de donner du sens à ce qui est le fondement de tout : la vie. Le quotidien de Franck et ses amis, des personnages, des soldats qui sont manipulés et agissent machinalement, de tous les personnages, finalement, de ce récit de temps de conflits, quotidien rude fait de crainte et d’incertitude, quotidien d’une misère devenue habituelle, ordinaire, normale, ce quotidien est devenu l’exil même, la mort même. Les gestes, les paroles, les silences et les regards retrouvent sous la plume d’Anthony Mouyoungui un sens, une histoire, une nécessité, un poids. Ils sont comme réinvestis et réitérés.

 

Des mois d’accalmie m’avaient fait croire que tout allait bien, mais ce n’était pas le cas. Les jours qui suivirent le bombardement, l’atmosphère changea radicalement. J’étais devenu tenu, inquiet et je scrutais tout le temps le ciel.

 

Anthony Mouyoungui fait re-vivre l’histoire des conflits polictico ethniques du Congo.

 

On y sent de l’amour pour un pays, on y sent de la désolation, de la consolation, de la vigilance, de la sagesse. On y sent de la colère envers des gouvernants qui rabâchent sans cesse le mot paix sans en connaître le vrai sens. On y sent ce quelque chose d’indicible qui a certainement pris place dans la vie de toutes les personnes ayant vécu cette tragédie.

 

L’on songe à Emmanuel Dongala, difficile de se fixer ailleurs. D’ailleurs Anthony Moyoungui le cite au début de son livre : la plupart de ceux qui me dépassaient avaient jeté tout ce qu’ils pouvaient pour aller plus vite, afin de sauvegarder le seul bien précieux qu’il leur restait à sauvegarder : leur vie. (Johnny chien méchant). Le réalisme avec lequel Dongala traduit cette même tragédie congolaise imposée par une politique de la dictature et de la guerre rappelle la majorité des écrivains, qui de Sony Labou Tansi à Anthony Mouyoungui, portent un seul souci : la sauvegarde de la vie et le respect de la personne. Il y a donc cette apparence trouble, faite de silence, de colère, mais aussi d’espoir qui donne à Rescapé une singulière densité.

 

Il serait aussi intéressant de mener des études comparatives sur l’œuvre d’Anthony Mouyoungui et d’autres auteurs sur la thématique du conflit armé ou encore de la survie après la guerre. Ceci pourrait permettre d’avoir un autre regard sur ce récit qui est peut-être un récit autobiographique, mais aussi un questionnement profond sur l’identité congolaise.

 

La réalité pour moi, c’est que ce récit est poignant et souligne que si être rescapé est une opportunité, il faut toujours regarder du côté où le soleil se lève.

 

Il était midi lorsque l’avion se retrouva au-dessus de Pointe-Noire, les battements de mon cœur s’accélèrent. À travers les nuages, je regardais les maisons, en bas de l’océan atlantique. Lorsque l’avion se posa sur la piste, j’avais presque envie de sortir le premier.

 

 

Merci aux éditions Maïa pour ce service de presse.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Anthony Mouyoungui, Rescapé, Éditions Maïa, 2020.

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Des dieux éphémères - Yahn Aka

27 Novembre 2020, 19:43pm

Publié par Nathasha Pemba

Yahn Aka est un écrivain ivoirien, poète, nouvelliste et romancier. Il est aussi guitariste amateur. Des dieux éphémères est son dernier roman paru en 2020 aux éditions Maïeutique en Côte d’Ivoire.

 

La prose nouchizée de   «Des dieux éphémères», dernier roman de Yahn Aka, nous introduit dans l’administration Ibièkissèdougoulaise. L’œuvre dénonce les dérives politiques au cœur de la gouvernance du ministre de l’Éducation Zoro Bi Ballo

 

Les différentes intrigues se déroulent dans un pays imaginaire appelé Ibièkissèdougou.

L’intrigue se situe dans le conflit entre le ministère de l’Éducation et l’association des étudiants syndicalistes d’une part et les parents d’élèves d’autre part. Les étudiants menacent d’entrer en grève parce qu’ils ont découvert une supercherie organisée par le ministère de l’Éducation pour soutirer de l’argent aux parents d’élèves. Ce conflit se détériore et met en difficulté le ministère. Mais, comme il est de coutume dans la plupart des pays de ce continent, c’est la loi du plus fort qui finit par primer.

Le roman s’ouvre avec une panne d’ascenseur qui immobilise les mouvements des personnes devant se rendre jusqu’au 12e étage. Cette panne d’ascenseur et l’attitude de l’équipe de maintenance ainsi que celle des employés du ministère, soulignent l’irresponsabilité qui réside au sein non seulement de cette administration, mais aussi de toutes les personnes qui, dans ce pays, ont une parcelle de pouvoir. En réalité, chaque personne est chef dans son petit univers et s’autorise tout le désordre possible.

Explosif à morcèlement

Ibièkissèdougou est le pays de la confluence des vices, des misères, des irresponsabilités et des dictatures, une mythique hécatombe, un explosif à morcèlement, un tombeau ouvert. Yahn Aka en a fait le lieu fondamental de son roman.

La réalité africaine au présent

Corruption, gabegie, jalousie, prostitution et injustices sont dénoncées dans ce roman. Si l’auteur parle de Ibièkissèdougou, le roman traduit la réalité de la plupart des pays d’Afrique. Il indexe l’irresponsabilité des gouvernements qui pillent, gèrent mal et mènent une vie de débauche innommable.

Tout le roman est basé sur cette nébuleuse qui plane autour de ce pays. Toutefois, au milieu de cette corruption générale, il y a toujours des personnes, des lumières, qui essaient de croire que les choses peuvent changer. Tel est le cas, par exemple, des étudiants qui désirent la justice.

Pour rendre compte de cette obscurité, Yahn Aka opère par assemblages, énumérations, relances de formules. Il entremêle bien les intrigues, les lieux de corruption et de déshumanisation. Il utilise un langage accessible à tous et souligne, implicitement, l’urgence d’une éthique en politique.

En marge de la dictature du monde politique, Yahn Aka mentionne la répression, l’injuste, la décrépitude, la supercherie et la marchandisation du corps de la femme. Rien ne marche.

J’ai bien aimé ce roman osé, car Yahn Aka a fait un pari : écrire un roman en utilisant le Nouchi. Je vous le recommande.

 

Nathasha Pemba

 

Référence :

Yahn Aka, Des dieux éphémères, Abidjan, Maïeutique, 2020.

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À la foire de Maud Chayer

22 Novembre 2020, 15:29pm

Publié par Nathasha Pemba

Y aurait-il à la foire, où se rend ce père de famille, quelque chose de particulier? On pourrait, de prime abord, le penser, tant l’insistance de son épouse et de ses filles réussit à le convaincre que c’est le lieu à visiter.

Rappelons tout d’abord ce que c’est qu’une foire de ce type, car effectivement, il existe plusieurs types de foires. Il s’agit en effet de la foire agricole. Une foire plus riche en odeurs spécifiques qu'en toute autre chose et où l'on est parfois obligée de se boucher le nez lorsque l’on s’y trouve et notamment lorsque l’on se considère comme quelqu’un de la ville : «L’odeur dominante de l’herbe sèche couvrait partiellement celle de la bouse et de l’urine»

 

Il avait à endurer cela, mais pas seulement. Il devait aussi se montrer galant et patient, même si sa femme n’avait pas du mal à déceler son indifférence habituelle. Après tout, il était le seul homme de la famille!

 

Petit livre (normal, c’est un micro roman!) vivant et contextuel, À la foire est le récit de vie d’une famille qui décide un jour de canicule, d’aller visiter une foire agricole. C’est aussi le récit d’un homme, un père de famille cadre dans une firme importante, avec son épouse et ses deux filles, qui vivent toujours ensemble et font presque toujours tout ensemble, mais qui a besoin de sa liberté tout en restant attaché à sa famille «On devrait faire une sortie en fin de semaine» avait-elle déclaré, et son air annonçait que le programme état déterminé à l’avance».

 

Faire des concessions est aussi une des conditions de l’être avec même lorsque l’un des protagonistes semble mener le bateau en ignorant les autres.

 

Ce récit qu’on lit d’une traite en 30 minutes saisit le lecteur de manière évolutive parce qu’il présente l’histoire d’une famille, l’histoire d’un homme et l’histoire des personnes, notamment les fermiers. Il condense à la fois, le temps et l’espace avec une précision remarquable et exemplaire sur le plan de l’intrigue.

 

Très opportunément, ce roman de Maud Chayer paraît au moment où confinée par la pandémie de la Covid-19, les gens ont besoin de retrouver une certaine sensibilité liée aux foules. La description et le détail qui en font la force sont justement cela : sans être en contact avec cette nature, on la sent, on l’imagine et on la touche par son esprit. Le père de famille fin observateur de la nouveauté ou, disons du spectaculaire, donne au lecteur de la matière à penser, un lieu pour exister.

 

Et comme dans tout récit, il y a forcément quelque chose de sous-entendu, ce que j’appellerai  le presque prétexte de l’œuvre. L’existence parfois monotone que mène ce père de famille qui n’est pas encore affranchi de certaines contraintes extérieures montre qu'il a besoin d’exister en tant que lui et non pas seulement en tant que père de famille ou époux. Il fait l’expérience de la routine familiale qui pèse quelque peu, mais il sait qu'il a toujours besoin de faire plaisir à sa famille, quitte à être juste là sans pour autant participer. Sans doute, une manière de rappeler aux lecteurs que la vie de famille est une belle expérience qui a aussi ses contraintes, mais que c’est toujours ensemble qu’on peut tenter de lui donner une belle teinte.

 

 À la foire est donc, de mon point de vue, un beau récit de la vie ordinaire entre les gens de la ville et les gens de la campagne, une vie où certaines personnes peuvent se permettre des vacances et d’autres, non.

 

La grande pertinence de ce roman réside autant dans le sujet — la vie dans toute sa splendeur et les relations humaines en quelques lignes — que dans le style, enjoué, vital, fluide et libre de toute marginalisation. La joie et l’étonnement y résonnent comme une note musicale. Maud Chayer qui, rappelons-le, après Plan vaudou et Cœur de zombie e revient avec ce micro roman et s’attelle, à partir de la vie ordinaire d’une famille à souligner l’importance de la rencontre, peu importe le milieu et la possibilité de mener une vie libre sans être désintégré de l’esprit de famille.

 

Je vous le recommande

 

Nathasha Pemba

 

 

Maud Chayer, À la foire, Montréal, Éditions Annika Parance, 2020

 

 

 

 

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L'équivoque d'Alain Cavenne

20 Novembre 2020, 21:05pm

Publié par Nathasha Pemba

À propos d’Alain Cavenne

 

Alain Cavenne est un écrivain et traducteur canadien. Après des études de sociologie et de philosophie, il devient plus tard professeur de philosophie au collège Hearst, puis à l’Université Laval. Dans les années 1980, il a travaillé dans le domaine du cinéma et a produit des scénarios ou narrations de six courts métrages. Il est auteur de nouvelles et de sept romans. L’équivoque est son septième roman.

 

L’équivoque est un roman publié en 2020.

L’intrigue se situe en majorité à Montréal et débute autour de la passion de Julie. Une passion qui réveille le passé, car Daniel a été, quelques années auparavant, professeur de Julie. Si le professeur avait été attiré depuis le Cégep par celle-ci, l’étudiante au fur et à mesure qu’elle fréquente son professeur finit par tomber amoureuse de lui.

Ce roman met en scène plusieurs personnages, dont deux principaux : Daniel et Julie.

Le roman est composé de deux parties.

L’œuvre est un récit dont la réflexion est intégrée à la narration et à l’histoire des deux personnages.

Les deux, à mon avis, incarnent une figure allégorique.

Julie c'est l’amoureuse, la jeunesse, l’aventure, le trouble, l’émotion.

Daniel c’est la sagesse, la morale, la sécurité, la tempérance, mais aussi l’énigme. Il incarne aussi le vieux monde, celui des Piaf, Sardou, Aznavour, etc.

 

De quoi s’agit-il?

 

Il s’agit d’une histoire d’amour entre Daniel et Julie.

Daniel, professeur de théâtre, croise un jour Julie, une ancienne étudiante qu’il a eue au Cégep. Si auparavant, la relation était prof-étudiant, cette fois-ci, ce sera une autre rencontre, une rencontre entre égaux, entre personnes adultes qui se retrouvent dans un endroit autre que le Cégep. Julie qui a toujours rêvé de travailler dans le monde de la musique propose à Daniel de devenir son coach, celui qui l’orientera et l’écoutera pour l’aider à faire émerger son talent. Daniel accepte sans hésiter.

 

Dès le début des cours, Daniel est conscient de la différence des goûts musicaux qui les caractérise. Lui, parle de Piaf, des anciens. Elle, est plus contemporaine. Pourtant, Julie se laisse aller et prend plaisir à découvrir les «vieilleries» de Daniel. Cependant, Daniel vit un malaise et un complexe profonds qui le conduisent à cogiter tout le temps sur leur différence d’âge. Cette attitude ne décourage pas Julie qui prend d’ailleurs le risque de présenter Daniel à ses parents et à ses amis. Avec le temps, ils décident de vivre ensemble chez Daniel. Mais, à force de l’attention trop prudente de Daniel, Julie finit par partir. Elle rejoint un homme de son âge. Rien ne fonctionne et elle décide de vivre seule. Jusqu’à la fin du roman, on voit une Julie qui tente l’impossible pour que Daniel comprenne que l’amour qu’elle a pour lui n’a ni frontières ni règles.

 

 Daniel reste très ferme dans ses principes…

 

Daniel est convaincu que ce serait une catastrophe que Julie s’attache à lui. Catastrophique pour elle. Il refuse d’en être amoureux. Enfin, cela ne veut pas dire qu’il ne l’est pas, sauf qu’il se laissait «tomber en amour» avec Julie, il serait bien mal placé pour lui dire de ne pas être amoureuse de lui.

 

La réflexion est intégrée à la narration et à l’histoire personnelle des personnages fictifs. Le roman m’a paru presque comme un prétexte de l’auteur à une réflexion sur l’ambiguïté de la relation amoureuse et ses contours. Il m’a semblé percevoir, en outre, une espèce d’éthique de l’amour qui peut-être, en fin de compte, n’est que le paradoxe. Le paradoxe que l’auteur s’emploie à enseigner dans le prologue de son roman.

 

L’ennui c’est que les paradoxes ne sont pas uniquement un jeu de l’esprit, ils n’existent pas que dans le monde de la logique et de la spéculation. S’ils peuvent prendre la forme d’une bizarrerie graphique, ils sont aussi une dimension, parfois douloureuse et bien trop réelle, de l’existence humaine. Ainsi il arrive que les meilleures intentions mènent à des résultats qu’elles avaient expressément pour but de prévenir.

 

Si l’on s’arrête au prologue du roman, on pourrait parler d’essai philosophique, car l’auteur y donne les lignes fondamentales du paradoxe de Zénon d’Élée, à travers Achille et la tortue. Il fait également référence à La symphonie pastorale d’André Gide, en montrant ce qui le lie à «L’équivoque». Cette irruption de la notion de paradoxe est comme le signe précurseur du récit romanesque puisqu’il est question, dans le roman du paradoxe de l’amour ainsi que l’évoque le titre, L’équivoque :

 

TOUTE SA VIE, Daniel a refusé que l’amour soit fondé sur le besoin. Amour et besoin ne font pas bon ménage. Le besoin de n’être pas seul, par exemple : on est toujours seul, jusqu’à la mort. La hantise de la solitude est pour lui le plus mauvais mobile pour l’amour. On peut être «pas seul» avec tant d’autres personnes, tellement plus seul avec un conjoint mal assorti qu’en vivant seul.

 

Mon point de vue :

L’équivoque est un roman riche, plein de rebondissements. Cavenne oppose une vision de l’amour soldé à une vision de l’amour classique, réglée ; une vision de l’amour qui fuit l’amour. De même, ce roman suggère une philosophie de l’équivoque, du paradoxe dans la relation amoureuse, alors que Cavenne écrit une histoire dynamique qui remet les valeurs sur la table. Contre la vision idéaliste de l’amour qui pense que lorsque l’on s’attire, on doit à tout prix se marier et finir ensemble, il oppose une conception paradoxale de l’amour. On peut s’aimer fort et décider de ne pas se marier pour préserver l’amour et la liberté.

 

Cavenne, dans L’équivoque, nous rappelle que comme dans la vie, on peut aussi rencontrer des paradoxes dans l’amour. Nous le remarquons à travers l’évolution des deux personnages principaux du roman. Daniel est amoureux de Julie, mais il demeure bloqué par leur différence d’âge. Il veut lui donner sa liberté. Julie est amoureuse de Daniel, mais elle ne veut rien forcer parce qu’elle veut qu’il se sente en paix avec elle. Elle tente de partir, il ne la retient pas. Cette évolution, les retours et surtout la fin du roman traduisent le paradoxe qui montre que même en amour, la liberté est de mise. La destinée est une illusion, l’histoire humaine fluctuante.

 

Je recommande ce roman. Il pousse à la réflexion sur le sens de l'amour et même de l'existence...

 

Nathasha Pemba

 

Références :

Alain Cavenne, L’équivoque, Ottawa, l’Interligne, 2020.

 

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À cause d’eux de Marie-Hélène Cyr

7 Novembre 2020, 20:21pm

Publié par Nathasha Pemba

Roman original et coloré, À cause d’eux est le récit d’une rencontre autour du cancer du sein. Il est question de Sophie-Anne, une femme pleine de vie qui mène une existence saine et dont on ne peut soupçonner aucun déséquilibre sanitaire. La vie lui sourit et elle s’applique, à son tour, pour sourire à la vie. Elle mène une vie normale et équilibrée jusqu’au jour où elle reçoit un coup de fil de sa mère qui veut à tout prix que sa fille la rejoigne à l’hôpital où elle travaille.

 

En effet, pour une mère exerçant à l’hôpital et habituée à rencontrer des situations de précarité, il n’y a pas de tabou à demander à sa fille de procéder à un test génétique. Sophie-Anne est bouleversée, parce qu’elle a pensé à tout sauf à cela, même si grand-père «Flaubert» est mort d’un cancer ou encore tante Sylvie qui est là, vient d’être diagnostiquée d’un cancer du sein.

 

Palpitant sans pourtant sortir du sujet principal, l’auteure dévoile à la fois la nature des amours et des amitiés qui constituent un fondement essentiel dans des contextes de grande difficulté. Vivre une réalité comme le cancer n’est pas aisé lorsqu’on n’est pas bien entourée. Et Marie-Hélène Cyr, à travers sa plume, le démontre bien, puisque l’amitié finit par triompher et à donner sens à la nouvelle Sophie-Anne.

 

En effet, l’intrigue de ce roman répond à la question cruciale qui est celle du cancer du sein, ce cancer qui décourage, qui démoralise, qui fait perdre espoir, qui isole, qui tue.

L’amour pour la vie de Sophie-Anne, sa passion pour la nature, ce désir qu’elle porte de pouvoir vivre, malgré tout, tient autant à son caractère tenace qu’à l’espoir qu’elle garde en toute circonstance.

 

Inspiré des réalités existantes, ce roman, bien au-delà de ses 478 pages, qu’on lira d’une traite à cause de sa fluidité traite d’une question pertinente, d’actualité, une question qui interpelle. Il traite de la vie d’une femme normale qui mène une vie normale, travailleuse, raisonnable et passionnée. Il met ensemble le temps, l’espace et l’altérité avec une teneur psychologique paradigmatique.

 

«Je soupire, serre encore plus mes deux acolytes contre moi et continue d’avancer. Toute cette histoire n’a pas eu raison de moi jusqu’à présent» et je me sens plus forte que jamais».

 

C’est en cela une petite perle, qui révèle au lecteur le sens de l’autre dans la vie et permet de saisir la place qui est donnée à la réflexion, à l’introspection, à la famille, à la maladie.

Derrière l’amour interdit qui se laisse voir alors qu’elle connaît un moment de fragilité, Sophie-Anne entrevoit une possibilité. Elle nous enseigne qu’en face d’une situation sanitaire sans espoir, il est toujours possible d’espérer.

Je vous invite à découvrir ce roman plein de rebondissements qui nous place au cœur d’une question de grande actualité.

 

Nathasha Pemba

Marie-Hélène Cyr, À cause d'eux, Lanoraie, Éditions de l'Apothéose, 2020.

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Carrefour des veuves de Monique Ilboudo

3 Novembre 2020, 12:45pm

Publié par Nathasha Pemba

«Pandore, Eve, Vera, la liste des femmes à qui l’on attribue l’origine des maux de l’humanité est sûrement plus longue! Dans la vie réelle, pourtant les femmes sont plus victimes que bourrelles»

Monique Ilboudo, Carrefour des veuves.

 

La femme… toujours la femme.

D’ailleurs Adam n’a-t-il pas répondu à Dieu : «La femme que tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé.» (Gn 3, 14)

 

Universitaire et femme de lettres burkinabé, Monique est engagée dans la promotion de la citoyenneté des femmes dans son pays. Après une éclipse dans le monde littéraire, elle revient avec un troisième roman : Carrefour des veuves.

À travers ce livre, l’auteure pose un regard lucide sur le terrorisme et les conflits qui endeuillent la région du Sahel, mais plus encore sur le courage des femmes qui constituent depuis plusieurs années le socle des luttes intellectuelles et sociales au cœur des cités.

 

«Les crevettes naissent mâles et deviennent femelles à la moitié de leur vie. Le rêve! Connaître les deux genres! Je naitrais petit, garçon, attendu.»

 

 

Deux questions fondamentales sous-tendent ce roman : le terrorisme et la part des femmes dans cette lutte sans merci. À la suite d’une attaque terroriste, Tilaine perd son mari qui était en poste dans le nord du pays. Entre angoisses, tristesses et afflictions, elle décide un jour, soutenue par un groupe de femmes, de créer une association pour soutenir les femmes victimes du terrorisme. C’est au cours de l’une de ses missions qu’elle rencontre Noura, une petite fille, à la fois victime du terrorisme et de la tradition. Noura a soif de connaissances, elle veut aller à l’école, mais pour sa survie, elle a dû arrêter ses études en classe de CM1. Vivre oui, mais à quel prix?

 

 

«Le pouvoir d’enfanter constitue la force des femmes, mais c’est peut-être aussi ce qui a engendré leurs malheurs depuis la nuit des temps. La gloire de la mère contient, aujourd’hui encore, le germe de la soumission de la femme à la nature de l’homme.»

 

 

Pendant près de 160 pages de prose cadencée, limpides et remplies de substances sociologiques, culturelles, humanitaires et humaines, le lecteur chemine avec l’auteure. Révoltant, mais réaliste, l’ouvrage propose une autre réflexion sur le terrorisme en Afrique subsaharienne, la vulnérabilité des populations, le traitement des femmes et les désordres de la politique politicienne. Chemin faisant, Tilaine comprend que, quand la vie doit être préservée à tout prix, il est important de lutter. Sa mission : aider les femmes victimes du terrorisme non pas de manière informelle, mais en profondeur. Sa rencontre avec Noura la questionne et l’interroge sur le sort de la femme. À quel avenir peut prétendre une petite fille dans un tel contexte? Parmi les portraits de femmes, Noura est le personnage phare de ce roman. Comme Tilaine, on s’attache à son tempérament, mélange d’innocence et de détermination, on souhaite lui offrir l’avenir qu’elle se dessine. On déplore la part d’insouciance de l’enfance qui lui est arrachée par les circonstances. On peste contre la fatalité, l’obscurantisme et la barbarie.

 

On peut lutter contre tous ces fléaux, mais sait-on seulement ce qui se passe dans le cœur humain?

 

Je vous invite à découvrir ce roman plein de rebondissements qui nous plonge au cœur de l’actualité de notre monde.

 

Nathasha Pemba

Références:

Monique Ilboudo, Carrefour des veuves, Pointe-Noire, Lettres mouchetées, 2020.

 

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Les Supplices de la chair de Caroline Meva : odyssée d’une quête de liberté féminine.

27 Octobre 2020, 19:26pm

Publié par Nathasha Pemba

Mabelle se réveille brusquement dans un hôpital, l’Hôpital du Bon Secours, entourée d’infirmiers et de médecins. Pour cause, la septuagénaire, d’une santé de plus en plus dégradée et précaire, a fait un infarctus du myocarde, le deuxième en six mois. Alors, telle une prisonnière dans le couloir de la mort, s’avançant inéluctablement vers un pilori, tête emplie de réminiscences, la narratrice repasse au peigne fin son parcours existentiel aussi tumultueux que glorieux. Des réminiscences qui nous traînent de la misère ambiante de son enfance, à la griserie de son succès inhérent au travail qu’elle a choisi : la prostitution. Ancienne Maîtresse des activités luxurieuses, expérimentée et célèbre; Mabelle, dont les formes physiques affriolantes d’antan ont fait baver et ramper à ses pieds les hommes de toutes les flaques sociales, sans distinction aucune, n’est désormais qu’une loque humaine, loin de ses exploits de belle femme du passé. «L’Hôpital du Bon Secours» qui l’héberge s’érige vraisemblablement comme le lieu d’un caverneux recueillement; un exutoire des souffrances et traumatismes qui ceignent son être; une passerelle-secours espérée pour l’Au-delà, ou mieux encore un «Bon Secours» vers la délivrance et le repos éternel. C’est ainsi que le diagnostic du médecin lui parvient comme le carillonnement d’une condamnation à mort, une mort inévitablement imminente, une mort désirée par une âme profondément accablée qui souhaite vivement se libérer de ses peines et douleurs :

 

 «Je prends conscience que je ne me relèverai pas de ce lit d’hôpital, sinon à moitié paralysée. Je n’ai plus de sensations et ne peux plus bouger mon bras et ma jambe droits. Si je survis à cela, mon existence va devenir un enfer : je vais être entièrement dépendante des autres. Il va falloir qu’on s’occupe de moi à plein temps comme d’un bébé; me laver, me langer, me donner à boire et à manger. C’est plus que je ne puis supporter! J’adresse une prière à Dieu, afin qu’il épargne à mon entourage cette lourde peine, et à moi cette humiliation. […] Je suis usée, fatiguée de vivre. Je voudrais partir, mourir, m’en aller avant de voir le dégoût, l’exaspération, la colère dans les yeux de ceux que j’aime. […] Oui, je voudrais enfin me libérer de cette enveloppe corporelle qui était un atout hier, mais qui, l’âge avançant, est devenue un puits de souffrances, un boulet à mes pieds, de plus en plus lourd à traîner. Oui, partir, me reposer, puisque le temps est venu pour moi de quitter ce monde. Il y aura du chagrin, mais le temps qui passe pansera les blessures, et la vie continuera pour ceux qui restent.» (Pp. 17-18)

 

En effet, le roman de Caroline Meva, Les Supplices de la chair, publié aux Éditions Le Lys Bleu en 2019 — après Les Exilés de Douma parus en trois tomes aux Éditions L’Harmattan : Les Sentiers de l’Exode (2006), Ombres et Lumière sur la Forêt (2007), Tempête sur la Forêt (2014) — se dresse clairement comme le péan d’une rétrospection existentielle, au crépuscule d’une vie tourmentée, entichée de souvenirs mâtinés de malheur et de bonheur, d’espoir et de désespoir, de gloire et de déboires, d’illusions et de désillusions. Tout au long de son acte scriptural, Meva nous balade sans lésiner dans les ruelles les plus sombres, enclavées et non moins sordides de la prostitution; «cet univers fermé, avec ses codes et ses usages, qui suscite la peur ou le mépris des âmes bien pensantes.» (p. 138) Laquelle se présente comme l’arme de combat d’une femme guidée, éclairée par un besoin criant de s’affranchir, et une volonté manifeste de s’affirmer pour chanter avec allégresse l’hymne de sa liberté, l’hymne de la liberté de ses congénères, l’hymne de la liberté des femmes opprimées.   

 

Par l’intermédiaire de sa narratrice-protagoniste, la romancière camerounaise peint sur un fond blanc la fresque de supplices qui affublent sans mansuétude la chair féminine de manière globale, et particulièrement celle de la jeune fille africaine d’une certaine époque peu ou prou révolue. Même si les mentalités s’arriment progressivement à la modernité, il faudrait reconnaître que certaines sociétés ceintes d’un conservatisme vigoureux restent claustrées dans des pratiques anciennes à forte obédience traditionaliste et religieuse; frayant ainsi un chemin non moins honorable à la vassalisation de l’être féminin. L’interdiction de scolarisation ou tout au plus sa restriction au niveau primaire, l’obligation d’évoluer dans une école ménagère afin de s’humecter des mœurs religieuses et conjugales dans le seul but d’assouvir plus tard les caprices d’un mari parfois oublieux et insoucieux, les violences répétées d’un géniteur ivrogne et irresponsable, ensuite d’un époux sans scrupule, sans omettre des viols sexuels perpétrés ci et là par quelques esprits pervers (le cas du viol incestueux de la narratrice, à 12 ans, par son cousin Mani, pp. 30-31); sont autant d’entraves à l’épanouissement de la jeune fille, et partant de la femme. Face à tout cela, il est question de faire un choix crucial; soit de supporter tous ces sévices la mort dans l’âme, soit de se révolter et suivre uniquement la voix/voie propice à son épanouissement, même si pour certains elle frise l’indécence et embrume les frontières de la dignité. Mabelle a opté pour la prostitution afin de sortir sa famille et elle-même de la misère : «j’ai commencé ma vie de prostituée à Nkanè, un quartier mal famé de Yaoundé, la capitale du pays, où j’ai vendu mes charmes aux plus petits, aux plus humbles et aux démunis. La majeure partie de mon parcours a été conditionnée par la rage de réussir, de sortir définitivement de la misère, cette chose avilissante et déshumanisante dont j’ai cruellement souffert au cours des premières années de mon existence.» (p.14)  

 

La prostitution est donc malgré tout un métier. Mais bien plus qu’un métier, elle est un moyen de lutte contre l’oppression masculine et une aubaine de vengeance de la félonie des hommes d’une part; d’autre part, un moyen d’accession à une liberté confisquée jadis par le sexe d’en face. En fait, l’accès à la liberté est parsemé d’embûches. Il est question de le déblayer pour voir luire à l’horizon les prémices d’une vie dégarnie de prohibitions; le cas de la scolarisation notamment, qui s’apparente au fil d’Ariane de la réussite féminine. Autrement dit, la scolarisation est la pierre angulaire de la liberté de la femme, capable de dessécher ses yeux larmoyants de détresse et d’interminables frustrations. Elle lui ouvre les portes du travail et peut lui permettre de gravir les hautes marches d’une société essentiellement phallocratique. C’est de ce trot qu’elle arrive et arrivera à se mettre à l’abri des intempéries causées par le «sexe dur». Mabelle ne manque pas de le rappeler à ses sœurs, qui n’ont pour seule issue de survie le mariage : «La véritable solution qui libérera les femmes c’est d’abord leur éducation, ensuite leur émancipation par le travail. Qu’elles apprennent à se prendre charge au lieu de demeurer d’éternelles assistées. Le travail de la femme est un mal nécessaire à travers lequel elle pourra, elle et ses enfants, se mettre à l’abri de l’égoïsme des hommes.» (p.99)         

    

Outre, le fait littéraire de Meva dépeint un environnement subversif où la femme tient les ficelles du pouvoir. Elle ne lésine pas à multiplier des conquêtes amoureuses et ne s’empêche d’avoir en toute liberté de nombreux partenaires sexuels. Elle est libre de ses choix. Son corps lui appartient exclusivement! La romancière nous expose un microcosme, la prostitution, où la femme est «roi» et règne en «maître absolu» dans son royaume, avec à ses pieds des sujets, les hommes, à la quête des plaisirs sexuels qui leur sont délibérément octroyés à prix d’or : «Mes services de dominatrice étaient réservés à une petite élite, car la facture était salée […] J’avais quatre clients qui venaient généralement une fois par mois, chacun : le Directeur financier d’une société multinationale, un ambassadeur d’un grand pays ami, un haut cadre de l’armée locale et une élite politico-administrative très haut placée.» (p.153) La femme apparaît donc clairement, ici, comme le «sexe fort»; qui parvient à faire descendre de leurs piédestaux même les hommes les plus influents de la société. Cet aspect devient plus ostensible lorsque Mabelle décide d’aller en Europe dans le but d’apprendre une autre branche de son travail, celle de Dominatrice et Maîtresse des plaisirs sadomasochistes dont la tâche est d’exercer quelque torture sur ses potentiels clients pour leur procurer du plaisir. Ce qui présente finalement la prostitution comme un biais de domination dont se sert la femme pour tenir sous le joug son bourreau de toujours : «Après pratiquement trois mois de formation intense, je rentrai au pays, nantie de ma nouvelle expérience, ayant entre mes mains un nouveau et exaltant pouvoir; celui de fouler à mes pieds la gent masculine, pour son plaisir, et aussi pour le mien.» (p. 151)  

 

Par ailleurs, «l’intertextualité est la perception par le lecteur de rapports entre une œuvre et d’autres, qui l’ont précédée ou suivie. Ces autres œuvres constituent l’intertexte de la première.» (Michaël Riffaterre, «La Trace de l’intertexte», La Pensée, n° 215, octobre 1980). Partant de cette acception, nous percevons justement que le fait littéraire de Meva est un palimpseste sur lequel se lisent en filigrane plusieurs autres textes de la littérature francophone. Depuis quelques décennies, le questionnement autour de la revalorisation de la condition de l’être féminin et la mise sur pied de plusieurs stratagèmes d’expression de sa liberté n’a cessé d’écumer les pages du roman africain francophone notamment. Plusieurs écrivaines en ont fait le point d’orgue de leur écriture et la raison principale de leur combat permanent; Ken Bugul (Le Baobab fou, Nouvelles Éditions Africaines, 1983), Calixthe Beyala (Amours sauvages, Albin Michel, 1999), Christelle Ndongo (L’Insoumise, L’Harmattan, 2016, dont la trame est fortement contiguë à celle du texte de Meva), Meryem Alaoui (La Vérité sort de la bouche du cheval, Gallimard, 2018), et la liste est loin d’être exhaustive. Par extension, plusieurs autres histoires, plusieurs autres vies, se reflètent sans doute à travers ce fait littéraire. Les déceptions amoureuses, les viols et autres souffrances que subit la protagoniste avant de sombrer dans la prostitution sont légions. Des histoires comme la sienne sont fréquentes dans nos sociétés.

 

Subséquemment, dans ces romans cités en sus, il est évident de voir le lien qui est assez frappant; ils ont tous des protagonistes féminins qui deviennent prostitués pour des raisons aussi multiples que diverses. La thématique de la prostitution est donc ancrée dans le roman africain francophone féminin depuis environ quatre décennies. Cela dévoile l’intérêt de l’acte d’écriture de la romancière camerounaise, qui se dresse à juste titre comme la continuité d’un combat dont la fin semble lointaine. Meva fait ainsi partie intégrante de ces écrivaines, qu’Odile Cazenave range dans la bourriche de «Femmes rebelles» (Femmes rebelles. Naissance d’un nouveau roman africain au féminin, L’Harmattan, 1996). Il s’agit des «guerrières de la plume», remarquables à l’aune de la virulence de leurs revendications, qui mettent en scène des héroïnes dissidentes multipliant continûment des mécanismes de rébellion, d’autonomisation et d’émancipation. Et ce, avec pour détermination d’accéder à une liberté embrigadée dans la tourmente des tabous et interdictions dont elles veulent se débarrasser pour s’adjuger une existence plus rayonnante.

 

Bien plus, l’un des appâts de ce roman est sans doute son style ragoûtant. L’écriture de Caroline Meva est assez libre et hardie. Au-delà de son intrigue que nous avons trouvé agréablement construite, ce roman est captivant et plaisant à lire de bout en bout. Son style est grivois, mais cette grivoiserie baigne dans une subtilité remarquablement policée qui ne verse pas dans la muflerie. Certains passages susceptibles d’être obscènes sont de temps à autre voilés, ou tout au plus sont décrits sans exagération; une manière propre à l’auteure de déployer sans esclandre «Une si longue lettre» des problèmes liés au mal-être de la gent féminine. Son écriture est donc moulée dans un euphémisme savamment taillé à la mesure de sa revendication expressive certes, mais non extrémiste; ce qui la distancie de ce fait de certains de ses pairs dont le style paraît beaucoup plus incisif; le cas de Calixthe Beyala, Leïla Slimani (Dans le jardin de l’ogre, Gallimard, 2014) entre autres.

 

 En fin de compte, le roman Les Supplices de la chair est un cri de cœur d’une âme en détresse, à l’image de plusieurs autres inaudibles, mais non moins certains. Il est une occasion pour Caroline Meva d’exposer au grand jour les tourments des femmes parfois muettes et sans courage, qui se résignent dans l’ombre sur leur sort revêche. La prostitution est l’expression de la liberté sexuelle de la femme, et partant «un mécanisme de rébellion» (Odile Cazenave) qui lui permet de savourer gloutonnement son délice-liberté qu’elle recherche tant. Toutefois, ce moyen de revendication, bien qu’efficace, serait-il le plus judicieux permettant à la femme de toucher les pinacles du bonheur escompté? Même si tel est le cas, son choix ne semblerait pas indemne de regrets ni de remords, si on s’en tient à ce propos de Mabelle au soir de sa vie : «J’ai grimpé un à un les échelons du plus vieux métier du monde, bâti ma fortune pierre par pierre avec le fruit de mes ébats. Mais cette ascension s’est faite au détriment de ma dignité, par le sacrifice de ma chair et de mon sang, que j’ai livrés jusqu’à la nausée aux plus offrants, tous âges, toutes conditions, toutes morphologies confondus. J’ai accumulé des biens matériels, mais j’ai compris plus tard, que ceux-ci pouvaient donner le pouvoir, mener à la gloire, mais qu’à eux seuls ils ne suffisaient pas au bonheur.» (p.15)

 

 

                                                            Boris Noah

Université de Yaoundé I

boris.noah52@gmail.com

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Liv Maria de Julia Kerninon

10 Octobre 2020, 07:33am

Publié par Nathasha Pemba

« Que saisissons-nous des gens, la première fois que nous posons les yeux sur eux ? Leur vérité, ou plutôt leur couverture ? Leur vernis, ou leur écorce ? Avons-nous à ce moment-là une chance unique de les percer à jour, ou est-ce que cet espoir est absolument vain, parce que le premier regard passe toujours à côté de ce qui est important ? »

 

La remarquable et adéquate résonance qui accompagne le nouveau roman de Julia Kerninon en dit long sur son contenu.

 

Voici ce qu’en dit la quatrième de couverture : «Liv Maria est la fille d’une insulaire bretonne taiseuse, et d’un norvégien aimant lui raconter les histoires de ses romanciers préférés. Entouré de l’amour de ses parents et de ses oncles elle a vécu sur l’île natale de sa mère dans un milieu protégé avec une douce quiétude et une certaine liberté jusqu’à “l’événement” qui lui fera quitter le cocon familial. Arrivée à Berlin comme jeune fille au pair, elle va vivre une histoire d’amour forte qui se terminera contre sa volonté. Simultanément un deuil familial l’amènera à voyager, à grandir et à rencontrer un deuxième amour sincère. Mais aura-t-elle le droit ou se donnera-t-elle le droit de le vivre vraiment?»

 

Ce qui m’a frappée d’emblée dans ce roman, c’est le style qui est à la fois intelligible et philosophique (dans le sens de l’étonnement). Dès les premières phrases, Julia Kerninon embarque son lecteur dans une vague d’agitations, dans une pensée précise, dans une thématique précise, dans un lieu précis, dans un infini déversement agissant où chaque mot porte un sens, où chaque cadence est investie et où chaque pensée est touchante.

 

Liv Maria brasse plusieurs spécificités, des spécificités qui se résument en une seule histoire, celle du personnage principal. Plusieurs spécificités tournent autour de l’histoire, de la langue, des origines, des voyages, des échecs, des espoirs, des rencontres, du sexe, des desseins, des destins, de la vérité et du mensonge, et de l’amour.

 

J’oserais affirmer que Liv Maria, le personnage principal, est une femme libre dans le sens le plus substantiel du terme, où ce qui compte pour elle c’est d’abord la paix de son propre cœur et son bien-être. Son monde intime se formule autour d’une lutte permanente axée sur la vérité et le mensonge, la passion sexuelle et amoureuse, la colère et la joie, les culpabilités et les espérances, les traditions et les libertés.

 

Avant l’âge de 16 ans, la vie de Liv Maria bascule. Elle est victime d’une agression sexuelle de la part d’un voisin. Pris de panique, ses parents décident de l’envoyer à Berlin pour la protéger des malfaiteurs qui conservent encore l’idée selon laquelle que toute femme est avant tout une vulve et une paire des seins. C’est donc en arrivant dans cette ville qu’elle fait l’expérience de sa liberté qui va aller de pair avec le dévoilement de sa féminité. Elle tombe amoureuse de son professeur d’anglais et décide de vivre à fond cette relation. Même s’il est marié, Fergus devient le premier homme de sa vie… et peut-être le seul amour de sa vie.

 

Le séjour à Berlin et le décès de ses deux parents sont les deux évènements qui conduisent Liv Maria à aspirer à la liberté au fur et à mesure qu’elle avance en âge, au fur et à mesure qu’elle découvre le monde par le biais de la littérature. Après ses études à Berlin, elle retourne sur l’île pour coordonner l’héritage de ses parents. Elle apprend à rencontrer le monde. Elle est amenée, selon une suggestion de son oncle, à partir en exploration en Amérique latine, plus précisément au Chili où elle observe la marche du monde, le tempérament des hommes ou encore une certaine misère sociale. Elle y goûte aussi les joies de la liberté sexuelle. Ces choix de Liv Maria noués à une histoire particulière, intime, légère, ouverte, merveilleuse et sublime montrent que Julia Kerninon a réussi avec un tour de force qui lui est habituel, à marier la légèreté et la rigueur, la sensibilité et l’indolence, la grandeur d’esprit et la tolérance, l’amour et la liberté.

 

Liv Maria est le roman d’une personne cultivée.

Liv Maria appartient à la dynastie des personnages cultivés comme Jane Eyre et autres. Elle va même au-delà parce qu’elle mêle culture intellectuelle, entrepreneuriat, liberté et amour. Elle est une femme du XXIe siècle. Sa manière d’appréhender le monde en est la preuve, car elle est marquée par des références de grands auteurs de la littérature. Son père ne vit et ne respire que par le livre. Elle-même vivra des relations fondées sur la culture intellectuelle. Elle finira libraire et Flynn, son mari qui est aussi le fils de Fergus par ironie du destin, favorisera ce penchant. Lire lui est essentiel, viscéral, organique… consubstantiel pourrait-on dire.

 

Pour revenir à l’auteure, je dirais que la grande culture littéraire (Cf les pages 148 et 149) de Julia Kerninon meut son écriture, fait vivre ses personnages, fonde son art. On reste admiratif devant sa plume qui mêle les registres de la raison, de l’esprit et de la sensibilité. Qu’il s’agisse de la représentation narrative, du style ou de l’intrigue, ce roman révèle le fruit d’un travail minutieux, en termes de constructions, de thématiques, de questionnements, de cadences et… de surprises aussi, tel le lien avec les amours de sa vie qui demeure la trame essentielle du roman, mais que l’on ne finit que par découvrir quand on a lu plus de la moitié du roman.

 

La relation que l’on tisse avec ce roman fait qu’on n’a pas envie de le lâcher, même après l’avoir lu parce qu’on pense toujours qu’il y a un sujet qu’on n’a pu aborder, parce qu’effectivement, Julia Kerninon soulève des questions importantes comme celle de la liberté féminine où la femme est, non seulement libre de choisir ses relations, mais aussi de stopper une relation, de partir quand plus rien ne va, ou de vivre avec un mensonge pour sauver l’essentiel de la relation. Mais il y a aussi la femme autonome qu’incarne Liv Maria. Elle mène des affaires et les dirige avec beaucoup de sagesse et de justesse. Elle s’associe en affaires avec des hommes. Elle attire l’attention par sa culture. Cet aspect de ce roman, de la femme libre engagée qui va à l’encontre de la représentation féminine qu’on nous a toujours présentée, une femme victime, je ne l’ai pas cerné au début de ma lecture. Mais au fond, c’est cela, il me semble.

 

À une époque où le statut de la femme pose encore des questions quant à sa liberté et son autonomie, Julia Kerninon donne naissance à une femme, une femme humaine, tout simplement, avec ses forces et ses faiblesses, ses sensibilités et ses grandeurs. Comme on peut le constater, son style est porté par une finesse singulière et un souffle qui relève d’une certaine expérience de la fréquentation des grandes œuvres (p. 148-149).

 

Doit-on mentir?

Cette question soulevée dans le roman est une question devant laquelle toute personne s’est toujours questionnée : ai-je le droit de mentir? Julia Kerninon ressuscite, en quelque sorte, le grand débat entre Benjamin Constant et Emmanuel Kant : Existe-il un droit de mentir ?. Est-ce mentir, que de s’abstenir de faire une déclaration embarrassante qui risque de détruire toute une famille, de briser toute une harmonie?

En effet, découvrir en réalité que ce chemin qu’elle a choisi la conduira à mentir toute la vie demeure la question centrale que se pose Liv Maria, alors qu’elle semble vivre un bonheur accompli.

 

Mais à présent les phrases restaient bloquées dans sa gorge. Flynn dormait déjà, et elle avait l’impression qu’elle ne parviendrait plus jamais à trouver le repos dans ce lit, comme si elle avait mystérieusement grandi à son insu et qu’elle n’était plus adaptée à cette pièce de mobilier, à ce matelas, au fait même de cohabiter avec sa famille.

 

La question du mensonge dans Liv Maria m’a fait penser à quelques récits bibliques où les personnes sont confrontées à des situations embarrassantes et se sentent obligées de mentir pour protéger le plus important : la vie dans Autrui. C’est le cas, par exemple, de Sara avec Abraham lorsqu’ils arrivent en Égypte où le patriarche demande à son épouse de se faire passer pour sa sœur (Genèse 12, 13,19; 20, 2,5). Le deuxième exemple, c’est celui des sages-femmes qui cachent au roi la naissance des garçons pour leur éviter la mort (Exode 1, 8 — 21).

 

Pour conclure

Liv Maria est traversé par quelque chose de fondamentalement engageant et interpellateur. Tout en relevant la catégorisation dans laquelle la femme est emprisonnée, une révolution mature habite ce texte clair, rationnel, dont certains passages appellent à la prise de conscience individuelle. La romancière Julia Kerninon laisse entrevoir une lumière qui me fait dire qu’au cœur de cette révolution se niche une ode à la féminité, à l’altérité, à la liberté et à l’amour, une ode qui trouve une réalisation entre la fille, la femme et la mère. La fille agressée fait figure de victime, la fille amoureuse fait figure de réalisme, la femme amante et plus tard la femme mère font figure de maternité, d’émancipation et de liberté, figure finalement unique à pouvoir décider de sa vie, de son destin. Une femme, finalement, mystère ainsi que l’affirme Flynn à la fin du roman : «- Je ne sais pas, s’était-il entendu dire, c’était ma femme ».

 

Je remercie les éditions Annika Parance pour ce service de presse et je recommande vivement la lecture de ce grand roman qui porte sur le féminisme comme humanisme.

 

 

 

 

 

Nathasha Pemba

Références :

Julia Kerninon, Liv Maria, Montréal, Annika Parance Éditeur, 2020.

 

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Carmen Toudonou : Nous devons travailler à la qualité

7 Octobre 2020, 14:22pm

Publié par Nathasha Pemba

Qui êtes-vous Carmen Toudonou ?

Bonjour. Je suis journaliste de formation, j’ai travaillé dans tous les genres de médias mais je me définis principalement comme journaliste de radiodiffusion. Je suis employée de l’Office de Radiodiffusion et Télévision du Bénin (ORTB) comme rédactrice principale mais je suis actuellement en détachement à l’Institut Parlementaire du Bénin. Doctorante en communication et linguistique, je suis éditrice, bloggeuse littéraire et auteure de plusieurs œuvres.

 

Nos investigations sur votre cursus académique et votre riche CV nous ont permis de découvrir que vous êtes titulaire d'un Bac C et que vous avez entre-temps fait vos classes en sciences techniques. Comment passe-t-on du monde des geeks et des matheux pour se retrouver journaliste, bloggeuse littéraire, écrivaine prolixe et chargée de communication au parlement béninois?

(Rires). Chez moi, le passage s’est effectué tout naturellement parce que, d’une part, j’ai toujours aimé le monde structuré et cartésien des chiffres, et en même temps, j’ai très vite eu envie de devenir journaliste. Sans doute parce que je me suis très tôt passionnée pour la lecture. Et puis, il y avait des journalistes de télévision du Bénin et d’ailleurs qui m’ont donné envie d’embrasser cette carrière. C’est donc vous dire que, dès le départ, c’est la présentation télévisuelle qui m’attirait. Puisque je n’évoquais que le sujet, ma mère a fini par céder et me payer des études en journalisme, alors que j’avais fini des études de gestion d’entreprise, et que je travaillais dans la communication. C’est au contact de la profession que la passion de la radio m’est venue, et elle ne m’a plus jamais quittée. C’est vous dire qu’il m’arrive des périodes entières où je suis en manque du micro, mais réellement, comme une droguée…

 

Quand avez-vous commencé à écrire ?

J’ai commencé à écrire vers l’âge de 17 ans. J’ai commencé par des poèmes, puis j’ai écrit des nouvelles, avant de démarrer la rédaction de mon premier roman. Mon parcours est, il est vrai, atypique, mais il montre surtout que c’est ma passion pour tout ce qui concerne l’écriture qui a eu le dernier mot – enfin, pour l’instant…

 

Vous faites votre entrée dans l'arène littéraire béninoise en 2014 avec votre premier roman « Presque une vie», roman dont la trame se construit autour de la personne d'une jeune fille qui brave l’autorité parentale et exigences religieuses pour vivre son amour et voler vers sa propre réalisation. Quel message avez-vous voulu véhiculer à travers le rôle du personnage principal ?

Le roman est inspiré d’une histoire réelle, celle d’une jeune fille dont les brillantes études secondaires ont été stoppées par son enrôlement dans un couvent Vodou. Mon idée, en rédigeant ce roman, c’est de conduire une plaidoirie pour qu’un point de convergence soit trouvé entre la nécessité de scolariser les enfants, surtout les petites filles, et nos traditions magnifiques. Le roman est aussi une carte postale de notre pays si beau. J’aborde, outre la problématique de l’éducation des fillettes, de nombreuses autres thématiques qui nous touchent tous : mariage forcé, condition féminine, gestion de la stérilité dans le couple, crise énergétique, etc.

 

De Presque une vie à CFA, en passant par Noire Vénus, la plupart de vos textes mettent en vedette la femme, sa condition, ses défis, ses victoires etc... Coïncidence, simple choix scriptural ou volonté affichée de mener le combat pour la femme ?

Je crois que c’est fatal : en tant que femme, lorsque nous prenons la plume, nous avons une approche assez sensible des problèmes qui se posent à tous, et qui touchent en général les femmes de façon plus cruciale. Mais je n’écris pas qu’au sujet des femmes ! Je suis sensible à tout ce qui touche à l’humanité. De ce point de vue, mon approche, je l’espère en tous cas, ne saurait être limitée à un combat pour la femme. Je me laisse attendrir par toutes les situations menaçant la dignité de l’humain. Et si cet humain, c’est une femme, eh bien, elle m’émeut d’autant plus, par la sororité qui nous lie de fait.

 

Quel avis avez-vous du féminisme et des mouvements de revendication pour l'émancipation de la femme qui se multiplient de nos jours ?

Je pense que si "féministe" veut dire "engagé pour les droits des femmes", alors toutes les personnes sensées devraient l’être. C’est exprès que je n’ai pas mis "engagée". Je ne pense en effet pas qu’il devrait y avoir, d’un côté, des femmes luttant pour leurs droits, et de l’autre, des hommes au mieux des cas apathiques, au pire, railleurs. Je suis persuadée que tous autant que nous sommes, nous avons, qui une sœur, qui une fille, qui une mère, qui une cousine, et il n’est pas acceptable de tolérer les entorses aux droits auxquelles les filles et les femmes sont quotidiennement confrontées dans nos sociétés. C’est de l’ordre du simple bon sens.

Je n’ai jamais milité dans une organisation féministe, mais à ma manière, je prends ma part de la lutte en donnant à la petite fille le livre, pour paraphraser Hugo…

 

L'amour colonise les pages de la grande majorité de vos livres. Vous semblez affectionner cette thématique inépuisable, comme beaucoup d'autres écrivains d'ailleurs. Ne peut-on vraiment pas écrire aujourd'hui sans passer par la case Amour ?

Ah mais que serait le monde sans un peu d’amour ? Je ne pense pas que l’amour puisse être absent de quelque œuvre humaine que ce soit. Il faut déjà beaucoup d’amour pour créer, et tous autant que nous sommes, nous aimons quelques personnes. Pas forcément au sens de l’amour « éros ». Nous aimons forcément, nous sommes d’ailleurs fruits de l’amour. Donc ma réponse, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais, personne ne pourrait prétendre créer des œuvres autres que d’amour. Parce que, même la haine, n’est que le versant sombre de l’amour, c’est juste de l’amour vicié. Haïr une personne, c’est ne pas lui être indifférent…

 

Polyvalente et à l'aise dans plusieurs genres littéraires, on vous doit aussi un essai portant sur les grades dans l'armée. Vous préparez par ailleurs une thèse de doctorat qui s'intéresse au même sujet. Quelle est selon vous l'utilité d'un tel travail ?

J’ai énormément travaillé avec les militaires dans le cadre de mes émissions de journaliste. C’est un univers qui me passionne, et je crois que beaucoup ignorent trop de choses au sujet des militaires. C’est pour cela que j’ai choisi de m’intéresser, d’abord à l’Armée de Terre béninoise, puis à l’ensemble des Forces Armées Béninoises pour mes travaux. Mes recherches portent sur les grades, et les galons qui les symbolisent. Elles visent à décrire et analyser cette symbolique militaire pour en comprendre les ressorts, comprendre les représentations que les militaires se font d’eux-mêmes, et ce qui explique une certaine perception stéréotypée de ce monde. Il ressort de mes travaux que la plupart des symboles militaires sont hérités de la France, nation colonisatrice du Bénin, alors que notre pays est riche d’un passé militaire pré-colonial intéressant qu’il serait à propos de valoriser dans notre symbolique militaire. En parlant d’histoire militaire, je pense évidemment aux amazones du Danxomè qui font figure de pionnières dans le domaine, je pense à la cavalerie des Baatonu de l’empire du Borgou, pour ne citer ces deux exemples autour desquels j’ai axé mes recherches. C’est en tous cas ce que je propose : intégrer ce riche héritage au patrimoine de nos Forces Armées.

 

Quand on parlait de Carmen Toudonou et de son constant penchant à sublimer la gent féminine, on ne s'y trompait peut-être pas. Le projet Miss Littérature dont vous êtes promotrice nous en donne la preuve. Parlez-nous de la genèse de cette louable initiative.

Nous sommes partis de l’idée qu’il fallait mettre en place un projet pour intéresser les jeunes filles à la lecture, et à l’écriture. Tout est parti de là en 2015, et l’an suivant, nous avons organisé la première édition du concours. Nous essayons, à travers Miss Littérature, d’encourager les jeunes filles qui lisent, de leur offrir le maximum d’ouvrages, de les entraîner au compte rendu de lecture, et de leur offrir des ateliers d’écriture. Nous avons voulu d’abord un concours national et annuel. Les deux premières éditions ont donc eu lieu en 2016 et 2017. Ensuite, nous avons évolué et ainsi, Miss Littérature est devenu un concours panafricain et biennal. L’année paire, nous conduisons les sélections nationales, et l’année impaire, nous organisons la finale panafricaine. Pour cette version du projet, nous étions au Togo, au Niger, en Côte d’Ivoire et au Bénin en 2018-2019. La Miss sous-régionale en exercice, élue à Cotonou l’an dernier est ivoirienne. Nous avons lancé la biennale 2020-2021, et les sélections nationales sont actuellement en cours, sachant que la situation sanitaire a légèrement remis les agendas en cause. Nous visons _c’est prétentieux de le dire, mais je le dis_ à former la relève littéraire féminine africaine.

 

Comment Miss Littérature se porte-t-il ? Quelles sont vos raisons d'en être fière aujourd'hui ?

Le concours ne s’est autant jamais bien porté. Ma fierté est que nous avons pu, avec des moyens personnels, conduire un tel projet à un niveau où, aujourd’hui, ce sont les pays qui le réclament, non seulement en Afrique, mais dans le monde. Nous aurions pu, par exemple, pour cette biennale, intégrer de nouveaux pays comme la Guinée Bissau, le Sénégal, la France, la Belgique et Haïti. Malheureusement, faute d’un accompagnement, nous nous sommes bridés pour nous limiter à six pays : nous avons ajouté le Tchad et le Cameroun. Nous avons bon espoir de pouvoir obtenir les soutiens nécessaires pour développer comme il se doit, ce projet qui fascine hors du Bénin.

 

Décidément bien versée dans tout ce qui touche au livre, vous vous illustrez aussi dans le monde éditorial, à travers votre jeune maison d'édition Vénus d'Ebène. Parlez-nous-en.

Vénus d’Ébène est née en 2015 et propose cinq collections aux auteurs du Bénin et d’ailleurs. Il s’agit de la Collection Horizons pour les nouvelles, la Collection Oniris pour le roman, la collection Prométhée pour la poésie, la Collection Actés pour le théâtre et la Collection Esquisses pour les essais. Nous sommes donc spécialisés dans la littérature générale. Notre ligne éditoriale est de publier des œuvres de création littéraire, des essais littéraires et des ouvrages de sciences humaines, peu importe leur provenance géographique. Nous ne publions pas d’écrit à caractère sectariste, raciste ou xénophobe. Nous avons vocation à créer le plus grand vivier d’écrivains de la nouvelle génération, aussi bien au Bénin qu’ailleurs en Afrique et partout dans le monde. Nous sommes très regardants sur la qualité des ouvrages que nous publions, aussi bien dans la forme que dans le fond. C’est ce qui, de mon point de vue, fait l’originalité de Vénus d’Ébène Éditions.

 

Éditer et se faire éditer peuvent se révéler être un véritable parcours de combattant pour beaucoup de nos jours, surtout dans un Bénin et une Afrique où le livre ne coule pas forcément des jours heureux. Vous qui êtes du domaine, quels sont à votre avis les défis du monde éditorial aujourd'hui ? Comment arrivez-vous à y faire face ?

Les défis sont liés surtout à la professionnalisation de la chaîne du livre. J’ai la chance d’être entourée d’une équipe de professionnels formés chacun dans son domaine. Malheureusement, peu de maisons d’édition ont cette chance. L’autre défi est lié au fait que beaucoup n’ont pas compris que le livre est avant tout un produit commercial. Il faudra l’intégrer, et travailler pour rendre le produit « livre » attractif, de par sa présentation et son contenu. De par le marketing développé autour aussi.

 

Comment faites-vous pour joindre occupations professionnelles, écriture, travaux éditoriaux et tâches quotidiennes sans perdre l'inlassable sourire qu'on vous connaît ?

(Rires). Je crois que ma chance est que, toutes les tâches que j’exécute, je les entreprends par passion. N’étant pas une personne particulièrement organisée (je n’ose pas dire ici que je suis carrément bordélique !), j’ai la chance de m’en sortir jusque là, et, je vais vous faire une confidence : je ne sais pas comment il se fait que cela marche. (Rires).

 

"Tant de gens espèrent être aimés et beaucoup ne sont que mariés". C'est le long et curieux titre que porte votre dernier né, un roman. Vous y résolvez la délicate problématique du mariage. Pour vous, cet acte érigé dans nos sociétés en critère, unité de mesure, signe manifeste de réalisation de soi et de crédibilité, n’est qu'apparat et en viendrait même parfois à compromettre le bien-être personnel. Est-ce bien cela ou nous sommes-nous égaré dans notre analyse ?

Non, vous avez à peu près cerné la problématique. Sauf que ma réflexion va au-delà du diagnostic pour envisager des possibilités de solutions. Le constat est celui-ci : peu de gens se marient pour les bonnes raisons. Du coup, il n’y a pas de raisons que ces types d’unions ne périclitent pas très vite. Toutefois, en général, dans les couples, les problèmes qui se posent ne sont pas insurmontables, mais encore faudrait-il que les gens forment réellement une entité, et qu’ils ne se la jouent pas « solo » comme on dit. Ceci dit, il se trouve qu’il existe des couples heureux. Et heureusement. C’est tant mieux, beaucoup envient ces veinards…

 

On se marie par amour, on ne se marie que quand on s'aime. C'est ce que veut la logique. Peut-on vraiment se marier sans s'aimer ? Quel(s) lien(s) ou nuance (s) établissez-vous entre mariage et amour, ces deux entités qui semblent s'entrechoquer dans votre roman ?

Effectivement, l’amour est une chose, le mariage en est une autre. Il y a des personnes qui s’aiment et qui ne sont pas mariées. Et il y a des gens mariés qui ne s’aiment pas. Je pense que, dans un scénario idéal, on aurait deux individus, un homme et une femme, si amoureux, ne pouvant tellement plus se passer l’un de l’autre, qu’ils décideraient de s’unir dans une alliance pour ne plus avoir à manquer de leur moitié. Ok. Mais ça, c’est la théorie, n’est-ce pas ? Les choses ne se passent pas toujours ainsi, parce qu’il y a d’autres pesanteurs qui jouent. Du coup, pour une raison ou une autre, les gens vont se retrouver dans une relation. Et en général, ils vont aspirer au bonheur, qui passerait par l’amour du conjoint, lequel n’est pas toujours une réalité. C’est ce que je pose comme problématique. Alors, beaucoup vont se contenter de donner le change, comme le couple que je décris dans le roman. Voilà tout.

 

Les premières victimes de l'institution mariage sont incontestablement les femmes, souvent contraintes de troquer leur émancipation contre le confort apparent d'une robe de mariée, contre un anneau aussi brillant qu'encombrant, obligées de vivre dans l'envahissante ombre d'un époux maître et seigneur. La société veut la voir épouse soumise et mère, autrement on lui colle vite fait l'étiquette de catin. La chose est criarde sous les cieux africains où on s'évertue avant tout à inculquer une éducation d'épouse docile à toute enfant qui naît. Le mariage, un tueur silencieux de la femme africaine ?

Hum. Est-ce le mariage qui est le tueur, ou la société, telle qu’elle a été conçue ? Il se trouve que les situations ne se valent pas toutes. Mais votre constat est pertinent dans énormément de cas, hélas. Il est difficile de faire évoluer des mentalités mais il faut y travailler. C’est pourquoi il faut donner le livre aux enfants, filles comme garçons. Et changer globalement notre façon de les éduquer. Leur apprendre, indépendamment de leur sexe, à donner du respect au vis-à-vis, leur inculquer les valeurs du travail, ne pas dresser, d’un côté, des esclaves, et de l’autre des seigneurs dédaigneux, etc. Dans le roman, Stana a résolu un pan de l’équation : pour ne pas perpétuer la misère de sa mère, elle a choisi d’étudier, d’avoir un métier à elle, mais elle comprend aussi que ce faisant, elle n’a accompli que la moitié du chemin…

 

Roman, nouvelle, essai, poésie ; il ne manque plus que le théâtre_ et qui sait si cela ne vient pas bientôt. Vous avez touché à presque tous les genres majeurs de la littérature, et pas que ça. Vous virez aussi du côté de la littérature pour enfants à travers «Le lionceau et le papillon». Comment ce sous-genre littéraire se porte-t-il en Afrique et au Bénin en particulier ?

Ah oui, j’ai effectivement des textes de théâtre inédits… La littérature de jeunesse est le parent pauvre de la littérature en Afrique. Ce constat n’engage que moi. Tout en saluant le travail remarquable des Éditions Ruisseaux d’Afrique, je déplore le faible engagement des écrivains pour ce genre. Vous savez, derrière les livres pour enfants, se développent un certain nombre de philosophies qui façonnent les enfants. C’est un terrain à ne pas laisser inoccupé. Il se fait que la fabrication des ouvrages revient chère, parce qu’il faut beaucoup de couleurs, des matériaux résistants, des dessins, etc. J’en appelle à la volonté politique des dirigeants pour que ce secteur soit subventionné dans nos pays, afin que nos enfants puissent lire des ouvrages qui leur ressemblent, à côté des histoires de Blanche Neige, et autres Petit Chaperon Rouge.

 

Quelle appréciation faites-vous de la littérature béninoise contemporaine?

C’est une littérature dynamique, mais qui gagnerait à s’imposer plus de rigueur, dans la qualité des textes, dans la qualité éditoriale aussi. Je dirais qu’il y a quelques excellents écrivains, un certain nombre qui vise la qualité, puis beaucoup de gens pressés.

 

Quel est, selon vous, le statut de la femme écrivaine en Afrique et au Bénin en particulier ?

Statut ? Je ne suis pas sûre d’avoir compris la question. Moi je trouve que les femmes sont sous-représentées dans le domaine, comme dans beaucoup de domaines d’ailleurs.  Et pour cause : nous avons été longtemps des personnes de l’arrière-cour et de la cuisine, quand les deux ne sont pas confondues. De plus en plus de femmes s’engagent, et ce que j’ai dit pour la littérature béninoise est valable ici : nous devons travailler à la qualité. Déjà, en tant qu’auteure, nous sommes sujettes à un préjugé défavorable. Nous devons donc sans cesse travailler à l’infirmer. Cela peut être lassant de devoir être tout le temps en train de prouver sa légitimité, mais l’artiste, par définition est exigeant dans tout ce qu’il fait. C’est donc de bonne guerre. Comme l’a noté Françoise Giroud, la femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente…

 

Où et comment peut-on se procurer vos ouvrages ?

Mes livres sont disponibles en librairie et au siège de Vénus d’Ébène à Cotonou, y compris ceux que j’ai édité avec d’autres éditeurs.

 

Merci Mme Carmen Toudonou de vous être prêtée à nos questions. Votre mot de la fin.

Je vous remercie de m’avoir invitée et c’est avec plaisir que j’ai partagé ces quelques réflexions. Moi, je n’ai que des idées, et je soupçonne que toute ma vie ne suffira pas à toutes les concrétiser. J’essaie juste de réaliser le maximum, autrement, j’ai tant de concepts que je voudrais bien développer…

 

Interview réalisée par Gilles Gbeto

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